The Project Gutenberg EBook of Consuelo, Volume 2 (1861), by George Sand

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Title: Consuelo, Volume 2 (1861)

Author: George Sand

Release Date: August 23, 2004 [EBook #13258]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSUELO, VOLUME 2 (1861) ***




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CONSUELO

PAR

GEORGE SAND




TOME DEUXIME


1856




XL.


Cependant, en se voyant surveille par Wenceslawa comme elle ne l'avait
jamais t, Consuelo craignit d'tre contrarie par un zle malentendu,
et se composa un maintien plus froid, grce auquel il lui fut possible,
dans la journes, d'chapper  son attention, et de prendre, d'un pied
lger, la route du Schreckenstein. Elle n'avait pas d'autre ide dans ce
moment que de rencontrer Zdenko, de l'amener  une explication, et de
savoir dfinitivement s'il voulait la conduire auprs d'Albert. Elle le
trouva assez prs du chteau, sur le sentier qui menait au Schreckenstein.
Il semblait venir  sa rencontre, et lui adressa la parole en bohmien
avec beaucoup de volubilit.

Hlas! je ne te comprends pas, lui dit Consuelo lorsqu'elle put placer
un mot; je sais  peine l'allemand, cette dure langue que tu hais comme
l'esclavage et qui est triste pour moi comme l'exil. Mais, puisque nous
ne pouvons nous entendre autrement, consens  la parler avec moi; nous
la parlons aussi mal l'un que l'autre: je te promets d'apprendre le
bohmien, si tu veux me l'enseigner.

A ces paroles qui lui taient sympathiques, Zdenko devint srieux, et
tendant  Consuelo une main sche et calleuse qu'elle n'hsita point 
serrer dans la sienne:

Bonne fille de Dieu, lui dit-il en allemand, je t'apprendrai ma langue
et toutes mes chansons. Laquelle veux-tu que je te dise pour commencer?

Consuelo pensa devoir se prter  sa fantaisie en se servant des mmes
figures pour l'interroger.

Je veux que tu me chantes, lui dit-elle, la ballade du comte Albert.

--Il y a, rpondit-il, plus de deux cent mille ballades sur mon frre
Albert. Je ne puis pas te les apprendre; tu ne les comprendrais pas.
J'en fais tous les jours de nouvelles, qui ne ressemblent jamais aux
anciennes. Demande-moi toute autre chose.

--Pourquoi ne te comprendrais-je pas? Je suis la consolation. Je me nomme
Consuelo pour toi, entends-tu? et pour le comte Albert qui seul ici me
connat.

--Toi, Consuelo? dit Zdenko avec un rire moqueur. Oh! tu ne sais ce que
tu dis. _La dlivrance est enchane...._

--Je sais cela. _La consolation est impitoyable_. Mais toi, tu ne
sais rien, Zdenko. La dlivrance a rompu ses chanes, la consolation a
bris ses fers.

--Mensonge, mensonge! folies, paroles allemandes! reprit Zdenko en
rprimant ses rires et ses gambades. Tu ne sais pas chanter.

--Si fait, je sais chanter, repartit Consuelo. Tiens, coute.

Et elle lui chanta la premire phrase de sa chanson sur les trois
montagnes, qu'elle avait bien retenue, avec les paroles qu'Amlie l'avait
aide  retrouver et  prononcer.

Zdenko l'couta avec ravissement, et lui dit en soupirant:

Je t'aime beaucoup, ma soeur, beaucoup, beaucoup! Veux-tu que je
t'apprenne une autre chanson?

--Oui, celle du comte Albert, en allemand d'abord; tu me l'apprendras
aprs en bohmien.

--Comment commence-t-elle? dit Zdenko en la regardant avec malice.

Consuelo commena l'air de la chanson de la veille:

_Il y a l-bas, l-bas, une me en travail et en peine...._

Oh! celle-l est d'hier; je ne la sais plus aujourd'hui, dit Zdenko en
l'interrompant.

--Eh bien! dis-moi celle d'aujourd'hui.

--Les premiers mots? Il faut me dire les premiers mots.

--Les premiers mots! les voici, tiens: Le comte Albert est l-bas, l-bas
dans la grotte de Schreckenstein....

A peine eut-elle prononc ces paroles que Zdenko changea tout  coup de
visage et d'attitude; ses yeux brillrent d'indignation. Il fit trois pas
en arrire, leva ses mains au-dessus de sa tte, comme pour maudire
Consuelo, et se mit  lui parler bohmien dans toute l'nergie de la
colre et de la menace.

Effraye d'abord, mais voyant qu'il s'loignait, Consuelo voulut le
rappeler et le suivre. Il se retourna avec fureur, et, ramassant une
norme pierre qu'il parut soulever sans effort avec ses bras maigres et
dbiles:

Zdenko n'a jamais fait de mal  personne, s'cria-t-il en allemand;
Zdenko ne voudrait pas briser l'aile d'une pauvre mouche, et si un petit
enfant voulait le tuer, il se laisserait tuer par un petit enfant. Mais
si tu me regardes encore, si tu me dis un mot de plus, fille du mal,
menteuse, Autrichienne, Zdenko t'crasera comme un ver de terre, dt-il
se jeter ensuite dans le torrent pour laver son corps et son me du sang
humain rpandu.

Consuelo, pouvante, prit la fuite, et rencontra au bas du sentier un
paysan qui, s'tonnant de la voir courir ainsi ple et comme poursuivie,
lui demanda si elle avait rencontr un loup.

Consuelo, voulant savoir si Zdenko tait sujet  des accs de dmence
furieuse, lui dit qu'elle avait rencontr l'_innocent_, et qu'il l'avait
effraye.

Vous ne devez pas avoir peur de l'innocent, rpondit le paysan en
souriant de ce qu'il prenait pour une pusillanimit de petite matresse.
Zdenko n'est pas mchant: toujours il rit, ou il chante, ou il raconte
Des histoires que l'on ne comprend pas et qui sont bien belles.

--Mais il se fche quelquefois, et alors il menace et il jette des
pierres?

--Jamais, jamais, rpondit le paysan; cela n'est jamais arriv et
n'arrivera jamais. Il ne faut point avoir peur de Zdenko, Zdenko est
innocent comme un ange.

Quand elle fut remise de son trouble, Consuelo reconnut que ce paysan
devait avoir raison, et qu'elle venait de provoquer, par une parole
imprudente, le premier, le seul accs de fureur qu'eut jamais prouv
l'innocent Zdenko. Elle se le reprocha amrement. J'ai t trop presse,
se dit-elle; j'ai veill, dans l'me paisible de cet homme priv de ce
qu'on appelle firement la raison,  une souffrance qu'il ne connaissait
pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui  la moindre
occasion. Il n'tait que maniaque, je l'ai peut-tre rendu fou.

Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colre de
Zdenko. Il tait bien certain dsormais qu'elle avait devin juste en
plaant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin
jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, mme 
elle! Elle n'tait donc pas excepte de cette proscription, elle n'avait
donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il
avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la
veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait
faite  son fou du nom de Consuelo, tout cela n'tait donc chez lui que
la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration vritable et constante lui
dsignt une personne plus qu'une autre pour sa libratrice et sa
consolation? Ce nom mme de consolation, prononc et comme devin par
lui, tait une affaire de pur hasard. Elle n'avait cach  personne
qu'elle ft Espagnole, et que sa langue maternelle lui ft demeure plus
familire encore que l'italien. Albert, enthousiasm par son chant, et ne
connaissant pas d'expression plus nergique que celle qui exprimait
l'ide dont son me tait avide et son imagination remplie, la lui avait
adresse dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne
autour de lui ne pouvait entendre, except elle.

Consuelo ne s'tait jamais fait d'illusion extraordinaire  cet gard.
Cependant une rencontre si dlicate et si ingnieuse du hasard lui avait
sembl avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en
tait empare sans trop d'examen.

Maintenant tout tait remis en question. Albert avait-il oubli, dans une
nouvelle phase de son exaltation, l'exaltation qu'il avait prouve pour
elle? tait-elle dsormais inutile  son soulagement, impuissante pour
son salut? ou bien Zdenko, qui lui avait paru si intelligent et si
empress jusque-l  seconder les desseins d'Albert, tait-il lui-mme
plus tristement et plus srieusement fou que Consuelo n'avait voulu le
supposer? Excutait-il les ordres de son ami, ou bien les oubliait-il
compltement, en interdisant avec fureur  la jeune fille l'approche
du Schreckenstein et le soupon de la vrit?

--Eh bien, lui dit Amlie tout bas lorsqu'elle fut de retour, avez-vous vu
passer Albert dans les nuages du couchant? Est-ce la nuit prochaine que,
par une conjuration puissante, vous le ferez descendre par la chemine?


--Peut-tre! lui rpondit Consuelo avec un peu d'humeur. C'tait la
premire fois de sa vie qu'elle sentait son orgueil bless. Elle avait
mis  son entreprise un dvouement si pur, un entranement si magnanime,
qu'elle souffrait  l'ide d'tre raille et mprise pour n'avoir pas
russi.

Elle fut triste toute la soire; et la chanoinesse, qui remarqua ce
changement, ne manqua pas de l'attribuer  la crainte d'avoir laiss
deviner le sentiment funeste clos dans son coeur.

La chanoinesse se trompait trangement. Si Consuelo avait ressenti la
moindre atteinte d'un amour nouveau, elle n'et connu ni cette foi vive,
ni cette confiance sainte qui jusque-l l'avaient guide et soutenue.
Jamais peut-tre elle n'avait, au contraire, prouv le retour amer de
son ancienne passion plus fortement que dans ces circonstances o elle
cherchait  s'en distraire par des actes d'hrosme et une sorte de
fanatisme d'humanit.

En rentrant le soir dans sa chambre, elle trouva sur son pinette un
vieux livre dor et armori qu'elle crut aussitt reconnatre pour celui
qu'elle avait vu prendre dans le cabinet d'Albert et emporter par Zdenko
la nuit prcdente. Elle l'ouvrit  l'endroit o le signet tait pos:
c'tait le psaume de la pnitence qui commence ainsi: _De profondis
clamavi ad te_  Et ces mots latins  taient souligns avec une encre
qui semblait frache, car elle avait un peu coll au verso de la page
suivante. Elle feuilleta tout le volume, qui tait une fameuse bible
ancienne, dite de Kralic, dite en 1579, et n'y trouva aucune autre
indication, aucune note marginale, aucun billet. Mais ce simple cri parti
de l'abme, et pour ainsi dire des profondeurs de la terre, n'tait-il
pas assez significatif, assez loquent? Quelle contradiction rgnait
donc entre le voeu formel et constant d'Albert et la conduite rcente de
Zdenko?

Consuelo s'arrta  sa dernire supposition. Albert, malade et accabl
au fond du souterrain, qu'elle prsumait plac sous le Schreckenstein,
y tait peut-tre retenu par la tendresse insense de Zdenko. Il tait
peut-tre la proie de ce fou, qui le chrissait  sa manire, en le
tenant prisonnier, en cdant parfois  son dsir de revoir la lumire,
en excutant ses messages auprs de Consuelo, et en s'opposant tout  coup
au succs de ses dmarches par une terreur o un caprice inexplicable.
Eh bien, se dit-elle, j'irai, duss-je affronter les dangers rels;
j'irai, duss-je faire une imprudence ridicule aux yeux des sots et
des gostes; j'irai, duss-je y tre humilie par l'indiffrence de
celui qui m'appelle. Humilie! et comment pourrais-je l'tre, s'il est
rellement aussi fou lui-mme que le pauvre Zdenko? Je n'aurai sujet que
de les plaindre l'un et l'autre, et j'aurai fait mon devoir. J'aurai obi
 la voix de Dieu qui m'inspire, et  sa main qui me pousse avec une
force irrsistible.

L'tat fbrile o elle s'tait trouve tous les jours prcdents, et qui,
depuis sa dernire rencontre malencontreuse avec Zdenko, avait fait place
 une langueur pnible, se manifesta de nouveau dans son me et dans son
corps. Elle retrouva toutes ses forces; et, cachant  Amlie et le livre,
et son enthousiasme, et son dessein, elle changea des paroles enjoues
avec elle, la laissa s'endormir, et partit pour la source des Pleurs,
munie d'une petite lanterne sourde qu'elle s'tait procure le matin
mme.

Elle attendit assez longtemps, et fut force par le froid de rentrer
plusieurs fois dans le cabinet d'Albert, pour ranimer par un air plus
tide ses membres engourdis. Elle osa jeter un regard sur cet norme amas
de livres, non pas rangs sur des rayons comme dans une bibliothque,
mais jets ple-mle sur le carreau, au milieu de la chambre, avec une
sorte de mpris et de dgot. Elle se hasardai  en ouvrir quelques-uns.
Ils taient presque tous crits en latin, et Consuelo put tout au plus
prsumer que c'taient des ouvrages de controverse religieuse, mans de
l'glise romaine ou approuvs par elle. Elle essayait d'en comprendre les
titres, lorsqu'elle entendit enfin bouillonner l'eau de la fontaine. Elle
y courut, ferma sa lanterne, se cacha derrire le garde-fou, et attendit
l'arrive de Zdenko. Cette fois, il ne s'arrta ni dans le parterre, ni
dans le cabinet. Il traversa les deux pices, et sortit de l'appartement
d'Albert pour aller, ainsi que le sut plus tard Consuelo, regarder et
couter,  la porte de l'oratoire et  celle de la chambre  coucher du
comte Christian, si le vieillard priait dans la douleur ou reposait
tranquillement. C'tait une sollicitude qu'il prenait souvent sur son
compte, et sans qu'Albert et song  la lui imposer, comme on le verra
par la suite.

Consuelo ne dlibra point sur le parti qu'elle avait  prendre; son plan
tait arrt. Elle ne se fiait plus  la raison ni  la bienveillance de
Zdenko; elle voulait parvenir jusqu' celui qu'elle supposait prisonnier,
seul et sans garde. Il n'y avait sans doute qu'un chemin pour aller sous
terre de la citerne du chteau  celle du Schreckenstein. Si ce chemin
tait difficile ou prilleux, du moins il tait praticable, puisque
Zdenko y passait toutes les nuits. Il l'tait surtout avec de la lumire;
et Consuelo s'tait pourvue de bougies, d'un morceau de fer, d'amadou,
et d'une pierre pour avoir de la lumire en cas d'accident. Ce qui
lui donnait la certitude d'arriver par cette route souterraine au
Schreckenstein, c'tait une ancienne histoire qu'elle avait entendu
raconter  la chanoinesse, d'un sige soutenu jadis par l'ordre
teutonique. Ces chevaliers, disait Wenceslawa, avaient dans leur
Rfectoire mme une citerne qui leur apportait toujours de l'eau d'une
montagne voisine; et lorsque leurs espions voulaient effectuer une sortie
pour observer l'ennemi, ils desschaient la citerne, passaient par ses
conduits souterrains, et allaient sortir dans un village qui tait dans
leur dpendance. Consuelo se rappelait que, selon la chronique du pays,
le village qui couvrait la colline appele Schreckenstein depuis
l'incendie dpendait de la forteresse des Gants, et avait avec lui de
secrtes intelligences en temps de sige. Elle tait donc dans la logique
et dans la vrit en cherchant cette communication et cette issue.

Elle profita de l'absence de Zdenko pour descendre dans le puits.
Auparavant elle se mit  genoux, recommanda son me  Dieu, fit navement
un grand signe de croix, comme elle l'avait fait dans la coulisse du
thtre de San-Samuel avant de paratre pour la premire fois sur la
scne; puis elle descendit bravement l'escalier tournant et rapide,
cherchant  la muraille les points d'appui qu'elle avait vu prendre 
Zdenko, et ne regardant point au-dessous d'elle de peur d'avoir le
vertige. Elle atteignit la chane de fer sans accident; et lorsqu'elle
l'eut saisie, elle se sentit plus tranquille, et eut le sang-froid de
regarder au fond du puits. Il y avait encore de l'eau, et cette
dcouverte lui causa un instant d'moi. Mais la rflexion lui vint
aussitt. Le puits pouvait tre, trs-profond; mais l'ouverture du
souterrain qui amenait Zdenko ne devait tre situe qu' une certaine
distance au-dessous du sol. Elle avait dj descendu cinquante marches
avec cette adresse et cette agilit que n'ont pas les jeunes filles
leves dans les salons, mais que les enfants du peuple acquirent dans
leurs jeux, et dont ils conservent toute leur vie la hardiesse confiante.
Le seul danger vritable tait de glisser sur les marches humides.
Consuelo avait trouv dans un coin, en furetant, un vieux chapeau 
larges bords que le baron Frdrick avait longtemps port  la chasse.
Elle l'avait coup, et s'en tait fait des semelles qu'elle avait
Attaches  ses souliers avec des cordons en manire de cothurnes.
Elle avait remarqu une chaussure analogue aux pieds de Zdenko dans sa
dernire expdition nocturne. Avec ces semelles de feutre, Zdenko
marchait sans faire aucun bruit dans les corridors du chteau, et c'est
pour cela qu'il lui avait sembl glisser comme une ombre plutt que
marcher comme un homme. C'tait aussi jadis la coutume des Hussites
de chausser ainsi leurs espions, et mme leurs chevaux, lorsqu'ils
effectuaient une surprise chez l'ennemi.

A la cinquante-deuxime marche, Consuelo trouva une dalle plus large et
une arcade basse en ogive. Elle n'hsita point  y entrer, et  s'avancer
 demi courbe dans une galerie souterraine troite et basse, toute
dgouttante de l'eau qui venait d'y couler, travaille et vote de main
d'homme avec une grande solidit.

Elle y marchait sans obstacle et sans terreur depuis environ cinq
minutes, lorsqu'il lui sembla entendre un lger bruit derrire elle.
C'tait peut-tre Zdenko qui redescendait et qui reprenait le chemin du
Schreckenstein. Mais elle avait de l'avance sur lui, et doubla le pas
Pour n'tre pas atteinte par ce dangereux compagnon de voyage. Il ne
pouvait pas se douter qu'elle l'et devanc. Il n'avait pas de raison
pour courir aprs elle; et pendant qu'il s'amuserait  chanter et 
marmotter tout seul ses complaintes et ses interminables histoires, elle
aurait le temps d'arriver et de se mettre sous la protection d'Albert.

Mais le bruit qu'elle avait entendu augmenta, et devint semblable  celui
de l'eau qui gronde, lutte, et s'lance. Qu'tait-il donc arriv? Zdenko
s'tait-il aperu de son dessein? Avait-il lch l'cluse pour l'arrter
et l'engloutir? Mais il n'avait pu le faire avant d'avoir pass lui-mme,
et il tait derrire elle. Cette rflexion n'tait pas trs rassurante.
Zdenko tait capable de se dvouer  la mort, de se noyer avec elle
plutt que de trahir la retraite d'Albert. Cependant Consuelo ne voyait
point de pelle, point d'cluse, pas une pierre sur son chemin qui put
retenir l'eau, et la faire ensuite couler. Cette eau ne pouvait tre
qu'en avant de son chemin, et le bruit venait de derrire elle. Cependant
il grandissait, il montait, il approchait avec le rugissement du tonnerre.

Tout  coup Consuelo, frappe d'une horrible dcouverte, s'aperut que la
galerie, au lieu de monter, descendait d'abord en pente douce, et puis de
plus en plus rapidement. L'infortune s'tait trompe de chemin. Dans son
empressement et dans la vapeur paisse qui s'exhalait du fond de la
citerne, elle n'avait pas vu une seconde ogive, beaucoup plus large, et
situe vis--vis de celle qu'elle avait prise. Elle s'tait enfonce dans
le canal qui servait de dversoir  l'eau du puits, au lieu de remonter
celui qui conduisait au rservoir ou  la source. Zdenko, s'en allant
par une route oppose, venait de lever tranquillement la pelle; l'eau
tombait en cascade au fond de la citerne, et dj la citerne tait
remplie jusqu' la hauteur du dversoir; dj elle se prcipitait dans la
galerie o Consuelo fuyait perdue et glace d'pouvante. Bientt cette
galerie, dont la dimension  tait mnage de manire  ce que la citerne,
perdant moins d'eau qu'elle n'en recevait de l'autre bouche, put se
remplir, allait se remplir  son tour. Dans un instant, dans un clin
d'oeil, le dversoir serait inond, et la pente continuait  s'abaisser
vers des abmes o l'eau tendait  se prcipiter. La vote, encore
suintante, annonait assez que l'eau la remplissait tout entire, qu'il
n'y avait pas de salut possible, et que la vitesse de ses pas ne
sauverait pas la malheureuse fugitive  de l'imptuosit du torrent. L'air
tait dj intercept par la masse d'eau qui arrivait  grand bruit. Une
chaleur touffante arrtait la respiration, et suspendait la vie autant
que la peur et le dsespoir. Dj le rugissement de l'onde dchane
grondait aux oreilles de Consuelo; dj une cume rousse, sinistre
avant-coureur du flot, ruisselait sur le pav, et devanait la course
incertaine et ralentie de la victime consterne.




XLI.


O ma mre, s'cria-t-elle, ouvre-moi tes bras! O Anzoleto, je t'ai aim!
O mon Dieu, ddommage-moi dans une vie meilleure!.

A peine avait-elle jet vers le ciel ce cri d'agonie, qu'elle trbuche
et se frappe  un obstacle inattendu. O surprise!  bont divine! c'est
un escalier troit et raide, qui monte  l'une des parois du souterrain,
et qu'elle gravit avec les ailes de la peur et de l'esprance. La vote
s'lve sur son front; le torrent se prcipite, heurte l'escalier que
Consuelo a eu le temps de franchir, en dvore les dix premires marches,
mouille jusqu' la cheville les pieds agiles qui le fuient, et, parvenu
enfin au sommet de la vote surbaisse que Consuelo a laisse derrire
elle, s'engouffre dans les tnbres, et tombe avec un fracas pouvantable
dans un rservoir profond que l'hroque enfant domine d'une petite
plate-forme o elle est arrive sur ses genoux et dans l'obscurit.

Car son flambeau s'est teint. Un coup de vent furieux a prcd
l'irruption de la masse d'eau. Consuelo s'est laisse tomber sur la
dernire marche, soutenue jusque-l par l'instinct conservateur de la
vie, mais ignorant encore si elle est sauve, si ce fracas de la
cataracte est un nouveau dsastre qui va l'atteindre, et si cette pluie
froide qui en rejaillit jusqu' elle, et qui baigne ses cheveux, est la
main glace de la mort qui s'tend sur sa tte.

Cependant le rservoir se remplit peu  peu, jusqu' d'autres dversoirs
plus profonds, qui emportent encore au loin dans les entrailles de la
terre le courant de la source abondante. Le bruit diminue; les vapeurs se
dissipent; un murmure sonore, mais plus harmonieux qu'effrayant, se
rpand dans les cavernes. D'une main convulsive, Consuelo est parvenue 
rallumer son flambeau. Son coeur frappe encore violemment sa poitrine;
mais son courage s'est ranim. A genoux, elle remercie Dieu et sa mre.
Elle examine enfin le lieu o elle se trouve, et promne la clart
vacillante de sa lanterne sur les objets environnants.

Une vaste grotte creuse par la nature sert de vote  un abme que la
source lointaine du Schreckenstein alimente, et o elle se perd dans les
entrailles du rocher. Cet abme est si profond qu'on ne voit plus l'eau
qu'il engouffre; mais quand on y jette une pierre, elle roule pendant
deux minutes, et produit en s'y plongeant une explosion semblable 
celle du canon. Les chos de la caverne le rptent longtemps, et le
clapotement sinistre de l'eau invisible dure plus longtemps encore. On
dirait les aboiements de la meute infernale. Sur une des parois de la
grotte, un sentier troit et difficile, taill dans le roc, ctoie le
prcipice, et s'enfonce dans une nouvelle galerie tnbreuse, o le
travail de l'homme cesse entirement, et qui se dtourne des courants
d'eau et de leur chute, en remontant vers des rgions plus leves.

C'est la route que Consuelo doit prendre. Il n'y en a point d'autre:
l'eau a ferm et rempli entirement celle qu'elle vient de suivre. Il est
impossible d'attendre dans la grotte le retour de Zdenko. L'humidit en
est mortelle, et dj le flambeau plit, ptille et menace de s'teindre
sans pouvoir se rallumer.

Consuelo n'est point paralyse par l'horreur de cette situation. Elle
pense bien qu'elle n'est plus sur la route du Schreckenstein. Ces
galeries souterraines qui s'ouvrent devant elle sont un jeu de la nature,
et conduisent  des impasses ou  un labyrinthe dont elle ne retrouvera
jamais l'issue. Elle s'y hasardera pourtant, ne ft-ce que pour trouver
un asile plus sain jusqu' la nuit prochaine. La nuit prochaine, Zdenko
reviendra; il arrtera le courant, la galerie sera vide, et la captive
pourra revenir sur ses pas et revoir la lumire des toiles.

Consuelo s'enfona donc dans les mystres du souterrain avec un nouveau
courage, attentive cette fois  tous les accidents du sol, et s'attachant
 suivre toujours les pentes ascendantes, sans se laisser dtourner par
les galeries en apparence plus spacieuses et plus directes qui s'offraient
 chaque instant. De cette manire elle tait sre de ne plus rencontrer
de courants d'eau, et de pouvoir revenir sur ses pas.

Elle marchait au milieu de mille obstacles: des pierres normes
encombraient sa route, et dchiraient ses pieds; des chauves-souris
gigantesques, arraches de leur morne sommeil par la clart de la
lanterne, venaient par bataillons s'y frapper, et tourbillonner comme des
esprits de tnbres autour de la voyageuse. Aprs les premires motions
de la surprise,  chaque nouvelle terreur, elle sentait grandir son
courage. Quelquefois elle gravissait d'normes blocs de pierre dtachs
d'immenses votes crevasses, qui montraient d'autres blocs menaants,
retenus  peine dans leurs fissures largies  vingt pieds au-dessus de
sa tte; d'autres fois la vote se resserrait et s'abaissait au point que
Consuelo tait force de ramper dans un air rare et brlant pour s'y
frayer un passage. Elle marchait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'au
dtour d'un angle resserr, o son corps svelte et souple eut de la peine
 passer, elle retomba de Charybde en Scylla, en se trouvant face  face
avec Zdenko: Zdenko d'abord ptrifi de surprise et glac de terreur,
bientt indign, furieux et menaant comme elle l'avait dj vu.

Dans ce labyrinthe, parmi ces obstacles sans nombre,  la clart
vacillante d'un flambeau que le manque d'air touffait  chaque instant,
la fuite tait impossible. Consuelo songea  se dfendre corps  corps
contre une tentative de meurtre. Les yeux gars, la bouche cumante
de Zdenko, annonaient assez qu'il ne s'arrterait pas cette fois  la
menace. Il prit tout  coup une rsolution trangement froce: il se mit
 ramasser de grosses pierres, et  les placer l'une sur l'autre, entre
lui et Consuelo, pour murer l'troite galerie o elle se trouvait. De
cette manire, il tait sr qu'en ne vidant plus la citerne durant
plusieurs jours, il la ferait prir de faim, comme l'abeille qui enferme
le frelon indiscret dans sa cellule, en apposant une cloison de cire 
l'entre.

Mais c'tait avec du granit que Zdenko btissait, et il s'en acquittait
avec une rapidit prodigieuse. La force athltique que cet homme si
maigre, et en apparence si dbile, trahissait en ramassant et en
arrangeant ces blocs, prouvait trop bien  Consuelo que la rsistance
tait impossible, et qu'il valait mieux esprer de trouver une autre
issue en retournant sur ses pas, que de se porter aux dernires
extrmits en l'irritant. Elle essaya de l'attendrir, de le persuader et
de le dominer par ses paroles.

Zdenko, lui disait-elle, que fais-tu l, insens? Albert te reprochera
ma mort. Albert m'attend et m'appelle. Je suis son amie, sa consolation
et son salut. Tu perds ton ami et ton frre en me perdant.

Mais Zdenko, craignant de se laisser gagner, et rsolu de continuer son
oeuvre, se mit  chanter dans sa langue sur un air vif et anim, tout en
btissant d'une main active et lgre son mur cyclopen.

Une dernire pierre manquait pour assurer l'difice. Consuelo le
regardait faire avec consternation. Jamais, pensait-elle, je ne pourrai
dmolir ce mur. Il me faudrait les mains d'un gant. La dernire pierre
fut pose, et bientt elle s'aperut que Zdenko en btissait un second,
adoss au premier. C'tait toute une carrire, toute une forteresse qu'il
allait entasser entre elle et Albert. Il chantait toujours, et paraissait
prendre un plaisir extrme  son ouvrage.

Une inspiration merveilleuse vint enfin  Consuelo. Elle se rappela la
fameuse formule hrtique qu'elle s'tait fait expliquer par Amlie, et
qui avait tant scandalis le chapelain.

Zdenko! s'cria-t-elle en bohmien,  travers une des fentes du mur mal
joint qui la sparait dj de lui; ami Zdenko, _que celui  qui on a
fait tort te salue!_

A peine cette parole fut-elle prononce, qu'elle opra sur Zdenko comme
un charme magique; il laissa tomber l'norme bloc qu'il tenait, en
poussant un profond soupir, et il se mit  dmolir son mur avec plus de
promptitude encore qu'il ne l'avait lev; puis, tendant la main 
Consuelo, il l'aida en silence  franchir cette ruine, aprs quoi il la
regarda attentivement, soupira trangement, et, lui remettant trois clefs
lies ensemble par un ruban rouge, il lui montra le chemin devant elle,
en lui disant:

Que celui  qui on a fait tort te salue!

--Ne veux-tu pas me servir de guide? lui dit-elle. Conduis-moi vers ton
matre.

Zdenko secoua la tte en disant:

Je n'ai pas de matre, j'avais un ami. Tu me le prends. La destine
s'accomplit. Va o Dieu te pousse; moi, je vais pleurer ici jusqu' ce
que tu reviennes.

Et, s'asseyant sur les dcombres, il mit sa tte dans ses mains, et ne
voulut plus dire un mot.

Consuelo ne s'arrta pas longtemps pour le consoler. Elle craignait le
retour de sa fureur; et, profitant de ce moment o elle le tenait en
respect, certaine enfin d'tre sur la route du Schreckenstein, elle
partit comme un trait. Dans sa marche incertaine et pnible, Consuelo
n'avait pas fait beaucoup de chemin; car Zdenko, se dirigeant par une
route beaucoup plus longue mais inaccessible  l'eau, s'tait rencontr
avec elle au point de jonction des deux souterrains, qui faisaient, l'un
par un dtour bien mnag, et creus de main d'homme dans le roc,
l'autre, affreux, bizarre, et plein de dangers, le tour du chteau, de
ses vastes dpendances, et de la colline sur laquelle il tait assis.
Consuelo ne se doutait gure qu'elle tait en cet instant sous le parc,
et cependant elle en franchissait les grilles et les fosss par une voie
que toutes les clefs et toutes les prcautions de la chanoinesse ne
pouvaient plus lui fermer. Elle eut la pense, au bout de quelque trajet
sur cette nouvelle route, de retourner sur ses pas, et de renoncer  une
entreprise dj si traverse, et qui avait failli lui devenir si funeste.
De nouveaux obstacles l'attendaient peut-tre encore. Le mauvais vouloir
de Zdenko pouvait se rveiller. Et s'il allait courir aprs elle! s'il
allait lever un nouveau mur pour empcher son retour! Au lieu qu'en
abandonnant son projet, en lui demandant de lui frayer le chemin vers la
citerne, et de remettre cette citerne  sec pour qu'elle pt monter, elle
avait de grandes chances pour le trouver docile et bienveillant. Mais
elle tait encore trop sous l'motion du moment pour se rsoudre  revoir
ce fantasque personnage. La peur qu'il lui avait cause augmentait 
mesure qu'elle s'loignait de lui; et aprs avoir affront sa vengeance
avec une prsence d'esprit miraculeuse, elle faiblissait en se la
reprsentant. Elle fuyait donc devant lui, n'ayant plus le courage de
tenter ce qu'il et fallu faire pour se le rendre favorable, et
n'aspirant qu' trouver une de ces portes magiques dont il lui avait cd
les clefs, afin de mettre une barrire entre elle et le retour de sa
dmence.

Mais n'allait-elle pas trouver Albert, cet autre fou qu'elle s'tait
obstine tmrairement  croire doux et traitable, dans une position
analogue  celle de Zdenko envers elle? Il y avait un voile pais sur
toute cette aventure; et, revenue de l'attrait romanesque qui avait
contribu  l'y pousser, Consuelo se demandait si elle n'tait pas la
plus folle des trois, de s'tre prcipite dans cet abme de dangers et
de mystres, sans tre sre d'un rsultat favorable et d'un succs
fructueux.

Cependant elle suivait un souterrain spacieux et admirablement creus par
les fortes mains des hommes du moyen ge. Tous les rochers taient percs
par un entaillement ogival surbaiss avec beaucoup de caractre et de
rgularit. Les portions moins compactes, les veines crayeuses du sol,
tous les endroits o l'boulement et t possible, taient soutenus par
une construction en pierre de taille  rinceaux croiss, que liaient
ensemble des clefs de vote quadrangulaires en granit. Consuelo, ne
perdait pas son temps  admirer ce travail immense, excut avec une
solidit qui dfiait encore bien des sicles. Elle ne se demandait pas
non plus comment les possesseurs actuels du chteau pouvaient ignorer
l'existence d'une construction si importante. Elle et pu se l'expliquer,
en se rappelant que tous les papiers historiques de cette famille et de
cette proprit avaient t dtruits plus de cent ans auparavant, 
l'poque de l'introduction de la rforme en Bohme; mais elle ne
regardait plus autour d'elle, et ne pensait presque plus qu' son propre
salut, satisfaite seulement de trouver un sol uni, un air respirable, et
un libre espace pour courir. Elle avait encore assez de chemin  faire,
quoique cette route directe vers le Schreckenstein ft beaucoup plus
courte que le sentier tortueux de la montagne. Elle le trouvait bien
long; et, ne pouvant plus s'orienter, elle ignorait mme si cette route
la conduisait au Schreckenstein ou  un terme beaucoup plus loign
de son expdition.

Au bout d'un quart d'heure de marche, elle vit de nouveau la vote
s'lever, et le travail de l'architecte cesser entirement. C'tait
pourtant encore l'ouvrage des hommes que ces vastes carrires, ces
grottes majestueuses qu'il lui fallait traverser. Mais envahies par la
vgtation, et recevant l'air extrieur par de nombreuses fissures, elles
avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait l mille
moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d'un adversaire
irrit. Mais un bruit d'eau courante vint faire tressaillir Consuelo; et
si elle et pu plaisanter dans une pareille situation, elle se ft avou
 elle-mme que jamais le baron Frdrick, au retour de la chasse,
n'avait eu plus d'horreur de l'eau qu'elle n'en prouvait en cet instant.

Cependant elle fit bientt usage de sa raison. Elle n'avait fait que
monter depuis qu'elle avait quitt le prcipice, au moment d'tre
submerge. A moins que Zdenko n'et  son service une machine hydraulique
d'une puissance et d'une tendue incomprhensible, il ne pouvait pas
faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il tait
bien vident d'ailleurs qu'elle devait rencontrer quelque part le
courant de la source, l'cluse, ou la source elle-mme; et si elle et pu
rflchir davantage, elle se ft tonne de n'avoir pas encore trouv sur
son chemin cette onde mystrieuse, cette source des Pleurs qui alimentait
la citerne.

C'est que la source avait son courant dans les veines inconnues des
montagnes, et que la galerie, coupant  angle droit, ne la rencontrait
qu'aux approches de la citerne d'abord, et ensuite sous le Schreckenstein,
ainsi qu'il arriva enfin  Consuelo. L'cluse tait donc loin derrire
elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait
de cette source, que depuis des sicles aucun autre homme qu'Albert ou
Zdenko n'avait vue. Elle eut bientt rejoint le courant, et cette fois
elle le ctoya sans terreur et sans danger.

Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau
limpide et transparente, qui courait avec un bruit gnreux dans un lit
convenablement encaiss. L, reparaissait le travail de l'homme. Ce
sentier tait relev en talus dans des terres fraches et fertiles; car
de belles plantes aquatiques, des paritaires normes, des ronces
sauvages fleuries dans ce lieu abrit, sans souci de la rigueur de la
saison, bordaient le torrent d'une marge verdoyante. L'air extrieur
pntrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour
entretenir la vie de la vgtation, mais trop troites pour laisser
passage  l'oeil curieux qui les aurait cherches du dehors. C'tait
comme une serre chaude naturelle, prserve par ses votes du froid et
des neiges, mais suffisamment are par mille soupiraux imperceptibles.
On et dit qu'un soin complaisant avait protg la vie de ces belles
plantes, et dbarrass le sable que le torrent rejetait sur ces rives
des graviers qui offensent le pied; et on ne se ft pas tromp dans cette
supposition. C'tait Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et srs les
abords de la retraite d'Albert.

Consuelo commenait  ressentir l'influence bienfaisante qu'un aspect
moins sinistre et dj potique des objets extrieurs produisait sur son
imagination bouleverse par de cruelles terreurs. En voyant les ples
rayons de la lune se glisser a et l dans les fentes des roches, et se
briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l'air de la fort frmir
par intervalles sur les plantes immobiles que l'eau n'atteignait pas,
en se sentant toujours plus prs de la surface de la terre, elle se
sentait renatre, et l'accueil qui l'attendait au terme de son hroque
plerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres.
Enfin, elle vit le sentier se dtourner brusquement de la rive, entrer
dans une courte galerie maonne frachement, et finir  une petite
porte qui semblait de mtal, tant elle tait froide, et qu'encadrait
gracieusement un grand lierre terrestre.

Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irrsolutions, quand
elle appuya sa main puise sur ce dernier obstacle, qui pouvait cder 
l'instant mme, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre
main, Consuelo hsita et sentit une timidit plus difficile  vaincre que
toutes ses terreurs. Elle allait donc pntrer seule dans un lieu ferm 
tout regard,  toute pense humaine, pour y surprendre le sommeil ou la
rverie d'un homme qu'elle connaissait  peine; qui n'tait ni son pre,
ni son frre, ni son poux; qui l'aimait peut-tre, et qu'elle ne pouvait
ni ne voulait aimer. Dieu m'a entrane et conduite ici, pensait-elle, au
milieu des plus pouvantables prils. C'est par sa volont plus encore
que par sa protection que j'y suis parvenue. J'y viens avec une me
fervente, une rsolution pleine de charit, un coeur tranquille, une
conscience pure, un dsintressement  toute preuve. C'est peut-tre la
mort qui m'y attend, et cependant cette pense ne m'effraie pas. Ma vie
est dsole, et je la perdrais sans trop de regrets; je l'ai prouv il
n'y a qu'un instant, et depuis une heure je me vois dvoue  un affreux
trpas avec une tranquillit  laquelle je ne m'tais point prpare.
C'est peut-tre une grce que Dieu m'envoie  mon dernier moment. Je
Vais tomber peut-tre sous les coups d'un furieux, et je marche  cette
catastrophe avec la fermet d'un martyr. Je crois ardemment  la vie
ternelle, et je sens que si je pris ici, victime d'un dvouement
inutile peut-tre, mais profondment religieux, je serai rcompense
dans une vie plus heureuse. Qui m'arrte? et pourquoi prouv-je
donc un trouble inexprimable, comme si j'allais commettre une faute et
rougir devant celui que je viens sauver?

C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur,
luttait contre elle-mme, et se faisait presque un reproche de la
dlicatesse de son motion. Il ne lui venait cependant pas  l'esprit
qu'elle pt courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la
mort. Sa chastet n'admettait pas la pense qu'elle pt devenir la proie
des passions brutales d'un insens. Mais elle prouvait instinctivement
la crainte de paratre obir  un sentiment moins lev, moins divin que
celui dont elle tait anime. Elle mit pourtant la clef dans la serrure;
mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y
rsoudre. Une fatigue accablante, une dfaillance extrme de tout son
tre, achevaient de lui faire perdre sa rsolution au moment d'en
recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charit; dans le
ciel, par une mort sublime.




XLII.


Cependant elle prit son parti. Elle avait trois clefs. Il y avait donc
trois portes et deux pices  traverser avant celle o elle supposait
Albert prisonnier. Elle aurait encore le temps de s'arrter, si la force
lui manquait.

Elle pntra dans une salle vote, qui n'offrait d'autre ameublement
qu'un lit de fougre sche sur lequel tait jete une peau de mouton. Une
paire de chaussures  l'ancienne mode, dans un dlabrement remarquable,
lui servit d'indice pour reconnatre la chambre  coucher de Zdenko. Elle
reconnut aussi le petit panier qu'elle avait port rempli de fruits sur
la pierre d'pouvante, et qui, au bout de deux jours, en avait enfin
disparu. Elle se dcida  ouvrir la seconde porte, aprs avoir referm
la premire avec soin; car elle songeait toujours avec effroi au retour
possible du possesseur farouche de cette demeure. La seconde pice o
elle entra tait vote comme la premire, mais les murs taient revtus
de nattes et de claies garnies de mousse. Un pole y rpandait une
chaleur suffisante, et c'tait sans doute le tuyau creus dans le roc qui
produisait au sommet du Schreckenstein cette lueur fugitive que Consuelo
avait observe. Le lit d'Albert tait, comme celui de Zdenko, form d'un
amas de feuilles et d'herbes dessches; mais Zdenko l'avait couvert de
magnifiques peaux d'ours, en dpit de l'galit absolue qu'Albert
exigeait dans leurs habitudes, et que Zdenko acceptait en tout ce qui ne
chagrinait pas la tendresse passionne qu'il lui portait et la prfrence
de sollicitude qu'il lui donnait sur lui-mme. Consuelo fut reue dans
cette chambre par Cynabre, qui, en entendant tourner la clef dans la
serrure, s'tait post sur le seuil, l'oreille dresse et l'oeil inquiet.
Mais Cynabre avait reu de son matre une ducation particulire: c'tait
un ami, et non pas un gardien. Il lui avait t si svrement interdit
ds son enfance de hurler et d'aboyer, qu'il avait perdu tout  fait
cette habitude naturelle aux tres de son espce. Si on et approch
d'Albert avec des intentions malveillantes, il et retrouv la voix;
si on l'et attaqu, il l'et dfendu avec fureur. Mais prudent et
circonspect comme un solitaire, il ne faisait jamais le moindre bruit
sans tre sr de son fait, et sans avoir examin et flair les gens avec
attention. Il approcha de Consuelo avec un regard pntrant qui avait
quelque chose d'humain, respira son vtement et surtout sa main qui avait
tenu longtemps les clefs touches par Zdenko; et, compltement rassur
par cette circonstance, il s'abandonna au souvenir bienveillant qu'il
avait conserv d'elle, en lui jetant ses deux grosses pattes velues sur
les paules, avec une joie affable et silencieuse, tandis qu'il balayait
lentement la terre de sa queue superbe. Aprs cet accueil grave et
honnte, il alla se recoucher sur le bord de la peau d'ours qui couvrait
le lit de son matre, et s'y tendit avec la nonchalance de la vieillesse,
non sans suivre des yeux pourtant tous les pas et tous les mouvements de
Consuelo.

Avant d'oser approcher de la troisime porte, Consuelo jeta un regard sur
l'arrangement de cet ermitage, afin d'y chercher quelque rvlation sur
l'tat moral de l'homme qui l'occupait. Elle n'y trouva aucune trace de
dmence ni de dsespoir. Une grande propret, une sorte d'ordre y
rgnait. Il y avait un manteau et des vtements de rechange accrochs 
des cornes d'aurochs, curiosits qu'Albert avait rapportes du fond de
la Lithuanie; et qui servaient de porte-manteaux. Ses livres nombreux
taient bien rangs sur une bibliothque en planches brutes, que
soutenaient de grosses branches artistement agences par une main
rustique et intelligente. La table, les deux chaises, taient de la mme
matire et du mme travail. Un herbier et des livres de musique anciens,
tout  fait inconnus  Consuelo, avec des titres et des paroles slaves,
achevaient de rvler les habitudes paisibles, simples et studieuses
de l'anachorte. Une lampe de fer curieuse par son antiquit, tait
suspendue au milieu de la vote, et brlait dans l'ternelle nuit de ce
sanctuaire mlancolique.

Consuelo remarqua encore qu'il n'y avait aucune arme dans ce lieu. Malgr
le got des riches habitants de ces forts pour la chasse et pour les
objets de luxe qui en accompagnent le divertissement, Albert n'avait pas
un fusil, pas un couteau; et son vieux chien n'avait jamais appris la
_grande science_, en raison de quoi Cynabre tait un sujet de mpris et
de piti pour le baron Frdrick. Albert avait horreur du sang; et
quoiqu'il part jouir de la vie moins que personne, il avait pour l'ide
de la vie en gnral un respect religieux et sans bornes. Il ne pouvait
ni donner ni voir donner la mort, mme aux derniers animaux de la
cration. Il et aim toutes les sciences naturelles; mais il s'arrtait
 la minralogie et  la botanique. L'entomologie lui paraissait dj une
science trop cruelle, et il n'et jamais pu sacrifier la vie d'un insecte
 sa curiosit.

Consuelo savait ces particularits. Elle se les rappelait en voyant les
attributs des innocentes occupations d'Albert. Non, je n'aurai pas peur,
se disait-elle, d'un tre si doux et si pacifique. Ceci est la cellule
d'un saint, et non le cachot d'un fou. Mais plus elle se rassurait sur la
nature de sa maladie mentale, plus elle se sentait trouble et confuse.
Elle regrettait presque de ne point trouver l un alin, ou un moribond;
et la certitude de se prsenter  un homme vritable la faisait hsiter
de plus en plus.

Elle rvait depuis quelques minutes, ne sachant comment s'annoncer,
lorsque le son d'un admirable instrument vint frapper son oreille:
c'tait un Stradivarius chantant un air sublime de tristesse et de
grandeur sous une main pure et savante. Jamais Consuelo n'avait entendu
un violon si parfait, un virtuose si touchant et si simple. Ce chant lui
tait inconnu; mais  ses formes tranges et naves, elle jugea qu'il
devait tre plus ancien que toute l'ancienne musique qu'elle connaissait.
Elle coutait avec ravissement, et s'expliquait maintenant pourquoi
Albert l'avait si bien comprise ds la premire phrase qu'il lui avait
entendu chanter. C'est qu'il avait la rvlation de la vraie, de la
grande musique. Il pouvait n'tre pas savant  tous gards, il pouvait ne
pas connatre les ressources blouissantes de l'art; mais il avait en lui
le souffle divin, l'intelligence et l'amour du beau. Quand il eut fini,
Consuelo, rassure entirement et anime d'une sympathie plus vive,
allait se hasarder  frapper  la porte qui la sparait encore de lui,
lorsque cette porte s'ouvrit lentement, et elle vit le jeune comte
s'avancer la tte penche, les yeux baisss vers la terre, avec son
violon et son archet dans ses mains pendantes. Sa pleur tait effrayante,
ses cheveux et ses habits dans un dsordre que Consuelo n'avait pas encore
vu. Son air proccup, son attitude brise et abattue, la nonchalance
dsespre de ses mouvements, annonaient sinon l'alination complte, du
moins le dsordre et l'abandon de la volont humaine. On et dit un de
ces spectres muets et privs de mmoire, auxquels croient les peuples
slaves, qui entrent machinalement la nuit dans les maisons, et que l'on
voit agir sans suite et sans but, obir comme par instinct aux anciennes
habitudes de leur vie, sans reconnatre et sans voir leurs amis et leurs
serviteurs terrifis qui fuient ou les regardent en silence, glacs par
l'tonnement et la crainte.

Telle fut Consuelo en voyant le comte Albert, et en s'apercevant qu'il ne
la voyait pas, bien qu'elle ft  deux pas de lui. Cynabre s'tait lev,
il lchait la main de son matre. Albert lui dit quelques paroles
amicales en bohmien; puis, suivant du regard les mouvements du chien qui
reportait ses discrtes caresses vers Consuelo, il regarda attentivement
les pieds de cette jeune fille qui taient chausss  peu prs en ce
moment comme ceux de Zdenko, et, sans lever la tte, il lui dit en
bohmien quelques paroles qu'elle ne comprit pas, mais qui semblaient
une demande et qui se terminaient par son nom.

En le voyant dans cet tat, Consuelo sentit disparatre sa timidit. Tout
entire  la compassion, elle ne vit plus que le malade  l'me dchire
qui l'appelait encore sans la reconnatre; et, posant sa main sur le bras
du jeune homme avec confiance et fermet, elle lui dit en espagnol de sa
voix pure et pntrante:

Voici Consuelo.




XLIII.


A peine Consuelo se fut-elle nomme, que le comte Albert, levant les yeux
au ciel et la regardant au visage, changea tout  coup d'attitude et
d'expression. Il laissa tomber  terre son prcieux violon avec autant
d'indiffrence que s'il n'en et jamais connu l'usage; et joignant les
mains avec un air d'attendrissement profond et de respectueuse douleur:

C'est donc enfin toi que je revois dans ce lieu d'exil et de souffrance,
  ma pauvre Wanda! s'cria-t-il en poussant un soupir qui semblait
briser sa poitrine. Chre, chre et malheureuse soeur! victime infortune
que j'ai venge trop tard, et que je n'ai pas su dfendre! Ah! Tu le
sais, toi, l'infme qui t'a outrage a pri dans les tourments, et ma
main s'est impitoyablement baigne dans le sang de ses complices. J'ai
ouvert la veine profonde de l'glise maudite; j'ai lav ton affront, le
mien, et celui de mon peuple, dans des fleuves de sang. Que veux-tu de
plus, me inquite et vindicative? Le temps du zle et de la colre est
pass; nous voici aux jours du repentir et de l'expiation. Demande-moi
des larmes et des prires; ne me demande plus de sang: j'ai horreur du
sang dsormais, et je n'en veux plus rpandre! Non! non! pas une seule
goutte! Jean Ziska ne remplira plus son calice que de pleurs inpuisables
et de sanglots amers!

En parlant ainsi, avec des yeux gars et des traits anims par une
exaltation soudaine, Albert tournait autour de Consuelo, et reculait
avec une sorte d'pouvante chaque fois qu'elle faisait un mouvement pour
arrter cette bizarre conjuration.

Il ne fallut pas  Consuelo de longues rflexions pour comprendre la
tournure que prenait la dmence de son hte. Elle s'tait fait assez
souvent raconter l'histoire de Jean Ziska pour savoir qu'une soeur de ce
redoutable fanatique, religieuse avant l'explosion de la guerre hussite,
avait pri de douleur et de honte dans son couvent, outrage par un moine
abominable, et que la vie de Ziska avait t une longue et solennelle
vengeance de ce crime. Dans ce moment, Albert, ramen par je ne sais
quelle transition d'ides,  sa fantaisie dominante, se croyait Jean
Ziska, et s'adressait  elle comme  l'ombre de Wanda, sa soeur
infortune.

Elle rsolut de ne point contrarier brusquement son illusion:

Albert, lui dit-elle, car ton nom n'est plus Jean, de mme que le mien
n'est plus Wanda, regarde-moi bien, et reconnais que j'ai chang, ainsi
que toi, de visage et de caractre. Ce que tu viens de me dire, je venais
pour te le rappeler. Oui, le temps du zle et de la fureur est pass. La
justice humaine est plus que satisfaite; et c'est le jour de la justice
divine que je t'annonce maintenant; Dieu nous commande le pardon et
l'oubli. Ces souvenirs funestes, cette obstination  exercer en toi
une facult qu'il n'a point donne aux autres hommes, cette mmoire
scrupuleuse et farouche que tu gardes de tes existences antrieures, Dieu
s'en offense, et te la retire, parce que tu en as abus. M'entends-tu,
Albert, et me comprends-tu, maintenant?

--O ma mre! rpondit Albert, ple et tremblant, en tombant sur ses
genoux et en regardant toujours Consuelo avec un effroi extraordinaire,
je vous entends et je comprends vos paroles. Je vois que vous vous
transformez, pour me convaincre et me soumettre. Non, vous n'tes plus la
Wanda de Ziska, la vierge outrage, la religieuse gmissante. Vous tes
Wanda de Prachatitz, que les hommes ont appele comtesse de Rudolstadt,
Et qui a port dans son sein l'infortun qu'ils appellent aujourd'hui
Albert.

--Ce n'est point par le caprice des hommes que vous vous appelez ainsi,
reprit Consuelo avec fermet; car c'est Dieu qui vous a fait revivre dans
d'autres conditions et avec de nouveaux devoirs. Ces devoirs, vous ne les
connaissez pas, Albert, ou vous les mprisez. Vous remontez le cours des
ges avec un orgueil impie; vous aspirez  pntrer les secrets de la
destine; vous croyez vous galer  Dieu en embrassant d'un coup d'oeil
et le prsent et le pass. Moi, je vous le dis; et c'est la vrit, c'est
la foi qui m'inspirent: cette pense rtrograde est un crime et une
tmrit. Cette mmoire surnaturelle que vous vous attribuez est une
illusion. Vous avez pris quelques lueurs vagues et fugitives pour la
certitude, et votre imagination vous a tromp. Votre orgueil a bti un
difice de chimres, lorsque vous vous tes attribu les plus grands
rles dans l'histoire de vos anctres. Prenez garde de n'tre point ce
que vous croyez. Craignez que, pour vous punir, la science ternelle ne
vous ouvre les yeux un instant, et ne vous fasse voir dans votre vie
antrieure des fautes moins illustres et des sujets de remords moins
glorieux que ceux dont vous osez vous vanter.

Albert couta ce discours avec un recueillement craintif, le visage dans
ses mains, et les genoux enfoncs dans la terre.

Parlez! parlez! voix du ciel que j'entends et que je ne reconnais plus!
murmura-t-il en accents touffs. Si vous tes l'ange de la montagne, si
vous tes, comme je le crois, la figure cleste qui m'est apparue si
souvent sur la pierre d'pouvante, parlez; commandez  ma volont,  ma
conscience,  mon imagination. Vous savez bien que je cherche la lumire
avec angoisse, et que si je m'gare dans les tnbres, c'est  force de
vouloir les dissiper pour vous atteindre.

--Un peu d'humilit, de confiance et de soumission aux arrts ternels de
la science incomprhensible aux hommes, voil le chemin de la vrit pour
vous, Albert. Renoncez dans votre me, et renoncez-y fermement une fois
pour toutes,  vouloir vous connatre au del de cette existence passagre
qui vous est impose; et vous redeviendrez agrable  Dieu, utile aux
autres hommes, tranquille avec vous-mme. Abaissez votre science superbe;
et sans perdre la foi  votre immortalit, sans douter de la bont divine,
qui pardonne au pass et protge l'avenir, attachez-vous  rendre fconde
et humaine cette vie prsente que vous mprisez, lorsque vous devriez la
respecter et vous y donner tout entier, avec votre force, votre abngation
et votre charit. Maintenant, Albert, regardez-moi, et que vos yeux soient
dessills. Je ne suis plus ni votre soeur, ni votre mre; je suis une
amie que le ciel vous a envoye, et qu'il a conduite ici par des voies
miraculeuses pour vous arracher  l'orgueil et  la dmence. Regardez-moi,
et dites-moi, dans votre me et conscience, qui je suis et comment je
m'appelle.

Albert, tremblant et perdu, leva la tte, et la regarda encore, mais
avec moins d'garement et de terreur que les premires fois.

Vous me faites franchir des abmes, lui dit-il; vous confondez par des
paroles profondes ma raison, que je croyais suprieure (pour mon malheur)
 celle des autres hommes, et vous m'ordonnez de connatre et de
comprendre le temps prsent et les choses humaines. Je ne le puis. Pour
perdre la mmoire de certaines phases de ma vie, il faut que je subisse
des crises terribles; et, pour retrouver le sentiment d'une phase
nouvelle, il faut que je me transforme par des efforts qui me conduisent
 l'agonie. Si vous m'ordonnez, au nom d'une puissance que je sens
suprieure  la mienne, d'assimiler ma pense  la vtre, il faut que
j'obisse; mais je connais ces luttes pouvantables, et je sais que la
mort est au bout. Ayez piti de moi, vous qui agissez sur moi par un
charme souverain; aidez-moi, ou je succombe. Dites-moi qui vous tes, car
je ne vous connais pas; je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue:
je ne sais de quel sexe vous tes; et vous voil devant moi comme une
statue mystrieuse dont j'essaie vainement de retrouver le type dans mes
souvenirs. Aidez-moi, aidez-moi, car je me sens mourir.

En parlant ainsi, Albert, dont le visage s'tait d'abord color d'un
clat fbrile, redevint d'une pleur effrayante. Il tendit les mains
vers Consuelo; mais il les abaissa aussitt vers la terre pour se
soutenir, comme atteint d'une irrsistible dfaillance.

Consuelo, en s'initiant peu  peu aux secrets de sa maladie mentale, se
sentit vivifie et comme inspire par une force et une intelligence
nouvelles. Elle lui prit les mains, et, le forant de se relever, elle le
conduisit vers le sige qui tait auprs de la table. Il s'y laissa
tomber, accabl d'une fatigue inoue, et se courba en avant comme s'il
et t prs de s'vanouir. Cette lutte dont il parlait n'tait que trop
relle. Albert avait la facult de retrouver sa raison et de repousser
les suggestions de la fivre qui dvorait son cerveau; mais il n'y
parvenait pas sans des efforts et des souffrances qui puisaient ses
organes. Quand cette raction s'oprait d'elle-mme, il en sortait
rafrachi et comme renouvel; mais quand il la provoquait par une
rsolution de sa volont encore puissante, son corps succombait sous la
crise, et la catalepsie s'emparait de tous ses membres. Consuelo comprit
ce qui se passait en lui:

Albert, lui dit-elle en posant sa main froide sur cette tte brlante,
je vous connais, et cela suffit. Je m'intresse  vous, et cela doit vous
suffire aussi quant  prsent. Je vous dfends de faire aucun effort de
volont pour me reconnatre et me parler. coutez-moi seulement; et si
mes paroles vous semblent obscures, attendez que je m'explique, et ne
vous pressez pas d'en savoir le sens. Je ne vous demande qu'une soumission
passive et l'abandon entier de votre rflexion. Pouvez-vous descendre
dans votre coeur, et y concentrer toute votre existence?

--Oh! que vous me faites de bien! rpondit Albert. Parlez-moi encore,
parlez-moi toujours ainsi. Vous tenez mon me dans vos mains. Qui que
vous soyez, gardez-la, et ne la laissez point s'chapper; car elle
irait frapper aux portes de l'ternit, et s'y briserait. Dites-moi
qui vous tes, dites-le-moi bien vite; et, si je ne le comprends pas,
expliquez-le-moi: car, malgr moi, je le cherche et je m'agite.

--Je suis Consuelo, rpondit la jeune fille, et vous le savez, puisque
vous me parlez d'instinct une langue que seule autour de vous je puis
comprendre. Je suis une amie que vous avez attendue longtemps, et que
vous avez reconnue un jour qu'elle chantait. Depuis ce jour-l, vous avez
quitt votre famille, et vous tes venu vous cacher ici. Depuis ce jour,
je vous ai cherch; et vous m'avez fait appeler par Zdenko  diverses
reprises, sans que Zdenko, qui excutait vos ordres  certains gards,
ait voulu me conduire vers vous. J'y suis parvenue  travers mille
dangers....

--Vous n'avez pas pu y parvenir si Zdenko ne l'a pas voulu, reprit Albert
en soulevant son corps appesanti et affaiss sur la table. Vous tes un
rve, je le vois bien, et tout ce que j'entends l se passe dans mon
imagination. O mon Dieu! vous me bercez de joies trompeuses, et tout 
coup le dsordre et l'incohrence de mes songes se rvlent  moi-mme,
je me retrouve seul, seul au monde, avec mon dsespoir et ma folie! Oh!
Consuelo, Consuelo! rve funeste et dlicieux! O est l'tre qui porte
ton nom et qui revt parfois ta figure? Non, tu n'existes qu'en moi, et
c'est mon dlire qui t'a cr!.

Albert retomba sur ses bras tendus, qui se raidirent et devinrent froids
comme le marbre.

Consuelo le voyait approcher de la crise lthargique, et se sentait
elle-mme si puise, si prte  dfaillir, qu'elle craignait de ne
pouvoir plus conjurer cette crise. Elle essaya de ranimer les mains
d'Albert dans ses mains qui n'taient gure plus vivantes.

Mon Dieu! dit-elle d'une voix teinte et avec un coeur bris, assiste
deux malheureux qui ne peuvent presque plus rien l'un pour l'autre!

Elle se voyait seule, enferme avec un mourant, mourante elle-mme, et ne
pouvant plus attendre de secours pour elle et pour lui que de Zdenko dont
le retour lui semblait encore plus effrayant que dsirable.

Sa prire parut frapper Albert d'une motion inattendue.

Quelqu'un prie  ct de moi, dit-il en essayant de soulever sa tte
accable. Je ne suis pas seul! oh non, je ne suis pas seul, ajouta-t-il
en regardant la main de Consuelo enlace aux siennes. Main secourable,
piti mystrieuse, sympathie humaine, fraternelle! tu rends mon agonie
bien douce et mon coeur bien reconnaissant!

Il colla ses lvres glaces sur la main de Consuelo, et resta longtemps
ainsi.

Une motion pudique rendit  Consuelo le sentiment de la vie. Elle n'osa
point retirer sa main  cet infortun; mais, partage entre son embarras
et son puisement, ne pouvant plus se tenir debout, elle fut force de
s'appuyer sur lui et de poser son autre main sur l'paule d'Albert.

Je me sens renatre, dit Albert au bout de quelques instants. Il me
semble que je suis dans les bras de ma mre. O ma tante Wenceslawa! Si
c'est vous qui tes auprs de moi, pardonnez-moi de vous avoir oublie,
vous et mon pre, et toute ma famille, dont les noms mme taient sortis
de ma mmoire. Je reviens  vous, ne me quittez pas; mais rendez-moi
Consuelo; Consuelo, celle que j'avais tant attendue, celle que j'avais
Enfin trouve ... et que je ne retrouve plus, et sans qui je ne puis plus
respirer!

Consuelo voulut lui parler; mais  mesure que la mmoire et la force
d'Albert semblaient se rveiller, la vie de Consuelo semblait s'teindre.
Tant de frayeurs, de fatigues, d'motions et d'efforts surhumains
l'avaient brise, qu'elle ne pouvait plus lutter. La parole expira sur
ses lvres, elle sentit ses jambes flchir, ses yeux se troubler. Elle
tomba sur ses genoux  ct d'Albert, et sa tte mourante vint frapper le
sein du jeune homme. Aussitt Albert, sortant comme d'un songe, la vit,
la reconnut, poussa un cri profond, et, se ranimant, la pressa dans
ses bras avec nergie. A travers les voiles de la mort qui semblaient
s'tendre sur ses paupires, Consuelo vit sa joie, et n'en fut point
effraye. C'tait une joie sainte et rayonnante de chastet. Elle ferma
les yeux, et tomba dans un tat d'anantissement qui n'tait ni le sommeil
ni la veille, mais une sorte d'indiffrence et d'insensibilit pour toutes
les choses prsentes.




XLIV.


Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facults, se voyant assise sur un lit
assez dur, et ne pouvant encore soulever ses paupires, elle essaya de
rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait t si complte, que
ses facults revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et
d'motions qu'elle avait supportes depuis un certain temps ft arrive 
dpasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler ce qu'elle tait
devenue depuis qu'elle avait quitt Venise. Son dpart mme de cette
patrie adoptive, o elle avait coul des jours si doux, lui apparut comme
un songe; et ce fut pour elle un soulagement (hlas! trop court) de
pouvoir douter un instant de son exil et des malheurs qui l'avaient caus.
Elle se persuada donc qu'elle tait encore dans sa pauvre chambre de la
Corte-Minelli, sur le grabat de sa mre, et qu'aprs avoir eu avec
Anzoleto une scne violente et amre dont le souvenir confus flottait dans
Son esprit, elle revenait  la vie et  l'esprance en le sentant prs
d'elle, en entendant sa respiration entrecoupe, et les douces paroles
qu'il lui adressait  voix basse. Une joie languissante et pleine de
dlices pntra son coeur  cette pense, et elle se souleva avec effort
pour regarder son ami repentant et pour lui tendre la main. Mais elle ne
pressa qu'une main froide et inconnue; et, au lieu du riant soleil qu'elle
tait habitue  voir briller couleur de rose  travers son rideau blanc,
elle ne vit qu'une clart spulcrale, tombant d'une vote sombre et
nageant dans une atmosphre humide; elle sentit sous ses bras la rude
dpouille des animaux sauvages, et, dans un horrible silence, la ple
figure d'Albert se pencha vers elle comme un spectre.

Consuelo se crut descendue vivante dans le tombeau; elle ferma les yeux,
et retomba sur le lit de feuilles sches, avec un douloureux gmissement.
Il lui fallut encore plusieurs minutes pour comprendre o elle tait, et
 quel hte sinistre elle se trouvait confie. La peur, que l'enthousiasme
de son dvouement avait combattue et domine jusque-l, s'empara d'elle,
au point qu'elle craignit de rouvrir les yeux et de voir quelque affreux
spectacle, des apprts de mort, un spulcre ouvert devant elle. Elle
sentit quelque chose sur son front, et y porta la main. C'tait une
guirlande de feuillage dont Albert l'avait couronne. Elle l'ta pour la
regarder, et vit une branche de cyprs.

Je t'ai crue morte,  mon me,  ma consolation! lui dit Albert en
s'agenouillant auprs d'elle, et j'ai voulu avant de te suivre dans le
tombeau te parer des emblmes de l'hymne. Les fleurs ne croissent point
autour de moi, Consuelo. Les noirs cyprs taient les seuls rameaux o ma
main pt cueillir ta couronne de fiance. La voil, ne la repousse pas.
Si nous devons mourir ici, laisse-moi te jurer que, rendu  la vie, je
n'aurais jamais eu d'autre pouse que toi, et que je meurs avec toi, uni
 toi par un serment indissoluble.

--Fiancs, unis! s'cria Consuelo terrifie en jetant des regards
consterns autour d'elle: qui donc a prononc cet arrt? qui donc a
clbr cet hymne?

--C'est la destine, mon ange, rpondit Albert avec une douceur et une
tristesse inexprimables. Ne songe pas  t'y soustraire. C'est une destine
bien trange pour toi, et pour moi encore plus. Tu ne me comprends pas,
Consuelo, et il faut pourtant que tu apprennes la vrit. Tu m'as dfendu
tout  l'heure de chercher dans le pass; tu m'as interdit le souvenir
de ces jours couls qu'on appelle la nuit des sicles. Mon tre t'a obi,
et je ne sais plus rien dsormais de ma vie antrieure. Mais ma vie
prsente, je l'ai interroge, je la connais; je l'ai vue tout entire
d'un regard, elle m'est apparue en un instant pendant que tu reposais
dans les bras de la mort. Ta destine, Consuelo, est de m'appartenir, et
cependant tu ne seras jamais  moi. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras
jamais comme je t'aime. Ton amour pour moi n'est que de la charit, ton
dvouement de l'hrosme. Tu es une sainte que Dieu m'envoie, et jamais
tu ne seras une femme pour moi. Je dois mourir consum d'un amour que tu
ne peux partager; et cependant, Consuelo, tu seras mon pouse comme tu es
dj ma fiance, soit que nous prissions ici et que ta piti consente 
me donner ce titre d'poux qu'un baiser ne doit jamais sceller, soit que
nous revoyions le soleil, et que ta conscience t'ordonne d'accomplir les
desseins de Dieu envers moi.

--Comte Albert, dit Consuelo en essayant de quitter ce lit couvert de
peaux d'ours noirs qui ressemblaient  un drap mortuaire, je ne sais si
c'est l'enthousiasme d'une reconnaissance trop vive ou la suite de votre
dlire qui vous fait parler ainsi. Je n'ai plus la force de combattre
vos illusions; et si elles doivent se tourner contre moi, contre moi qui
suis venue, au pril de ma vie, vous secourir et vous consoler, je sens
que je ne pourrai plus vous disputer ni mes jours ni ma libert. Si ma vue
vous irrite et si Dieu m'abandonne, que la volont de Dieu soit faite!
Vous qui croyez savoir tant de choses, vous ne savez pas combien ma vie
est empoisonne, et avec combien peu de regrets j'en ferais le sacrifice!

--Je sais que tu es bien malheureuse,  ma pauvre sainte! je sais que tu
portes au front une couronne d'pines que je ne puis en arracher. La cause
et la suite de tes malheurs, je les ignore, et je ne te les demande pas.
Mais je t'aimerais bien peu, je serais bien peu digne de ta compassion,
si, ds le jour o je t'ai rencontre, je n'avais pas pressenti et reconnu
en toi la tristesse qui remplit ton me et abreuve ta vie. Que peux-tu
craindre de moi, Consuelo de mon me? Toi, si ferme et si sage, toi  qui
Dieu a inspir des paroles qui m'ont subjugu et ranim en un instant, tu
sens donc dfaillir trangement la lumire de ta foi et de ta raison,
puisque tu redoutes ton ami, ton serviteur et ton esclave? Reviens  toi,
mon ange; regarde-moi. Me voici  tes pieds, et pour toujours, le front
dans la poussire. Que veux-tu, qu'ordonnes-tu? Veux-tu sortir d'ici 
l'instant mme, sans que je te suive, sans que je reparaisse jamais devant
toi? Quel sacrifice exiges-tu? Quel serment veux-tu que je te fasse? Je
puis te promettre tout et t'obir en tout. Oui, Consuelo, je peux mme
devenir un homme tranquille, soumis, et, en apparence, aussi raisonnable
que les autres. Est-ce ainsi que je te serai moins amer et moins
effrayant? Jusqu'ici je n'ai jamais pu ce que j'ai voulu; mais tout ce
que tu voudras dsormais me sera accord. Je mourrai peut-tre en me
transformant selon ton dsir; mais c'est  mon tour de te dire que ma
vie a toujours t empoisonne, et que je ne pourrais pas la regretter en
la perdant pour toi.

--Cher et gnreux Albert, dit Consuelo rassure et attendrie,
expliquez-vous mieux, et faites enfin que je connaisse le fond de cette
me impntrable. Vous tes  mes yeux un homme suprieur  tous les
autres; et, ds le premier instant o je vous ai vu, j'ai senti pour
vous un respect et une sympathie que je n'ai point de raisons pour vous
dissimuler. J'ai toujours entendu dire que vous tiez insens, je n'ai pas
pu le croire. Tout ce qu'on me racontait de vous ajoutait  mon estime et
 ma confiance. Cependant il m'a bien fallu reconnatre que vous tiez
accabl d'un mal moral profond et bizarre. Je me suis, prsomptueusement
persuade que je pouvais adoucir ce mal. Vous-mme avez travaill  me le
faire croire. Je suis venue vous trouver, et voil que vous me dites sur
moi et sur vous-mme des choses d'une profondeur et d'une vrit qui
me rempliraient d'une vnration sans bornes, si vous n'y mliez des ides
tranges, empreintes d'un esprit de fatalisme que je ne saurais partager.
Dirai-je tout sans vous blesser et sans vous faire souffrir?...

--Dites tout, Consuelo; je sais d'avance ce que vous avez  me dire.

--Eh bien, je le dirai, car je me l'tais promis. Tous ceux qui vous
aiment dsesprent de vous. Ils croient devoir respecter, c'est--dire
mnager, ce qu'ils appellent votre dmence; ils craignent de vous
exasprer, en vous laissant voir qu'ils la connaissent, la plaignent,
et la redoutent. Moi, je n'y crois pas, et je ne puis trembler en vous
demandant pourquoi, tant si sage, vous avez parfois les dehors d'un
insens; pourquoi, tant si bon, vous faites les actes de l'ingratitude
et de l'orgueil; pourquoi, tant si clair et si religieux, vous vous
abandonnez aux rveries d'un esprit malade et dsespr; pourquoi, enfin,
vous voil seul, enseveli vivant dans un caveau lugubre, loin de votre
famille qui vous cherche et vous pleure, loin de vos semblables que vous
chrissez avec un zle ardent, loin de moi, enfin, que vous appeliez, que
vous dites aimer, et qui n'ai pu parvenir jusqu' vous sans des miracles
de volont et une protection divine?

--Vous me demandez le secret de ma vie, le mot de ma destine, et vous le
savez mieux que moi, Consuelo! C'est de vous que j'attendais la rvlation
de mon tre, et vous m'interrogez! Oh! je vous comprends; vous voulez
m'amener  une confession,  un repentir efficace,  une rsolution
victorieuse. Vous serez obie. Mais ce n'est pas  l'instant mme que je
puis me connatre, me juger, et me transformer de la sorte. Donnez-moi
quelques jours, quelques heures du moins, pour vous apprendre et pour
m'apprendre  moi-mme si je suis fou, ou si je jouis de ma raison.
Hlas! hlas! l'un et l'autre sont vrais, et mon malheur est de n'en
pouvoir douter! mais de savoir si je dois perdre entirement le jugement
et la volont, ou si je puis triompher du dmon qui m'obsde, voil ce que
je ne puis en cet instant. Prenez piti de moi, Consuelo! je suis encore
sous le coup d'une motion plus puissante que moi-mme. J'ignore ce que
je vous ai dit; j'ignore combien d'heures se sont coules depuis que vous
tes ici; j'ignore comment vous pouvez y tre sans Zdenko, qui ne voulait
pas vous y amener; j'ignore mme dans quel monde erraient mes penses
quand vous m'tes apparue. Hlas! j'ignore depuis combien de sicles je
suis enferm ici, luttant avec des souffrances inoues, contre le flau
qui me dvore! Ces souffrances, je n'en ai mme plus conscience quand
elles sont passes; il ne m'en reste qu'une fatigue terrible, une stupeur,
et comme un effroi que je voudrais chasser.... Consuelo, laissez-moi
m'oublier, ne ft-ce que pour quelques instants. Mes ides s'clairciront,
ma langue se dliera. Je vous le promets, je vous le jure. Mnagez-moi
cette lumire de la ralit longtemps clipse dans d'affreuses tnbres,
et que mes yeux ne peuvent soutenir encore! Vous m'avez ordonn de
concentrer toute ma vie dans mon coeur. Oui! vous m'avez dit cela; ma
raison et ma mmoire ne datent plus que du moment o vous m'avez parl.
Eh bien, cette parole a fait descendre un calme anglique dans mon sein.
Mon coeur vit tout entier maintenant, quoique mon esprit sommeille encore.
Je crains de vous parler de moi; je pourrais m'garer et vous effrayer
encore par mes rveries. Je veux ne vivre que par le sentiment, et c'est
une vie inconnue pour moi; ce serait une vie de dlices, si je pouvais
m'y abandonner sans vous dplaire. Ah! Consuelo, pourquoi m'avez-vous
dit de concentrer toute ma vie dans mon coeur? Expliquez-vous vous-mme;
laissez-moi ne m'occuper que de vous, ne voir et ne comprendre que
vous ... aimer, enfin. O mon Dieu! j'aime! j'aime un tre vivant,
semblable  moi! je l'aime de toute la puissance de mon tre! Je puis
concentrer sur lui toute l'ardeur, toute la saintet de mon affection!
C'est bien assez de bonheur pour moi comme cela, et je n'ai pas la folie
de demander davantage!

--Eh bien, cher Albert, reposez votre pauvre me dans ce doux sentiment
d'une tendresse paisible et fraternelle. Dieu m'est tmoin que vous le
pouvez sans crainte et sans danger; car je sens pour vous une amiti
fervente, une sorte de vnration que les discours frivoles et les vains
jugements du vulgaire ne sauraient branler. Vous avez compris, par une
sorte d'intuition divine et mystrieuse, que ma vie tait brise par la
douleur; vous l'avez dit, et c'est la vrit suprme qui a mis cette
parole dans votre bouche. Je ne puis pas vous aimer autrement que comme
un frre; mais ne dites pas que c'est la charit, la piti seule qui me
guide. Si l'humanit et la compassion m'ont donn le courage de venir
ici, une sympathie, une estime particulire pour vos vertus, me donnent
aussi le courage et le droit de vous parler comme je fais. Abjurez donc
ds  prsent et pour toujours l'illusion o vous tes sur votre propre
sentiment. Ne parlez pas d'amour, ne parlez pas d'hymne. Mon pass, mes
souvenirs, rendent le premier impossible; la diffrence de nos conditions
rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur
de telles rveries, vous rendriez mon dvouement pour vous tmraire,
coupable peut-tre. Scellons par une promesse sacre cet engagement que
je prends d'tre votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous
serez dispos  m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la
souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas
en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement.

--Femme gnreuse, dit Albert en plissant, tu comptes bien sur mon
courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille
promesse. Je serais capable de mentir pour la premire fois de ma vie;
je pourrais m'avilir jusqu' prononcer un faux serment, si tu l'exigeais
de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait
mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un
remords qui ne l'a pas encore souille. Ne t'inquite pas de la manire
dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que
retirer le nom d'amour  cette affection serait dire un blasphme. Je me
soumets  tout le reste: j'accepte ta piti, tes soins, ta bont, ton
amiti paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te
dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un
seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta
main, si le contact de la mienne te dplat; je n'effleurerai pas mme
ton vtement, si tu crains d'tre fltrie par mon souffle. Mais tu
aurais tort de me traiter avec cette mfiance, et tu ferais mieux
d'entretenir en moi cette douceur d'motions qui me vivifie, et dont tu
ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de
l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta
fiert repousserait les tmoignages d'une passion que tu ne veux ni
provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte
d'tre ma soeur et ma consolatrice: je jure d'tre ton frre et ton
serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni
importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me
gouverner despotiquement ... comme on ne gouverne pas un frre, mais
comme on dispose d'un tre qui s'est donn  vous tout entier et pour
toujours.




XLV.


Ce langage rassurait Consuelo sur le prsent, mais ne la laissait pas
sans apprhension pour l'avenir. L'abngation fanatique d'Albert prenait
sa source dans une passion profonde et invincible, sur laquelle le srieux
de son caractre et l'expression solennelle de sa physionomie ne pouvaient
laisser aucun doute. Consuelo, interdite, quoique doucement mue, se
demandait si elle pourrait continuer  consacrer ses soins  cet homme
pris d'elle sans rserve et sans dtour. Elle n'avait jamais trait
lgrement dans sa pense ces sortes de relations, et elle voyait qu'avec
Albert aucune femme n'et pu les braver sans de graves consquences.
Elle ne doutait ni de sa loyaut ni de ses promesses; mais le calme
qu'elle s'tait flatte de lui rendre devait tre inconciliable avec un
amour si ardent et l'impossibilit o elle se voyait d'y rpondre. Elle
lui tendit la main en soupirant, et resta pensive, les yeux attachs 
terre, plonge dans une mditation mlancolique.

Albert, lui dit-elle enfin en relevant ses regards sur lui, et en
trouvant les siens remplis d'une attente pleine d'angoisse et de douleur,
vous ne me connaissez pas, quand vous voulez me charger d'un rle qui me
convient si peu. Une femme capable d'en abuser serait seule capable de
l'accepter. Je ne suis ni coquette ni orgueilleuse, je ne crois pas tre
vaine, et je n'ai aucun esprit de domination. Votre amour me flatterait,
si je pouvais le partager; et si cela tait, je vous le dirais tout de
suite. Vous affliger par l'assurance ritre du contraire est, dans la
situation o je vous trouve, un acte de cruaut froide que vous auriez
bien d m'pargner, et qui m'est cependant impos par ma conscience,
quoique mon coeur le dteste, et se dchire en l'accomplissant.
Plaignez-moi d'tre force de vous affliger, de vous offenser, peut-tre,
en un moment o je voudrais donner ma vie pour vous rendre le bonheur et
la sant.

--Je le sais, enfant sublime, rpondit Albert avec un triste sourire.
Tu es si bonne et si grande, que tu donnerais ta vie pour le dernier des
hommes; mais ta conscience, je sais bien qu'elle ne pliera pour personne.
Ne crains donc pas de m'offenser, en me dvoilant cette rigidit que
j'admire, cette froideur stoque que ta vertu conserve au milieu de la
plus touchante piti. Quant  m'affliger, cela n'est pas en ton pouvoir,
Consuelo. Je ne me suis point fait d'illusions; je suis habitu aux plus
atroces douleurs; je sais que ma vie est dvoue aux sacrifices les plus
cuisants. Ne me traite donc pas comme un homme faible, comme un enfant
sans coeur et sans fiert, en me rptant ce que je sais de reste, que tu
n'auras jamais d'amour pour moi. Je sais toute ta vie, Consuelo, bien que
je ne connaisse ni ton nom, ni ta famille, ni aucun fait matriel qui te
concerne. Je sais l'histoire de ton me; le reste ne m'intresse pas.
Tu as aim, tu aimes encore, et tu aimeras toujours un tre dont je ne
sais rien, dont je ne veux rien savoir, et auquel je ne te disputerai que
si tu me l'ordonnes. Mais sache, Consuelo, que tu ne seras jamais ni 
lui, ni  moi, ni  toi-mme. Dieu t'a rserv une existence  part, dont
je ne cherche ni ne prvois les circonstances; mais dont je connais le but
et la fin. Esclave et victime de ta grandeur d'me, tu n'en recueilleras
jamais d'autre rcompense en cette vie que la conscience de ta force et
le sentiment de ta bont. Malheureuse au dire du monde, tu seras, en dpit
de tout, la plus calme et la plus heureuse des cratures humaines, parce
que tu seras toujours la plus juste et la meilleure. Car les mchants et
les lches sont seuls  plaindre,  ma soeur chrie, et la parole du
Christ sera vraie, tant que l'humanit sera injuste et aveugle:
_Heureux ceux qui sont perscuts!_ heureux ceux qui pleurent et qui
travaillent dans la peine!

La force et la dignit qui rayonnaient sur le front large et majestueux
d'Albert exercrent en ce moment une si puissante fascination sur
Consuelo, qu'elle oublia ce rle de fire souveraine et d'amie austre
qui lui tait impos, pour se courber sous la puissance de cet homme
inspir par la foi et l'enthousiasme. Elle se soutenait  peine, encore
brise par la fatigue, et toute vaincue par l'motion. Elle se laissa
glisser sur ses genoux, dj plis par l'engourdissement de la lassitude,
et, joignant les mains, elle se mit  prier tout haut avec effusion.

Si c'est toi, mon Dieu, s'cria-t-elle, qui mets cette prophtie dans la
bouche d'un saint, que ta volont soit faite et qu'elle soit bnie! Je
t'ai demand le bonheur dans mon enfance, sous une face riante et purile,
tu me le rservais sous une face rude et svre, que je ne pouvais pas
comprendre. Fais que mes yeux s'ouvrent et que mon coeur se soumette.
Cette destine qui me semblait si injuste et qui se rvle peu  peu, je
saurai l'accepter, mon Dieu, et ne te demander que ce que l'homme a le
droit d'attendre de ton amour et de ta justice: la foi, l'esprance et la
charit.

En priant ainsi, Consuelo se sentit baigne de larmes. Elle ne chercha
point  les retenir. Aprs tant d'agitation et de fivre, elle avait
besoin de cette crise, qui la soulagea en l'affaiblissant encore. Albert
pria et pleura avec elle, en bnissant ces larmes qu'il avait si longtemps
verse dans la solitude, et qui se mlaient enfin  celles d'un tre
gnreux et pur.

Et maintenant, lui dit Consuelo en se relevant, c'est assez penser 
nous-mmes. Il est temps de nous occuper des autres, et de nous rappeler
nos devoirs. J'ai promis de vous ramener  vos parents, qui gmissent
dans la dsolation, et qui dj prient pour vous comme pour un mort. Ne
voulez-vous pas leur rendre le repos et la joie, mon cher Albert? Ne
voulez-vous pas me suivre?

--Dj! s'cria le jeune comte avec amertume; dj nous sparer! Dj
quitter cet asile sacr o Dieu seul est entre nous, cette cellule que je
chris depuis que tu m'y es apparue, ce sanctuaire d'un bonheur que je ne
retrouverai peut-tre jamais, pour rentrer dans la vie froide et fausse
des prjugs et des convenances! Ah! pas encore, mon me, ma vie! Encore
un jour, encore un sicle de dlices. Laisse-moi oublier ici qu'il existe
un monde de mensonge et d'iniquit, qui me poursuit comme un rve funeste;
laisse-moi revenir lentement et par degrs  ce qu'ils appellent la
raison. Je ne me sens pas encore assez fort pour supporter la vue de leur
soleil et le spectacle de leur dmence. J'ai besoin de te contempler,
de t'couter encore. D'ailleurs je n'ai jamais quitt ma retraite par une
rsolution soudaine et sans de longues rflexions; ma retraite affreuse
et bienfaisante, lieu d'expiation terrible et salutaire, o j'arrive en
courant et sans dtourner la tte, o je me plonge avec une joie sauvage,
et dont je m'loigne toujours avec des hsitations trop fondes et des
regrets trop durables! Tu ne sais pas quels liens puissants m'attachent 
cette prison volontaire, Consuelo! tu ne sais pas qu'il y a ici un moi
que j'y laisse, et qui est le vritable Albert, et qui n'en saurait
sortir; un moi que j'y retrouve toujours, et dont le spectre me rappelle
et m'obsde quand je suis ailleurs. Ici est ma conscience, ma foi, ma
lumire, ma vie srieuse en un mot. J'y apporte le dsespoir, la peur,
la folie; elles s'y acharnent souvent aprs moi, et m'y livrent une lutte
effroyable. Mais vois-tu, derrire cette porte, il y a un tabernacle o
je les dompte et o je me retrempe. J'y entre souill et assailli par le
vertige; j'en sors purifi, et nul ne sait au prix de quelles tortures
j'en rapporte la patience et la soumission. Ne m'arrache pas d'ici,
Consuelo; permets que je m'en loigne  pas lents et aprs avoir pri.

--Entrons-y, et prions ensemble, dit Consuelo. Nous partirons aussitt
aprs. L'heure s'avance, le jour est peut-tre prs de paratre. Il faut
qu'on ignore le chemin qui vous ramne au chteau, il faut qu'on ne vous
voie pas rentrer, il faut peut-tre aussi qu'on ne nous voie pas rentrer
ensemble: car je ne veux pas trahir le secret de votre retraite, Albert,
et jusqu'ici nul ne se doute de ma dcouverte. Je ne veux pas tre
interroge, je ne veux pas mentir. Il faut que j'aie le droit de me
renfermer dans un respectueux silence vis--vis de vos parents, et de
leur laisser croire que mes promesses n'taient que des pressentiments et
des rves. Si on me voyait revenir avec vous, ma discrtion passerait
pour de la rvolte; et quoique je sois capable de tout braver pour vous,
Albert, je ne veux pas sans ncessit m'aliner la confiance et
l'affection de votre famille. Htons-nous donc; je suis puise de
fatigue, et si je demeurais plus longtemps ici, je pourrais perdre le
reste de force dont j'ai besoin pour faire ce nouveau trajet. Allons,
priez, vous dis-je, et partons.

--Tu es puise de fatigue! repose-toi donc ici, ma bien-aime! Dors,
je veillerai sur toi religieusement; ou si ma prsence t'inquite, tu
m'enfermeras dans la grotte voisine. Tu mettras cette porte de fer entre
toi et moi; et tant que tu ne me rappelleras pas, je prierai pour toi
dans _mon glise_.

--Et pendant que vous prierez, pendant que je me livrerai au repos, votre
pre subira encore de longues heures d'agonie, ple et immobile, comme je
l'ai vu une fois, courb sous la vieillesse et la douleur, pressant de
ses genoux affaiblis le pav de son oratoire, et semblant attendre que la
nouvelle de votre mort vienne lui arracher son dernier souffle! Et votre
pauvre tante s'agitera dans une sorte de fivre  monter sur tous les
donjons pour vous chercher des yeux sur les sentiers de la montagne!
Et ce matin encore on s'abordera dans le chteau, et on se sparera le
soir avec le dsespoir dans les yeux et la mort dans l'me! Albert, vous
n'aimez donc pas vos parents, puisque vous les faites languir et souffrir
ainsi sans piti ou sans remords?

--Consuelo, Consuelo! s'cria Albert en paraissant sortir d'un songe, ne
parle pas ainsi, tu me fais un mal affreux. Quel crime ai-je donc commis?
quels dsastres ai-je donc causs? pourquoi sont-ils si inquiets? Combien
d'heures se sont donc coules depuis celle o je les ai quitts?

--Vous demandez combien d'heures! demandez combien de jours, combien de
nuits, et presque combien de semaines!

--Des jours, des nuits! Taisez-vous, Consuelo, ne m'apprenez pas mon
malheur! Je savais bien que je perdais ici la juste notion du temps, et
que la mmoire de ce qui se passe sur la face de la terre ne descendait
point dans ce spulcre.... Mais je ne croyais pas que la dure de cet
oubli et de cette ignorance pt tre compte par jours et par semaines.

--N'est-ce pas un oubli volontaire, mon ami? Rien ne vous rappelle ici
les jours qui s'effacent et se renouvellent, d'ternelles tnbres y
entretiennent la nuit. Vous n'avez mme pas, je crois, un sablier pour
compter les heures. Ce soin d'carter les moyens de mesurer le temps
n'est-il pas une prcaution farouche pour chapper aux cris de la nature
et aux reproches de la conscience?

--Je l'avoue, j'ai besoin d'abjurer, quand je viens ici, tout ce qu'il y a
en moi de purement humain. Mais je ne savais pas, mon Dieu! que la douleur
et la mditation pussent absorber mon me au point de me faire paratre
indistinctement les heures longues comme des jours, ou les jours rapides
comme des heures. Quel homme suis-je donc, et comment ne m'a-t-on jamais
clair sur cette nouvelle disgrce de mon organisation?

--Cette disgrce est, au contraire, la preuve d'une grande puissance
intellectuelle, mais dtourne de son emploi et consacre  de funestes
proccupations. On s'est impos de vous cacher les maux dont vous tes la
cause; on a cru devoir respecter votre souffrance en vous taisant celle
d'autrui. Mais, selon moi, c'tait vous traiter avec trop peu d'estime,
c'tait douter de votre coeur; et moi qui n'en doute pas, Albert, je ne
vous cache rien.

--Partons! Consuelo, partons! dit Albert en jetant prcipitamment son
manteau sur ses paules. Je suis un malheureux! J'ai fait souffrir mon
pre que j'adore, ma tante que je chris! Je suis  peine digne de
les revoir! Ah! plutt que de renouveler de pareilles cruauts, je
m'imposerais le sacrifice de ne jamais revenir ici! Mais non, je suis
heureux; car j'ai rencontr un coeur ami, pour m'avertir et me rhabiliter.
Quelqu'un enfin m'a dit la vrit sur moi-mme, et me la dira toujours,
n'est-ce pas, ma soeur chrie?

--Toujours, Albert, je vous le jure.

--Bont divine! et l'tre qui vient  mon secours est celui-l seul que
je puis couter et croire! Dieu sait ce qu'il fait! Ignorant ma folie,
j'ai toujours accus celle des autres. Hlas! mon noble pre, lui-mme,
m'aurait appris ce que vous venez de m'apprendre, Consuelo, que je ne
l'aurais pas cru! C'est que vous tes la vrit et la vie, c'est que vous
seule pouvez porter en moi la conviction, et donner   mon esprit troubl
la scurit cleste qui mane de vous.

--Partons, dit Consuelo en l'aidant  agrafer son manteau, que sa main
convulsive et distraite ne pouvait fixer sur son paule.

--Oui, partons, dit-il en la regardant d'un oeil attendri remplir ce soin
amical; mais auparavant, jure-moi, Consuelo, que si je reviens ici, tu ne
m'y abandonneras pas; jure que tu viendras m'y chercher encore, fut-ce
pour m'accabler de reproches, pour m'appeler ingrat, parricide, et me dire
que je suis indigne de ta sollicitude. Oh! ne me laisse plus en proie 
moi-mme! tu vois bien que tu as tout pouvoir sur moi, et qu'un mot de ta
bouche me persuade et me gurit mieux que ne feraient des sicles de
mditation et de prire.

--Vous allez me jurer, vous, lui rpondit Consuelo en appuyant sur ses
deux paules ses mains enhardies par l'paisseur du manteau; et en lui
souriant avec expansion, de ne jamais revenir ici sans moi!

--Tu y reviendras donc avec moi, s'cria-t-il en la regardant avec
ivresse, mais sans oser l'entourer de ses bras: jure-le-moi, et moi je
fais le serment de ne jamais quitter le toit de mon pre sans ton ordre
ou ta permission.

--Eh bien, que Dieu entende et reoive cette mutuelle promesse, rpondit
Consuelo transporte de joie. Nous reviendrons prier dans _votre glise_,
Albert, et vous m'enseignerez  prier; car personne ne me l'a appris,
et j'ai de connatre Dieu un besoin qui me consume. Vous me rvlerez le
ciel, mon ami, et moi je vous rappellerai, quand il le faudra, les choses
terrestres et les devoirs de la vie humaine.

--Divine soeur! dit Albert, les yeux noys de larmes dlicieuses, va! Je
n'ai rien  t'apprendre, et c'est toi qui dois me confesser, me connatre,
et me rgnrer! C'est toi qui m'enseigneras tout, mme la prire. Ah!
Je n'ai plus besoin d'tre seul pour lever mon me  Dieu. Je n'ai plus
besoin de me prosterner sur les ossements de mes pres, pour comprendre
et sentir l'immortalit. Il me suffit de te regarder pour que mon me
vivifie monte vers le ciel comme un hymne de reconnaissance et un encens
de purification.

Consuelo l'entrana; elle-mme ouvrit et referma les portes.

A moi, Cynabre!dit Albert  son fidle compagnon en lui prsentant une
lanterne, mieux construite que celle dont s'tait munie Consuelo, et
mieux approprie au genre de voyage qu'elle devait protger. L'animal
intelligent prit d'un air de fiert satisfaite l'anse du fanal, et se mit
 marcher en avant d'un pas gal, s'arrtant chaque fois que son matre
s'arrtait, htant ou ralentissant son allure au gr de la sienne, et
gardant le milieu du chemin, pour ne jamais compromettre son prcieux
dpt en le heurtant contre les rochers et les broussailles.

Consuelo avait bien de la peine  marcher; elle se sentait brise; et sans
le bras d'Albert, qui la soutenait et l'enlevait  chaque instant, elle
serait tombe dix fois. Ils redescendirent ensemble le courant de la
source, en ctoyant ses marges gracieuses et fraches.

C'est Zdenko, lui dit Albert, qui soigne avec amour la naade de ces
grottes mystrieuses. Il aplanit son lit souvent encombr de gravier et de
coquillages. Il entretient les ples fleurs qui naissent sous ses pas, et
les protge contre ses embrassements parfois un peu rudes.

Consuelo regarda le ciel  travers les fentes du rocher. Elle vit briller
une toile.

C'est Aldbaram, l'toile des Zingari, lui dit Albert. Le jour ne
paratra que dans une heure.

--C'est mon toile, rpondit Consuelo; car je suis, non de race, mais de
condition, une sorte de Zingara, mon cher comte. Ma mre ne portait pas
d'autre nom  Venise, quoiqu'elle se rvoltt contre cette appellation,
injurieuse, selon ses prjugs espagnols. Et moi j'tais, je suis encore
connue dans ce pays-l, sous le titre de Zingarella.

--Que n'es-tu en effet un enfant de cette race perscute! Rpondit
Albert: je t'aimerais encore davantage, s'il tait possible!

Consuelo, qui avait cru bien faire en rappelant au comte de Rudolstadt
La diffrence de leurs origines et de leurs conditions, se souvint de ce
qu'Amlie lui avait appris des sympathies d'Albert pour les pauvres et
les vagabonds. Elle craignit de s'tre abandonne involontairement  un
sentiment de coquetterie instinctive, et garda le silence.

Mais Albert le rompit au bout de quelques instants.

Ce que vous venez de m'apprendre, dit-il, a rveill en moi, par je ne
sais quel enchanement d'ides, un souvenir de ma jeunesse, assez puril,
mais qu'il faut que je vous raconte, parce que, depuis que je vous ai vue,
il s'est prsent plusieurs fois  ma mmoire avec une sorte d'insistance.
Appuyez-vous sur moi davantage, pendant que je vous parlerai, chre soeur.

J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des
sentiers qui ctoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les
collines, dans la direction du chteau. Je vis devant moi une femme grande
et maigre, misrablement vtue, qui portait un fardeau sur ses paules,
et qui s'arrtait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine.
Je l'abordai. Elle tait belle, quoique hle par le soleil et fltrie par
la misre et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fiert
douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander
 ma piti plutt que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse,
et je la priai de venir avec moi jusqu'au chteau, o je pourrais lui
offrir des secours, des aliments, et un gte pour la nuit.

--Je l'aime mieux ainsi, me rpondit-elle avec un accent tranger que je
pris pour celui des vagabonds gyptiens; car je ne savais pas  cette
poque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai,
ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalit que vous m'offrez, en vous faisant
entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande
rarement l'aumne; il faut que j'y sois force par une extrme dtresse.

--Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos
pauvres pieds presque nus sont blesss. Donnez-moi ce paquet, je le
porterai jusqu' ma demeure, et vous marcherez plus librement.

--Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, rpondit-elle avec un
sourire mlancolique qui l'embellit tout  fait; mais je ne m'en plains
pas. Je le porte depuis plusieurs annes, et j'ai fait des centaines
de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais 
personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le
prterai jusque l-bas.

A ces mots, elle ta l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entire,
et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors
un enfant de cinq  six ans, ple et hl comme sa mre, mais d'une
physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement.
C'tait une petite fille toute dguenille, maigre, mais forte, et qui
dormait du sommeil des anges sur ce dos brlant et bris de la chanteuse
ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine  l'y
garder: car, en s'veillant, et en se voyant sur un sein tranger, elle
se dbattit et pleura. Mais sa mre lui parla dans sa langue pour la
rassurer. Mes caresses et mes soins la consolrent, et nous tions les
meilleurs amis du monde en arrivant au chteau. Quand la pauvre femme eut
soup, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait prparer,
fit une espce de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons,
et vint dans la salle o nous mangions, chanter des romances espagnoles,
franaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une
franchise de sentiment qui nous charmrent. Ma bonne tante eut pour elle
mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne dpouilla
pas sa fiert, et ne fit  nos questions que des rponses vasives. Son
enfant m'intressait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir,
l'amuser, et mme le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude
s'veillait en moi pour ce pauvre petit tre, voyageur et misrable sur
la terre. Je rvai de lui toute la nuit, et ds le matin je courus pour
le voir. Mais dj la Zingara tait partie, et je gravis la montagne sans
pouvoir la dcouvrir. Elle s'tait leve avant le jour, et avait pris la
route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donne, la
sienne tant brise  son grand regret.

--Albert! Albert! s'cria Consuelo saisie d'une motion extraordinaire.
Cette guitare est  Venise chez mon matre Porpora, qui me la conserve,
et  qui je la redemanderai pour ne jamais m'en sparer. Elle est en
bne, avec un chiffre incrust en argent, un chiffre que je me rappelle
bien: A.R. Ma mre, qui manquait de mmoire, pour avoir vu trop de
choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre chteau,
ni mme du pays o cette aventure lui tait arrive. Mais elle m'a souvent
parl de l'hospitalit qu'elle avait reue chez le possesseur de cette
guitare, et de la charit touchante d'un jeune et beau seigneur qui
m'avait porte dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle
comme avec son gale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout
cela! A chaque parole de votre rcit, ces images, longtemps assoupies dans
mon cerveau, se sont rveilles une  une; et voil pourquoi vos montagnes
ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles  mes yeux; voil pourquoi
je m'efforais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui
venaient m'assaillir dans ce paysage; voil pourquoi surtout j'ai senti
pour vous,  la premire vue, mon coeur tressaillir et mon front
s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouv un ami et un
protecteur longtemps perdu et regrett.

--Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein,
que je ne t'aie pas reconnue ds le premier instant? En vain tu as grandi,
en vain tu t'es transforme et embellie avec les annes. J'ai une mmoire
(prsent merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des
yeux et des paroles pour s'exercer  travers l'espace des sicles et des
jours. Je ne savais pas que tu tais ma Zingarella chrie; mais je savais
bien que je t'avais dj connue, dj aime, dj presse sur mon coeur,
qui, ds ce moment, s'est attach et identifi au tien,  mon insu, pour
toute ma vie.




XLVI.


En parlant ainsi, ils arrivrent  l'embranchement des deux routes o
Consuelo avait rencontr Zdenko, et de loin ils aperurent la lueur de sa
lanterne, qu'il avait pose  terre  ct de lui. Consuelo, connaissant
dsormais les caprices dangereux et la force athltique de l'_innocent_,
se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son
approche.

--Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse crature? lui dit le
jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous
chrit, quoique depuis la nuit dernire un mauvais rve qu'il a fait l'ait
rendu rcalcitrant  mes dsirs, et un peu hostile au gnreux projet que
vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant ds
que j'insiste auprs de lui, et vous allez le voir  vos pieds si je dis
un mot.

--Ne l'humiliez pas devant moi, rpondit Consuelo; n'aggravez pas
l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons dpass, je vous dirai
quels motifs srieux j'ai de le craindre et de l'viter dsormais.

--Zdenko est un tre quasi cleste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais
le croire redoutable pour qui que ce soit. Son tat d'extase perptuelle
lui donne la puret et la charit des anges.

--Cet tat d'extase que j'admire moi-mme, Albert, est une maladie quand
il se prolonge. Ne vous abusez pas  cet gard. Dieu ne veut pas que
l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie relle pour
s'lever trop souvent  de vagues conceptions d'un monde idal. La dmence
et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un chtiment de
l'orgueil et de l'oisivet.

Cynabre s'arrta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux,
attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait
la tte dans ses deux mains, dans la mme attitude et sur le mme rocher
o Consuelo l'avait laiss. Albert lui adressa la parole en bohmien, et
il rpondit  peine. Il secouait la tte d'un air dcourag; ses joues
taient inondes de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder
Consuelo. Albert leva la voix, et l'interpella avec force; mais il y
Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de
reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla
tendre la main  Consuelo, qui la lui serra en tremblant.

Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique
avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal,
et je sens que ta main est pleine de nos malheurs.

Il marcha devant eux, en changeant de temps en temps quelques paroles
avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo
n'avait pas encore parcourue de ce ct, et qui les conduisit  une
vote ronde, o ils retrouvrent l'eau de la source, affluant dans un
vaste bassin fait de main d'homme, et revtu de pierres tailles. Elle
s'en chappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes,
et l'autre se dirigeait vers la citerne du chteau. Ce fut celui-l que
Zdenko ferma, en replaant de sa main herculenne trois normes pierres
qu'il drangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de
l'arcade et de l'escalier par o l'on remontait  la terrasse d'Albert.

Asseyons-nous ici, dit le comte  sa compagne, pour donner  l'eau du
puits le temps de s'couler par un dversoir....

--Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tte aux
pieds.

--Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.

--Je vous l'apprendrai plus tard, rpondit Consuelo. Je ne veux pas vous
attrister et vous mouvoir maintenant par l'ide des prils que j'ai
surmonts....

--Mais que veut-elle dire? s'cria Albert pouvant, en regardant Zdenko.

Zdenko rpondit en bohmien d'un air d'indiffrence, en ptrissant
Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il plaait dans
l'interstice des pierres de son cluse, pour hter l'coulement de la
citerne.

Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien
comprendre  ce qu'il me dit. Il prtend que ce n'est pas lui qui vous a
amene jusqu'ici, que vous y tes venue par des souterrains que je sais
impntrables, et o une femme dlicate n'et jamais os se hasarder ni pu
se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que
c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il
appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer  travers l'eau
et les abmes.

--Il est possible, rpondit Consuelo avec un sourire, que l'archange
Michel s'en soit ml; car il est certain que je suis venue par le
dversoir de la fontaine, que j'ai devanc le torrent  la course, que je
me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai travers des cavernes
et des carrires o j'ai pens devoir tre touffe ou engloutie  chaque
pas; et pourtant ces dangers n'taient pas plus affreux que la colre de
Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne
route.

Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui
raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait,
et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entirement
excute, au moment o elle avait eu la prsence d'esprit de l'apaiser par
une phrase singulirement hrtique. Une sueur froide ruissela sur le
front d'Albert en apprenant ces dtails incroyables, et il lana plusieurs
fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il et voulu l'anantir.
Zdenko, en les rencontrant, prit une trange expression de rvolte et de
ddain. Consuelo trembla de voir ces deux insenss se tourner l'un contre
l'autre; car, malgr la haute sagesse et l'exquisit de sentiments qui
inspiraient la plupart des discours d'Albert, il tait bien vident
pour elle que sa raison avait reu de graves atteintes dont elle ne se
relverait peut-tre jamais entirement. Elle essaya de les rconcilier
en leur disant  chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant,
et remettant les clefs de son ermitage  Zdenko, lui adressa quelques mots
trs-froids, auxquels Zdenko se soumit  l'instant mme. Il reprit sa
lanterne, et s'loigna en chantant des airs bizarres sur des paroles
incomprhensibles.

Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidle animal
qui se couche  vos pieds devenait enrag; oui, si mon pauvre Cynabre
compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien
le tuer; et croyez que je n'hsiterais pas, quoique ma main n'ait jamais
vers de sang, mme celui des tres infrieurs  l'homme.... Soyez donc
tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.

--De quoi parlez-vous, Albert? rpondit la jeune fille inquite de cette
allusion imprvue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme,
bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-tre, et aussi un peu
par la vtre. Ne parlez ni de sang ni de chtiment. C'est  vous de le
ramener  la vrit et de le gurir au lieu d'encourager son dlire.
Venez, partons; je tremble que le jour ne se lve et ne nous surprenne 
notre arrive.

--Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta
bouche, Consuelo. Ma folie a t contagieuse pour cet infortun, et il
tait temps que tu vinsses-nous tirer de cet abme o nous roulions tous
les deux. Guri par toi, je tcherai de gurir Zdenko.... Et si pourtant
je n'y russis point, si sa dmence met encore ta vie en pril, quoique
Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi,
quoiqu'il soit le seul vritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la
terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles
et que tu ne le reverras jamais.

--Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable aprs tant de frayeurs
de supporter une frayeur nouvelle. N'arrtez pas votre pense sur de
pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de
mettre dans la vtre une ncessit et un dsespoir semblables.

Albert ne l'coutait point, et semblait gar. Il oubliait de la soutenir,
et ne la voyait plus dfaillir et se heurter  chaque pas. Il tait
absorb par l'ide des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans
sa terreur en se les retraant, dans sa sollicitude ardente, dans sa
reconnaissance exalte, il marchait rapidement, faisant retentir le
souterrain de ses exclamations entrecoupes, et la laissant se traner
derrire lui avec des efforts de plus en plus pnibles.

Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa  Zdenko, qui tait derrire
elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait
toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait dchaner encore
une fois au moment o elle remonterait le puits seule et prive du secours
d'Albert. Car celui-ci, en proie  une fantaisie nouvelle, semblait la
voir devant lui et suivre un fantme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait
dans les tnbres. C'en tait trop pour une femme, et pour Consuelo
elle-mme. Cynabre marchait aussi vite que son matre, et fuyait emportant
le flambeau; Consuelo avait laiss le sien dans la cellule. Le chemin
faisait des angles nombreux, derrire lesquels la clart disparaissait 
chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put
se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernire
apprhension se prsenta rapidement  son esprit. Zdenko, pour cacher
l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reu l'ordre de
lcher l'cluse aprs un temps dtermin. Lors mme que la haine ne
l'inspirerait pas, il devait obir par habitude  cette prcaution
ncessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines
tentatives pour se traner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin
impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne
reverront plus la lumire du ciel.

Dj un voile plus pais que celui des tnbres extrieures s'tendait sur
sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au
dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout  coup elle se sent presse
et souleve dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entranent
vers la citerne. Un sein embras palpite contre le sien, et le rchauffe;
une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit
devant elle en agitant la lumire. C'est Albert, qui, revenu  lui,
l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mre qui vient de perdre et
de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivrent au canal o l'eau
de la source venait de s'pancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier
de la citerne. Cynabre, habitu  cette dangereuse ascension, s'lana le
premier, comme s'il et craint d'entraver les pas de son matre en se
tenant trop prs de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se
cramponnant de l'autre  la chane, remonta cette spirale au fond de
laquelle l'eau s'agitait dj pour remonter aussi. Ce n'tait pas le
moindre des dangers que Consuelo et traverss; mais elle n'avait plus
peur. Albert tait dou d'une force musculaire auprs de laquelle celle
de Zdenko n'tait qu'un jeu, et dans ce moment il tait anim d'une
puissance surnaturelle. Lorsqu'il dposa son prcieux fardeau sur la
margelle du puits,  la clart de l'aube naissante, Consuelo respirant
enfin, et se dtachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile
son large front baign de sueur.

Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous
m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant
votre fatigue plus que vous-mme, et il me semble que je vais y succomber
 votre place.

--O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le
voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi lgre dans mes bras
que le jour o je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer
dans ce chteau.

--D'o vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas
vos serments!

--Ni toi les tiens, lui rpondit-il en s'agenouillant devant elle.

Il l'aida  s'envelopper avec le voile et  traverser sa chambre, d'o
elle s'chappa furtive pour regagner la sienne propre. On commenait 
s'veiller dans le chteau. Dj la chanoinesse faisait entendre  l'tage
infrieur une toux sche et perante, signal de son lever. Consuelo eut
le bonheur de n'tre vue ni entendue de personne. La crainte lui fit
retrouver des ailes pour se rfugier dans son appartement. D'une main
agite elle se dbarrassa de ses vtements souills et dchirs, et les
cacha dans un coffre dont elle ta la clef. Elle recouvra la force et la
mmoire ncessaires pour faire disparatre toute trace de son mystrieux
voyage. Mais  peine eut-elle laiss tomber sa tte accable sur son
chevet, qu'un sommeil lourd et brlant plein de rves fantastiques et
d'vnements pouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fivre
envahissante et inexorable.




XLVII.


Cependant la chanoinesse Wenceslawa, aprs une demi-heure d'oraisons,
monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa
journe  son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre,
et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'esprance
que jamais d'entendre les lgers bruits qui devaient lui annoncer son
retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son
gal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de
croix, et se hasarda  tourner doucement la clef dans la serrure, et 
s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans
son lit, et Cynabre couch en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'veilla
ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prostern
dans son oratoire, demandait avec sa rsignation accoutume que son fils
lui ft rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre.

Mon frre, lui dit-elle  voix basse en s'agenouillant auprs de lui,
suspendez vos prires, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes
bndictions. Dieu vous a exauc!

Elle n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Le vieillard, se
retournant vers elle, et rencontrant ses petits yeux clairs anims d'une
joie profonde et sympathique, leva ses mains dessches vers l'autel, en
s'criant d'une voix teinte:

Mon Dieu, vous m'avez rendu mon fils!

Et tous deux, par une mme inspiration, se mirent  rciter
alternativement  demi-voix les versets du beau cantique de Simon:
_Maintenant je puis mourir_, etc.

On rsolut de ne pas rveiller Albert. On appela le baron, le chapelain,
tous les serviteurs, et l'on couta dvotement la messe d'actions de
grces dans la chapelle du chteau. Amlie apprit avec une joie sincre le
retour de son cousin; mais elle trouva fort injuste que, pour clbrer
pieusement cet heureux vnement, on la ft lever  cinq heures du matin
pour avaler une messe durant laquelle il lui fallut touffer bien des
billements.

Pourquoi votre amie, la bonne Porporina, ne s'est-elle pas unie  nous
pour remercier la Providence? dit le comte Christian  sa nice lorsque
la messe fut finie.

--J'ai essay de la rveiller, rpondit Amlie. Je l'ai appele, secoue,
et avertie de toutes les faons; mais je n'ai jamais pu lui rien faire
comprendre, ni la dcider  ouvrir les yeux. Si elle n'tait brlante et
rouge comme le feu, je l'aurais crue morte. Il faut qu'elle ait bien mal
dormi cette nuit et qu'elle ait la fivre.

--Elle est malade, en ce cas, cette digne personne! reprit le vieux comte.
Ma chre soeur Wenceslawa, vous devriez aller la voir et lui porter les
soins que son tat rclame. A Dieu ne plaise qu'un si beau jour soit
attrist par la souffrance de cette noble fille!

--J'irai, mon frre, rpondit la chanoinesse, qui ne disait plus un mot
et ne faisait plus un pas  propos de Consuelo sans consulter les regards
du chapelain. Mais ne vous tourmentez pas, Christian; ce ne sera rien!
La signora Nina est trs nerveuse. Elle sera bientt gurie.

--N'est-ce pas pourtant une chose bien singulire, dit-elle au chapelain
un instant aprs, lorsqu'elle put le prendre  part, que cette fille ait
prdit le retour d'Albert avec tant d'assurance et de vrit! Monsieur
le chapelain, nous nous sommes peut-tre tromps sur son compte. C'est
peut-tre une espce de sainte qui a des rvlations?

--Une sainte serait venue entendre la messe, au lieu d'avoir la fivre
dans un pareil moment, objecta le chapelain d'un air profond.

Cette remarque judicieuse arracha un soupir  la chanoinesse. Elle alla
nanmoins voir Consuelo, et lui trouva une fivre brlante, accompagne
d'une somnolence invincible. Le chapelain fut appel, et dclara qu'elle
serait fort malade si cette fivre continuait. Il interrogea la jeune
baronne pour savoir si sa voisine de chambre n'avait pas eu une nuit trs
agite.

Tout au contraire, rpondit Amlie, je ne l'ai pas entendue remuer. Je
m'attendais, d'aprs ses prdictions et les beaux contes qu'elle nous
faisait depuis quelques jours,  entendre le sabbat danser dans son
appartement.

Mais il faut que le diable l'ait emporte bien loin d'ici, ou qu'elle ait
affaire  des lutins fort bien appris, car elle n'a pas boug, que je
sache, et mon sommeil n'a pas t troubl un seul instant.

Ces plaisanteries parurent de fort mauvais got au chapelain; et la
chanoinesse, que son coeur sauvait des travers de son esprit, les trouva
dplaces au chevet d'une compagne gravement malade. Elle n'en tmoigna
pourtant rien, attribuant l'aigreur de sa nice  une jalousie trop bien
fonde; et elle demanda au chapelain quels mdicaments il fallait
administrer  la Porporina.

Il ordonna un calmant, qu'il fut impossible de lui faire avaler. Ses dents
taient contractes, et sa bouche livide repoussait tout breuvage. Le
chapelain pronona que c'tait un mauvais signe. Mais avec une apathie
malheureusement trop contagieuse dans cette maison, il remit  un nouvel
examen le jugement qu'il pouvait porter sur la malade: _On verra; il faut
attendre; on ne peut encore rien dcider_. Telles taient les sentences
favorites de l'Esculape tonsur.

Si cela continue, rpta-t-il en quittant la chambre de Consuelo, il
faudra songer  appeler un mdecin; car je ne prendrai pas sur moi de
soigner un cas extraordinaire d'affection morale. Je prierai pour cette
demoiselle; et peut-tre dans la situation d'esprit o elle s'est
trouve depuis ces derniers temps, devons-nous attendre de Dieu seul des
secours plus efficaces que ceux de l'art.

On laissa une servante auprs de Consuelo, et on alla se prparer 
djeuner. La chanoinesse ptrit elle-mme le plus beau gteau qui ft
jamais sorti de ses mains savantes. Elle se flattait qu'Albert, aprs un
long jene, mangerait avec plaisir ce mets favori. La belle Amlie fit une
toilette blouissante de fracheur, en se disant que son cousin aurait
peut-tre quelque regret de l'avoir offense et irrite quand il la
retrouverait si sduisante. Chacun songeait  mnager quelque agrable
surprise au jeune comte; et l'on oublia le seul tre dont on eut d
s'occuper, la pauvre Consuelo,  qui on tait redevable de son retour,
et qu'Albert allait tre impatient de revoir.

Albert s'veilla bientt, et au lieu de faire d'inutiles efforts pour se
rappeler les vnements de la veille, comme il lui arrivait toujours aprs
les accs de dmence qui le conduisaient  sa demeure souterraine, il
retrouva promptement la mmoire de son amour et du bonheur que Consuelo
lui avait donn. Il se leva  la hte, s'habilla, se parfuma, et courut
se jeter dans les bras de son pre et de sa tante. La joie de ces bons
parents fut porte au comble lorsqu'ils virent qu'Albert jouissait de
toute sa raison, qu'il avait conscience de sa longue absence, et qu'il
leur en demandait pardon avec une ardente tendresse, leur promettant de
ne plus leur causer jamais ce chagrin et ces inquitudes. Il vit les
transports qu'excitait ce retour au sentiment de la ralit. Mais il
remarqua les mnagements qu'on s'obstinait  garder pour lui cacher sa
position, et il se sentit un peu humili d'tre trait encore comme un
enfant, lorsqu'il se sentait redevenu un homme. Il se soumit  ce
chtiment trop lger pour le mal qu'il avait caus, en se disant que
c'tait un avertissement salutaire, et que Consuelo lui saurait gr
de le comprendre et de l'accepter.

Lorsqu'il s'assit  table, au milieu des caresses, des larmes de bonheur,
et des soins empresss de sa famille, il chercha des yeux avec anxit
celle qui tait devenue ncessaire  sa vie et  son repos. 11 vit sa
place vide, et n'osa demander pourquoi la Porporina ne descendait pas.
Cependant la chanoinesse, qui le voyait tourner la tte et tressaillir
chaque fois qu'on ouvrait les portes, crut devoir loigner de lui toute
inquitude en lui disant que leur jeune htesse avait mal dormi, qu'elle
se reposait, et souhaitait garder le lit une partie de la journe.

Albert comprit bien que sa libratrice devait tre accable de fatigue,
et nanmoins l'effroi se peignit sur son visage  cette nouvelle.

Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son motion, je
pense que si la fille adoptive du Porpora tait srieusement indispose,
nous ne serions pas tous ici, occups tranquillement  manger et  causer
autour d'une table.

--Rassurez-vous donc, Albert, dit Amlie en rougissant de dpit, la Nina
est occupe  rver de vous, et  augurer votre retour qu'elle attend en
dormant, tandis que-nous le ftons ici dans la joie.

Albert devint ple d'indignation, et lanant  sa cousine un regard
foudroyant:

Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne
que vous nommez qui doit en tre remercie; la fracheur de vos joues,
ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une
heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin
de repos. Je vous en rends grce de tout mon coeur; car il me serait
trs-pnible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec
honte et douleur  tous les autres membres et amis de ma famille.

--Grand merci de l'exception, repartit Amlie, vermeille de colre: je
m'efforcerai de la mriter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis
pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gr, et ne pas s'en faire un jeu.

Cette petite altercation, qui n'tait pas nouvelle entre Albert et sa
fiance, mais qui n'avait jamais t aussi vive de part et d'autre,
jeta, malgr tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la
tristesse et de la contrainte sur le reste de la matine. La chanoinesse
alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brlante et
plus accable. Amlie, que l'inquitude d'Albert blessait comme une injure
personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se pronona au
point de dire  la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un mdecin
le soir, si la fivre ne cdait pas. Le comte Christian retint son fils
auprs de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas
et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchanant  ses cts par
des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre
sujet de conversation et d'panchement avec cet esprit qu'il n'avait
jamais voulu sonder, dans la crainte d'tre vaincu et domin par une
raison suprieure  la sienne en matire de religion. Il est bien vrai
que le comte Christian appelait folie et rvolte cette vive lumire qui
perait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un
rigide catholique n'eussent pu soutenir l'clat; mais il se raidissait
contre la sympathie qui l'excitait  l'interroger srieusement. Chaque
fois qu'il avait essay de redresser ses hrsies, il avait t rduit au
silence par des arguments pleins de droiture et de fermet. La nature ne
l'avait point fait loquent. Il n'avait pas cette faconde anime qui
entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion
qui,  dfaut de logique, en impose par un air de science et des
fanfaronnades de certitude. Naf et modeste, il se laissait fermer la
bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis  profit les annes de sa
jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait;
et, certain qu'il y avait dans les abmes de la science thologique des
trsors de vrit, dont un plus habile et plus rudit que lui et pu
craser l'hrsie d'Albert, il se cramponnait  sa foi branle, se
rejetant, pour se dispenser d'agir plus nergiquement, sur son ignorance
et sa simplicit, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient
ainsi plus de mal que de bien.

Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle,
et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber
de lui-mme. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert
le quitta pour aller s'informer de l'tat de Consuelo, qui l'alarmait
d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher.

Il passa plus de deux heures  errer dans les corridors du chteau,
guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander
des nouvelles. Le chapelain s'obstinait  lui rpondre avec concision
et rserve; la chanoinesse se composait un visage riant ds qu'elle
l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper
par une apparence de scurit. Mais Albert voyait bien qu'elle commenait
 se tourmenter srieusement,  qu'elle faisait des voyages toujours plus
frquents  la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait
pas d'ouvrir et de fermer  chaque instant les portes, comme si ce sommeil
prtendu paisible et ncessaire, n'et pu tre troubl par le bruit et
l'agitation.

Il s'enhardit jusqu' approcher de cette chambre o il et donn sa vie
pour pntrer un seul instant. Elle tait prcde d'une premire pice,
et spare du corridor par deux portes paisses qui ne laissaient de
passage ni  l'oeil ni  l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette
tentative, avait tout ferm et verrouill, et ne se rendait plus auprs de
la malade qu'en passant par la chambre d'Amlie qui y tait contigu, et
o Albert n'et t chercher des renseignements qu'avec une mortelle
rpugnance. Enfin, le voyant exaspr, et craignant le retour de son mal,
elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon  Dieu dans son
coeur, elle lui annona que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle
se promettait de descendre pour dner avec la famille.

Albert ne se mfia pas des paroles de sa tante, dont les lvres pures
n'avaient jamais offens la vrit ouvertement comme elles venaient de
le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en htant de tous ses
voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur.

Mais cette heure sonna en vain; Consuelo ne parut point. La chanoinesse,
faisant de rapides progrs dans l'art du mensonge, raconta qu'elle s'tait
leve, mais qu'elle s'tait sentie un peu faible, et avait prfr dner
dans sa chambre. On feignit mme de lui envoyer une part choisie des mets
les plus dlicats. Ces ruses triomphrent de l'effroi d'Albert. Quoiqu'il
prouvt une tristesse accablante et comme un pressentiment d'un malheur
inou, il se soumit, et fit des efforts pour paratre calme.

Le soir, Wenceslawa vint, avec un air de satisfaction qui n'tait presque
plus jou, dire que la Porporina tait mieux; qu'elle n'avait plus le
teint anim, que son pouls tait plutt faible que plein, et qu'elle
passerait certainement une excellente nuit. Pourquoi donc suis-je glac
de terreur, malgr ces bonnes nouvelles? pensa le jeune comte en prenant
cong de ses parents  l'heure accoutume.

Le fait est que la bonne chanoinesse, qui, malgr sa maigreur et sa
difformit, n'avait jamais t malade de sa vie, n'entendait rien du tout
aux maladies des autres. Elle voyait Consuelo passer d'une rougeur
dvorante  une pleur bleutre, son sang agit se congeler dans ses
artres, et sa poitrine, trop oppresse pour se soulever sous l'effort de
la respiration, paratre calme et immobile. Un instant elle l'avait crue
gurie, et avait annonc cette nouvelle avec une confiance enfantine.
Mais le chapelain, qui en savait quelque peu davantage, voyait bien
Que ce repos apparent tait l'avant-coureur d'une crise violente. Ds
qu'Albert se fut retir, il avertit la chanoinesse que le moment tait
venu d'envoyer chercher le mdecin. Malheureusement la ville tait
loigne, la nuit obscure, les chemins dtestables, et Hanz bien lent,
malgr son zle. L'orage s'leva, la pluie tomba par torrents. Le vieux
cheval que montait le vieux serviteur s'effraya, trbucha vingt fois, et
finit par s'garer dans les bois avec son matre constern, qui prenait
toutes les collines pour le Schreckenstein, et tous les clairs pour le
vol flamboyant d'un mauvais esprit. Ce ne fut qu'au grand jour que Hanz
retrouva sa route. Il approcha, au trot le plus allong qu'il put faire
prendre  sa monture, de la ville, o dormait profondment le mdecin;
celui-ci s'veilla, se para lentement, et se mit enfin en route. On avait
perdu  dcider et  effectuer tout ceci vingt-quatre heures.

Albert essaya vainement de dormir. Une inquitude dvorante et les
Bruits sinistres de l'orage le tinrent veill toute la nuit. Il n'osait
descendre, craignant encore de scandaliser sa tante, qui lui avait fait
un sermon le matin, sur l'inconvenance de ses importunits auprs de
l'appartement de deux demoiselles. Il laissa sa porte ouverte, et entendit
plusieurs fois des pas  l'tage infrieur. Il courait sur l'escalier;
mais ne voyant personne et n'entendant plus rien, il s'efforait de se
rassurer, et de mettre sur le compte du vent et de la pluie ces bruits
trompeurs qui l'avaient effray. Depuis que Consuelo l'avait exig, il
soignait sa raison, sa sant morale, avec patience et fermet. Il
repoussait les agitations et les craintes, et tchait de s'lever
au-dessus de son amour, par la force d son amour mme. Mais tout  coup,
au milieu des roulements de la foudre et du craquement de l'antique
charpente du chteau qui gmissait sous l'effort de l'ouragan, un long
cri dchirant s'lve jusqu' lui, et pntre dans ses entrailles comme
un coup de poignard. Albert, qui s'tait jet tout habill sur son lit
avec la rsolution de s'endormir, bondit, s'lance, franchit l'escalier
comme un trait, et frappe  la porte de Consuelo. Le silence tait
rtabli; personne ne venait ouvrir. Albert croyait encore avoir rv; mais
un nouveau cri, plus affreux, plus sinistre encore que le premier, vint
dchirer son coeur. Il n'hsite plus, fait le tour par un corridor sombre,
arrive  la porte d'Amlie, la secoue et se nomme. Il entend pousser un
verrou, et la voix d'Amlie lui ordonne imprieusement de s'loigner.
Cependant les cris et les gmissements redoublent: c'est la voix de
Consuelo en proie  un supplice intolrable. Il entend son propre nom
s'exhaler avec dsespoir de cette bouche adore. Il pousse la porte avec
rage, fait sauter serrure et verrou, et, repoussant Amlie, qui joue la
pudeur outrage en se voyant surprise en robe de chambre de damas et en
coiffe de dentelles, il la fait tomber sur son sofa, et s'lance dans la
chambre de Consuelo, ple comme un spectre, et les cheveux dresss sur la
tte.




XLVIII.


Consuelo, en proie  un dlire pouvantable, se dbattait dans les bras
des deux plus vigoureuses servantes de la maison, qui avaient grand'peine
 l'empcher de se jeter hors de son lit. Tourmente, ainsi qu'il arrive
dans certains cas de fivre crbrale, par des terreurs inoues, la
malheureuse enfant voulait fuir les visions dont elle tait assaillie;
elle croyait voir, dans les personnes qui s'efforaient de la retenir
et de la rassurer, des ennemis, des monstres acharns  sa perte. Le
chapelain constern, qui la croyait prte  retomber foudroye par son
mal, rptait dj auprs d'elle les prires des agonisants: elle le
prenait pour Zdenko construisant le mur qui devait l'ensevelir, en
psalmodiant ses chansons mystrieuses. La chanoinesse tremblante, qui
joignait ses faibles efforts  ceux des autres femmes pour la retenir
dans son lit, lui apparaissait comme le fantme des deux Wanda, la soeur
de Ziska et la mre d'Albert, se montrant tour  tour dans la grotte du
solitaire, et lui reprochant d'usurper leurs droits et d'envahir leur
domaine. Ses exclamations, ses gmissements, et ses prires dlirantes et
incomprhensibles pour les assistants, taient en rapport direct avec les
penses et les objets qui l'avaient si vivement agite et frappe la nuit
prcdente. Elle entendait gronder le torrent, et avec ses bras elle
imitait le mouvement de nager. Elle secouait sa noire chevelure parse
sur paules, et croyait en voir tomber des flots d'cume. Toujours elle
sentait Zdenko derrire elle, occup  ouvrir l'cluse, ou devant elle,
acharn  lui fermer le chemin. Elle ne parlait que d'eau et de pierres,
avec  une continuit d'images qui faisait dire au chapelain en secouant
la tte:Voil un rve bien long et bien pnible. Je ne sais pourquoi elle
s'est tant proccup l'esprit dernirement de cette citerne; c'tait sans
doute un commencement de fivre, et vous voyez que son dlire a toujours
cet objet en vue.

Au moment o Albert entra perdu dans sa chambre, Consuelo, puise de
fatigue, ne faisait plus entendre que des mots inarticuls qui se
terminaient par des cris sauvages. La puissance de la volont ne
gouvernant plus ses terreurs, comme au moment o elle les avait
affrontes, elle en subissait l'effet rtroactif avec une intensit
horrible. Elle retrouvait cependant une sorte de rflexion tire de son
dlire mme, et se prenait  appeler Albert d'une voix si pleine et si
vibrante que toute la maison semblait en devoir tre branle sur ses
fondements; puis ses cris se perdaient en de longs sanglots qui
paraissaient la suffoquer, bien que ses yeux hagards fussent secs et d'un
clat effrayant.

Me voici, me voici! s'cria Albert en se prcipitant vers son lit.

Consuelo l'entendit, reprit toute son nergie, et, s'imaginant aussitt
qu'il fuyait devant elle, se dgagea des mains qui la tenaient, avec cette
rapidit de mouvements et cette force musculaire que donne aux tres les
plus faibles le transport de la fivre. Elle bondit au milieu de la
chambre, chevele, les pieds nus, le corps envelopp d'une lgre robe
de nuit blanche et froisse, qui lui donnait l'air d'un spectre chapp de
la tombe; et au moment o on croyait la ressaisir, elle sauta par-dessus
l'pinette qui se trouvait devant elle, avec l'agilit d'un chat sauvage,
atteignit la fentre qu'elle prenait pour l'ouverture de la fatale
citerne, y posa un pied, tendit les bras, et, criant de nouveau le nom
d'Albert au milieu de la nuit orageuse et sinistre, elle allait se
prcipiter, lorsque Albert, encore plus agile et plus fort qu'elle,
l'entoura de ses bras et la reporta sur son lit. Elle ne le reconnut pas;
mais elle ne fit aucune rsistance, et cessa de crier. Albert lui prodigua
en espagnol les plus doux noms et les plus ferventes prires: elle
l'coutait, les yeux fixes et sans le voir ni lui rpondre; mais tout 
coup, se relevant et se plaant  genoux sur son lit, elle se mit 
chanter une strophe du _Te Deum_ de Haendel qu'elle avait rcemment lue
et admire. Jamais sa voix n'avait eu plus d'expression et plus d'clat.
Jamais elle n'avait t aussi belle que dans cette attitude extatique,
avec ses cheveux flottants, ses joues embrases du feu de la fivre, et
ses yeux qui semblaient lire dans le ciel entr'ouvert pour eux seuls.
La chanoinesse en fut mue au point de s'agenouiller elle-mme au pied du
lit en fondant en larmes; et le chapelain, malgr son peu de sympathie,
courba la tte et fut saisi d'un respect religieux. A peine Consuelo
eut-elle fini la strophe, qu'elle fit un grand soupir; une joie divine
brilla sur son visage.

Je suis sauve! s'cria-t-elle; et elle tomba  la renverse, ple et
froide comme le marbre, les yeux encore ouverts mais teints, les lvres
bleues et les bras raides.

Un instant de silence et de stupeur succda  cette scne. Amlie, qui,
debout et immobile sur le seuil de sa chambre, avait assist, sans oser
faire un pas,  ce spectacle effrayant, tomba vanouie d'horreur. La
chanoinesse et les deux femmes coururent  elle pour la secourir. Consuelo
resta tendue et livide, appuye sur le bras d'Albert qui avait laiss
tomber son front sur le sein de l'agonisante et ne paraissait pas plus
vivant qu'elle. La chanoinesse n'eut pas plus tt fait dposer Amlie sur
son lit, qu'elle revint sur le seuil de la chambre de Consuelo.

Eh bien, monsieur le chapelain? dit-elle d'un air abattu.

--Madame, c'est la mort! rpondit le chapelain d'une voix profonde, en
laissant retomber le bras de Consuelo dont il venait d'interroger le pouls
avec attention.

--Non, ce n'est pas la mort! non, mille fois non! s'cria Albert en se
soulevant imptueusement. J'ai consult son coeur, mieux que vous n'avez
consult son bras. Il bat encore; elle respire, elle vit. Oh! elle vivra!
Ce n'est pas ainsi, ce n'est pas maintenant qu'elle doit finir. Qui donc a
eu la tmrit de croire que Dieu avait prononc sa mort? Voici le moment
de la soigner efficacement. Monsieur le chapelain, donnez-moi votre bote.
Je sais ce qu'il lui faut, et vous ne le savez pas. Malheureux que vous
tes, obissez-moi! Vous ne l'avez pas secourue; vous pouviez empcher
l'invasion de cette horrible crise; vous ne l'avez pas fait, vous ne
l'avez pas voulu; vous m'avez cach son mal, vous m'avez tous tromp. Vous
vouliez donc la perdre? Votre lche prudence, votre hideuse apathie, vous
ont li la langue et les mains! Donnez-moi votre bote, vous dis-je, et
laissez-moi agir.

Et comme le chapelain hsitait  lui remettre ces mdicaments qui, sous la
main inexprimente d'un homme exalt et  demi fou, pouvaient devenir des
poisons, il la lui arracha violemment. Sourd aux observations de sa tante,
il choisit et dosa lui-mme les calmants imprieux qui pouvaient agir avec
promptitude. Albert tait plus savant en beaucoup de choses qu'on ne le
pensait. Il avait tudi sur lui-mme,  une poque de sa vie o il se
rendait encore compte des frquents dsordres de son cerveau, l'effet des
rvulsifs les plus nergiques. Inspir par un jugement prompt, par un zle
courageux et absolu, il administra la potion que le chapelain n'et jamais
os conseiller. Il russit, avec une patience et une douceur incroyables,
 desserrer les dents de la malade, et  lui faire avaler quelques gouttes
de ce remde efficace. Au bout d'une heure, pendant laquelle il ritra
plusieurs fois le traitement, Consuelo respirait librement; ses mains
avaient repris de la tideur, et ses traits de l'lasticit. Elle
n'entendait et ne sentait rien encore, mais son accablement tait une
sorte de sommeil, et une ple coloration revenait  ses lvres. Le mdecin
arriva, et, voyant le cas srieux, dclara qu'on l'avait appel bien tard
et qu'il ne rpondait de rien. Il et fallu pratiquer une saigne la
veille; maintenant le moment n'tait plus favorable. Sans aucun doute la
saigne ramnerait la crise. Ceci devenait embarrassant.

Elle la ramnera, dit Albert; et cependant il faut saigner.

Le mdecin allemand, lourd personnage plein d'estime pour lui-mme, et
habitu, dans son pays, o il n'avait point de concurrent,  tre cout
comme un oracle, souleva son paisse paupire, et regarda en clignotant
celui qui se permettait de trancher ainsi la question.

Je vous dis qu'il faut saigner, reprit Albert avec force. Avec ou sans la
saigne la crise doit revenir.

--Permettez, dit le docteur Wetzelius; ceci n'est pas aussi certain que
vous paraissez le croire.

Et il sourit d'un air un peu ddaigneux et ironique.

Si la crise ne revient pas, tout est perdu, repartit Albert; vous devez
le savoir. Cette somnolence conduit droit  l'engourdissement des facults
du cerveau,  la paralysie, et  la mort. Votre devoir est de vous emparer
de la maladie, d'en ranimer l'intensit pour la combattre, de lutter
enfin! Sans cela, que venez-vous faire ici? Les prires et les spultures
ne sont pas de votre ressort. Saignez, ou je saigne moi-mme.

Le docteur savait bien qu'Albert raisonnait juste, et il avait eu tout
d'abord l'intention de saigner; mais il ne convenait pas  un homme de
son importance de prononcer et d'excuter aussi vite. C'et t donner 
penser que le cas tait simple et le traitement facile, et notre Allemand
avait coutume de feindre de grandes perplexits, un pnible examen, afin
de sortir de l triomphant, comme par une soudaine illumination de son
gnie, afin de faire rpter ce que mille fois il avait fait dire de lui:
La maladie tait si avance, si dangereuse, que le docteur Wetzelius
lui-mme ne savait  quoi se rsoudre. Nul autre que lui n'et saisi le
moment et devin le remde. C'est un homme bien prudent, bien savant, bien
fort. Il n'a pas son pareil, mme  Vienne!

Quand il se vit contrari, et mis au pied du mur sans faon par
l'impatience d'Albert:

Si vous tes mdecin, lui rpondit-il, et si vous avez autorit ici, je
ne vois pas pourquoi l'on m'a fait appeler, et je m'en retourne chez moi.

--Si vous ne voulez point vous dcider en temps opportun, vous pouvez
vous retirer, dit Albert.

Le docteur Wetzelius, profondment bless d'avoir t associ  un
confrre inconnu, qui le traitait avec si peu de dfrence, se leva et
passa dans la chambre d'Amlie, pour s'occuper des nerfs de cette jeune
personne, qui le demandait instamment, et pour prendre cong de la
chanoinesse; mais celle-ci le retint.

Hlas! mon cher docteur, lui dit-elle, vous ne pouvez pas nous abandonner
dans une pareille situation. Voyez quelle responsabilit pse sur nous!
Mon neveu vous a offens; mais devez-vous prendre au srieux la vivacit
d'un homme si peu matre de lui-mme?...

--Est-ce donc l le comte Albert? demanda le docteur stupfait. Je ne
l'aurais jamais reconnu. Il est tellement chang!...

--Sans doute; depuis prs de dix ans que vous ne l'avez vu, il s'est fait
en lui bien du changement.

--Je le croyais compltement rtabli, dit le docteur avec malignit; car
on ne m'a pas fait appeler une seule fois depuis son retour.

--Ah! mon cher docteur! vous savez bien qu'Albert n'a jamais voulu se
soumettre aux arrts de la science.

--Et cependant le voil mdecin lui-mme,  ce que je vois?

--Il a quelques notions de tout; mais il porte en tout sa prcipitation
bouillante. L'tat affreux o il vient de voir cette jeune fille l'a
beaucoup troubl; autrement vous l'eussiez trouv plus poli, plus sens,
et plus reconnaissant des soins que vous lui avez donns dans son
enfance.

--Je crains qu'il n'en ait plus besoin que jamais, reprit le docteur,
qui, malgr son respect pour la famille et le chteau, aimait mieux
affliger la chanoinesse par cette dure rflexion, que de quitter son
attitude ddaigneuse, et de renoncer  la petite vengeance de traiter
Albert comme un insens.

La chanoinesse souffrit de cette cruaut, d'autant plus que le dpit du
docteur pouvait lui faire divulguer l'tat de son neveu, qu'elle prenait
tant de peine pour dissimuler. Elle se soumit pour le dsarmer, et lui
demanda humblement ce qu'il pensait de cette saigne conseille par
Albert.

Je pense que c'est une absurdit pour le moment, dit le docteur, qui
voulait garder l'initiative et laisser tomber l'arrt en toute libert de
sa bouche rvre. J'attendrai une heure ou deux; je ne perdrai pas de vue
la malade, et si le moment se prsente, ft-ce plus tt que je ne pense,
j'agirai; mais dans la crise prsente, l'tat du pouls ne me permet pas de
rien prciser.

--Vous nous restez donc? Bni soyez-vous, excellent docteur!

--Du moment que mon adversaire est le jeune comte, dit le docteur en
souriant d'un air de piti protectrice, je ne m'tonne plus de rien, et je
laisse dire.

Il allait rentrer dans la chambre de Consuelo, dont le chapelain avait
pouss la porte pour qu'Albert n'entendt pas ce colloque, lorsque le
chapelain lui-mme, ple et tout effar, quitta la malade et vint trouver
le docteur.

Au nom du ciel! docteur, s'cria-t-il, venez employer votre autorit;
la mienne est mconnue, et la voix de Dieu mme le serait, je crois, par
le comte Albert. Le voil qui s'obstine  saigner la moribonde, malgr
votre dfense; et il va le faire si, par je ne sais quelle force ou quelle
adresse, nous ne russissons  l'arrter. Dieu sait s'il a jamais touch
une lancette. Il va l'estropier; s'il ne la tue sur le coup par une
mission de sang pratique hors de propos.

--Oui-da! dit le docteur d'un ton goguenard, et en se tranant pesamment
vers la porte avec l'enjouement goste et blessant d'un homme que le
coeur n'inspire point. Nous allons donc en voir de belles, si je ne lui
fais pas quelque conte pour le mettre  la raison.

Mais lorsqu'il arriva auprs du lit, Albert avait sa lancette rougie entre
ses dents: d'une main il soutenait le bras de Consuelo, et de l'autre
l'assiette. La veine tait ouverte, un sang noir coulait en abondance.

Le chapelain voulut murmurer, s'exclamer, prendre le ciel  tmoin. Le
docteur essaya de plaisanter et de distraire Albert, pensant prendre son
temps pour fermer la veine, sauf  la rouvrir un instant aprs quand son
caprice et sa vanit pourraient s'emparer du succs. Mais Albert le tint 
distance par la seule expression de son regard; et ds qu'il eut tir la
quantit de sang voulue, il plaa l'appareil avec toute la dextrit d'un
oprateur exerc; puis il replia doucement le bras de Consuelo dans les
couvertures, et, passant un flacon  la chanoinesse pour qu'elle le tint
prs des narines de la malade, il appela le chapelain et le docteur dans
la chambre d'Amlie:

Messieurs, leur dit-il, vous ne pouvez tre d'aucune utilit  la
personne que je soigne. L'irrsolution ou les prjugs paralysent votre
zle et votre savoir. Je vous dclare que je prends tout sur moi, et que
je ne veux tre ni distrait ni contrari dans l'accomplissement d'une
tche aussi srieuse. Je prie donc monsieur le chapelain de rciter ses
prires, et monsieur le docteur d'administrer ses potions  ma cousine.
Je ne souffrirai plus qu'on fasse des pronostics et des apprts de mort
Autour du lit d'une personne qui va reprendre connaissance tout  l'heure.
Qu'on se le tienne pour dit. Si j'offense ici un savant, si je suis
coupable envers un ami, j'en demanderai pardon quand je pourrai songer 
moi-mme.

Aprs avoir parl ainsi, d'un ton dont le calme et la douceur
contrastaient avec la scheresse de ses paroles, Albert rentra dans
l'appartement de Consuelo, ferma la porte, mit la clef dans sa poche, et
dit  la chanoinesse: Personne n'entrera ici, et personne n'en sortira
sans ma volont.




XLIX.


La chanoinesse, interdite, n'osa lui rpondre un seul mot. Il y avait dans
son air et dans son maintien quelque chose de si absolu, que la bonne
tante en eut peur et se mit  lui obir d'instinct avec un empressement et
une ponctualit sans exemple. Le mdecin, voyant son autorit compltement
mconnue, et ne se souciant pas, comme il le raconta plus tard, d'entrer
en lutte avec un furieux, prit le sage parti de se retirer. Le chapelain
alla dire des prires, et Albert, second par sa tante et par les deux
femmes de service, passa toute la journe auprs de sa malade, sans
ralentir ses soins un seul instant. Aprs quelques heures de calme, la
crise d'exaltation revint presque aussi forte que la nuit prcdente; mais
elle dura moins longtemps, et lorsqu'elle eut cd  l'effet de puissants
ractifs, Albert engagea la chanoinesse  aller se coucher et  lui
envoyer seulement une nouvelle femme pour l'aider pendant que les deux
autres iraient se reposer.

Ne voulez-vous donc pas vous reposer aussi, Albert? demanda Wenceslawa en
tremblant.

--Non, ma chre tante, rpondit-il; je n'en ai aucun besoin.

--Hlas! reprit-elle, vous vous tuez, mon enfant! Voici une trangre
qui nous cote bien cher! ajouta-t-elle en s'loignant enhardie par
l'inattention du jeune comte.

Il consentit cependant  prendre quelques aliments, pour ne pas perdre les
forces dont il se sentait avoir besoin. Il mangea debout dans le corridor,
l'oeil attach sur la porte; et ds qu'il eut fini, il jeta sa serviette
par terre et rentra. Il avait ferm dsormais la communication entre la
chambre de Consuelo et celle d'Amlie, et ne laissait plus passer que par
la galerie le peu de personnes auxquelles il donnait accs. Amlie voulut
pourtant tre admise, et feignit de rendre quelques soins  sa compagne;
mais elle s'y prenait si gauchement, et  chaque mouvement fbrile de
Consuelo elle tmoignait tant d'effroi de la voir retomber dans les
convulsions, qu'Albert, impatient, la pria de ne se mler de rien, et
d'aller dans sa chambre s'occuper d'elle-mme.

Dans ma chambre! rpondit Amlie; et lors mme que la biensance ne me
dfendrait pas de me coucher quand vous tes l spar de moi par une
seule porte, presque install chez moi, pensez-vous que je puisse goter
un repos bien paisible avec ces cris affreux et cette pouvantable agonie
 mes oreilles?

Albert haussa les paules, et lui rpondit qu'il y avait beaucoup d'autres
appartements dans le chteau; qu'elle pouvait s'emparer du meilleur, en
attendant qu'on pt transporter la malade dans une chambre o son
voisinage n'incommoderait personne.

Amlie, pleine de dpit, suivit ce conseil. La vue des soins dlicats, et
pour ainsi dire maternels, qu'Albert rendait  sa rivale, lui tait plus
pnible que tout le reste.

O ma tante! dit-elle en se jetant dans les bras de la chanoinesse,
lorsque celle-ci l'eut installe dans sa propre chambre  coucher, o
elle se fit dresser un lit  ct d'elle, nous ne connaissions pas Albert.
Il nous montre maintenant comme il sait aimer!

Pendant plusieurs jours, Consuelo fut entre la vie et la mort; mais Albert
combattit le mal avec une persvrance et une habilet qui devaient en
triompher. Il l'arracha enfin  cette rude preuve; et ds qu'elle fut
hors de danger, il la fit transporter dans une tour du chteau o le
soleil donnait plus longtemps, et d'o la vue tait encore plus belle et
plus vaste que de toutes les autres croises. Cette chambre, meuble 
l'antique, tait aussi plus conforme aux gots srieux de Consuelo que
celle dont on avait dispos pour elle dans le principe: et il y avait
longtemps qu'elle avait laiss percer son dsir de l'habiter. Elle y fut 
l'abri des importunits de sa compagne, et, malgr la prsence continuelle
d'une femme que l'on relevait chaque matin et chaque soir, elle put passer
dans une sorte de tte--tte avec celui qui l'avait sauve, les jours
languissants et doux de sa convalescence. Ils parlaient toujours espagnol
ensemble, et l'expression dlicate et tendre de la passion d'Albert tait
plus douce  l'oreille de Consuelo dans cette langue, qui lui rappelait
sa patrie, son enfance et sa mre. Pntre d'une vive reconnaissance,
affaiblie par des souffrances o Albert l'avait seul assiste et soulage
efficacement, elle se laissait aller  cette molle quitude qui suit les
grandes crises. Sa mmoire se rveillait peu  peu, mais sous un voile
qui n'tait pas partout galement lger. Par exemple, si elle se
retraait avec un plaisir pur et lgitime l'appui et le dvouement
d'Albert dans les principales rencontres de leur liaison, elle ne voyait
les garements de sa raison, et le fond trop srieux de sa passion pour
elle, qu' travers un nuage pais. Il y avait mme des heures o, aprs
l'affaissement du sommeil ou sous l'effet des potions assoupissantes, elle
s'imaginait encore avoir rv tout ce qui pouvait mler de la mfiance et
de la crainte  l'image de son gnreux ami. Elle s'tait tellement
habitue  sa prsence et  ses soins, que, s'il s'absentait  sa prire
pour prendre ses repas en famille, elle se sentait malade et agite
jusqu' son retour. Elle s'imaginait que les calmants qu'il lui
administrait avaient un effet contraire, s'il ne les prparait et s'il
ne les lui versait de sa propre main; et quand il les lui prsentait
lui-mme, elle lui disait avec ce sourire lent et profond, et si touchant
sur un beau visage encore  demi couvert des ombres de la mort:

Je crois bien maintenant, Albert, que vous avez la science des
enchantements; car il suffit que vous ordonniez  une goutte d'eau de
m'tre salutaire, pour qu'aussitt elle fasse passer en moi le calme et
la force qui sont en vous.

Albert tait heureux pour la premire fois de sa vie; et comme si son me
et t puissante pour la joie autant qu'elle l'avait t pour la
douleur, il tait,  cette poque de ravissement et d'ivresse, l'homme
le plus fortun qu'il y et sur la terre. Cette chambre, o il voyait sa
bien-aime  toute heure et sans tmoins importuns, tait devenue pour lui
un lieu de dlices. La nuit, aussitt qu'il avait fait semblant de se
retirer et que tout le monde tait couch dans la maison, il la traversait
 pas furtifs; et, tandis que la garde charge de veiller dormait
profondment, il se glissait derrire le lit de sa chre Consuelo, et la
regardait sommeiller, ple et penche comme une fleur aprs l'orage. Il
s'installait dans un grand fauteuil qu'il avait soin de laisser toujours
l en partant; et il y passait la nuit entire, dormant d'un sommeil si
lger qu'au moindre mouvement de la malade il tait courb vers elle pour
entendre les faibles mots qu'elle venait d'articuler; ou bien sa main
toute prte recevait la main qui le cherchait, lorsque Consuelo, agite de
quelque rve, tmoignait un reste d'inquitude. Si la garde se rveillait,
Albert lui disait toujours qu'il venait d'entrer, et elle se persuadait
qu'il faisait une ou deux visites par nuit  sa malade, tandis qu'il ne
passait pas une demi-heure dans sa propre chambre. Consuelo partageait
cette illusion. Quoiqu'elle s'apert bien plus souvent que sa gardienne
de la prsence d'Albert, elle tait encore si faible qu'elle se laissait
aisment tromper par lui sur la frquence et la dure de ces visites.
Quelquefois, au milieu de la nuit, lorsqu'elle le suppliait d'aller se
coucher, il lui disait que le jour tait prs de paratre et que lui-mme
venait de se lever. Grce  ces dlicates tromperies, Consuelo ne
souffrait jamais de son absence, et elle ne s'inquitait pas de la fatigue
qu'il devait ressentir.

Cette fatigue tait, malgr tout, si lgre, qu'Albert ne s'en apercevait
pas. L'amour donne des forces au plus faible; et outre qu'Albert tait
d'une force d'organisation exceptionnelle, jamais poitrine humaine n'avait
log un amour plus vaste et plus vivifiant que le sien. Lorsqu'aux
premiers feux du soleil Consuelo s'tait lentement trane  sa chaise
longue, prs de la fentre entr'ouverte, Albert venait s'asseoir derrire
elle, et cherchait dans la course des nuages ou dans le pourpre des
rayons,  saisir les penses que l'aspect du ciel inspirait  sa
silencieuse amie. Quelquefois il prenait furtivement un bout du voile
dont elle enveloppait sa tte, et dont un vent tide faisait flotter les
plis sur le dossier du sofa. Albert penchait son front comme pour se
reposer, et collait sa bouche contre le voile. Un jour, Consuelo, en
le lui retirant pour le ramener sur sa poitrine, s'tonna de le trouver
chaud et humide, et, se retournant avec plus de vivacit qu'elle n'en
mettait dans ses mouvements depuis l'accablement de sa maladie, elle
surprit une motion extraordinaire sur le visage de son ami. Ses joues
taient animes, un feu dvorant couvait dans ses yeux, et sa poitrine
tait souleve par de violentes palpitations....  Albert matrisa
rapidement son trouble: mais il avait eu le temps de voir l'effroi se
peindre dans les traits de Consuelo. Cette observation l'affligea
profondment. Il et mieux aim la voir arme de ddain et de svrit
qu'assige d'un reste de crainte et de mfiance. Il rsolut de veiller
sur lui-mme avec assez de soin pour que le souvenir de son dlire ne vnt
plus alarmer celle qui l'en avait guri au pril et presque au prix de sa
propre raison et de sa propre vie.

Il y parvint, grce  une puissance que n'et pas trouve un homme plac
dans une situation d'esprit plus calme. Habitu ds longtemps  concentrer
l'imptuosit de ses motions, et  faire de sa volont un usage d'autant
plus nergique qu'il lui tait plus souvent disput par les mystrieuses
atteintes de son mal, il exerait sur lui-mme un empire dont on ne lui
tenait pas assez de compte. On ignorait la frquence et la force des
accs qu'il avait su dompter chaque jour, jusqu'au moment o, domin par
la violence du dsespoir et de l'garement, il fuyait vers sa caverne
inconnue, vainqueur encore dans sa dfaite, puisqu'il conservait assez de
respect envers lui-mme pour drober  tous les yeux le spectacle de sa
chute. Albert tait un fou de l'espce la plus malheureuse et la plus
respectable. Il connaissait sa folie, et la sentait venir jusqu' ce
qu'elle l'et envahi compltement. Encore gardait-il, au milieu de ses
accs, le vague instinct et le souvenir confus d'un monde rel, o il ne
voulait pas se montrer tant qu'il ne sentait pas ses rapports avec lui
entirement rtablis. Ce souvenir de la vie actuelle et positive, nous
l'avons tous, lorsque les rves d'un sommeil pnible nous jettent dans la
vie des fictions et du dlire. Nous nous dbattons parfois contre ces
chimres et ces terreurs de la nuit, tout en nous disant qu'elles sont
l'effet du cauchemar, et en faisant des efforts pour nous rveiller;
mais un pouvoir ennemi semble nous saisir  plusieurs reprises, et nous
replonger dans cette horrible lthargie, o des spectacles toujours plus
lugubres et des douleurs toujours plus poignantes nous assigent et nous
torturent.

C'est dans une alternative analogue que s'coulait la vie puissante et
misrable de cet homme incompris, qu'une tendresse active, dlicate, et
intelligente, pouvait seule sauver de ses propres dtresses. Cette
tendresse s'tait enfin manifeste dans son existence. Consuelo tait
vraiment l'me candide qui semblait avoir t forme pour trouver le
difficile accs de cette me sombre et jusque l ferme  toute sympathie
complte. Il y avait dans la sollicitude qu'un enthousiasme romanesque
avait fait natre d'abord chez cette jeune fille, et dans l'amiti
respectueuse que la reconnaissance lui inspirait depuis sa maladie,
quelque chose de suave et de touchant que Dieu, sans doute, savait
particulirement propre  la gurison d'Albert. Il est fort probable que
si Consuelo, oublieuse du pass, et partag l'ardeur de sa passion, des
transports si nouveaux dans sa vie, et une joie si subite, l'eussent
exalt de la manire la plus funeste. L'amiti discrte et chaste qu'elle
lui portait devait avoir pour son salut des effets plus lents, mais plus
srs. C'tait un frein en mme temps qu'un bienfait; et s'il y avait une
sorte d'ivresse dans le coeur renouvel de ce jeune homme, il s'y mlait
une ide de devoir et de sacrifice qui donnait  sa pense d'autres
aliments, et  sa volont un autre but que ceux qui l'avaient dvor
jusque l. Il prouvait donc,  la fois, le bonheur d'tre aim comme il
ne l'avait jamais t, la douleur de ne pas l'tre avec l'emportement
qu'il ressentait lui-mme, et la crainte de perdre ce bonheur en ne
paraissant pas s'en contenter. Ce triple effet de son amour remplit
bientt son me, au point de n'y plus laisser de place pour les rveries
vers lesquelles son inaction et son isolement l'avaient forc pendant si
longtemps de se tourner. Il en fut dlivr comme par la force d'un
enchantement; car il les oublia, et l'image de celle qu'il aimait tint
ses maux  distance, et sembla s'tre place entre eux et lui, comme un
bouclier cleste.

Le repos d'esprit et le calme de sentiment qui taient si ncessaires au
rtablissement de la jeune malade ne furent donc plus que bien lgrement
et bien rarement troubls par les agitations secrtes de son mdecin.
Comme le hros fabuleux, Consuelo tait descendue dans le Tartare pour en
tirer son ami, et elle en avait rapport l'pouvante et l'garement. A son
tour il s'effora de la dlivrer des sinistres htes qui l'avaient suivie,
et il y parvint  force de soins dlicats et de respect passionn. Ils
recommenaient ensemble une vie nouvelle, appuys l'un sur l'autre,
n'osant gure regarder en arrire, et ne se sentant pas la force de se
replonger par la pense dans cet abme qu'ils venaient de parcourir.
L'avenir tait un nouvel abme, non moins mystrieux et terrible, qu'ils
n'osaient pas interroger non plus. Mais le prsent, comme un temps de
grce que le ciel leur accordait, se laissait doucement savourer.




L.


Il s'en fallait de beaucoup que les autres habitants du chteau fussent
aussi tranquilles. Amlie tait furieuse, et ne daignait plus rendre la
moindre visite  la malade. Elle affectait de ne point adresser la parole
 Albert, de ne jamais tourner les yeux vers lui, et de ne pas mme
rpondre  son salut du matin et du soir. Ce qu'il y eut de plus affreux,
c'est qu'Albert ne parut pas faire la moindre attention  son dpit.

La chanoinesse, voyant la passion bien vidente et pour ainsi dire
dclare de son neveu pour l'_aventurire_, n'avait plus un moment
de repos. Elle se creusait l'esprit pour imaginer un moyen de faire
cesser le danger et le scandale; et,  cet effet, elle avait de longues
confrences avec le chapelain. Mais celui-ci ne dsirait pas trs-vivement
la fin d'un tel tat de choses. Il avait t longtemps inutile et inaperu
dans les soucis de la famille. Son rle reprenait une sorte d'importance
depuis ces nouvelles agitations, et il pouvait enfin se livrer au plaisir
d'espionner, de rvler, d'avertir, de prdire, de conseiller, en un mot
de remuer  son gr les intrts domestiques, en ayant l'air de ne
toucher  rien, et en se mettant  couvert de l'indignation du jeune
comte derrire les jupes de la vieille tante. A eux deux, ils trouvaient
sans cesse de nouveaux sujets de crainte, de nouveaux motifs de
prcaution, et jamais aucun moyen de salut. Chaque jour, la bonne
Wenceslawa abordait son neveu avec une explication dcisive au bord des
lvres, et chaque jour un sourire moqueur ou un regard glacial faisait
expirer la parole et avorter le projet. A chaque instant elle guettait
l'occasion de se glisser auprs de Consuelo, pour lui adresser une
rprimande adroite et ferme;  chaque instant Albert, comme averti par un
dmon familier, venait se placer sur le seuil de la chambre, et du seul
froncement de son sourcil, comme le Jupiter Olympien, il faisait tomber le
courroux et glaait le courage des divinits contraires  sa chre Ilion.
La chanoinesse avait cependant entam plusieurs fois la conversation
avec la malade; et comme les moments o elle pouvait la voir tte  tte
taient rares, elle avait mis le temps  profit en lui adressant des
rflexions assez saugrenues, qu'elle croyait trs-significatives. Mais
Consuelo tait si loigne de l'ambition qu'on lui supposait, qu'elle n'y
avait rien compris. Son tonnement, son air de candeur et de confiance,
dsarmaient tout de suite la bonne chanoinesse, qui, de sa vie, n'avait pu
rsister  un accent de franchise ou  une caresse cordiale. Elle s'en
allait, toute confuse, avouer sa dfaite au chapelain, et le reste de la
journe se passait  faire des rsolutions pour le lendemain.

Cependant Albert, devinant fort bien ce mange, et voyant que Consuelo
commenait  s'en tonner, et  s'en inquiter, prit le parti de le faire
cesser. Il guetta un jour Wenceslawa au passage; et pendant qu'elle
croyait tromper sa surveillance en surprenant Consuelo seule de grand
matin, il se montra tout  coup, au moment o elle mettait la main sur la
clef pour entrer dans la chambre de la malade.

Ma bonne tante, lui dit-il en s'emparant de cette main et en la portant 
ses lvres, j'ai  vous dire bien bas une chose qui vous intresse. C'est
que la vie et la sant de la personne qui repose ici prs me sont plus
prcieuses que ma propre vie et que mon propre bonheur. Je sais fort bien
que votre confesseur vous fait un cas de conscience de contrarier mon
dvouement pour elle, et de dtruire l'effet de mes soins. Sans cela,
votre noble coeur n'et jamais conu la pense de compromettre par des
paroles amres et des reproches injustes le rtablissement d'une malade 
peine hors de danger. Mais puisque le fanatisme ou la petitesse d'un
prtre peuvent faire de tels prodiges que de transformer en cruaut
aveugle la pit la plus sincre et la charit la plus pure, je
m'opposerai de tout mon pouvoir au crime dont ma pauvre tante consent 
se faire l'instrument. Je garderai ma malade la nuit et le jour, je ne la
quitterai plus d'un instant; et si malgr mon zle on russit  me
l'enlever, je jure, par tout ce qu'il y a de plus redoutable  la croyance
humaine, que je sortirai de la maison de mes pres pour n'y jamais
rentrer. Je pense que quand vous aurez fait connatre ma dtermination
 M. le chapelain, il cessera de vous tourmenter et de combattre les
gnreux instincts de votre coeur maternel.

La chanoinesse stupfaite ne put rpondre  ce discours qu'en fondant en
larmes. Albert l'avait emmene  l'extrmit de la galerie, afin que cette
explication ne ft pas entendue de Consuelo. Elle se plaignit vivement
du ton de rvolte et de menace que son neveu prenait avec elle, et voulut
profiter de l'occasion pour lui dmontrer la folie de son attachement pour
une personne d'aussi basse extraction que la Nina.

Ma tante, lui rpondit Albert en souriant, vous oubliez que si nous
sommes issus du sang royal des Podiebrad, nos anctres les monarques
ne l'ont t que par la grce des paysans rvolts et des soldats
aventuriers. Un Podiebrad ne doit donc jamais voir dans sa glorieuse
origine qu'un motif de plus pour se rapprocher du faible et du pauvre,
puisque c'est l que sa force et sa puissance ont plant leurs racines,
il n'y a pas si longtemps qu'il puisse dj l'avoir oubli.

Quand Wenceslawa raconta au chapelain cette orageuse confrence, il fut
d'avis de ne pas exasprer le jeune comte en insistant auprs de lui, et
de ne pas le pousser  la rvolte en tourmentant sa protge.

C'est au comte Christian lui-mme qu'il faut adresser vos
reprsentations, dit-il. L'excs de votre tendresse a trop enhardi le
fils; que la sagesse de vos remontrances veille enfin l'inquitude du
pre, afin qu'il prenne  l'gard de la _dangereuse personne_ des mesures
dcisives.

--Croyez-vous donc, reprit la chanoinesse, que je ne me sois pas encore
avise de ce moyen? Mais, hlas! mon frre a vieilli de quinze ans pendant
les quinze jours de la dernire disparition d'Albert. Son esprit a
tellement baiss, qu'il n'est plus possible de lui faire rien comprendre
 demi-mot. Il semble qu'il fasse une sorte de rsistance aveugle et
muette  l'ide d'un chagrin nouveau; il se rjouit comme un enfant
d'avoir retrouv son fils, et de l'entendre raisonner en apparence comme
un homme sens. Il le croit guri radicalement, et ne s'aperoit pas que
le pauvre Albert est en proie  un nouveau genre de folie plus funeste que
l'autre. La scurit de mon frre  cet gard est si profonde, et il en
jouit si navement, que je ne me suis pas encore senti le courage de la
dtruire, en lui ouvrant les yeux tout  fait sur ce qui se passe. Il me
semble que cette ouverture, lui venant de vous, serait coute avec plus
de rsignation, et qu'accompagne de vos exhortations religieuses, elle
serait plus efficace et moins pnible.

--Une telle ouverture est trop dlicate, rpondit le chapelain, pour tre
aborde par un pauvre prtre comme moi. Dans la bouche d'une soeur,
elle sera beaucoup mieux place, et votre seigneurie saura en adoucir
l'amertume par les expressions d'une tendresse que je ne puis me permettre
d'exprimer familirement  l'auguste chef de la famille.

Ces deux graves personnages perdirent plusieurs jours  se renvoyer le
soin d'attacher le grelot; et pendant ces irrsolutions o la lenteur et
l'apathie de leurs habitudes trouvaient bien un peu leur compte, l'amour
faisait de rapides progrs dans le coeur d'Albert. La sant de Consuelo se
rtablissait  vue d'oeil, et rien ne venait troubler les douceurs d'une
intimit que la surveillance des argus les plus farouches n'et pu rendre
plus chaste et plus rserve qu'elle ne l'tait par le seul fait d'une
pudeur vraie et d'un amour profond.


Cependant la baronne Amlie ne pouvant plus supporter l'humiliation de son
rle, demandait vivement  son pre de la reconduire  Prague. Le baron
Frdrick, lui prfrait le sjour des forts  celui des villes, lui
promettait tout ce qu'elle voulait, et remettait chaque jour au lendemain
la notification et les apprts de son dpart. La jeune fille vit qu'il
fallait brusquer les choses, et s'avisa d'un expdient inattendu. Elle
s'entendit avec sa soubrette, jeune Franaise, passablement fine et
dcide; et un matin, au moment o son pre partait pour la chasse,
elle le pria de la conduire en voiture au chteau d'une dame de leur
connaissance,  qui elle devait depuis longtemps une visite. Le baron eut
bien un peu de peine  quitter son fusil et sa gibecire pour changer sa
toilette et l'emploi de sa journe. Mais il se flatta que cet acte de
condescendance rendrait Amlie moins exigeante; que la distraction de
cette promenade emporterait sa mauvaise humeur, et l'aiderait  passer
sans trop murmurer quelques jours de plus au chteau des Gants. Quand
le brave homme avait une semaine devant lui, il croyait avoir assur
l'indpendance de toute sa vie; sa prvoyance n'allait point au del.
Il se rsigna donc  renvoyer Saphyr et Panthre au chenil; et Attila, le
faucon, retourna sur son perchoir d'un air mutin et mcontent qui arracha
un gros soupir  son matre.

Enfin le baron monte en voiture avec sa fille, et au bout de trois tours
de roue s'endort profondment selon son habitude en pareille circonstance.
Aussitt le cocher reoit d'Amlie l'ordre de tourner bride et de se
Diriger vers la poste la plus voisine. On y arrive aprs deux heures de
marche rapide; et lorsque le baron ouvre les yeux, il voit des chevaux de
poste attels  son brancard tout prts  l'emporter sur la route de
Prague.

Eh bien, qu'est-ce? o sommes-nous? o allons-nous? Amlie, ma chre
enfant, quelle distraction est la vtre? Que signifie ce caprice, ou
cette plaisanterie?

A toutes les questions de son pre la jeune baronne ne rpondait que par
des clats de rire et des caresses enfantines. Enfin, quand elle vit le
postillon  cheval et la voiture rouler lgrement sur le sable de la
grande route, elle prit un air srieux, et d'un ton fort dcid elle parla
ainsi:

Cher papa, ne vous inquitez de rien. Tous nos paquets ont t fort
bien faits. Les coffres de la voiture sont remplis de tous les effets
ncessaires au voyage. Il ne reste au chteau des Gants que vos armes et
vos btes, dont vous n'avez que faire  Prague, et que d'ailleurs on vous
renverra ds que vous les redemanderez. Une lettre sera remise  mon oncle
Christian,  l'heure de son djeuner. Elle est tourne de manire  lui
faire comprendre la ncessit de notre dpart, sans l'affliger trop, et
sans le fcher contre vous ni contre moi. Maintenant je vous demande
humblement pardon de vous avoir tromp; mais il y avait prs d'un mois que
vous aviez consenti  ce que j'excute en cet instant. Je ne contrarie
donc pas vos volonts en retournant  Prague dans un moment o vous n'y
songiez pas prcisment, mais o vous tes enchant, je gage, d'tre
dlivr de tous les ennuis qu'entranent la dissolution et les prparatifs
d'un dplacement. Ma position devenait intolrable, et vous ne vous en
aperceviez pas. Voil mon excuse et ma justification. Daignez m'embrasser
et ne pas me regarder avec ces yeux courroucs qui me font peur.

En parlant ainsi, Amlie touffait, ainsi que sa suivante, une forte envie
de rire; car jamais le baron n'avait eu un regard de colre pour qui que
ce ft,  plus forte raison pour sa fille chrie. Il roulait en ce moment
de gros yeux effars et, il faut l'avouer, un peu hbts par la surprise.
S'il prouvait quelque contrarit de se voir jouer de la sorte, et un
chagrin rel de quitter son frre et sa soeur aussi brusquement, sans leur
avoir dit adieu, il tait si merveill de ce qui arrivait, que son
mcontentement se changeait en admiration, et il ne pouvait que dire:

Mais comment avez-vous fait pour arranger tout cela sans que j'en aie eu
le moindre soupon? Pardieu, j'tais loin de croire, en tant mes bottes
et en faisant rentrer mon cheval, que je partais pour Prague, et que je
ne dnerais pas ce soir avec mon frre! Voil une singulire aventure, et
personne ne voudra me croire quand je la raconterai ... Mais o avez-vous
mis mon bonnet de voyage, Amlie, et comment voulez-vous que je dorme dans
la voiture avec ce chapeau galonn sur les oreilles?

--Votre bonnet? le voici, cher papa, dit la jeune espigle en lui
prsentant sa toque fourre, qu'il mit  l'instant sur son chef avec
une nave satisfaction.

--Mais ma bouteille de voyage? vous l'avez oublie certainement, mchante
petite fille?

--Oh! certainement non, s'cria-t-elle en lui prsentant un large flacon
de cristal, garni de cuir de Russie, et mont en argent; je l'ai remplie
moi-mme du meilleur vin de Hongrie qui soit dans la cave de ma tante.
Gotez plutt, c'est celui que vous prfrez.

--Et ma pipe? et mon sac de tabac turc?

--Rien ne manque, dit la soubrette. Monsieur le baron trouvera tout dans
les poches de la voiture; nous n'avons rien oubli, rien nglig pour
qu'il fit le voyage agrablement.

--A la bonne heure!, dit le baron en chargeant sa pipe; ce n'en est pas
moins une grande sclratesse que vous faites l, ma chre Amlie. Vous
rendez votre pre ridicule, et vous tes cause que tout le monde va se
moquer de moi.

--Cher papa, rpondit Amlie, c'est moi qui suis bien ridicule aux yeux
du monde, quand je parais m'obstiner  pouser un aimable cousin qui ne
daigne pas me regardez, et qui, sous mes yeux, fait une cour assidue 
ma matresse de musique. Il y a assez longtemps que je subis cette
humiliation, et je ne sais trop s'il est beaucoup de filles de mon rang,
de mon air et de mon ge, qui n'en eussent pas pris un dpit plus srieux.
Ce que je sais fort bien, c'est qu'il y a des filles qui s'ennuient moins
que je ne le fais depuis dix-huit mois, et qui, pour en finir, prennent la
fuite ou se font enlever. Moi, je me contente de fuir en enlevant mon
pre. C'est plus nouveau et plus honnte: qu'en pense mon cher papa?

--Tu as le diable au corps! rpondit le baron en embrassant sa fille; et
il fit le reste du voyage fort gaiement, buvant, fumant et dormant tour 
tour, sans se plaindre et sans s'tonner davantage.

Cet vnement ne produisit pas autant d'effet dans la famille que la
petite baronne s'en tait flatte. Pour commencer par le comte Albert, il
et pu passer une semaine sans y prendre garde; et lorsque la chanoinesse
le lui annona, il se contenta de dire:

Voici la seule chose spirituelle que la spirituelle Amlie ait su faire
depuis qu'elle a mis le pied ici. Quant  mon bon oncle, j'espre qu'il ne
sera pas longtemps sans nous revenir.

--Moi, je regrette mon frre, dit le vieux Christian, parce qu' mon ge
on compte par semaines et par jours. Ce qui ne vous parat pas longtemps,
Albert, peut tre pour moi l'ternit, et je ne suis pas aussi sr que
Vous de revoir mon pacifique et insouciant Frdrick. Allons! Amlie l'a
voulu, ajouta-t-il en repliant et jetant de ct avec un sourire la
lettre singulirement cajoleuse et mchante que la jeune baronne lui avait
laisse: rancune de femme ne pardonne pas. Vous n'tiez pas ns l'un pour
l'autre, mes enfants, et mes doux rves se sont envols!

En parlant ainsi, le vieux comte regardait son fils avec une sorte
d'enjouement mlancolique, comme pour surprendre quelque trace de regret
dans ses yeux. Mais il n'en trouva aucune; et Albert, en lui pressant le
bras avec tendresse, lui fit comprendre qu'il le remerciait de renoncer 
des projets si contraires  son inclination.

Que ta volont soit faite, mon Dieu, reprit le vieillard, et que ton
coeur soit libre, mon fils! Tu te portes bien, tu parais calme et heureux
dsormais parmi nous. Je mourrai consol, et la reconnaissance de ton pre
te portera bonheur aprs notre sparation.

--Ne parlez pas de sparation, mon pre! s'cria le jeune comte, dont les
yeux se remplirent subitement de larmes. Je n'ai pas la force de supporter
cette ide.

La chanoinesse, qui commenait  s'attendrir, fut aiguillonne en cet
instant par un regard du chapelain, qui se leva et sortit du salon avec
une discrtion affecte.

C'tait lui donner l'ordre et le signal. Elle pensa, non sans douleur et
sans effroi, que le moment tait venu de parler; et, fermant les yeux
comme une personne qui se jette par la fentre pour chapper  l'incendie,
elle commena ainsi en balbutiant et en devenant plus ple que de coutume:

Certainement Albert chrit tendrement son pre, et il ne voudrait pas lui
causer un chagrin mortel....

Albert leva la tte, et regarda sa tante avec des yeux si clairs et si
pntrants, qu'elle fut toute dcontenance, et n'en put dire davantage.
Le vieux comte parut ne pas avoir entendu cette rflexion bizarre, et,
dans le silence qui suivit, la pauvre Wenceslawa resta tremblante sous
le regard de son neveu, comme la perdrix sous l'arrt du chien qui la
fascine et l'enchane.

Mais le comte Christian, sortant de sa rverie au bout de quelques
instants, rpondit  sa soeur comme si elle et continu de parler, ou
comme s'il et pu lire dans son esprit les rvlations qu'elle voulait lui
faire.

Chre soeur, dit-il, si j'ai un conseil  vous donner, c'est de ne pas
vous tourmenter de choses auxquelles vous n'entendez rien. Vous n'avez su
de votre vie ce que c'tait qu'une inclination de coeur, et l'austrit
d'une chanoinesse n'est pas la rgle qui convient  un jeune homme.

--Dieu vivant! murmura la chanoinesse bouleverse, ou mon frre ne
veut pas me comprendre, ou sa raison et sa pit l'abandonnent.
Serait-il possible qu'il voult encourager par sa faiblesse ou traiter
lgrement....

--Quoi? ma tante, dit Albert d'un ton ferme et avec une physionomie
svre. Parlez, puisque vous tes condamne  le faire. Formulez
clairement votre pense. Il faut que cette contrainte finisse, et que
nous nous connaissions les uns les autres.

--Non, ma soeur, ne parlez pas, rpondit le comte Christian; vous n'avez
rien de neuf  me dire. Il y a longtemps que je vous entends  merveille
sans en avoir l'air. Le moment n'est pas venu de s'expliquer sur ce sujet.
Quand il en sera temps, je sais ce que j'aurai  faire.

Il affecta aussitt de parler d'autre chose, et laissa la chanoinesse
consterne, Albert incertain et troubl.

Quand le chapelain sut de quelle manire le chef de la famille avait reu
l'avis indirect qu'il lui avait fait donner, il fut saisi de crainte.
Le comte Christian, sous un air d'indolence et d'irrsolution, n'avait
Jamais t un homme faible. Parfois on l'avait vu sortir d'une sorte de
Somnolence par des actes de sagesse et d'nergie. Le prtre eut peur
d'avoir t trop loin et d'tre rprimand. Il s'attacha donc  dtruire
son ouvrage au plus vite, et  persuader  la chanoinesse de ne plus se
mler de rien. Quinze jours s'coulrent de la manire la plus paisible,
sans que rien pt faire pressentir  Consuelo qu'elle tait un sujet de
trouble dans la famille. Albert continua ses soins assidus auprs d'elle,
et lui annona le dpart d'Amlie comme une absence passagre dont il ne
lui fit pas souponner le motif. Elle commena  sortir de sa chambre; et
la premire fois qu'elle se promena dans le jardin, le vieux Christian
soutint de son bras faible et tremblant les pas chancelants de la
convalescente.




LI.


Ce fut un bien beau jour pour Albert que celui o il vit sa Consuelo
reprendre  la vie, appuye sur le bras de son vieux pre, et lui tendre
la main en prsence de sa famille, en disant avec un sourire ineffable:

Voici celui qui m'a sauve, et qui m'a soigne comme si j'tais sa
soeur.

Mais ce jour, qui fut l'apoge de son bonheur, changea tout  coup, et
plus qu'il ne l'avait voulu prvoir, ses relations avec Consuelo.
Dsormais associe aux occupations et rendue aux habitudes de la famille,
elle ne se trouva plus que rarement seule avec lui. Le vieux comte, qui
paraissait avoir pris pour elle une prdilection plus vive qu'avant sa
maladie, l'entourait de ses soins avec une sorte de galanterie paternelle
dont elle se sentait profondment touche. La chanoinesse, qui ne disait
plus rien, ne s'en faisait pas moins un devoir de veiller sur tous ses
pas, et de venir se mettre en tiers dans tous ses entretiens avec Albert.
Enfin, comme celui-ci ne donnait plus aucun signe d'alination mentale,
On se livra au plaisir de recevoir et mme d'attirer les parents et les
voisins, longtemps ngligs. On mit une sorte d'ostentation nave et
tendre  leur montrer combien le jeune comte de Rudolstadt tait redevenu
sociable et gracieux; et Consuelo paraissant exiger de lui, par ses
regards et son exemple, qu'il remplit le voeu de ses parents, il lui
fallut bien reprendre les manires d'un homme du monde et d'un chtelain
hospitalier.

Cette rapide transformation lui cota extrmement. Il s'y rsigna pour
obir  celle qu'il aimait. Mais il et voulu en tre rcompens par des
entretiens plus longs et des panchements plus complets. Il supportait
patiemment des journes de contrainte et d'ennui, pour obtenir d'elle le
soir un mot d'approbation et de remerciement. Mais, quand la chanoinesse
venait, comme un spectre importun, se placer entre eux, et lui arracher
cette pure jouissance, il sentait son me s'aigrir et sa force
l'abandonner. Il passait des nuits cruelles, et souvent il approchait
de la citerne, qui n'avait pas cess d'tre pleine et limpide depuis le
jour o il l'avait remonte portant Consuelo dans ses bras. Plong dans
une morne rverie, il maudissait presque le serment qu'il avait fait de
ne plus retourner  son ermitage. Il s'effrayait de se sentir malheureux,
et de ne pouvoir ensevelir le secret de sa douleur dans les entrailles
de la terre.

L'altration de ses traits, aprs ces insomnies, le retour passager, mais
de plus en plus frquent, de son air sombre et distrait, ne pouvaient
manquer de frapper ses parents et son amie. Mais celle-ci avait trouv le
moyen de dissiper ces nuages, et de reprendre son empire chaque fois
qu'elle tait menace de le perdre. Elle se mettait  chanter; et aussitt
le jeune comte, charm ou subjugu, se soulageait par des pleurs, ou
s'animait d'un nouvel enthousiasme. Ce remde tait infaillible, et, quand
il pouvait lui dire quelques mots  la drobe:

Consuelo, s'criait-il, tu connais le chemin de mon me. Tu possdes la
puissance refuse au vulgaire, et tu la possdes plus qu'aucun tre vivant
en ce monde. Tu parles le langage divin, tu sais exprimer les sentiments
les plus sublimes, et communiquer les motions puissantes de ton me
inspire. Chante donc toujours quand tu me vois succomber. Les paroles que
tu prononces dans tes chants ont peu de sens pour moi; elles ne sont qu'un
thme abrg, une indication incomplte, sur lesquels la pense musicale
s'exerce et se dveloppe. Je les coute  peine; ce que j'entends, ce qui
pntre au fond de mon coeur, c'est ta voix, c'est ton accent, c'est ton
inspiration. La musique dit tout ce que l'me rve et pressent de plus
mystrieux et de plus lev. C'est la manifestation d'un ordre d'ides et
de sentiments suprieurs  ce que la parole humaine pourrait exprimer.
C'est la rvlation de l'infini; et, quand tu chantes, je n'appartiens
plus  l'humanit que par ce que l'humanit a puis de divin et d'ternel
dans le sein du Crateur. Tout ce que ta bouche me refuse de consolation
et d'encouragement dans le cours ordinaire de la vie, tout ce que la
tyrannie sociale dfend  ton coeur de me rvler, tes chants me le
rendent au centuple. Tu me communiques alors tout ton tre, et mon me te
possde dans la joie et dans la douleur, dans la foi et dans la crainte;
dans le transport de l'enthousiasme et dans les langueurs de la rverie.

Quelquefois Albert disait ces choses  Consuelo en espagnol, en prsence
de sa famille. Mais la contrarit vidente que donnaient  la chanoinesse
ces sortes d'_a parte_, et le sentiment de la convenance, empchaient la
jeune fille d'y rpondre. Un jour enfin elle se trouva seule avec lui au
jardin, et comme il lui parlait encore du bonheur qu'il prouvait 
l'entendre chanter:

Puisque la musique est un langage plus complet et plus persuasif que la
parole, lui dit-elle, pourquoi ne le parlez-vous jamais avec moi, vous qui
le connaissez peut-tre encore mieux?

--Que voulez-vous dire, Consuelo? s'cria le jeune comte frapp de
surprise. Je ne suis musicien qu'en vous coutant.

--Ne cherchez pas  me tromper, reprit-elle: je n'ai jamais entendu tirer
d'un violon une voix divinement humaine qu'une seule fois dans ma vie, et
c'tait par vous, Albert; c'tait dans la grotte du Schreckenstein. Je
vous ai entendu ce jour-l, avant que vous m'ayez vue. J'ai surpris votre
secret; il faut que vous me le pardonniez, et que vous me fassiez entendre
encore cet admirable chant, dont j'ai retenu quelques phrases, et qui m'a
rvl des beauts inconnues dans la musique.

Consuelo essaya  demi-voix ces phrases, dont elle se souvenait
confusment et qu'Albert reconnut aussitt.

C'est un cantique populaire sur des paroles hussitiques, lui dit-il.
Les vers sont de mon anctre Hyncko Podiebrad, le fils du roi Georges,
et l'un des potes de la patrie. Nous avons une foule de posies
admirables de Streye, de Simon Lomnicky, et de plusieurs autres, qui ont
t mis  l'index par la police impriale. Ces chants religieux et
nationaux, mis en musique par les gnies inconnus de la Bohme, ne se sont
pas tous conservs dans la mmoire des Bohmiens. Le peuple en a retenu
quelques-uns, et Zdenko, qui est dou d'une mmoire et d'un sentiment
musical extraordinaires, en sait par tradition un assez grand nombre que
j'ai recueillis et nots. Ils sont bien beaux, et vous aurez du plaisir 
les connatre. Mais je ne pourrai vous les faire entendre que dans mon
ermitage. C'est l qu'est mon violon et toute ma musique. J'ai des
recueils manuscrits fort prcieux des vieux auteurs catholiques et
protestants. Je gage que vous ne connaissez ni Josquin, dont Luther nous
a transmis plusieurs thmes dans ses chorals, ni Claude le jeune, ni
Arcadelt, ni George Rhaw, ni Benot Ducis, ni Jean de Weiss. Cette
curieuse exploration ne vous engagera-t-elle pas, chre Consuelo,  venir
revoir ma grotte, dont je suis exil depuis si longtemps, et visiter
mon glise, que vous ne connaissez pas encore non plus?

Cette proposition, tout en piquant la curiosit de la jeune artiste, fut
coute en tremblant. Cette affreuse grotte lui rappelait des souvenirs
qu'elle ne pouvait se retracer sans frissonner, et l'ide d'y retourner
seule avec Albert, malgr toute la confiance qu'elle avait prise en lui,
lui causa une motion pnible dont il s'aperut bien vite.

Vous avez de la rpugnance pour ce plerinage, que vous m'aviez pourtant
promis de renouveler; n'en parlons plus, dit-il. Fidle  mon serment, je
ne le ferai pas sans vous.

--Vous me rappelez le mien, Albert, reprit-elle; je le tiendrai ds que
vous l'exigerez. Mais, mon cher docteur, vous devez songer que je n'ai pas
encore la force ncessaire. Ne voudrez-vous donc pas auparavant me faire
voir cette musique curieuse, et entendre cet admirable artiste qui joue du
violon beaucoup mieux que je ne chante?

--Je ne sais pas si vous raillez, chre soeur; mais je sais bien que vous
ne m'entendrez pas ailleurs que dans ma grotte. C'est l que j'ai essay
de faire parler selon mon coeur cet instrument dont j'ignorais le sens,
aprs avoir eu pendant plusieurs annes un professeur brillant et frivole,
chrement pay par mon pre. C'est l que j'ai compris ce que c'est que la
musique, et quelle sacrilge drision une grande partie des hommes y a
substitue. Quant  moi, j'avoue qu'il me serait impossible de tirer un
son de mon violon, si je n'tais prostern en esprit devant la Divinit.
Mme si je vous voyais froide  mes cts, attentive seulement  la forme
des morceaux que je joue, et curieuse d'examiner le plus ou moins de
talent que je puis avoir, je jouerais si mal que je doute que vous pussiez
m'couter. Je n'ai jamais, depuis que je sais un peu m'en servir, touch
cet instrument, consacr pour moi  la louange du Seigneur ou au cri de
ma prire ardente, sans me sentir transport dans le monde idal, et sans
obir au souffle d'une sorte d'inspiration mystrieuse que je ne puis
appeler  mon gr, et qui me quitte sans que j'aie aucun moyen de la
soumettre et de la fixer. Demandez-moi la plus simple phrase quand je suis
de sang-froid, et, malgr le dsir que j'aurai de vous complaire, ma
mmoire me trahira, mes doigts deviendront aussi incertains que ceux d'un
enfant qui essaie ses premires notes.

--Je ne suis pas indigne, rpondit Consuelo attentive et pntre, de
comprendre votre manire d'envisager la musique. J'espre bien pouvoir
m'associer  votre prire avec une me assez recueillie et assez fervente
pour que ma prsence ne refroidisse pas votre inspiration. Ah! pourquoi
mon matre Porpora ne peut-il entendre ce que vous dites sur l'art sacr,
mon cher Albert! il serait  vos genoux. Et pourtant ce grand artiste
lui-mme ne pousse pas la rigidit aussi loin que vous, et il croit que le
chanteur et le virtuose doivent puiser le souffle qui les anime dans la
sympathie et l'admiration de l'auditoire qui les coute.

--C'est peut-tre que le Porpora, quoi qu'il en dise, confond en musique
le sentiment religieux avec la pense humaine; c'est peut-tre aussi qu'il
entend la musique sacre en catholique; et si j'tais  son point de vue,
je raisonnerais comme lui. Si j'tais en communion de foi et de sympathie
avec un peuple professant un culte qui serait le mien, je chercherais,
dans le contact de ces mes animes du mme sentiment religieux que moi,
une inspiration que jusqu'ici j'ai t forc de chercher dans la solitude,
et que par consquent j'ai imparfaitement rencontre. Si j'ai jamais le
bonheur d'unir, dans une prire selon mon coeur, ta voix divine, Consuelo,
aux accents de mon violon, sans aucun doute je m'lverai plus haut que
je n'ai jamais fait, et ma prire sera plus digne de la Divinit. Mais
n'oublie pas, chre enfant, que jusqu'ici mes croyances ont t
abominables  tous les tres qui m'environnent; ceux qu'elles n'auraient
pas scandaliss en auraient fait un sujet de moquerie. Voil pourquoi j'ai
cach, comme un secret entre Dieu, le pauvre Zdenko, et moi, le faible don
que je possde. Mon pre aime la musique, et voudrait que cet instrument,
aussi sacr pour moi que les cistres des mystres d'Eleusis, servt  son
amusement. Que deviendrais-je, grand Dieu! s'il me fallait accompagner une
cavatine  Amlie, et que deviendrait mon pre si je lui jouais un de ces
vieux airs hussitiques qui ont men tant de Bohmiens aux mines ou au
supplice, ou un cantique plus moderne de nos pres luthriens, dont il
rougit de descendre? Hlas! Consuelo, je ne sais gure de choses plus
nouvelles. Il en existe sans doute; et d'admirables. Ce que vous
m'apprenez de Haendel et des autres grands matres dont vous tes nourrie
me parat suprieur,  beaucoup d'gards,  ce que j'ai  vous enseigner
 mon tour. Mais, pour connatre et apprendre cette musique, il et fallu
me mettre en relation avec un nouveau monde musical; et c'est avec vous
seule que je pourrai me rsoudre  y entrer, pour y chercher les trsors
longtemps ignors ou ddaigns que vous allez verser sur moi  pleines
mains.

--Et moi, dit Consuelo en souriant, je crois que je ne me chargerai point
de cette ducation. Ce que j'ai entendu dans la grotte est si beau, si
grand, si unique en son genre, que je craindrais de mettre du gravier
dans une source de cristal et de diamant. O Albert! Je vois bien que vous
en savez plus que moi-mme en musique. Mais maintenant, ne me direz-vous
rien de cette musique profane dont je suis force de faire profession?
Je crains de dcouvrir que, dans celle-l comme dans l'autre, j'ai t
jusqu' ce jour au-dessous de ma mission, en y portant la mme ignorance
ou la mme lgret.

--Bien loin de le croire, Consuelo, je regarde votre rle comme sacr; et
comme votre profession est la plus sublime qu'une femme puisse embrasser,
votre me est la plus digne d'en remplir le sacerdoce.

--Attendez, attendez, cher comte, reprit Consuelo en souriant. De ce que
je vous ai parl souvent du couvent o j'ai appris la musique, et de
l'glise o j'ai chant les louanges du Seigneur, vous en concluez que je
m'tais destine au service des autels, ou aux modestes enseignements du
clotre. Mais si je vous apprenais que la Zingarella, fidle  son
origine, tait voue au hasard ds son enfance, et que toute son ducation
a t un mlange de travaux religieux et profanes auxquels sa volont
portait une gale ardeur, insouciante d'aboutir au monastre ou au
thtre....

--Certain que Dieu a mis son sceau sur ton front, et qu'il t'a voue  la
saintet ds le ventre de ta mre, je m'inquiterais fort peu pour toi du
hasard des choses humaines, et je garderais la conviction que tu dois tre
sainte sur le thtre aussi bien que dans le clotre.

--Eh quoi! l'austrit de vos penses ne s'effraierait pas du contact
d'une comdienne!

--A l'aurore des religions, reprit-il, le thtre et le temple sont un
mme sanctuaire. Dans la puret des ides premires, les crmonies du
culte sont le spectacle des peuples; les arts prennent naissance au pied
des autels; la danse elle-mme, cet art aujourd'hui consacr  des ides
d'impure volupt, est la musique des sens dans les ftes des dieux. La
musique et la posie sont les plus hautes expressions de la foi, et la
femme doue de gnie et de beaut est prtresse, sibylle et initiatrice.
A ces formes svres et grandes du pass ont succd d'absurdes et
coupables distinctions: la religion romaine a proscrit la beaut de ses
ftes, et la femme de ses solennits; au lieu de diriger et d'ennoblir
l'amour, elle l'a banni et condamn. La beaut, la femme et l'amour, ne
pouvaient perdre leur empire. Les hommes leur ont lev d'autres temples
qu'ils ont appels thtres et o nul autre dieu n'est venu prsider.
Est-ce votre faute, Consuelo, si ces gymnases sont devenus des antres de
corruption? La nature, qui poursuit ses prodiges sans s'inquiter de
l'accueil que recevront ses chefs-d'oeuvre parmi les hommes, vous avait
forme pour briller entre toutes les femmes, et pour rpandre sur le monde
les trsors de la puissance et du gnie. Le clotre et le tombeau sont
synonymes. Vous ne pouviez, sans commettre un suicide, ensevelir les dons
de la Providence. Vous avez d chercher votre essor dans un air plus
libre. La manifestation est la condition de certaines existences, le voeu
de la nature les y pousse irrsistiblement; et la volont de Dieu  cet
gard est si positive, qu'il leur retire les facults dont il les avait
doues, ds qu'elles en mconnaissent l'usage. L'artiste dprit et
s'teint dans l'obscurit, comme le penseur s'gare et s'exaspre dans la
solitude absolue, comme tout esprit humain se dtriore et se dtruit dans
l'isolement et la claustration. Allez donc au thtre, Consuelo, si vous
voulez, et subissez-en l'apparente fltrissure avec la rsignation d'une
me pieuse, destine  souffrir,  chercher vainement sa patrie en ce
monde d'aujourd'hui, mais force de fuir les tnbres qui ne sont pas
l'lment de sa vie, et hors desquelles le souffle de l'Esprit Saint la
rejette imprieusement.

Albert parla longtemps ainsi avec animation, entranant Consuelo  pas
rapides sous les ombrages de la garenne. Il n'eut pas de peine  lui
communiquer l'enthousiasme qu'il portait dans le sentiment de l'art, et 
lui faire oublier la rpugnance qu'elle avait eue d'abord  retourner 
la grotte. En voyant qu'il le dsirait vivement, elle se mit  dsirer
elle-mme de se retrouver seule assez longtemps avec lui pour entendre
les ides que cet homme ardent et timide n'osait mettre que devant
elle. C'taient des ides bien nouvelles pour Consuelo, et peut-tre
l'taient-elles tout  fait dans la bouche d'un patricien de ce temps et
de ce pays. Elles ne frappaient cependant la jeune artiste que comme une
formule franche et hardie des sentiments qui fermentaient en elle. Dvote
et comdienne, elle entendait chaque jour la chanoinesse et le chapelain
damner sans rmission les histrions et les baladins ses confrres. En se
voyant rhabilite, comme elle croyait avoir droit de l'tre, par un homme
srieux et pntr, elle sentit sa poitrine s'largir et son coeur y
battre plus  l'aise, comme s'il l'et fait entrer dans la vritable
rgion de sa vie. Ses yeux s'humectaient de larmes, et ses joues
brillaient d'une vive et sainte rougeur, lorsqu'elle aperut au fond
d'une alle la chanoinesse qui la cherchait.

Ah! ma prtresse! lui dit Albert en serrant contre sa poitrine ce bras
enlac au sien, vous viendrez prier dans mon glise!

--Oui, lui rpondit-elle, j'irai certainement.

--Et quand donc?

--Quand vous voudrez. Jugez-vous que je sois de force  entreprendre ce
nouvel exploit?

--Oui; car nous irons au Schreckenstein en plein jour et par une route
moins dangereuse que la citerne. Vous sentez-vous le courage d'tre leve
demain avec l'aube et de franchir les portes aussitt qu'elles seront
ouvertes? Je serai dans ces buissons, que vous voyez d'ici au flanc de la
colline, l o vous apercevez une croix de pierre, et je vous servirai de
guide.

--Eh bien, je vous le promets, rpondit Consuelo non sans un dernier
battement de coeur.

--Il fait bien frais ce soir pour une aussi longue promenade, dit la
chanoinesse en les abordant.

Albert ne rpondit rien; il ne savait pas feindre. Consuelo, qui ne se
sentait pas trouble par le genre d'motion qu'elle prouvait, passa
hardiment son autre bras sous celui de la chanoinesse, et lui donna un
gros baiser sur l'paule. Wenceslawa et bien voulu lui battre froid;
mais elle subissait malgr elle l'ascendant de cette me droite et
affectueuse. Elle soupira, et, en rentrant, elle alla dire une prire
pour sa conversion.




LII.


Plusieurs jours s'coulrent pourtant sans que le voeu d'Albert put tre
exauc. Consuelo fut surveille de si prs par la chanoinesse, qu'elle eut
beau se lever avec l'aurore et franchir le pont-levis la premire, elle
trouva toujours la tante ou le chapelain errant sous la charmille de
l'esplanade, et de l, observant tout le terrain dcouvert qu'il fallait
traverser pour gagner les buissons de la colline. Elle prit le parti de
se promener seule  porte de leurs regards, et de renoncer  rejoindre
Albert, qui, de sa retraite ombrage, distingua les vedettes ennemies, fit
un grand dtour dans le fourr, et rentra au chteau sans tre aperu.

Vous avez t vous promener de grand matin, signora Porporina, dit 
djeuner la chanoinesse; ne craignez-vous pas que l'humidit de la rose
vous soit contraire?

--C'est moi, ma tante, reprit le jeune comte, qui ai conseill  la
signora de respirer la fracheur du matin, et je ne doute pas que ces
promenades ne lui soient trs-favorables.

--J'aurais cru qu'une personne qui se consacre  la musique vocale, reprit
la chanoinesse avec un peu d'affectation, ne devait pas s'exposer  nos
matines brumeuses; mais si c'est d'aprs votre ordonnance....

--Ayez donc confiance dans les dcisions d'Albert, dit le comte Christian;
il a assez prouv qu'il tait aussi bon mdecin que bon fils et bon ami.

La dissimulation  laquelle Consuelo fut force de se prter en
rougissant, lui parut trs-pnible. Elle s'en plaignit doucement  Albert,
quand elle put lui adresser quelques paroles  la drobe, et le pria de
renoncer  son projet, du moins jusqu' ce que la vigilance de sa tante
ft assoupie. Albert lui obit, mais en la suppliant de continuer  se
promener le matin dans les environs du parc, de manire  ce qu'il put la
rejoindre lorsqu'un moment favorable se prsenterait.

Consuelo et bien voulu s'en dispenser. Quoiqu'elle aimt la promenade, et
qu'elle prouvt le besoin de marcher un peu tous les jours, hors de cette
enceinte de murailles et de fosss o sa pense tait comme touffe sous
le sentiment de la captivit, elle souffrait de tromper des gens qu'elle
respectait et dont elle recevait l'hospitalit. Un peu d'amour lve
bien des scrupules; mais l'amiti rflchit, et Consuelo rflchissait
beaucoup. On tait aux derniers beaux jours de l't; car plusieurs mois
s'taient couls dj depuis qu'elle habitait le chteau des Gants.
Quel t pour Consuelo! le plus ple automne de l'Italie avait plus de
lumire et de chaleur. Mais cet air tide, ce ciel souvent voil par de
lgers nuages blancs et floconneux, avaient aussi leur charme et leur
genre de beauts. Elle trouvait dans ses courses solitaires un attrait
qu'augmentait peut-tre aussi le peu d'empressement qu'elle avait  revoir
le souterrain. Malgr la rsolution qu'elle avait prise, elle sentait
qu'Albert et lev un poids de sa poitrine en lui rendant sa promesse; et
lorsqu'elle n'tait plus sous l'empire de son regard suppliant et de ses
paroles enthousiastes, elle se prenait  bnir secrtement la tante de
la soustraire  cet engagement par les obstacles que chaque jour elle y
apportait.

Un matin, elle vit, des bords du torrent qu'elle ctoyait, Albert pench
sur la balustrade de son parterre, bien loin au-dessus d'elle. Malgr la
distance qui les sparait, elle se sentait presque toujours sous l'oeil
inquiet et passionn de cet homme, par qui elle s'tait laiss en
quelque sorte dominer. Ma situation est fort trange, se disait-elle;
tandis que cet ami persvrant m'observe pour voir si je suis fidle au
dvouement que je lui ai jur, sans doute, de quelque autre point du
chteau, je suis surveille, pour que je n'aie point avec lui des rapports
que leurs usages et leurs convenances proscrivent. Je ne sais ce qui se
passe dans l'esprit des uns et des autres. La baronne Amlie ne revient
pas. La chanoinesse semble se mfier de moi, et se refroidir  mon gard.
Le comte Christian redouble d'amiti, et prtend redouter le retour du
Porpora, qui sera probablement le signal de mon dpart. Albert parat
avoir oubli que je lui ai dfendu d'esprer mon amour. Comme s'il devait
tout attendre de moi, il ne me demande rien pour l'avenir, et n'abjure
point cette passion qui a l'air de le rendre heureux en dpit de mon
impuissance  la partager. Cependant me voici comme une amante dclare,
l'attendant chaque matin  son rendez-vous, auquel je dsire qu'il ne
puisse venir, m'exposant au blme, que sais-je! au mpris d'une famille
qui ne peut comprendre ni mon dvouement, ni mes rapports avec lui,
puisque je ne les comprends pas moi-mme et n'en prvois point l'issue.
Bizarre destine que la mienne! serais-je donc condamne  me dvouer
toujours sans tre aime de ce que j'aime, ou sans aimer ce que j'estime?

Au milieu de ces rflexions, une profonde mlancolie s'empara de son me.
Elle prouvait le besoin de s'appartenir  elle-mme, ce besoin souverain
et lgitime, vritable condition du progrs et du dveloppement chez
l'artiste suprieur. La sollicitude qu'elle avait voue au comte Albert
lui pesait comme une chane. Cet amer souvenir, qu'elle avait conserv
d'Anzoleto et de Venise, s'attachait  elle dans l'inaction et dans la
solitude d'une vie trop monotone et trop rgulire pour son organisation
puissante.

Elle s'arrta auprs du rocher qu'Albert lui avait souvent montr comme
tant celui o, par une trange fatalit, il l'avait vue enfant une
premire fois, attache avec des courroies sur le dos de sa mre, comme
la balle d'un colporteur, et courant par monts et par vaux en chantant
comme la cigale de la fable, sans souci du lendemain, sans apprhension
de la vieillesse menaante et de la misre inexorable. O ma pauvre mre!
pensa la jeune Zingarella; me voici ramene, par d'incomprhensibles
destines, aux lieux que tu traversas pour n'en garder qu'un vague
souvenir et le gage d'une touchante hospitalit. Tu fus jeune et belle,
et, sans doute tu rencontras bien des gtes o l'amour t'et reue, o
la socit et pu t'absoudre et te transformer, o enfin la vie dure et
vagabonde et pu se fixer et s'abjurer dans le sein du bien-tre et du
repos. Mais tu sentais et tu disais toujours que ce bien-tre c'tait la
contrainte, et ce repos, l'ennui, mortel aux mes d'artiste. Tu avais
raison, je le sens bien; car me voici dans ce chteau o tu n'as voulu
passer qu'une nuit comme dans tous les autres; m'y voici  l'abri du
besoin et de la fatigue, bien traite, bien choye, avec un riche seigneur
 mes pieds.... Et pourtant la contrainte m'y touffe, et l'ennui m'y
consume.

Consuelo, saisie d'un accablement extraordinaire, s'tait assise sur le
rocher. Elle regardait le sable du sentier, comme si elle et cru y
retrouver la trace des pieds nus de sa mre. Les brebis, en passant,
avaient laiss aux pines quelques brins de leur toison. Cette laine d'un
brun roux rappelait prcisment  Consuelo la couleur naturelle du drap
grossier dont tait fait le manteau de sa mre, ce manteau qui l'avait si
longtemps protge contre le froid et le soleil, contre la poussire et la
pluie. Elle l'avait vu tomber de leurs paules pice par pice. Et nous
aussi, se disait-elle, nous tions de pauvres brebis errantes, et nous
laissions les lambeaux de notre dpouille aux ronces des chemins; mais
nous emportions toujours le fier amour et la pleine jouissance de notre
chre libert!

En rvant ainsi, Consuelo laissait tomber de longs regards sur ce sentier
de sable jaune qui serpentait gracieusement sur la colline, et qui,
s'largissant au bas du vallon, se dirigeait vers le nord en traant une
grande ligne sinueuse au milieu des verts sapins et des noires bruyres.
Qu'y a-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait-elle; c'est le symbole et
l'image d'une vie active et varie. Que d'ides riantes s'attachent pour
moi aux capricieux dtours de celui-ci! Je ne me souviens pas des lieux
qu'il traverse, et que pourtant j'ai traverss jadis. Mais qu'ils doivent
tre beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort l ternellement
sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux ples nuances d'or mat
qui le rayent mollement, et ces gents d'or brlant qui le coupent de
leurs ombres, sont plus doux  la vue que les alles droites et les raides
charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu' regarder les grandes
lignes sches d'un jardin, la lassitude me prend: pourquoi mes pieds
chercheraient-ils  atteindre ce que mes yeux et ma pense embrassent tout
d'abord? au lieu que le libre chemin qui s'enfuit et se cache  demi dans
les bois m'invite et m'appelle  suivre ses dtours et  pntrer ses
mystres. Et puis ce chemin, c'est le passage de l'humanit, c'est la
route de l'univers. Il n'appartient pas  un matre qui puisse le fermer
ou l'ouvrir  son gr. Ce n'est pas seulement le puissant et le riche qui
ont le droit de fouler ses marges fleuries et de respirer ses sauvages
parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid  ses branches, tout vagabond
peut reposer sa tte sur ses pierres. Devant lui, un mur ou une palissade
ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas devant lui; et tant que la
vue peut s'tendre, le chemin est une terre de libert. A droite, 
gauche, les champs, les bois appartiennent  des matres; le chemin
appartient  celui qui ne possde pas autre chose; aussi comme il l'aime!
Le plus grossier mendiant a pour lui un amour invincible. Qu'on lui
btisse des hpitaux aussi riches que des palais, ce seront toujours des
prisons; sa posie, son rve, sa passion, ce sera toujours le grand
chemin! O ma mre! ma mre! tu le savais bien; tu me l'avais bien dit!
Que ne puis-je ranimer ta cendre, qui dort si loin de moi sous l'algue
des lagunes! Que ne peux-tu me reprendre sur tes fortes paules et me
porter l-bas, l-bas o vole l'hirondelle vers les collines bleues, o
le souvenir du pass et le regret du bonheur perdu ne peuvent suivre
l'artiste aux pieds lgers qui voyage plus vite qu'eux, et met chaque
jour un nouvel horizon, un nouveau monde entre lui et les ennemis de sa
libert! Pauvre mre! que ne peux-tu encore me chrir et m'opprimer,
m'accabler tour  tour de baisers et de coups, comme le vent qui tantt
caresse et tantt renverse les jeunes bls sur la plaine, pour les relever
et les coucher encore  sa fantaisie! Tu tais une me mieux trempe que
la mienne, et tu m'aurais arrache, de gr ou de force, aux liens o je me
laisse prendre  chaque pas!

Au milieu de sa rverie enivrante et douloureuse, Consuelo fut frappe par
le son d'une voix qui la fit tressaillir comme si un fer rouge se ft
pos sur son coeur. C'tait une voix d'homme, qui partait du ravin
assez loin au-dessous d'elle, et fredonnait en dialecte vnitien le chant
de l'_Echo_, l'une des plus originales compositions du Chiozzetto.[1]
La personne qui chantait ne donnait pas toute sa voix, et sa respiration
semblait entrecoupe par la marche. Elle lanait une phrase, au hasard,
comme si elle et voulu se distraire de l'ennui du chemin, et
s'interrompait pour parler avec une autre personne; puis elle reprenait
sa chanson, rptant plusieurs fois la mme modulation comme pour
s'exercer, et recommenait  parler, en se rapprochant toujours du lieu
o Consuelo, immobile et palpitante, se sentait dfaillir. Elle ne pouvait
entendre les discours du voyageur  son compagnon, il tait encore trop
loin d'elle. Elle ne pouvait le voir, un rocher en saillie l'empchait de
plonger dans la partie du ravin o il tait engag. Mais pouvait-elle
mconnatre un instant cette voix, cet accent qu'elle connaissait si bien,
et les fragments de ce morceau qu'elle-mme avait enseign et fait rpter
tant de fois  son ingrat lve!

[Note 1: Jean Croce, de Chioggia, seizime sicle.]

Enfin les deux voyageurs invisibles s'tant rapprochs, elle entendit l'un
des deux, dont la voix lui tait inconnue, dire  l'autre en mauvais
italien et avec l'accent du pays:

Eh! eh! signor, ne montez pas par ici, les chevaux ne pourraient pas
vous y suivre, et vous me perdriez de vue; suivez-moi le long du torrent.
Voyez! la route est devant nous, et l'endroit que vous prenez est un
Sentier pour les pitons.

La voix que Consuelo connaissait si bien parut s'loigner et redescendre,
et bientt elle l'entendit demander, quel tait ce beau chteau qu'on
voyait sur l'autre rive.

C'est _Riesenburg_, comme qui dirait _il castello dei giganti_ rpondit
le guide; car c'en tait un de profession.

Et Consuelo commenait  le voir au bas de la colline,  pied et
conduisant par la bride deux chevaux couverts de sueur. Le mauvais tat
du chemin, dvast rcemment par le torrent, avait forc les cavaliers
de mettre pied  terre. Le voyageur suivait  quelque distance, et enfin
Consuelo put l'apercevoir en se penchant sur le rocher qui la protgeait.
Il lui tournait le dos, et portait un costume de voyage qui changeait sa
tournure et jusqu' sa dmarche. Si elle n'et entendu sa voix, elle et
 que ce n'tait pas lui. Mais il s'arrta pour regarder le chteau, et,
tant son large chapeau, il s'essuya le visage avec son mouchoir.
Quoiqu'elle ne le vt qu'en plongeant d'en haut sur sa tte, elle reconnut
cette abondante chevelure dore et boucle, et le mouvement qu'il avait
coutume de faire avec la main pour en soulever le poids sur son front et
sur sa nuque lorsqu'il avait chaud.

Ce chteau a l'air trs-respectable, dit-il; et si j'en avais le temps,
j'aurais envie d'aller demander  djeuner aux gants qui l'habitent.

--Oh! n'y essayez pas, rpondit le guide en secouant la tte. Les
Rudolstadt ne reoivent que les mendiants ou les parents.

--Pas plus hospitaliers que cela? Le diable les emporte!

--coutez donc! c'est qu'ils ont quelque chose  cacher.

--Un trsor, ou un crime?

--Oh! rien; c'est leur fils qui est fou.

--Le diable l'emporte aussi, en ce cas! Il leur rendra service.

Le guide se mit  rire. Anzoleto se remit  chanter.

Allons, dit le guide en s'arrtant, voici le mauvais chemin pass; si
vous voulez remonter  cheval, nous allons faire un temps de galop
jusqu' Tusta. La route est magnifique jusque l; rien que du sable.
Vous trouverez l la grande route de Prague et de bons chevaux de poste.

--Alors, dit Anzoleto en rajustant ses triers, je pourrai dire: Le diable
t'emporte aussi! car tes haridelles, tes chemins de montagne et toi,
commencez  m'ennuyer singulirement.

En parlant ainsi, il enfourcha lestement sa monture, lui enfona ses deux
perons dans le ventre, et, sans s'inquiter de son guide qui le suivait
 grand'peine, il partit comme un trait dans la direction du nord,
soulevant des tourbillons de poussire sur ce chemin que Consuelo venait
de contempler si longtemps, et o elle s'attendait si peu  voir passer
comme une vision fatale l'ennemi de sa vie, l'ternel souci de son coeur.

Elle le suivit des yeux dans un tat de stupeur impossible  exprimer.
Glace par le dgot et la crainte, tant qu'il avait t  porte de sa
voix, elle s'tait tenue cache et tremblante. Mais quand elle le vit
s'loigner, quand elle songea qu'elle allait le perdre de vue et peut-tre
pour toujours, elle ne sentit plus qu'un horrible dsespoir. Elle s'lana
sur le rocher, pour le voir plus longtemps; et l'indestructible amour
qu'elle lui portait se rveillant avec dlire, elle voulut crier vers lui
pour l'appeler. Mais sa voix expira sur ses lvres; il lui sembla que la
main de la mort serrait sa gorge et dchirait sa poitrine: ses yeux se
voilrent; un bruit sourd comme celui de la mer gronda dans ses oreilles;
et, en retombant puise au bas du rocher, elle se trouva dans les bras
d'Albert, qui s'tait approch sans qu'elle prt garde  lui, et qui
l'emporta mourante dans un endroit plus sombre et plus cach de la montagne.




LIII.


La crainte de trahir par son motion un secret qu'elle avait jusque l
Si bien cach au fond de son me rendit  Consuelo la force de se
contraindre, et de laisser croire  Albert que la situation o il l'avait
surprise n'avait rien d'extraordinaire. Au moment o le jeune comte
l'avait reue dans ses bras, ple et prte  dfaillir, Anzoleto et son
guide venaient de disparatre au loin dans les sapins, et Albert put
s'attribuer  lui-mme le danger qu'elle avait couru de tomber dans
le prcipice. L'ide de ce danger, qu'il avait caus sans doute en
l'effrayant par son approche, venait de le troubler lui-mme  tel point
qu'il ne s'aperut gure du dsordre de ses rponses dans les premiers
instants. Consuelo,  qui il inspirait encore parfois un certain effroi
superstitieux, craignit d'abord qu'il ne devint, par la force de ses
pressentiments, une partie de ce mystre. Mais Albert, depuis que l'amour
le faisait vivre de la vie des autres hommes, semblait avoir perdu les
facults en quelque sorte surnaturelles qu'il avait possdes auparavant.
Elle put matriser bientt son agitation, et la proposition qu'il lui fit
de la conduire  son ermitage ne lui causa pas en ce moment le dplaisir
qu'elle en et ressenti quelques heures auparavant. Il lui sembla que
l'me austre et l'habitation lugubre de cet homme si srieusement dvou
 son sort s'ouvraient devant elle comme un refuge o elle trouverait le
calme et la force ncessaires pour lutter contre les souvenirs de sa
passion. C'est la Providence qui m'envoie cet ami au sein des preuves,
pensa-t-elle, et ce sombre sanctuaire o il veut m'entraner est l comme
un emblme de la tombe o je dois m'engloutir, plutt que de suivre la
trace du mauvais gnie que je viens de voir passer. Oh! oui, mon Dieu!
Plutt que de m'attacher  ses pas, faites que la terre s'entr'ouvre
sous les miens, et ne me rende jamais au monde des vivants!.

Chre Consolation, lui dit Albert, je venais vous dire que ma tante,
ayant ce matin  recevoir et  examiner les comptes de ses fermiers, ne
songeait point  nous, et que nous avions enfin la libert d'accomplir
notre plerinage. Pourtant, si vous prouvez encore quelque rpugnance 
revoir des lieux qui vous rappellent tant de souffrances et de terreurs...

--Non, mon ami, non, rpondit Consuelo; je sens, au contraire, que jamais
je n'ai t mieux dispose  prier dans votre glise, et  joindre mon me
 la vtre sur les ailes de ce chant sacr que vous avez promis de me
faire entendre.

Ils prirent ensemble, le chemin du Schreckenstein; et, en s'enfonant
Sous les bois dans la direction oppose  celle qu'Anzoleto avait prise,
Consuelo se sentit soulage, comme si chaque pas qu'elle faisait pour
s'loigner de lui et dtruit de plus en plus le charme funeste dont elle
venait de ressentir les atteintes. Elle marchait si vite et si rsolument,
quoique grave et recueillie, que le comte Albert et pu attribuer cet
empressement naf au seul dsir de lui complaire, s'il n'et conserv
cette dfiance de lui-mme et de sa propre destine qui faisait le fond de
son caractre.

Il la conduisit au pied du Schreckenstein,  l'entre d'une grotte remplie
d'eau dormante et toute obstrue par une abondante vgtation.

Cette grotte, o vous pouvez remarquer quelques traces de construction
vote, lui dit-il, s'appelle dans le pays la Cave du Moine. Les uns
pensent que c'tait le cellier d'une maison de religieux, lorsque,  la
place de ces dcombres, il y avait un bourg fortifi; d'autres racontent
que ce fut postrieurement la retraite d'un criminel repentant qui s'tait
fait ermite par esprit de pnitence. Quoi qu'il en soit, personne n'ose y
pntrer, et chacun prtend que l'eau dont elle s'est remplie est profonde
et mortellement vnneuse,  cause des veines de cuivre par lesquelles
elle s'est fray un passage. Mais cette eau n'est effectivement ni
profonde ni dangereuse: elle dort sur un lit de rochers, et nous allons la
traverser aisment si vous voulez encore une fois, Consuelo, vous confier
 la force de mes bras et  la saintet de mon amour pour vous.

En parlant ainsi aprs s'tre assur que personne ne les avait suivis et
ne pouvait les observer, il la prit dans ses bras pour qu'elle n'et point
 mouiller sa chaussure, et, entrant dans l'eau jusqu' mi-jambes, il se
fraya un passage  travers les arbrisseaux et les guirlandes de lierre qui
cachaient le fond de la grotte. Au bout d'un trs-court trajet, il la
dposa sur un sable sec et fin, dans un endroit compltement sombre, o
aussitt il alluma la lanterne dont il s'tait muni; et aprs quelques
dtours dans des galeries souterraines assez semblables  celles que
Consuelo avait dj parcourues avec lui, ils se trouvrent  une porte de
la cellule oppose  celle qu'elle avait franchie la premire fois.

Cette construction souterraine, lui dit Albert, a t destine dans le
principe  servir de refuge, en temps de guerre, soit aux principaux
habitants du bourg qui couvrait la colline, soit aux seigneurs du chteau
des Gants dont ce bourg tait un fief, et qui pouvaient s'y rendre
secrtement par les passages que vous connaissez. Si un ermite a occup
depuis, comme on l'assure, la Cave du Moine, il est probable qu'il a eu
connaissance de cette retraite; car la galerie que nous venons de
parcourir m'a sembl dblaye assez nouvellement, tandis que j'ai trouv
celles qui conduisent au chteau encombres, en beaucoup d'endroits, de
terres et de gravois dont j'ai eu bien de la peine  les dgager. En
outre, les vestiges que j'ai retrouvs ici, les dbris de natte, la
cruche, le crucifix, la lampe, et enfin les ossements d'un homme couch
sur le dos, les mains encore croises sur la poitrine, dans l'attitude
d'une dernire prire  l'heure du dernier sommeil, m'ont prouv qu'un
solitaire y avait achev pieusement et paisiblement son existence
mystrieuse. Nos paysans croient que l'me de l'ermite habite encore
les entrailles de la montagne. Ils disent qu'ils l'ont vue souvent errer
alentour, ou voltiger sur la cime au clair de la lune; qu'ils l'ont
entendue prier, soupirer, gmir, et mme qu'une musique trange et
incomprhensible est venue parfois, comme un souffle  peine saisissable,
expirer autour d'eux sur les ailes de la nuit. Moi-mme, Consuelo, lorsque
l'exaltation du dsespoir peuplait la nature autour de moi de fantmes et
de prodiges, j'ai cru voir le sombre pnitent prostern sous le _Hussite_;
je me suis figur entendre sa voix plaintive et ses soupirs dchirants
monter des profondeurs de l'abme. Mais depuis que j'ai dcouvert et
habit cette cellule, je ne me souviens pas d'y avoir trouv d'autre
solitaire que moi, rencontr d'autre spectre que ma propre figure, ni
entendu d'autres gmissements que ceux qui s'chappaient de ma poitrine.

Consuelo, depuis sa premire entrevue avec Albert dans ce souterrain, ne
lui avait plus jamais entendu tenir de discours insenss. Elle n'avait
donc jamais os lui rappeler les tranges paroles qu'il lui avait dites
cette nuit-l, ni les hallucinations au milieu desquelles elle l'avait
surpris. Elle s'tonna de voir en cet instant qu'il en avait absolument
perdu le souvenir; et, n'osant les lui rappeler, elle se contenta de lui
demander si la tranquillit d'une telle solitude l'avait effectivement
dlivr des agitations dont il parlait.

Je ne saurais vous le dire bien prcisment, lui rpondit-il; et,  moins
que vous ne l'exigiez, je ne veux point forcer ma mmoire  ce travail.
Je crois bien avoir t en proie auparavant a une vritable dmence.
Les efforts que je faisais pour la cacher la trahissaient davantage en
l'exasprant. Lorsque, grce  Zdenko, qui possdait par tradition le
secret de ces constructions souterraines, j'eus enfin trouv un moyen de
me soustraire  la sollicitude de mes parents et de cacher mes accs de
dsespoir, mon existence changea. Je repris une sorte d'empire sur
moi-mme; et, certain de pouvoir me drober  aux tmoins importuns,
lorsque je serais trop fortement envahi par mon mal, je vins  bout de
jouer dans ma famille le rle d'un homme tranquille et rsign  tout.

Consuelo vit bien que le pauvre Albert se faisait illusion sur quelques
points; mais elle sentit que ce n'tait pas le moment de le dissuader;
et, s'applaudissant de le voir parler de son pass avec tant de sang-froid
et de dtachement, elle se mit  examiner la cellule avec plus d'attention
qu'elle n'avait pu le faire la premire fois. Elle vit alors que l'espce
de soin et de propret qu'elle y avait remarque n'y rgnait plus du tout,
et que l'humidit des murs, le froid de l'atmosphre, et la moisissure
des livres, constataient au contraire un abandon complet.

Vous voyez que je vous ai tenu parole, lui dit Albert, qui, 
grand'peine, venait de rallumer le pole; je n'ai pas mis les pieds ici
depuis que vous m'en avez arrach par l'effet de la toute-puissance que
vous avez sur moi. Consuelo eut sur les lvres une question qu'elle
s'empressa de retenir. Elle tait sur le point de demander si l'ami
Zdenko, le serviteur fidle, le gardien jaloux, avait nglig et abandonn
aussi l'ermitage. Mais elle se souvint de la tristesse profonde qu'elle
avait rveille chez Albert toutes les fois qu'elle s'tait hasarde  lui
demander ce qu'il tait devenu, et pourquoi elle ne l'avait jamais revu
depuis sa terrible rencontre avec lui dans le  souterrain. Albert avait
toujours lud ces questions, soit en feignant de ne pas les entendre,
soit en la priant d'tre tranquille, et de ne plus rien craindre de la
part de l'_innocent_. Elle s'tait donc persuad d'abord que Zdenko avait
reu et excut fidlement l'ordre de ne jamais se prsenter devant ses
yeux. Mais lorsqu'elle avait repris ses promenades solitaires, Albert,
pour la rassurer compltement, lui avait jur, avec une mortelle pleur
sur le front, qu'elle ne rencontrerait pas Zdenko, parce qu'il tait parti
pour un long voyage. En effet, personne ne l'avait revu depuis cette
poque, et on pensait qu'il tait mort dans quelque coin, ou qu'il avait
quitt le pays.

Consuelo n'avait cru ni  cette mort, ni  ce dpart. Elle connaissait
trop l'attachement passionn de Zdenko pour regarder comme possible une
sparation absolue entre lui et Albert. Quant  sa mort, elle n'y songeait
point sans une profonde terreur qu'elle n'osait s'avouer  elle-mme,
 lorsqu'elle se souvenait du serment terrible que, dans son exaltation,
Albert avait fait de sacrifier la vie de ce malheureux au repos de celle
qu'il aimait, si cela devenait ncessaire. Mais elle chassait cet affreux
soupon, en se rappelant la douceur et l'humanit dont toute la vie
d'Albert rendait tmoignage. En outre, il avait joui d'une tranquillit
parfaite depuis plusieurs mois, et aucune dmonstration apparente de
la part de Zdenko n'avait rallum la fureur que le jeune comte avait
manifeste un instant. D'ailleurs il l'avait oubli, cet instant
douloureux que Consuelo s'efforait d'oublier aussi. Il n'avait conserv
des vnements du souterrain que le souvenir de ceux o il avait t en
possession de sa raison. Consuelo s'tait donc arrte  l'ide qu'il
avait interdit  Zdenko l'entre et l'approche du chteau, et que par
dpit ou par douleur le pauvre homme s'tait condamn  une captivit
volontaire dans l'ermitage. Elle prsumait qu'il en sortait peut-tre
seulement la nuit pour prendre l'air ou pour converser sur le
Schreckenstein avec Albert, qui sans doute veillait au moins  sa
subsistance, comme Zdenko avait si longtemps veill  la sienne. En voyant
l'tat de la cellule, Consuelo fut rduite  croire qu'il boudait son
matre en ne soignant plus sa retraite dlaisse; et comme Albert lui
avait encore affirm, en entrant dans la grotte, qu'elle n'y trouverait
aucun sujet de crainte, elle prit le moment o elle le vit occup  ouvrir
pniblement la porte rouille de ce qu'il appelait son glise, pour aller
de son ct essayer d'ouvrir celle qui conduisait  la cellule de Zdenko,
o sans doute elle trouverait des traces rcentes de sa prsence. La porte
cda ds qu'elle eut tourn la clef; mais l'obscurit qui rgnait dans
cette cave l'empcha de rien distinguer. Elle attendit qu'Albert ft pass
dans l'oratoire mystrieux qu'il voulait lui montrer et qu'il allait
prparer pour la recevoir; alors elle prit un flambeau, et revint avec
prcaution vers la chambre de Zdenko, non sans trembler un peu  l'ide de
l'y trouver en personne. Mais elle n'y trouva pas mme un souvenir de son
existence. Le lit de feuilles et de peaux de mouton avait t enlev. Le
sige grossier, les outils de travail, les sandales de feutre, tout avait
disparu; et on et dit,  voir l'humidit qui faisait briller les parois
claires par la torche, que cette vote n'avait jamais abrit le sommeil
d'un vivant.

Un sentiment de tristesse et d'pouvante s'empara d'elle  cette
dcouverte. Un sombre mystre enveloppait la destine de ce malheureux,
et Consuelo se disait avec terreur qu'elle tait peut-tre la cause d'un
vnement dplorable. Il y avait deux hommes dans Albert: l'un sage, et
l'autre fou; l'un dbonnaire, charitable et tendre; l'autre bizarre,
farouche, peut-tre violent et impitoyable dans ses dcisions. Cette sorte
d'identification trange qu'il avait autrefois rve entre lui et le
fanatique sanguinaire Jean Ziska, cet amour pour les souvenirs de la
Bohme hussite, cette passion muette et patiente, mais absolue et
profonde, qu'il nourrissait pour Consuelo, tout ce qui vint en cet instant
 l'esprit de la jeune fille lui sembla devoir confirmer les plus pnibles
soupons. Immobile et glace d'horreur, elle osait  peine regarder le sol
nu et froid de la grotte, comme si elle et craint d'y trouver des traces
de sang.

Elle tait encore plonge dans ces rflexions sinistres, lorsqu'elle
entendit Albert accorder son violon; et bientt le son admirable de
l'instrument lui chanta le psaume ancien qu'elle avait tant dsir
d'couter une seconde fois. La musique en tait originale, et Albert
l'exprimait avec un sentiment si pur et si large, qu'elle oublia toutes
ses angoisses pour approcher doucement du lieu o il se trouvait, attire
et comme charme par une puissance magntique.




LIV.


La porte de _l'glise_ tait reste ouverte; Consuelo s'arrta sur le
seuil pour examiner et le virtuose inspir et l'trange sanctuaire. Cette
prtendue glise n'tait qu'une grotte immense, taille, ou, pour mieux
dire, brise dans le roc, irrgulirement, par les mains de la nature, et
creuse en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques
torches parses plantes sur des blocs gigantesques clairaient de reflets
fantastiques les flancs verdtres du rocher, et tremblotaient devant
de sombres profondeurs, o nageaient les formes vagues des longues
stalactites, semblables  des spectres qui cherchent et fuient tour  tour
la lumire. Les normes sdiments que l'eau avait dposs autrefois sur
les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantt ils
se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se dvorent
les uns les autres, tantt ils partaient du sol et descendaient de la
vote en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler
 des dents colossales hrisses  l'entre des gueules bantes que
formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on et dit d'informes
statues, gantes reprsentations des dieux barbares de l'antiquit. Une
vgtation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des cailles de
dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes,
des massifs de jeunes cyprs plants rcemment dans le milieu de
l'enceinte sur des minences de terres rapportes qui ressemblaient  des
tombeaux, tout donnait  ce lieu un caractre sombre, grandiose, et
terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment
d'effroi succda bientt l'admiration. Elle approcha, et vit Albert
debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette
eau, quoique abondante en jaillissement, tait encaisse dans un bassin si
profond, qu'aucun bouillonnement n'tait sensible  la surface. Elle tait
unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes
aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entour ses marges n'taient pas
agites du moindre tressaillement. La source tait chaude  son point de
dpart, et les tides exhalaisons qu'elle rpandait dans la caverne y
entretenaient une atmosphre douce et moite qui favorisait la vgtation.
Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes
se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se
promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'intrieur de la
grotte, pour disparatre dans les enfoncements obscurs qui en reculaient
indfiniment les limites.

Lorsque le comte Albert, qui jusque-l n'avait fait qu'essayer les cordes
de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint  sa rencontre, et
l'aida  franchir les mandres que formait la source, et sur lesquels il
avait jet quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.

En d'autres endroits, des rochers pars  fleur d'eau offraient un passage
facile  des pas exercs. Il lui tendit la main pour l'aider, et la
souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non
du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce
guide mystrieux vers lequel une sympathie irrsistible la portait, tandis
qu'une rpulsion indfinissable l'en loignait en mme temps. Arrive au
bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de
quelques pieds, un objet peu propre  la rassurer. C'tait une sorte
de monument quadrangulaire, form d'ossements et de crnes humains,
artistement agencs comme on en voit dans les catacombes.

N'en soyez point mue, lui dit Albert, qui la sentit tressaillir. Ces
nobles restes sont ceux des martyrs de ma religion, et ils forment l'autel
devant lequel j'aime  mditer et  prier.

--Quelle est donc votre religion, Albert? dit Consuelo avec une navet
mlancolique. Sont-ce l les ossements des Hussites ou des Catholiques?
Les uns et les autres ne furent-ils pas victimes d'une fureur impie, et
martyrs d'une foi galement vive? Est-il vrai que vous ayez choisi la
croyance hussite, prfrablement  celle de vos parents, et que les
rformes postrieures  celles de Jean Huss ne vous paraissent pas assez
austres ni assez nergiques? Parlez, Albert; que dois-je croire de ce
qu'on m'a dit de vous?

--Si l'on vous a dit que je prfrais la rforme des Hussites  celle des
Luthriens, et le grand Procope au vindicatif Calvin, autant que je
prfre les exploits des Taborites  ceux des soldats de Wallenstein, on
vous a dit la vrit, Consuelo. Mais que vous importe ma croyance,  vous
qui, par intuition, pressentez la vrit, et connaissez la Divinit mieux
que moi? A Dieu ne plaise que je vous aie attire dans ce lieu pour
surcharger votre me pure et troubler votre paisible conscience des
mditations et des tourments de ma rverie! Restez comme vous tes,
Consuelo! Vous tes ne pieuse et sainte; de plus, vous tes ne pauvre
et obscure, et rien n'a tent d'altrer en vous la droiture de la raison
et la lumire de l'quit. Nous pouvons prier ensemble sans discuter,
vous qui savez tout sans avoir rien appris, et moi qui sais fort peu aprs
avoir beaucoup cherch. Dans quelque temple que vous ayez  lever la
voix, la notion du vrai Dieu sera dans votre coeur, et le sentiment de la
vraie foi embrasera votre me. Ce n'est donc pas pour vous instruire,
mais pour que la rvlation passe de vous en moi, que j'ai dsir l'union
de nos voix et de nos esprits devant cet autel, construit avec les
ossements de mes pres.

--Je ne me trompais donc pas en pensant que ces nobles restes, comme vous
les appelez, sont ceux des  Hussites prcipits par la fureur sanguinaire
des guerres civiles dans la citerne du Schreckenstein,  l'poque de
votre anctre Jean Ziska, qui en fit, dit-on, d'horribles reprsailles. On
m'a racont aussi qu'aprs avoir brl le village, il avait fait combler
le puits. Il me semble que je vois, dans l'obscurit de cette vote,
au-dessus de ma tte, un cercle de pierres tailles qui annonce que nous
sommes prcisment au-dessous de l'endroit o plusieurs fois je suis venue
m'asseoir, aprs m'tre fatigue  vous chercher en vain. Dites, comte
Albert, est-ce en effet le lieu que vous avez, m'a-t-on dit, baptis la
Pierre d'Expiation?

--Oui, c'est ici, rpondit Albert, que des supplices et des violences
atroces ont consacr l'asile de ma prire et le sanctuaire de ma douleur.
Vous voyez d'normes blocs suspendus au-dessus de nos ttes, et d'autres
parsems sur les bords de la source. La forte main des Taborites les y
lana, par l'ordre de celui qu'on appelait _le redoutable aveugle_; mais
ils ne servirent qu' repousser les eaux vers les lits souterrains
qu'elles tendaient  se frayer. La construction du puits fut rompue, et
j'en ai fait disparatre les ruines sous les cyprs que j'y ai plants; il
et fallu pouvoir engloutir ici toute une montagne pour combler cette
caverne. Les blocs qui s'entassrent dans le col de la citerne y furent
arrts par un escalier tournant, semblable  celui que vous avez eu le
courage de descendre dans le puits de mon parterre, au chteau des Gants.
Depuis, le travail d'affaissement de la montagne les a serrs et contenus
chaque jour davantage. S'il s'en chappe parfois quelque parcelle, c'est
seulement dans les fortes geles des nuits d'hiver: vous n'avez donc rien
 craindre maintenant de la chute de ces pierres.

--Ce n'est pas l ce qui me proccupe, Albert, reprit Consuelo en
reportant ses regards sur l'autel lugubre o il avait pos son
stradivarius. Je me demande pourquoi vous rendez un culte exclusif  la
mmoire et  la dpouille de ces victimes, comme s'il n'y avait pas eu des
martyrs dans l'autre parti, et comme si les crimes des uns taient plus
pardonnables que ceux des autres.

Consuelo parlait ainsi d'un ton svre et en regardant Albert avec
mfiance. Le souvenir de Zdenko lui revenait  l'esprit, et toutes ses
questions avaient trait dans sa pense  une sorte d'interrogatoire de
haute justice criminelle qu'elle lui et fait subir, si elle l'et os.

L'motion douloureuse qui s'empara tout  coup du comte lui sembla tre
l'aveu d'un remords. Il passa ses mains sur son front, puis les pressa
contre sa poitrine, comme s'il l'et sentie se dchirer. Son visage
changea d'une manire effrayante, et Consuelo craignit qu'il ne l'et
trop bien comprise.

Vous ne savez pas le mal que vous me faites! s'cria-t-il enfin en
s'appuyant sur l'ossuaire, et en courbant sa tte vers ces crnes
desschs qui semblaient le regarder du fond de leurs creux orbites. Non,
vous ne pouvez pas le savoir, Consuelo! et vos froides rflexions
rveillent en moi la mmoire des jours funestes que j'ai traverss.
Vous ne savez pas que vous parlez  un homme qui a vcu des sicles de
douleur, et qui, aprs avoir t dans la main de Dieu, l'instrument
aveugle de l'inflexible justice, a reu sa rcompense et subi son
chtiment. J'ai tant souffert, tant pleur, tant expi ma destine
farouche, tant rpar les horreurs o la fatalit m'avait entran, que je
me flattais enfin de les pouvoir oublier. Oublier! c'tait le besoin qui
dvorait ma poitrine ardente! c'tait ma prire et mon voeu de tous les
instants! c'tait le signe de mon alliance avec les hommes et de ma
rconciliation avec Dieu, que j'implorais ici depuis des annes, prostern
sur ces cadavres! Et lorsque je vous vis pour la premire fois, Consuelo,
je commenai  esprer. Et lorsque vous avez eu piti de moi, j'ai
commenc  croire que j'tais sauv. Tenez, voyez cette couronne de fleurs
fltries et dj prtes  tomber en poussire, dont j'ai entour le crne
qui surmonte l'autel. Vous ne les reconnaissez pas; mais moi, je les ai
arroses de bien des larmes amres et dlicieuses: c'est vous qui les
aviez cueillies, c'est vous qui les aviez remises pour moi au compagnon de
ma misre,  l'hte fidle de ma spulture. Eh bien, en les couvrant de
pleurs et de baisers, je me demandais avec anxit si vous pourriez
jamais avoir une affection vritable et profonde pour un criminel tel que
moi, pour un fanatique sans piti, pour un tyran sans entrailles...

--Mais quels sont donc ces crimes que vous avez commis? dit Consuelo avec
force, partage entre mille sentiments divers, et enhardie par le profond
abattement d'Albert. Si vous avez une confession  faire, faites-la ici,
faites-la maintenant, devant moi, afin que je sache si je puis vous
absoudre et vous aimer.

--M'absoudre, oui! vous le pouvez; car celui que vous connaissez, Albert
de Rudolstadt, a eu une vie aussi pure que celle d'un petit enfant. Mais
celui que vous ne connaissez pas, Jean Ziska du Calice, a t entran
par la colre du ciel dans une carrire d'iniquits!

Consuelo vit quelle imprudence elle avait commise en rveillant le feu qui
couvait sous la cendre, et en ramenant par ses questions le triste Albert
aux proccupations de sa monomanie. Ce n'tait plus le moment de les
combattre par le raisonnement: elle s'effora de le calmer par les moyens
mmes que sa dmence lui indiquait.

Il suffit, Albert, lui dit-elle. Si toute votre existence actuelle a t
consacre  la prire et au repentir, vous n'avez plus rien  expier, et
Dieu pardonne  Jean Ziska.

--Dieu ne se rvle pas directement aux humbles cratures qui le servent,
rpondit le comte en secouant la tte. Il les abaisse ou les encourage en
se servant des  unes pour le salut ou pour le chtiment des autres. Nous
sommes tous les interprtes de sa volont, quand nous cherchons 
rprimander ou  consoler nos semblables dans un esprit de charit. Vous
n'avez pas le droit, jeune fille, de prononcer sur moi les paroles de
l'absolution. Le prtre lui-mme n'a pas cette haute mission que l'orgueil
ecclsiastique lui attribue. Mais vous pouvez me communiquer la grce
divine en m'aimant. Votre amour peut me rconcilier avec le ciel, et me
donner l'oubli des jours qu'on appelle l'histoire des sicles passs...
Vous me feriez de la part du Tout-Puissant les plus sublimes promesses,
que je ne pourrais vous croire; je ne verrais en cela qu'un noble et
gnreux fanatisme. Mettez la main sur votre coeur, demandez-lui si ma
pense l'habite, si mon amour le remplit, et s'il vous rpond __oui_, ce
_oui_ sera la formule sacramentelle de mon absolution, le pacte de ma
rhabilitation, le charme qui fera descendre en moi le repos, le bonheur,
l'_oubli!_ C'est ainsi seulement que vous pourrez tre la prtresse de
mon culte, et que mon me sera dlie dans le ciel, comme celle du
catholique croit l'tre par la bouche de son confesseur. Dites que vous
m'aimez, s'cria-t-il en se tournant vers elle avec passion comme pour
l'entourer de ses bras. Mais elle recula, effraye du serment qu'il lui
demandait; et il retomba sur les ossements en exhalant un gmissement
profond, et en s'criant: Je savais bien qu'elle ne pourrait pas m'aimer,
que je ne serais jamais pardonn, que je n'_oublierais_ jamais les jours
o je ne l'ai pas connue!

--Albert, cher Albert, dit Consuelo profondment mue de la douleur qui
le dchirait, coutez-moi avec un peu de courage. Vous me reprochez de
vouloir vous leurrer par l'ide d'un miracle, et cependant vous m'en
demandez un plus grand encore. Dieu, qui voit tout, et qui apprcie nos
mrites, peut tout pardonner. Mais une crature faible et borne, comme
moi surtout, peut-elle comprendre et accepter, par le seul effort de sa
pense et de son dvouement, un amour aussi trange que le vtre? Il me
semble que c'est  vous de m'inspirer cette affection exclusive que vous
demandez, et qu'il ne dpend pas de moi de vous donner, surtout lorsque je
vous connais encore si peu. Puisque nous parlons ici cette langue mystique
de la dvotion qui m'a t un peu enseigne dans mon enfance, je vous
dirai qu'il faut tre en tat de grce pour tre relev de ses fautes.
Eh bien, l'espce d'absolution que vous demandez  mon amour, la
mritez-vous? Vous rclamez le sentiment le plus pur, le plus tendre, le
plus doux; et il me semble que votre me n'est dispose ni  la douceur,
ni  la tendresse. Vous y nourrissez les plus sombres penses, et comme
d'ternels ressentiments.

--Que voulez-vous dire, Consuelo? Je ne vous entends pas.

--Je veux dire que vous tes toujours en proie  des rves funestes,  des
ides de meurtre,  des visions sanguinaires. Vous pleurez sur des crimes
que vous croyez avoir commis il y a plusieurs sicles, et dont vous
chrissez en mme temps le souvenir; car vous les appelez glorieux et
sublimes, vous les attribuez  la volont du ciel,  la juste colre de
Dieu. Enfin, vous tes effray et orgueilleux  la fois de jouer dans
votre imagination le rle d'une espce d'ange exterminateur. En supposant
que vous ayez t vraiment, dans le pass, un homme de vengeance et de
destruction, on dirait que vous avez gard l'instinct, la tentation,
et presque le got de cette destine affreuse, puisque vous regardez
toujours au del de votre vie prsente, et que vous pleurez sur vous comme
sur un criminel condamn  l'tre encore.

--Non, grce au Pre tout-puissant des mes, qui les reprend et les
retrempe dans l'amour de son sein pour les rendre  l'activit de la vie!
s'cria Rudolstadt en levant ses bras vers le ciel; non, je n'ai conserv
aucun instinct de violence et de frocit. C'est bien assez de savoir que
j'ai t condamn  traverser, le glaive et la torche  la main, ces temps
barbares que nous appelions, dans notre langage fanatique et hardi,
_le temps du zle et de la fureur_. Mais vous ne savez point l'histoire,
sublime enfant; vous ne comprenez pas le pass; et les destines des
nations, o vous avez toujours eu sans doute une mission de paix, un rle
d'ange consolateur, sont devant vos yeux comme des nigmes. Il faut que
vous sachiez pourtant quelque chose de ces effrayantes vrits, et que
vous ayez une ide de ce que la justice de Dieu commande parfois aux
hommes infortuns.

--Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les
crmonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacr de
part ou d'autre, pour que les nations se soient gorges au nom de la
divine Eucharistie.

--Vous avez raison de l'appeler divine, rpondit Albert en s'asseyant
auprs de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'galit,
cette crmonie institue par un tre divin entre tous les hommes, pour
terniser le principe de la fraternit, ne mrite pas moins de votre
bouche,  vous qui tes l'gale des plus grandes puissances et des plus
nobles cratures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant
il est encore des tres vaniteux et insenss qui vous regarderont comme
d'une race infrieure  la leur, et qui croiront votre sang moins prcieux
que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi,
Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je
m'levais dans ma pense au-dessus de vous?

--Je vous pardonnerais un prjug que toute votre caste regarde comme
sacr, et contre lequel je n'ai jamais song  me rvolter, heureuse que
je suis d'tre ne libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les
grands.

--Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez gure; et
vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille auprs d'un homme qui
vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous tiez
proclame, par droit de naissance, impratrice de la Germanie. Oh!
laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractre et de mes
principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette cleste piti qui vous a
amene ici la premire fois. Eh bien, ma soeur chrie, reconnaissez donc
dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit
de raisonnements philosophiques), que l'galit est sainte, que c'est la
volont du pre des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher 
l'tablir entre eux. Lorsque les peuples taient fortement attachs aux
crmonies de leur culte, la communion reprsentait pour eux toute
l'galit dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres
et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse,
qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et esprer, dans l'avenir
du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohme
avait toujours voulu observer les mmes rites eucharistiques que les
aptres avaient enseigns et pratiqus. C'tait bien la communion antique
et fraternelle, le banquet de l'galit, la reprsentation du rgne de
Dieu, c'est--dire de la vie de communaut, qui devait se raliser sur la
face de la terre. Un jour, l'glise romaine qui avait rang les peuples et
les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut sparer le chrtien
du prtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clerg. Elle mit le calice
dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinit
dans des tabernacles mystrieux; et, par des interprtations absurdes, ces
prtres rigrent l'Eucharistie en un culte idoltrique, auquel les
citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils
prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et
la coupe sainte, la coupe glorieuse o l'indigent allait dsaltrer et
retremper son me, fut enferme dans des coffres de cdre et d'or, d'o
elle ne sortait plus que pour approcher des lvres du prtre. Lui seul
tait digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant
devait s'agenouiller devant lui, et lcher sa main pour manger le pain des
anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'cria tout d'une
voix: _La coupe! rendez-nous la coupe!_ La coupe aux petits, la coupe
aux enfants, aux femmes, aux pcheurs et aux alins! la coupe  tous les
pauvres,  tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de
rvolte et de ralliement de toute la Bohme. Vous savez le reste,
Consuelo; vous savez qu' cette ide premire, qui rsumait dans un
symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier
et gnreux, vinrent se rattacher, par suite de la perscution, et au
sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les
ides de libert patriotique et d'honneur national. La conqute de la
coupe entrana les plus nobles conqutes, et cra une socit nouvelle.
Et maintenant si l'histoire, interprte par des juges ignorants ou
sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumrent
seules ces guerres funestes, soyez sre que c'est un mensonge fait 
Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions
Particulires vinrent souiller les exploits de nos pres; mais c'tait le
vieil esprit de domination et d'avidit qui rongeait toujours les riches
et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause
sainte. Le peuple, barbare mais sincre, fanatique mais inspir, s'incarna
dans des sectes dont les noms potiques vous sont connus. Les Taborites,
les Orbites, les Orphelins, les Frres de l'union, c'tait l le peuple
martyr de sa croyance, rfugi sur les montagnes, observant dans sa
rigueur la loi de partage et d'galit absolue, ayant foi  la vie
ternelle de l'me dans les habitants du monde terrestre, attendant la
venue et le festin de Jsus-Christ, la rsurrection de Jean Huss, de Jean
Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient
prch et servi la libert. Cette croyance n'est point une fiction, selon
moi, Consuelo. Notre rle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose
communment, et nos devoirs s'tendent au del de la tombe. Quant 
l'attachement troit et puril qu'il plat au chapelain, et peut-tre
 mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et
les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours
d'agitation et de fivre, j'aie paru confondre le symbole avec le
principe, la figure avec l'ide, ne me mprisez pas trop, Consuelo. Au
fond de ma pense je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites
oublis, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres
figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui  des hommes
plus clairs, s'ils consentaient  ouvrir les yeux, et si le joug de
l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la libert.
On a durement et faussement interprt mes sympathies, mes gots et mes
habitudes. Las de voir la strilit et la vanit de l'intelligence des
hommes de ce sicle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant
dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces
vagabonds, tous ces enfants dshrits des biens de la terre et de
l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir  converser avec eux;
 retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle
insenss, les lueurs fugitives, mais souvent clatantes, de la logique
divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et rprouvs, les
traces profondes, quoique souilles, de la justice et de l'innocence,
sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi,
m'asseoir  la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu
charitablement que je me livrais  des pratiques d'hrsie, et mme de
sorcellerie. Que puis-je rpondre  de telles accusations? Et quand mon
esprit, frapp de lectures et de mditations sur l'histoire de mon pays,
s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au dlire, et qui en taient
peut-tre, on a eu peur de moi, comme d'un frntique, inspir par le
diable ... Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous
expliquer cette mystrieuse allgorie, cre par les prtres de toutes les
religions?

--Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassure et presque persuade, avait
oubli sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan.
A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois
jamais rvolte ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais
pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchanerait si loin de lui et
de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.

--S'il existait, il ne pourrait tre qu'une cration monstrueuse de ce
Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aim nier que de ne pas
le reconnatre pour le type et l'idal de toute perfection, de toute
science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter
le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversit? C'est
une fable qu'il faut renvoyer  l'enfance du genre humain, alors que les
flaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs
enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits crateurs et
souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux
principes presque gaux, puisque le rgne d'blis devait durer des sicles
innombrables, et ne cder qu'aprs de formidables combats dans les sphres
de l'empyre. Mais pourquoi, aprs la prdication de Jsus et la lumire
pure de l'vangile, les prtres osrent-ils ressusciter et sanctionner
dans l'esprit des peuples cette croyance grossire de leurs antiques
aeux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interprtation de la
doctrine apostolique, la notion du bien et du mal tait reste obscure
et inacheve dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacr le
principe de division absolue dans les droits et dans les destines de
l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du
temporel. L'asctisme chrtien exaltait l'me, et fltrissait le corps.
Peu  peu, le fanatisme ayant pouss  l'excs cette rprobation de la vie
matrielle, et la socit ayant gard, malgr la doctrine de Jsus, le
rgime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre
et de rgner par l'intelligence, tandis que le grand nombre vgta dans
les tnbres de la superstition. Il arriva alors en ralit que les castes
claires et puissantes, le clerg surtout, furent l'me de la socit,
et que le peuple n'en fut que le corps. Quel tait donc, dans ce sens, le
vrai patron des tres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le
diable; car Dieu donnait la vie de l'me, et proscrivait la vie des sens,
vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers.
Une secte mystrieuse et singulire rva, entre beaucoup d'autres, de
rhabiliter la vie de la chair, et de runir dans un seul principe divin
ces deux principes arbitrairement diviss. Elle voulut sanctionner
l'amour, l'galit, la communaut de tous, les lments de bonheur.
C'tait une ide juste et sainte. Quels en furent les abus et les excs,
il n'importe. Elle chercha donc  relever de son abjection le prtendu
principe du mal, et  le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien.
Satan fut absous et rintgr par ces philosophes dans le choeur des
esprits clestes; et par de potiques interprtations, ils affectrent de
regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des
usurpateurs de gloire et de puissance. C'tait bien vraiment la figure
des pontifes et des princes de l'glise, de ceux qui avaient refoul dans
les fictions de l'enfer la religion de l'galit et le principe du bonheur
pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des
abmes o il rugissait enchan, comme le divin Promthe, depuis tant de
sicles. Ses librateurs n'osrent l'invoquer hautement; mais dans des
formules mystrieuses et profondes, ils exprimrent l'ide de son
apothose et de son rgne futur sur l'humanit, trop longtemps dtrne,
avilie et calomnie comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces
explications. Pardonnez-les-moi, chre Consuelo. On m'a reprsent  vous
comme l'antechrist et l'adorateur du dmon; je voulais me justifier, et me
montrer  vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.

--Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux
sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un
pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de
la formule des Lollards.

--Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert.

Et il continua de lui expliquer le sens lev de ces grandes vrits dites
hrtiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les
accusations et les arrts de leur mauvaise foi. Il s'anima peu  peu en
rvlant les tudes, les contemplations et les rveries austres qui
l'avaient lui-mme conduit  l'asctisme et  la superstition, dans
des temps qu'il croyait plus loigns qu'ils ne l'taient en effet. En
s'efforant de rendre cette confession claire et nave, il arriva 
une lucidit d'esprit extraordinaire, parla de lui-mme avec autant de
sincrit et de jugement que s'il se ft agi d'un autre, et condamna les
misres et les dfaillances de sa propre raison comme s'il et t depuis
longtemps guri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de
sagesse, qu' part la notion du temps, qui semblait inapprciable pour
lui dans le dtail de sa vie prsente (puisqu'il en vint  se blmer de
s'tre cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres
personnages du pass, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il
tait retomb dans cette aberration), il tait impossible  Consuelo de ne
pas reconnatre en lui un homme suprieur, clair de connaissances
plus tendues et d'ides plus gnreuses, et plus justes par consquent,
qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontrs.

--Peu  peu l'attention et l'intrt avec lesquels elle l'coutait, la
vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille,
prompte  comprendre, patiente  suivre toute tude, et puissante pour
s'assimiler tout lment de connaissance leve, animrent Rudolstadt
d'une conviction toujours plus profonde, et son loquence devint
saisissante. Consuelo, aprs quelques questions et quelques objections
auxquelles il sut rpondre heureusement, ne songea plus tant  satisfaire
sa curiosit naturelle pour les ides, qu' jouir de l'espce d'enivrement
d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait mue
dans la journe, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait
devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu
pittoresque o elle se trouvait, avec ses cyprs, ses rochers terribles,
et son autel lugubre, lui parut,  la lueur mouvante des torches, une
sorte d'Elyse magique o se promenaient d'augustes et solennelles
apparitions. Elle tomba, quoique bien veille, dans une espce de
somnolence de ces facults d'examen qu'elle avait tenues un peu trop
tendues pour son organisation potique. N'entendant plus ce que lui disait
Albert, mais plonge dans une extase dlicieuse, elle s'attendrit  l'ide
de ce Satan qu'il lui avait montr comme une grande ide mconnue, et que
son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure ple et
douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penche vers elle la
fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout 
coup elle s'aperut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa
main, qu'il n'tait plus assis  ses cts, mais qu'il tait debout  deux
pas d'elle, auprs de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'trange
musique dont elle avait t dj surprise et charme.




LV.


Albert fit chanter d'abord  son instrument plusieurs de ces cantiques
anciens dont les auteurs sont ou inconnus chez nous, ou peut-tre oublis
dsormais en Bohme, mais dont Zdenko avait gard la prcieuse tradition,
et dont le comte avait retrouv la lettre  force d'tudes et de
mditation. Il s'tait tellement nourri l'esprit de ces compositions,
barbares au premier abord, mais profondment touchantes et vraiment belles
pour un got srieux et clair, qu'il se les tait assimiles au point de
pouvoir improviser longtemps sur l'ide de ces motifs, y mler ses propres
ides, reprendre et dvelopper le sentiment primitif de la composition,
et s'abandonner  son inspiration personnelle, sans que le caractre
original, austre et frappant, de ces chants antiques ft altr par son
interprtation ingnieuse et savante. Consuelo s'tait promis d'couter et
de retenir ces prcieux chantillons de l'ardent gnie populaire de la
vieille Bohme. Mais tout esprit d'examen lui devint bientt impossible,
tant  cause de la disposition rveuse o elle se trouvait, qu' cause du
vague rpandu dans cette musique trangre  son oreille.

Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est
point le produit de la science et de la rflexion, mais celui d'une
inspiration qui chappe  la rigueur des rgles et des conventions. C'est
la musique populaire: c'est celle des paysans particulirement. Que de
belles posies naissent, vivent, et meurent chez eux, sans avoir jamais eu
les honneurs d'une notation correcte, et sans avoir daign se renfermer
dans la version absolue d'un thme arrt! L'artiste inconnu qui improvise
sa rustique ballade en gardant ses troupeaux, ou en poussant le soc de sa
charrue (et il en est encore, mme dans les contres qui paraissent les
moins potiques), s'astreindra difficilement  retenir et  fixer ses
fugitives ides. Il communique cette ballade aux autres musiciens,
enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent de hameau en
hameau, de chaumire en chaumire, chacun la modifiant au gr de son gnie
individuel. C'est pour cela que ces chansons et ces romances pastorales,
si piquantes de navet ou si profondes de sentiment, se perdent pour la
plupart, et n'ont gure jamais plus d'un sicle d'existence dans la
mmoire des paysans. Les musiciens forms aux rgles de l'art ne
s'occupent point assez de les recueillir. La plupart les ddaignent, faute
d'une intelligence assez pure et d'un sentiment assez lev pour les
comprendre; d'autres se rebutent de la difficult qu'ils rencontrent
aussitt qu'ils veulent trouver cette vritable et primitive version, qui
n'existe dj peut-tre plus pour l'auteur lui-mme; et qui certainement
n'a jamais t reconnue comme un type dtermin et invariable par ses
nombreux interprtes. Les uns l'ont altre par ignorance; les autres
l'ont dveloppe, orne, ou embellie par l'effet de leur supriorit,
parce que l'enseignement de l'art ne leur a point appris  en refouler les
instincts. Ils ne savent point eux-mmes qu'ils ont transform l'oeuvre
primitive, et leurs nafs auditeurs ne s'en aperoivent pas davantage.
Le paysan n'examine ni ne compare. Quand le ciel l'a fait musicien, il
chante  la manire des oiseaux, du rossignol surtout dont l'improvisation
est continuelle, quoique les lments de son chant vari  l'infini soient
toujours les mmes. D'ailleurs le gnie du peuple est d'une fcondit sans
limite[1]. Il n'a pas besoin d'enregistrer ses productions; il produit
sans se reposer, comme la terre qu'il cultive; il cre  toute heure,
comme la nature qui l'inspire.

[Note 1: Si vous coutez attentivement les joueurs de cornemuse qui font
le mtier de mntriers dans nos campagnes du centre de la France, vous
verrez qu'ils ne savent pas moins de deux on trois cents compositions
du mme genre et du mme caractre, mais qui ne sont jamais empruntes
les unes aux autres; et vous vous assurerez qu'en moins de trois ans, ce
rpertoire immense est entirement renouvel. J'ai eu dernirement avec un
de ces mnestrels ambulants la conversation suivante:

Vous avez appris un peu de musique?--Certainement j'ai appris  jouer de
la cornemuse  gros bourdon, et de la musette  clefs.---O avez-vous pris
des leons?--En Bourbonnais, dans les bois.--Quel tait votre matre?---Un
homme des bois.--Vous connaissez donc les notes?--Je crois bien!--En quel
ton jouez-vous l?--En quel ton? Qu'est-ce que cela veut dire?--N'est-ce
pas en _r_ que vous jouez?--Je ne connais pas le _r_.--Comment donc
s'appellent vos notes?--Elles s'appellent des notes; elles n'ont pas de
noms particuliers.--Comment retenez-vous tant d'airs diffrents?--On
coute!--Qui est-ce qui compose tous ces airs?--Beaucoup de personnes, des
fameux musiciens dans les bois.--Ils en font donc beaucoup?--Ils en font
toujours; ils ne s'arrtent jamais.--Ils ne font rien autre chose?--Ils
coupent le bois.--Ils sont bcherons?--Presque tous bcherons. On dit chez
nous que la musique pousse dans les bois. C'est toujours l qu'on la
trouve.--Et c'est l que vous allez la chercher?--Tous les ans. Les
petits musiciens n'y vont pas. Ils coutent ce qui vient par les chemins,
et ils le redisent comme ils peuvent. Mais pour prendre l'_accent_
vritable, il faut aller couter les bcherons du Bourbonnais.--Et comment
cela leur vient-il?--En se promenant dans les bois, en rentrant le soir 
la maison, en se reposant le dimanche.--Et vous, composez-vous?--Un peu,
mais gure, et a ne vaut pas grand'chose. Il faut tre n dans les bois,
et je suis de la plaine. Il n'y a personne qui me vaille pour l'_accent_;
mais pour inventer, nous n'y entendons rien, et nous faisons mieux de ne
pas nous en mler.

Je voulus lui faire dire ce qu'il entendait par l'_accent_. Il n'en put
venir  bout, peut-tre parce qu'il le comprenait trop bien et me jugeait
indigne de le comprendre. Il tait jeune, srieux, noir comme un pifferaro
de la Calabre, allait de fte en fte, jouant tout le jour, et ne dormant
pas depuis trois nuits, parce qu'il lui fallait faire six ou huit lieues
avant le lever du soleil pour se transporter d'un village  l'autre. Il ne
s'en portait que mieux, buvait des brocs de vin  tourdir un boeuf, et ne
se plaignait pas, comme le sonneur de trompe de Walter Scott, d'avoir
_perdu son vent_. Plus il buvait, plus il tait grave et fier. Il jouait
fort bien, et avait grandement raison d'tre vain de son accent. Nous
observmes que son jeu tait une modification perptuelle de chaque thme.
Il fut impossible d'crire un seul de ces thmes sans prendre note pour
chacun d'une cinquantaine de versions diffrentes. C'tait l son mrite
probablement et son art. Ses rponses  mes questions m'ont fait
retrouver, je crois, l'tymologie du nom de _bourre_ qu'on donne aux
danses de ce pays. _bourre_ est le synonyme de fagot, et les bcherons du
Bourbonnais ont donn ce nom  leurs compositions musicales, comme matre
Adam donna celui de _chevilles_  ses posies.]

Consuelo avait dans le coeur tout ce qu'il faut y avoir de candeur, de
posie et de sensibilit, pour comprendre la musique populaire et pour
l'aimer passionnment. En cela elle tait grande artiste, et les thories
savantes qu'elle avait approfondies n'avaient rien t  son gnie de
cette fracheur et de cette suavit qui est le trsor de l'inspiration et
la jeunesse de l'me. Elle avait dit quelquefois  Anzoleto, en cachette
du Porpora, qu'elle aimait mieux certaines barcarolles des pcheurs de
l'Adriatique que toute la science de _Padre Martini_ et de _maestro
Durante_. Les bolros et les cantiques de sa mre taient pour elle une
source de vie potique, o elle ne se lassait pas de puiser tout au fond
de ses souvenirs chris. Quelle impression devait donc produire sur elle
le gnie musical de la Bohme, l'inspiration de ce peuple pasteur,
guerrier, fanatique, grave et doux au milieu des plus puissants lments
de force et d'activit! C'taient l des caractres frappants et tout 
fait neufs pour elle. Albert disait cette musique avec une rare
intelligence de l'esprit national et du sentiment nergique et pieux qui
l'avait fait natre. Il y joignait, en improvisant, la profonde mlancolie
et le regret dchirant que l'esclavage, avait imprim  son caractre
personnel et  celui de son peuple; et ce mlange de tristesse et de
bravoure, d'exaltation et d'abattement, ces hymnes de reconnaissance unis
 des cris de dtresse, taient l'expression la plus complte et la plus
profonde, et de la pauvre Bohme, et du pauvre Albert.

On a dit avec raison que le but de la musique, c'tait l'motion. Aucun
autre art ne rveillera d'une manire aussi sublime le sentiment humain
dans les entrailles de l'homme; aucun autre art ne peindra aux yeux de
l'me, et les splendeurs de la nature, et les dlices de la contemplation,
et le caractre des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les
langueurs de leurs souffrances. Le regret, l'espoir, la terreur, le
recueillement, la consternation, l'enthousiasme, la foi, le doute, la
gloire, le calme, tout cela et plus encore, la musique nous le donne et
nous le reprend, au gr de son gnie et selon toute la porte du ntre.
Elle cre mme l'aspect des choses, et, sans tomber dans les purilits
des effets de sonorit, ni dans l'troite imitation des bruits rels, elle
nous fait voir,  travers un voile vaporeux qui les agrandit et les
divinise, les objets extrieurs o elle transporte notre imagination.
Certains cantiques feront apparatre devant nous les fantmes gigantesques
des antiques cathdrales, en mme temps qu'ils nous feront pntrer dans
la pense des peuples qui les ont bties et qui s'y sont prosterns pour
chanter leurs hymnes religieux. Pour qui saurait exprimer puissamment et
navement la musique des peuples divers, et pour qui saurait l'couter
comme il convient, il ne serait pas ncessaire de faire le tour du monde,
de voir les diffrentes nations, d'entrer dans leurs monuments, de lire
leurs livres, et de parcourir leurs steppes, leurs montagnes, leurs
jardins, ou leurs dserts. Un chant juif bien rendu nous fait pntrer
dans la synagogue; toute l'Ecosse est dans un vritable air cossais,
comme toute l'Espagne est dans un vritable air espagnol. J'ai t souvent
ainsi en Pologne, en Allemagne,  Naples, en Irlande, dans l'Inde, et je
connais mieux ces hommes et ces contres que si je les avais examins
durant des annes! Il ne fallait qu'un instant pour m'y transporter et m'y
faire vivre de toute la vie qui les anime. C'tait l'essence de cette
vie que je m'assimilais sous le prestige de la musique.

Peu  peu Consuelo cessa d'couter et mme d'entendre le violon d'Albert.
Toute son me tait attentive; et ses sens, ferms aux perceptions
directes, s'veillaient dans un autre monde, pour guider son esprit 
travers des espaces inconnus habits par de nouveaux tres. Elle voyait,
dans un chaos trange,  la fois horrible et magnifique, s'agiter les
spectres des vieux hros de la Bohme; elle entendait le glas funbre de
la cloche des couvents, tandis que les redoutables Taborites descendaient
du sommet de leurs monts fortifis, maigres, demi-nus, sanglants et
farouches. Puis elle voyait les anges de la mort se rassembler sur les
nuages, le calice et le glaive  la main. Suspendus en troupe serre sur
la tte des pontifes prvaricateurs, elle les voyait verser sur la terre
maudite la coupe de la colre divine. Elle croyait entendre le choc de
leurs ailes pesantes, et le sang du Christ tomber en larges gouttes
derrire eux pour teindre l'embrasement allum par leur fureur. Tantt
c'tait une nuit d'pouvante et de tnbres, o elle entendait gmir et
rler les cadavres abandonns sur les champs de bataille. Tantt c'tait
un jour ardent dont elle osait soutenir l'clat, et o elle voyait passer
comme la foudre le redoutable aveugle sur son char, avec son casque rond,
sa cuirasse rouille, et le bandeau ensanglant qui lui couvrait les yeux.
Les temples s'ouvraient d'eux-mmes  son approche; les moines fuyaient
dans le sein de la terre, emportant et cachant leurs reliques et leurs
trsors dans les pans de leurs robes. Alors les vainqueurs apportaient des
vieillards extnus, mendiants, couverts de plaies comme Lazare; des fous
accouraient en chantant et en riant comme Zdenko; les bourreaux souills
d'un sang livide, les petits enfants aux mains pures, aux fronts
angliques, les femmes guerrires portant des faisceaux de piques et des
torches de rsine, tous s'asseyaient autour d'une table; et un ange,
radieux et beau comme ceux qu'Albert Durer a placs dans ses compositions
apocalyptiques, venait offrir  leurs lvres avides la coupe de bois, le
calice du pardon, de la rhabilitation, et de la sainte galit.

Cet ange reparaissait dans toutes les visions qui passrent en cet instant
devant les yeux de Consuelo. En le regardant bien, elle reconnut Satan, le
plus beau des immortels aprs Dieu, le plus triste aprs Jsus, le plus
fier parmi les plus fiers. Il tranait aprs lui les chanes qu'il avait
brises; et ses ailes fauves, dpouilles et pendantes, portaient les
traces de la violence et de la captivit. Il souriait douloureusement aux
hommes souills de crimes, et pressait les petits enfants sur son sein.

Tout  coup il sembla  Consuelo que le violon d'Albert parlait, et qu'il
disait par la bouche de Satan: Non, le Christ mon frre ne vous a pas
aims plus que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et
qu'au lieu de m'appeler l'ennemi du genre humain, vous retrouviez en moi
l'ami qui vous a soutenus dans la lutte. Je ne suis pas le dmon, je suis
l'archange de la rvolte lgitime et le patron des grandes luttes. Comme
le Christ, je suis le Dieu du pauvre, du faible et de l'opprim. Quand il
vous promettait le rgne de Dieu sur la terre, quand il vous annonait son
retour parmi vous, il voulait dire qu'aprs avoir subi la perscution,
vous seriez rcompenss, en conqurant avec lui et avec moi la libert et
le bonheur. C'est ensemble que nous devions revenir, et c'est ensemble que
nous revenons, tellement unis l'un  l'autre que nous ne faisons plus
qu'un. C'est lui, le divin principe, le Dieu de l'esprit, qui est descendu
dans les tnbres o l'ignorance m'avait jet, et o je subissais, dans
les flammes du dsir et de l'indignation, les mmes tourments que lui ont
fait endurer sur sa croix les scribes et les pharisiens de tous les temps.
Me voici pour jamais avec vos enfants; car il a rompu mes chanes, il a
teint mon bcher, il m'a rconcili avec Dieu et avec vous. Et dsormais
la ruse et la peur ne seront plus la loi et le partage du faible, mais la
fiert et la volont. C'est lui, Jsus, qui est le misricordieux, le
doux, le tendre, et le juste: moi, je suis le juste aussi; mais je suis
le fort, le belliqueux, le svre, et le persvrant. O peuple! ne
reconnais-tu pas celui qui t'a parl dans le secret de ton coeur, depuis
que tu existes, et qui, dans toutes tes dtresses, t'a soulag en te
disant: Cherche le bonheur, n'y renonce pas! Le bonheur t'est d,
exige-le, et tu l'auras! Ne vois-tu pas sur mon front toutes tes
souffrances, et sur mes membres meurtris la cicatrice des fers que tu as
ports? Bois le calice que je t'apporte, tu y trouveras mes larmes mles
 celles du Christ et aux tiennes; tu les sentiras aussi brlantes, et tu
les boiras aussi salutaires!

Cette hallucination remplit de douleur et de piti le coeur de Consuelo.
Elle croyait voir et entendre l'ange dchu pleurer et gmir auprs d'elle.
Elle le voyait grand, ple, et beau, avec ses longs cheveux en dsordre
sur son front foudroy, mais toujours fier et lev vers le ciel. Elle
l'admirait en frissonnant encore par habitude de le craindre, et pourtant
elle l'aimait de cet amour fraternel et pieux qu'inspire la vue des
puissantes infortunes. Il lui semblait qu'au milieu de la communion des
frres bohmes, c'tait  elle qu'il s'adressait; qu'il lui reprochait
doucement sa mfiance et sa peur, et qu'il l'attirait vers lui par un
regard magntique auquel il lui tait impossible de rsister. Fascine,
hors d'elle-mme, elle se leva, et s'lana vers lui les bras ouverts, en
flchissant les genoux. Albert laissa chapper son violon, qui rendit un
son plaintif en tombant, et reut la jeune fille dans ses bras en poussant
un cri de surprise et de transport. C'tait lui que Consuelo coutait
et regardait, en rvant  l'ange rebelle; c'tait sa figure, en tout
semblable  l'image qu'elle s'en tait forme, qui l'avait attire et
subjugue; c'tait contre son coeur qu'elle venait appuyer le sien, en
disant d'une voix touffe: A toi!  toi! ange de douleur;  toi et 
Dieu pour toujours!

Mais  peine les lvres tremblantes d'Albert eurent-elles effleur les
siennes, qu'elle sentit un froid mortel et de cuisantes douleurs glacer et
embraser tour  tour sa poitrine et son cerveau. Enleve brusquement  son
illusion, elle prouva un choc si violent dans tout son tre qu'elle se
crut prs de mourir; et, s'arrachant des bras du comte, elle alla tomber
contre les ossements de l'autel, dont une partie s'croula sur elle avec
un bruit affreux. En se voyant couverte de ces dbris humains, et en
regardant Albert qu'elle venait de presser dans ses bras et de rendre
en quelque sorte matre de son me et de sa libert dans un moment
d'exaltation insense, elle prouva une terreur et une angoisse si
horribles, qu'elle cacha son visage dans ses cheveux pars en criant avec
des sanglots: Hors d'ici! loin d'ici! Au nom du ciel, de l'air, du jour!
O mon Dieu! tirez-moi de ce spulcre, et rendez-moi  la lumire du
soleil!

Albert, la voyant plir et dlirer, s'lana vers elle, et voulut la
prendre dans ses bras pour la porter hors du souterrain. Mais, dans son
pouvante, elle ne le comprit pas; et, se relevant avec force, elle se mit
 fuir vers le fond de la caverne, au hasard et sans tenir compte des
obstacles, des bras sinueux de la source qui se croisaient devant elle, et
qui, en plusieurs endroits, offraient de grands dangers.

Au nom de Dieu! criait Albert, pas par ici! arrtez-vous! La mort est
sous vos pieds! attendez-moi!

Mais ses cris augmentaient la peur de Consuelo. Elle franchit deux fois le
ruisseau en sautant avec la lgret d'une biche, et sans savoir pourtant
ce qu'elle faisait. Enfin elle heurta, dans un endroit sombre et plant de
cyprs, contre une minence du terrain, et tomba, les mains en avant, sur
une terre fine et frachement remue.

Cette secousse changea la disposition de ses nerfs. Une sorte de stupeur
succda  son pouvante. Suffoque, haletante, et ne comprenant plus rien
 ce qu'elle venait d'prouver, elle laissa le comte la rejoindre et
s'approcher d'elle. Il s'tait lanc sur ses traces, et avait eu la
prsence d'esprit de prendre  la hte, en passant, une  des torches
plantes sur les rochers, afin de pouvoir au moins l'clairer au milieu
des dtours du ruisseau, s'il ne parvenait pas  l'atteindre avant un
endroit qu'il savait profond, et vers lequel elle paraissait se diriger.
Atterr, bris par des motions si soudaines et si contraires, le pauvre
jeune homme n'osait ni lui parler, ni la relever. Elle s'tait assise sur
le monceau de terre qui l'avait fait trbucher, et n'osait pas non plus
lui adresser la parole. Confuse et les yeux baisss, elle regardait
machinalement le sol o elle se trouvait. Tout  coup elle s'aperut que
cette minence avait la forme et la dimension d'une tombe, et qu'elle
tait effectivement assise sur une fosse rcemment recouverte, que
jonchaient quelques branches de cyprs  peine fltries et des fleurs
dessches. Elle se leva prcipitamment, et, dans un nouvel accs d'effroi
qu'elle ne put matriser, elle s'cria:

O Albert! qui donc avez-vous enterr ici?

--J'y ai enterr ce que j'avais de plus cher au monde avant de vous
connatre, rpondit Albert en laissant voir la plus douloureuse motion.
Si c'est un sacrilge, comme je l'ai commis dans un jour de dlire et avec
l'intention de remplir un devoir sacr, Dieu me le pardonnera. Je vous
dirai plus tard quelle me habita le corps qui repose ici. Maintenant vous
tes trop mue, et vous avez besoin de vous retrouver au grand air. Venez,
Consuelo, sortons de ce lieu o vous m'avez fait dans un instant le plus
heureux et le plus malheureux des hommes.

--Oh! oui, s'cria-t-elle, sortons d'ici! Je ne sais quelles vapeurs
s'exhalent du sein de la terre; mais je me sens mourir, et ma raison
m'abandonne.

Ils sortirent ensemble, sans se dire un mot de plus. Albert marchait
devant, en s'arrtant et en baissant sa torche  chaque pierre, pour que
sa compagne pt la voir et l'viter. Lorsqu'il voulut ouvrir la porte de
la cellule, un souvenir en apparence loign de la disposition d'esprit o
elle se trouvait, mais qui s'y rattachait par une proccupation d'artiste,
se rveilla chez Consuelo.

Albert, dit-elle, vous avez oubli votre violon auprs de la source. Cet
admirable instrument qui m'a caus des motions inconnues jusqu' ce jour,
je ne saurais consentir  le savoir abandonn  une destruction certaine
dans cet endroit humide.

Albert fit un mouvement qui signifiait le peu de prix qu'il attachait
dsormais  tout ce qui n'tait pas Consuelo. Mais elle insista:

II m'a fait bien du mal, lui dit-elle, et pourtant....

--S'il ne vous a fait que du mal, laissez-le se dtruire, rpondit-il avec
amertume; je n'y veux plus toucher de ma vie. Ah! il me tarde qu'il soit
ananti.

--Je mentirais si je disais cela, reprit Consuelo, rendue  un sentiment
de respect pour le gnie musical du comte. L'motion a dpass mes forces,
voil tout; et le ravissement s'est chang en agonie. Allez le chercher,
mon ami; je veux moi-mme le remettre avec soin dans sa bote, en
attendant que j'aie le courage de l'en tirer pour le replacer dans vos
mains, et l'couter encore.

Consuelo fut attendrie par le regard de remerciement que lui adressa le
comte en recevant cette esprance. Il rentra dans la grotte pour lui
obir; et, reste seule quelques instants, elle se reprocha sa folle
terreur et ses soupons affreux. Elle se rappelait, en tremblant et en
rougissant, ce mouvement de fivre qui l'avait jete dans ses bras; mais
elle ne pouvait se dfendre d'admirer le respect modeste et la chaste
timidit de cet homme qui l'adorait, et qui n'osait pas profiter d'une
telle circonstance pour lui dire mme un mot de son amour. La tristesse
qu'elle voyait dans ses traits, et la langueur de sa dmarche brise,
annonaient assez qu'il n'avait conu aucune esprance audacieuse, ni pour
le prsent, ni pour l'avenir. Elle lui sut gr d'une si grande dlicatesse
de coeur, et se promit d'adoucir par de plus douces paroles l'espce
d'adieux qu'ils allaient se faire en quittant le souterrain.

Mais le souvenir de Zdenko, comme une ombre vengeresse, devait la suivre
jusqu'au bout, et accuser Albert en dpit d'elle-mme. En s'approchant de
la porte, ses yeux tombrent sur une inscription en bohmien, dont,
except un seul elle comprit aisment tous les mots, puisqu'elle les
savait par coeur. Une main, qui ne pouvait tre que celle de Zdenko, avait
trac  la craie sur la porte noire et profonde: _Que celui  qui on a
fait tort te ..._ Le dernier mot tait inintelligible pour Consuelo; et
cette circonstance lui causa une vive inquitude. Albert revint, serra son
violon, sans qu'elle et le courage ni mme la pense de l'aider, comme
elle le lui avait promis. Elle retrouvait toute l'impatience qu'elle avait
prouve de sortir du souterrain. Lorsqu'il tourna la clef avec effort
dans la serrure rouille, elle ne put s'empcher de mettre le doigt sur le
mot mystrieux, en regardant son hte d'un air d'interrogation.

Cela signifie, rpondit Albert avec une sorte de calme, que l'ange
mconnu, l'ami du malheureux, celui dont nous parlions tout  l'heure,
Consuelo....

--Oui, Satan; je sais cela; et le reste?

--Que Satan, dis-je, te pardonne!

--Et quoi pardonner? reprit-elle en plissant.

--Si la douleur doit se faire pardonner, rpondit le comte avec une
srnit mlancolique, j'ai une longue prire  faire.

Ils entrrent dans la galerie, et ne rompirent plus le silence jusqu' la
Cave du Moine. Mais lorsque la clart du jour extrieur vint,  travers le
feuillage, tomber en reflets bleutres sur le visage du comte, Consuelo
vit que deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient lentement sur ses
joues. Elle en fut affecte; et cependant, lorsqu'il s'approcha d'un air
craintif pour la transporter jusqu' la sortie, elle prfra mouiller ses
pieds dans cette eau saumtre que de lui permettre de la soulever dans ses
bras. Elle prit pour prtexte l'tat de fatigue et d'abattement o elle le
voyait, et hasardait dj sa chaussure dlicate dans la vase, lorsque
Albert lui dit en teignant son flambeau:

Adieu donc, Consuelo! je vois  votre aversion pour moi que je dois
rentrer dans la nuit ternelle, et, comme un spectre voqu par vous un
instant, retourner  ma tombe aprs n'avoir russi qu' vous faire peur.

--Non! votre vie m'appartient! s'cria Consuelo en se retournant et en
l'arrtant; vous m'avez fait le serment de ne plus rentrer sans moi dans
cette caverne, et vous n'avez pas le droit de le reprendre.

--Et pourquoi voulez-vous imposer le fardeau de la vie humaine au fantme
d'un homme? Le solitaire n'est que l'ombre d'un mortel, et celui qui n'est
point aim est seul partout et avec tous.

--Albert, Albert! vous me dchirez le coeur. Venez, portez-moi dehors.
Il me semble qu' la pleine lumire du jour, je verrai enfin clair dans ma
propre destine.




LVI.


Albert obit; et quand ils commencrent  descendre de la base du
Schreckenstein vers les vallons infrieurs, Consuelo sentit, en effet,
ses agitations se calmer.

Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, lui dit-elle en s'appuyant
doucement sur son bras pour marcher; il est bien certain pour moi
maintenant que j'ai eu tout  l'heure un accs de folie dans la grotte.

--Pourquoi vous le rappeler, Consuelo? Je ne vous en aurais jamais parl,
moi; je sais bien que vous voudriez l'effacer de votre souvenir.
Il faudra aussi que je parvienne  l'oublier!

--Mon ami, je ne veux pas l'oublier, mais vous en demander pardon. Si
je vous racontais la vision trange que j'ai eue en coutant vos airs
bohmiens, vous verriez que j'tais hors de sens quand je vous ai caus
une telle surprise et une telle frayeur. Vous ne pouvez pas croire que
j'aie voulu me jouer de votre raison et de votre repos....  Mon Dieu! Le
ciel m'est tmoin que je donnerais encore maintenant ma vie pour vous.

--Je sais que vous ne tenez point  la vie, Consuelo! Et moi je sens que
j'y tiendrais avec tant d'pret, si....

--Achevez donc!

--Si j'tais aim comme j'aime!

--Albert, je vous aime autant qu'il m'est permis de le faire. Je vous
aimerais sans doute comme vous mritez de l'tre, si ...

--Achevez  votre tour!

--Si des obstacles insurmontables ne m'en faisaient pas un crime.

--Et quels sont donc ces obstacles? Je les cherche en vain autour de vous;
je ne les trouve qu'au fond de votre coeur, que dans vos souvenirs sans
doute!

--Ne parlons pas de mes souvenirs; ils sont odieux, et j'aimerais mieux
mourir tout de suite que de recommencer le pass. Mais votre rang dans le
monde, votre fortune, l'opposition et l'indignation de vos parents, o
voudriez-vous que je prisse le courage d'accepter tout cela? Je ne possde
rien au monde que ma fiert et mon dsintressement; que me resterait-il
si j'en faisais le sacrifice?

--Il te resterait mon amour et le tien, si tu m'aimais; Je sens que
cela n'est point, et je ne te demanderai qu'un peu de piti. Comment
pourrais-tu tre humilie de me faire l'aumne de quelque bonheur? Lequel
de nous serait donc prostern devant l'autre? En quoi ma fortune te
dgraderait-elle? Ne pourrions-nous pas la jeter bien vite aux pauvres,
si elle te pesait autant qu' moi? Crois-tu que je n'aie pas pris ds
longtemps la ferme rsolution de l'employer comme il convient  mes
croyances et  mes gots, c'est--dire de m'en dbarrasser, quand la perte
de mon pre viendra ajouter la douleur de l'hritage  la douleur de la
sparation! Eh bien, as-tu peur d'tre riche? j'ai fait voeu de pauvret.
Crains-tu d'tre illustre par mon nom? c'est un faux nom, et le vritable
est un nom proscrit. Je ne le reprendrai pas, ce serait faire injure  la
mmoire de mon pre; mais, dans l'obscurit o je me plongerai, nul n'en
sera bloui, je te jure, et tu ne pourras pas me le reprocher. Enfin,
quant  l'opposition de mes parents ... Oh! s'il n'y avait que cet
obstacle! dis-moi donc qu'il n'y en a pas d'autre, et tu verras!

--C'est le plus grand de tous, le seul que tout mon dvouement, toute ma
reconnaissance pour vous ne saurait lever.

--Tu mens, Consuelo! Ose jurer que tu ne mens pas! Ce n'est pas l le seul
obstacle.

Consuelo hsita. Elle n'avait jamais menti, et cependant elle et voulu
rparer le mal qu'elle avait fait  son ami,  celui qui lui avait sauv
la vie, et qui veillait sur elle depuis plusieurs mois avec la sollicitude
d'une mre tendre et intelligente. Elle s'tait flatte d'adoucir ses
refus en invoquant des obstacles qu'elle jugeait, en effet,
insurmontables. Mais les questions ritres d'Albert la troublaient,
et son propre coeur tait un ddale o elle se perdait; car elle ne
pouvait pas dire avec certitude si elle aimait ou si elle hassait cet
homme trange, vers lequel une sympathie mystrieuse et puissante l'avait
pousse, tandis qu'une crainte invincible, et quelque chose qui
ressemblait  l'aversion, la faisaient trembler  la seule ide d'un
engagement.

Il lui sembla, en cet instant, qu'elle hassait Anzoleto. Pouvait-il en
tre autrement, lorsqu'elle le comparait, avec son brutal gosme, son
ambition abjecte, ses lchets, ses perfidies,  cet Albert si gnreux,
si humain, si pur, et si grand de toutes les vertus les plus sublimes et
les plus romanesques? Le seul nuage qui pt obscurcir la conclusion du
parallle, c'tait cet attentat sur la vie de Zdenko, qu'elle ne pouvait
se dfendre de prsumer. Mais ce soupon n'tait-il pas une maladie de son
imagination, un cauchemar qu'un instant d'explication pouvait dissiper?
Elle rsolut de l'essayer; et, feignant d'tre distraite et de n'avoir pas
entendu la dernire question d'Albert:

Mon Dieu! dit-elle en s'arrtant pour regarder un paysan qui passait 
quelque distance, j'ai cru voir Zdenko.

Albert tressaillit, laissa tomber le bras de Consuelo qu'il tenait sous le
sien, et fit quelques pas en avant. Puis il s'arrta, et revint vers elle
en disant:

Quelle erreur est la vtre, Consuelo! cet homme-ci n'a pas le moindre
trait de ... 

Il ne put se rsoudre  prononcer le nom de Zdenko; sa physionomie tait
bouleverse.

Vous l'avez cru cependant vous-mme un instant, dit Consuelo, qui
l'examinait avec attention.

--J'ai la vue fort basse, et j'aurais d me rappeler que cette rencontre
tait impossible.

--Impossible! Zdenko est donc bien loin d'ici?

--Assez loin pour que vous n'ayez plus rien  redouter de sa folie.

--Ne sauriez-vous me dire d'o lui tait venue cette haine subite contre
moi, aprs les tmoignages de sympathie qu'il m'avait donns?

--Je vous l'ai dit, d'un rve qu'il fit la veille de votre descente
dans le souterrain. Il vous vit en songe me suivre  l'autel, o vous
consentiez  me donner votre foi; et l vous vous mtes  chanter nos
vieux hymnes bohmiens d'une voix clatante qui fit trembler toute
l'glise. Et pendant que vous chantiez, il me voyait plir et m'enfoncer
dans le pav de l'glise, jusqu' ce que je me trouvasse enseveli et
couch mort dans le spulcre de mes aeux. Alors il vous vit jeter  la
hte votre couronne de marie, pousser du pied une dalle qui me couvrit
 l'instant, et danser sur cette pierre funbre en chantant des choses
incomprhensibles dans une langue inconnue, et avec tous les signes de la
joie la plus effrne et la plus cruelle. Plein de fureur, il se jeta sur
vous; mais vous vous tiez dj envole en fume, et il s'veilla baign
de sueur et transport de colre. Il m'veilla moi-mme car ses cris et
ses imprcations faisaient retentir la vote de sa cellule. J'eus beaucoup
de peine  lui faire raconter son rve, et j'en eus plus encore 
l'empcher d'y voir un sens rel de ma destine future. Je ne pouvais le
convaincre aisment; car j'tais moi-mme sous l'empire d'une exaltation
d'esprit tout  fait maladive, et je n'avais jamais tent jusqu'alors de
le dissuader lorsque je le voyais ajouter foi  ses visions et  ses
songes. Cependant j'eus lieu de croire, dans le jour qui suivit cette
nuit agite, qu'il ne s'en souvenait pas, ou qu'il n'y attachait aucune
importance; car il n'en dit plus un mot, et lorsque je le priai d'aller
vous parler de moi, il ne fit aucune rsistance ouverte. Il ne pensait
pas que vous eussiez jamais la pense ni la possibilit de venir me
chercher o j'tais, et son dlire ne se rveilla que lorsqu'il vous vit
l'entreprendre. Toutefois il ne me montra sa haine contre vous qu'au
moment o nous le rencontrmes  notre retour par les galeries
souterraines. C'est alors qu'il me dit laconiquement en bohmien que
son intention et sa rsolution taient de me dlivrer de vous (c'tait
son expression), et de vous _dtruire_ la premire fois qu'il vous
rencontrerait seule, parce que vous tiez le flau de ma vie, et que vous
aviez ma mort crite dans les yeux. Pardonnez-moi de vous rpter les
paroles de sa dmence, et comprenez maintenant pourquoi j'ai d l'loigner
de vous et de moi. N'en parlons pas davantage, je vous en supplie; ce
sujet de conversation m'est fort pnible. J'ai aim Zdenko comme un autre
moi-mme. Sa folie s'tait assimile et identifie  la mienne, au point
que nous avions spontanment les mmes penses, les mmes visions, et
jusqu'aux mmes souffrances physiques. Il tait plus naf, et partant plus
pote que moi; son humeur tait plus gale, et les fantmes que je
voyais affreux et menaants, il les voyait doux et tristes  travers
son organisation plus tendre et plus sereine que la mienne. La grande
diffrence qui existait entre nous deux, c'tait l'irrgularit de mes
accs et la continuit de son enthousiasme. Tandis que j'tais tour  tour
en proie au dlire ou spectateur froid et constern de ma misre, il
vivait constamment dans une sorte de rve o tous les objets extrieurs
venaient prendre des formes symboliques; et cette divagation tait
toujours si douce et si affectueuse, que dans mes moments lucides (les
plus douloureux pour moi  coup sr!) j'avais besoin de la dmence
paisible et ingnieuse de Zdenko pour me ranimer et me rconcilier avec
la vie.

--O mon ami, dit Consuelo, vous devriez me har, et je me hais moi-mme,
pour vous avoir priv de cet ami si prcieux et si dvou. Mais son exil
n'a-t-il pas dur assez longtemps? A cette heure, il est guri sans doute
d'un accs passager de violence....

--Il en est guri ... _probablement!_ dit Albert avec un sourire trange
et plein d'amertume.

--Eh bien, reprit Consuelo qui cherchait  repousser l'ide de la mort de
Zdenko, que ne le rappelez-vous? Je le reverrais sans crainte, je vous
assure; et  nous deux, nous lui ferions oublier ses prventions contre
moi.

--Ne parlez pas ainsi, Consuelo, dit Albert avec abattement; ce retour est
impossible dsormais. J'ai sacrifi mon meilleur ami, celui qui tait mon
compagnon, mon serviteur, mon appui, ma mre prvoyante et laborieuse,
mon enfant naf, ignorant et soumis; celui qui pourvoyait  tous mes
besoins,  tous mes innocents et tristes plaisirs; celui qui me dfendait
contre moi-mme dans mes accs de dsespoir, et qui employait la force
et la ruse pour m'empcher de quitter ma cellule, lorsqu'il me voyait
incapable de prserver ma propre dignit et ma propre vie dans le monde
des vivants et dans la socit des autres hommes. J'ai fait ce sacrifice
sans regarder derrire moi et sans avoir de remords, parce que je le
devais; parce qu'en affrontant les dangers du souterrain, en me rendant la
raison et le sentiment de mes devoirs, vous tiez plus prcieuse, plus
sacre pour moi que Zdenko lui-mme.

--Ceci est un erreur, un blasphme peut-tre, Albert! Un instant de
courage ne saurait tre compar  toute une vie de dvouement.

--Ne croyez pas qu'un amour goste et sauvage m'ait donn le conseil
d'agir comme je l'ai fait. J'aurais su touffer un tel amour dans mon
sein, et m'enfermer dans ma caverne avec Zdenko, plutt que de briser le
coeur et la vie du meilleur des hommes. Mais la voix de Dieu avait parl
clairement. J'avais rsist  l'entranement qui me matrisait; je vous
avais fuie, je voulais cesser de vous voir, tant que les rves et les
pressentiments qui me faisaient esprer en vous l'ange de mon salut ne se
seraient pas raliss. Jusqu'au dsordre apport par un songe menteur dans
l'organisation pieuse et douce de Zdenko, il partageait mon aspiration
vers vous, mes craintes, mes esprances, et mes religieux dsirs.
L'infortun, il vous mconnut le jour mme o vous vous rvliez! La
lumire cleste qui avait toujours clair les rgions mystrieuses de
son esprit s'teignit tout  coup, et Dieu le condamna en lui envoyant
l'esprit de vertige et de fureur. Je devais l'abandonner aussi; car vous
m'apparaissiez enveloppe d'un rayon de la gloire, vous descendiez vers
moi sur les ailes du prodige, et vous trouviez, pour me dessiller les
yeux, des paroles que votre intelligence calme et votre ducation
d'artiste ne vous avaient pas permis d'tudier et de prparer. La piti,
la charit, vous inspiraient, et, sous leur influence miraculeuse, vous
me disiez ce que je devais entendre pour connatre et concevoir la vie
humaine.

--Que vous ai-je donc dit de si sage et de si fort? Vraiment, Albert,
je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais Dieu mme tait dans le son de votre voix et dans
la srnit de votre regard. Auprs de vous je compris en un instant ce
que dans toute ma vie je n'eusse pas trouv seul. Je savais auparavant que
ma vie tait une expiation, un martyre; et je cherchais l'accomplissement
de ma destine dans les tnbres, dans la solitude, dans les larmes, dans
l'indignation, dans l'tude, dans l'asctisme et les macrations. Vous me
ftes pressentir une autre vie, un autre martyre, tout de patience, de
douceur, de tolrance et de dvouement. Les devoirs que vous me traciez
navement et simplement, en commenant par ceux de la famille, je les
avais oublis; et ma famille, par excs de bont, me laissait ignorer mes
crimes. Je les ai rpars, grce  vous; et ds le premier jour j'ai
connu, au calme qui se faisait en moi, que c'tait l tout ce que Dieu
exigeait de moi pour le prsent. Je sais bien que ce n'est pas tout, et
j'attends que Dieu se rvle sur la suite de mon existence. Mais j'ai
confiance maintenant, parce que j'ai trouv l'oracle que je pourrai
interroger. C'est vous, Consuelo! La Providence vous a donn pouvoir sur
moi, et je ne me rvolterai pas contre ses dcrets, en cherchant  m'y
soustraire. Je ne devais donc pas hsiter un instant entre la puissance
suprieure investie du don de me rgnrer, et la pauvre crature passive
qui jusqu'alors n'avait fait que partager mes dtresses et subir mes
orages.

--Vous parlez de Zdenko? Mais que savez-vous si Dieu ne m'avait pas
destine  le gurir, lui aussi? Vous voyez bien que j'avais dj quelque
pouvoir sur lui, puisque j'avais russi  le convaincre d'un mot, lorsque
sa main tait leve sur moi pour me tuer.

--O mon Dieu, il est vrai, j'ai manqu de foi, j'ai eu peur.
Je connaissais les serments de Zdenko. Il m'avait fait malgr moi celui
de ne vivre que pour moi, et il l'avait tenu depuis que j'existe, en mon
absence comme avant et depuis mon retour. Lorsqu'il jurait de vous
_dtruire_, je ne pensais mme pas qu'il ft possible d'arrter l'effet de
sa rsolution, et je pris le parti de l'offenser, de le bannir, de le
briser, de le _dtruire_ lui-mme.

--De le _dtruire_, mon Dieu! Que signifie ce mot dans votre bouche,
Albert? O est Zdenko?

--Vous me demandez comme Dieu  Can: Qu'as-tu fait de ton frre?

--O ciel, ciel! Vous ne l'avez pas tu, Albert!

Consuelo, en laissant chapper cette parole terrible, s'tait attache
avec nergie au bras d'Albert, et le regardait avec un effroi ml d'une
douloureuse piti. Elle recula terrifie de l'expression fire et froide
que prit ce visage ple, o la douleur semblait parfois s'tre ptrifie.

Je ne l'ai pas _tu_, rpondit-il, et pourtant je lui ai t la vie, 
coup sr. Oseriez-vous donc m'en faire un crime, vous pour qui je tuerais
peut-tre mon propre pre de la mme manire; vous pour qui je braverais
tous les remords, et briserais tous les liens les plus chers, les
existences les plus sacres? Si j'ai prfr,  la crainte de vous voir
assassiner par un fou, le regret et le repentir qui me rongent, avez-vous
assez peu de piti dans le coeur pour remettre toujours cette douleur sous
mes yeux, et pour me reprocher le plus grand sacrifice qu'il ait t en
mon pouvoir de vous faire? Ah! Vous aussi, vous avez donc des moments de
cruaut! La cruaut ne saurait s'teindre dans les entrailles de quiconque
appartient  la race humaine!

Il y avait tant de solennit dans ce reproche, le premier qu'Albert et
os faire  Consuelo, qu'elle en fut pntre de crainte, et sentit, plus
qu'il ne lui tait encore arriv de le faire, la terreur qu'il lui
inspirait. Une sorte d'humiliation, purile peut-tre, mais inhrente au
coeur de la femme, succdait au doux orgueil dont elle n'avait pu se
dfendre en coutant Albert lui peindre sa vnration passionne. Elle
se sentit abaisse, mconnue sans doute; car elle n'avait cherch 
surprendre son secret qu'avec l'intention, ou du moins avec le dsir de
rpondre  son amour s'il venait  se justifier. En mme temps, elle
voyait que dans la pense de son amant elle tait coupable; car s'il avait
tu Zdenko, la seule personne au monde qui n'et pas eu le droit de le
condamner irrvocablement, c'tait celle dont la vie avait exig le
sacrifice d'une autre vie infiniment prcieuse d'ailleurs au malheureux
Albert.

Consuelo ne put rien rpondre: elle voulut parler d'autre chose, et ses
larmes lui couprent la parole. En les voyant couler, Albert, repentant,
voulut s'humilier  son tour; mais elle le pria de ne plus jamais revenir
sur un sujet si redoutable pour son esprit, et lui promit, avec une sorte
de consternation arrire, de ne jamais prononcer un nom qui rveillait en
elle comme en lui les motions les plus affreuses. Le reste de leur trajet
fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayrent vainement un
autre entretien. Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle
entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme Abraham ou comme Brutus
aprs l'accomplissement du sacrifice ordonn par les destins farouches.
Cette tranquillit triste, mais profonde, avec un pareil poids sur
La poitrine, ressemblait  un reste de folie; et Consuelo ne pouvait
justifier son ami qu'en se rappelant qu'il tait fou. Si, dans un combat
 force ouverte contre quelque bandit, il et tu son adversaire pour la
sauver, elle n'et trouv l qu'un motif de plus de reconnaissance, et
peut-tre d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre
mystrieux, accompli sans doute dans les tnbres du souterrain; cette
tombe creuse dans le lieu de la prire, et ce farouche silence aprs une
pareille crise; ce fanatisme stoque avec lequel il avait os la conduire
dans la grotte, et s'y livrer lui-mme aux charmes de la musique, tout
cela tait horrible, et Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait
d'entrer dans son coeur. Quand donc a-t-il pu commettre ce meurtre? Se
demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli
assez profond pour me faire prsumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques
gouttes de sang sur les mains, un jour que je lui aurai tendu la mienne.
Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime jusqu'
La frocit. Et moi, qui avais tant dsir d'inspirer un amour sans
bornes! moi, qui regrettais si amrement d'avoir t faiblement aime!
Voil donc l'amour que le ciel me rservait pour compensation!

Puis elle recommenait  chercher dans quel moment Albert avait pu
accomplir son horrible sacrifice. Elle pensait que ce devait tre pendant
cette grave maladie qui l'avait rendue indiffrente  toutes les choses
extrieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et dlicats
qu'Albert lui avait prodigus, elle ne pouvait concilier les deux faces
d'un tre si dissemblable  lui-mme et  tous les autres hommes.

Perdue dans ces rveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et
d'un air proccup les fleurs qu'Albert avait l'habitude de cueillir en
chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait beaucoup.
Elle ne pensa mme pas  le quitter, pour rentrer seule au chteau et
dissimuler le long tte--tte qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert
n'y songet pas non plus, soit qu'il ne crt pas devoir feindre davantage
avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouvrent 
l'entre du chteau face  face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans
doute Albert aussi) vit pour la premire fois la colre et le ddain
enflammer les traits de cette femme, que la bont de son coeur empchait
d'tre laide ordinairement, malgr sa maigreur et sa difformit.

Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle  la
Porporina d'une voix tremblante et saccade par l'indignation. Nous tions
fort en peine du comte Albert. Son pre, qui n'a pas voulu djeuner sans
lui, dsirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez jug 
propos de lui faire oublier; et quant  vous, il y a dans le salon un
petit jeune homme qui se dit votre frre, et qui vous attend avec une
impatience peu polie.

Aprs avoir dit ces paroles tranges, la pauvre Wenceslawa, effraye de
son courage, tourna le dos brusquement, et courut  sa chambre, o elle
toussa et pleura pendant plus d'une heure.




LVII.


Ma tante est dans une singulire disposition d'esprit, dit Albert 
Consuelo en remontant avec elle l'escalier  du perron. Je vous demande
pardon pour elle, mon amie; soyez sre qu'aujourd'hui mme elle changera
de manires et de langage.

--Mon frre? dit Consuelo stupfaite de la nouvelle qu'on venait de lui
annoncer, et sans entendre ce que lui disait le jeune comte.

--Je ne savais pas que vous eussiez un frre, reprit Albert, qui avait
t plus frapp de l'aigreur de sa tante que de cet incident. Sans doute,
c'est un bonheur pour vous de le revoir, chre Consuelo, et je me
rjouis....

--Ne vous rjouissez pas, monsieur le comte, reprit Consuelo qu'un triste
pressentiment envahissait rapidement; c'est peut-tre un grand chagrin
pour moi qui se prpare, et....

Elle s'arrta tremblante; car elle tait sur le point de lui demander
conseil et protection. Mais elle craignit de se lier trop envers lui, et,
n'osant ni accueillir ni viter celui qui s'introduisait auprs d'elle 
la faveur d'un mensonge, elle sentit ses genoux plier, et s'appuya en
plissant contre la rampe,  la dernire marche du perron.

Craignez-vous quelque fcheuse nouvelle de votre famille? lui dit Albert,
dont l'inquitude commenait  s'veiller.

--Je n'ai pas de famille, rpondit Consuelo en s'efforant de reprendre
sa marche.

Elle faillit dire qu'elle n'avait pas de frre; une crainte vague l'en
empcha. Mais en traversant la salle  manger, elle entendit crier sur le
parquet du salon les bottes du voyageur, qui s'y promenait de long en
large avec impatience. Par un mouvement involontaire, elle se rapprocha du
jeune comte, et lui pressa le bras en y enlaant le sien, comme pour se
rfugier dans son amour,  l'approche des souffrances qu'elle prvoyait.

Albert, frapp de ce mouvement, sentit s'veiller en lui des apprhensions
mortelles.

N'entrez pas sans moi, lui dit-il  voix basse; je devine,  mes
pressentiments qui ne m'ont jamais tromp, que ce frre est votre ennemi
et le mien. J'ai froid, j'ai peur, comme si j'allais tre forc de har
quelqu'un!

Consuelo dgagea son bras qu'Albert serrait troitement contre sa
poitrine. Elle trembla en pensant qu'il allait peut-tre concevoir une de
ces ides singulires, une de ces implacables rsolutions dont la mort
prsume de Zdenko tait un dplorable exemple pour elle.

Quittons-nous ici, lui dit-elle en allemand (car de la pice voisine on
pouvait dj l'entendre). Je n'ai rien  craindre du moment prsent; mais
si l'avenir me menace, comptez, Albert, que j'aurai recours  vous.

Albert cda avec une mortelle rpugnance. Craignant de manquer  la
dlicatesse, il n'osait lui dsobir; mais il ne pouvait se rsoudre 
s'loigner de la salle. Consuelo, qui comprit son hsitation, referma les
deux portes du salon en y entrant, afin qu'il ne pt ni voir ni entendre
ce qui allait se passer.

Anzoleto (car c'tait lui; elle ne l'avait que trop bien devin  son
audace, et que trop bien reconnu au bruit de ses pas) s'tait prpar 
l'aborder effrontment par une embrassade fraternelle en prsence des
tmoins. Lorsqu'il la vit entrer seule, ple, mais froide et svre, il
perdit tout son courage, et vint se jeter  ses pieds en balbutiant.
Il n'eut pas besoin de feindre la joie et la tendresse. Il prouvait
violemment et rellement ces deux sentiments, en retrouvant celle qu'il
n'avait jamais cess d'aimer malgr sa trahison. Il fondit en pleurs; et,
comme elle ne voulut point lui laisser prendre ses mains, il couvrit de
baisers et de larmes le bord de son vtement. Consuelo ne s'tait pas
attendue  le retrouver ainsi. Depuis quatre mois, elle le rvait tel
qu'il s'tait montr la nuit de leur rupture, amer, ironique, mprisable
et hassable entre tous les hommes. Ce matin mme, elle l'avait vu passer
avec une dmarche insolente et un air d'insouciance presque cynique. Et
voil qu'il tait  genoux, humili, repentant, baign de larmes, comme
dans les jours orageux de leurs rconciliations passionnes; plus beau que
jamais, car son costume de voyage un peu commun, mais bien port, lui
seyait  merveille, et le hle des chemins avait donn un caractre plus
mle  ses traits admirables.

Palpitante comme la colombe que le vautour vient de saisir, elle fut
force de s'asseoir et de cacher son visage dans ses mains, pour se
drober  la fascination de son regard. Ce mouvement, qu'Anzoleto prit
pour de la honte, l'encouragea; et le retour des mauvaises penses vint
bien vite gter l'lan naf de son premier transport. Anzoleto, en fuyant
Venise et les dgots qu'il y avait prouvs en punition de ses fautes,
n'avait pas eu d'autre pense que celle de chercher fortune; mais en mme
temps il avait toujours nourri le dsir et l'esprance de retrouver sa
chre Consuelo. Un talent aussi blouissant ne pouvait, selon lui, rester
cach bien longtemps, et nulle part il n'avait nglig de prendre des
informations, en faisant causer ses hteliers, ses guides, ou les
voyageurs dont il faisait la rencontre. A Vienne, il avait retrouv des
personnes de distinction de sa nation, auxquelles il avait confess son
coup de tte et sa fuite. Elles lui avaient conseill d'aller attendre
plus loin de Venise que le comte Zustiniani et oubli ou pardonn son
escapade; et en lui promettant de s'y employer, elles lui avaient donn
des lettres de recommandation pour Prague, Dresde et Berlin. En passant
devant le chteau des Gants, Anzoleto n'avait pas song  questionner son
guide; mais, au bout d'une heure de marche rapide, s'tant ralenti pour
laisser souffler les chevaux, il avait repris la conversation en lui
demandant des dtails sur le pays et ses habitants. Naturellement le guide
lui avait parl des seigneurs de Rudolstadt, de leur manire de vivre, des
bizarreries du comte Albert, dont la folie n'tait plus un secret pour
personne, surtout depuis l'aversion que le docteur Wetzlius lui avait
voue trs-cordialement. Ce guide n'avait pas manqu d'ajouter, pour
complter la chronique scandaleuse de la province, que le comte Albert
venait de couronner toutes ses extravagances en refusant d'pouser sa
noble cousine la belle baronne Amlie de Rudolstadt, pour se coiffer d'une
aventurire, mdiocrement belle, dont tout le monde devenait amoureux
cependant lorsqu'elle chantait, parce qu'elle avait une voix
extraordinaire.

Ces deux circonstances taient trop applicables  Consuelo pour que notre
voyageur ne demandt pas le nom de l'aventurire; et en apprenant qu'elle
s'appelait Porporina, il ne douta plus de la vrit. Il rebroussa chemin
 l'instant mme; et, aprs avoir rapidement improvis le prtexte et le
titre sous lesquels il pouvait s'introduire dans ce chteau si bien gard,
il avait encore arrach quelques mdisances  son guide. Le bavardage de
cet homme lui avait fait regarder comme certain que Consuelo tait la
matresse du jeune comte, en attendant qu'elle ft sa femme; car elle
avait ensorcel, disait-on, toute la famille, et, au lieu de la chasser
comme elle le mritait, on avait pour elle dans la maison des gards et
des soins qu'on n'avait jamais eus pour la baronne Amlie.

Ces dtails stimulrent Anzoleto tout autant et peut-tre plus encore que
son vritable attachement pour Consuelo. Il avait bien soupir aprs le
retour de cette vie si douce qu'elle lui avait faite; il avait bien senti
qu'en perdant ses conseils et sa direction, il avait perdu ou compromis
pour longtemps son avenir musical; enfin il tait bien entran vers elle
par un amour  la fois goste, profond, et invincible. Mais  tout cela
vint se joindre la vaniteuse tentation de disputer Consuelo  un amant
riche et noble, de l'arracher  un mariage brillant, et de faire dire,
dans le pays et dans le monde, que cette fille si bien pourvue avait mieux
aim courir les aventures avec lui que de devenir comtesse et chtelaine.
Il s'amusait donc  faire rpter  son guide que la Porporina rgnait en
souveraine  Riesenburg, et il se complaisait dans l'esprance purile de
faire dire par ce mme homme  tous les voyageurs qui passeraient aprs
lui, qu'un beau garon tranger tait entr au galop dans le manoir
inhospitalier des Gants, qu'il n'avait fait que VENIR, VOIR et VAINCRE,
et que, peu d'heures ou peu de jours aprs, il en tait ressorti, enlevant
la perle des cantatrices  trs-haut, trs-puissant seigneur le comte de
Rudolstadt.

A cette ide, il enfonait l'peron dans le ventre de son cheval, et riait
de manire  faire croire  son guide que le plus fou des deux n'tait pas
le comte Albert.

La chanoinesse le reut avec mfiance, mais n'osa point l'conduire, dans
l'espoir qu'il allait peut-tre emmener sa prtendue soeur. Il apprit
d'elle que Consuelo tait  la promenade, et eut de l'humeur. On lui fit
servir  djeuner, et il interrogea les domestiques. Un seul comprenait
quelque peu l'italien, et n'entendit pas malice  dire qu'il avait vu la
signora sur la montagne avec le jeune comte. Anzoleto craignit de trouver
Consuelo hautaine et froide dans les premiers instants. Il se dit que si
elle n'tait encore que l'honnte fiance du fils de la maison, elle
aurait l'attitude superbe d'une personne fire de sa position; mais que
si elle tait dj sa matresse, elle devait tre moins sre de son fait,
et trembler devant un ancien ami qui pouvait venir gter ses affaires.
Innocente, sa conqute tait difficile, partant plus glorieuse; corrompue,
c'tait le contraire; et dans l'un ou l'autre cas, il y avait lieu
d'entreprendre ou d'esprer.

Anzoleto tait trop fin pour ne pas s'apercevoir de l'humeur et de
l'inquitude que cette longue promenade de la Porporina avec son neveu
inspirait  la chanoinesse. Comme il ne vit pas le comte Christian, il
put croire que le guide avait t mal inform; que la famille voyait avec
crainte et dplaisir l'amour du jeune comte pour l'aventurire, et que
celle-ci baisserait la tte devant son premier amant.

Aprs quatre mortelles heures d'attente, Anzoleto,  qui avait eu le temps
de faire bien des rflexions, et  dont les moeurs n'taient pas assez
pures pour augurer le bien en pareille circonstance, regarda comme certain
qu'un aussi long tte--tte entre Consuelo et son rival attestait une
intimit sans rserve. Il en fut plus hardi, plus dtermin  l'attendre
sans se rebuter; et aprs l'attendrissement irrsistible que lui causa son
premier aspect, il se crut certain, ds qu'il la vit se troubler et
tomber suffoque sur une chaise, de pouvoir tout oser. Sa langue se dlia
donc bien vite. Il s'accusa de tout le pass, s'humilia hypocritement,
pleura tant qu'il voulut, raconta ses remords et ses tourments, en les
peignant plus potiques que de dgotantes distractions ne lui avaient
permis de les ressentir; enfin, il implora son pardon avec toute
l'loquence d'un Vnitien et d'un comdien consomm.

D'abord mue au son de sa voix, et plus effraye de sa propre faiblesse
que de la puissance de la sduction, Consuelo, qui depuis quatre mois
avait fait, elle aussi, des rflexions, retrouva beaucoup de lucidit pour
reconnatre, dans ces protestations et dans cette loquence passionne,
tout ce qu'elle avait entendu maintes fois  Venise dans les derniers
temps de leur malheureuse union. Elle fut blesse de voir qu'il avait
rpt les mmes serments et les mmes prires, comme s'il ne se ft rien
pass depuis ces querelles o elle tait si loin encore de pressentir
l'odieuse conduite d'Anzoleto. Indigne de tant d'audace, et de si beaux
discours l o il n'et fallu que le silence de la honte et les larmes du
repentir, elle coupa court  la dclamation en se levant et en rpondant
avec froideur:

C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonn depuis longtemps, et je ne
vous en veux plus. L'indignation a fait place  la piti, et l'oubli de
vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus
rien  nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait
interrompre votre voyage pour vous rconcilier avec moi. Votre pardon
vous tait accord d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre
chemin.

--Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'cria Anzoleto
vritablement effray. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite
de me tuer. Non, jamais je ne me rsoudrai  vivre sans toi. Je ne le peux
pas, Consuelo. Je l'ai essay, et je sais que c'est inutile. L o tu n'es
pas, il n'y a rien pour moi. Ma dtestable ambition, ma misrable vanit,
auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice,
et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout;
le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si dlicieux (et o
pourrais-tu en retrouver un semblable toi mme?) est toujours devant mes
yeux; toutes les chimres dont je veux m'entourer me causent le plus
profond dgot. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise,
de notre bateau, de nos toiles, de nos chants interminables,  de tes
bonnes leons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, o j'ai dormi
seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais
pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respecte, mme durant ton
sommeil, enferm tte  tte avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai
t infme avec les autres, est-ce que je n'ai pas t un ange auprs de
toi? Et Dieu sait s'il m'en cotait! Oh! n'oublie donc pas tout cela!
Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oubli! Et moi, qui suis un ingrat, un
monstre, un lche, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y
veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais
tu ne m'as jamais aim, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore,
quoique je sois un dmon.

--Il est possible, rpondit Consuelo, frappe de l'accent de vrit qui
avait accompagn ces paroles, que vous ayez un regret sincre de ce
bonheur perdu et souill par vous. C'est une punition que vous devez
accepter, et que je ne dois pas vous empcher de subir. Le bonheur vous a
corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez,
et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon,
oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien  expier ni 
rparer.

--Ah! tu as un coeur de fer! s'cria Anzoleto, surpris et offens de
tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est
possible que mon arrive te gne, et que ma prsence te pse. Je sais fort
bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour  l'ambition du rang
et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache  toi; et si
je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutt. Je te rappellerai le pass,
et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains.
Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mre
expirante, et que tu m'as renouvels cent fois sur sa tombe et dans les
glises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout prs l'un
de l'autre, pour couter la belle musique et nous parler tout bas. Je
rappellerai humblement  toi seule, prostern devant toi, des choses que
tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur  nous deux! Je
dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne
savent rien de toi; ils ne savent mme pas que tu as t comdienne. Eh
bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert
retrouvera la raison pour te disputer  un comdien, ton ami, ton gal,
ton fianc, ton amant. Ah! ne me pousse pas au dsespoir, Consuelo!
ou bien ....

--Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit
la jeune fille indigne. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous
remercie d'avoir lev le masque. Oui, grces au ciel, je n'aurai plus ni
regret ni piti de vous. Je vois ce qu'il y a de fiel dans votre coeur,
de bassesse dans votre caractre, et de haine dans votre amour. Allez,
satisfaites votre dpit. Vous me rendrez service; mais,  moins que vous
ne soyez aussi aguerri  la calomnie que vous l'tes  l'insulte, vous ne
pourrez rien dire de moi dont j'aie  rougir.

En parlant ainsi, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et allait
sortir, lorsqu'elle se trouva en face du comte Christian. A l'aspect de ce
vnrable vieillard, qui s'avanait d'un air affable et majestueux, aprs
avoir bais la main de Consuelo, Anzoleto, qui s'tait lanc pour retenir
cette dernire de gr ou de force, recula intimid, et perdit l'audace de
son maintien.




LVIII.


Chre signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait
un meilleur accueil  monsieur votre frre. J'avais dfendu qu'on
m'interrompt, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusites;
et on m'a trop bien obi en me laissant ignorer l'arrive d'un hte qui
est pour moi, comme pour toute ma famille, le bienvenu dans cette maison.
Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant  Anzoleto, que je
vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aime
Porporina. Je vous prie donc de rester ici et d'y passer tout le temps qui
vous sera agrable. Je prsume qu'aprs une longue sparation vous avez
bien des choses  vous dire, et bien de la joie  vous trouver ensemble.
J'espre que vous ne craindrez pas d'tre indiscret, en gotant  loisir
un bonheur que je partage.

Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance  un inconnu.
Depuis longtemps sa timidit s'tait vanouie auprs de la douce Consuelo;
et, ce jour-l, son visage semblait clair d'un rayon de vie plus
brillant qu' l'ordinaire, comme ceux que le soleil panche sur l'horizon
 l'heure de son dclin. Anzoleto fut interdit devant cette sorte de
majest que la droiture et la srnit de l'me refltent sur le front
d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les
grands seigneurs; mais il les hassait et les raillait intrieurement.
Il n'avait eu que trop de sujets de les mpriser, dans le beau monde o
il avait vcu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une
dignit si bien porte et une politesse aussi cordiale que celles du
vieux chtelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se
repentit presque d'avoir escroqu par une imposture l'accueil paternel
qu'il en recevait. Il craignit surtout que Consuelo ne le dvoilt, en
dclarant au comte qu'il n'tait pas son frre. Il sentait que dans cet
instant il n'et pas t en son pouvoir de payer d'effronterie et de
chercher  se venger.

Je suis bien touche de la bont de monsieur le comte, rpondit Consuelo
aprs un instant de rflexion; mais mon frre, qui en sent tout le prix,
n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes l'appellent
 Prague, et dans ce moment il vient de prendre cong de moi....

--Cela est impossible! vous vous tes  peine vus un instant, dit le
comte.

--Il a perdu plusieurs heures  m'attendre, reprit-elle, et maintenant
ses moments sont compts. Il sait bien, ajouta-t-elle en regardant son
prtendu frre d'un air significatif, qu'il ne peut pas rester une minute
de plus ici.

Cette froide insistance rendit  Anzoleto toute la hardiesse de son
caractre et tout l'aplomb de son rle.

Qu'il en arrive ce qu'il plaira au diable ... je veux dire  Dieu!
dit-il en se reprenant; mais je ne saurais quitter ma chre soeur aussi
prcipitamment que sa raison et sa prudence l'exigent. Je ne sais aucune
affaire d'intrt qui vaille un instant de bonheur; et puisque monseigneur
le comte me le permet si gnreusement, j'accepte avec reconnaissance. Je
reste! Mes engagements avec Prague seront remplis un peu plus tard, voil
tout.

--C'est parler en jeune homme lger, repartit Consuelo offense. Il y a
des affaires o l'honneur parle plus haut que l'intrt....

--C'est parler en frre, rpliqua Anzoleto; et toi tu parles toujours en
reine, ma bonne petite soeur.

--C'est parler en bon jeune homme! ajouta le vieux comte en tendant la
main  Anzoleto. Je ne connais pas d'affaires qui ne puissent se remettre
au lendemain. Il est vrai que l'on m'a toujours reproch mon indolence;
mais moi j'ai toujours reconnu qu'on se trouvait plus mal de la
prcipitation que de la rflexion. Par exemple, ma chre Porporina,
il y a bien des jours, je pourrais dire bien des semaines, que j'ai une
prire  vous faire, et j'ai tard jusqu' prsent. Je crois que j'ai bien
fait et que le moment est venu. Pouvez-vous m'accorder aujourd'hui l'heure
d'entretien que je venais vous demander lorsque j'ai appris l'arrive de
monsieur votre frre? Il me semble que cette heureuse circonstance est
venue tout  point, et peut-tre ne sera-t-il pas de trop dans la
confrence que je vous propose.

--Je suis toujours et  toute heure aux ordres de votre seigneurie,
rpondit Consuelo. Quant  mon frre, c'est un enfant que je n'associe pas
sans examen  mes affaires personnelles....

--Je le sais bien, reprit effrontment Anzoleto; mais puisque monseigneur
le comte m'y autorise, je n'ai pas besoin d'autre permission que la sienne
pour entrer dans la confidence.

--Vous voudrez bien me laisser juge de ce qui convient  vous et  moi,
rpondit Consuelo avec hauteur. Monsieur le comte, je suis prte  vous
suivre dans votre appartement, et  vous couter avec respect.

--Vous tes bien svre avec ce bon jeune homme, qui a l'air si franc et
si enjou, dit le comte en souriant; puis, se tournant vers Anzoleto:
Ne vous impatientez pas, mon enfant, lui dit-il; votre tour viendra. Ce
que j'ai  dire  votre soeur ne peut pas vous tre cach: et bientt,
j'espre, elle me permettra de vous mettre, comme vous dites, dans la
confidence.

Anzoleto eut l'impertinence de rpondre  la gaiet expansive du vieillard
en retenant sa main dans les siennes, comme s'il et voulu s'attacher 
lui, et surprendre le secret dont l'excluait Consuelo. Il n'eut pas le
bon got de comprendre qu'il devait au moins sortir du salon, pour
pargner au comte la peine d'en sortir lui-mme. Quand il s'y trouva seul,
il frappa du pied avec colre, craignant que cette jeune fille, devenue
si matresse d'elle-mme, ne dconcertt tous ses plans et ne le fit
conduire en dpit de son habilet. Il eut envie de se glisser dans la
maison, et d'aller couter  toutes les portes. Il sortit du salon dans ce
dessein; erra dans les jardins quelques moments, puis se hasarda dans les
galeries,  feignant, lorsqu'il rencontrait quelque serviteur, d'admirer la
belle architecture du chteau. Mais,  trois reprises diffrentes, il vit
passer  quelque distance un personnage vtu de noir, et singulirement
grave, dont il ne se soucia pas beaucoup d'attirer l'attention: c'tait
Albert, qui paraissait ne pas le remarquer, et qui, cependant, ne le
perdait pas de vue. Anzoleto, en le voyant plus grand que lui de toute la
tte, et en observant la beaut srieuse de ses traits, comprit que, de
toutes faons, il n'avait pas un rival aussi mprisable qu'il l'avait
d'abord pens, dans la personne du fou de Riesenburg. Il prit donc le
parti de rentrer dans le salon, et d'essayer sa belle voix dans ce vaste
local, en promenant avec distraction ses doigts sur le clavecin.

Ma fille, dit le comte Christian  Consuelo, aprs l'avoir conduite dans
son cabinet et lui avoir avanc un grand fauteuil de velours rouge 
crpines d'or, tandis qu'il s'assit sur un pliant  ct d'elle, j'ai 
vous demander  une grce, et je ne sais pas encore de quel droit je vais
le faire avant que vous ayez compris mes intentions. Puis-je me flatter
que mes cheveux blancs, ma tendre estime pour vous, et l'amiti du noble
Porpora, votre pre adoptif, vous donneront assez de confiance en moi
pour que vous consentiez  m'ouvrir votre coeur sans rserve?

Attendrie et cependant un peu effraye de ce dbut, Consuelo porta  ses
lvres la main du vieillard, et lui rpondit avec effusion:

Oui, monsieur le comte, je vous respecte et vous aime comme si
j'avais l'honneur de vous avoir pour mon pre, et je puis rpondre sans
crainte et sans dtour  toutes vos questions, en ce qui me concerne
personnellement.

--Je ne vous demanderai rien autre chose, ma chre fille, et je vous
remercie de cette promesse. Croyez-moi incapable d'en abuser, comme je
vous crois incapable d'y manquer.

--Je le crois, monsieur le comte. Daignez parler.

--Eh bien, mon enfant, dit le vieillard avec une curiosit nave et
encourageante, comment vous nommez-vous?

--Je n'ai pas de nom, rpondit Consuelo sans hsiter; ma mre n'en portait
pas d'autre que celui de Rosmunda. Au baptme, je fus appele Marie de
Consolation: je n'ai jamais connu mon pre.

--Mais vous savez son nom?

--Nullement, monseigneur; je n'ai jamais entendu parler de lui.

--Matre Porpora vous a-t-il adopte? Vous a-t-il donn son nom par un
acte lgal?

--Non, monseigneur. Entre artistes, ces choses-l ne se font pas, et ne
sont pas ncessaires. Mon gnreux matre ne possde rien, et n'a rien 
lguer. Quant  son nom, il est fort inutile  ma position dans le monde
que je le porte en vertu d'un usage ou d'un contrat. Si je le justifie par
quelque talent, il me sera bien acquis; sinon, j'aurai reu un honneur
dont j'tais indigne.

Le comte garda le silence pendant quelques instants; puis, reprenant la
main de Consuelo:

La noble franchise avec laquelle vous me rpondez me donne encore une
plus haute ide de vous, lui dit-il. Ne pensez pas que je vous aie demand
ces dtails pour vous estimer plus ou moins, selon votre naissance et
votre condition. Je voulais savoir si vous aviez quelque rpugnance  dire
la vrit, et je vois que vous n'en avez aucune. Je vous en sais un gr
infini, et vous trouve plus noble par votre caractre que nous ne le
sommes, nous autres, par nos titres.

Consuelo sourit de la bonne foi avec laquelle le vieux patricien admirait
qu'elle fit, sans rougir, un aveu si facile. Il y avait dans cette
surprise un reste de prjug d'autant plus tenace que Christian s'en
dfendait plus noblement. Il tait vident qu'il combattait ce prjug
en lui-mme, et qu'il voulait le vaincre.

Maintenant, reprit-il, je vais vous faire une question plus dlicate
encore, ma chre enfant, et j'ai besoin de toute votre indulgence pour
excuser ma tmrit.

--Ne craignez rien, monseigneur, dit-elle; je rpondrai  tout avec aussi
peu d'embarras.

--Eh bien, mon enfant ... vous n'tes pas marie?

--Non, monseigneur, que je sache.

--Et ... vous n'tes pas veuve? Vous n'avez pas d'enfants?

--Je ne suis pas veuve, et je n'ai pas d'enfants, rpondit Consuelo qui
eut fort envie de rire, ne sachant o le comte voulait en venir.

--Enfin, reprit-il, vous n'avez engag votre foi  personne, vous tes
parfaitement libre?

--Pardon, monseigneur; j'avais engag ma foi, avec le consentement et mme
d'aprs l'ordre de ma mre mourante,  un jeune garon que j'aimais depuis
l'enfance, et dont j'ai t la fiance jusqu'au moment o j'ai quitt
Venise.

--Ainsi donc, vous tes engage? dit le comte avec un singulier mlange de
chagrin et de satisfaction.

--Non; monseigneur, je suis parfaitement libre, rpondit Consuelo. Celui
que j'aimais a indignement trahi sa foi, et je l'ai quitt pour toujours.

--Ainsi, vous l'avez aim? dit le comte aprs une pause.

--De toute mon me, il est vrai.

--Et ... peut-tre que vous l'aimez encore?...

--Non, monseigneur, cela est impossible.

--Vous n'auriez aucun plaisir  le revoir?

--Sa vue ferait mon supplice.

--Et vous n'avez jamais permis ... il n'aurait pas os ... Mais vous direz
que je deviens offensant et que j'en veux trop savoir!

--Je vous comprends, monseigneur; et, puisque je suis appele  me
confesser, comme je ne veux point surprendre votre estime, je vous mettrai
 mme de savoir,  un iota prs, si je la mrite ou non. Il s'est permis
bien des choses, mais il n'a os que ce que j'ai permis. Ainsi, nous avons
souvent bu dans la mme tasse, et repos sur le mme banc. Il a dormi dans
ma chambre pendant que je disais mon chapelet. Il m'a veille pendant que
j'tais malade. Je ne me gardais pas avec crainte. Nous tions toujours
seuls, nous nous aimions, nous devions nous marier, nous nous respections
l'un l'autre. J'avais jur  ma mre d'tre ce qu'on appelle une fille
sage. J'ai tenu parole, si c'est tre sage que de croire  un homme qui
doit nous tromper, et de donner sa confiance, son affection, son estime, 
qui ne mrite rien de tout cela. C'est lorsqu'il a voulu cesser d'tre mon
frre, sans devenir mon mari, que j'ai commenc  me dfendre. C'est
lorsqu'il m'a t infidle que je me suis applaudie de m'tre bien
dfendue. Il ne tient qu' cet homme sans honneur de se vanter du
contraire; cela n'est pas d'une grande importance pour une pauvre fille
comme moi. Pourvu que je chante juste, on ne m'en demandera pas davantage.
Pourvu que je puisse baiser sans remords le crucifix sur lequel j'ai jur
 ma mre d'tre chaste, je ne me tourmenterai pas beaucoup de ce qu'on
pensera de moi. Je n'ai pas de famille  faire rougir, pas de frres, pas
de cousins  faire battre pour moi....

--Pas de frres? Vous en avez un!

Consuelo se sentit prte  confier au vieux comte toute la vrit sous
le sceau du secret. Mais elle craignit d'tre lche en cherchant hors
d'elle-mme un refuge contre celui qui l'avait menace lchement. Elle
pensa qu'elle seule devait avoir la fermet de se dfendre et de se
dlivrer d'Anzoleto. Et d'ailleurs la gnrosit de son coeur recula
devant l'ide de faire chasser par son hte l'homme qu'elle avait si
religieusement aim. Quelque politesse que le comte Christian dt savoir
mettre  conduire Anzoleto, quelque coupable que fut ce dernier, elle ne
se sentit pas le courage de le soumettre  une si grande humiliation. Elle
rpondit donc  la question du vieillard, qu'elle regardait son frre
comme un cervel, et n'avait pas l'habitude de le traiter autrement que
comme un enfant.

Mais ce n'est pas un mauvais sujet? dit le comte.

--C'est peut-tre un mauvais sujet, rpondit-elle. J'ai avec lui le moins
de rapports possible; nos caractres et notre manire de voir sont
trs-diffrents. Votre Seigneurie a pu remarquer que je n'tais pas fort
presse de le retenir ici.

--Il en sera ce que vous voudrez, mon enfant; je vous crois pleine de
jugement. Maintenant que vous m'avez tout confi avec un si noble
abandon....

--Pardon, monseigneur, dit Consuelo; je ne vous ai pas dit tout ce qui
me concerne, car vous ne me l'avez pas demand. J'ignore le motif de
l'intrt que vous daignez prendre aujourd'hui  mon existence. Je prsume
que quelqu'un a parl de moi ici d'une manire plus ou moins dfavorable,
et que vous voulez savoir si ma prsence ne dshonore pas votre maison.
Jusqu'ici, comme vous ne m'aviez interroge que sur des choses
trs-superficielles, j'aurais cru manquer  la modestie qui convient
 mon rle en vous entretenant de moi sans votre permission; mais
puisque vous paraissez vouloir me connatre  fond, je dois vous dire
une circonstance qui me fera peut-tre du tort dans votre esprit.
Non-seulement il serait possible, comme vous l'avez souvent prsum (et
quoique je n'en aie nulle envie maintenant), que je vinsse  embrasser
la carrire du thtre; mais encore il est avr que j'ai dbut  Venise,
 la saison dernire, sous le nom de Consuelo ... On m'avait surnomme la
Zingarella, et tout Venise connat ma figure et ma voix.

--Attendez donc! s'cria le comte, tout tourdi de cette nouvelle
rvlation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit 
Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention
Plusieurs fois avec de si pompeux loges? La plus belle voix, le plus beau
talent qui, de mmoire d'homme, se soit rvl....

--Sur le thtre de San-Samuel, monseigneur. Ces loges sont sans doute
bien exagrs; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette
mme Consuelo, que j'ai chant dans plusieurs opras, que je suis actrice,
en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si
je mrite de conserver votre bienveillance.

Voil des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte
absorb dans ses rflexions. Avez-vous dit tout cela ici  ...  quelque
autre que moi, mon enfant?

--J'ai  peu prs tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne
sois pas entre dans les dtails que vous venez d'entendre.

--Ainsi, Albert connat votre extraction, votre ancien amour, votre
profession?

--Oui, monseigneur.

--C'est bien, ma chre signora. Je ne puis trop vous remercier de
l'admirable loyaut de votre conduite   notre gard, et je vous promets
que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo...
(oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donn ds le
commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me
recueillir un peu. Je me sens fort mu. Nous avons encore bien des choses
 nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de
trouble  l'approche d'une dcision aussi grave. Faites-moi la grce de
m'attendre ici un instant.

Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit,  travers les portes
dores garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec
ferveur.

En proie  une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite
d'un entretien qui s'annonait avec tant de solennit. D'abord, elle avait
pens qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son dpit, avait dj fait ce dont
il l'avait menace; qu'il avait caus avec le chapelain ou avec Hanz, et
que la manire dont il avait parl d'elle avait lev de graves scrupules
dans l'esprit de ses htes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre,
et jusque-l son maintien et ses discours annonaient un redoublement
d'affection plutt que l'invasion de la dfiance. D'ailleurs, la franchise
de ses rponses l'avait frapp comme auraient pu faire des rvlations
inattendues; la dernire surtout avait t un coup de foudre. Et
maintenant il priait, il demandait  Dieu de l'clairer ou de le soutenir
dans l'accomplissement d'une grande rsolution. Va-t-il me prier de
partir avec mon frre? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle.
Ah! que Dieu me prserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop
dlicat, trop bon pour songer  m'humilier. Que voulait-il donc me dire
d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade
avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai mrit
peut-tre, et j'accepterai le sermon, ne pouvant rpondre avec sincrit
aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une
rude journe; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus
disputer la palme du chant aux jalouses matresses d'Anzoleto. Je me sens
la poitrine en feu et la gorge dessche.

Le comte Christian revint bientt vers elle. Il tait calme, et sa ple
figure portait le tmoignage d'une victoire remporte en vue d'une noble
intention.

Ma fille, dit-il  Consuelo en se rasseyant auprs d'elle, aprs l'avoir
force de garder le fauteuil somptueux qu'elle voulait lui cder, et sur
lequel elle trnait malgr elle d'un air craintif: il est temps que je
rponde par ma franchise  celle que vous m'avez tmoigne. Consuelo, mon
fils vous aime.

Consuelo rougit et plit tour  tour. Elle essaya de rpondre. Christian
l'interrompit.

Ce n'est pas une question que je vous fais, dit-il; je n'en aurais pas le
droit, et vous n'auriez peut-tre pas celui d'y rpondre; car je sais que
vous n'avez encourag en aucune faon les esprances d'Albert. Il m'a tout
dit; et je crois en lui, parce qu'il n'a jamais menti, ni moi non plus.

--Ni moi non plus, dit Consuelo en levant les yeux au ciel avec
l'expression de la plus candide fiert. Le comte Albert a d vous dire,
monseigneur....

--Que vous aviez repouss toute ide d'union avec lui.

--Je le devais. Je savais les usages et les ides du monde; je savais que
je n'tais pas faite pour tre la femme du comte Albert, par la seule
raison que je ne m'estime l'infrieure de personne devant Dieu, et que je
ne voudrais recevoir de grce et de faveur de qui que ce soit devant les
hommes.

--Je connais votre juste orgueil, Consuelo. Je le trouverais exagr, si
Albert n'et dpendu que de lui-mme; mais dans la croyance o vous tiez
que je n'approuverais jamais une telle union, vous avez d rpondre comme
vous l'avez fait.

--Maintenant, monseigneur, dit Consuelo en se levant, je comprends le
reste, et je vous supplie de m'pargner l'humiliation que je redoutais.
Je vais quitter votre maison, comme je l'aurais dj quitte si j'avais
cru pouvoir le faire sans compromettre la raison et la vie du comte
Albert, sur lesquelles j'ai eu plus d'influence que je ne l'aurais
souhait. Puisque vous savez ce qu'il ne m'tait pas permis de vous
rvler, vous pourrez veiller sur lui, empcher les consquences de cette
sparation,  et reprendre un soin qui vous appartient plus qu' moi. Si je
me le suis arrog indiscrtement, c'est une faute que Dieu me pardonnera;
car il sait quelle puret de sentiments m'a guide en tout ceci.

--Je le sais, reprit le comte, et Dieu a parl  ma conscience comme
Albert avait parl  mes entrailles. Restez donc assise, Consuelo, et ne
vous htez pas de condamner mes intentions. Ce n'est point pour vous
ordonner de quitter ma maison, mais pour vous supplier  mains jointes d'y
rester toute votre vie, que je vous ai demand de m'couter.

--Toute ma vie! rpta Consuelo en retombant sur son sige, partage entre
le bien que lui faisait cette rparation  sa dignit et l'effroi que lui
causait une pareille offre. Toute ma vie! Votre seigneurie ne songe pas 
ce qu'elle me fait l'honneur de me dire.

--J'y ai beaucoup song ma fille, rpondit le comte avec un sourire
mlancolique, et je sens que je ne dois pas m'en repentir. Mon fils vous
aime perdument, vous avez tout pouvoir sur son me. C'est vous qui me
l'avez rendu, vous qui avez t le chercher dans un endroit mystrieux
qu'il ne veut pas me faire connatre, mais o nulle autre qu'une mre ou
une sainte, m'a-t-il dit, n'et os pntrer. C'est vous qui avez risqu
votre vie pour le sauver de l'isolement et du dlire o il se consumait.
C'est grce  vous qu'il a cess de nous causer, par ses absences,
d'affreuses inquitudes. C'est vous qui lui avez rendu le calme, la sant,
la raison, en un mot. Car il ne faut pas se le dissimuler, mon pauvre
enfant tait fou, et il est certain qu'il ne l'est plus. Nous avons pass
presque toute la nuit  causer ensemble, et il m'a montr une sagesse
suprieure  la mienne. Je savais que vous deviez sortir avec lui ce
matin. Je l'avais donc autoris  vous demander ce que vous n'avez pas
voulu couter.... Vous aviez peur de moi, chre Consuelo! Vous pensiez que
le vieux Rudolstadt, encrot dans ses prjugs nobiliaires, aurait honte
de vous devoir son fils. Eh bien, vous vous trompiez. Le vieux Rudolstadt
a eu de l'orgueil et des prjugs sans doute; il en a peut-tre encore, il
ne veut pas se farder devant vous; mais il les abjure, et, dans l'lan
d'une reconnaissance sans bornes, il vous remercie de lui avoir rendu son
dernier, son seul enfant!

En parlant ainsi, le comte Christian prit les deux mains de Consuelo dans
les siennes, et les couvrit de baisers en les arrosant de larmes.




LIX.


Consuelo fut vivement attendrie d'une dmonstration  qui la rhabilitait 
ses propres yeux et tranquillisait sa conscience. Jusqu' ce moment, elle
avait eu souvent la crainte de s'tre imprudemment livre  sa gnrosit
et  son courage; maintenant elle en recevait la sanction et la
rcompense. Ses larmes de joie se mlrent  celles du vieillard, et
ils restrent longtemps trop mus l'un et l'autre pour continuer la
conversation.

Cependant Consuelo ne comprenait pas encore la proposition qui lui tait
faite, et le comte, croyant s'tre assez expliqu, regardait son silence
et ses pleurs comme des signes d'adhsion et de reconnaissance.

Je vais, lui dit-il enfin, amener mon fils  vos pieds, afin qu'il joigne
ses bndictions aux miennes en apprenant l'tendue de son bonheur.

--Arrtez, monseigneur! dit Consuelo tout interdite de cette
prcipitation. Je ne comprends pas ce que vous exigez de moi. Vous
approuvez l'affection que le comte Albert m'a tmoigne et le dvouement
que j'ai eu pour lui. Vous m'accordez votre confiance, vous savez que je
ne la trahirai pas; mais comment puis-je m'engager  consacrer toute ma
vie  une amiti d'une nature si dlicate? Je vois bien que vous comptez
sur le temps et sur ma raison pour maintenir la sant morale de votre
noble fils, et pour calmer la vivacit de son attachement pour moi. Mais
j'ignore si j'aurai longtemps cette puissance; et d'ailleurs, quand mme
ce ne serait pas une intimit dangereuse pour un homme aussi exalt, je ne
suis pas libre de consacrer mes jours  cette tche glorieuse. Je ne
m'appartiens pas!

--O ciel! que dites-vous, Consuelo? Vous ne m'avez donc pas compris? Ou
vous m'avez tromp en me disant que vous tiez libre, que vous n'aviez ni
attachement de coeur, ni engagement, ni famille?

--Mais, monseigneur, reprit Consuelo stupfaite, j'ai un but, une
vocation, un tat. J'appartiens  l'art auquel je me suis consacre ds
mon enfance.

--Que dites-vous, grand Dieu! Vous voulez retourner au thtre?

--Cela, je l'ignore, et j'ai dit la vrit en affirmant que mon dsir ne
m'y portait pas. Je n'ai encore prouv que d'horribles souffrances dans
cette carrire orageuse; mais je sens pourtant que je serais tmraire si
je m'engageais  y renoncer. 'a t ma destine, et peut-tre ne peut-on
pas se soustraire  l'avenir qu'on s'est trac. Que je remonte sur les
planches, ou que je donne des leons et des concerts, je suis, je dois
tre cantatrice. A quoi serais-je bonne, d'ailleurs? o trouverais-je de
l'indpendance?  quoi occuperais-je mon esprit rompu au travail, et avide
de ce genre d'motion?

--O Consuelo, Consuelo! s'cria le comte Christian avec douleur, tout ce
que vous dites l est vrai! Mais je pensais que vous aimiez mon fils, et
je vois maintenant que vous ne l'aimez pas!

--Et si je venais  l'aimer avec la passion qu'il faudrait avoir pour
renoncer  moi-mme, que diriez-vous, monseigneur? s'cria  son tour
Consuelo impatiente. Vous jugez donc qu'il est absolument impossible 
Une femme de prendre de l'amour pour le comte Albert, puisque vous me
demandez de rester toujours avec lui?

--Eh quoi! me suis-je si mal expliqu, ou me jugez-vous insens, chre
Consuelo? Ne vous ai-je pas demand votre coeur et votre main pour mon
fils? N'ai-je pas mis  vos pieds une alliance lgitime et certainement
honorable? Si vous aimiez Albert, vous trouveriez sans doute dans le
bonheur de partager sa vie un ddommagement  la perte de votre gloire et
de vos triomphes! Mais vous ne l'aimez pas, puisque vous regardez comme
impossible de renoncer  ce que vous appelez votre destine!

Cette explication avait t tardive,  l'insu mme du bon Christian. Ce
n'tait pas sans un mlange de terreur et de mortelle rpugnance que le
vieux seigneur avait sacrifi au bonheur de son fils toutes les ides de
sa vie, tous les principes de sa caste; et lorsque, aprs une longue et
pnible lutte avec Albert et avec lui-mme, il avait consomm le
sacrifice, la ratification absolue d'un acte si terrible n'avait pu
arriver sans effort de son coeur  ses lvres.

Consuelo le pressentit ou le devina; car au moment o Christian parut
renoncer  la faire consentir  ce mariage,  il y eut certainement sur le
visage du vieillard une expression de joie involontaire, mle  celle
d'une trange consternation.

En un instant Consuelo comprit sa situation, et une fiert peut-tre un
peu trop personnelle lui inspira de l'loignement pour le parti qu'on lui
proposait.

Vous voulez que je devienne la femme du comte Albert! dit-elle encore
tourdie d'une offre si trange. Vous consentiriez  m'appeler votre
fille,  me faire porter votre nom,  me prsenter  vos parents,  vos
amis?... Ah! monseigneur! combien vous aimez votre fils, et combien votre
fils doit vous aimer!

--Si vous trouvez en cela une gnrosit si grande, Consuelo, c'est que
votre coeur ne peut en concevoir une pareille, ou que l'objet ne vous
parat pas digne!

--Monseigneur, dit Consuelo aprs s'tre recueillie en cachant son visage
dans ses mains, je crois rver. Mon orgueil se rveille malgr moi 
l'ide des humiliations dont ma vie serait abreuve si j'osais accepter le
sacrifice que votre amour paternel vous suggre.

--Et qui oserait vous humilier, Consuelo, quand le pre et le fils vous
couvriraient de l'gide du mariage et de la famille?

--Et la tante, monseigneur? la tante, qui est ici une mre vritable,
verrait-elle cela sans rougir?

--Elle-mme viendra joindre ses prires aux ntres, si vous promettez de
vous laisser flchir. Ne demandez pas plus que la faiblesse de l'humaine
nature ne comporte. Un amant, un pre, peuvent subir l'humiliation et la
douleur d'un refus. Ma soeur ne l'oserait pas. Mais, avec la certitude du
succs, nous l'amnerons dans vos bras, ma fille.

-Monseigneur, dit Consuelo tremblante, le comte Albert vous avait donc dit
que je l'aimais?

--Non! rpondit le comte, frapp d'une rminiscence subite. Albert m'avait
dit que l'obstacle serait dans votre coeur. Il me l'a rpt cent fois;
mais moi, je n'ai pu le croire. Votre rserve me paraissait assez fonde
sur votre droiture et votre dlicatesse. Mais je pensais qu'en vous
dlivrant de vos scrupules, j'obtiendrais de vous l'aveu que vous lui
aviez refus.

--Et que vous a-t-il dit de notre promenade d'aujourd'hui?

--Un seul mot: Essayez, mon pre; c'est le seul moyen de savoir si c'est
la fiert ou l'loignement qui me ferment son coeur.

--Hlas, monseigneur, que penserez-vous de moi, si je vous dis que je
l'ignore moi-mme?

--Je penserai que c'est l'loignement, ma chre Consuelo. Ah! mon fils,
mon pauvre fils! Quelle affreuse destine est la sienne! Ne pouvoir tre
aim de la seule femme qu'il ait pu, qu'il pourra peut-tre jamais aimer!
Ce dernier malheur nous manquait.

--O mon Dieu! vous devez me har, monseigneur! Vous ne comprenez pas que
ma fiert rsiste quand vous immolez la vtre. La fiert d'une fille comme
moi vous parat bien moins fonde; et pourtant croyez que dans mon coeur
il y a un combat aussi violent  cette heure que celui dont vous avez
triomph vous-mme.

--Je le comprends. Ne croyez pas, signora, que je respecte assez peu la
pudeur, la droiture et le dsintressement, pour ne pas apprcier la
fiert fonde sur de tels trsors. Mais ce que l'amour paternel a su
vaincre (vous voyez que je vous parle avec un entier abandon), je pense
que l'amour d'une femme le fera aussi. Eh bien, quand toute la vie
d'Albert, la vtre et la mienne seraient, je le suppose, un combat contre
les prjugs du monde, quand nous devrions en souffrir longtemps et
beaucoup tous les trois, et ma soeur avec nous, n'y aurait-il pas dans
notre mutuelle tendresse, dans le tmoignage de notre conscience, et dans
les fruits de notre dvouement, de quoi nous rendre plus forts que tout ce
monde ensemble? Un grand amour fait paratre lgers ces maux qui vous
semblent trop lourds pour vous-mme et pour nous. Mais ce grand amour,
vous le cherchez, perdue et craintive, au fond de votre me; et vous ne
l'y trouvez pas, Consuelo, parce qu'il n'y est pas.

--Eh bien, oui, la question est l, l tout entire, dit Consuelo en posant
fortement ses mains contre son coeur; tout le reste n'est rien. Moi aussi
j'avais des prjugs; votre exemple me prouve que c'est un devoir pour
moi de les fouler aux pieds, et d'tre aussi grande, aussi hroque que
vous! Ne parlons donc plus de mes rpugnances, de ma fausse honte. Ne
parlons mme plus de mon avenir, de mon art! ajouta-t-elle en poussant un
profond soupir. Cela mme je saurai l'abjurer si ... si j'aime Albert! Car
voil ce qu'il faut que je sache. Ecoutez-moi, monseigneur. Je me le suis
cent fois demand  moi-mme, mais jamais avec la scurit que pouvait
seule me donner votre adhsion. Comment aurais-je pu m'interroger
srieusement, lorsque cette question mme tait  mes yeux une folie et un
crime? A prsent, il me semble que je pourrai me connatre et me dcider.
Je vous demande quelques jours pour me recueillir, et pour savoir si ce
dvouement immense que j'ai pour lui, ce respect, cette estime sans bornes
que m'inspirent ses vertus, cette sympathie puissante, cette domination
trange qu'il exerce sur moi par sa parole, viennent de l'amour ou de
l'admiration. Car j'prouve tout cela, monseigneur, et tout cela est
combattu en moi par une terreur indfinissable, par une tristesse
profonde, et, je vous dirai tout,  mon noble ami! par le souvenir
d'un amour moins enthousiaste, mais plus doux et plus tendre, qui ne
ressemblait en rien  celui-ci.

--trange et noble fille! rpondit Christian avec attendrissement; que
de sagesse et de bizarreries dans vos paroles et dans vos ides! Vous
ressemblez sous bien des rapports  mon pauvre Albert, et l'incertitude
agite de vos sentiments me rappelle ma femme, ma noble, et belle, et
triste Wanda!... O Consuelo! vous rveillez en moi un souvenir bien tendre
et bien amer. J'allais vous dire: Surmontez ces irrsolutions, triomphez
de ces rpugnances; aimez, par vertu, par grandeur d'me, par compassion;
par l'effort d'une charit pieuse et ardente, ce pauvre homme qui vous
adore, et qui, en vous rendant malheureuse peut-tre, vous devra son
salut, et vous fera mriter les rcompenses clestes! Mais vous m'avez
rappel sa mre, sa mre qui s'tait donne  moi par devoir et par
amiti! Elle ne pouvait avoir pour moi, homme simple, dbonnaire et
timide, l'enthousiasme qui brlait son imagination. Elle fut fidle et
gnreuse jusqu'au bout cependant; mais comme elle a souffert! Hlas! son
affection faisait ma joie et mon supplice; sa constance, mon orgueil et
mon remords. Elle est morte  la peine, et mon coeur s'est bris pour
jamais. Et maintenant, si je suis un tre nul, effac, mort avant d'tre
enseveli, ne vous en tonnez pas trop Consuelo: j'ai souffert ce que nul
n'a compris, ce que je n'ai dit  personne, et ce que je vous confesse en
tremblant. Ah! plutt que de vous engager  faire un pareil sacrifice, et
plutt que de pousser Albert  l'accepter, que mes yeux se ferment dans la
douleur, et que mon fils succombe tout de suite  sa destine! Je sais
trop ce qu'il en cote pour vouloir forcer la nature et combattre
l'insatiable besoin des mes! Prenez donc du temps pour rflchir, ma
fille, ajouta le vieux comte en pressant Consuelo contre sa poitrine
gonfle de sanglots, et en baisant son noble front avec un amour de pre.
Tout sera mieux ainsi. Si vous devez refuser, Albert, prpar par
l'inquitude, ne sera pas foudroy, comme il l'et t aujourd'hui par
cette affreuse nouvelle.

Ils se sparrent aprs cette convention; et Consuelo, se glissant dans
les galeries avec la crainte d'y rencontrer Anzoleto, alla s'enfermer dans
sa chambre, puise d'motions et de lassitude.

Elle essaya d'abord d'arriver au calme ncessaire, en tchant de prendre
un peu de repos. Elle se sentait brise; et, se jetant sur son lit, elle
tomba bientt dans une sorte d'accablement plus pnible que rparateur.
Elle et voulu s'endormir avec la pense d'Albert, afin de la mrir en
elle durant ces mystrieuses manifestations du sommeil, o nous croyons
trouver quelquefois le sens prophtique des choses qui nous proccupent.
Mais les rves entrecoups qu'elle fit pendant plusieurs heures ramenrent
sans cesse Anzoleto, au lieu d'Albert, devant ses yeux. C'tait toujours
Venise, c'tait toujours la Corte-Minelli; c'tait toujours son premier
amour, calme, riant et potique. Et chaque fois qu'elle s'veillait, le
souvenir d'Albert venait se lier  celui de la grotte sinistre o le son
du violon, dcupl par les chos de la solitude, voquait les morts, et
pleurait sur la tombe  peine ferme de Zdenko. A cette ide, la peur et
la tristesse fermaient son coeur aux lans de l'affection. L'avenir qu'on
lui proposait ne lui apparaissait qu'au milieu des froides tnbres et des
visions sanglantes, tandis que le pass, radieux et fcond, largissait sa
poitrine, et faisait palpiter son sein. Il lui semblait qu'en rvant ce
pass, elle entendait sa propre voix retentir dans l'espace, remplir la
nature, et planer immense en montant vers les cieux; au lieu que cette
voix devenait creuse, sourde, et se perdait comme un rle de mort dans les
abmes de la terre, lorsque les sons fantastiques du violon de la caverne
revenaient  sa mmoire.

Ces rveries vagues la fatigurent tellement qu'elle se leva pour les
chasser; et le premier coup de la cloche l'avertissant qu'on servirait le
dner dans une demi-heure, elle se mit  sa toilette, tout en continuant 
se proccuper des mmes ides. Mais, chose trange! Pour la premire fois
de sa vie, elle fut plus attentive  son miroir, et plus occupe de sa
coiffure, et de son ajustement, que des affaires srieuses dont elle
cherchait la solution. Malgr elle, elle se faisait belle et dsirait de
l'tre. Et ce n'tait pas pour veiller les dsirs et la jalousie de deux
amants rivaux, qu'elle sentait cet irrsistible mouvement de coquetterie;
elle ne pensait, elle ne pouvait penser qu' un seul. Albert ne lui avait
jamais dit un mot sur sa figure. Dans l'enthousiasme de sa passion, il la
croyait plus belle peut-tre qu'elle n'tait rellement; mais ses penses
taient si leves et son amour si grand, qu'il et craint de la profaner
en la regardant avec les yeux enivrs d'un amant ou la satisfaction
scrutatrice d'un artiste. Elle tait toujours pour lui enveloppe d'un
nuage que son regard n'osait percer, et que sa pense entourait encore
d'une aurole blouissante. Qu'elle ft plus ou moins bien, il la voyait
toujours la mme. Il l'avait vue livide, dcharne, fltrie, se dbattant
contre la mort, et plus semblable  un spectre qu' une femme. Il avait
alors cherch dans ses traits, avec attention et anxit, les symptmes
plus ou moins effrayants de la maladie; mais il n'avait pas vu si elle
avait eu des moments de laideur, si elle avait pu tre un objet d'effroi
et de dgot. Et lorsqu'elle avait repris l'clat de la jeunesse et
l'expression de la vie, il ne s'tait pas aperu qu'elle et perdu ou
gagn en beaut. Elle tait pour lui, dans la vie comme dans la mort,
l'idal de toute jeunesse, de toute expression sublime, de toute beaut
unique et incomparable. Aussi Consuelo n'avait-elle jamais pens  lui, en
s'arrangeant devant son miroir.

Mais quelle diffrence de la part d'Anzoleto! Avec quel soin minutieux il
l'avait regarde, juge et dtaille dans son imagination, le jour o il
s'tait demand si elle n'tait pas laide! Comme il lui avait tenu compte
des moindres grces de sa personne, des moindres efforts qu'elle avait
faits pour plaire! Comme il connaissait ses cheveux, son bras, son pied,
sa dmarche, les couleurs qui embellissaient son teint, les moindres plis
que formait son vtement! Et avec quelle vivacit ardente il l'avait
loue! avec quelle voluptueuse langueur il l'avait contemple! La chaste
fille n'avait pas compris alors les tressaillements de son propre coeur.
Elle ne voulait pas les comprendre encore, et cependant, elle les
ressentait presque aussi violents,  l'ide de reparatre devant ses yeux.
Elle s'impatientait contre elle-mme, rougissait de honte et de dpit,
s'efforait de s'embellir pour Albert seul; et pourtant elle cherchait la
coiffure, le ruban, et jusqu'au regard qui plaisaient  Anzoleto. Hlas!
hlas! se dit-elle en s'arrachant de son miroir lorsque sa toilette fut
finie, il est donc vrai que je ne puis penser qu' lui, et que le bonheur
pass exerce sur moi un pouvoir plus entranant que le mpris prsent et
les promesses d'un autre amour! J'ai beau regarder l'avenir, sans lui il
ne m'offre que terreur et dsespoir. Mais que serait-ce donc avec lui?
Ne sais-je pas bien que les beaux jours de Venise ne peuvent revenir,
Que l'innocence n'habiterait plus avec nous, que l'me d'Anzoleto est 
Jamais corrompue, que ses caresses m'aviliraient, et que ma vie serait
empoisonne  toute heure par la honte, la jalousie, la crainte et le
regret?

En s'interrogeant  cet gard avec svrit, Consuelo reconnut qu'elle ne
se faisait aucune illusion, et qu'elle n'avait pas la plus secrte motion
de dsir pour Anzoleto. Elle ne l'aimait plus dans le prsent, elle le
redoutait et le hassait presque dans un avenir o sa perversit ne
pouvait qu'augmenter; mais dans le pass elle le chrissait  un tel point
que son me et sa vie ne pouvaient s'en dtacher. Il tait dsormais
devant elle comme un portrait qui lui rappelait un tre ador et des jours
de dlices, et, comme une veuve qui se cache de son nouvel poux pour
regarder l'image du premier, elle sentait que le mort tait plus vivant
que l'autre dans son coeur.




LX.


Consuelo avait trop de jugement et d'lvation dans l'esprit pour ne pas
savoir que des deux amours qu'elle inspirait, le plus vrai, le plus noble
et le plus prcieux, tait sans aucune comparaison possible celui
d'Albert. Aussi, lorsqu'elle se retrouva entre eux, elle crut d'abord
avoir triomph de son ennemi. Le profond regard d'Albert, qui semblait
pntrer jusqu'au fond de son me, la pression lente et forte de sa main
loyale, lui firent comprendre qu'il savait le rsultat de son entretien
avec Christian, et qu'il attendait son arrt avec soumission et
reconnaissance. En effet, Albert avait obtenu plus qu'il n'esprait,
et cette irrsolution lui tait douce auprs de ce qu'il avait craint,
tant il tait loign de l'outrecuidante fatuit d'Anzoleto. Ce dernier,
au contraire, s'tait arm de toute sa rsolution. Devinant  peu prs ce
qui se passait autour de lui, il s'tait dtermin  combattre pied 
pied, dt-on le pousser par les paules hors de la maison. Son attitude
dgage, son regard ironique et hardi, causrent  Consuelo le plus
profond dgot; et lorsqu'il s'approcha effrontment pour lui offrir la
main, elle dtourna la tte, et prit celle que lui tendait Albert pour se
placer  table.

Comme  l'ordinaire, le jeune comte alla s'asseoir en face de Consuelo,
Et le vieux Christian la fit mettre  sa gauche,  la place qu'occupait
autrefois Amlie, et qu'elle avait toujours occupe depuis. Mais, au lieu
du chapelain qui tait en possession de la gauche de Consuelo, la
chanoinesse invita le prtendu frre  se mettre entre eux; de sorte que
les pigrammes amres d'Anzoleto purent arriver  voix basse  l'oreille
de la jeune fille, et que ses irrvrentes saillies purent scandaliser
comme il le souhaitait le vieux prtre, qu'il avait dj entrepris.

Le plan d'Anzoleto tait bien simple. Il voulait se rendre odieux et
insupportable  ceux de la famille qu'il pressentait hostiles au mariage
projet, afin de leur donner par son mauvais ton, son air familier, et ses
paroles dplaces, la plus mauvaise ide de l'entourage et de la parent
de Consuelo. Nous verrons, se disait-il, s'ils avaleront _le frre_ que
je vais leur servir.

Anzoleto, chanteur incomplet et tragdien mdiocre, avait les instincts
d'un bon comique. Il avait dj bien assez vu le monde pour savoir prendre
par imitation les manires lgantes et le langage agrable de la bonne
compagnie; mais ce rle n'et servi qu' rconcilier la chanoinesse avec
la basse extraction de la fiance, et il prit le genre oppos avec
d'autant plus de facilit qu'il lui tait plus naturel. S'tant bien
assur que Wenceslawa, en dpit de son obstination  ne parler que
l'allemand, la langue de la cour et des sujets bien pensants, ne perdait
pas un mot de ce qu'il disait en italien, il se mit  babiller  tort et
 travers,  fter le bon vin de Hongrie, dont il ne craignait pas les
effets, aguerri qu'il tait de longue main contre les boissons les plus
capiteuses, mais dont il feignit de ressentir les chaleureuses influences
pour se donner l'air d'un ivrogne invtr.

Son projet russit  merveille. Le comte Christian, aprs avoir ri d'abord
avec indulgence de ses bouffonnes saillies, ne sourit bientt plus qu'avec
effort, et eut besoin de toute son urbanit seigneuriale, de toute son
affection paternelle, pour ne pas remettre  sa place le dplaisant futur
beau-frre de son noble fils. Le chapelain, indign, bondit plusieurs fois
sur sa chaise, et murmura en allemand des exclamations qui ressemblaient 
des exorcismes. Sa rfection en fut horriblement trouble, et de sa vie il
ne digra plus tristement. La chanoinesse couta toutes les impertinences
de son hte avec un mpris contenu et une assez maligne satisfaction. A
chaque nouvelle sottise, elle levait les yeux vers son frre, comme pour
le prendre  tmoin; et le bon Christian baissait la tte, en s'efforant
de distraire, par une rflexion assez maladroite, l'attention des
auditeurs. Alors la chanoinesse regardait Albert; mais Albert tait
impassible. Il ne paraissait ni voir ni entendre son incommode et joyeux
convive.

La plus cruellement oppresse de toutes ces personnes tait sans contredit
la pauvre Consuelo. D'abord elle crut qu'Anzoleto avait contract, dans
une vie de dbauche, ces manires cheveles, et ce tour d'esprit cynique
qu'elle ne lui connaissait pas; car il n'avait jamais t ainsi devant
elle. Elle en fut si rvolte et si consterne qu'elle faillit quitter la
table. Mais lorsqu'elle s'aperut que c'tait une ruse de guerre, elle
retrouva le sang-froid qui convenait  son innocence et  sa dignit. Elle
ne s'tait pas immisce dans les secrets et dans les affections de cette
famille, pour conqurir par l'intrigue le rang qu'on lui offrait. Ce rang
n'avait pas flatt un instant son ambition, et elle se sentait bien forte
de sa conscience contre les secrtes inculpations de la chanoinesse. Elle
savait, elle voyait bien que l'amour d'Albert et la confiance de son pre
taient au-dessus d'une si misrable preuve. Le mpris que lui inspirait
Anzoleto, lche et mchant dans sa vengeance, la rendait plus forte
encore. Ses yeux rencontrrent une seule fois ceux d'Albert, et ils se
comprirent. Consuelo disait: _Oui_, et Albert rpondait: _Malgr tout!_

Ce n'est pas fait! dit tout bas  Consuelo Anzoleto, qui avait surpris et
comment ce regard.

--Vous me faites beaucoup de bien, lui rpondit Consuelo, et je vous
remercie.

Ils parlaient entre leurs dents ce dialecte rapide de Venise qui ne semble
compos que de voyelles, et o l'ellipse est si frquente que les Italiens
de Rome et de Florence ont eux-mmes quelque peine  le comprendre  la
premire audition.

Je conois que tu me dtestes dans ce moment-ci, reprit Anzoleto, et que
tu te crois sre de me har toujours. Mais tu ne m'chapperas pas pour
cela.

--Vous vous tes dvoil trop tt, dit Consuelo.

--Mais non trop tard, reprit Anzoleto.--Allons, _padre mio benedetto_,
dit-il en s'adressant au chapelain, et en lui poussant le coude de manire
 lui faire verser sur son rabat la moiti du vin qu'il portait  ses
lvres, buvez donc plus courageusement ce bon vin qui fait autant de bien
au corps et  l'me que celui de la sainte messe!--Seigneur comte, dit-il
au vieux Christian en lui tendant son verre, vous tenez l en rserve,
du ct de votre coeur, un flacon de cristal jaune qui reluit comme le
soleil. Je suis sr que si j'avalais seulement une goutte du nectar qu'il
contient, je serais chang en demi-dieu.

--Prenez garde, mon enfant, dit enfin le comte en posant sa main maigre
charge de bagues sur le col taillad du flacon: le vin des vieillards
ferme quelquefois la bouche aux jeunes gens.

--Tu enrages  en tre jolie comme un lutin, dit Anzoleto en bon et clair
italien  Consuelo, de manire  tre entendu de tout le monde. Tu me
rappelles la _Diavolessa_ de Galuppi, que tu as si bien joue  Venise
l'an dernier.--Ah a, seigneur comte, prtendez-vous garder bien longtemps
ici ma soeur dans votre cage dore, double de soie? C'est un oiseau
chanteur, je vous en avertis, et l'oiseau qu'on prive de sa voix perd
bientt ses plumes. Elle est fort heureuse ici; je le conois; mais ce bon
public qu'elle a frapp de vertige la redemande  grands cris l-bas. Et
quant  moi, vous me donneriez votre nom, votre chteau; tout le vin de
votre cave; et votre respectable chapelain par-dessus le march, que je ne
voudrais pas renoncer  mes quinquets,  mon cothurne, et  mes roulades.

--Vous tes donc comdien aussi, vous? dit la chanoinesse avec un ddain
sec et froid.

--Comdien, baladin pour vous servir, _illustrissima_, rpondit Anzoleto
sans se dconcerter.

--A-t-il du talent? demanda le vieux Christian  Consuelo avec une
tranquillit pleine de douceur et de bienveillance.

--Aucun, rpondit Consuelo en regardant son adversaire d'un air de piti.

--Si cela est, tu t'accuses toi-mme, dit Anzoleto; car je suis ton lve.
J'espre pourtant, continua-t-il en vnitien, que j'en aurai assez pour
brouiller tes cartes.

--C'est  vous seul que vous ferez du mal, reprit Consuelo dans le mme
dialecte. Les mauvaises intentions souillent le coeur, et le vtre perdra
plus  tout cela que vous ne pouvez me faire perdre dans celui des autres.

--Je suis bien aise de voir que tu acceptes le dfi. A l'oeuvre donc, ma
belle guerrire! Vous avez beau baisser la visire de votre casque, je
vois le dpit et la crainte briller dans vos yeux.

--Hlas! vous n'y pouvez lire qu'un profond chagrin  cause de vous. Je
croyais pouvoir oublier que je vous dois du mpris, et vous prenez  tche
de me le rappeler.

--Le mpris et l'amour vont souvent fort bien ensemble.

--Dans les mes viles.

--Dans les mes les plus fires; cela s'est vu et se verra toujours.

Tout le dner alla ainsi. Quand on passa au salon, la chanoinesse, qui
paraissait dtermine  se divertir de l'insolence d'Anzoleto, pria
celui-ci de lui chanter quelque chose. Il ne se fit pas prier; et, aprs
avoir promen vigoureusement ses doigts nerveux sur le vieux clavecin
gmissant, il entonna une des chansons nergiques dont il rchauffait les
petits soupers de Zustiniani. Les paroles taient lestes. La chanoinesse
ne les entendit pas, et s'amusa de la verve avec laquelle il les dbitait.
Le comte Christian ne put s'empcher d'tre frapp de la belle voix et
De la prodigieuse facilit du chanteur. Il s'abandonna avec navet au
plaisir de l'entendre; et quand le premier air fut fini, il lui en demanda
un second. Albert, assis auprs de Consuelo, paraissait absolument sourd,
et ne disait mot. Anzoleto s'imagina qu'il avait du dpit, et qu'il se
sentait enfin prim en quelque chose. Il oublia que son dessein tait
de faire fuir les auditeurs avec ses gravelures musicales; et, voyant
d'ailleurs que, soit innocence de ses htes, soit ignorance du dialecte,
c'tait peine perdue, il se livra du besoin d'tre admir, en chantant
pour le plaisir de chanter; et puis il voulut faire voir  Consuelo qu'il
avait fait des progrs. Il avait gagn effectivement dans l'ordre de
puissance qui lui tait assign. Sa voix avait perdu dj peut-tre sa
premire fracheur, l'orgie en avait effac le velout de la jeunesse;
mais il tait devenu plus matre de ses effets, et plus habile dans l'art
de vaincre les difficults vers lesquelles son got et son instinct le
portaient toujours. Il chanta bien, et reut beaucoup d'loges du comte
Christian, de la chanoinesse, et mme du chapelain, qui aimait beaucoup
les _traits_, et qui croyait la manire de Consuelo trop simple et trop
naturelle pour tre savante.

Vous disiez qu'il n'avait pas de talent, dit le comte  cette dernire;
vous tes trop svre ou trop modeste pour votre lve. Il en a beaucoup,
et je reconnais enfin en lui quelque chose de vous.

Le bon Christian voulait effacer par ce petit triomphe d'Anzoleto
l'humiliation que sa manire d'tre avait cause  sa prtendue soeur.
Il insista donc beaucoup sur le mrite du chanteur, et celui-ci, qui
aimait trop  briller pour ne pas tre dj fatigu de son vilain rle,
se remit au clavecin aprs avoir remarqu que le comte Albert devenait de
plus en plus pensif. La chanoinesse, qui s'endormait un peu aux longs
morceaux de musique, demanda une autre chanson vnitienne; et cette fois
Anzoleto en choisit une qui tait d'un meilleur got. Il savait que les
airs populaires taient ce qu'il chantait le mieux. Consuelo n'avait pas
elle-mme l'accentuation piquante du dialecte aussi naturelle et aussi
caractrise que lui, enfant des lagunes, et chanteur mime par excellence.

Il contrefaisait avec tant de grce et de charme, tantt la manire rude
et franche des pcheurs de l'Istrie, tantt le laisser-aller spirituel
et nonchalant des gondoliers de Venise, qu'il tait impossible de ne
pas le regarder et l'couter avec un vif intrt. Sa belle figure, mobile
et pntrante, prenait tantt l'expression grave et fire, tantt
l'enjouement caressant et moqueur des uns et des autres. Le mauvais got
coquet de sa toilette, qui sentait son vnitien d'une lieue, ajoutait
encore  l'illusion, et servait  ses avantages personnels, au lieu de
leur nuire en cette occasion. Consuelo, d'abord froide, fut bientt force
de jouer l'indiffrence et la proccupation. L'motion la gagnait de plus
en plus. Elle revoyait tout Venise dans Anzoleto, et dans cette Venise
tout l'Anzoleto des anciens jours, avec sa gaiet, son innocent amour, et
sa fiert enfantine. Ses yeux se remplissaient de larmes, et les traits
enjous qui faisaient rire les autres pntraient son coeur d'un
attendrissement profond.

Aprs les chansons, le comte Christian demanda des cantiques.

Oh! pour cela, dit Anzoleto, je sais tous ceux qu'on chante  Venise;
mais ils sont  deux voix, et si ma soeur, qui les sait aussi, ne veut
pas les chanter avec moi, je ne pourrai satisfaire vos seigneuries.

On pria aussitt Consuelo de chanter. Elle s'en dfendit longtemps,
quoiqu'elle en prouvt une vive tentation. Enfin, cdant aux instances
de ce bon Christian, qui s'vertuait  la rconcilier avec son frre en
se montrant tout rconcili lui-mme, elle s'assit auprs d'Anzoleto, et
commena en tremblant un de ces longs cantiques  deux parties, diviss
en strophes de trois vers, que l'on entend  Venise, dans les temps de
dvotion, durant des nuits entires, autour de toutes les madones des
carrefours. Leur rhythme est plutt anim que triste; mais, dans la
monotonie de leur refrain et dans la posie de leurs paroles, empreintes
d'une pit un peu paenne, il y a une mlancolie suave qui vous gagne
peu  peu et finit par vous envahir.

Consuelo les chanta d'une voix douce et voile,  l'imitation des femmes
de Venise, et Anzoleto avec l'accent un peu rauque et guttural des jeunes
gens du pays. Il improvisa en mme temps sur le clavecin un accompagnement
faible, continu, et frais, qui rappela  sa compagne le murmure de l'eau
sur les dalles, et le souffle du vent dans les pampres. Elle se crut 
Venise, au milieu d'une belle nuit d't, seule au pied d'une de ces
Chapelles en plein air qu'ombragent des berceaux de vignes, et qu'claire
une lampe vacillante reflte dans les eaux lgrement rides du canal:
Oh! quelle diffrence entre l'motion sinistre et dchirante qu'elle avait
prouve le matin en coutant le violon d'Albert, au bord d'une autre onde
immobile, noire, muette, et pleine de fantmes, et cette vision de Venise
au beau ciel, aux douces mlodies, aux flots d'azur sillonns de rapides
flambeaux ou d'toiles resplendissantes! Anzoleto lui rendait ce
magnifique spectacle, o se concentrait pour elle l'ide de la vie et de
la libert; tandis que la caverne, les chants bizarres et farouches de
l'antique Bohme, les ossements clairs de torches lugubres et reflts
dans une onde pleine peut-tre des mmes reliques effrayantes; et au
milieu de tout cela, la figure ple et ardente de l'asctique Albert,
la pense d'un monde inconnu, l'apparition d'une scne symbolique, et
l'motion douloureuse d'une fascination incomprhensible, c'en tait trop
pour l'me paisible et simple de Consuelo. Pour entrer dans cette rgion
des ides abstraites, il lui fallait faire un effort dont son imagination
vive tait capable, mais o son tre se brisait, tortur par de
mystrieuses souffrances et de fatigants prestiges. Son organisation
mridionale, plus encore que son ducation, se refusait  cette initiation
austre d'un amour mystique. Albert tait pour elle le gnie du Nord,
profond, puissant, sublime parfois, mais toujours triste, comme le vent
des nuits glaces et la voix souterraine des torrents d'hiver. C'tait
l'me rveuse et investigatrice qui interroge et symbolise toutes choses,
les nuits d'orage, la course des mtores, les harmonies sauvages de la
fort, et l'inscription efface des antiques tombeaux. Anzoleto, c'tait
au contraire la vie mridionale, la matire embrase et fconde par
le grand soleil, par la pleine lumire, ne tirant sa posie que de
l'intensit de sa vgtation, et son orgueil que de la richesse de son
principe organique. C'tait la vie du  sentiment avec l'pret aux
jouissances, le sans-souci et le sans-lendemain intellectuel des artistes,
une sorte d'ignorance ou d'indiffrence de la notion du bien et du mal,
le bonheur facile, le mpris ou l'impuissance de la rflexion; en un mot,
l'ennemi et le contraire de l'ide.

Entre ces deux hommes, dont chacun tait li  un milieu antipathique 
celui de l'autre, Consuelo tait aussi peu vivante, aussi peu capable
d'action et d'nergie qu'une me spare de son corps. Elle aimait le
beau, elle avait soif d'un idal. Albert le lui enseignait, et le lui
offrait. Mais Albert, arrt dans le dveloppement de son gnie par un
principe maladif, avait trop donn  la vie de l'intelligence. Il
connaissait si peu la ncessit de la vie relle, qu'il avait souvent
perdu la facult de sentir sa propre existence. Il n'imaginait pas que
les ides et les objets sinistres avec lesquels il s'tait familiaris
pussent, sous l'influence de l'amour et de la vertu, inspirer d'autres
sentiments  sa fiance que l'enthousiasme de la foi et l'attendrissement
du bonheur. Il n'avait pas prvu, il n'avait pas compris qu'il
l'entranait dans une atmosphre o elle mourrait, comme une plante
des tropiques dans le crpuscule polaire. Enfin il ne comprenait pas
l'espce de violence qu'elle et t force de faire subir  son tre
pour s'identifier au sien.

Anzoleto, tout au contraire, blessant l'me et rvoltant l'intelligence de
Consuelo par tous les points, portait du moins dans sa vaste poitrine,
panouie au souffle des vents gnreux du midi, tout l'air vital dont la
_Fleur des Espagnes_, comme il l'appelait jadis, avait besoin pour se
ranimer. Elle retrouvait en lui toute une vie de contemplation animale,
ignorante et dlicieuse; tout un monde de mlodies naturelles, claires et
faciles; tout un pass de calme, d'insouciance, de mouvement physique,
d'innocence sans travail, d'honntet sans efforts, de pit sans
rflexion. C'tait presque une existence d'oiseau. Mais n'y a-t-il pas
beaucoup de l'oiseau dans l'artiste, et ne faut-il pas aussi que l'homme
boive un peu  cette coupe de la vie commune  tous les tres pour tre
complet et mener  bien le trsor de son intelligence?

Consuelo chantait d'une voix toujours plus douce et plus touchante, en
s'abandonnant par de vagues instincts aux distinctions que je viens de
faire  sa place, trop longuement sans doute. Qu'on me le pardonne! Sans
cela comprendrait-on par quelle fatale mobilit de sentiment cette jeune
fille si sage et si sincre, qui hassait avec raison le perfide Anzoleto
un quart d'heure auparavant, s'oublia au point d'couter sa voix,
d'effleurer sa chevelure, et de respirer son souffle avec une sorte de
dlice? Le salon tait trop vaste pour tre jamais fort clair, on le
sait dj; le jour baissait d'ailleurs. Le pupitre du clavecin, sur lequel
Anzoleto avait laiss un grand cahier ouvert, cachait leurs ttes aux
Personnes assises  quelque distance; et leurs ttes se rapprochaient
l'une de l'autre de plus en plus. Anzoleto, n'accompagnant plus que d'une
main, avait pass son autre bras autour du corps flexible de son amie, et
l'attirait insensiblement contre le sien. Six mois d'indignation et de
douleur s'taient effacs comme un rve de l'esprit de la jeune fille.
Elle se croyait  Venise; elle priait la Madone de bnir son amour pour le
beau fianc que lui avait donn sa mre, et qui priait avec elle, main
contre main, coeur contre coeur. Albert tait sorti sans qu'elle s'en
apert, et l'air tait plus lger, le crpuscule plus doux autour d'elle.
Tout  coup elle sentit  la fin d'une strophe les lvres ardentes de son
Premier fianc sur les siennes. Elle retint un cri; et, se penchant sur le
clavier, elle fondit en larmes.

En ce moment le comte Albert rentra, entendit ses sanglots, et vit la
Joie insultante d'Anzoleto. Le chant interrompu par l'motion de la jeune
artiste n'tonna pas autant les autres tmoins de cette scne rapide.
Personne n'avait vu le baiser; et chacun concevait que le souvenir de son
enfance et l'amour de son art lui eussent arrach des pleurs. Le comte
Christian s'affligeait un peu de cette sensibilit, qui annonait tant
d'attachement et de regrets pour des choses dont il demandait le
sacrifice. La chanoinesse et le chapelain s'en rjouissaient, esprant
que ce sacrifice ne pourrait s'accomplir. Albert ne s'tait pas encore
demand si la comtesse de Rudolstadt pouvait redevenir artiste ou cesser
de l'tre. Il et tout accept, tout permis, tout exig mme, pour qu'elle
ft heureuse et libre dans la retraite, dans le monde ou au thtre,  son
choix. Son absence de prjugs et d'gosme allait jusqu' l'imprvoyance
des cas les plus simples. Il ne lui vint donc pas  l'esprit que Consuelo
pt songer  s'imposer des sacrifices pour lui qui n'en voulait aucun.
Mais en ne voyant pas ce premier  fait, il vit au del, comme il voyait
toujours; il pntra au coeur de l'arbre, et mit la main sur le ver
rongeur. Le vritable titre d'Anzoleto auprs de Consuelo, le vritable
but qu'il poursuivait, et le vritable sentiment qu'il inspirait, lui
furent rvls en un instant. Il regarda attentivement cet homme qui lui
tait antipathique, et sur lequel jusque l il n'avait pas voulu jeter
les yeux parce qu'il ne voulait pas har le frre de Consuelo. Il vit en
lui un amant audacieux, acharn, et dangereux. Le noble Albert ne songea
pas  lui-mme; ni le soupon ni la jalousie n'entrrent dans son coeur.
Le danger tait tout pour Consuelo; car, d'un coup d'oeil profond et
lucide, cet homme, dont le regard vague et la vue dlicate ne supportaient
pas le soleil et ne discernaient ni les couleurs ni les formes, lisait
au fond de l'me et pntrait, par la puissance mystrieuse de la
divination, dans les plus secrtes penses des mchants et des fourbes. Je
n'expliquerai pas d'une manire naturelle ce don trange qu'il possdait
parfois. Certaines facults (non approfondies et non dfinies par la
science) restrent chez lui incomprhensibles pour ses proches, comme
elles le sont pour l'historien qui vous les raconte, et qui,  l'gard de
ces sortes de choses, n'est pas plus avanc, aprs cent ans couls, que
ne le sont les grands esprits de son sicle, Albert, en voyant  nu l'me
goste et vaine de son rival, ne se dit pas: Voil mon ennemi; mais il se
dit: Voil l'ennemi de Consuelo. Et, sans rien faire paratre de sa
dcouverte, il se promit de veiller sur elle, et de la prserver.




LXI.


Aussitt que Consuelo vit un instant favorable, elle sortit du salon, et
alla dans le jardin. Le soleil tait couch, et les premires toiles
brillaient sereines et blanches dans un ciel encore rose vers l'occident,
dj noir  l'est. La jeune artiste cherchait  respirer le calme dans
cet air pur et frais des premires soires d'automne. Son sein tait
oppress d'une langueur voluptueuse; et cependant elle en prouvait des
remords, et appelait au secours de sa volont toutes les forces de son
me. Elle et pu se dire: _Ne puis-je donc savoir si j'aime ou si je
hais?_ Elle tremblait, comme si elle et senti son courage l'abandonner
dans la crise la plus dangereuse de sa  vie; et, pour la premire fois,
elle ne retrouvait pas en elle cette droiture de premier mouvement, cette
sainte confiance dans ses intentions, qui l'avaient toujours soutenue
dans ses preuves. Elle avait quitt le salon pour se drober  la
fascination qu'Anzoleto exerait sur elle, et elle avait prouv en
mme temps comme un vague dsir d'tre suivie par lui. Les feuilles
commenaient  tomber. Lorsque le bord de son vtement les faisait crier
derrire elle, elle s'imaginait entendre des pas sur les siens, et, prte
 fuir, n'osant se retourner, elle restait enchane  sa place par une
puissance magique.

Quelqu'un la suivait, en effet, mais sans oser et sans vouloir se montrer:
c'tait Albert. tranger  toutes ces petites dissimulations qu'on appelle
les convenances, et se sentant par la grandeur de son amour au-dessus de
toute mauvaise honte, il tait sorti un instant aprs elle, rsolu de la
protger  son insu, et d'empcher son sducteur de la rejoindre. Anzoleto
avait remarqu cet empressement naf, sans en tre fort alarm. Il avait
trop bien vu le trouble de Consuelo, pour ne pas regarder sa victoire
comme assure; et, grce  la fatuit que de faciles succs avaient
dveloppe en lui, il tait rsolu  ne plus brusquer les choses,  ne
plus irriter son amante, et  ne plus effaroucher la famille. Il n'est
plus ncessaire de tant me presser, se disait-il. La colre pourrait lui
donner des forces. Un air de douleur et d'abattement lui fera perdre le
reste de courroux qu'elle a contre moi. Son esprit est fier, attaquons ses
sens. Elle est sans doute moins austre qu' Venise; elle s'est civilise
ici. Qu'importe que mon rival soit heureux un jour de plus? Demain elle
est  moi; cette nuit peut-tre! Nous verrons bien. Ne la poussons pas par
la peur  quelque rsolution dsespre. Elle ne m'a pas trahi auprs
d'eux. Soit piti, soit crainte, elle ne dment pas mon rle de frre; et
les grands parents, malgr toutes mes sottises, paraissent rsolus  me
supporter pour l'amour d'elle. Changeons donc de tactique. J'ai t plus
vite que je n'esprais. Je puis bien faire halte.

Le comte Christian, la chanoinesse et le chapelain furent donc fort
surpris de lui voir prendre tout d'un coup de trs-bonnes manires, un ton
modeste, et un maintien doux et prvenant. Il eut l'adresse de se plaindre
tout bas au chapelain d'un grand mal de tte, et d'ajouter qu'tant fort
sobre d'habitude, le vin de Hongrie, dont il ne s'tait pas mfi au
dner, lui avait port au cerveau. Au bout d'un instant, cet aveu fut
communiqu en allemand  la chanoinesse et au comte, qui accepta cette
espce de justification avec un charitable empressement. Wenceslawa fut
d'abord moins indulgente; mais les soins que le comdien se donna pour lui
plaire, l'loge respectueux qu'il sut faire,  propos, des avantages
de la noblesse, l'admiration qu'il montra pour l'ordre tabli dans le
chteau, dsarmrent promptement cette me bienveillante et incapable de
rancune. Elle l'couta d'abord par dsoeuvrement, et finit par causer avec
lui avec intrt, et par convenir avec son frre que c'tait un excellent
et charmant jeune homme. Lorsque Consuelo revint de sa promenade, une
heure s'tait coule, pendant laquelle Anzoleto n'avait pas perdu son
temps. Il avait si bien regagn les bonnes grces de la famille, qu'il
tait sr de pouvoir rester autant de jours au chteau qu'il lui en
faudrait pour arriver  ses fins. Il ne comprit pas ce que le vieux comte
disait  Consuelo en allemand; mais il devina, aux regards tourns vers
lui, et  l'air de surprise et d'embarras de la jeune fille, que Christian
venait de faire de lui le plus complet loge, en la grondant un peu de ne
pas marquer plus d'intrt  un frre aussi aimable.

Allons, signora, dit la chanoinesse, qui, malgr son dpit contre la
Porporina, ne pouvait s'empcher de lui vouloir du bien, et qui, de plus,
croyait accomplir un acte de religion; vous avez boud votre frre 
dner, et il est vrai de dire qu'il le mritait bien dans ce moment-l.
Mais il est meilleur qu'il ne nous avait paru d'abord. Il vous aime
tendrement, et vient de nous parler de vous  plusieurs reprises avec
toute sorte d'affection, mme de respect. Ne soyez pas plus svre que
nous. Je suis sre que s'il se souvient de s'tre gris  dner, il en est
tout chagrin, surtout  cause de vous. Parlez-lui donc, et ne battez pas
froid  celui qui vous tient de si prs par le sang. Pour mon compte,
quoique mon frre le baron d'Albert, qui tait fort taquin dans sa
jeunesse, m'ait fche bien souvent, je n'ai jamais pu rester une heure
brouille avec lui.

Consuelo, n'osant confirmer ni dtruire l'erreur de la bonne dame, resta
comme atterre  cette nouvelle attaque d'Anzoleto, dont elle comprenait
bien la puissance et l'habilet.

Vous n'entendez pas ce que dit ma soeur? dit Christian au jeune homme; je
vais vous le traduire en deux mots. Elle reproche  Consuelo de faire trop
la petite maman avec vous; et je suis sr que Consuelo meurt d'envie de
faire la paix. Embrassez-vous donc, mes enfants. Allons, vous, jeune
homme, faites le premier pas; et si vous avez eu autrefois envers elle
quelques torts dont vous vous repentiez, dites-le-lui afin qu'elle vous le
pardonne.

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois; et, saisissant la main
tremblante de Consuelo, qui n'osait la lui retirer:

Oui, dit-il, j'ai eu de grands torts envers elle, et je m'en repens si
amrement, que tous mes efforts pour m'tourdir  ce sujet ne servent qu'
briser mon coeur de plus en plus. Elle le sait bien; et si elle n'avait pas
une me de fer, orgueilleuse comme la force, et impitoyable comme la
vertu, elle aurait compris que mes remords m'ont bien assez puni. Ma
soeur, pardonne-moi donc, et rends-moi ton amour; ou bien je vais partir
aussitt, et promener mon dsespoir, mon isolement et mon ennui par toute
la terre. tranger partout, sans appui, sans conseil, sans affection, je
ne pourrai plus croire  Dieu, et mon garement retombera sur ta tte.

Cette homlie attendrit vivement le comte, et arracha des larmes  la
bonne chanoinesse.

Vous l'entendez, Porporina, s'cria-t-elle; ce qu'il vous dit est
trs-beau et trs-vrai. Monsieur le chapelain, vous devez, au nom de la
religion, ordonner  la signora de se rconcilier avec son frre.

Le chapelain allait s'en mler. Anzoleto n'attendit pas le sermon, et,
saisissant Consuelo dans ses bras, malgr sa rsistance et son effroi,
il l'embrassa passionnment  la barbe du chapelain et  la grande
dification de l'assistance. Consuelo, pouvante d'une tromperie si
impudente, ne put s'y associer plus longtemps.

Arrtez! dit-elle, monsieur le comte, coutez-moi!...

Elle allait tout rvler, lorsque Albert parut. Aussitt l'ide de
Zdenko revint glacer de crainte l'me prte  s'pancher. L'implacable
Protecteur de Consuelo pouvait vouloir la dbarrasser, sans bruit et sans
dlibration, de l'ennemi contre lequel elle allait l'invoquer. Elle
plit, regarda Anzoleto d'un air de reproche douloureux, et la parole
expira sur ses lvres.

A sept heures sonnantes, on se remit  table pour souper. Si l'ide de ces
frquents repas est faite pour ter l'apptit  mes dlicates lectrices,
je leur dirai que la mode de ne point manger n'tait pas en vigueur dans
ce temps-l et dans ce pays-l. Je crois l'avoir dj dit: on mangeait
lentement, copieusement, et souvent,  Riesenburg. La moiti de la journe
se passait presque  table; et j'avoue que Consuelo, habitue ds son
enfance, et pour cause,  vivre tout un jour avec quelques cuilleres de
riz cuit  l'eau, trouvait ces homriques repas mortellement longs. Pour
la premire fois, elle ne sut point si celui-ci dura une heure, un instant
ou un sicle. Elle ne vivait pas plus qu'Albert lorsqu'il tait seul au
fond de sa grotte. Il lui semblait qu'elle tait ivre, tant la honte
d'elle-mme, l'amour et la terreur, agitaient tout son tre. Elle ne
mangea point, n'entendit et ne vit rien autour d'elle. Consterne comme
quelqu'un qui se sent rouler dans un prcipice, et qui voit se briser une
 une les faibles branches qu'il voulait saisir pour arrter sa chute,
elle regardait le fond de l'abme, et le vertige bourdonnait dans son
cerveau. Anzoleto tait prs d'elle; il effleurait son vtement, il
pressait avec des mouvements convulsifs son coude contre son coude, son
pied contre son pied. Dans son empressement  la servir, il rencontrait
ses mains, et les retenait dans les siennes pendant une seconde; mais
cette rapide et brlante pression rsumait tout un sicle de volupt. Il
lui disait  la drobe de ces mots qui touffent, il lui lanait de ces
regards qui dvorent. Il profitait d'un instant fugitif comme l'clair
pour changer son verre avec le sien, et pour toucher de ses lvres le
cristal que ses lvres avaient touch. Et il savait tre tout de feu
pour elle, tout de marbre aux yeux des autres. Il se tenait  merveille,
parlait convenablement, tait plein d'gards attentifs pour la
chanoinesse, traitait le chapelain avec respect, lui offrait les meilleurs
morceaux des viandes qu'il se chargeait de dcouper avec la dextrit et
la grce d'un convive habitu  la bonne chre. Il avait remarqu que le
saint homme tait gourmand, que sa timidit lui imposait  cet gard de
frquentes privations; et celui-ci se trouva si bien de ses prfrences,
qu'il souhaita voir le nouvel cuyer-tranchant passer le reste de ses
jours au chteau des Gants.

On remarqua qu'Anzoleto ne buvait que de l'eau; et lorsque le chapelain,
par change de bons procds, lui offrit du vin, il rpondit assez haut
pour tre entendu:

Mille grces! on ne m'y prendra plus. Votre beau vin est un perfide avec
lequel je cherchais  m'tourdir tantt. Maintenant, je n'ai plus de
chagrins, et je reviens  l'eau, ma boisson habituelle et ma loyale amie.

On prolongea la veille un peu plus que de coutume. Anzoleto chanta
encore; et cette fois il chanta pour Consuelo. Il choisit les airs favoris
de ses vieux auteurs, qu'elle lui avait appris elle-mme; et il les dit
avec tout le soin, avec toute la puret de got et de dlicatesse
d'intention qu'elle avait coutume d'exiger de lui. C'tait lui rappeler
encore les plus chers et les plus purs souvenirs de son amour et de son art.

Au moment o l'on allait se sparer, il prit un instant favorable pour lui
dire tout bas:

Je sais o est ta chambre; on m'en a donn une dans la mme galerie.
A minuit, je serai  genoux  ta porte, j'y resterai prostern jusqu'au
jour. Ne refuse pas de m'entendre un instant. Je ne veux pas reconqurir
ton amour, je ne le mrite pas. Je sais que tu ne peux plus m'aimer, qu'un
autre est heureux, et qu'il faut que je parte. Je partirai la mort dans
l'me, et le reste de ma vie est dvou aux furies! Mais ne me chasse pas
sans m'avoir dit un mot de piti, un mot d'adieu. Si tu n'y consens pas,
je partirai ds la pointe du jour, et ce sera fait de moi pour jamais!

--Ne dites pas cela, Anzoleto. Nous devons nous quitter ici, nous dire un
ternel adieu. Je vous pardonne, et je vous souhaite....

--Un bon voyage! reprit-il avec ironie; puis, reprenant aussitt son ton
hypocrite: Tu es impitoyable, Consuelo. Tu veux que je sois perdu, qu'il
ne reste pas en moi un bon sentiment, un bon souvenir. Que crains-tu?
Ne t'ai-je pas prouv mille fois mon respect et la puret de mon amour?
Quand on aime perdument, n'est-on pas esclave, et ne sais-tu pas qu'un
mot de toi me dompte et m'enchane? Au nom du ciel, si tu n'es pas la
matresse de cet homme que tu vas pouser, s'il n'est pas le matre de ton
appartement et le compagnon invitable de toutes tes nuits...

--Il ne l'est pas, il ne le fut jamais, dit Consuelo avec l'accent de la
fire innocence.

Elle et mieux fait de rprimer ce mouvement d'un orgueil bien fond, mais
trop sincre en cette occasion. Anzoleto n'tait pas poltron; mais il
aimait la vie, et s'il et cru trouver dans la chambre de Consuelo un
gardien dtermin, il ft rest fort paisiblement dans la sienne. L'accent
de vrit qui accompagna la rponse de la jeune fille l'enhardit tout 
fait.

En ce cas, dit-il, je ne compromets pas ton avenir. Je serai si prudent,
si adroit, je marcherai si lgrement, je te parlerai si bas, que ta
rputation ne sera pas ternie. D'ailleurs, ne suis-je pas ton frre?
Devant partir  l'aube du jour, qu'y aurait-il d'extraordinaire  ce que
j'aille te dire adieu?

--Non! non! ne venez pas! dit Consuelo pouvante. L'appartement du
comte Albert n'est pas loign; peut-tre a-t-il tout devin... Anzoleto,
si vous vous exposez... je ne rponds pas de votre vie. Je vous parle
srieusement, et mon sang se glace dans mes veines!

Anzoleto sentit en effet sa main, qu'il avait prise dans la sienne,
devenir plus froide que le marbre.

Si tu discutes, si tu parlementes  ta porte, tu exposes mes jours,
dit-il en souriant; mais si ta porte est ouverte, si nos baisers sont
muets, nous ne risquons rien. Rappelle-toi que nous avons pass des nuits
ensemble sans veiller un seul des nombreux voisins de la Corte-Minelli.
Quant  moi, s'il n'y a pas d'autre obstacle que la jalousie du comte, et
pas d'autre danger que la mort....

Consuelo vit en cet instant le regard du comte Albert, ordinairement si
vague, redevenir clair et profond en s'attachant sur Anzoleto. Il ne
pouvait entendre; mais il semblait qu'il entendit avec les yeux. Elle
retira sa main de celle d'Anzoleto, en lui disant d'une voix touffe:

Ah! si tu m'aimes, ne brave pas cet homme terrible!

--Est-ce pour toi que tu crains dit Anzoleto rapidement.

--Non, mais pour tout ce qui m'approche et me menace.

--Et pour tout ce qui t'adore, sans doute? Eh bien, soit. Mourir  tes
yeux, mourir  tes pieds; oh! je ne demande que cela. J'y serai  minuit;
rsiste, et tu ne feras que hter ma perte.

--Vous partez demain, et vous ne prenez cong de personne? dit Consuelo en
voyant qu'il saluait le comte et la chanoinesse sans leur parler de son
dpart.

--Non, dit-il; ils me retiendraient, et, malgr moi, voyant tout conspirer
pour prolonger mon agonie, je cderais. Tu leur feras mes excuses et mes
adieux. Les ordres sont donns  mon guide pour que mes chevaux soient
prts  quatre heures du matin.

Cette dernire assertion tait plus que vraie. Les regards singuliers
d'Albert depuis quelques heures n'avaient pas chapp  Anzoleto. Il
tait rsolu  tout oser; mais il se tenait prt pour la fuite en cas
d'vnement. Ses chevaux taient dj sells dans l'curie, et son guide
avait reu l'ordre de ne pas se coucher.

Rentre dans sa chambre, Consuelo fut saisie d'une vritable pouvante.
Elle ne voulait point recevoir Anzoleto, et en mme temps elle craignait
qu'il ft empch de venir la trouver. Toujours ce sentiment double, faux,
insurmontable, tourmentait sa pense, et mettait son coeur aux prises avec
sa conscience. Jamais elle ne s'tait sentie si malheureuse, si expose,
si seule sur la terre. O mon matre Porpora, o tes-vous? s'criait-elle.
Vous seul pourriez me sauver; vous seul connaissez mon  mal et les prils
auxquels je suis livre. Vous seul tes rude, svre, et mfiant, comme
devrait l'tre un ami et un pre, pour me retirer de cet abme o je
tombe!... Mais n'ai-je pas des amis autour de moi? N'ai-je pas un pre dans
le comte Christian? La chanoinesse ne serait-elle pas une mre pour moi, si
j'avais le courage de braver ses prjugs et de lui ouvrir mon coeur? Et
Albert n'est-il pas mon soutien, mon frre, mon poux, si je consens  dire
un mot! Oh! oui, c'est lui qui doit tre mon sauveur; et je le crains!
et je le repousse!... Il faut que j'aille les trouver tous les trois,
ajoutait-elle en se levant et en marchant avec agitation dans sa chambre.
Il faut que je m'engage avec eux, que je m'enchane  leurs bras
protecteurs, que je m'abrite sous les ailes de ces anges gardiens. Le
repos, la dignit, l'honneur, rsident avec eux; l'abjection et le
dsespoir m'attendent auprs d'Anzoleto. Oh! oui! il faut que j'aille leur
faire la confession de cette affreuse journe, que je leur dise ce qui se
passe en moi, afin qu'ils me prservent et me dfendent de moi-mme. Il
faut que je me lie  eux par un serment, que je dise ce _oui_ terrible qui
mettra une invincible barrire entre moi et mon flau! J'y vais!...

Et, au lieu d'y aller, elle retombait puise sur sa chaise, et pleurait
avec dchirement son repos perdu, sa force brise.

Mais quoi! disait-elle, j'irai leur faire un nouveau mensonge! j'irai leur
offrir une fille gare, une pouse adultre! car je le suis par le coeur,
et la bouche qui jurerait une immuable fidlit au plus sincre des hommes
est encore toute brlante du baiser d'un autre; et mon coeur tressaille
d'un plaisir impur rien que d'y songer! Ah! mon amour mme pour l'indigne
Anzoleto est chang comme lui. Ce n'est plus cette affection tranquille
et sainte avec laquelle je dormais heureuse sous les ailes que ma mre
tendait sur moi du haut des cieux. C'est un entranement lche et
imptueux comme l'tre qui l'inspire. Il n'y a plus rien de grand ni de
vrai dans mon me. Je me mens  moi-mme depuis ce matin, comme je mens aux
autres. Comment ne leur mentirais-je pas dsormais  toutes les heures de
ma vie? Prsent ou absent, Anzoleto sera toujours devant mes yeux; la seule
pense de le quitter demain me remplit de douleur, et dans le sein d'un
autre je ne rverais que de lui. Que faire, que devenir?

L'heure s'avanait avec une affreuse rapidit, avec une affreuse lenteur.
Je le verrai, se disait-elle. Je lui dirai que je le hais, que je le
mprise, que je ne veux jamais le revoir. Mais non, je mens encore; car je
ne le lui dirai pas; ou bien, si j'ai ce courage, je me rtracterai un
instant aprs. Je ne puis plus mme tre sre de ma chastet; il n'y croit
plus, il ne me respectera pas. Et moi, je ne crois plus  moi-mme, je ne
crois plus  rien. Je succomberai par peur encore plus que par faiblesse.
Oh! plutt mourir que de descendre ainsi dans ma propre estime, et de
donner ce triomphe  la ruse et au libertinage d'autrui, sur les instincts
sacrs et les nobles desseins que Dieu avait mis en moi!

Elle se mit  sa fentre, et eut vritablement l'ide de se prcipiter,
pour chapper par la mort  l'infamie dont elle se croyait dj souille.
En luttant contre cette sombre tentation, elle songea aux moyens de salut
qui lui restaient. Matriellement parlant, elle n'en manquait pas, mais
tous lui semblaient entraner d'autres dangers. Elle avait commenc par
verrouiller la porte par laquelle Anzoleto pouvait venir. Mais elle ne
connaissait encore qu' demi cet homme froid et personnel, et, ayant vu des
preuves de son courage physique, elle ne savait pas qu'il tait tout  fait
dpourvu du courage moral qui fait affronter la mort pour satisfaire la
passion. Elle pensait qu'il oserait venir jusque l, qu'il insisterait pour
tre cout, qu'il ferait quelque bruit; et elle savait qu'il ne fallait
qu'un souffle pour attirer Albert. Il y avait auprs de sa chambre un
cabinet avec un escalier drob, comme dans presque tous les appartements
du chteau; mais cet escalier donnait  l'tage infrieur, tout auprs de
la chanoinesse. C'tait le seul refuge qu'elle pt chercher contre l'audace
imprudente d'Anzoleto; et, pour se faire ouvrir, il fallait tout confesser,
mme d'avance, afin de ne pas donner lieu  un scandale, que la bonne
Wenceslawa, dans sa frayeur, pourrait bien prolonger. Il y avait encore le
jardin; mais si Anzoleto, qui paraissait avoir explor tout le chteau avec
soin, s'y rendait de son ct, c'tait courir  sa perte.

En rvant ainsi, elle vit de la fentre de son cabinet, qui donnait sur une
cour de derrire, de la lumire auprs des curies. Elle examina un homme
qui rentrait et sortait de ces curies sans veiller les autres serviteurs,
et qui paraissait faire des apprts de dpart. Elle reconnut  son costume
le guide d'Anzoleto, qui arrangeait ses chevaux conformment  ses
instructions. Elle vit aussi de la lumire chez le gardien du pont-levis,
et pensa avec raison qu'il avait t averti par le guide d'un dpart dont
l'heure n'tait pas encore fixe. En observant ces dtails, et en se
livrant  mille conjectures,  mille projets, Consuelo conut un dessein
assez trange et fort tmraire. Mais comme il lui offrait un terme moyen
entre les deux extrmes qu'elle redoutait, et lui ouvrait en mme temps
une nouvelle perspective sur les vnements de sa vie, il lui parut une
vritable inspiration du ciel. Elle n'avait pas de temps  employer pour en
examiner les moyens et les suites. Les uns lui parurent se prsenter par
l'effet d'un hasard providentiel; les autres lui semblrent pouvoir tre
dtourns. Elle se mit  crire ce qui suit, fort  la hte, comme on peut
croire, car l'horloge, du chteau venait de sonner onze heures:

Albert, je suis force de partir. Je vous chris de toute mon me, vous le
savez. Mais il y a dans mon. tre des contradictions, des souffrances, et
des rvoltes  que je ne puis expliquer ni  vous ni  moi-mme. Si je vous
voyais en ce moment, je vous dirais que je me fie  vous, que je vous
abandonne le soin de mon avenir, que je consens  tre votre femme. Je vous
dirais peut-tre que je le veux. Et pourtant je vous tromperais, ou je
ferais un serment tmraire; car mon coeur n'est pas assez purifi de
l'ancien amour, pour vous appartenir ds  prsent, sans effroi, et pour
mriter le vtre sans remords. Je fuis; je vais  Vienne, rejoindre ou
attendre le Porpora, qui doit y tre ou y arriver dans peu de jours, comme
sa lettre  votre pre vous l'a annonc dernirement. Je vous jure que je
vais chercher auprs de lui l'oubli et la haine du pass, et l'espoir d'un
avenir dont vous tes pour moi la pierre angulaire. Ne me suivez pas; je
vous le dfends, au nom de cet avenir que votre impatience compromettrait
et dtruirait peut-tre. Attendez-moi, et tenez-moi le serment que vous
m'avez fait de ne pas retourner sans moi ... Vous me comprenez! Comptez
sur moi, je vous l'ordonne; car je m'en vais avec la sainte esprance de
revenir ou de vous appeler bientt. Dans ce moment je fais un rve affreux.
Il  me semble que quand je serai seule avec moi-mme, je me rveillerai
digne de vous. Je ne veux point que mon frre me suive. Je vais le tromper,
lui faire prendre une route oppose  celle que je prends moi-mme. Sur
tout ce que vous avez de plus cher au monde, ne contrariez en rien mon
projet, et croyez-moi sincre. C'est  cela que je verrai si vous m'aimez
vritablement, et si je puis sacrifier sans rougir ma pauvret  votre
richesse, mon obscurit  votre rang, mon ignorance  la science de votre
esprit. Adieu! mais non: au revoir, Albert. Pour vous prouver que je ne
m'en vais pas irrvocablement, je vous charge de rendre votre digne et
chre tante favorable  notre union, et de me conserver les bonts de votre
pre, le meilleur, le plus respectable des hommes! Dites-lui la vrit sur
tout ceci. Je vous crirai de Vienne.

L'esprance de convaincre et de calmer par une telle lettre un homme
aussi pris qu'Albert tait tmraire sans doute, mais non draisonnable.
Consuelo sentait revenir, pendant qu'elle lui crivait, l'nergie de sa
volont et la loyaut de son caractre. Tout ce qu'elle lui crivait, elle
le pensait. Tout ce qu'elle annonait, elle allait le faire. Elle croyait 
la pntration puissante et presque  la seconde vue d'Albert; elle n'et
pas espr de le tromper; elle tait sre qu'il croirait en elle, et que,
son caractre donn, il lui obirait ponctuellement. En ce moment, elle
jugea les choses, et Albert lui-mme, d'aussi haut que lui.

Aprs avoir pli sa lettre sans la cacheter, elle jeta sur ses paules son
manteau de voyage, enveloppa sa tte dans un voile noir trs-pais, mit
de fortes chaussures, prit sur elle le peu d'argent qu'elle possdait, fit
un mince paquet de linge, et, descendant sur la pointe du pied avec
d'incroyables prcautions, elle traversa les tages infrieurs, parvint 
l'appartement du comte Christian, se glissa jusqu' son oratoire, o elle
savait qu'il entrait rgulirement  six heures du matin. Elle dposa la
lettre sur le coussin o il mettait son livre avant de s'agenouiller par
terre. Puis, descendant jusqu' la cour, sans veiller personne, elle
marcha droit aux curies.

Le guide, qui n'tait pas trop rassur de se voir seul en pleine nuit dans
un grand chteau o tout le monde dormait comme les pierres, eut d'abord
peur de cette femme noire qui s'avanait sur lui comme un fantme. Il
recula jusqu'au fond de son curie, n'osant ni crier ni l'interroger: c'est
ce que voulait Consuelo. Ds qu'elle se vit hors de la porte des regards
et de la voix (elle savait d'ailleurs que ni des fentres d'Albert ni de
celles d'Anzoleto on n'avait vue sur cette cour), elle dit au guide:

Je suis la soeur du jeune homme que tu as amen ici ce matin. Il m'enlve.
C'est convenu avec lui depuis un instant, mets vite une selle de femme sur
son cheval: il y en a ici plusieurs. Suis-moi  Tusta sans dire un seul
mot, sans faire un seul pas qui puisse apprendre aux gens du chteau que
je me sauve. Tu seras pay double. Tu as l'air tonn? Allons, dpche!
A peine serons-nous rendus  la ville, qu'il faudra que tu reviennes ici
avec les mmes chevaux pour chercher mon frre.

Le guide secoua la tte.

Tu seras pay triple.

Le guide fit un signe de consentement.

Et tu le ramneras bride abattue  Tusta, o je vous attendrai.

Le guide hocha encore la tte.

Tu auras quatre fois autant  la dernire course qu' la premire.

Le guide obit. En un instant le cheval que devait monter Consuelo fut
prpar en selle de femme.

Ce n'est pas tout, dit Consuelo en sautant dessus avant mme qu'il ft
brid entirement; donne-moi ton chapeau, et jette ton manteau par-dessus
le mien. C'est pour un instant.

--J'entends, dit l'autre, c'est pour tromper le portier; c'est facile! Oh!
ce n'est pas la premire fois que j'enlve une demoiselle! Votre amoureux
paiera bien, je pense, quoique vous soyez sa soeur, ajouta-t-il d'un air
narquois.

--Tu seras bien pay par moi la premire. Tais-toi. Es-tu prt?

--Je suis  cheval.

--Passe le premier, et fais baisser le pont.

Ils le franchirent au pas, firent un dtour pour ne point passer sous les
murs du chteau, et au bout d'un quart d'heure gagnrent la grande route
sable. Consuelo n'avait jamais mont  cheval de sa vie. Heureusement,
celui-l, quoique vigoureux, tait d'un bon caractre. Son matre l'animait
en faisant claquer sa langue, et il prit un galop ferme et soutenu, qui, 
travers bois et bruyres, conduisit l'amazone  son but au bout de deux
heures.

Consuelo lui retint la bride et sauta  terse  l'entre de la ville.

Je ne veux pas qu'on me voie ici, dit-elle au guide en lui mettant dans la
main le prix convenu pour elle et pour Anzoleto. Je vais traverser la ville
 pied, et j'y prendrai chez des gens que je connais une voiture qui me
conduira sur la route de Prague. J'irai vite, pour m'loigner le plus
possible, avant le jour, du pays o ma figure est connue; au jour, je
m'arrterai, et j'attendrai mon frre.

--Mais en quel endroit?

--Je ne puis le savoir. Mais dis-lui que ce sera  un relais de poste.
Qu'il ne fasse pas de questions avant dix lieues d'ici. Alors il demandera
partout madame Wolf; c'est le premier nom venu; ne l'oublie pas pourtant.
Il n'y a qu'une route pour Prague?

--Qu'une seule jusqu' ...

--C'est bon. Arrte-toi dans le faubourg pour faire rafrachir tes chevaux.
Tche qu'on ne voie pas la selle de femme; jette ton manteau dessus; ne
rponds  aucune question, et repars. Attends! encore un mot: dis  mon
frre de ne pas hsiter, de ne pas tarder, de s'esquiver sans tre vu.
Il y a danger de mort pour lui au chteau.

--Dieu soit avec vous, la jolie fille! rpondit le guide, qui avait eu le
temps de rouler entre ses doigts l'argent qu'il venait de recevoir. Quand
mes pauvres chevaux devraient en crever, je suis content de vous avoir
rendu service.--Je suis pourtant fch, se dit-il quand elle eut disparu
dans l'obscurit, de ne pas avoir aperu le bout de son nez; je voudrais
savoir si elle est assez jolie pour se faire enlever. Elle m'a fait peur
d'abord avec son voile noir et son pas rsolu; aussi ils m'avaient fait
tant de contes  l'office, que je ne savais plus o j'en tais.  Sont-ils
superstitieux et simples, ces gens-l, avec leurs revenants et leur homme
noir du chne de Schreckenstein! Bah! j'y ai pass plus de cent fois, et
je ne l'ai jamais vu! J'avais bien soin de baisser la tte, et de regarder
du ct du ravin quand je passais au pied de la montagne.

En faisant ces rflexions naves, le guide, aprs avoir donn l'avoine 
ses chevaux, et s'tre administr  lui-mme, dans un cabaret voisin, une
large pinte d'hydromel pour se rveiller, reprit le chemin de Riesenburg,
sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espr et prvu tout
en lui recommandant de faire diligence. Le brave garon,  mesure qu'il
s'loignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque
dont il venait d'tre l'entremetteur. Peu  peu les vapeurs de la nuit, et
peut-tre aussi celles de la boisson fermente, lui firent paratre cette
aventure plus merveilleuse encore. Il serait plaisant, pensait-il, que
cette femme noire ft un homme, et cet homme le revenant du chteau, le
fantme noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais
tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a jur l'avoir vu plus de
dix fois dans son curie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du
vieux baron d'Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant!
la rencontre et la socit de ces tres-l est toujours suivie de quelque
malheur. Si mon pauvre grison a port Satan cette nuit, il en mourra pour
sr. Il me semble qu'il jette dj du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne
prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au
chteau, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donn,
je ne vais pas trouver des feuilles sches dans ma poche. Et si l'on venait
me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au
lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de
moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me
quittant, comme si elle se ft enfonce sous terre.




LXII.


Anzoleto n'avait pas manqu de se lever  minuit, de prendre son stylet, de
se parfumer, et d'teindre son flambeau. Mais au moment o il crut pouvoir
ouvrir sa porte sans bruit (il avait dj remarqu que la serrure tait
douce et fonctionnait trs discrtement), il fut fort tonn de ne pouvoir
imprimer  la clef le plus lger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et
s'y puisa de fatigue, au risque d'veiller quelqu'un en secouant trop
fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre
issue; la fentre donnait sur les jardins  une lvation de cinquante
pieds, parfaitement nue et impossible  franchir; la seule pense en
donnait le vertige.

Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto aprs avoir encore
inutilement essay d'branler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait
bon signe; sa peur me rpondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte
Albert, tous deux me le paieront  la fois!

II prit le parti de se rendormir. Le dpit l'en empcha; et peut-tre
Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert tait l'auteur
de cette prcaution, lui seul n'tait pas dupe, dans la maison, de ses
rapports fraternels avec Consuelo. Cette dernire avait paru vritablement
pouvante en l'avertissant de prendre garde  _cet homme terrible_.
Anzoleto avait beau se dire qu'tant fou, le jeune comte ne mettrait
peut-tre pas de suite dans ses ides, ou qu'tant d'une illustre
naissance, il ne voudrait pas, suivant le prjug du temps, se commettre
dans une partie d'honneur avec un comdien; ces suppositions ne le
rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien
matre de lui-mme; et quant  ses prjugs, il fallait qu'ils ne fussent
pas fort enracins pour lui permettre de vouloir pouser une comdienne.
Anzoleto commena donc  craindre srieusement d'avoir maille  partir avec
lui, avant d'en venir  ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire
en pure perte. Ce dnouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il
avait appris  manier l'pe, et se flattait de tenir tte  quelque homme
de qualit que ce ft. Nanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne
dormit pas.

Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et
peu aprs sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficult. Il ne faisait
pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec
aussi peu de crmonie, Anzoleto crut que le moment dcisif tait venu.
Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut
aussitt,  la lueur du crpuscule, son guide qui lui faisait signe de
parler bas et de ne pas faire de bruit.

Que veux-tu dire avec tes simagres, et que me veux-tu, imbcile? Dit
Anzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?

--Eh! par o, si ce n'est pas la porte, mon bon seigneur?

--La porte tait ferme  clef.

--Mais vous aviez laiss la clef en dehors.

--Impossible! la voil sur ma table.

--Belle merveille! il y en a une autre.

--Et qui donc m'a jou le tour de m'enfermer ainsi? Il n'y avait qu'une
clef hier soir: serait-ce toi, en venant chercher ma valise?

--Je jure que ce n'est pas moi, et que je n'ai pas vu de clef.

--Ce sera donc le diable! Mais que me veux-tu avec ton air affair et
mystrieux? Je ne t'ai pas fait appeler.

--Vous ne me laissez pas le temps de parler! Vous me voyez, d'ailleurs, et
vous savez bien sans doute ce que je vous veux. La signora est arrive sans
encombre  Tusta, et, suivant ses ordres, me voici avec mes chevaux pour
vous y conduire.

Il fallut bien quelques instants pour qu'Anzoleto comprit de quoi il
s'agissait; mais il s'accommoda assez vite de la vrit pour empcher que
son guide, dont les craintes superstitieuses s'effaaient d'ailleurs avec
les ombres de la nuit, ne retombt dans ses perplexits  l'gard d'une
malice du diable. Le drle avait commenc par examiner et par faire sonner
sur les pavs de l'curie l'argent de Consuelo, et il se tenait pour
content de son march avec l'enfer. Anzoleto comprit  demi-mot, et pensa
que la fugitive avait t de son ct surveille de manire  ne pouvoir
l'avertir de sa rsolution; que, menace, pousse  bout peut-tre par son
jaloux, elle avait saisi un moment propice pour djouer tous ses efforts,
s'vader et prendre la clef des champs.

Quoi qu'il en soit, dit-il, il n'y a ni  douter ni  balancer. Les avis
qu'elle me fait donner par cet homme, qui l'a conduite sur la route de
Prague, sont clairs et prcis. Victoire! si je puis toutefois sortir d'ici
pour la rejoindre sans tre forc de croiser l'pe!

Il s'arma jusqu'aux dents: et, tandis qu'il s'apprtait  la hte, il
envoya son guide en claireur pour voir si les chemins taient libres.
Sur sa rponse que tout le monde paraissait encore livr au sommeil,
except le gardien du pont qui venait de lui ouvrir, Anzoleto descendit
sans bruit, remonta  cheval, et ne rencontra dans les cours qu'un
palefrenier, qu'il appela pour lui donner quelque argent, afin de ne pas
laisser  son dpart l'apparence d'une fuite.

Par saint Wenceslas! dit ce serviteur au guide, voil une trange chose,
les chevaux sont couverts de sueur en sortant de l'curie comme s'ils
avaient couru toute la nuit.

--C'est votre diable noir qui sera venu les panser, rpondit l'autre.

--C'est donc cela, reprit le palefrenier, que j'ai entendu un bruit
pouvantable toute la nuit de ce ct-l! Je n'ai pas os venir voir; mais
j'ai entendu la herse crier, et le pont-levis s'abattre, tout comme je vous
vois dans ce moment-ci: si bien que j'ai cru que c'tait vous qui partiez,
et que je ne m'attendais gure  vous revoir ce matin.

Au pont-levis, ce fut une autre observation du gardien.

Votre seigneurie est donc double? demanda cet homme en se frottant les
yeux. Je l'ai vue partir vers minuit, et je la vois encore une fois.

--Vous avez rv, mon brave homme, dit Anzoleto en lui faisant aussi une
gratification. Je ne serais pas parti sans vous prier de boire  ma sant.

--Votre seigneurie me fait trop d'honneur, dit le portier, qui corchait un
peu l'italien.

--C'est gal, dit-il au guide dans sa langue, j'en ai vu deux cette nuit!

--Et prends garde d'en voir quatre la nuit prochaine, rpondit le guide en
suivant Anzoleto au galop sur le pont: Le diable noir fait de ces tours-l
aux dormeurs de ton espce.

Anzoleto, bien averti et bien renseign par son guide, gagna Tusta ou
Tauss; car c'est, je crois, la mme ville. Il la traversa aprs avoir
congdi son homme et prit des chevaux de poste, s'abstint de faire aucune
question durant dix lieues, et, au terme, dsign, s'arrta pour djeuner
(car il n'en pouvait plus), et pour demander une madame Wolf qui devait
tre par l avec une voiture.

Personne ne put lui en donner des nouvelles, et pour cause.

Il y avait bien une madame Wolf dans le village; mais elle tait tablie
depuis cinquante ans dans la ville, et tenait une boutique de mercerie.
Anzoleto, bris, extnu, pensa que Consuelo n'avait pas jug  propos de
s'arrter en cet endroit. Il demanda une voiture  louer, il n'y en avait
pas. Force lui fut de remonter  cheval, et de faire une nouvelle course
 franc trier. Il regardait comme impossible de ne pas rencontrer 
chaque instant la bienheureuse voiture, o il pourrait s'lancer et se
ddommager de ses anxits et de ses fatigues. Mais il rencontra fort peu
de voyageurs, et dans aucune voiture il ne vit Consuelo. Enfin, vaincu par
l'excs de la lassitude, et ne trouvant de voiture de louage nulle part,
il prit le parti de s'arrter, mortellement vex, et d'attendre dans une
bourgade, au bord de la route, que Consuelo vnt le rejoindre; car il
pensait l'avoir dpasse. Il eut le loisir de maudire, tout le reste du
jour et toute la nuit suivante, les femmes, les auberges, les jaloux et
les chemins. Le lendemain, il trouva une voiture publique de passage, et
continua de courir vers Prague, sans tre plus heureux. Nous le laisserons
cheminer vers le nord, en proie  une vritable rage et  une mortelle
impatience mle d'espoir, pour revenir un instant nous-mmes au chteau,
et voir l'effet du dpart de Consuelo sur les habitants de cette demeure.

On peut penser que le comte Albert n'avait pas plus dormi que les deux
autres personnages de cette brusque aventure. Aprs s'tre muni d'une
double clef de la chambre d'Anzoleto, il l'avait enferm de dehors, et ne
s'tait plus inquit de ses tentatives, sachant bien qu' moins que
Consuelo elle-mme ne s'en mlt, nul n'irait le dlivrer. A l'gard de
cette premire possibilit dont l'ide le faisait frmir, Albert eut
l'excessive dlicatesse de ne pas vouloir faire d'imprudente dcouverte.

Si elle l'aime  ce point, pensa-t-il, je n'ai plus  lutter; que mon sort
s'accomplisse! Je le saurai assez tt, car elle est sincre; et demain elle
refusera ouvertement les offres que je lui ai faites aujourd'hui. Si elle
est seulement perscute et menace par cet homme dangereux, la voil du
moins pour une nuit  l'abri de ses poursuites. Maintenant, quelque bruit
furtif que j'entende autour de moi, je ne bougerai pas, et je ne me rendrai
point odieux; je n'infligerai pas  cette infortune le supplice de la
honte, en me montrant devant elle sans tre appel. Non! je ne jouerai
point le rle d'un espion lche, d'un jaloux souponneux, lorsque jusqu'ici
ses refus, ses irrsolutions, ne m'ont donn aucun droit sur elle. Je ne
sais qu'une chose, rassurante pour mon honneur, effrayante pour mon amour;
c'est que je ne serai pas tromp. Ame de celle que j'aime, toi qui rsides
 la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et dans les
entrailles du Dieu universel, si,  travers les mystres et les ombres de
la pense humaine, tu peux lire en moi  cette heure, ton sentiment
intrieur doit te dire que j'aime trop pour ne pas croire  ta parole!

Le courageux Albert tint religieusement l'engagement qu'il venait de
prendre avec lui-mme; et bien qu'il crt entendre les pas de Consuelo 
l'tage infrieur au moment de sa fuite, et quelque autre bruit moins
explicable du ct de la herse, il souffrit, pria, et contint de ses mains
jointes son coeur bondissant dans sa poitrine.

Lorsque le jour parut, il entendit marcher et ouvrir les portes du ct
d'Anzoleto.

L'infme, se dit-il, la quitte sans pudeur et sans prcaution! Il semble
qu'il veuille afficher sa victoire! Ah! le mal qu'il me fait ne serait
rien, si une autre me, plus prcieuse et plus chre que la mienne, ne
devait pas tre souille par son amour.

A l'heure o le comte Christian avait coutume de se lever, Albert se rendit
auprs de lui, avec l'intention, non de l'avertir de ce qui se passait,
mais de l'engager  provoquer une nouvelle explication avec Consuelo. Il
tait sr qu'elle ne mentirait pas. Il pensait qu'elle devait dsirer cette
explication, et s'apprtait  la soulager de son trouble,  la consoler
mme de sa honte, et  feindre une rsignation qui pt adoucir l'amertume
de leurs adieux. Albert ne se demandait pas ce qu'il deviendrait aprs. Il
sentait que ou sa raison, ou sa vie, ne supporterait pas un pareil coup, et
il ne craignait pas d'prouver une douleur au-dessus de ses forces.

Il trouva son pre au moment o il entrait dans son oratoire. La lettre
pose sur le coussin frappa leurs yeux en mme temps. Ils la saisirent et
la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterr, croyant que son fils ne
supporterait pas l'vnement; mais Albert, qui s'tait prpar  un plus
grand malheur, fut calme, rsign et ferme dans sa confiance.

Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est
vrai et ma foi inbranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette
promesse, mon pre, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je
serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquitudes si elles
s'emparent de moi.

--Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu
de tes pres. Tu as accept d'autres croyances, et je ne te les ai jamais
reproches avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien
souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle
je t'ai promis, dans la nuit qui a prcd celle-ci, de faire tout ce qui
dpendrait de moi pour que ton amour ft cout et sanctifi par un noeud
respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais
encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens
ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas  moi dans cette
heure solennelle qui dcidera peut-tre dans les cieux des destines de ton
amour sur la terre? O toi, mon noble enfant,  qui l'ternel a conserv
toutes les vertus, malgr les preuves qu'il a laiss subir  ta foi
premire! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouill  mes cts sur la
tombe de ta mre, et priant comme un jeune ange ce matre souverain dont tu
ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'lever ta voix vers lui,
pour que la mienne ne soit pas inutile?

--Mon pre, rpondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si
notre foi diffre quant  la forme et aux dogmes, nos mes restent toujours
d'accord sur un principe ternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse
et de bont, un idal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai
jamais cess d'adorer.--O divin crucifi, dit-il en s'agenouillant auprs
de son pre devant l'image de Jsus; toi que les hommes adorent comme le
Verbe, et que je rvre comme la plus noble et la plus pure manifestation
de l'amour universel parmi nous! entends ma prire, toi dont la pense
vit ternellement en Dieu et en nous! Bnis les instincts justes et les
intentions droites! Plains la perversit qui triomphe, et soutiens
l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra!
Mais,  Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont
d'autre force et d'autre consolation que ton passage et ton exemple sur la
terre!




LXIII.


Anzoleto poursuivait sa route vers Prague en pure perte; car aussitt
aprs avoir donn  son guide les instructions trompeuses qu'elle jugeait
ncessaires au succs de son entreprise, Consuelo avait pris, sur la
gauche, un chemin qu'elle connaissait, pour avoir accompagn deux fois en
voiture la baronne Amlie  un chteau voisin de la petite ville de Tauss.
Ce chteau tait le but le plus loign des rares courses qu'elle avait eu
occasion de faire durant son sjour  Riesenburg. Aussi l'aspect de ces
parages et la direction des routes qui les traversaient, s'taient-ils
prsents naturellement  sa mmoire, lorsqu'elle avait conu et ralis
 la hte le tmraire projet de sa fuite. Elle se rappelait qu'en la
promenant sur la terrasse de ce chteau, la dame qui l'habitait lui
avait dit, tout en lui faisant admirer la vaste tendue des terres qu'on
dcouvrait au loin: Ce beau chemin plant que vous voyez l-bas, et qui se
perd  l'horizon, va rejoindre la route du Midi, et c'est par l que nous
nous rendons  Vienne. Consuelo, avec cette indication et ce souvenir
prcis, tait donc certaine de ne pas s'garer, et de regagner  une
certaine distance la route par laquelle elle tait venue en Bohme. Elle
atteignit le chteau de Biola, longea les cours du parc, retrouva sans
peine, malgr l'obscurit, le chemin plant; et avant le jour elle avait
russi  mettre entre elle et le point dont elle voulait s'loigner une
distance de trois lieues environ  vol d'oiseau. Jeune, forte, et habitue
ds l'enfance  de longues marches, soutenue d'ailleurs par une volont
audacieuse, elle vit poindre le jour sans prouver beaucoup de fatigue.
Le ciel tait serein, les chemins secs, et couverts d'un sable assez doux
aux pieds. Le galop du cheval, auquel elle n'tait point habitue, l'avait
un peu brise; mais on sait que la marche, en pareil cas, est meilleure
que le repos, et que, pour les tempraments nergiques, une fatigue dlasse
d'une autre.

Cependant,  mesure que les toiles plissaient, et que le crpuscule
achevait de s'claircir, elle commenait  s'effrayer de son isolement.
Elle s'tait sentie bien tranquille dans les tnbres. Toujours aux aguets,
elle s'tait crue sre, en cas de poursuite, de pouvoir se cacher avant
d'tre aperue; mais au jour, force de traverser de vastes espaces
dcouverts, elle n'osait plus suivre la route battue; d'autant plus qu'elle
vit bientt des groupes se montrer au loin, et se rpandre comme des points
noirs sur la raie blanche que dessinait le chemin au milieu des terres
encore assombries. Si peu loin de Riesenburg, elle pouvait tre reconnue
par le premier passant; et elle prit le parti de se jeter dans un sentier
qui lui sembla devoir abrger son chemin, en allant couper  angle droit le
dtour que la route faisait autour d'une colline. Elle marcha encore ainsi
prs d'une heure sans rencontrer personne, et entra dans un endroit bois,
o elle put esprer de se drober facilement aux regards.

Si je pouvais ainsi gagner, pensait-elle, une avance de huit  dix lieues
sans tre dcouverte, je marcherais ensuite tranquillement sur la grande
route; et,  la premire occasion favorable, je louerais une voiture et des
chevaux.

Cette pense lui fit porter la main  sa poche pour y prendre sa bourse,
Et calculer ce qu'aprs son gnreux paiement au guide qui l'avait fait
Sortir de Riesenburg, il lui restait d'argent pour entreprendre ce long et
Difficile voyage. Elle ne s'tait pas encore donn le temps d'y rflchir;
et si elle et fait toutes les rflexions que suggrait la prudence,
et-elle rsolu cette fuite aventureuse? Mais quelles furent sa surprise
et sa consternation, lorsqu'elle trouva sa bourse beaucoup plus lgre
qu'elle ne l'avait suppos! Dans son empressement, elle n'avait emport
tout au plus que la moiti de la petite somme qu'elle possdait; ou bien
elle avait donn au guide, dans l'obscurit, des pices d'or pour de
l'argent; ou bien encore, en ouvrant sa bourse pour le payer, elle avait
laiss tomber dans la poussire de la route une partie de sa fortune.
Tant il y a qu'aprs avoir bien compt et recompt sans pouvoir se faire
illusion sur ses faibles ressources, elle reconnut qu'il fallait faire 
pied toute la route de Vienne.

Cette dcouverte lui causa un peu de dcouragement, non pas  cause de la
fatigue, qu'elle ne redoutait point, mais  cause des dangers, insparables
pour une jeune femme, d'une aussi longue route pdestre. La peur que
jusque l elle avait surmonte, en se persuadant que bientt elle pourrait
se mettre dans une voiture  l'abri des aventures de grand chemin, commena
 parler plus haut qu'elle ne l'avait prvu dans l'effervescence de ses
ides; et, comme vaincue pour la premire fois de sa vie par l'effroi de sa
misre et de sa faiblesse, elle se mit  marcher prcipitamment, cherchant
les taillis les plus sombres pour se rfugier en cas d'attaque.

Pour comble d'inquitude, elle s'aperut bientt qu'elle ne suivait plus
aucun sentier battu, et qu'elle marchait au hasard dans un bois de plus en
plus profond et dsert. Si cette morne solitude la rassurait  certains
gards, l'incertitude de sa direction lui faisait apprhender de revenir
sur ses pas et de se rapprocher  son insu du chteau des Gants. Anzoleto
y tait peut-tre encore: un soupon, un accident, une ide de vengeance
contre Albert pouvaient l'y avoir retenu. D'ailleurs Albert lui-mme
n'tait-il pas  craindre dans ce premier moment de trouble et de
dsespoir? Consuelo savait bien qu'il se soumettrait  son arrt; mais
si elle allait se montrer aux environs du chteau, et qu'on vnt dire au
jeune comte qu'elle tait encore l,  porte d'tre atteinte et ramene,
n'accourrait-il pas pour la vaincre  par ses supplications et ses larmes?
Fallait-il exposer ce noble jeune homme, et sa famille, et sa propre
fiert, au scandale et au ridicule d'une entreprise avorte aussitt que
conue? Le retour d'Anzoleto viendrait peut-tre d'ailleurs ramener au bout
de quelques jours les embarras inextricables et les dangers d'une situation
qu'elle venait de trancher par un coup de tte hardi et gnreux. Il
fallait donc tout souffrir et s'exposer  tout plutt que de revenir 
Riesenburg.

Rsolue de chercher attentivement la direction de Vienne, et de la suivre
 tout prix, elle s'arrta dans un endroit couvert et mystrieux, o une
petite source jaillissait entre des rochers ombrags de vieux arbres.
Les alentours semblaient un peu battus par de petits pieds d'animaux.
taient-ce les troupeaux du voisinage ou les btes de la fort qui
Venaient boire parfois  cette fontaine cache? Consuelo s'en approcha,
et, s'agenouillant sur les pierres humectes, trompa la faim, qui
commenait  se faire sentir, en buvant de cette eau froide et limpide.
Puis, restant plie sur ses genoux, elle mdita un peu sur sa situation.

Je suis bien folle et bien vaine, se dit-elle, si je ne puis raliser ce
que j'ai conu. Eh quoi! sera-t-il dit que la fille de ma mre se soit
effmine dans les douceurs de la vie, au point de ne pouvoir plus braver
le soleil, la faim, la fatigue, et les prils? J'ai fait de si beaux rves
d'indigence et de libert au sein de ce bien-tre qui m'oppressait, et dont
j'aspirais toujours  sortir! Et voil que je m'pouvante ds les premiers
pas? N'est-ce pas l le mtier pour lequel je suis ne, courir, ptir, et
oser? Qu'y a-t-il de chang en moi depuis le temps o je marchais avant le
jour avec ma pauvre mre, souvent  jeun! et o nous buvions aux petites
fontaines des chemins pour nous donner des forces? Voil vraiment une belle
Zingara, qui n'est bonne qu' chanter sur les thtres,  dormir sur le
duvet, et  voyager en carrosse! Quels dangers redoutais-je avec ma mre?
Ne me disait-elle pas, quand nous rencontrions des gens de mauvaise mine:
Ne crains rien; ceux qui ne possdent rien n'ont rien qui les menace, et
les misrables ne se font pas la guerre entre eux? Elle tait encore jeune
et belle dans ce temps l! est-ce que je l'ai jamais vue insulte par les
passants? Les plus mchants hommes respectent les tres sans dfense. Et
comment font tant de pauvres filles mendiantes qui courent les chemins, et
qui n'ont que la protection de Dieu? Serais-je comme ces demoiselles qui
n'osent faire un pas dehors sans croire que tout l'univers, enivr de leurs
charmes, va se mettre  les poursuivre! Est-ce  dire que parce qu'on est
seule, et les pieds sur la terre commune, on doit tre avilie, et renoncer
 l'honneur quand on n'a pas le moyen de s'entourer de gardiens? D'ailleurs
ma mre tait forte comme un homme; elle se serait dfendue comme un lion.
Ne puis-je pas tre courageuse et forte, moi qui n'ai dans les veines que
du bon sang plbien? Est-ce qu'on ne peut pas toujours se tuer quand on
est menace de perdre plus que la vie? Et puis, je suis encore dans un pays
tranquille, dont les habitants  sont doux et charitables; et quand je serai
sur des terres inconnues, j'aurai bien du malheur si je ne rencontre pas, 
l'heure du danger, quelqu'un de ces tres droit et gnreux, comme Dieu en
place partout pour servir de providence aux faibles et aux opprims.
Allons! Du courage. Pour aujourd'hui je n'ai  lutter que contre la faim.
Je ne veux entrer dans une cabane, pour acheter du pain, qu' la fin de
cette journe, quand il fera sombre et que je serai bien loin, bien loin.
Je connais la faim, et je sais y rsister, malgr les ternels festins
auxquels on voulait m'habituer  Riesenburg. Une journe est bientt
passe. Quand la chaleur sera venue, et mes jambes puises, je me
rappellerai l'axiome philosophique que j'ai si souvent entendu dans mon
enfance: Qui dort dne. Je me cacherai dans quelque trou de rocher, et
je te ferai bien voir,  ma pauvre mre qui veilles sur moi et voyages
invisible  mes cts,  cette heure, que je sais encore faire la sieste
sans sofa et sans coussins!

Tout en devisant ainsi avec elle-mme, la pauvre enfant oubliait un peu ses
peines de coeur. Le sentiment d'une grande victoire remporte sur elle-mme
lui faisait dj paratre Anzoleto moins redoutable. Il lui semblait mme
qu' partir du moment o elle avait djou ses sductions, elle sentait son
me allge de ce funeste attachement; et, dans les travaux de son projet
romanesque, elle trouvait une sorte de gaiet mlancolique, qui lui faisait
rpter tout bas  chaque instant: Mon corps souffre, mais il sauve mon
me. L'oiseau qui ne peut se dfendre a des ailes pour se sauver, et, quand
il est dans les plaines de l'air, il se rit des piges et des embches.

Le souvenir d'Albert, l'ide de son effroi et de sa douleur, se
prsentaient diffremment  l'esprit de Consuelo; mais elle combattait de
toute sa force l'attendrissement qui la gagnait  cette pense. Elle avait
form la rsolution de repousser son image, tant qu'elle ne se serait pas
mise  l'abri d'un repentir trop prompt et d'une tendresse imprudente.

Cher Albert, ami sublime, disait-elle, je ne puis m'empcher de soupirer
profondment quand je me reprsente ta souffrance! Mais c'est  Vienne
seulement que je m'arrterai  la partager et  la plaindre. C'est 
Vienne que je permettrai  mon coeur de me dire combien il te vnre et te
regrette!

Allons, en marche! se dit Consuelo en essayant de se lever. Mais deux ou
trois fois elle tenta en vain d'abandonner cette fontaine si sauvage et si
jolie, dont le doux bruissement semblait l'inviter  prolonger les instants
de son repos. Le sommeil, qu'elle avait voulu remettre  l'heure de midi,
appesantissait ses paupires; et la faim, qu'elle n'tait plus habitue 
supporter aussi bien qu'elle s'en flattait, la jetait dans une irrsistible
dfaillance. Elle voulait en vain se faire illusion  cet gard. Elle
n'avait presque rien mang la veille; trop d'agitations et d'anxits ne
lui avaient pas permis d'y songer. Un voile s'tendait sur ses yeux; une
sueur froide et pnible alanguissait tout son corps. Elle cda  la
fatigue sans en avoir conscience; et tout en formant une dernire
rsolution de se relever et de reprendre sa marche, ses membres
s'affaissrent sur l'herbe, sa tte retomba sur son petit paquet de voyage,
et elle s'endormit profondment. Le soleil, rouge et chaud, comme il est
parfois dans ces courts ts de Bohme, montait gaiement dans le ciel; la
fontaine bouillonnait sur les cailloux, comme si elle et voulu bercer de
sa chanson monotone le sommeil de la voyageuse, et les oiseaux voltigeaient
en chantant aussi leurs refrains babillards au-dessus de sa tte.




LXIV.


Il y avait presque trois heures que l'oublieuse fille reposait ainsi,
lorsqu'un autre bruit que celui de la fontaine et des oiseaux jaseurs la
tira de sa lthargie. Elle entr'ouvrit les yeux sans avoir la force de se
relever, sans comprendre encore o elle tait, et vit  deux pas d'elle un
homme courb sur les rochers, occup  boire  la source comme elle avait
fait elle-mme, sans plus de crmonie et de recherche que de placer sa
bouche au courant de l'eau. Le premier sentiment de Consuelo fut la
frayeur; mais le second coup d'oeil jet sur l'hte de sa retraite lui
rendit la confiance. Car, soit qu'il et dj regard  loisir les traits
de la voyageuse durant son sommeil, soit qu'il ne prt pas grand intrt 
cette rencontre, il ne paraissait pas faire beaucoup d'attention  elle.
D'ailleurs, c'tait moins un homme qu'un enfant; il paraissait g de
quinze ou seize ans tout au plus, tait fort petit, maigre, extrmement
jaune et hl, et sa figure, qui n'tait ni belle ni laide, n'annonait
rien dans cet instant qu'une tranquille insouciance.

Par un mouvement instinctif, Consuelo ramena son voile sur sa figure, et ne
changea pas d'attitude, pensant que si le voyageur ne s'occupait pas d'elle
plus qu'il ne semblait dispos  le faire, il valait mieux feindre de
dormir que de s'attirer des questions embarrassantes. A travers son voile,
elle ne perdait cependant pas un des mouvements de l'inconnu, attendant
qu'il reprit son bissac et son bton dposs sur l'herbe, et qu'il
continut son chemin.

Mais elle vit bientt qu'il tait rsolu  se reposer aussi, et mme 
djeuner, car il ouvrit son petit sac de plerin, et en tira un gros
morceau de pain bis, qu'il se mit  couper avec gravit et  ronger 
belles dents, tout en jetant de temps en temps sur la dormeuse un regard
assez timide, et en prenant le soin de ne pas faire de bruit en ouvrant et
en fermant son couteau  ressort, comme s'il et craint de la rveiller en
sursaut. Cette marque de dfrence rendit une pleine confiance  Consuelo,
et la vue de ce pain que son compagnon mangeait de si bon coeur, rveilla
en elle les angoisses de la faim. Aprs s'tre bien assure,  la toilette
dlabre de l'enfant et  sa chaussure poudreuse, que c'tait un pauvre
voyageur tranger au pays, elle jugea que la Providence lui envoyait un
secours inespr, dont elle devait profiter. Le morceau de pain tait
norme, et l'enfant pouvait, sans rabattre beaucoup de son apptit, lui en
cder une petite portion. Elle se releva donc, affecta de se frotter les
yeux comme si elle s'veillait  l'instant mme, et regarda le jeune gars
d'un air assur, afin de lui imposer, au cas o il perdrait le respect dont
jusque l il avait fait preuve.

Cette prcaution n'tait pas ncessaire. Ds qu'il vit la dormeuse debout,
l'enfant se troubla un peu, baissa les yeux, les releva avec effort 
plusieurs reprises, et enfin, enhardi par la physionomie de Consuelo qui
demeurait irrsistiblement bonne et sympathique, en dpit, du soin qu'elle
prenait de la composer, il lui adressa la parole d'un son de voix si doux
et si harmonieux, que la jeune musicienne fut subitement impressionne en
sa faveur.

Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il en souriant, vous voil donc enfin
rveille? Vous dormiez l de si bon  coeur, que si ce n'et t la crainte
d'tre impoli, j'en aurais fait autant de mon ct.

--Si vous tes aussi obligeant que poli, lui rpondit Consuelo en prenant
un ton maternel, vous allez me rendre un petit service.

--Tout ce que vous voudrez, reprit le jeune voyageur,  qui le son de voix
de Consuelo parut galement agrable et pntrant.

--Vous allez me vendre un petit morceau de votre djeuner, repartit
Consuelo, si vous le pouvez sans vous priver.

--Vous le vendre! s'cria l'enfant tout surpris et en rougissant: oh! Si
j'avais un djeuner, je ne vous le vendrais pas! je ne suis pas aubergiste;
mais je voudrais vous l'offrir et vous le donner.

--Vous me le donnerez donc,  condition que je vous donnerai en change de
quoi acheter un meilleur djeuner.

--Non pas, non pas, reprit-il. Vous moquez-vous? tes-vous trop fire pour
accepter de moi un pauvre morceau de pain? Hlas! vous voyez, je n'ai que
cela  vous offrir.

--Eh bien, je l'accepte, dit Consuelo en tendant la main; votre bon coeur
me ferait rougir d'y mettre de la fiert.

--Tenez, tenez! ma belle demoiselle, s'cria le jeune homme tout joyeux.
Prenez le pain et le couteau, et taillez vous-mme. Mais n'y mettez pas de
faons, au moins! Je ne suis pas gros mangeur, et j'en avais l pour toute
ma journe.

--Mais aurez-vous la facilit d'en acheter d'autre pour votre journe?

--Est-ce qu'on ne trouve pas du pain partout? Allons, mangez donc, si vous
voulez me faire plaisir!

Consuelo ne se fit pas prier davantage; et, sentant bien que ce serait mal
reconnatre l'lan fraternel de son amphitryon que de ne pas manger en sa
compagnie, elle se rassit non loin de lui, et se mit  dvorer ce pain, au
prix duquel les mets les plus succulents qu'elle et jamais gots  la
table des riches lui parurent fades et grossiers.

Quel bon apptit vous avez! dit l'enfant; cela fait plaisir  voir. Eh
bien, j'ai du bonheur de vous avoir rencontre; cela me rend tout content.
Tenez, croyez-moi, mangeons-le tout; nous retrouverons bien une maison sur
la route aujourd'hui, quoique ce pays semble un dsert.

--Vous ne le connaissez donc pas? dit Consuelo d'un air d'indiffrence.

--C'est la premire fois que j'y passe, quoique je connaisse la route de
Vienne  Pilsen, que je viens de faire, et que je reprends maintenant pour
retourner l-bas.

--O, l-bas?  Vienne?

--Oui,  Vienne; est-ce que vous y allez aussi?

Consuelo, incertaine si elle accepterait ce compagnon de voyage, ou si elle
l'viterait, feignit d'tre distraite pour ne pas rpondre tout de suite.

Bah! qu'est-ce que je dis? reprit le jeune homme. Une belle demoiselle
comme vous n'irait pas comme cela toute seule  Vienne. Cependant vous tes
en voyage; car vous avez un paquet comme moi, et vous tes  pied comme
moi!

Consuelo, dcide  luder ses questions jusqu' ce qu'elle vt  quel
point elle pouvait se fier  lui, prit le parti de rpondre  une
interrogation par une autre.

Est-ce que vous tes de Pilsen? lui demanda-t-elle.

--Non, rpondit l'enfant qui n'avait aucun instinct ni aucun motif de
mfiance; je suis de Rohrau en Hongrie; mon pre y est charron de son
mtier.

--Et comment voyagez-vous si loin de chez vous? Vous ne suivez donc pas
l'tat de votre pre?

--Oui et non. Mon pre est charron, et je ne le suis pas; mais il est en
mme temps musicien, et j'aspire  l'tre.

--Musicien? Bravo! c'est un bel tat!

--C'est peut-tre le vtre aussi?

--Vous n'alliez pourtant pas tudier la musique  Pilsen, qu'on dit tre
une triste ville de guerre?

--Oh, non! J'ai t charg d'une commission pour cet endroit-l, et je m'en
retourne  Vienne pour tcher d'y gagner ma vie, tout en continuant mes
tudes musicales.

--Quelle partie avez-vous embrasse? la musique vocale ou instrumentale?

--L'une et l'autre jusqu' prsent. J'ai une assez  bonne voix; et tenez,
j'ai l un pauvre petit violon sur lequel je me fais comprendre. Mais mon
ambition est grande, et je voudrais aller plus loin que tout cela.

--Composer, peut-tre?

--Vous l'avez dit. Je n'ai dans la tte que cette maudite composition. Je
vais vous montrer que j'ai encore dans mon sac un bon compagnon de voyage;
c'est un gros livre que j'ai coup par morceaux, afin de pouvoir en
emporter quelques fragments en courant le pays; et quand je suis fatigu de
marcher, je m'assieds dans un coin et j'tudie un peu; cela me repose.

--C'est fort bien vu. Je parie que c'est le _Gradus ad Parnassum_ de Fuchs?

--Prcisment. Ah! je vois bien que vous vous y connaissez, et je suis sr
 prsent que vous tes musicienne,  vous aussi. Tout  l'heure, pendant
que vous dormiez, je vous regardais, et je me disais: Voil une figure qui
n'est pas allemande; c'est une figure mridionale, italienne peut-tre; et
qui plus est, c'est une figure d'artiste! Aussi vous m'avez fait bien
plaisir en me demandant de mon pain; et je vois maintenant que vous avez
l'accent tranger, quoique vous parliez l'allemand on ne peut mieux.

--Vous pourriez vous y tromper. Vous n'avez pas non plus la figure
allemande, vous avez le teint d'un Italien, et cependant....

--Oh! vous tes bien honnte, mademoiselle. J'ai le teint d'un Africain, et
mes camarades de choeur de Saint-Etienne avaient coutume de m'appeler le
Maure. Mais pour en revenir  ce que je disais, quand je vous ai trouve l
dormant toute seule au milieu du bois, j'ai t un peu tonn. Et puis je
me suis fait mille ides sur vous: c'est peut-tre, pensais-je, ma bonne
toile qui m'a conduit ici pour y rencontrer une bonne me qui peut m'tre
secourable. Enfin ... vous dirai-je tout?

--Dites sans rien craindre.

--Vous voyant trop bien habille et trop blanche de visage pour une pauvre
coureuse de chemins, voyant cependant que vous aviez un paquet, je me suis
imagin que vous deviez tre quelque personne attache  une autre personne
trangre ... et artiste! Oh! une grande artiste, celle-l, que je cherche
 voir, et dont la protection serait mon salut et ma joie. Voyons,
mademoiselle, avouez-moi la vrit! Vous tes de quelque chteau voisin,
et vous alliez ou vous veniez de faire quelque commission aux environs? Et
vous connaissez certainement, oh, oui! vous devez connatre le chteau des
Gants.

--Riesenburg? Vous allez  Riesenburg?

--Je cherche  y aller, du moins; car je me suis si bien gar dans ce
maudit bois, malgr les indications qu'on m'avait donnes  Klatau, que je
ne sais si j'en sortirai. Heureusement vous connaissez Riesenburg, et vous
aurez la bont de me dire si j'en suis encore bien loin.

--Mais que voulez-vous aller faire,  Riesenburg?

--Je veux aller voir la Porporina.

--En vrit!

Et Consuelo, craignant de se trahir devant un voyageur qui pourrait parler
d'elle au chteau des Gants, se reprit pour demander d'un air indiffrent:

Et qu'est-ce que cette Porporina, s'il vous plat?

--Vous ne le savez pas? Hlas! je vois bien que vous tes tout  fait
trangre en ce pays. Mais, puisque vous tes musicienne et que vous
connaissez le nom de Fuchs, vous connaissez bien sans doute celui du
Porpora?

--Et vous, vous connaissez le Porpora?

--Pas encore, et c'est parce que je voudrais le connatre que je cherche 
obtenir la protection de son lve fameuse et chrie, la signora Porporina.

--Contez-moi donc comment cette ide vous est venue. Je pourrai peut-tre
chercher avec vous  approcher de ce chteau et de cette Porporina.

--Je vais vous conter toute mon histoire. Je suis, comme je vous l'ai dit,
fils d'un brave charron, et natif d'un petit bourg aux confins de
l'Autriche et de la Hongrie. Mon pre est sacristain et organiste de son
village; ma mre, qui a t cuisinire chez le seigneur de notre endroit, a
une belle voix; et mon pre, pour se reposer de son travail, l'accompagnait
le soir sur la harpe. Le got de la musique m'est venu ainsi tout
naturellement, et je me rappelle que mon plus grand plaisir, quand j'tais
tout petit enfant, c'tait de faire ma partie dans nos concerts de famille
sur un morceau de bois que je raclais avec un bout de latte, me figurant
que je tenais un violon et un archet dans mes mains et que j'en tirais
des sons magnifiques. Oh, oui! il me semble encore que mes chres bches
n'taient pas muettes, et qu'une voix divine, que les autres n'entendaient
pas, s'exhalait autour de moi et m'enivrait des plus clestes mlodies.

Notre cousin Franck, matre d'cole  Haimburg, vint nous voir, un jour
que je jouais ainsi de mon violon imaginaire, et s'amusa de l'espce
d'extase o j'tais plong. Il prtendit que c'tait le prsage d'un talent
prodigieux, et il m'emmena  Haimburg, o, pendant trois ans, il me donna
une bien rude ducation musicale, je vous assure! Quels beaux points
d'orgue, avec traits et fioritures, il excutait avec son bton  marquer
la mesure, sur mes doigts et sur mes oreilles! Cependant je ne me rebutais
pas. J'apprenais  lire,  crire; j'avais un violon vritable, dont
j'apprenais aussi l'usage lmentaire, ainsi que les premiers principes du
chant, et ceux de la langue latine. Je faisais d'aussi rapides progrs
qu'il m'tait possible avec un matre aussi peu endurant que mon cousin
Franck.

J'avais environ huit ans, lorsque le hasard, ou plutt la Providence, 
laquelle j'ai toujours cru en bon chrtien, amena chez mon cousin
M. Reuter, le matre de chapelle de la cathdrale de Vienne. On me prsenta
 lui comme une petite merveille, et lorsque j'eus dchiffr facilement un
morceau  premire vue, il me prit en amiti, m'emmena  Vienne, et me fit
entrer  Saint-Etienne comme enfant de choeur.

Nous n'avions l que deux heures de travail par jour; et, le reste du
temps, abandonns  nous-mmes, nous pouvions vagabonder en libert. Mais
la passion de la musique touffait en moi les gots dissips et la paresse
de l'enfance. Occup  jouer sur la place avec mes camarades,  peine
entendais-je les sons de l'orgue, que je quittais tout pour rentrer dans
l'glise, et me dlecter  couter les chants et l'harmonie. Je m'oubliais
le soir dans la rue, sous les fentres d'o partaient les bruits
entrecoups d'un concert, ou seulement les sons d'une voix agrable;
j'tais curieux, j'tais avide de connatre et de comprendre tout ce qui
frappait mon oreille. Je voulais surtout composer. A treize ans, sans
connatre aucune des rgles, j'osai bien crire une messe dont je montrai
la partition  notre matre Reuter. Il se moqua de moi, et me conseilla
d'apprendre avant de crer. Cela lui tait bien facile  dire. Je n'avais
pas le moyen de payer un matre, et mes parents taient trop pauvres pour
m'envoyer l'argent ncessaire  la fois  mon entretien et  mon ducation.
Enfin, je reus d'eux un jour six florins, avec lesquels j'achetai le livre
que vous voyez, et celui de Mattheson; je me mis  les tudier avec ardeur,
et j'y pris un plaisir extrme. Ma voix progressait et passait pour la plus
belle du choeur. Au milieu des doutes et des incertitudes de l'ignorance
que je m'efforais de dissiper, je sentais bien mon cerveau se dvelopper,
et des ides clore en moi; mais j'approchais avec effroi de l'ge o il
faudrait, conformment aux rglements de la chapelle, sortir de la
matrise, et me voyant sans ressources, sans protection, et sans matres,
je me demandais si ces huit annes de travail  la cathdrale n'allaient
pas tre mes dernires tudes, et s'il ne faudrait pas retourner chez mes
parents pour y apprendre l'tat de charron. Pour comble de chagrin,
je voyais bien que matre Reuter, au lieu de s'intresser  moi, ne me
traitait plus qu'avec duret, et ne songeait qu' hter le moment fatal de
mon renvoi. J'ignore les causes de cette antipathie, que je n'ai mrite en
rien. Quelques-uns de mes camarades avaient la lgret de me dire qu'il
tait jaloux de moi, parce qu'il trouvait dans mes essais de composition
une sorte de rvlation du gnie musical, et qu'il avait coutume de har et
de dcourager les jeunes gens chez lesquels il dcouvrait un lan suprieur
au sien propre. Je suis loin d'accepter cette vaniteuse interprtation
de ma disgrce; mais je crois bien que j'avais commis une faute en lui
montrant mes essais. Il me prit pour un ambitieux sans cervelle et un
prsomptueux impertinent.

--Et puis, dit Consuelo en interrompant le narrateur, les vieux prcepteurs
n'aiment pas les lves qui ont l'air de comprendre plus vite qu'ils
n'enseignent. Mais dites-moi votre nom, mon enfant.

--Je m'appelle Joseph.

--Joseph qui?

--Joseph Haydn.

--Je veux me rappeler ce nom, afin de savoir un jour, si vous devenez
quelque chose,  quoi m'en tenir sur l'aversion de votre matre, et sur
l'intrt que m'inspire votre histoire. Continuez-la, je vous prie.

Le jeune Haydn reprit en ces termes, tandis que Consuelo, frappe
Du rapport de leurs destines de pauvres et d'artistes, regardait
attentivement la physionomie de l'enfant de choeur. Cette figure chtive
et bilieuse prenait, dans l'panchement du rcit, une singulire animation.
Ses yeux bleus ptillaient d'une finesse  la fois maligne et
bienveillante, et rien dans sa manire d'tre et de dire n'annonait un
esprit ordinaire.




LXV.


Quoi qu'il en soit des causes de l'antipathie de matre Reuter, il me la
tmoigna bien durement, et pour une faute bien lgre. J'avais des ciseaux
neufs, et, comme un vritable colier, je les essayais sur tout ce qui me
tombait sous la main. Un de mes camarades ayant le dos tourn, et sa longue
queue, dont il tait trs-vain, venant toujours  balayer les caractres
que je traais avec de la craie sur mon ardoise, j'eus une ide rapide,
fatale! ce fut l'affaire d'un instant. Crac! voil mes ciseaux ouverts,
voil la queue par terre. Le matre suivait tous mes mouvements de son oeil
de vautour. Avant que mon pauvre camarade se ft aperu de la perte
douloureuse qu'il venait de faire, j'tais dj rprimand, not d'infamie,
et renvoy sans autre forme de procs.

Je sortis de matrise au mois de novembre de l'anne dernire,  sept
heures du soir, et me trouvai sur la place, sans argent et sans autre
vtement que les mchants habits que j'avais sur le corps. J'eus un moment
de dsespoir. Je m'imaginai, en me voyant grond et chass avec tant de
colre et de scandale, que j'avais commis une faute norme. Je me mis 
pleurer de toute mon me cette mche de cheveux et ce bout de ruban tombs
sous mes fatals ciseaux. Mon camarade, dont j'avais ainsi dshonor le
chef, passa auprs de moi en pleurant aussi. Jamais on n'a rpandu tant de
larmes, jamais on n'a prouv tant de regrets et de remords pour une queue
 la prussienne. J'eus envie d'aller me jeter dans ses bras,  ses pieds!
Je ne l'osai pas, et je cachai ma honte dans l'ombre. Peut-tre le pauvre
Garon pleurait-il ma disgrce encore plus que sa chevelure.

Je passai la nuit sur le pav; et, comme je soupirais, le lendemain matin,
en songeant  la ncessit et  l'impossibilit de djeuner, je fus abord
par Keller, le perruquier de la matrise de Saint-Etienne. Il venait de
coiffer matre Reuter, et celui-ci, toujours furieux contre moi, ne lui
avait parl que de la terrible aventure de la queue coupe. Aussi le
factieux Keller, en apercevant ma piteuse figure, partit d'un grand clat
de rire, et m'accabla de ses sarcasmes.--Oui-da! me cria-t-il d'aussi loin
qu'il me vit, voil donc le flau des perruquiers, l'ennemi gnral et
particulier de tous ceux qui, comme moi, font profession d'entretenir
la beaut de la chevelure! H! mon petit bourreau des queues, mon bon
saccageur de toupets! venez ici un peu que je coupe tous vos beaux cheveux
noirs, pour remplacer toutes les queues qui tomberont sous vos coups!
J'tais dsespr, furieux. Je cachai mon visage dans mes mains, et, me
croyant l'objet de la vindicte publique, j'allais m'enfuir, lorsque le bon
Keller m'arrtant: O allez-vous ainsi, petit malheureux? me dit-il d'une
voix adoucie; Qu'allez-vous devenir sans pain, sans amis, sans vtements,
et avec un pareil crime sur la conscience? Allons, j'ai piti de vous,
surtout  cause de votre belle voix, que j'ai pris si souvent plaisir 
entendre  la cathdrale: venez chez moi. Je n'ai pour moi, ma femme et mes
enfants, qu'une chambre au cinquime tage. C'est encore plus qu'il ne nous
en faut, car la mansarde que je loue au sixime n'est pas occupe. Vous
vous en accommoderez, et vous mangerez avec nous jusqu' ce que vous ayez
trouv de l'ouvrage;  condition toutefois que vous respecterez les cheveux
de mes clients, et que vous n'essaierez pas vos grands ciseaux sur mes
perruques.

Je suivis mon gnreux Keller, mon sauveur, mon pre! Outre le logement et
la table, il eut la bont, tout pauvre artisan qu'il tait lui-mme, de
m'avancer quelque argent afin que je pusse continuer mes tudes. Je louai
un mauvais clavecin tout rong des vers; et, rfugi dans mon galetas avec
mon Fuchs et mon Mattheson, je me livrai sans contrainte  mon ardeur pour
la composition. C'est de ce moment que je puis me considrer comme le
protg de la Providence. Les six premires sonates d'Emmanuel Bach ont
fait mes dlices pendant tout cet hiver, et je crois les avoir bien
comprises. En mme temps, le ciel, rcompensant mon zle et ma
persvrance, a permis que je trouvasse un peu d'occupation pour vivre et
m'acquitter envers mon cher hte. J'ai jou de l'orgue tous les dimanches 
la chapelle du comte de Haugwitz, aprs avoir fait le matin ma partie de
premier violon  l'glise des Pres de la Misricorde. En outre, j'ai
trouv deux protecteurs. L'un est un abb qui fait beaucoup de vers
italiens, trs-beaux  ce qu'on assure, et qui est fort bien vu de sa
majest et l'impratrice-reine. On l'appelle M. de Mtastasio; et comme il
demeure dans la mme maison que Keller et moi, je donne des leons 
une jeune personne qu'on dit tre sa nice. Mon autre protecteur est
monseigneur l'ambassadeur de Venise.

--Il signor Corner? demanda Consuelo vivement.

--Ah! vous le connaissez? reprit Haydn; c'est M. l'abb de Mtastasio qui
m'a introduit dans cette maison. Mes petits talents y ont plu, et son
excellence m'a promis de me faire avoir des leons de matre Porpora, qui
est en ce moment aux bains de Manensdorf avec madame Wilhelmine, la femme
ou la matresse de son excellence. Cette promesse m'avait combl de joie;
devenir l'lve d'un aussi grand professeur, du premier matre de chant de
l'univers! Apprendre la composition, les principes purs et corrects de
l'art italien! Je me regardais comme sauv, je bnissais mon toile, je
me croyais dj un grand matre moi-mme. Mais, hlas! Malgr les bonnes
intentions de son excellence, sa promesse n'a pas t aussi facile 
raliser que je m'en flattais; et si je ne trouve une recommandation
plus puissante auprs du Porpora, je crains bien de ne jamais approcher
seulement de sa personne. On dit que cet illustre matre est d'un caractre
bizarre; et qu'autant il se montre attentif, gnreux et dvou  certains
lves, autant il est capricieux et cruel pour certains autres. Il parat
que matre Reuter n'est rien au prix du Porpora, et je tremble  la seule
ide de le voir. Cependant, quoiqu'il ait commenc par refuser net les
propositions de l'ambassadeur  mon sujet, et qu'il ait signifi ne vouloir
plus faire d'lves, comme je sais que monseigneur Corner insistera,
j'espre encore, et je suis dtermin  subir patiemment les plus cruelles
mortifications, pourvu qu'il m'enseigne quelque chose en me grondant.

--Vous avez form l, dit Consuelo, une salutaire rsolution. On ne vous a
pas exagr les manires brusques et l'aspect terrible de ce grand matre.
Mais vous avez raison d'esprer; car si vous avez de la patience, une
soumission aveugle, et les vritables dispositions musicales que je
pressens en vous, si vous ne perdez pas la tte au milieu des premires
bourrasques, et que vous russissiez  lui montrer de l'intelligence et de
la rapidit de jugement, au bout de trois ou quatre leons, je vous promets
qu'il sera pour vous le plus doux et le plus consciencieux des matres.
Peut-tre mme, si votre coeur rpond, comme je le crois,  votre
esprit, Porpora deviendra pour vous un ami solide, un pre quitable et
bienfaisant.

--Oh! vous me comblez de joie. Je vois bien que vous le connaissez,
et vous devez aussi connatre sa fameuse lve, la nouvelle comtesse
de Rudolstadt ... la Porporina....

--Mais o avez-vous donc entendu parler de cette Porporina, et
qu'attendez-vous d'elle?

--J'attends d'elle une lettre pour le Porpora, et sa protection active
auprs de lui, quand elle viendra  Vienne; car elle va y venir sans doute
aprs son mariage avec le riche seigneur de Riesenburg.

--D'o savez-vous ce mariage?

--Par le plus grand hasard du monde. Il faut vous dire que, le mois
dernier, mon ami Keller apprit qu'un parent qu'il avait  Pilsen venait de
mourir, lui laissant un peu de bien. Keller n'avait ni le temps ni le moyen
de faire le voyage, et n'osait s'y dterminer, dans la crainte que la
succession ne valt pas les frais de son dplacement et la perte de son
temps. Je venais de recevoir quelque argent de mon travail. Je lui ai
offert de faire le voyage, et de prendre en main ses intrts. J'ai
donc t  Pilsen; et, dans une semaine que j'y ai passe, j'ai eu la
satisfaction de voir raliser l'hritage de Keller. C'est peu de chose sans
doute, mais ce peu n'est pas  ddaigner pour lui; et je lui rapporte les
titres d'une petite proprit qu'il pourra faire vendre ou exploiter selon
qu'il le jugera  propos. En revenant de Pilsen, je me suis trouv hier
soir dans un endroit qu'on appelle Klatau, et o j'ai pass la nuit. Il y
avait eu un march dans la journe, et l'auberge tait pleine de monde.
J'tais assis auprs d'une table o mangeait un gros homme, qu'on traitait
de docteur Wetzelius, et qui est bien le plus grand gourmand et le plus
grand bavard que j'aie jamais rencontr. Savez-vous la nouvelle? disait-il
 ses voisins: le comte Albert de Rudolstadt, celui qui est fou, archi-fou,
et quasi enrag, pouse la matresse de musique de sa cousine, une
aventurire, une mendiante, qui a t, dit-on, comdienne en Italie, et qui
s'est fait enlever par le vieux musicien Porpora, lequel s'en est dgot
et l'a envoye faire ses couches  Riesenburg. On a tenu l'vnement fort
secret; et d'abord, comme on ne comprenait rien  la maladie et aux
convulsions de la demoiselle que l'on croyait trs-vertueuse, on m'a fait
appeler comme pour une fivre putride et maligne. Mais  peine avais-je
tt le pouls de la malade, que le comte Albert, qui savait sans doute 
quoi s'en tenir sur cette vertu-l, m'a repouss en se jetant sur moi comme
un furieux, et n'a pas souffert que je rentrasse dans l'appartement. Tout
s'est pass fort secrtement. Je crois que la vieille chanoinesse a fait
l'office de sage-femme; la pauvre dame ne s'tait jamais vue  pareille
fte. L'enfant a disparu. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que le jeune
comte, qui, vous le savez tous, ne connat pas la mesure du temps, et prend
les mois pour des annes, s'est imagin tre le pre de cet enfant-l, et a
parl si nergiquement  sa famille, que, plutt que de le voir retomber
dans ses accs de fureur, on a consenti  ce beau mariage.

--Oh! c'est horrible, C'est infme! s'cria Consuelo hors d'elle-mme;
c'est un tissu d'abominables calomnies et d'absurdits rvoltantes!

--Ne croyez pas que j'y aie ajout foi un instant, repartit Joseph Haydn;
la figure de ce vieux docteur tait aussi sotte que mchante, et, avant
qu'on l'et dmenti, j'tais dj sr qu'il ne dbitait que des faussets
et des folies. Mais  peine avait-il achev son conte, que cinq ou six
jeunes gens qui l'entouraient ont pris le parti de la jeune personne; et
c'est ainsi que j'ai appris la vrit. C'tait  qui louerait la beaut, la
grce, la pudeur, l'esprit et l'incomparable talent de la Porporina. Tous
approuvaient la passion du comte Albert pour elle, enviaient son bonheur,
et admiraient le vieux comte d'avoir consenti  cette union. Le docteur
Wetzelius a t trait de radoteur et d'insens; et comme on parlait de la
grande estime de matre Porpora pour une lve  laquelle il a voulu donner
son nom, je me suis mis dans la tte d'aller  Riesenburg, de me jeter aux
pieds de la future ou peut-tre de la nouvelle comtesse (car on dit que le
mariage a t dj clbr, mais qu'on le tient encore secret pour ne pas
indisposer la cour), et de lui raconter mon histoire, pour obtenir d'elle
la faveur de devenir l'lve de son illustre matre.

Consuelo resta quelques instants pensive; les dernires paroles de Joseph 
propos de la cour l'avaient frappe. Mais revenant bientt  lui:

Mon enfant, lui dit-elle, n'allez point  Riesenburg, vous n'y trouveriez
pas la Porporina. Elle n'est point marie avec le comte de Rudolstadt, et
rien n'est moins assur que ce mariage-l. Il en a t question, il est
vrai, et je crois que les fiancs taient dignes l'un de l'autre; mais la
Porporina, quoiqu'elle et pour le comte Albert une amiti solide, une
estime profonde et un respect sans bornes, n'a pas cr devoir se dcider
lgrement  une chose aussi srieuse. Elle a pes, d'une part, le tort
qu'elle ferait  cette illustre famille, en lui faisant perdre les bonnes
grces et peut-tre la protection de l'impratrice, en mme temps que
l'estime des autres seigneurs et la considration de tout le pays; de
l'autre, le mal qu'elle se ferait  elle-mme, en renonant  exercer l'art
divin qu'elle avait tudi avec passion et embrass avec courage. Elle
s'est dit que le sacrifice tait grand de part et d'autre, et qu'avant de
s'y jeter tte baisse, elle devait consulter le Porpora, et donner au
jeune comte le temps de savoir si sa passion rsisterait  l'absence; de
sorte qu'elle est partie pour Vienne  l'improviste,  pied, sans guide et
presque sans argent, mais avec l'esprance de rendre le repos et la raison
 celui qui l'aime, et n'emportant, de toutes les richesses qui lui taient
offertes, que le tmoignage de sa conscience et la fiert de sa condition
d'artiste.

--Oh! c'est une vritable artiste, en effet! c'est une forte tte et une
me noble, si elle a agi ainsi! s'cria Joseph en fixant ses yeux brillants
sur Consuelo; et si je ne me trompe pas, c'est  elle que je parle, c'est
devant elle que je me prosterne.

--C'est elle qui vous tend la main et qui vous offre son amiti, ses
conseils et son appui auprs du Porpora; car nous allons faire route
ensemble,  ce que je vois; et si Dieu nous protge, comme il nous a
protgs jusqu'ici l'un et l'autre, comme il protge tous ceux qui ne se
reposent qu'en lui, nous serons bientt  Vienne, et nous prendrons les
leons du mme matre.

--Dieu soit lou! s'cria Haydn en pleurant de joie, et en levant les bras
au ciel avec enthousiasme; je devinais bien, en vous regardant dormir,
qu'il y avait en vous quelque chose de surnaturel, et que ma vie, mon
avenir, taient entre vos mains.




LXVI.


Quand les deux jeunes gens eurent fait une plus ample connaissance, en
revenant de part et d'autre sur les dtails de leur situation dans un
entretien amical, ils songrent aux prcautions et aux arrangements 
prendre pour retourner  Vienne. La premire chose qu'ils firent fut de
tirer leurs bourses et de compter leur argent. Consuelo tait encore la
plus riche des deux; mais leurs fonds runis pouvaient fournir de quoi
faire agrablement la route  pied, sans souffrir de la faim et sans
coucher  la belle toile. Il ne fallait pas songer  autre chose, et
Consuelo en avait dj pris son parti. Cependant, malgr la gaiet
philosophique qu'elle montrait  cet gard, Joseph tait soucieux et
pensif.

Qu'avez-vous? lui dit-elle; vous craignez peut-tre l'embarras de ma
compagnie. Je gage pourtant que je marche mieux que vous.

--Vous devez tout faire mieux que moi, rpondit-il; ce n'est pas l ce qui
m'inquite. Mais je m'attriste et je m'pouvante quand je songe que vous
tes jeune et belle, et que tous les regards vont s'attacher sur vous avec
convoitise, tandis que je suis si petit et si chtif que, bien rsolu  me
faire tuer pour vous, je n'aurai peut-tre pas la force de vous prserver.

--A quoi allez-vous songer, mon pauvre enfant? Si j'tais assez belle pour
fixer les regards des passants, je pense qu'une femme qui se respecte sait
imposer toujours par sa contenance....

--Que vous soyez laide ou belle, jeune ou sur le retour, effronte ou
modeste, vous n'tes pas en sret sur ces routes couvertes de soldats et
de vauriens de toute espce. Depuis que la paix est faite, le pays est
inond de militaires qui retournent dans leurs garnisons, et surtout de ces
volontaires aventuriers qui, se voyant licencis, et ne sachant plus o
trouver fortune, se mettent  piller les passants,  ranonner les
campagnes, et  traiter les provinces en pays conquis. Notre pauvret nous
met  l'abri de leur talent de ce ct-l; mais il suffit que vous soyez
femme pour veiller leur brutalit. Je pense srieusement  changer de
route; et, au lieu de nous en aller par Piseck et Budweiss, qui sont des
places de guerre offrant un continuel prtexte au passage des troupes
licencies et autres qui ne valent gure mieux, nous ferons bien de
descendre le cours de la Moldaw, en suivant les gorges de montagnes  peu
prs dsertes, o la cupidit et les brigandages de ces messieurs ne
trouvent rien qui puisse les amorcer. Nous ctoierons la rivire jusque
vers Reichenau, et nous entrerons tout de suite en Autriche par Freistadt.
Une fois sur les terres de l'Empire, nous serons protgs par une police
Moins impuissante que celle de la Bohme.

--Vous connaissez donc cette route-l?

--Je ne sais pas mme s'il y en a une; mais j'ai une petite carte dans ma
poche, et j'avais projet, en quittant Pilsen, d'essayer de m'en revenir
par les montagnes, afin de changer et de voir du pays.

--Eh bien soit! votre ide me parat bonne, dit Consuelo en regardant la
carte que Joseph venait d'ouvrir. Il y a partout des sentiers pour les
pitons et des chaumires pour recueillir les gens sobres et courts
d'argent. Je vois l, en effet, une chane de montagnes qui nous conduit
jusqu' la source de la Moldaw, et qui continue le long du fleuve.

--C'est le plus grand Boehmer-Wald, dont les cimes les plus leves se
trouvent l et servent de frontire entre la Bavire et la Bohme. Nous le
rejoindrons facilement en nous tenant toujours sur ces hauteurs; elles nous
indiquent qu' droite et  gauche sont les valles qui descendent vers
les deux provinces. Puisque, Dieu  merci, je n'ai plus affaire  cet
introuvable chteau des Gants, je suis sr de vous bien diriger, et de ne
pas vous faire faire plus de chemin qu'il ne faut.

--En route donc! dit Consuelo; je me sens tout  fait repose. Le sommeil
et votre bon pain m'ont rendu mes forces, et je peux encore faire au
moins deux milles aujourd'hui. D'ailleurs j'ai hte de m'loigner de
ces environs, o je crains toujours de rencontrer quelque visage de
connaissance.

--Attendez, dit Joseph; j'ai une ide singulire qui me trotte par la
cervelle.

--Voyons-la.

--Si vous n'aviez pas de rpugnance  vous habiller en homme, votre
incognito serait assur, et vous chapperiez  toutes les mauvaises
suppositions qu'on pourra faire dans nos gtes sur le compte d'une jeune
fille voyageant seule avec un jeune garon.

--L'ide n'est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez
riches pour faire des emplettes. O trouverais-je d'ailleurs des habits 
ma taille?

--coutez, je n'aurais pas eu cette ide si je ne m'tais senti pourvu de
ce qu'il fallait pour la mettre  excution. Nous sommes absolument de la
mme taille, ce qui fait plus d'honneur  vous qu' moi; et j'ai dans
mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous dguisera
parfaitement. Voici l'histoire de cet habillement: c'est un envoi de ma
brave femme de mre, qui, croyant me faire un cadeau trs-utile, et voulant
me savoir quip convenablement pour me prsenter  l'ambassade, et donner
des leons aux demoiselles, s'est avise de me faire faire dans son village
un costume des plus lgants,  la mode de chez nous. Certes, le costume
est pittoresque, et les toffes bien choisies; vous allez voir! Mais
imaginez-vous l'effet que j'aurais produit  l'ambassade, et le fou rire
qui se serait empar de la nice de M. de Mtastasio, si je m'tais montr
avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant! J'ai remerci ma
pauvre mre de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le
costume  quelque paysan au dpourvu, ou  quelque comdien en voyage.
Voil pourquoi je l'ai emport avec moi; mais par bonheur je n'ai pu
trouver l'occasion de m'en dfaire. Les gens de ce pays-ci prtendent que
la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou
turc.

--Eh bien, l'occasion est trouve, s'cria Consuelo en riant; votre ide
tait excellente, et la comdienne en voyage s'accommode de votre habit 
la turque, qui ressemble assez  un jupon. Je vous achte ceci  crdit
toutefois, ou pour mieux dire  condition que vous allez tre le caissier
de notre _chatouille_, comme dit le roi de Prusse de son trsor, et que
vous m'avancerez la dpense de mon voyage jusqu' Vienne.

--Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en
se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste  savoir si
l'habit vous est commode. Je vais m'enfoncer dans ce bois, tandis que vous
entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d'un cabinet de toilette
sr et spacieux.

--Allez, et paraissez sur la scne, rpondit Consuelo en lui montrant la
fort: moi, je rentre dans la coulisse.

Et, se retirant dans les rochers, tandis que son respectueux compagnon
s'loignait consciencieusement, elle procda sur-le-champ  sa
transformation. La fontaine lui servit de miroir lorsqu'elle sortit de sa
retraite, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'elle y vit apparatre
le plus joli petit paysan que la race slave et jamais produit. Sa taille
fine et souple comme un jonc jouait dans une large ceinture de laine rouge;
et sa jambe, dlie comme celle d'une biche, sortait modestement un peu
au-dessus de la cheville des larges plis du pantalon. Ses cheveux noirs,
qu'elle avait persvr  ne pas poudrer, avaient t coups dans sa
maladie, et bouclaient naturellement autour de son visage. Elle y passa ses
doigts pour leur donner tout  fait la ngligence rustique qui convient 
un jeune ptre; et, portant son costume avec l'aisance du thtre, sachant
mme, grce  son talent mimique, donner tout  coup une expression de
simplicit sauvage  sa physionomie, elle se trouva si bien dguise que le
courage et la scurit lui vinrent en un instant. Ainsi qu'il arrive aux
acteurs ds qu'ils ont revtu leur costume, elle se sentit dans son rle,
et s'identifia mme avec le personnage qu'elle allait jouer, au point
d'prouver en elle-mme comme l'insouciance, le plaisir d'un vagabondage
innocent, la gat, la vigueur et la lgret de corps d'un garon faisant
l'cole buissonnire.

Elle eut  siffler trois fois avant que Haydn, qui s'tait loign dans le
bois plus qu'il n'tait ncessaire, soit pour tmoigner son respect, soit
pour chapper  la tentation de tourner ses yeux vers les fentes du rocher,
revnt auprs d'elle. Il fit un cri de surprise et d'admiration en la
voyant ainsi; et mme, quoiqu'il s'attendit  la retrouver bien dguise,
il eut peine  en croire ses yeux dans le premier moment. Cette
transformation embellissait prodigieusement Consuelo: et en mme temps
elle lui donnait un aspect tout diffrent pour l'imagination du jeune
musicien.

L'espce de plaisir que la beaut de la femme produit sur un adolescent est
toujours ml de frayeur; et le vtement qui en fait, mme aux yeux du
moins chaste, un tre si voil et si mystrieux, est pour beaucoup dans
cette impression de trouble et d'angoisse. Joseph tait une me pure,
et, quoi qu'en aient dit quelques biographes, un jeune homme chaste et
craintif. Il avait t bloui en voyant Consuelo, anime par les rayons du
soleil qui l'inondaient, dormir au bord de la source, immobile comme une
belle statue. En lui parlant, en l'coutant, son coeur s'tait senti agit
de mouvements inconnus, qu'il n'avait attribus qu' l'enthousiasme et  la
joie d'une si heureuse rencontre. Mais dans le quart d'heure qu'il avait
pass loin d'elle dans le bois, pendant cette mystrieuse toilette, il
avait prouv de violentes palpitations. La premire motion tait revenue;
et il s'approchait, rsolu  faire de grands efforts pour cacher encore
sous un air d'insouciance et d'enjouement le trouble mortel qui s'levait
dans son me.

Le changement de costume, si bien _russi_ qu'il semblait tre un vritable
changement de sexe, changea subitement aussi la disposition d'esprit du
jeune homme.  Il ne sentit plus en apparence que l'lan fraternel d'une
vive amiti improvise entre lui et son agrable compagnon de voyage. La
mme ardeur de courir et de voir du pays, la mme scurit quant aux
dangers de la route, la mme gaiet sympathique, qui animaient Consuelo
dans cet instant, s'emparrent de lui; et ils se mirent en marche  travers
bois et prairies, aussi lgers que deux oiseaux de passage.

Cependant, aprs quelques pas, il oublia qu'elle tait garon, en lui
voyant porter sur l'paule, au bout d'un bton, son petit paquet de hardes,
grossi des habillements de femme dont elle venait de se dpouiller. Une
contestation s'leva entre eux  ce sujet. Consuelo prtendait qu'avec son
sac, son violon, et son cahier du _gradus ad Parnassum_, Joseph tait bien
assez charg. Joseph, de son ct, jurait qu'il mettrait tout le paquet
de Consuelo dans son sac, et qu'elle ne porterait rien. Il fallut qu'elle
cdt; mais, pour la vraisemblance de son personnage, et afin qu'il y et
apparence d'galit entre eux, il consentit  lui laisser porter le violon
en bandoulire.

Savez-vous, lui disait Consuelo pour le dcider  cette concession, qu'il
faut que j'aie l'air de votre serviteur, ou tout au moins de votre guide?
car je suis un paysan, il n'y a pas  dire; et vous, vous tes un citadin.

--Quel citadin! rpondait Haydn en riant. Je n'ai pas mal la tournure du
garon perruquier de Keller!

Et en disant ceci, le bon jeune homme se sentait un peu mortifi de ne
pouvoir se montrer  Consuelo sous un accoutrement plus coquet que ses
habits fans par le soleil et un peu dlabrs par le voyage.

Non! vous avez l'air, dit Consuelo pour lui ter ce petit chagrin, d'un
fils de famille ruin reprenant le chemin de la maison paternelle avec son
garon jardinier, compagnon de ses escapades.

--Je crois bien que nous ferons mieux de jouer des rles appropris  notre
situation, reprit Joseph. Nous ne pouvons passer que pour ce que nous
sommes (vous du moins pour le moment), de pauvres artistes ambulants; et,
comme c'est la coutume du mtier de s'habiller comme on peut, avec ce
que l'on trouve, et selon l'argent qu'on a; comme on voit souvent les
troubadours de notre espce traner par les champs la dfroque d'un
marquis ou celle d'un soldat, nous pouvons bien avoir, moi, l'habit noir
rp d'un petit professeur, et vous la toilette, inusite dans ce pays-ci,
d'un villageois de la Hongrie. Nous ferons mme bien de dire si l'on nous
interroge, que nous avons t dernirement faire une tourne de ce ct-l.
Je pourrai parler _ex professo_ du clbre village de Rohran que personne
ne connat, et de la superbe ville de Haimburg dont personne ne se soucie.
Quant  vous, comme votre petit accent si joli vous trahira toujours, vous
ferez bien de ne pas nier que vous tes Italien et chanteur de profession.

--A propos, il faut que nous ayons des noms de guerre, c'est l'usage: le
vtre est tout trouv pour moi. Je dois, conformment  mes manires
italiennes, vous appeler Beppo, c'est l'abrviation de Joseph.

--Appelez-moi comme vous voudrez. J'ai l'avantage d'tre aussi inconnu
sous un nom que sous un autre. Vous, c'est diffrent. II vous faut un nom
absolument: lequel choisissez-vous?

--La premire abrviation vnitienne venue, Nello, Maso, Renzo, Zoto....
Oh! non pas celui-l, s'cria-t-elle aprs avoir laiss chapper par
habitude la contraction enfantine du nom d'Anzoleto.

--Pourquoi pas celui-l? reprit Joseph qui remarqua l'nergie de son
exclamation.

--Il me porterait malheur. On dit qu'il y a des noms comme cela.

--Eh bien donc, comment vous baptiserons-nous?

--Bertoni. Ce sera un nom italien quelconque, et une espce de diminutif du
nom d'Albert.

--Il signor Bertoni! cela fait bien! dit Joseph en s'efforant de sourire.

Mais ce souvenir de Consuelo pour son noble fianc lui enfona un poignard
dans le coeur. Il la regarda marcher devant lui, leste et dgage:

A propos, se dit-il pour se consoler, j'oubliais que c'est un garon!




LXVII.


Ils trouvrent bientt la lisire du bois, et se dirigrent vers le
sud-est. Consuelo marchait la tte nue, et Joseph, voyant le soleil
enflammer son teint blanc et uni, n'osait en exprimer son chagrin. Le
chapeau qu'il portait lui-mme n'tait pas neuf, il ne pouvait pas le lui
offrir; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne voulait pas l'exprimer;
mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut
remarqu de sa compagne.

Voil une singulire ide, lui dit-elle. Il parat que vous trouvez le
temps couvert et la plaine ombrage? Cela me fait penser que je n'ai rien
sur la tte; mais comme je n'ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais
bien des manires de me les procurer  peu de frais.

En parlant ainsi, elle arracha  un buisson un rameau de pampre sauvage,
et, le roulant sur lui-mme, elle s'en fit un chapeau de verdure.

Voil qu'elle a l'air d'une Muse, pensa Joseph, et le garon disparat
encore! Ils traversrent un village, o, apercevant une de ces boutiques
o l'on vend de tout, il y entra prcipitamment sans qu'elle pt prvoir
son dessein, et en sortit bientt avec un petit chapeau de paille  larges
bords retrousss sur les oreilles comme les portent les paysans des valles
danubiennes.

Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant
cette nouvelle coiffure, songez que le pain pourra bien manquer vers la fin
du voyage.

--Le pain vous manquer! s'cria Joseph vivement; j'aimerais mieux tendre
la main aux voyageurs, faire des cabrioles sur les places publiques pour
recevoir des gros sous! que sais-je? Oh! non, vous ne manquerez de rien
avec moi. Et voyant que son enthousiasme tonnait un peu Consuelo, il
ajouta en tchant de rabaisser ses bons sentiments: Songez, signor
Bertoni, que mon avenir dpend de vous, que ma fortune est dans vos mains,
et qu'il est de mes intrts de vous ramener saine et sauve  matre
Porpora.

L'ide que son compagnon pouvait bien tomber subitement amoureux d'elle
Ne vint pas  Consuelo. Les femmes chastes et simples ont rarement ces
prvisions, que les coquettes ont, au contraire, en toute rencontre,
peut-tre  cause de la proccupation o elles sont d'en faire natre la
cause. En outre, il est rare qu'une femme trs-jeune ne regarde pas comme
un enfant un homme de son ge. Consuelo avait deux ans de plus qu'Haydn,
et ce dernier tait si petit et si malingre qu'on lui en et donn  peine
quinze. Elle savait bien qu'il en avait davantage; mais elle ne pouvait
s'aviser de penser que son imagination et ses sens fussent dj veills
par l'amour. Elle s'aperut cependant d'une motion extraordinaire lorsque,
s'tant arrte pour reprendre haleine dans un autre endroit, d'o elle
admirait un des beaux sites qui s'offrent  chaque pas dans ces rgions
leves, elle surprit les regards de Joseph attachs sur les siens avec une
sorte d'extase.

Qu'avez-vous, ami Beppo? lui dit-elle navement. Il me semble que vous
tes soucieux, et je ne puis m'ter de l'ide que ma compagnie vous
embarrasse.

--Ne dites pas cela! s'cria-t-il avec douleur; c'est manquer d'estime pour
moi, c'est me refuser votre confiance et votre amiti que je voudrais payer
de ma vie.

--En ce cas, ne soyez pas triste,  moins que vous n'ayez quelque autre
sujet de chagrin que vous ne m'avez pas confi.

Joseph tomba dans un morne silence, et ils marchrent longtemps sans qu'il
pt trouver la force de le rompre. Plus ce silence se prolongeait, plus le
jeune homme en ressentait d'embarras; il craignait de se laisser deviner.
Mais il ne trouvait rien de convenable  dire pour renouer la conversation.
Enfin, faisant un grand effort sur lui-mme:

Savez-vous, lui dit-il,  quoi je songe trs-srieusement?

--Non, je ne le devine pas, rpondit Consuelo, qui, pendant tout ce temps,
s'tait perdue dans ses propres proccupations, et qui n'avait rien trouv
d'trange  son silence.

--Je pensais, chemin faisant, que, si cela ne vous ennuyait pas, vous
devriez m'enseigner l'italien. Je l'ai commenc avec des livres cet hiver;
mais, n'ayant personne pour me guider dans la prononciation, je n'ose pas
articuler un seul mot devant vous. Cependant je comprends ce que je lis, et
si, pendant notre voyage, vous tiez assez bonne pour me forcer  secouer
ma mauvaise honte, et pour me reprendre  chaque syllabe, il me semble que
j'aurais l'oreille assez musicale pour que votre peine ne ft pas perdue.

--Oh! de tout mon coeur, rpondit Consuelo. J'aime qu'on ne perde pas
un seul des prcieux instants de la vie pour s'instruire; et comme on
s'instruit soi-mme en enseignant, il ne peut tre que trs-bon pour nous
deux de nous exercer  bien prononcer la langue musicale par excellence.
Vous me croyez Italienne, et je ne le suis pas, quoique j'aie trs-peu
d'accent dans cette langue. Mais je ne la prononce vraiment bien qu'en
chantant; et quand je voudrai vous faire saisir l'harmonie des sons
italiens, je chanterai les mots qui vous prsenteront des difficults.
Je suis persuade qu'on ne prononce mal que parce qu'on entend mal. Si
votre oreille peroit compltement les nuances, ce ne sera plus pour vous
qu'une affaire de mmoire de les bien rpter.

--Ce sera donc  la fois une leon d'italien et une leon de chant! s'cria
Joseph.--Et une leon qui durera cinquante lieues! pensa-t-il dans son
ravissement. Ah! ma foi, vive l'art! le moins dangereux, le moins ingrat
de tous les amours!

La leon commena sur l'heure, et Consuelo, qui eut d'abord de la peine
A ne pas clater de rire  chaque mot que Joseph disait en italien,
s'merveilla bientt de la facilit et de la justesse avec lesquelles il
se corrigeait. Cependant le jeune musicien, qui souhaitait avec ardeur
d'entendre la voix de la cantatrice, et qui n'en voyait pas venir
l'occasion assez vite, la fit natre par une petite ruse. Il feignit
d'tre embarrass de donner  l'__ italien la franchise et la nettet
convenables, et il chanta une phrase de Leo o le mot _felicit_ se
trouvait rpt plusieurs fois. Aussitt Consuelo, sans s'arrter, et sans
tre plus essouffle que si elle et t assise  son piano, lui chanta
la phrase  plusieurs reprises. A cet accent si gnreux et si pntrant
qu'aucun autre ne pouvait,  cette poque, lui tre compar dans le monde,
Joseph sentit un frisson passer dans tout son corps, et froissa ses mains
l'une contre l'autre avec un mouvement convulsif et une exclamation
passionne.

A votre tour, essayez donc, dit Consuelo sans s'apercevoir de ses
transports.

Haydn essaya la phrase et la dit si bien que son jeune professeur battit
des mains.

C'est  merveille, lui dit-elle avec un accent de franchise et de bont.
Vous apprenez vite, et vous avez une voix magnifique.

--Vous pouvez me dire l-dessus tout ce qu'il vous plaira, rpondit Joseph;
mais moi je sens que je ne pourrai jamais vous rien dire de vous-mme.

--Et pourquoi donc? dit Consuelo.

Mais, en se retournant vers lui, elle vit qu'il avait les yeux gros
de larmes, et qu'il serrait encore ses mains, en faisant craquer les
phalanges, comme un enfant foltre et comme un homme enthousiaste.

Ne chantons plus, lui dit-elle. Voici des cavaliers qui viennent  notre
rencontre.

--Ah! mon Dieu, oui, taisez-vous! s'cria Joseph tout hors de lui. Qu'ils
ne vous entendent pas! car ils mettraient pied  terre, et vous salueraient
 genoux.

--Je ne crains pas ces mlomanes; ce sont des garons bouchers qui portent
des veaux en croupe.

--Ah! baissez votre chapeau, dtournez la tte! dit Joseph en se
rapprochant d'elle avec un sentiment de jalousie exalte. Qu'ils ne vous
voient pas! qu'ils ne vous entendent pas! que personne autre que moi ne
vous voie et ne vous entende!

Le reste de la journe s'coula dans une alternative d'tudes srieuses et
de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph prouvait une
joie enivrante, et ne savait s'il tait le plus tremblant des adorateurs
de la beaut, ou le plus rayonnant des amis de l'art. Tour  tour idole
resplendissante et camarade dlicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et
transportait tout son tre. Vers le soir il s'aperut qu'elle se tranait
avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que,
depuis plusieurs heures, malgr les frquentes haltes qu'ils faisaient
sous les ombrages du chemin, elle se sentait brise de lassitude; mais
elle voulait qu'il en ft ainsi; et n'et-il pas t dmontr qu'elle
devait s'loigner de ce pays au plus vite, elle et encore cherch, dans
le mouvement et dans l'tourdissement d'une gat un peu force, une
distraction contre le dchirement de son coeur. Les premires ombres du
soir, en rpandant de la mlancolie sur la campagne, ramenrent les
sentiments douloureux qu'elle combattait avec un si grand courage. Elle se
reprsenta la morne soire qui commenait au chteau des Gants, et la
nuit, peut-tre terrible, qu'Albert allait passer. Vaincue par cette ide,
elle s'arrta involontairement au pied d'une grande croix de bois, qui
marquait, au sommet d'une colline nue, le thtre de quelque miracle ou de
quelque crime traditionnels.

Hlas! vous tes plus fatigue que vous ne voulez en convenir, lui dit
Joseph; mais notre tape touche  sa fin, car je vois briller au fond de
cette gorge les lumires d'un hameau. Vous croyez peut-tre que je n'aurais
pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez....

--Mon enfant, lui rpondit-elle en souriant, vous tes bien fier de votre
sexe. Je vous prie de ne pas tant mpriser le mien, et de croire que j'ai
plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-mme. Je suis
essouffle d'avoir grimp ce sentier, voil tout; et si je me repose, c'est
que j'ai envie de chanter.

--Dieu soit lou! s'cria Joseph: chantez donc l, au pied de la croix.
Je vais me mettre  genoux.... Et cependant, si cela allait vous fatiguer
davantage!

--Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de
dire ici un verset de cantique que ma mre me faisait chanter avec elle,
soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou
une croix plante comme celle-ci  la jonction de quatre sentiers.

L'ide de Consuelo tait encore plus romanesque qu'elle ne voulait le
dire. En songeant  Albert, elle s'tait reprsent cette facult quasi
surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre  distance. Elle
s'imagina fortement qu' cette heure mme il pensait  elle, et la voyait
peut-tre; et, croyant trouver un allgement  sa peine en lui parlant par
un chant sympathique  travers la nuit et l'espace, elle monta sur les
pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du
ct de l'horizon derrire lequel devait tre Riesenburg, elle donna sa
voix dans toute son tendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant  lui-mme lorsqu'elle eut
fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que
le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables  celle-ci?
Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable  ce qui m'est
rvl aujourd'hui? O musique! Sainte musique!  gnie de l'art! que tu
m'embrases, et que tu m'pouvantes!

Consuelo redescendit de la pierre, o comme une madone elle avait dessin
sa silhouette lgante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour,
inspire  la manire d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, 
travers les bois, les montagnes et les valles, assis sur la pierre du
Schreckenstein, calme, rsign, et rempli d'une sainte esprance. Il m'a
entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a
comprise, et maintenant il va rentrer au chteau, embrasser son pre, et
peut-tre s'endormir paisiblement.

Tout va bien, dit-elle  Joseph sans prendre garde  son dlire
d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle dposa un baiser sur le bois grossier de
la croix. Peut-tre en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert
prouva-t-il comme une commotion lectrique qui dtendit les ressorts de sa
volont sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mystrieuses
de son me les dlices d'un calme divin. Peut-tre fut-ce le moment prcis
du profond et bienfaisant sommeil o il tomba, et o son pre, inquiet et
matinal, eut la satisfaction de le retrouver plong le lendemain au retour
de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient aperu les feux dans l'ombre n'tait qu'une
vaste ferme o ils furent reus avec hospitalit. Une famille de bons
laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de
bois brut,  laquelle on leur fit place, sans difficult comme sans
empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda 
peine. Ces braves gens, fatigus d'une longue et chaude journe de travail,
prenaient leur repas en silence, livrs  la bate jouissance d'une
alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper dlicieux.
Joseph oublia de manger, occup qu'il tait  regarder cette ple et noble
figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hles de paysans, douces
et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour
d'eux, et ne faisaient gure un plus grand bruit de mchoires en ruminant
avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix,
aussitt qu'il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant
les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu'ils le
jugeraient  propos. Les femmes qui les servaient s'assirent  leurs
places, ds qu'ils se furent tous levs, et se mirent  souper avec les
enfants. Plus animes et plus curieuses, elles retinrent et questionnrent
les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu'il tenait tout prts
pour les satisfaire, et ne s'carta gure de la vrit, quant au fond, en
leur disant que lui et son camarade taient de pauvres musiciens ambulants.

Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, rpondit une des plus
jeunes, vous nous auriez fait danser!

Elles examinrent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garon, et
qui affectait, pour bien remplir son rle, de les regarder avec des yeux
hardis et bien veills. Elle avait soupir un instant en se reprsentant
la douceur de ces moeurs patriarcales dont sa profession active et
vagabonde l'loignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se
tenir debout derrire leurs maris, les servir avec respect, et manger
ensuite leurs restes avec gat, les unes allaitant un petit, les autres
esclaves dj, par instinct, de leurs jeunes garons, s'occupant d'eux
avant de songer  leurs filles et  elles-mmes, elle ne vit plus dans tous
ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la ncessit; les
mles enchans  la terre, valets de charrue et de bestiaux; les femelles
enchanes au matre, c'est--dire  l'homme, clotres  la maison,
servantes  perptuit, et condamnes  un travail sans relche au milieu
des souffrances et des embarras de la maternit. D'un ct le possesseur
de la terre, pressant ou ranonnant le travailleur jusqu' lui ter le
ncessaire dans les profits de son aride labeur; de l'autre l'avarice et la
peur qui se communiquent du matre au tenancier, et condamnent celui-ci 
gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa
propre vie. Alors cette srnit apparente ne sembla plus  Consuelo que
l'abrutissement du malheur ou l'engourdissement de la fatigue; et elle se
dit qu'il valait mieux tre artiste ou bohmien, que seigneur ou paysan,
puisqu' la possession d'une terre comme  celle d'une gerbe de bl
s'attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la
cupidit. _Viva la libert!_ dit-elle  Joseph,  qui elle exprimait ses
penses en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la
vaisselle  grand bruit, et qu'une vieille impotente tournait son rouet
avec la rgularit d'une machine.

Joseph tait surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand
tant bien que mal. Il apprit d'elles que le chef de la famille, qu'il avait
vu habill en paysan, tait d'origine noble, et avait eu un peu de fortune
et d'ducation dans sa jeunesse; mais que, ruin entirement dans la guerre
de la Succession, il n'avait plus eu d'autres ressources pour lever sa
nombreuse famille que de s'attacher comme fermier  une abbaye voisine.
Cette abbaye le ranonnait horriblement, et il venait de payer le droit de
mitre, c'est--dire l'impt lev par le fisc imprial sur les communauts
religieuses  chaque mutation d'abb. Cet impt n'tait jamais pay en
ralit que par les vassaux et tenanciers des biens ecclsiastiques, en
surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme
taient serfs, et ne s'estimaient pas plus malheureux que le chef qui les
employait. Le fermier du fisc tait juif; et, renvoy, de l'abbaye qu'il
tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il tait
venu dans la matine rclamer et toucher une somme qui tait l'pargne
de plusieurs annes. Entre les prtres catholiques et les exacteurs
isralites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels har et redouter le
plus.

Voyez, Joseph, dit Consuelo  son compagnon; ne vous disais-je pas bien
que nous tions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d'impt
sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plat?

L'heure du coucher tant venue, Consuelo prouvait tant de fatigue qu'elle
s'endormit sur un banc  la porte de la maison. Joseph profita de ce moment
pour demander des lits  la fermire.

Des lits, mon enfant? rpondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en
donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour
deux.

Cette rponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda
Consuelo; et, voyant qu'elle n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta
son motion.

Mon camarade est trs-fatigu, dit-il, et si vous pouvez lui cder un
petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la
grange ou dans l'table me suffira.

--Eh bien, si cet enfant est malade, par humanit nous lui donnerons un lit
dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites 
votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter
dcemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la mme pice, le
mettraient  la raison.

--Je vous rponds de la douceur et de l'honntet de mon camarade; reste
 savoir s'il ne prfrera pas encore dormir dans le foin que dans une
chambre o vous tes tant de monde.

II fallut bien que le bon Joseph rveillt le signor Bertoni pour lui
proposer cet arrangement. Consuelo n'en fut pas effarouche comme il
s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison
reposaient dans la mme pice que le pre et le gendre, elle y serait plus
en sret que partout ailleurs; et ayant souhait le bonsoir  Joseph, elle
se glissa derrire les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit
dsign, o, prenant  peine le temps de se dshabiller, elle s'endormit
profondment.




LXVIII.


Cependant, aprs les premires heures de ce sommeil accablant, elle fut
rveille par le bruit continuel qui se faisait autour d'elle. D'un ct,
la vieille grand'mre, dont le lit touchait presque au sien, toussait et
rlait sur le ton le plus aigu et le plus dchirant; de l'autre, une
jeune femme allaitait son petit enfant et chantait pour le rendormir;
les ronflements des hommes ressemblaient  des rugissements; un autre
enfant, quatrime dans un lit, pleurait en se querellant avec ses frres;
les femmes se relevaient pour les mettre d'accord, et faisaient plus
de bruit encore par leurs rprimandes et leurs menaces. Ce mouvement
perptuel, ces cris d'enfants, la malpropret, la mauvaise odeur et la
chaleur de l'atmosphre charge de miasmes pais, devinrent si dsagrables
 Consuelo, qu'elle n'y put tenir longtemps. Elle se rhabilla sans bruit,
et, profitant d'un moment o tout le monde tait endormi, elle sortit de la
maison, et chercha un coin pour dormir jusqu'au jour.

Elle se flattait de dormir mieux en plein air. Ayant pass la nuit
prcdente  marcher, elle ne s'tait pas aperue du froid; mais, outre
qu'elle tait dans une disposition d'accablement bien diffrente de
l'excitation de son dpart, le climat de cette rgion leve se manifestait
dj plus pre qu'aux environs de Riesenburg. Elle sentit le frisson la
saisir, et un horrible malaise lui ft craindre de ne pouvoir supporter
une suite de journes de marche et de nuits sans repos, dont le dbut
s'annonait si dsagrablement. C'est en vain qu'elle se reprocha d'tre
devenue princesse dans les douceurs de la vie de chteau: elle et donn
le reste de ses jours en cet instant pour une heure de bon sommeil.

Cependant, n'osant rentrer dans la maison de peur d'veiller et
d'indisposer ses htes, elle chercha la porte des granges; et, trouvant
l'table ouverte  demi, elle y pntra  ttons. Un profond silence y
rgnait. Jugeant cet endroit dsert, elle s'tendit sur une crche remplie
de paille dont la chaleur et l'odeur saine lui parurent dlicieuses.

Elle commenait  s'endormir, lorsqu'elle sentit sur son front une haleine
chaude et humide, qui se retira avec un souffle violent et une sorte
d'imprcation touffe. La premire frayeur passe, elle aperut, dans le
crpuscule qui commenait  poindre, une longue figure et deux formidables
cornes au-dessus de sa tte: c'tait une belle vache qui avait pass le cou
au rtelier, et qui, aprs l'avoir flaire avec tonnement, se retirait
avec pouvante. Consuelo se tapit dans le coin, de manire  ne pas la
contrarier, et dormit fort tranquillement. Son oreille fut bientt habitue
 tous les bruits de l'table, au cri des chanes dans leurs anneaux, au
mugissement des gnisses et au frottement des cornes contre les barres de
la crche. Elle ne s'veilla mme pas lorsque les laitires entrrent pour
faire sortir leurs btes et les traire en plein air. L'table se trouva
vide; l'endroit sombre o Consuelo s'tait retire avait empch qu'on ne
la dcouvrit; et le soleil tait lev lorsqu'elle ouvrit de nouveau les
yeux. Enfonce dans la paille, elle gota encore quelques instants le
bien-tre de sa situation, et se rjouit de se sentir rafrachie et
repose, prte  reprendre sa marche sans effort et sans inquitude.

Lorsqu'elle sauta  bas de la crche pour chercher Joseph, le premier objet
qu'elle rencontra fut Joseph lui-mme, assis vis--vis d'elle sur la crche
d'en face.

Vous m'avez donn bien de l'inquitude, cher signor Bertoni, lui dit-il.
Lorsque les jeunes filles m'ont appris que vous n'tiez plus dans la
chambre, et qu'elles ne savaient ce que vous tiez devenue, je vous ai
cherche partout, et ce n'est qu'en dsespoir de cause que je suis revenu
ici o j'avais pass la nuit, et o je vous ai trouve,  ma grande
surprise. J'en tais sorti dans l'obscurit du matin, et ne m'tais pas
avis de vous dcouvrir, l vis--vis de moi, blottie dans cette paille et
sous le nez de ces animaux qui eussent pu vous blesser. Vraiment, signora,
vous tes tmraire, et vous ne songez pas aux prils de toute espce que
vous affrontez.

--Quels prils, mon cher Beppo? dit Consuelo en souriant et en lui tendant
la main. Ces bonnes vaches ne sont pas des animaux bien froces, et je leur
ai fait plus de peur qu'elles ne pouvaient me faire de mal.

--Mais, signora, reprit Joseph en baissant la voix, vous venez au milieu
de la nuit vous rfugier dans le premier endroit qui se prsente.
D'autres hommes que moi pouvaient se trouver dans cette table, quelque
Vagabond moins respectueux que votre fidle et dvou Beppo, quelque serf
grossier!... Si, au lieu de la crche o vous avez dormi, vous aviez choisi
l'autre, et qu'au lieu de moi vous y eussiez veill en sursaut quelque
soldat ou quelque rustre!

Consuelo rougit en songeant qu'elle avait dormi si prs de Joseph et toute
seule avec lui dans les tnbres; mais cette honte ne fit qu'augmenter sa
confiance et son amiti pour le bon jeune homme.

Joseph, lui dit-elle, vous voyez que, dans mes imprudences, le ciel ne
m'abandonne pas, puisqu'il m'avait conduite auprs de vous. C'est lui qui
m'a fait vous rencontrer hier matin au bord de la fontaine o vous m'avez
donn votre pain, votre confiance et votre amiti; c'est lui encore qui a
plac, cette nuit, mon sommeil insouciant sous votre sauvegarde
fraternelle.

Elle lui raconta en riant la mauvaise nuit qu'elle avait passe dans la
chambre commune avec la bruyante famille de la ferme, et combien elle
s'tait sentie heureuse et tranquille au milieu des vaches.

II est donc vrai, dit Joseph, que les animaux ont une habitation plus
agrable et des moeurs plus lgantes que l'homme qui les soigne!

--C'est  quoi je songeais tout en m'endormant sur cette crche. Ces btes
ne me causaient ni frayeur ni dgot, et je me reprochais d'avoir contract
des habitudes tellement aristocratiques, que la socit de mes semblables
et le contact de leur indigence me fussent devenus insupportables. D'o
vient cela, Joseph? Celui qui est n dans la misre devrait, lorsqu'il y
retombe, ne pas prouver cette rpugnance ddaigneuse  laquelle j'ai cd.
Et quand le coeur ne s'est pas vici dans l'atmosphre de la richesse,
pourquoi reste-t-on dlicat d'habitudes, comme je l'ai t cette nuit en
fuyant la chaleur nausabonde et la confusion bruyante de cette pauvre
couve humaine?

--C'est que la propret, l'air pur et le bon ordre domestique sont sans
doute des besoins lgitimes et imprieux pour toutes les organisations
choisies, rpondit Joseph. Quiconque est n artiste a le sentiment du beau
et du bien, l'antipathie du grossier et du laid. Et la misre est laide!
Je suis paysan, moi aussi, et mes parents m'ont donn le jour sous le
chaume; mais ils taient artistes: notre maison, quoique pauvre et petite,
tait propre et bien range. Il est vrai que notre pauvret tait voisine
de l'aisance, tandis que l'excessive privation te peut-tre jusqu'au
sentiment du mieux.

--Pauvres gens! dit Consuelo. Si j'tais riche, je voudrais tout de suite
leur faire btir une maison; et si  j'tais reine, je leur terais ces
impts, ces moines et ces juifs qui les dvorent.

--Si vous tiez riche, vous n'y penseriez pas; et si vous tiez ne reine,
vous ne le voudriez pas. Ainsi va le monde!

--Le monde va donc bien mal!

--Hlas oui! et sans la musique qui transporte l'me dans un monde idal,
il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans
celui-ci.

--Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu' soi. Joseph, il
faudrait devenir, riche et rester humain.

--Et comme cela ne parat gure possible, il faudrait, du moins, que tous
les pauvres fussent artistes.

--Vous n'avez pas l une mauvaise ide, Joseph. Si les malheureux avaient
tous le sentiment et l'amour de l'art pour potiser la souffrance et
embellir la misre, il n'y aurait plus ni malpropret, ni dcouragement,
ni oubli de soi-mme, et alors les riches ne se permettraient plus de
tant fouler et mpriser les misrables. On respecte toujours un peu les
artistes.

--Eh! vous m'y faites songer pour la premire fois, reprit Haydn. L'art
peut donc avoir un but bien srieux, bien utile pour les hommes?...

--Aviez-vous donc pens jusqu'ici que ce n'tait qu'un amusement?

--Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur,
une fivre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres... Si
vous savez ce  que c'est, dites-le-moi.

--Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-mme; mais c'est
quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et
n'oublions pas le violon, votre unique proprit, ami Beppo, la source de
votre future opulence.

Ils commencrent par faire leurs petites provisions pour le djeuner qu'ils
mditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand
Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermire sourit, et refusa sans
affectation, quoique avec fermet. Quelles que fussent les instances de
Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et mme elle surveilla ses
jeunes htes de manire  ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus lger
don aux enfants.

Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur  Joseph qui
insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le
malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalit.

--Cette fiert-l me semble un peu outre, dit Joseph  sa compagne
lorsqu'ils furent sur le chemin. Il y a plus d'orgueil que de charit
dans le sentiment qui les anime.

--Je n'y veux voir que de la charit, rpondit Consuelo, et j'ai le
coeur gros de honte et de repentir en songeant que je n'ai pu supporter
l'incommodit de cette maison qui n'a pas craint d'tre souille et
surcharge par la prsence du vagabond que je reprsente. Ah! maudite
recherche! sotte dlicatesse des enfants gts de ce monde! tu es une
maladie, puisque tu n'es la sant pour les uns qu'au dtriment des autres!

--Pour une grande artiste comme vous l'tes, je vous trouve trop sensible
aux choses d'ici-bas, lui dit Joseph. Il me semble qu'il faut  l'artiste
un peu plus d'indiffrence et d'oubli de tout ce qui ne tient pas  sa
profession. On disait dans l'auberge de Klatau, o j'ai entendu parler de
vous et du chteau des Gants, que le comte Albert de Rudolstadt tait un
grand philosophe dans sa bizarrerie. Vous avez senti, signora, qu'on ne
pouvait tre artiste et philosophe en mme temps; c'est pourquoi vous avez
pris la fuite. Ne vous affectez donc plus du malheur des humains, et
reprenons notre leon d'hier.

--Je le veux bien, Beppo; mais sachez auparavant que le comte Albert est un
plus grand artiste que nous, tout philosophe qu'il est.

--En vrit! Il ne lui manque donc rien pour tre aim? reprit Joseph avec
un soupir.

--Rien  mes yeux que d'tre pauvre et sans naissance, rpondit Consuelo.

Et doucement gagne par l'attention que Joseph lui prtait, stimule par
d'autres questions naves qu'il lui adressa en tremblant, elle se laissa
entraner au plaisir de lui parler assez longuement de son fianc. Chaque
rponse amenait une explication, et, de dtails en dtails, elle en vint 
lui raconter minutieusement toutes les particularits de l'affection
qu'Albert lui avait inspire. Peut-tre cette confiance absolue en un jeune
homme qu'elle ne connaissait que depuis la veille et-elle t inconvenante
en toute autre situation. Il est vrai que cette situation bizarre tait
seule capable de la faire natre. Quoi qu'il en soit, Consuelo cda  un
besoin irrsistible de se rappeler  elle-mme et de confier  un coeur ami
les vertus de son fianc; et, tout en parlant ainsi, elle sentit, avec la
mme satisfaction qu'on prouve  faire l'essai de ses forces aprs une
maladie grave, qu'elle aimait Albert plus qu'elle ne s'en tait flatte en
lui promettant de travailler  n'aimer que lui. Son imagination s'exaltait
sans inquitude,  mesure qu'elle s'loignait de lui; et tout ce qu'il y
avait de beau, de grand et de respectable dans son caractre, lui apparut
sous un jour plus brillant, lorsqu'elle ne sentit plus en elle la crainte
de prendre trop prcipitamment une rsolution absolue. Sa fiert ne
souffrait plus de l'ide qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle
fuyait, elle renonait en quelque sorte aux avantages matriels attachs 
cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer 
l'affection dominante de son me. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule
fois sur ses lvres, et elle s'aperut encore avec plaisir qu'elle n'avait
pas mme song  faire mention de lui dans le rcit de son sjour en
Bohme.

Ces panchements, tout dplacs et tmraires qu'ils pussent tre,
amenrent les meilleurs rsultats. Ils firent comprendre  Joseph combien
l'me de Consuelo tait srieusement occupe; et les esprances vagues
qu'il pouvait avoir involontairement conues s'vanouirent comme des
songes, dont il s'effora mme de dissiper le souvenir. Aprs une ou deux
heures de silence qui succdrent  cet entretien anim, il prit la ferme
rsolution de ne plus voir en elle ni une belle sirne, ni un dangereux et
problmatique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont
les conseils et l'amiti tendraient sur toute sa vie une heureuse
influence.

Autant pour rpondre  sa confiance que pour mettre  ses propres dsirs
une double barrire, il lui ouvrit son me, et lui raconta comme quoi, lui
aussi, tait engag, et pour ainsi dire fianc. Son roman de coeur tait
moins potique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce
roman dans la vie de Haydn, il n'tait pas moins pur et moins noble. Il
avait tmoign de l'amiti  la fille de son gnreux hte, le perruquier
Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:

Joseph, je me fie  toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que
tu ne lui es pas indiffrent. Si tu es aussi loyal que laborieux et
reconnaissant, quand tu auras assur ton existence, tu seras mon gendre.

Dans un mouvement de gratitude exalte, Joseph avait promis, jur!... et
quoique sa fiance ne lui inspirt pas la moindre passion, il se regardait
comme enchan pour jamais.

Il raconta ceci avec une mlancolie qu'il ne put vaincre en songeant  la
diffrence de sa position relle et des rves enivrants auxquels il lui
fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un
amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la dtromper;
et son estime, son abandon complet dans la loyaut et la puret de Beppo en
augmentrent d'autant.

Leur voyage ne fut donc troubl par aucune de ces crises et de ces
explosions que l'on et pu prsager en voyant partir ensemble pour un
tte--tte de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui
pouvaient garantir l'impunit, deux jeunes gens aimables, intelligents, et
remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimt pas la fille
de Keller, il consentit  laisser prendre sa fidlit de conscience pour
une fidlit de coeur; et quoiqu'il sentt encore parfois l'orage gronder
dans son sein, il sut si bien l'y matriser, que sa chaste compagne,
dormant au fond des bois sur la bruyre, garde par lui comme par un chien
fidle, traversant  ses cts des solitudes profondes, loin de tout regard
humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la mme grange ou dans
la mme grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des
mrites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers
livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux
baigns de larmes en se rappelant sa traverse du Boehmer-Wald avec
Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de
voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva  une rude
preuve. Lorsque le temps tait beau, les chemins faciles, et la lune
brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manire de voyager pdestrement
sans courir les risques des mauvais gtes. Ils s'tablissaient dans quelque
lieu tranquille et abrit pour y passer la journe  causer,  dner, 
faire de la musique et  dormir. Aussitt que la soire devenait froide,
ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course
jusqu'au jour. Ils chappaient ainsi  la fatigue d'une marche au soleil,
aux dangers d'tre examins curieusement,  la malpropret et  la dpense
des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez frquente dans la
partie leve du Boehmer-Wald o la Moldaw prend sa source, les forait de
chercher un abri, ils se retiraient o ils pouvaient, tantt dans la cabane
de quelque serf, tantt dans les hangars de quelque chtellenie. Ils
fuyaient avec soin les cabarets, o ils eussent pu trouver plus facilement
 se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers,
et des scnes bruyantes.

Un soir donc, presss par l'orage, ils entrrent dans la hutte d'un
chevrier, qui, pour toute dmonstration d'hospitalit, leur dit en billant
et en tendant les bras du ct de sa bergerie:

Allez au foin.

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume
de faire, et Joseph allait s'installer  distance dans un autre coin,
lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement.
D'autres jurements rpondirent  l'imprcation du dormeur, et Joseph,
effray de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras
pour tre sr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pense
fut de sortir; mais la pluie ruisselait  grand bruit sur le toit de
planches de la hutte, et tout le monde tait rendormi.

Restons, dit Joseph  voix basse, jusqu' ce que la pluie ait cess. Vous
pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai prs de
vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitt que le
temps redeviendra supportable, je vous veillerai, et nous nous glisserons
dehors.

Consuelo n'tait pas fort rassure; mais il y avait plus de danger  sortir
tout de suite qu' rester. Le chevrier et ses htes remarqueraient cette
crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupons, ou sur leur
sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes
taient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la
campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces rflexions,
se tint tranquille; mais elle enlaa son bras  celui de Joseph, par un
sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fonde en sa
sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils
Se disposaient  partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons
inconnus, qui se levrent et s'entretinrent  voix basse dans un argot
incomprhensible. Aprs avoir soulev de lourds paquets qu'ils chargrent
sur leurs dos, ils se retirrent en changeant avec le chevrier quelques
mots allemands qui firent juger  Joseph qu'ils faisaient la contrebande,
et que leur hte tait dans la confidence. Il n'tait gure que minuit,
la lune se levait, et,  la lueur d'un rayon qui tombait obliquement
sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils
s'occupaient  les cacher sous leurs manteaux. En mme temps, elle s'assura
qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-mme l'y
laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider
dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage  la
frontire, connu, disait-il, de lui seul.

Si tu nous trompes, au premier soupon je te fais sauter la cervelle,
lui dit un de ces hommes  figure nergique et grave.

Ce fut la dernire parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesurs firent
craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau
voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait
dans l'loignement.

Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le
bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des
gens qui vitent les regards encore plus que nous.

--Et  cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger,
rpondit Consuelo. Quand vous les avez heurts dans l'obscurit, vous avez
bien fait de ne rien rpondre  leurs jurements; ils vous ont pris pour
un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-tre craints comme des
espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grce  Dieu, il n'y a
plus rien  craindre, et nous voil enfin seuls.

--Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant  regret le bras de Consuelo se
dtacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons.

Consuelo avait t plus fatigue par la peur que par la marche; elle tait
si habitue  dormir sous la garde de son ami, qu'elle cda au sommeil.
Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, aprs bien des agitations,
l'habitude de dormir auprs d'elle, ne put cette fois goter aucun repos.
Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne
pendant deux heures, ces motions de terreur et de jalousie qui avaient
rveill toute l'intensit de son amour, et jusqu' cette dernire parole
que Consuelo lui disait en s'endormant: Nous voil enfin seuls!
allumaient en lui une fivre brlante. Au lieu de se retirer au fond de la
hutte pour lui tmoigner son respect, comme il avait accoutum de faire,
voyant qu'elle-mme ne songeait pas  s'loigner de lui, il resta assis 
ses cts; et les palpitations de son coeur devinrent si violentes, que
Consuelo et pu les entendre, si elle n'et pas t endormie. Tout
l'agitait, le bruit mlancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les
sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la
toiture, et venaient clairer faiblement le visage ple de Consuelo encadr
dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de
farouche qui passe de la nature extrieure dans le coeur de l'homme
quand la vie est sauvage autour de lui. Il commenait  se calmer et 
s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit
sur la fougre, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui tait venu
s'agenouiller et se rchauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir
pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en
voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de
Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son
visage et ses cheveux dans l'eau glace du torrent. Il semblait vouloir se
purifier des penses coupables qui avaient embras son cerveau.

Consuelo vint bientt l'y joindre, et faire la mme ablution pour dissiper
l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec
l'atmosphre du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle
s'tonna de voir Haydn si dfait et si triste.

Oh! pour le coup, frre Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi
bien que moi les fatigues et les motions; vous voil aussi ple que ces
petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

--Et vous, vous tes aussi frache que ces belles roses sauvages qui ont
l'air de rire sur ses bords, rpondit Joseph. Je crois bien que je sais
braver la fatigue, malgr ma figure terne; mais l'motion, il est vrai,
signora, que je ne sais gure la supporter.

Il fut triste pendant toute la matine; et lorsqu'ils s'arrtrent pour
manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide,
sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si
ingnues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put
s'empcher de lui faire une rponse o entrait un grand dpit contre
lui-mme et contre sa propre destine.

Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien
malheureux; car j'approche tous les jours un peu plus de Vienne, o ma
destine est engage, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime pas ma
fiance; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je
tiendrai parole.

--Serait-il possible? s'cria Consuelo, frappe de surprise. En ce cas, mon
pauvre Beppo, nos destines, que je croyais conformes en bien des points,
sont donc entirement opposes; car vous courez vers une fiance que vous
n'aimez pas, et moi, je fuis un fianc que j'aime. trange fortune! qui
donne aux uns ce qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils
chrissent.

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien
que cette rponse ne lui tait pas dicte par le soupon de sa tmrit et
le dsir de lui donner une leon. Mais la leon n'en fut que plus efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui
montrant, par un cri du coeur, sincre et profond, qu'elle en aimait un
autre sans distraction et sans dfaillance.

Ce fut la dernire folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le
raclant avec force, il oublia cette nuit orageuse. Quand ils se remirent en
route, il avait compltement abjur un amour impossible, et les vnements
qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du dvouement et de
l'amiti. Lorsque Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle
tchait de l'carter par de douces paroles:

Ne vous inquitez pas de moi, lui rpondait-il. Si je suis condamn 
n'avoir pas d'amour pour ma femme, du moins j'aurai de l'amiti pour elle,
et l'amiti peut consoler de l'amour, je le sens mieux que vous ne croyez!




LXIX.


Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il
avait combattues; car il y prit les meilleures leons d'italien, et mme
les meilleures notions de musique qu'il et encore eues dans sa vie. Durant
les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires
ombrages du Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se rvlrent l'un  l'autre
tout ce qu'ils possdaient d'intelligence et de gnie. Quoique Joseph Haydn
et une belle voix et st en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il
jout agrablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit
bientt, en coutant chanter Consuelo, qu'elle lui tait infiniment
suprieure comme virtuose, et qu'elle et pu faire de lui un chanteur
habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facults de Haydn ne
se bornaient pas  cette branche de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu
avanc dans la pratique, tandis qu'en thorie il exprimait des ides si
leves et si saines, lui dit un jour en souriant:

Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher  l'tude du chant; car
si vous venez  vous passionner pour la profession de chanteur, vous
sacrifierez peut-tre de plus hautes facults qui sont en vous. Voyons
donc un peu vos compositions! Malgr mes longues et svres tudes de
contre-point avec un aussi grand matre que le Porpora, ce que j'ai appris
ne me sert qu' bien comprendre les crations du gnie, et je n'aurai plus
le temps, quand mme j'en aurais l'audace, de crer moi-mme des oeuvres de
longue haleine; au lieu que si vous avez le gnie crateur, vous devez
suivre cette route, et ne considrer le chant et l'tude des instruments
que comme vos moyens matriels.

Depuis que Haydn avait rencontr Consuelo, il est bien vrai qu'il ne
songeait plus qu' se faire chanteur. La suivre ou vivre auprs d'elle,
la retrouver partout dans sa vie nomade, tel tait son rve ardent
depuis quelques jours. Il fit donc difficult de lui montrer son dernier
manuscrit, quoiqu'il l'et avec lui, et qu'il et achev de l'crire en
allant  Pilsen. Il craignait galement et de lui sembler mdiocre en ce
genre, et de lui montrer un talent qui la porterait  combattre son envie
de chanter. Il cda enfin, et, moiti de gr, moiti de force, se laissa
arracher le cahier mystrieux. C'tait une petite sonate pour piano, qu'il
destinait  ses jeunes lves. Consuelo commena par la lire des yeux, et
Joseph s'merveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple
lecture que si elle l'et entendu excuter. Ensuite elle lui fit essayer
divers passages sur le violon, et chanta elle-mme ceux qui taient
possibles pour la voix. J'ignore si Consuelo devina, d'aprs cette bluette,
le futur auteur de _la Cration_ et de tant d'autres productions minentes;
mais il est certain qu'elle pressentit un bon matre, et elle lui dit, en
lui rendant son manuscrit:

Courage, Beppo! tu es un artiste distingu, et tu peux tre un grand
compositeur, si tu travailles. Tu as des ides, cela est certain. Avec des
ides et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et
triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le matre qu'il te faut.
Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton bton de
commandement est ta plume. Tu ne dois pas obir, mais imposer. Quand on
peut tre l'me de l'oeuvre, comment songe-t-on  se ranger parmi les
machines? Allons! maestro en herbe, n'tudiez plus le trille et la cadence
avec votre gosier. Sachez o il faut les placer, et non comment il faut les
faire. Ceci regarde votre trs-humble servante et subordonne, qui vous
retient le premier rle de femme que vous voudrez bien crire pour un
mezzo-soprano.

--O Consuelo _de mi alma!_ s'cria Joseph, transport de joie et
d'esprance; crire pour vous, tre compris et exprim par vous! Quelle
gloire, quelles ambitions vous me suggrez! Mais non, c'est un rve,
une folie. Enseignez-moi  chanter. J'aime mieux m'exercer  rendre, selon
votre coeur et votre intelligence, les ides d'autrui, que de mettre sur
vos lvres divines des accents indignes de vous!

--Voyons, voyons, dit Consuelo, trve de crmonie. Essayez-vous 
improviser, tantt sur le violon, tantt avec la voix. C'est ainsi que
l'me vient sur les lvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez
le souffle divin, o si vous n'tes qu'un colier adroit, farci de
rminiscences.

Haydn lui obit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'tait pas savant, et
qu'il y avait de la jeunesse, de la fracheur et de la simplicit dans ses
ides premires. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut dsormais
lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la
manire de s'en servir.

Ils s'amusrent ensuite  dire ensemble des petits duos italiens qu'elle
lui fit connatre, et qu'il apprit par coeur.

Si nous venons  manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il
nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir
mettre nos talents  l'preuve, si elle nous prend pour des vagabonds
coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui dshonorent la profession,
les malheureux! Soyons donc prts  tout vnement. Ma voix, en la prenant
tout  fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garon avant la
mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes
que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise
tude. Ces facties populaires sont pleines de verve et de sentiment
original; et quant  mes vieux chants espagnols, c'est du gnie tout pur,
du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les ides engendrent les
ides.

Ces tudes furent dlicieuses pour Haydn. C'est l peut-tre qu'il conut
le gnie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard
pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait 
ces leons tant de gaiet, de grce, d'animation et d'esprit, que le bon
jeune homme, ramen  la ptulance et au bonheur insouciant de l'enfance,
oubliait ses penses d'amour, ses privations, ses inquitudes, et
souhaitait que cette ducation ambulante ne fint jamais.

Nous ne prtendons pas faire l'itinraire du voyage de Consuelo et d'Haydn.
Peu familiaris avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions
peut-tre des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans
les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que
la premire moiti de ce voyage fut, en somme, plus agrable que pnible,
jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de
rapporter.

Ils avaient suivi, ds la source, la rive septentrionale de la Moldaw,
parce qu'elle leur avait sembl la moins frquente et la plus pittoresque.
Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaisse qui
se prolonge en s'abaissant dans la mme direction que le Danube; mais
quand ils furent  la hauteur de Schenau, voyant la chane de montagnes
s'abaisser vers la plaine, ils regrettrent de n'avoir pas suivi l'autre
rive du fleuve, et par consquent l'autre bras de la chane qui s'loignait
en s'levant du ct de la Bavire. Ces montagnes boises leur offraient
plus d'abris naturels et de sites potiques que les valles de la Bohme.
Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forts, ils s'amusaient
 chasser les petits oiseaux  la glu et au lacet; et quand, aprs leur
sieste, ils trouvaient leurs piges approvisionns de ce menu gibier, ils
faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait
somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prtexte que ces
oiseaux musiciens taient des confrres.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gu, et ne le trouvaient
pas; la rivire tait rapide, encaisse, profonde, et grossie par les
pluies des jours prcdents. Ils rencontrrent enfin un abordage auquel
tait amarre une petite barque garde par un enfant. Ils hsitrent un
peu  s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant
eux et marchander le passage. Ces hommes se divisrent aprs s'tre dit
adieu. Trois se prparrent  suivre la rive septentrionale de la Moldaw,
tandis que les deux autres entrrent dans le bateau. Cette circonstance
dtermina Consuelo.

Rencontre  droite, rencontre  gauche, dit-elle  Joseph; autant vaut
traverser, puisque c'tait notre intention.

Haydn hsitait encore et prtendait que ces gens avaient mauvaise mine, le
parler haut et des manires brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait
vouloir dmentir cette opinion dfavorable, fit arrter le batelier, et,
s'adressant  Consuelo:

H! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui
faisant signe d'un air de bienveillance enjoue; le bateau n'est pas bien
charg, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

--Bien oblig, Monsieur, rpondit Haydn; nous profiterons de votre
permission.

--Allons, mes enfants, reprit celui qui avait dj parl, et que son
compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!

Joseph,  peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus
regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et
de curiosit. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annonait que douceur
et gaiet; sa voix tait agrable, ses manires polies, et Consuelo prenait
confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.

Vous tes musicien, mon garon? dit-il bientt  cette dernire.

--Pour vous servir, mon bon Monsieur, rpondit Joseph.

--Vous aussi? dit M. Mayer  Joseph; et, lui montrant Consuelo:--C'est
votre frre, sans doute? ajouta-t-il.

--Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de mme
nation, et il entend peu l'allemand.

--De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujours
Consuelo.

--De l'Italie, Monsieur, rpondit encore Haydn.

--Vnitien, Gnois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en
articulant chacune de ces dnominations dans le dialecte qui s'y rapporte,
avec une admirable facilit.

--Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes
d'Italiens, rpondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer
par un silence prolong; moi je suis de Venise.

--Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du
dialecte familier  Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez
quitt?

--Six mois seulement.

--Et vous courez le pays en jouant du violon?

--Non; c'est lui qui accompagne, rpondit Consuelo en montrant Joseph; moi
je chante.

--Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flte, ni tambourin?

--Non; cela m'est inutile.

--Mais si vous tes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce
pas?

--Oh! certainement, s'il le fallait!

--Mais vous ne vous en souciez pas?

--Non, j'aime mieux chanter.

--Et vous avez raison; cependant vous serez forc d'en venir l, ou de
changer de profession, du moins pendant un certain temps.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que votre voix va bientt muer, si elle n'a commenc dj. Quel ge
avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?

--Quelque chose comme cela.

--Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite
grenouille, et il n'est pas sr que vous redeveniez un rossignol. C'est
une preuve douteuse pour un garon que de passer de l'enfance  la
jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre
place, j'apprendrais  jouer du fifre; avec cela on trouve toujours 
gagner sa vie.

--Je verrai, quand j'en serai l.

--Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant  Joseph en allemand, ne
jouez-vous que du violon?

--Pardon, Monsieur, rpondit Joseph qui prenait confiance  son tour en
voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras  Consuelo; je joue un
peu de plusieurs instruments.

--Lesquels, par exemple?

--Le piano, la harpe, la flte; un peu de tout quand je trouve l'occasion
d'apprendre.

--Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme
vous faites; c'est un rude mtier. Je vois que votre compagnon, qui est
encore plus jeune et plus dlicat que vous, n'en peut dj plus, car il
boite.

--Vous avez remarqu cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarqu
aussi, quoique sa compagne n'et pas voulu avouer l'enflure et la
souffrance de ses pieds.

--Je l'ai trs-bien vu se traner avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.

--An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous
un air d'indiffrence philosophique: on n'est pas n pour avoir toutes ses
aises, et quand il faut souffrir, on souffre!

--Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnte en se fixant!
Je n'aime pas  voir des enfants intelligents et doux, comme vous me
paraissez l'tre, faire le mtier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui
a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais,
mes petits amis. On se tue et on se corrompt  courir les aventures.
Souvenez-vous de ce que je vous dis l.

--Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire
affectueux; nous en profiterons peut-tre.

--Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer  Consuelo, qui
avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et
vnitienne, s'tait mise  naviguer.

La barque touchait au rivage, aprs avoir fait un biais assez considrable
 cause du courant de l'eau qui tait un peu rude. M. Mayer adressa un
adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son
compagnon silencieux les empcha de payer leur part au batelier. Aprs les
remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrrent dans un sentier qui
conduisait vers les montagnes, tandis que les deux trangers suivaient
la rive aplanie du fleuve dans la mme direction.

Ce M. Mayer me parat un brave homme, dit Consuelo en se retournant une
dernire fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sre
que c'est un bon pre de famille.

--Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir
dbarrasse de ses questions.

--Il aime  causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyag.
C'est un cosmopolite,  en juger par sa facilit  prononcer les divers
dialectes. De quel pays peut-il tre?

--Il a l'accent saxon, quoiqu'il parle bien le bas autrichien. Je le crois
du nord de l'Allemagne, Prussien peut-tre!

--Tant pis; je n'aime gure les Prussiens, et le roi Frdric encore moins
que toute sa nation, d'aprs tout ce que j'ai entendu raconter de lui au
chteau des Gants.

--En ce cas, vous vous plairez  Vienne; ce roi batailleur et philosophe
n'a de partisans ni  la cour, ni  la ville.

En devisant ainsi, ils gagnrent l'paisseur des bois, et suivirent des
sentiers qui tantt se perdaient sous les sapins, et tantt ctoyaient
un amphithtre de montagnes accidentes. Consuelo trouvait ces monts
hyrcinio-carpathiens plus agrables que sublimes; aprs avoir travers
maintes fois les Alpes, elle n'prouvait pas les mmes transports que
Joseph, qui n'avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions
de celui-ci le portaient donc  l'enthousiasme, tandis que sa compagne se
sentait plus dispose  la rverie. D'ailleurs Consuelo tait trs-fatigue
ce jour-l, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne
point affliger Joseph, qui ne s'en affligeait dj que trop.

Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et aprs le repas et la
musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientt Consuelo,
quoiqu'elle et baign longtemps ses pieds dlicats dans le cristal des
fontaines,  la manire des hrones de l'idylle, sentit ses talons se
dchirer sur les cailloux, et fut contrainte d'avouer qu'elle ne pouvait
faire son tape de nuit. Malheureusement le pays tait tout  fait dsert
de ce ct-l: pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant
de la Moldaw. Joseph tait dsespr. La nuit tait trop froide pour
permettre le repos en plein air. A une ouverture entre deux collines, ils
aperurent enfin des lumires au bas du versant oppos. Cette valle, o
ils descendirent, c'tait la Bavire; mais la ville qu'ils apercevaient
tait plus loigne qu'ils ne l'avaient pens: il semblait au dsol Joseph
qu'elle reculait  mesure qu'ils marchaient. Pour comble de malheur, le
temps se couvrait de tous cts, et bientt une pluie fine et froide se mit
 tomber. En peu d'instants elle obscurcit tellement l'atmosphre, que les
lumires disparurent, et que nos voyageurs, arrivs, non sans pril et sans
peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel ct se diriger.
Ils taient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient  s'y
traner en la descendant toujours, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une
voiture qui venait  leur rencontre. Joseph n'hsita pas  l'aborder pour
demander des indications sur le pays et sur la possibilit d'y trouver un
gte.

Qui va l? lui rpondit une voix forte; et il entendit en mme temps
claquer la batterie d'un pistolet: loignez-vous, ou je vous fais sauter
la tte!

--Nous ne sommes pas bien redoutables, rpondit Joseph sans se dconcerter.
Voyez! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu'un
renseignement.

--Eh mais! s'cria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitt pour
celle de l'honnte M. Mayer, ce sont mes petits drles de ce matin; je
reconnais l'accent de l'an. tes-vous l aussi, le gondolier? ajouta-t-il
en vnitien et en appelant Consuelo.

--C'est moi, rpondit-elle dans le mme dialecte. Nous nous sommes gars,
et nous vous demandons, mon bon Monsieur, o nous pourrons trouver un
palais ou une curie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.

--Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous tes  deux grands milles
au moins de toute espce d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un
chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai piti de vous: montez dans ma
voiture; je puis vous y donner deux places sans me gner. Allons, point de
faons, montez!

--Monsieur, vous tes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de
l'hospitalit de ce brave homme mais vous allez vers le nord, et nous vers
l'Autriche.

--Non, je vais  l'ouest. Dans une heure au plus je vous dposerai 
Biberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l'Autriche.
Cela mme abrgera votre route. Allons, dcidez-vous, si vous ne trouvez
pas de plaisir  recevoir la pluie, et  nous retarder.

--Eh bien, courage et confiance! dit Consuelo tout bas  Joseph; et ils
montrent dans la voiture.

Ils remarqurent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont
l'une conduisait, l'autre, qui tait M. Mayer, occupait la banquette de
derrire. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture tait une
chaise  six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouett
par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son
collier, en secouant la tte avec impatience.




LXX.


Quand je vous le disais! s'cria M. Mayer, reprenant son propos o il
l'avait laiss le matin: y a-t-il un mtier plus rude et plus fcheux que
celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le
soleil ne luit pas toujours, et votre destine est aussi variable que
l'atmosphre.

--Quelle destine n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le
ciel est inclment, la Providence met des coeurs secourables sur notre
route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes tents de l'accuser.

--Vous avez de l'esprit, mon petit ami, rpondit Mayer; vous tes de ce
beau pays o tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni
votre belle voix ne vous empcheront de mourir de faim dans ces tristes
provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un
pays riche et civilis, sous la protection d'un grand prince.

--Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

--Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.

--Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn?
n'est-on pas aussi bien protg dans ses tats?...

--Eh! sans doute, rpondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa Majest
Marie-Thrse dteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vous
Serez chasss de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours,
comme vous voil.

En ce moment, Consuelo revit,  peu de distance, dans une profondeur
De terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumires qu'elle avait
aperues, et fit part de son observation  Joseph, qui sur-le-champ
manifesta  M. Mayer le dsir de descendre, pour gagner ce gte plus
rapproch que la ville de Biberek.

Cela? rpondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumires? Ce sont des
lumires, en effet; mais elles n'clairent d'autres gtes que des marais
dangereux o bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous
jamais vu des feux follets?

--Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les
petits lacs de la Bohme.

--Eh bien, mes enfants, ces lumires que vous voyez ne sont pas autre
chose.

M. Mayer reparla longtemps encore  nos jeunes gens de la ncessit de se
fixer, et du peu de ressources qu'ils trouveraient  Vienne, sans toutefois
dterminer le lieu o il les engageait  se rendre. D'abord Joseph fut
frapp de son obstination, et craignit qu'il n'et dcouvert le sexe de sa
compagne; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme  un garon
(allant jusqu' lui dire qu'elle ferait mieux d'embrasser l'tat militaire,
quand elle serait en ge, que de traner la semelle  travers champs) le
rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer tait un de ces
cerveaux faibles,  ides fixes, qui rptent un jour entier le premier
propos qui leur est venu  l'esprit en s'veillant. Consuelo, de son ct,
le prit pour un matre d'cole, ou pour un ministre protestant qui n'avait
en tte qu'ducations, bonnes moeurs et proslytisme.

Au bout d'une heure, ils arrivrent  Biberek, par une nuit si obscure
qu'ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s'arrta dans une cour
d'auberge, et aussitt M. Mayer fut abord par deux hommes qui le tirrent
 part pour lui parler. Lorsqu'ils entrrent dans la cuisine, o Consuelo
et Joseph taient occups  se scher et  se rchauffer auprs du feu,
Joseph reconnut dans ces deux personnages, les mmes qui s'taient spars
de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l'avait traverse,
les laissant sur la rive gauche. L'un des deux tait borgne, et l'autre,
quoiqu'il et ses deux yeux, n'avait pas une figure plus agrable. Celui
qui avait pass l'eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient
retrouv dans la voiture, vint les rejoindre: le quatrime ne parut pas.
Ils parlrent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo
elle-mme qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur
eux une sorte d'autorit et influencer tout au moins leurs dcisions; car,
aprs un entretien assez anim  voix basse, sur les dernires paroles
qu'il leur dit, ils se retirrent,  l'exception de celui que Consuelo, en
le dsignant  Joseph, appelait _le silencieux_: c'tait celui qui n'avait
point quitt M. Mayer.

Haydn s'apprtait  faire servir le souper frugal de sa compagne et le
sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers
eux, les invita  partager son repas, et insista avec tant de bonhomie
qu'ils n'osrent le refuser. Il les emmena dans la salle  manger, o ils
trouvrent un vritable festin, du moins c'en tait un pour deux pauvres
enfants privs de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d'une
marche assez pnible. Cependant Consuelo n'y prit part qu'avec retenue;
la bonne chre que faisait M. Mayer, l'empressement avec lequel les
domestiques paraissaient le servir, et la quantit de vin qu'il absorbait,
ainsi que son muet compagnon, la foraient  rabattre un peu de la haute
opinion qu'elle avait prise des vertus presbytriennes de l'amphitryon.
Elle tait choque surtout du dsir qu'il montrait de faire boire Joseph
et elle-mme au del de leur soif, et de l'enjouement trs-vulgaire avec
lequel il les empchait de mettre de l'eau dans leur vin. Elle voyait avec
plus d'inquitude encore que, soit distraction, soit besoin rel de
rparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commenait  devenir
plus communicatif et plus anim qu'elle ne l'et souhait. Enfin elle prit
un peu d'humeur lorsqu'elle trouva son compagnon insensible aux coups de
coude qu'elle lui donnait pour arrter ses frquentes libations; et lui
retirant son verre au moment o M. Mayer allait le remplir de nouveau:

Non, Monsieur, lui dit-elle, non; permettez-nous de ne pas vous imiter;
cela ne nous convient pas.

--Vous tes de drles de musiciens! s'cria Mayer en riant, avec son air
de franchise et d'insouciance; des musiciens qui ne boivent pas! Vous tes
les premiers de ce caractre que je rencontre!

--Et vous, Monsieur, tes-vous musicien? dit Joseph. Je gage que vous
l'tes! Le diable m'emporte si vous n'tes pas matre de chapelle de
quelque principaut saxonne!

--Peut-tre, rpondit Mayer en souriant; et voil pourquoi vous m'inspirez
de la sympathie, mes enfants.

--Si Monsieur est un matre, reprit Consuelo, il y a trop de distance
entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour
l'intresser bien vivement.

--Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu'on ne
pense, dit Mayer; et il y a de trs-grands matres, voire des matres de
chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commenc par chanter
dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures,
j'ai entendu partir d'un coin de la montagne, sur la rive gauche de la
Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec
accompagnement de ritournelles agrables, et mme savantes sur le violon!
Eh bien, cela m'est arriv, tandis que je djeunais sur un coteau avec mes
amis. Et cependant quand j'ai vu descendre de la colline les musiciens
qui venaient de me charmer, j'ai t fort surpris de trouver en eux deux
pauvres enfants, l'un vtu en petit paysan, l'autre ... bien gentil, bien
simple, mais peu fortun en apparence.... Ne soyez donc ni honteux ni
surpris de l'amiti que je vous tmoigne, mes petits amis, et faites-moi
celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.

--Monsieur, maestro! s'cria Joseph tout joyeux et tout  fait gagn, je
veux boire  la vtre. Oh! Vous tes un vritable musicien, j'en suis
certain, puisque vous avez t enthousiasm du talent de ... du signor
Bertoni, mon camarade.

--Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatiente en lui
arrachant son verre; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien.
Nous n'avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin
gte la voix; vous devez donc nous encourager  rester sobres, au lieu de
chercher  nous dbaucher.

--Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replaant au milieu de
la table la carafe qu'il avait mise derrire lui. Oui, mnageons la voix,
c'est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre ge ne comporte, ami
Bertoni, et je suis bien aise d'avoir fait cette preuve de vos bonnes
moeurs. Vous irez loin, je le vois  votre prudence autant qu' votre
talent. Vous irez loin, et je veux avoir l'honneur et le mrite d'y
contribuer.

Alors le prtendu professeur, se mettant  l'aise, et parlant avec un air
de bont et de loyaut extrme, leur offrit de les emmener avec lui 
Dresde, o il leur procurerait les leons du clbre Hasse et la protection
Spciale de la reine de Pologne, princesse lectorale de Saxe.

Cette princesse, femme d'Auguste III, roi de Pologne, tait prcisment
lve du Porpora. C'tait une rivalit de faveur entre ce matre et le
_Sassone_[1], auprs de la souveraine dilettante, qui avait t la premire
cause de leur profonde inimiti. Lors mme que Consuelo et t dispose 
chercher fortune dans le nord de l'Allemagne, elle n'et pas choisi pour
son dbut cette cour, o elle se serait trouve en lutte avec l'cole et la
coterie qui avaient triomph de son matre. Elle en avait assez entendu
parler  ce dernier dans ses heures d'amertume et de ressentiment, pour
tre, en tout tat de choses, fort peu tente de suivre le conseil du
professeur Mayer.

[Note 1: Surnom que les Italiens donnaient  Jean-Adolphe Hasse, qui tait
Saxon.]

Quant  Joseph, sa situation tait fort diffrente. La tte monte par
Le souper, il se figurait avoir rencontr un puissant protecteur et le
promoteur de sa fortune future. La pense ne lui venait pas d'abandonner
Consuelo pour suivre ce nouvel ami; mais, un peu gris comme il l'tait,
Il se livrait  l'esprance de le retrouver un jour. Il se fiait  sa
bienveillance, et l'en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de
joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l'en
applaudit que davantage, soit qu'il ne voult pas le chagriner en lui
faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo,
qu'il ft lui-mme un trs-mdiocre musicien. L'erreur o il tait
trs-rellement sur le sexe de cette dernire, quoiqu'il l'et entendue
chanter, achevait de lui dmontrer qu'il ne pouvait pas tre un professeur
bien exerc d'oreille, puisqu'il s'en laissait imposer comme et pu le
faire un serpent de village ou un professeur de trompette.

Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu'ils se laissassent emmener 
Dresde. Tout en refusant, Joseph coutait ses offres d'un air bloui,
et faisait de telles promesses de s'y rendre le plus tt possible, que
Consuelo se vit force de dtromper M. Mayer sur la possibilit de cet
arrangement.

Il n'y faut pas songer quant  prsent, dit-elle d'un ton trs-ferme;
Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-mme avez
d'autres projets. Mayer renouvela ses offres sduisantes, et fut surpris de
la trouver inbranlable, ainsi que Joseph,  qui la raison revenait lorsque
le signor Bertoni reprenait la parole.

Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n'avait fait qu'une courte
apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo
profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilit  couter les
belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.

Ai-je donc dit quelque chose de trop? dit Joseph effray.

--Non, reprit-elle; mais c'est dj une imprudence que de faire socit
aussi longtemps avec des inconnus. A force de me regarder, on peut
s'apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garon.
J'ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les
tenir le plus possible sous la table, il et t impossible qu'on ne
remarqut point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs
n'avaient t absorbs, l'un par la bouteille, et l'autre par son propre
babil. Maintenant le plus prudent serait de nous clipser, et d'aller
dormir dans une autre auberge; car je ne suis pas tranquille avec ces
nouvelles connaissances qui semblent vouloir s'attacher  nos pas.

--Eh quoi! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans
saluer et sans remercier cet honnte homme, cet illustre professeur,
peut-tre? Qui sait si ce n'est pas le grand Hasse lui-mme que nous
venons d'entretenir.

--Je vous rponds que non; et si vous aviez eu votre tte, vous auriez
remarqu une foule de lieux communs misrables qu'il a dits sur la musique.
Un matre ne parle point ainsi. C'est quelque musicien des derniers rangs
de l'orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais
pourquoi je crois voir,  sa figure, qu'il n'a jamais souffl que dans du
cuivre; et,  son regard de travers, on dirait qu'il a toujours un oeil
sur son chef d'orchestre.

--_Corno_, ou _clarino secondo_, s'cria Joseph en clatant de rire, ce
n'en est pas moins un convive agrable.

--Et vous, vous ne l'tes gure, rpliqua Consuelo avec un peu d'humeur;
allons, dgrisez-vous, et faisons nos adieux; mais partons.

--La pluie tombe  torrents; coutez comme elle bat les vitres!

--J'espre que vous n'allez pas vous endormir sur cette table? dit Consuelo
en le secouant pour l'veiller.

M, Mayer rentra en cet instant.

En voici bien d'une autre! s'cria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir
coucher ici et repartir demain pour Chamb; mais voil mes amis qui me font
rebrousser chemin, et qui prtendent que je leur suis ncessaire pour une
affaire d'intrt qu'ils ont  Passaw. Il faut que je cde! Ma foi, mes
enfants, si j'ai un conseil  vous donner, puisqu'il me faut renoncer au
plaisir de vous emmener  Dresde, c'est de profiter de l'occasion. J'ai
toujours deux places  vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la
leur. Nous serons demain matin  Passaw, qui n'est qu' six milles d'ici.
L, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez prs de la frontire
d'Autriche, et vous pourrez mme descendre le Danube en bateau jusqu'
Vienne,  peu de frais et sans fatigue.

Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de
Consuelo. L'occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le
Danube tait une ressource  laquelle ils n'avaient point encore pens.
Consuelo accepta donc, voyant d'ailleurs que Joseph n'entendrait rien aux
prcautions  prendre pour la scurit de leur gte ce soir-l. Dans
l'obscurit, retranche au fond de la voiture, elle n'avait rien  craindre
des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu'on
arriverait  Passaw avant le jour. Joseph fut enchant de sa dtermination.
Cependant Consuelo prouvait je ne sais quelle rpugnance, et la tournure
des amis de M. Mayer lui dplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si
eux aussi taient musiciens.

Tous plus ou moins, lui rpondit-il laconiquement.

Ils trouvrent les voitures atteles, les conducteurs sur leur banquette,
et les valets d'auberge, fort satisfaits des libralits de M. Mayer,
s'empressant autour de lui pour le servir jusqu'au dernier moment. Dans un
intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un
gmissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers
Joseph, qui n'avait rien remarqu; et ce gmissement s'tant rpt une
seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant
personne ne parut s'apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte
 quelque chien ennuy de sa chane. Mais quoi qu'elle fit pour s'en
distraire, elle en reut une impression sinistre. Ce cri touff au milieu
des tnbres, du vent, et de la pluie, parti d'un groupe de personnes
animes ou indiffrentes, sans qu'elle pt savoir prcisment si c'tait
une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de
tristesse. Elle pensa tout de suite  Albert; et comme si elle et cru
pouvoir participer  ces rvlations mystrieuses dont il semblait dou,
elle s'effraya de quelque danger suspendu sur la tte de son fianc ou sur
la sienne propre.

Cependant la voiture roulait dj. Un nouveau cheval plus robuste encore
que le premier la tranait avec vitesse. L'autre voiture, galement rapide,
marchait tantt devant, tantt derrire. Joseph babillait sur nouveaux
frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s'endormir, faisant semblant
de dormir dj pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l'inquitude, et elle tomba
dans un profond sommeil. Lorsqu'elle s'veilla, Joseph dormait aussi, et
M. Mayer tait enfin silencieux. La pluie avait cess, le ciel tait pur,
et le jour commenait  poindre. Le pays avait un aspect tout  fait
inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paratre
 l'horizon les cimes d'une chane de montagnes qui ressemblait au
Boehmer-Wald.

A mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec
surprise la position de ces montagnes, qui eussent d se trouver  sa
gauche, et qui se trouvaient  sa droite. Les toiles avaient disparu,
et le soleil, qu'elle s'attendait  voir lever devant elle, ne se montrait
pas encore. Elle pensa que ce qu'elle voyait tait une autre chane que
celle du Boehmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n'osait adresser la
parole au conducteur de la voiture, seul personnage veill qui s'y trouvt
en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une cte assez rapide, et le bruit
des roues s'amortit dans le sable humide des ornires. Ce fut alors que
Consuelo entendit trs-distinctement, le mme sanglot sourd et douloureux
qu'elle avait entendu dans la cour de l'auberge  Biberek. Cette voix
semblait partir de derrire elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit
que le dossier de cuir contre lequel elle tait appuye. Elle crut tre
en proie  une hallucination; et, ses penses se reportant toujours sur
Albert, elle se persuada avec angoisse qu'en cet instant mme il tait 
l'agonie, et qu'elle recueillait, grce  la puissance incomprhensible de
l'amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et dchirant
de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s'empara tellement de son cerveau,
qu'elle se sentit dfaillir; et, craignant de suffoquer tout  fait, elle
demanda au conducteur, qui s'arrtait pour faire souffler son cheval 
mi-cte, la permission de monter le reste  pied. Il y consentit, et
mettant pied  terre lui-mme, il marcha auprs du cheval en sifflant.

Cet homme tait trop bien habill pour tre un voiturier de profession.
Dans un mouvement qu'il fit, Consuelo crut voir qu'il avait des pistolets
 sa ceinture. Cette prcaution dans un pays aussi dsert que celui o
ils se trouvaient, n'avait rien que de naturel; et d'ailleurs la forme de
la voiture, que Consuelo examina en marchant  ct de la roue, annonait
qu'elle portait des marchandises. Elle tait trop profonde pour qu'il n'y
et pas, derrire la banquette du fond, une double caisse, comme celles o
l'on met les valeurs et les dpches. Cependant elle ne paraissait pas
trs-charge, un seul cheval la tranait sans peine. Une observation qui
frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s'allonger devant
elle; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout  fait sorti de
l'horizon au point oppos o elle et d le voir, si la voiture et march
dans la direction de Passaw.

De quel ct allons-nous donc? demanda-t-elle au conducteur en se
rapprochant de lui avec empressement: nous tournons le dos  l'Autriche.

--Oui, pour une demi-heure, rpondit-il avec beaucoup de tranquillit; nous
revenons sur nos pas, parce que le pont de la rivire que nous avons 
traverser est rompu, et qu'il nous faut faire un dtour d'un demi-mille
pour en retrouver un autre.

Consuelo, un peu tranquillise, remonta dans la voiture, changea quelques
paroles indiffrentes avec M. Mayer, qui s'tait veill, et qui se
rendormit bientt (Joseph ne s'tait pas drang un moment de son somme),
et l'on arriva au sommet de la cte. Consuelo vit se drouler devant elle
un long chemin escarp et sinueux, et la rivire dont lui avait parl le
conducteur se montra au fond d'une gorge; mais aussi loin que l'oeil
pouvait s'tendre, on n'apercevait aucun pont, et l'on marchait toujours
vers le nord. Consuelo inquite et surprise ne put se rendormir.

Une nouvelle monte se prsenta bientt, le cheval semblait trs-fatigu.
Les voyageurs descendirent tous, except Consuelo, qui souffrait toujours
des pieds. C'est alors que le gmissement frappa de nouveau ses oreilles,
mais si nettement et  tant de reprises diffrentes, qu'elle ne put
l'attribuer davantage  une illusion de ses sens; le bruit partait sans
aucun doute du double fond de la voiture. Elle l'examina avec soin, et
dcouvrit, dans le coin o s'tait toujours tenu M. Mayer, une petite
lucarne de cuir en forme de guichet, qui communiquait avec ce double fond.
Elle essaya de la pousser, mais elle n'y russit pas. Il y avait une
serrure, dont la clef tait probablement dans la poche du prtendu
professeur.

Consuelo, ardente et courageuse dans ces sortes d'aventures, tira de
Son gousset un couteau  lame forte et bien coupante, dont elle s'tait
munie en partant, peut-tre par une inspiration de la pudeur, et avec
l'apprhension vague de dangers auxquels le suicide peut toujours
soustraire une femme nergique. Elle profita d'un moment o tous les
voyageurs taient en avant sur le chemin, mme le conducteur, qui n'avait
plus rien  craindre de l'ardeur de son cheval; et largissant, d'une main
prompte et assure, la fente troite que prsentait la lucarne  son point
de jonction avec le dossier, elle parvint  l'carter assez pour y coller
son oeil et voir dans l'intrieur de cette case, mystrieuse. Quels furent
sa surprise et son effroi, lorsqu'elle distingua, dans cette logette
troite et sombre, qui ne recevait d'air et de jour que par une fente
pratique en haut, un homme d'une taille athltique, billonn, couvert de
sang, les mains et les pieds troitement lis et garrotts, et le corps
repli sur lui-mme, dans un tat de gne et de souffrances horribles!
Ce qu'on pouvait distinguer de son visage tait d'une pleur livide, et il
paraissait en proie aux convulsions de l'agonie.




LXXI.


Glace d'horreur, Consuelo sauta  terre; et, allant rejoindre Joseph, elle
lui pressa le bras  la drobe, pour qu'il s'loignt du groupe avec elle.
Lorsqu'ils eurent une avance de quelques pas:

Nous sommes perdus si nous ne prenons la fuite  l'instant mme, lui
dit-elle  voix basse; ces gens-ci sont des voleurs et des assassins. Je
viens d'en avoir la preuve. Doublons le pas, et jetons-nous  travers
champs; car ils ont leurs raisons pour nous tromper comme ils le font.

Joseph crut qu'un mauvais rve avait troubl l'imagination de sa compagne.
Il comprenait  peine ce qu'elle lui disait. Lui-mme se sentait appesanti
par une langueur inusite; et les tiraillements d'estomac qu'il prouvait
lui faisaient croire que le vin qu'il avait bu la veille tait frelat par
l'aubergiste et ml de mchantes drogues capiteuses. Il est certain qu'il
n'avait pas fait une assez notable infraction  sa sobrit habituelle pour
se sentir assoupi et abattu comme il l'tait.

Chre signora, rpondit-il, vous avez le cauchemar, et je crois l'avoir en
vous coutant. Quand mme ces braves gens seraient des bandits, comme il
vous plat de l'imaginer, quelle riche capture pourraient-ils esprer en
s'emparant de nous?

--Je l'ignore, mais j'ai peur; et si vous aviez vu comme moi un homme
assassin dans cette mme voiture o nous voyageons....

Joseph ne put s'empcher de rire; car cette affirmation de Consuelo avait
en effet l'air d'une vision.

Eh! ne voyez-vous donc pas tout au moins qu'ils nous garent? reprit-elle
avec feu; qu'ils nous conduisent vers le nord, tandis que Passaw et le
Danube sont derrire nous? Regardez o est le soleil, et voyez dans quel
dsert nous marchons, au lieu d'approcher d'une grande ville!

La justesse de ces observations frappa enfin Joseph, et commena  dissiper
la scurit, pour ainsi dire lthargique, o il tait plong.

Eh bien, dit-il, avanons; et s'ils ont l'air de vouloir nous retenir
malgr nous, nous verrons bien leurs intentions.

--Et si nous ne pouvons leur chapper tout de suite, du sang-froid, Joseph,
entendez-vous? Il faudra jouer au plus fin, et leur chapper dans un autre
moment.

Alors elle le tira par le bras, feignant de boiter plus encore que la
souffrance ne l'y forait, et gagnant du terrain nanmoins. Mais ils ne
purent faire dix pas de la sorte sans tre rappels par M. Mayer, d'abord
d'un ton amical, bientt avec un accent plus svre, et enfin comme ils
n'en tenaient pas compte, par les jurements nergiques des autres. Joseph
tourna la tte, et vit avec terreur un pistolet braqu sur eux par le
conducteur qui accourait  leur poursuite.

Ils vont nous tuer, dit-il  Consuelo en ralentissant sa marche.

--Sommes-nous hors de porte? lui dit-elle avec sang-froid, en l'entranant
toujours et en commenant  courir.

--Je ne sais, rpondit Joseph en tchant de l'arrter; croyez-moi, le
moment n'est pas venu. Ils vont tirer sur vous.

--Arrtez-vous, ou vous tes morts, cria le conducteur qui courait plus
vite qu'eux, et les tenait  porte du pistolet, le bras tendu.

--C'est le moment de payer d'assurance, dit Consuelo en s'arrtant;
Joseph, faites et dites comme moi. Ah! Ma foi, dit-elle  haute voix en se
retournant, et en riant avec l'aplomb d'une bonne comdienne, si je n'avais
pas trop de mal aux pieds pour courir davantage, je vous ferais bien voir
que la plaisanterie ne prend pas.

Et, regardant Joseph qui tait ple comme la mort, elle affecta de rire
Aux clats, en montrant cette figure bouleverse aux autres voyageurs qui
s'taient rapprochs d'eux.

Il l'a cru! s'cria-t-elle avec une gaiet parfaitement joue. Il l'a cru,
mon pauvre camarade! Ah! Beppo, je ne te croyais pas si poltron. Eh!
monsieur le professeur, voyez donc Beppo, qui s'est imagin tout de bon que
monsieur voulait lui envoyer une balle!

Consuelo affectait de parler vnitien, tenant ainsi en respect par sa
gaiet l'homme au pistolet, qui n'y entendait rien. M. Mayer affecta de
rire aussi.

Puis, se tournant vers le conducteur:

Quelle est donc cette mauvaise plaisanterie? lui dit-il non sans un
clignement d'oeil que Consuelo observa trs-bien. Pourquoi effrayer ainsi
ces pauvres enfants?

Je voulais savoir s'ils avaient du coeur, rpondit l'autre en remettant ses
pistolets dans son ceinturon.

--Hlas! dit malignement Consuelo, monsieur aura maintenant une triste
opinion de toi, mon ami Joseph. Quant  moi, je n'ai pas eu peur,
rendez-moi justice! monsieur Pistolet.

--Vous tes un brave, rpondit M. Mayer; vous feriez un joli tambour, et
vous battriez la charge  la tte d'un rgiment, sans sourciller au milieu
de la mitraille.

--Ah! cela, je n'en sais rien, rpliqua-t-elle; peut-tre aurais-je eu
peur, si j'avais cru que monsieur voult nous tuer tout de bon. Mais nous
autres Vnitiens, nous connaissons tous les jeux, et on ne nous attrape pas
comme cela.

--C'est gal, la mystification est de mauvais got, reprit M. Mayer.

Et, adressant la parole au conducteur, il parut le gronder un peu; mais
Consuelo n'en fut pas dupe, et vit bien aux intonations de leur dialogue
qu'il s'agissait d'une explication dont le rsultat tait qu'on croyait
s'tre mpris sur son intention de fuir.

Consuelo tant remonte dans la voiture avec les autres:

Convenez, dit-elle en riant  M. Mayer, que votre conducteur  pistolets
est un drle de corps! Je vais l'appeler  prsent _signor Pistola_.
Eh bien, pourtant, monsieur le professeur, convenez que ce n'tait pas bien
neuf, ce jeu-l!

--C'est une gentillesse allemande, dit monsieur Mayer; on a plus d'esprit
que cela  Venise, n'est-ce pas?

--Oh! savez-vous ce que des Italiens eussent fait  votre place pour nous
jouer un bon tour? Ils auraient fait entrer la voiture dans le premier
buisson venu de la route, et ils se seraient tous cachs. Alors, quand nous
nous serions retourns, ne voyant plus rien, et croyant que le diable avait
tout emport, qui et t bien attrap? moi, surtout qui ne peux plus me
traner; et Joseph aussi, qui est poltron comme une vache du Boehmer-Wald,
et qui se serait cru abandonn dans ce dsert.

M. Mayer riait de ses facties enfantines qu'il traduisait  mesure au
_signor Pistola_, non moins gay que lui de la simplicit du _gondolier_.
Oh! vous tes par trop madr! rpondait Mayer; on ne se frottera plus 
vous faire des niches! Et Consuelo, qui voyait l'ironie profonde de ce faux
bonhomme percer enfin sous son air jovial et paternel, continuait de son
ct  jouer ce rle du niais qui se croit malin, accessoire connu de tout
mlodrame.

Il est certain que leur aventure en tait un assez srieux; et, tout en
faisant sa partie avec habilet, Consuelo sentait qu'elle avait la fivre.
Heureusement c'est dans la fivre qu'on agit, et dans la stupeur qu'on
succombe.

Elle se montra ds lors aussi gaie qu'elle avait t rserve jusque-l; et
Joseph, qui avait repris toutes ses facults, la seconda fort bien. Tout en
paraissant ne pas douter qu'ils approchassent de Passaw, ils feignirent
d'ouvrir l'oreille aux propositions d'aller  Dresde, sur lesquelles
M. Mayer ne manqua pas de revenir. Par ce moyen, ils gagnrent toute sa
confiance, et le mirent  mme de trouver quelque expdient pour leur
avouer honntement qu'il les y menait sans leur permission. L'expdient fut
bientt trouv. M. Mayer n'tait pas novice dans ces sortes d'enlvements.
Il y eut un dialogue anim en langue trangre entre ces trois individus,
M. Mayer, le signor Pistola, et le silencieux. Et puis tout  coup ils se
mirent  parler allemand, et comme s'ils continuaient le mme sujet:

Je vous le disais bien; s'cria M. Mayer, nous avons fait fausse route; 
preuve que leur voiture ne reparat pas. Il y a plus de deux heures que
nous les avons laisss derrire nous, et j'ai eu beau regarder  la monte,
je n'ai rien aperu.

--Je ne la vois pas du tout! dit le conducteur en sortant la tte de la
voiture, et en la rentrant d'un air dcourag.

Consuelo avait fort bien remarqu, ds la premire monte, la disparition
de cette autre voiture avec laquelle on tait parti de Bibereck.

J'tais bien sr que nous tions gars, observa Joseph; mais je ne
voulais pas le dire.

--Eh! pourquoi diable ne le disiez-vous pas? reprit le silencieux,
affectant un grand dplaisir de cette dcouverte.

--C'est que cela m'amusait! dit Joseph, inspir par l'innocent
machiavlisme de Consuelo; c'est drle de se perdre en voiture! je croyais
que cela n'arrivait qu'aux pitons.

--Ah bien! voil qui m'amuse aussi, dit Consuelo. Je voudrais  prsent que
nous fussions sur la route de Dresde!

--Si je savais o nous sommes, repartit M. Mayer, je me rjouirais avec
vous, mes enfants; car je vous avoue que j'tais assez mcontent d'aller 
Passaw pour le bon plaisir de messieurs mes amis, et je voudrais que nous
nous fussions assez dtourns pour avoir un prtexte de borner l notre
complaisance envers eux.

--Ma foi, monsieur le professeur, dit Joseph, il en sera ce qu'il vous
plaira; ce sont vos affaires. Si nous ne vous gnons pas, et si vous voulez
toujours de nous pour aller  Dresde, nous voil tout prts  vous suivre,
fut-ce au bout du monde. Et toi, Bertoni, qu'en dis-tu?

--J'en dis autant, rpondit Consuelo. Vogue la galre!

--Vous tes de braves enfants! rpondit Mayer en cachant sa joie sous son
air de proccupation; mais je voudrais bien savoir pourtant o nous sommes.

--O que nous soyons, il faut nous arrter, dit le conducteur; le cheval
n'en peut plus. Il n'a rien mang depuis hier soir, et il a march toute la
nuit. Nous ne serons fchs, ni les uns ni les autres, de nous restaurer
aussi. Voici un petit bois. Nous avons encore quelques provisions; halte!

On entra dans le bois, le cheval fut dtel. Joseph et Consuelo offrirent
leurs services avec empressement; on les accepta sans mfiance. On pencha
la chaise sur ses brancards; et, dans ce mouvement, la position du
prisonnier invisible devenant sans doute plus douloureuse, Consuelo
l'entendit encore gmir; Mayer l'entendit aussi, et regarda fixement
Consuelo pour voir si elle s'en tait aperue. Mais, malgr la piti qui
dchirait son coeur, elle sut paratre sourde et impassible. Mayer fit
le tour de la voiture, Consuelo, qui s'tait loigne, le vit ouvrir 
l'extrieur une petite porte de derrire, jeter un coup d'oeil dans
l'intrieur de la double caisse, la refermer, et remettre la clef dans sa
poche.

_La marchandise est-elle avarie?_ cria le silencieux  M. Mayer.

--Tout est bien, rpondit-il avec une indiffrence brutale, et il fit tout
disposer pour le djeuner.

--Maintenant, dit Consuelo rapidement  Joseph en passant auprs de lui,
fais comme moi et suis tous mes pas.

Elle aida  tendre les provisions sur l'herbe, et  dboucher les
bouteilles. Joseph l'imita en affectant beaucoup de gaiet; M. Mayer vit
avec plaisir ces serviteurs volontaires se dvouer  son bien-tre. Il
aimait ses aises, et se mit  boire et  manger ainsi que ses compagnons
avec des manires plus gloutonnes et plus grossires qu'il n'en avait
montr la veille. Il tendait  chaque instant son verre  ses deux nouveaux
pages, qui,  chaque instant, se levaient, se rasseyaient, et repartaient
pour courir, de ct et d'autre, piant le moment de courir une fois
pour toutes, mais attendant que le vin et la digestion rendissent moins
clairvoyants ces gardiens dangereux. Enfin, M. Mayer, se laissant aller sur
l'herbe et dboutonnant sa veste, offrit au soleil sa grosse poitrine orne
de pistolets; le conducteur alla voir si le cheval mangeait bien, et le
silencieux se mit  chercher dans quel endroit du ruisseau vaseux au bord
duquel on s'tait arrt, cet animal pourrait boire. Ce fut le signal de la
dlivrance. Consuelo feignit de chercher aussi. Joseph s'engagea avec elle
dans les buissons; et, ds qu'ils se virent cachs dans l'paisseur du
feuillage, ils prirent leur course comme deux livres  travers bois. Ils
n'avaient plus gure  craindre les balles dans ce taillis pais; et quand
ils s'entendirent rappeler, ils jugrent qu'ils avaient pris assez d'avance
pour continuer sans danger.

II vaut pourtant mieux rpondre, dit Consuelo en s'arrtant; cela
dtournera les soupons, et nous donnera le temps d'un nouveau trait de
course.

Joseph, rpondit donc:

Par ici, par ici! il y a de l'eau!

--Une source, une source! cria Consuelo.

Et courant aussitt  angle droit, afin de drouter l'ennemi, ils
repartirent lgrement. Consuelo ne pensait plus  ses pieds malades et
enfls, Joseph avait triomph du narcotique que M. Mayer lui avait vers
la veille. La peur leur donnait des ailes.

Ils couraient ainsi depuis dix minutes, dans la direction oppose  celle
qu'ils avaient prise d'abord, et ne se donnant pas le temps d'couter
les voix qui les appelaient de deux cts diffrents, lorsqu'ils trouvrent
la lisire du bois, et devant eux un coteau rapide bien gazonn qui
s'abaissait jusqu' une route battue, et des bruyres semes de massifs
d'arbres.

Ne sortons pas du bois, dit Joseph. Ils vont venir ici, et de cet endroit
lev ils nous verront dans quelque sens que nous marchions.

Consuelo hsita un instant, explora le pays d'un coup d'oeil rapide, et lui
dit:

Le bois est trop petit pour nous cacher longtemps. Devant nous il y a une
route, et l'esprance d'y rencontrer quelqu'un.

--Eh! s'cria Joseph, c'est la mme route que nous suivions tout  l'heure.
Voyez! elle fait le tour de la colline et remonte sur la droite vers le
lieu d'o nous sommes partis. Que l'un des trois monte  cheval, et il nous
rattrapera avant que nous ayons gagn le bas du terrain.

--C'est ce qu'il faut voir, dit Consuelo. On court vite en descendant. Je
vois quelque chose l-bas sur le chemin, quelque chose qui monte de ce
ct. Il ne s'agit que de l'atteindre avant d'tre atteints nous-mmes.
Allons!

Il n'y avait pas de temps  perdre en dlibrations. Joseph se fia aux
inspirations de Consuelo: la colline fut descendue par eux en un instant,
et ils avaient gagn les premiers massifs, lorsqu'ils entendirent les voix
de leurs ennemis  la lisire du bois. Cette fois, ils se gardrent de
rpondre, et coururent encore,  la faveur des arbres et des buissons,
jusqu' ce qu'ils rencontrrent un ruisseau encaiss, que ces mmes arbres
leur avaient cach. Une longue planche servait de pont; ils traversrent,
et jetrent ensuite la planche au fond de l'eau.

Arrivs  l'autre rive, ils la descendirent, toujours protgs par une
paisse vgtation; et, ne s'entendant plus appeler, ils jugrent qu'on
avait perdu leurs traces, ou bien qu'on ne se mprenait plus sur leurs
intentions, et qu'on cherchait  les atteindre par surprise. Mais bientt
la vgtation du rivage fut interrompue, et ils s'arrtrent, craignant
d'tre vus. Joseph avana la tte avec prcaution parmi les dernires
broussailles, et vit un des brigands en observation  la sortie du bois, et
l'autre (vraisemblablement le signor Pistola, dont ils avaient dj prouv
la supriorit  la course), au bas de la colline, non loin de la rivire.
Tandis que Joseph s'assurait de la position de l'ennemi, Consuelo s'tait
dirige du ct de la route; et tout  coup elle revint vers Joseph:

C'est une voiture qui vient, lui dit-elle, nous sommes sauvs! Il faut la
joindre avant que celui qui nous poursuit se soit avis de passer l'eau.

Ils coururent dans la direction de la route en droite ligne, malgr la
nudit du terrain; la voiture venait  eux au galop.

Oh! mon Dieu! dit Joseph, si c'tait l'autre voiture, celle des complices?

--Non, rpondit Consuelo, c'est une berline  six chevaux, deux postillons,
et deux courriers; nous sommes sauvs, te dis-je, encore un peu de
courage.

Il tait bien temps d'arriver au chemin; le Pistola avait retrouv
l'empreinte de leurs pieds sur le sable au bord du ruisseau. Il avait la
force et la rapidit d'un sanglier. Il vit bientt dans quel endroit la
trace disparaissait, et les pieux qui avaient assujetti la planche. Il
devina la ruse, franchit l'eau  la nage, retrouva la marque des pas sur la
rive, et, les suivant toujours, il venait de sortir des buissons; il voyait
les deux fugitifs traverser la bruyre ... mais il vit aussi la voiture; il
comprit leur dessein, et, ne pouvant plus s'y opposer, il rentra dans les
broussailles et s'y tint sur ses gardes.

Aux cris des deux jeunes gens, qui d'abord furent pris pour des mendiants,
la berline ne s'arrta pas. Les voyageurs jetrent quelques pices de
monnaie; et leurs courriers d'escorte, voyant que nos fugitifs, au lieu de
les ramasser, continuaient  courir en criant  la portire, marchrent sur
eux au galop pour dbarrasser leurs matres de cette importunit. Consuelo,
essouffle et perdant ses forces comme il arrive presque toujours au moment
du succs, ne pouvait faire sortir un son de son gosier, et joignait les
mains d'un air suppliant, en poursuivant les cavaliers, tandis que Joseph,
cramponn  la portire, au risque de manquer prise et de se faire craser,
criait d'une voix haletante:

Au secours! au secours! nous sommes poursuivis; au voleur!  l'assassin!

Un des deux voyageurs qui occupaient la berline parvint enfin  comprendre
ces paroles entrecoupes, et fit signe  un des courriers qui arrta les
postillons. Consuelo, lchant alors la bride de l'autre courrier  laquelle
elle s'tait suspendue, quoique le cheval se cabrt et que le cavalier la
menat de son fouet, vint se joindre  Joseph; et sa figure anime par la
course frappa les voyageurs, qui entrrent en pourparler.

Qu'est-ce que cela signifie, dit l'un des deux: est-ce une nouvelle
manire de demander l'aumne! On vous a donn, que voulez-vous encore?
ne pouvez-vous rpondre?

Consuelo tait comme prte  expirer. Joseph, hors d'haleine, ne pouvait
que dire:

Sauvez-nous, sauvez-nous! et il montrait le bois et la colline sans
russir  retrouver la parole.

--Ils ont l'air de deux renards forcs  la chasse, dit l'autre voyageur;
attendons que la voix leur revienne. Et les deux seigneurs, magnifiquement
quips, les regardrent en souriant d'un air de sang-froid qui contrastait
avec l'agitation des pauvres fugitifs.

Enfin, Joseph russit  articuler encore les mots de voleurs et
d'assassins; aussitt les nobles voyageurs se firent ouvrir la voiture, et,
s'avanant sur le marche-pied, regardrent de tous cts, tonns de ne
rien voir qui pt motiver une pareille alerte. Les brigands s'taient
cachs, et la campagne tait dserte et silencieuse. Enfin, Consuelo,
revenant  elle, leur parla ainsi, en s'arrtant  chaque phrase pour
respirer:

Nous sommes deux pauvres musiciens ambulants; nous avons t enlevs par
des hommes que nous ne connaissons pas, et qui, sous prtexte de nous
rendre service, nous ont fait monter dans leur voiture et voyager toute
la nuit. Au point du jour, nous nous sommes aperus qu'on nous trompait, et
qu'on nous menait vers le nord, au lieu de suivre la route de Vienne. Nous
avons voulu fuir; ils nous ont menacs, le pistolet  la main. Enfin, ils
se sont arrts dans les bois que voici, nous nous sommes chapps, et nous
avons couru vers votre voiture. Si vous nous abandonnez ici, nous sommes
perdus; ils sont  deux pas de la route, l'un dans les buissons, les autres
dans le bois.

--Combien sont-ils donc? demanda un des courriers.

--Mon ami, dit en franais un des voyageurs auquel Consuelo s'tait
adresse parce qu'il tait plus prs d'elle, sur le marchepied, apprenez
que cela ne vous regarde pas. Combien sont-ils? voil une belle question!
Votre devoir est de vous battre si je vous l'ordonne, et je ne vous charge
point de compter les ennemis.

--Vraiment, voulez-vous vous amuser  pourfendre? reprit en franais
l'autre seigneur; songez, baron, que cela prend du temps.

--Ce ne sera pas long, et cela nous dgourdira. Voulez-vous tre de la
partie, comte?

--Soit! si cela vous amuse. Et le comte prit avec une majestueuse indolence
son pe dans une main, et dans l'autre deux pistolets dont la crosse tait
orne de pierreries.

--Oh! vous faites bien, Messieurs, s'cria Consuelo,  qui l'imptuosit
de son coeur fit oublier un instant son humble rle, et qui pressa de ses
deux mains le bras du comte.

Le comte, surpris d'une telle familiarit de la part d'un petit drle de
cette espce, regarda sa manche d'un air de dgot railleur, la secoua,
et releva ses yeux avec une lenteur mprisante sur Consuelo qui ne put
s'empcher de sourire, en se rappelant avec quelle ardeur le comte
Zustiniani et tant d'autres illustrissimes Vnitiens lui avaient demand,
en d'autres temps, la faveur de baiser une de ces mains dont l'insolence
paraissait maintenant si choquante. Soit qu'il y et en elle, en cet
instant, un rayonnement de fiert calme et douce qui dmentait les
apparences de sa misre, soit que sa facilit  parler la langue du bon ton
en Allemagne fit penser qu'elle tait un jeune gentilhomme travesti, soit
enfin que le charme de son sexe se fit instinctivement sentir, le comte
changea de physionomie tout  coup, et, au lieu d'un sourire de mpris, lui
adressa un sourire de bienveillance. Le comte tait encore jeune et beau;
on et pu tre bloui des avantages de sa personne, si le baron ne l'et
surpass en jeunesse, en rgularit de traits, et en luxe de stature.
C'taient les deux plus beaux hommes de leur temps, comme on le disait
d'eux, et probablement de beaucoup d'autres.

Consuelo, voyant les regards expressifs du jeune baron s'attacher aussi sur
elle avec une expression d'incertitude, de surprise et d'intrt, dtourna
leur attention de sa personne en leur disant:

Allez, Messieurs, ou plutt venez; nous vous servirons de guides. Ces
bandits ont dans leur voiture un malheureux cach dans un compartiment de
la caisse, enferm comme dans un cachot. Il est l pieds et poings lis,
mourant, ensanglant, et un billon dans la bouche. Allez le dlivrer;
cela convient  de nobles coeurs comme les vtres!

--Vive Dieu, cet enfant est fort gentil! s'cria le baron, et je vois,
cher comte, que nous n'avons pas perdu notre temps  l'couter. C'est
peut-tre un brave gentilhomme que nous allons tirer des mains de ces
bandits.

--Vous dites qu'ils sont l? reprit le comte en montrant le bois.

--Oui, dit Joseph; mais ils sont disperss, et si vos seigneuries veulent
bien couter mon humble avis, elles diviseront l'attaque. Elles monteront
la cte dans leur voiture, aussi vite que possible, et, aprs avoir tourn
la colline, elles trouveront  la hauteur du bois que voici, et tout 
l'entre, sur la lisire oppose, la voiture o est le prisonnier, tandis
que je conduirai messieurs les cavaliers directement par la traverse. Les
bandits ne sont que trois; ils sont bien arms; mais, se voyant pris des
deux cts  la fois, ils ne feront pas de rsistance.

--L'avis est bon, dit le baron. Comte, restez dans la voiture, et
faites-vous accompagner de votre domestique. Je prends son cheval. Un de
ces enfants vous servira de guide pour savoir en quel lieu il faut vous
arrter. Moi, j'emmne celui-ci avec mon chasseur. Htons-nous; car si nos
brigands ont l'veil, comme il est probable, ils prendront les devants.

--La voiture ne peut vous chapper, observa Consuelo; leur cheval est sur
les dents.

Le baron sauta sur celui du domestique du comte, et ce domestique monta
derrire la voiture.

Passez, dit le comte  Consuelo, en la faisant entrer la premire, sans
se rendre compte  lui-mme de ce mouvement de dfrence. Il s'assit
pourtant dans le fond, et elle resta sur le devant. Pench  la portire
pendant que les postillons prenaient le grand galop, il suivait de l'oeil
son compagnon qui traversait le ruisseau  cheval, suivi de son homme
d'escorte, lequel avait pris Joseph en croupe pour passer l'eau. Consuelo
n'tait pas sans inquitude pour son pauvre camarade, expos au premier
feu; mais elle le voyait avec estime et approbation courir avec ardeur  ce
poste prilleux. Elle le vit remonter la colline, suivi des cavaliers qui
peronnaient vigoureusement leurs montures, puis disparatre sous le bois.
Deux coups de feu se firent entendre, puis un troisime.... La berline
tournait le monticule. Consuelo, ne pouvant rien savoir, leva son me
 Dieu; et le comte, agit d'une sollicitude analogue pour son noble
compagnon, cria en jurant aux postillons:

Mais forcez donc le galop, canailles! ventre  terre!...




LXXII.


Le _signor Pistola_, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui
dont Consuelo l'avait gratifi, car nous ne l'avons pas trouv assez
intressant de sa personne pour faire des recherches  cet gard, avait vu,
du lieu o il tait cach, la berline s'arrter aux cris des fugitifs.
L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le _Silencieux_,
avait fait, du haut de la colline, la mme observation et la mme
rflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux
moyens de se sauver. Avant que le baron et travers le ruisseau, Pistola
avait gagn du chemin, et s'tait dj tapi dans le bois. Il les laissa
passer, et leur tira par derrire deux coups de pistolet, dont l'un pera
le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez
lgrement. Le baron tourna bride, l'aperut, et, courant sur lui,
l'tendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans
les pines en jurant, et suivit Joseph qui arriva  la voiture de M. Mayer
presque en mme temps que celle du comte. Ce dernier avait dj saut 
terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le
temps  cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la
serrure de la caisse o tait renferm le prisonnier. Consuelo aida avec
transport  couper les cordes et le billon de ce malheureux, qui ne se
vit pas plus tt dlivr qu'il se jeta  terre prostern devant ses
librateurs, et remerciant Dieu. Mais, ds qu'il eut regard le baron,
il se crut retomb de Charybde en Scylla.

Ah! monsieur le baron de Trenk! s'cria-t-il, ne me perdez pas, ne me
livrez pas. Grce, grce pour un pauvre dserteur, pre de famille!
Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet
autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrter. Oh!
faites-moi grce!

--Faites-lui grce, monsieur le baron de Trenk! s'cria Consuelo sans
savoir  qui elle parlait, ni de quoi il s'agissait.

--Je te fais grce, rpondit le baron; mais  condition que tu vas
t'engager par les plus pouvantables serments  ne jamais dire de qui
tu tiens la vie et la libert.

Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s'enveloppa
soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu'un oeil.

tes-vous bless? dit le comte.

--Non, rpondit-il en rabattant son chapeau sur son visage; mais si nous
rencontrons ces prtendus brigands, je ne me soucie pas d'tre reconnu.
Je ne suis dj pas trs-bien dans les papiers de mon gracieux souverain:
il ne me manquerait plus que cela!

--Je comprends ce dont il s'agit, reprit le comte; mais soyez sans crainte,
je prends tout sur moi.

--Cela peut sauver ce dserteur des verges et de la potence, mais non pas
moi d'une disgrce. N'importe! on ne sait pas ce qui peut arriver; il faut
obliger ses semblables  tout risque. Voyons, malheureux! peux-tu tenir sur
tes jambes! Pas trop,  ce que je vois. Tu es bless?

--J'ai reu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.

--Enfin, peux-tu dguerpir?

--Oh! oui, monsieur l'aide de camp.

--Ne m'appelle pas ainsi, drle, tais-toi; va-t'en! Et nous, cher comte,
faisons de mme: il me tarde d'avoir quitt ce bois. J'ai abattu un des
recruteurs; si le roi le savait, mon affaire serait bonne!... quoique aprs
tout, je m'en moque! ajouta-t-il en levant les paules.

--Hlas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au dserteur, si
on l'abandonne ici, il sera bientt repris. Il a les pieds enfls par les
cordes, et peut  peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est ple
et dfait!

--Nous ne l'abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attachs
sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il  son domestique; et,
s'adressant au dserteur:--Monte sur cette bte, je te la donne, et ceci
encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner
l'Autriche?

--Oui, oui, Monseigneur!

--Veux-tu aller  Vienne?

--Oui, Monseigneur.

--Veux-tu reprendre du service?

--Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.

--Va-t'en trouver Sa Majest l'impratrice-reine: elle reoit tout le monde
un jour par semaine. Dis-lui que c'est le comte Hoditz qui lui fait prsent
d'un trs-beau grenadier, parfaitement dress  la prussienne.

--J'y cours, Monseigneur.

--Et n'aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre
par mes gens, et je te renvoie en Prusse.

--J'aimerais mieux mourir tout de suite. Oh! si les misrables m'avaient
laiss l'usage des mains, je me serais tu quand ils m'ont repris.

--Dcampe!

Oui, Monseigneur.

Il acheva d'avaler le contenu de la gourde, la rendit  Joseph, l'embrassa,
sans savoir qu'il lui devait un service bien plus important, se prosterna
devant le comte et le baron, et, sur un geste d'impatience de celui-ci qui
lui coupa la parole, il fit un grand signe de croix, baisa la terre, et
monta  cheval avec l'aide des domestiques, car il ne pouvait remuer les
pieds; mais  peine fut-il en selle, que, reprenant courage et vigueur, il
piqua des deux et se mit  courir bride abattue sur la route du midi.

Voil qui achvera de me perdre, si on dcouvre jamais que je vous ai
laiss faire, dit le baron au comte. C'est gal, ajouta-t-il avec un grand
clat de rire; l'ide de faire cadeau  Marie-Thrse d'un grenadier de
Frdric est la plus charmante du monde. Ce drle, qui a envoy des balles
aux houlans de l'impratrice, va en envoyer aux cadets du roi de Prusse!
Voil des sujets bien fidles, et des troupes bien choisies!

--Les souverains n'en sont pas plus mal servis. Ah a, qu'allons-nous faire
de ces enfants?

--Nous pouvons dire comme le grenadier, rpondit Consuelo, que, si vous
nous abandonnez ici, nous sommes perdus.

--Je ne crois pas, rpondit le comte, qui mettait dans toutes ses paroles
une sorte d'ostentation chevaleresque, que nous vous ayons donn lieu
jusqu'ici de mettre en doute nos sentiments d'humanit. Nous allons vous
emmener jusqu' ce que vous soyez assez loin d'ici pour ne plus rien
craindre. Mon domestique, que j'ai mis  pied, montera sur le sige de la
voiture, dit-il en s'adressant au baron; et il ajouta d'un ton plus bas:
--Ne prfrez-vous pas la socit de ces enfants  celle d'un valet qu'il
nous faudrait admettre dans la voiture, et devant lequel nous serions
obligs de nous contraindre davantage?

--Eh! sans doute, rpondit le baron; des artistes, quelque pauvres qu'ils
soient, ne sont dplacs nulle part. Qui sait si celui qui vient de
retrouver son violon dans ces broussailles, et qui le remporte avec tant de
joie, n'est pas un Tartini en herbe? Allons, troubadour! dit-il  Joseph
qui venait effectivement de ressaisir son sac, son instrument et ses
manuscrits sur le champ de bataille, venez avec nous, et,  notre premier
gte, vous nous chanterez ce glorieux combat o nous n'avons trouv
personne  qui parler.

--Vous pouvez vous moquer de moi  votre aise, dit le comte lorsqu'ils
furent installs dans le fond de la voiture, et les jeunes gens vis--vis
d'eux (la berline roulait dj rapidement vers l'Autriche), vous qui avez
abattu une pice de ce gibier de potence.

--J'ai bien peur de ne l'avoir pas tu sur le coup, et de le retrouver
quelque jour  la porte du cabinet de Frdric: je vous cderais donc cet
exploit de grand coeur.

--Moi qui n'ai mme pas vu l'ennemi, reprit le comte, je vous l'envie
sincrement, votre exploit; je prenais got  l'aventure, et j'aurais eu
du plaisir  chtier ces drles comme ils le mritent. Venir saisir des
dserteurs et lever des recrues jusque sur le territoire de la Bavire,
aujourd'hui l'allie fidle de Marie-Thrse! c'est d'une insolence qui
n'a pas de nom!

--Ce serait un prtexte de guerre tout trouv, si on n'tait las de se
battre, et si le temps n'tait  la paix pour le moment. Vous m'obligerez
donc, monsieur le comte, en n'bruitant pas cette aventure, non-seulement
 cause de mon souverain, qui me saurait fort mauvais gr du rle que j'y
ai jou, mais encore  cause de la mission dont je suis charg auprs de
votre impratrice. Je la trouverais fort mal dispose  me recevoir, si je
l'abordais sous le coup d'une pareille impertinence de la part de mon
gouvernement.

--Ne craignez rien de moi, rpondit le comte; vous savez que je ne suis pas
un sujet zl, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux....

--Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte? L'amour et
la fortune ont couronn vos voeux; au lieu que moi.... Ah! combien nos
destines sont dissemblables jusqu' prsent, malgr l'analogie qu'elles
prsentent au premier abord!

En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entour de
diamants, et se mit  le contempler avec des yeux attendris, et en poussant
de profonds soupirs, qui donnrent un peu envie de rire  Consuelo. Elle
trouva qu'une passion si peu discrte n'tait pas de bon got, et railla
intrieurement cette manire de grand seigneur.

Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de
ne pas entendre, et y faisait mme son possible), je vous supplie de
n'accorder  personne la confiance dont vous m'avez honor, et surtout de
ne montrer ce portrait  nul autre qu' moi. Remettez-le dans sa bote, et
songez que cet enfant entend le franais aussi bien que vous et moi.

--A propos! s'cria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo
s'tait bien garde de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de
ces deux petits garons, nos racoleurs? Dites, que vous proposaient-ils
pour vous engager  les suivre?

--En effet, dit le comte, je n'y songeais pas, et maintenant je ne
m'explique pas leur fantaisie; eux qui ne cherchent  enrler que des
hommes dans la force de l'ge, et d'une stature dmesure, que
pouvaient-ils faire de deux petits enfants?

Joseph raconta que le prtendu Mayer s'tait donn pour musicien, et leur
avait continuellement parl de Dresde et d'un engagement  la chapelle de
l'lecteur.

Ah! m'y voil! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais!
Ce doit tre un nomm N..., ex-chef de musique militaire, aujourd'hui
recruteur pour la musique des rgiments prussiens. Nos indignes ont la
tte si dure, qu'ils ne russiraient pas  jouer juste et en mesure, si Sa
Majest, qui a l'oreille plus dlicate que feu le roi son pre, ne tirait
de la Bohme et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes.
Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau,  son matre
En lui amenant, outre le dserteur repch sur vos terres, deux petits
musiciens  mine intelligente; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde
et les dlices de la cour n'tait pas mal trouv, pour commencer. Mais vous
n'eussiez pas seulement aperu Dresde, mes enfants, et, bon gr, mal
gr, vous eussiez t incorpors dans la musique de quelque rgiment
d'infanterie seulement pour le reste de vos jours.

--Je sais  quoi m'en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait,
rpondit Consuelo; j'ai entendu parler des abominations de ce rgime
militaire, de la mauvaise foi et de la cruaut des enlvements de recrues.
Je vois,  la manire dont le pauvre grenadier tait trait par ces
misrables, qu'on ne m'avait rien exagr. Oh! le grand Frdric!...

--Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, que
Sa Majest ignore les moyens, et ne connat que les rsultats.

--Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo anime par
une indignation irrsistible. Oh! Je le sais, monsieur le baron, les rois
n'ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu'on fait pour leur
plaire.

--Le drle a de l'esprit! s'cria le comte en riant; mais soyez prudent,
mon joli petit tambour, et n'oubliez pas que vous parlez devant un officier
suprieur du rgiment o vous deviez peut-tre entrer.

--Sachant me taire, monsieur le comte, je ne rvoque jamais en doute la
discrtion d'autrui.

--Vous l'entendez, baron! il vous promet le silence que vous n'aviez pas
song  lui demander! Allons, c'est un charmant enfant.

--Et je me fie  lui de tout mon coeur, repartit le baron. Comte, vous
devriez l'enrler, vous, et l'offrir comme page  Son Altesse.

--C'est fait, s'il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter
cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien? Ah! mon
enfant! il ne s'agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le
rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain
de briques piles, mais de porter la queue et l'ventail d'une dame
admirablement belle et gracieuse, d'habiter un palais de fes, de prsider
aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent
bien ceux du grand Frdric! tes-vous tent? Ne me prenez-vous pas pour un
Mayer?

--Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique? demanda
Consuelo en souriant.

--C'est la margrave douairire de Bareith, princesse de Culmbach, mon
illustre pouse, rpondit le comte Hoditz; c'est maintenant la chtelaine
de Roswald en Moravie.

Consuelo avait cent fois entendu raconter  la chanoinesse Wenceslawa de
Rudolstadt la gnalogie, les alliances et l'histoire anecdotique de toutes
les principauts et aristocraties grandes et petites de l'Allemagne et des
pays circonvoisins; plusieurs de ces biographies l'avaient frappe, et
entre autres celle du comte Hoditz-Roswald, seigneur morave trs-riche,
chass et abandonn par un pre irrit de ses dportements, aventurier
trs-rpandu dans toutes les cours de l'Europe; enfin, grand-cuyer et
amant de la margrave douairire de Bareith, qu'il avait pouse en secret,
enleve et conduite  Vienne, de l en Moravie, o, ayant hrit de son
pre, il l'avait mise rcemment  la tte d'une brillante fortune. La
chanoinesse tait revenue souvent sur cette histoire, qu'elle trouvait fort
scandaleuse parce que la margrave tait princesse suzeraine, et le comte
simple gentilhomme; et c'tait pour elle un sujet de se dchaner contre
les msalliances et les mariages d'amour. De son ct, Consuelo, qui
cherchait  comprendre et  bien connatre les prjugs de la caste
nobiliaire, faisait son profit de ces rvlations et ne les oubliait pas.
La premire fois que le comte Hoditz s'tait nomm devant elle, elle avait
t frappe d'une vague rminiscence, et maintenant elle avait prsentes
toutes les circonstances de la vie et du mariage romanesque de cet
aventurier clbre. Quant au baron de Trenk, qui n'tait alors qu'au
dbut de sa mmorable disgrce, et qui ne prsageait gure son pouvantable
avenir, elle n'en avait jamais entendu parler. Elle couta donc le comte
taler avec un peu de vanit le tableau de sa nouvelle opulence. Raill
et mpris dans les petites cours orgueilleuses de l'Allemagne, Hoditz
avait longtemps rougi d'tre regard comme un pauvre diable enrichi par
sa femme. Hritier de biens immenses, il se croyait dsormais rhabilit
en talant le faste d'un roi dans son comt morave, et produisait avec
complaisance ses nouveaux titres  la considration ou  l'envie de minces
souverains beaucoup moins riches que lui. Rempli de bons procds et
d'attentions dlicates pour sa margrave, il ne se piquait pourtant pas
d'une scrupuleuse fidlit envers une femme beaucoup plus ge que lui; et
soit que cette princesse et, pour fermer les yeux, les bons principes et
le bon got du temps, soit qu'elle crt que l'poux illustr par elle ne
pouvait jamais ouvrir les yeux sur le dclin de sa beaut, elle ne le
gnait point dans ses fantaisies.

Au bout de quelques lieues, on trouva un relais prpar exprs  l'avance
pour les nobles voyageurs. Consuelo et Joseph voulurent descendre et
prendre cong d'eux; mais ils s'y opposrent, prtextant la possibilit
de nouvelles entreprises de la part des recruteurs rpandus dans le pays.

Vous ne savez pas, leur dit Trenk (et il n'exagrait rien), combien cette
race est habile et redoutable. En quelque lieu de l'Europe civilise que
vous mettiez le pied, si vous tes pauvre et sans dfense, si vous avez
quelque vigueur ou quelque talent, vous tes expos  la fourberie ou  la
violence de ces gens-l. Ils connaissent tous les passages de frontires,
tous les sentiers de montagnes, toutes les routes de traverse, tous les
gtes quivoques, tous les coquins dont ils peuvent esprer assistance et
main-forte au besoin. Ils parlent toutes les langues, tous les patois, car
ils ont vu toutes les nations et fait tous les mtiers. Ils excellent 
manier un cheval,  courir, nager, sauter par-dessus les prcipices
comme de vrais bandits. Ils sont presque tous braves, durs  la fatigue,
menteurs, adroits et impudents, vindicatifs, souples et cruels. C'est le
rebut de l'espce humaine, dont l'organisation militaire du feu roi de
Prusse, _Gros-Guillaume_, a fait les pourvoyeurs les plus utiles de sa
puissance, et les soutiens les plus importants de sa discipline. Ils
rattraperaient un dserteur au fond de la Sibrie, et iraient le chercher
au milieu des balles de l'arme ennemie, pour le seul plaisir de le ramener
en Prusse et de l'y faire pendre pour l'exemple. Ils ont arrach de l'autel
un prtre qui disait sa messe, parce qu'il avait cinq pieds dix pouces; ils
ont vol un mdecin  la princesse lectorale; ils ont mis en fureur dix
fois le vieux margrave de Bareith, en lui enlevant son arme compose de
vingt ou trente hommes, sans qu'il ait os en demander raison ouvertement;
ils ont fait soldat  perptuit un gentilhomme franais qui allait voir sa
femme et ses enfants aux environs de Strasbourg; ils ont pris des Russes 
la czarine lisabeth, des houlans au marchal de Saxe, des pandours 
Marie-Thrse, des magnats de Hongrie, des seigneurs polonais, des
chanteurs italiens, et des femmes de toutes les nations, nouvelles
Sabines maries de force  des soldats. Tout leur est bon; outre leurs
appointements et leurs frais de voyages qui sont largement rtribus, ils
ont une prime de tant par tte, que dis-je! de tant par pouce et par ligne
de stature....

--Oui! dit Consuelo, ils fournissent de la chair humaine  tant par once!
Ah! votre grand roi est un ogre!... Mais soyez tranquille, monsieur le
baron, dites toujours; vous avez fait une belle action en rendant la
libert  notre pauvre dserteur. J'aimerais mieux subir les supplices
qui lui taient destins, que de dire une parole qui pt vous nuire.

Trenk, dont le fougueux caractre ne comportait pas la prudence, et qui
tait dj aigri par les rigueurs et les injustices incomprhensibles de
Frdric  son gard, trouvait un amer plaisir  dvoiler devant le comte
Hoditz les forfaits de ce rgime dont il avait t tmoin et complice,
dans un temps de prosprit, o ses rflexions n'avaient pas toujours
t aussi quitables et aussi svres. Maintenant perscut secrtement,
quoique en apparence il dt  la confiance du roi de remplir une mission
diplomatique importante auprs de Marie-Thrse, il commenait  dtester
son matre, et  laisser paratre ses sentiments avec trop d'abandon. Il
rapporta au comte les souffrances, l'esclavage et le dsespoir de cette
nombreuse milice prussienne, prcieuse  la guerre, mais si dangereuse
durant la paix, qu'on en tait venu, pour la rduire,  un systme de
terreur et de barbarie sans exemple. Il raconta l'pidmie de suicide qui
s'tait rpandue dans l'arme, et les crimes que commettaient des soldats,
honntes et dvots d'ailleurs, dans le seul but de se faire condamner 
mort pour chapper  l'horreur de la vie qu'on leur avait faite.

Croiriez-vous, dit-il, que les rangs _surveills_ sont ceux qu'on
recherche avec le plus d'ardeur? Il faut que vous sachiez que ces rangs
surveills sont composs de recrues trangres, d'hommes enlevs, ou de
jeunes gens de la nation prussienne, lesquels, au dbut d'une carrire
militaire qui ne doit finir qu'avec la vie, sont gnralement en proie,
durant les premires annes, au plus horrible dcouragement. On les divise
par rangs, et on les fait marcher, soit en paix, soit en guerre, devant une
range d'hommes plus soumis ou plus dtermins, qui ont la consigne de
tirer chacun sur celui qui marche devant lui, si ce dernier montre la
plus lgre intention de fuir ou de rsister. Si le rang charg de cette
excution la nglige, le rang plac derrire, qui est encore choisi parmi
de plus insensibles et de plus farouches ( car il y en a parmi les vieux
soldats endurcis et les volontaires, qui sont presque tous des sclrats),
ce troisime rang, dis-je, est charg de tirer sur les deux premiers;
et ainsi de suite, si le troisime rang faiblit dans l'excution. Ainsi,
chaque rang de l'arme a, dans la bataille l'ennemi en face et l'ennemi
sur ses talons, nulle part des semblables, des compagnons, ou des frres
d'armes. Partout la violence, la mort et l'pouvante! C'est avec cela, dit
le grand Frdric, qu'on forme des soldats invincibles. Eh bien, une place
dans ces premiers rangs est envie et recherche par le jeune militaire
prussien; et sitt qu'il y est plac, sans concevoir la moindre esprance
de salut, il se dbande et jette ses armes, afin d'attirer  sur lui les
balles de ses camarades. Ce mouvement de dsespoir en sauve plusieurs, qui,
risquant le tout pour le tout, et bravant les plus insurmontables dangers,
parviennent  s'chapper, et souvent passent  l'ennemi. Le roi ne s'abuse
pas sur l'horreur que son joug de fer inspire  l'arme, et vous savez
peut-tre son mot au duc de Brunswick, son neveu, qui assistait  une de
ses grandes revues, et ne se lassait pas d'admirer la belle tenue et les
superbes manoeuvres de ses troupes. --La runion et l'ensemble de tant de
beaux hommes vous surprend? lui dit Frdric; et moi, il y a quelque chose
qui m'tonne bien davantage!--Quoi donc? dit le jeune duc.--C'est que nous
soyons en sret, vous et moi, au milieu d'eux, rpondit le roi.

Baron, cher baron, reprit le comte Hoditz, ceci est le revers de la
mdaille. Rien ne se fait miraculeusement chez les hommes. Comment Frdric
serait-il le plus grand capitaine de son temps s'il avait la douceur des
colombes? Tenez! n'en parlez pas davantage. Vous m'obligeriez  prendre son
parti, moi son ennemi naturel, contre vous, son aide de camp et son favori.

--A la manire dont il traite ses favoris dans un jour de caprice, on peut
juger, rpondit Trenk, de sa faon d'agir avec ses esclaves! Ne parlons
plus de lui, vous avez raison; car, en y songeant, il me prend une envie
diabolique de retourner dans le bois, et d'trangler de mes mains ses zls
pourvoyeurs de chair humaine,  qui j'ai fait grce par une sotte et lche
prudence.

L'emportement gnreux du baron plaisait  Consuelo; elle coutait avec
intrt ses peintures animes de la vie militaire en Prusse; et, ne sachant
pas qu'il entrait dans cette courageuse indignation un peu de dpit
personnel, elle y voyait l'indice d'un grand caractre. Il y avait de la
grandeur relle nanmoins dans l'me de Trenk. Ce beau et fier jeune homme
n'tait pas n pour ramper. Il y avait bien de la diffrence,  cet gard,
entre lui et son ami improvis en voyage, le riche et superbe Hoditz. Ce
dernier, ayant fait dans son enfance la terreur et le dsespoir de ses
prcepteurs, avait t enfin abandonn  lui-mme; et quoiqu'il et pass
l'ge des bruyantes incartades, il conservait dans ses manires et dans ses
propos quelque chose de puril qui contrastait avec sa stature herculenne
et son beau visage un peu fltri par quarante annes pleines de fatigues et
de dbauches. Il n'avait puis l'instruction superficielle qu'il talait
de temps en temps, que dans les romans, la philosophie  la mode, et la
frquentation du thtre. Il se piquait d'tre artiste, et manquait de
discernement et de profondeur en cela comme en tout. Pourtant son grand
air, son affabilit exquise, ses ides fines et riantes, agirent bientt
sur l'imagination du jeune Haydn, qui le prfra au baron, peut-tre aussi
 cause de l'attention plus prononce que Consuelo accordait  ce dernier.

Le baron, au contraire, avait fait de bonnes tudes; et si le prestige des
cours et l'effervescence de la jeunesse l'avaient souvent tourdi sur la
ralit et la valeur des grandeurs humaines, il avait conserv au fond de
l'me cette indpendance de sentiments et cette quit de principes que
donnent les lectures srieuses et les nobles instincts dvelopps par
l'ducation. Son caractre altier avait pu s'engourdir sous les caresses et
les flatteries de la puissance; mais il n'avait pu plier assez pour qu' la
moindre atteinte de l'injustice, il ne se relevt fougueux et brlant. Le
beau page de Frdric avait tremp ses lvres  la coupe empoisonne; mais
l'amour, un amour absolu, tmraire, exalt, tait venu ranimer son audace
et sa persvrance. Frapp dans l'endroit le plus sensible de son coeur, il
avait relev la tte, et bravait en face le tyran qui voulait le mettre 
genoux.

A l'poque de notre rcit, il paraissait g d'une vingtaine d'annes
tout au plus. Une fort de cheveux bruns, dont il ne voulait pas faire le
sacrifice  la discipline purile de Frdric, ombrageait son large front.
Sa taille tait superbe, ses yeux tincelants, sa moustache noire comme
l'bne, sa main blanche comme l'albtre, quoique forte comme celle d'un
athlte, et sa voix frache et mle comme son visage, ses ides, et les
esprances de son amour. Consuelo songeait  cet amour mystrieux qu'il
avait  chaque instant sur les lvres, et qu'elle ne trouvait plus ridicule
 mesure qu'elle observait, dans ses lans et ses rticences, le mlange
d'imptuosit naturelle et de mfiance trop fonde qui le mettait en guerre
continuelle avec lui-mme et avec sa destine. Elle prouvait, en dpit
d'elle-mme, une vive curiosit de connatre la dame des penses d'un
si beau jeune homme, et se surprenait  faire des voeux sincres et
romanesques pour le triomphe de ces deux amants. Elle ne trouva point la
journe longue, comme elle s'y tait attendue dans un gnant face  face
avec deux inconnus d'un rang si diffrent du sien. Elle avait pris 
Venise la notion, et  Riesenburg l'habitude de la politesse, des manires
Douces et des propos choisis qui sont le beau ct de ce qu'on appelait
exclusivement dans ce temps-l la bonne compagnie. Tout en se tenant sur la
rserve, et ne parlant pas,  moins d'tre interpelle, elle se sentit donc
fort  l'aise, et fit ses rflexions intrieurement  sur tout ce qu'elle
entendit. Ni le baron ni le comte ne parurent s'apercevoir de son
dguisement. Le premier ne faisait gure attention ni  elle ni  Joseph.
S'il leur adressait quelques mots, il continuait son propos en se
retournant vers le comte; et bientt, tout en parlant avec entranement, il
ne pensait plus mme  celui-ci, et semblait converser avec ses propres
penses, comme un esprit qui se nourrit de son propre feu. Quant au comte,
il tait tour  tour grave comme un monarque, et smillant comme une
marquise franaise. Il tirait des tablettes de sa poche, et prenait des
notes avec le srieux d'un penseur ou d'un diplomate; puis il les relisait
en chantonnant, et Consuelo voyait que c'taient de petits versiculets dans
un franais galant et doucereux. Il les rcitait parfois au baron, qui les
dclarait admirables sans les avoir couts. Quelquefois il consultait
Consuelo d'un air dbonnaire, et lui demandait avec une fausse modestie:

Comment trouvez-vous cela, mon petit ami? Vous comprenez le franais,
n'est-ce pas?

Consuelo, impatiente de cette feinte condescendance qui paraissait
chercher  l'blouir, ne put rsister  l'envie de relever deux ou trois
fautes qui se trouvaient dans un quatrain _ la beaut_. Sa mre lui avait
appris  bien phraser et  bien noncer les langues qu'elle-mme chantait
facilement et avec une certaine lgance. Consuelo, studieuse, et cherchant
dans tout l'harmonie, la mesure et la nettet que lui suggrait son
organisation musicale, avait trouv dans les livres la clef et la rgle de
ces langues diverses. Elle avait surtout examin avec soin la prosodie,
en s'exerant  traduire des posies lyriques, et en ajustant des paroles
trangres sur des airs nationaux, pour se rendre compte du rhythme et de
l'accent. Elle tait ainsi parvenue  bien connatre les rgles de la
versification dans plusieurs langues, et il ne lui fut pas difficile de
relever les erreurs du pote morave.

merveill de son savoir, mais ne pouvant se rsoudre  douter du sien
propre, Hoditz consulta le baron, qui se porta comptent pour donner
gain de cause au petit musicien. De ce moment, le comte s'occupa d'elle
exclusivement, mais sans paratre se douter de son ge vritable ni de son
sexe. Il lui demanda seulement o _il_ avait t lev, pour savoir si bien
les lois du Parnasse.

A l'cole gratuite des matrises de chant de Venise, rpondit-elle
laconiquement.

--Il parat que les tudes de ce pays-l sont plus fortes que celles de
l'Allemagne; et votre camarade, o a-t-il tudi?

--A la cathdrale de Vienne, rpondit Joseph.

--Mes enfants, reprit le comte, je crois que vous avez tous deux beaucoup
d'intelligence et d'aptitude. A notre premier gte, je veux vous examiner
sur la musique; et si vous tenez ce que vos figures et vos manires
promettent, je vous engage pour mon orchestre ou mon thtre de Roswald.
Je veux tout de bon vous prsenter  la princesse mon pouse; qu'en
diriez-vous? hein! Ce serait une fortune pour des enfants comme vous.

Consuelo avait t prise d'une forte envie de rire en entendant le comte se
proposer d'examiner Haydn et elle-mme sur la musique. Elle ne put que
s'incliner respectueusement avec de grands efforts pour garder son
srieux. Joseph, sentant davantage les consquences avantageuses pour lui
d'une nouvelle protection, remercia et ne refusa pas. Le comte reprit
ses tablettes, et lut  Consuelo la moiti d'un petit opra italien
singulirement dtestable, et plein de barbarismes, qu'il se promettait
de mettre lui-mme en musique et de faire reprsenter pour la fte de sa
femme par ses acteurs, sur son thtre, dans son chteau, ou, pour mieux
dire, dans sa rsidence; car, se croyant prince par le fait de sa margrave,
il ne parlait pas autrement.

Consuelo poussait de temps en temps le coude de Joseph pour lui faire
remarquer les bvues du comte, et, succombant sous l'ennui, se disait en
elle-mme que, pour s'tre laiss sduire par de tels madrigaux, la fameuse
beaut du margraviat hrditaire de Bareith, apanage de Culmbach, devait
tre une personne bien vente, malgr ses titres, ses galanteries et ses
annes.

Tout en lisant et en dclamant, le comte croquait des bonbons pour
s'humecter le gosier et en offrait sans cesse aux jeunes voyageurs, qui,
n'ayant rien mang depuis la veille, et mourant de faim, acceptaient, faute
de mieux, cet aliment plus propre  la tromper qu' la satisfaire, tout en
se disant que les drages et les rimes du comte taient une bien fade
nourriture.

Enfin, vers le soir, on vit paratre  l'horizon les forts et les flches
de cette ville de Passaw o Consuelo avait pens le matin ne pouvoir jamais
arriver. Cet aspect, aprs tant de dangers et de terreurs, lui fut presque
aussi doux que l'et t en d'autres temps celui de Venise; et lorsqu'elle
traversa le Danube, elle ne put se retenir de donner une poigne de main 
Joseph.

Est-il votre frre? lui demanda le comte, qui n'avait pas encore song 
lui faire cette question.

--Oui, Monseigneur, rpondit au hasard Consuelo, pour se dbarrasser de sa
curiosit.

--Vous ne vous ressemblez pourtant pas, dit le comte.

--Il y a tant d'enfants qui ne ressemblent pas  leur pre! rpondit
gaiement Joseph.

--Vous n'avez pas t levs ensemble?

Non, monseigneur. Dans notre condition errante, on est lev o l'on peut
et comme l'on peut.

--Je ne sais pourquoi je m'imagine pourtant, dit le comte  Consuelo, en
baissant la voix, que vous tes _bien n_. Tout dans votre personne et
votre langage annonce une distinction naturelle.

--Je ne sais pas du tout comment je suis n, monseigneur, rpondit-elle en
riant. Je dois tre n musicien de pre en fils; car je n'aime au monde que
la musique.

--Pourquoi tes-vous habill en paysan de Moravie?

--Parce que, mes habits s'tant uss en voyage, j'ai achet dans une foire
de ce pays-l ceux que vous voyez.

--Vous avez donc t en Moravie?  Roswald, peut-tre?

-Aux environs, oui, monseigneur, rpondit Consuelo avec malice, j'ai aperu
de loin, et sans oser m'en approcher, votre superbe domaine, vos statues,
vos cascades, vos jardins, vos montagnes, que sais-je? des merveilles, un
palais de fes!

--Vous avez vu tout cela! s'cria le comte merveill de ne l'avoir pas su
plus tt, et ne s'apercevant pas que Consuelo, lui ayant entendu dcrire
pendant deux heures les dlices de sa rsidence, pouvait bien en faire la
description aprs lui, en sret de conscience. Oh! cela doit vous donner
envie d'y revenir! dit-il.

--J'en grille d'envie  prsent que j'ai le bonheur de vous connatre,
rpondit Consuelo, qui avait besoin de se venger de la lecture de son opra
en se moquant de lui.

Elle sauta lgrement de la barque sur laquelle on avait travers le
fleuve, en s'criant avec un accent germanique renforc:

O Passaw! je te salue!

La berline les conduisit  la demeure d'un riche seigneur, ami du comte,
absent pour le moment, mais dont la maison leur tait destine pour
pied--terre. On les attendait, les serviteurs taient en mouvement pour le
souper, qui leur fut servi promptement. Le comte, qui prenait un plaisir
extrme  la conversation de son petit musicien (c'est ainsi qu'il appelait
Consuelo), et souhait l'emmener  sa table; mais la crainte de faire une
inconvenance qui dplt au baron l'en empcha. Consuelo et Joseph se
trouvrent fort contents de manger  l'office, et ne firent nulle
difficult de s'asseoir avec les valets. Haydn n'avait encore jamais t
trait plus honorablement chez les grands seigneurs qui l'avaient admis
 leurs ftes; et, quoique le sentiment de l'art lui et assez lev le
coeur pour qu'il comprt l'outrage attach  cette manire d'agir, il se
rappelait sans fausse honte que sa mre avait t cuisinire du comte
Harrach, seigneur de son village. Plus tard, et parvenu au dveloppement
de son gnie, Haydn ne devait pas tre mieux apprci comme homme par ses
protecteurs, quoiqu'il le ft de toute l'Europe comme artiste. Il a pass
vingt-cinq ans au service du prince Esterhazy; et quand nous disons au
service, nous ne voulons pas dire que ce ft comme musicien seulement.
Par l'a vu, une serviette au bras et l'pe au ct, se tenir derrire
La chaise de son matre, et remplir les fonctions de matre d'htel,
c'est--dire de premier valet, selon l'usage du temps et du pays.

Consuelo n'avait point mang avec les domestiques depuis les voyages de son
enfance avec sa mre la Zingara. Elle s'amusa beaucoup des grands airs de
ces laquais de bonne maison, qui se trouvaient humilis de la compagnie de
deux petits bateleurs, et qui, tout en les plaant  part  une extrmit
de la table, leur servirent les plus mauvais morceaux. L'apptit et leur
sobrit naturelle les leur firent trouver excellents; et leur air enjou
ayant dsarm ces mes hautaines, on les pria de faire de la musique pour
gayer le dessert de messieurs les laquais. Joseph se vengea de leurs
ddains en leur jouant du violon avec beaucoup d'obligeance; et Consuelo
elle-mme, ne se ressentant presque plus de l'agitation et des souffrances
de la matine, commenait  chanter, lorsqu'on vint leur dire que le comte
et le baron rclamaient la musique pour leur propre divertissement.

Il n'y avait pas moyen de refuser. Aprs le secours que ces deux seigneurs
leur avaient donn, Consuelo et regard toute dfaite comme une
ingratitude; et d'ailleurs s'excuser sur la fatigue et l'enrouement et t
un mchant prtexte, puisque ses accents, montant de l'office au salon,
venaient de frapper les oreilles des matres.

Elle suivit Joseph, qui tait, aussi bien qu'elle, en train de prendre en
bonne part toutes les consquences de leur plerinage; et quand ils furent
entrs dans une belle salle, o,  la lueur de vingt bougies, les deux
seigneurs achevaient, les coudes sur la table, leur dernier flacon de
vin de Hongrie, ils se tinrent debout prs de la porte,  la manire des
musiciens de bas tage, et se mirent  chanter les petits duos italiens
qu'ils avaient tudis ensemble sur les montagnes.

Attention! dit malicieusement Consuelo  Joseph avant de commencer; songe
que M. le comte va nous examiner sur la musique. Tchons de nous en bien
tirer!

Le comte fut trs flatt de cette rflexion; le baron avait plac sur son
assiette retourne le portrait de sa dulcine mystrieuse, et ne semblait
pas dispos  couter.

Consuelo n'eut garde de donner sa voix et ses moyens. Son prtendu sexe ne
comportait pas des accents si velouts, et l'ge qu'elle paraissait avoir
sous son dguisement ne permettait pas de croire qu'elle et pu parvenir 
un talent consomm. Elle se fit une voix d'enfant un peu rauque, et comme
use prmaturment par l'abus du mtier en plein vent. Ce fut pour elle
un amusement que de contrefaire aussi les maladresses naves et les
tmrits d'ornement court qu'elle avait entendu faire tant de fois aux
enfants des rues de Venise. Mais quoiqu'elle jout merveilleusement cette
parodie musicale, il y eut tant de got naturel dans ses facties, le duo
fut chant avec tant de nerf et d'ensemble, et ce chant populaire tait si
frais et si original, que le baron, excellent musicien, et admirablement
organis pour les arts, remit son portrait dans son sein, releva la tte,
s'agita sur son sige, et finit par battre des mains avec vivacit,
s'criant que c'tait la musique la plus vraie et la mieux sentie qu'il et
jamais entendue. Quant au comte Hoditz, qui tait plein de Fuchs, de Rameau
et de ses auteurs classiques, il gota moins ce genre de composition et
cette manire de les rendre. Il trouva que le baron tait un barbare du
Nord, et ses deux protgs des coliers assez intelligents, mais qu'il
serait forc de tirer, par ses leons, de la crasse de l'ignorance. Sa
manie tait de former lui-mme ses artistes, et il dit d'un ton sentencieux
en secouant la tte:

II y a du bon; mais il y aura beaucoup  reprendre. Allons! allons! Nous
corrigerons tout cela!

Il se figurait que Joseph et Consuelo lui appartenaient dj, et faisaient
partie de sa chapelle. Il pria ensuite Haydn de jouer du violon; et comme
celui-ci n'avait aucun sujet de cacher son talent, il dit  merveille
un air de sa composition qui tait remarquablement bien crit pour
l'instrument. Le comte fut, cette fois, trs-satisfait.

Toi, dit-il, ta place est trouve. Tu seras mon premier violon, tu feras
parfaitement mon affaire. Mais tu t'exerceras aussi sur la viole d'amour.
J'aime par-dessus tout la viole d'amour. Je t'enseignerai comment on en
tire parti.

--Monsieur le baron est-il content aussi de mon camarade? dit Consuelo 
Trenk, qui tait redevenu pensif.

--Si content, rpondit-il, que si je fais quelque sjour  Vienne, je ne
veux pas d'autre matre que lui.

--Je vous enseignerai la viole d'amour, reprit le comte, et je vous demande
la prfrence.

--J'aime mieux le violon et ce professeur-l, repartit le baron, qui, dans
ses proccupations, avait une franchise incomparable.

Il prit le violon, et joua de mmoire avec beaucoup de puret et
d'expression quelques passages du morceau que Joseph venait de dire; puis
le lui rendant:

Je voulais vous faire voir, lui dit-il avec une modestie trs-relle, que
je ne suis bon qu' devenir votre colier mais que je puis apprendre avec
attention et docilit.

Consuelo le pria de jouer autre chose, et il le fit sans affectation.
Il avait du talent, du got et de l'intelligence. Hoditz donna des loges
exagrs  la composition du morceau.

Elle n'est pas trs-bonne, rpondit Trenk, car elle est de moi; je l'aime
pourtant, parce qu'elle a plu  _ma princesse_.

Le comte ft une grimace terrible pour l'avertir de peser ses paroles.
Trenk n'y prit pas seulement garde, et, perdu dans ses penses, il fit
courir l'archet sur les cordes pendant quelques instants; puis jetant le
violon sur la table, il se leva, et marcha  grands pas en passant sa main
sur son front. Enfin il revint vers le comte, et lui dit:

Je vous souhaite le bonsoir, mon cher comte. Je suis forc de partir
avant le jour, car la voiture que j'ai fait demander doit me prendre ici
 trois heures du matin. Puisque vous y passez toute la matine, je ne vous
reverrai probablement qu' Vienne. Je serai heureux de vous y retrouver, et
de vous remercier encore de l'agrable bout de chemin que vous m'avez fait
faire en votre compagnie. C'est de coeur que je vous suis dvou pour la
vie.

Ils se serrrent la main  plusieurs reprises, et, au moment de quitter
l'appartement, le baron, s'approchant de Joseph, lui remit quelques pices
d'or en lui disant:

C'est un -compte sur les leons que je vous demanderai  Vienne; vous me
trouverez  l'ambassade de Prusse.

Il fit un petit signe de tte  Consuelo, en lui disant:

Toi, si jamais je te retrouve tambour ou trompette dans mon rgiment,
nous dserterons ensemble, entends-tu?

Et il sortit, aprs avoir encore salu le comte.

FIN DU TOME DEUXIME.







End of Project Gutenberg's Consuelo, Volume 2 (1861), by George Sand

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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