The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
by Adam-Charles-Gustave Desmazures

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Title: Histoire du Chevalier d'Iberville

Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures

Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***




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HISTOIRE DU
CHEVALIER D'IBERVILLE
(1663-1706)


1890


INTRODUCTION

La Nouvelle-France, explore en 1534 par Jacques Cartier, occupe par
Champlain en 1608, estime  la plus haute valeur par de grands hommes
d'tat, comme le prsident Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
Colbert, avait pu conqurir, ds la fin du XVIIe sicle, une importance
considrable.

Et en effet, cette colonie, confine d'abord sur les rives du
Saint-Laurent, tait devenue, vers l'anne 1700, une domination
puissante. Elle s'tendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes
Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi
elle formait un immense triangle prsentant 900 lieues sur chaque face,
c'est--dire 400,000 lieues carres, prs de onze fois la surface du la
France.

Une si vaste contre tait aussi prcieuse par l'abondance de ses
produits que par leur varit; elle offrait  la mre patrie une source
inpuisable de richesse.

A l'ouest, des forts sans limites; au nord, la rgion des fourrures;
 l'est, les grandes pcheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol
fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des
tropiques.

De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle minente
sous tous les rapports; elle avait offert une carrire hroque  des
missionnaires intrpides, fourni des saints, recrut des communauts
nombreuses et exemplaires; elle avait rvl  l'admiration de la
mtropole des hommes du plus grand mrite, comme Jacques Cartier,
Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de
Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable
famille des Le Moyne, qui ont t jugs dignes d'tre salus du nom
glorieux de Macchabes du Canada.

A une poque comme la ntre, o l'on a sagement reconnu l'importance des
entreprises coloniales et des tablissements lointains; dans un temps
on l'on revient  ces oeuvres, on peut trouver intressant et
souverainement utile de considrer comment une domination si grande a
t conquise, tablie et dveloppe.

Les premiers temps de l'occupation ont t largement exposs dans des
ouvrages considrables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon,
de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers
navigateurs eux-mmes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de
Poutrincourt, qui ont rdig leurs mmoires. Mais quand on arrive  la
priode de l'accroissement mme de la Nouvelle-France,  partir de 1680,
il est ncessaire de runir, de rassembler les documents innombrables
dissmins dans un nombre infini d'ouvrages.

Pour bien connatre ces temps de transition, o la petite colonie du
Saint-Laurent atteignit l'tendue d'une domination presque aussi vaste
que l'Europe, il faut commencer par tudier quelques-uns des hommes
d'tat et des hommes de guerre qui ont eu part  ces changements
extraordinaires.

Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est
celui qui a t le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la
plus aventureuse et la destine la plus glorieuse, qui a jou le rle
le plus minent, pendant trente ans, dans les plus grands vnements du
pays. Celui-l, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille
des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire
connatre avant tous.

D'Iberville tait n  Montral, en 1662, dans la maison de son pre,
Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, o se trouve actuellement le
bureau de la Fabrique de l'glise Notre-Dame. Il a eu la gloire d'tre
associ aux plus grands vnements de ces premires annes, et on peut
dire qu'il y a eu la part principale.

Il s'agissait de conqurir les richesses de cet immense continent, et
ces forts dix fois sculaires qui couvraient au nord des cent mille
lieues carres, et ces rgions o se trouvent les pelleteries les plus
belles qu'il y ait au monde, et ces courants mystrieux de l'Ocan
allant porter chaque anne sur les ctes de l'Atlantique des millions
de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces
contres du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat dlicieux, une
fertilit incomparable et tous les fruits du paradis terrestre.

Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis
 excution. A l'ge de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs
expditions  la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Ds
lors, la France pouvait prtendre au monopole des forts de l'Ouest et
du commerce des fourrures.

Dans son expdition  Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mre patrie
matresse des marchs de l'Europe pour l'exploitation des pcheries.

Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique,
de 1700  1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde.

N'en est-ce pas assez pour tre tir de l'oubli des annes et pour tre
propos  l'attention des gnrations prsentes?

Donc, dans l'espoir d'tre utile  notre temps, nous voudrions que
l'on prt connaissance de cette oeuvre de rparation vis--vis d'un
colonisateur incomparable et d'un hros trop ignor. C'est un grand
enseignement pour les esprits d'lite qui commencent  estimer
l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine
franaise, qui peut citer ce nom sur se mme rang que ceux de Jean Bart,
Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montral,
la plus grande cit de la colonie franaise, que de faire valoir celui
qui a t peut-tre le plus illustre de ses enfants. On a dj parl de
lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle
avec le magnifique portrait que l'on a conserv de lui; mais, un
attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est d?

C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie  la mmoire du
trs illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montral, sire d'Iberville,
chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux.






VIE DU
CHEVALIER D'IBERVILLE



PREMIRE PARTIE



CHAPITRE 1er

DE L'TABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

Christophe Colomb avait accompli sa dcouverte, le 12 octobre 1492. Le
bruit s'en rpandit aussitt en Europe et l'on comprend quelle motion
causa un si grand vnement. En attendant que les gouvernements prissent
une dcision, plusieurs contres maritimes songrent  explorer les
rgions nouvelles.

Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers  les
aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de
chasse du Labrador.

Ds 1504 la pche avait commenc; plusieurs capitaines entrrent dans le
pays et recherchrent les fourrures.

En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du
Saint-Laurent.

En 1508, on amenait en France des sauvages des ctes amricaines.

En 1524, le gouvernement franais envoyait un explorateur, Verazzani,
qui visita les contres que l'on appela depuis la Nouvelle-cosse et la
Nouvelle-Angleterre.

En 1527, un navire anglais signalait la prsence, prs de Terre-Neuve,
de dix btiments bretons et normands.

En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un
marin expriment, Jacques Cartier, qui, en trois voyages conscutifs,
explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux
territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmonte d'un
cusson aux armes royales, et il btit un fort prs de Qubec.[1]

[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amrique_, tome 1er.--M. Garneau,
_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie franaise en
Canada_, tome 1er,--M. Ferland.]

Les guerres qui survinrent en Europe arrteront les missions royales,
mais les marins venaient toujours pour la pche, et, en 1578, on compta
jusqu' 150 btiments franais sur le banc de Terre-Neuve.

En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada.
Il nomma le marquis de La Roche lieutenant gnral des possessions
amricaines. De Monts lui succda en 1596, puis M. du Pontgrav. Enfin,
en 1601, les expditions furent confies a un officier habile, homme de
science et d'exprience, Samuel de Champlain, qui a mrit le titre de
pre de la Nouvelle-France.

Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de
Poutrincourt s'tablissait en Acadie.

En 1609, Champlain fonda In ville de Qubec, puis il explora le pays.

Il visita la rivire dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud
un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position
d'Hochelaga (Montral), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing,
en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
aussi port son nom. Enfin, il fit venir les religieux Rcollets, qu'il
tablit en deux missions principales;  Qubec et au lac Huron, Entre
1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter
le zle des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en mme
temps, il faisait connatre les difficults de l'tablissement: le froid
excessif dcourageait les nouveaux arrivs; le monopole de certaines
compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands
sacrifices.

Aprs tant d'expditions et de tentatives, Champlain ne voyait 
Qubec, en 1630, que quelques familles bien tablies. mu de ses
reprsentations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et
veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la socit de lu
Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en
1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient russi qu' tablir
200 personnes dans tout le pays, en comprenant mme les prtres, les
religieux, les femmes et les enfants.[2]

[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page
XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montral_, 1640-1641.]

Pour avoir un tablissement, il fallait d'importants secours de la mre
patrie, et il fallait que ces secours fussent dsintresss. De plus,
les colons devaient tre guids par des vues de foi et de sacrifice;
ils devaient tre dcids  supporter le climat, les privations, et des
dangers extrmes, parce qu'il y avait  lutter contre des peuplades
nombreuses, implacables, et fournies d'armes  feu par les
tablissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la
Nouvelle-Orange.

Or quand, aprs la mort de Champlain, tout semblait en dtresse, le
Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement
des ressources inattendues, qui devaient assurer un succs jusque-l
vainement poursuivi. Des hommes de foi et de dvouement se dcidrent 
fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en mme temps des hros
s'offrirent pour les seconder, et assurer l'tablissement de la religion
en ces contres inhospitalires.

Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines
aprs, le 2 fvrier 1636, un pieux gentilhomme de la Flche, M. de La
Dauversire, tant en prire, reoit l'avis de fonder un tablissement
, une certaine distance de Qubec pour couvrir les voies qui
conduisaient au centre de a colonie franaise et, pour tre plus au
milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est
montr de la manire la plus distincte. Cet avis fut rpt plusieurs
fois. Chose tonnante, il n'tait pas le seul qui et reu cette
indication, et en effet le mme jour, 2 fvrier 1636, un jeune
ecclsiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors g de
vingt-six ans, et tabli  Vaugirard avec quelques prtres, est averti
qu'il doit se consacrer  fonder un tablissement, pour le bien de lu
religion,  un endroit du Canada qui lui est montr aussi de la manire
la plus distincte, et en mme temps il lui est enjoint d'tablir une
compagnie de prtres pour prendre soin des intrts spirituels de
l'entreprise.

Or, dans ces deux rvlations arrives le mme jour, il s'agissait de
la mme oeuvre, et l'endroit indiqu tait le mme. C'est ce
que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se
rencontrrent plusieurs annes aprs, vers 1640. Ils ne se connaissaient
pas, et furent secrtement avertis de la communaut de leur vocation et
de leur mission.[3]

[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jsuites_, tome 1er,
page 15,--La mre de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de
Casson, _Histoire de Montral_.]

Grce  l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les dveloppements
dsirables; de nobles seigneurs s'y associrent. Enfin, au moment o
la compagnie achetait l'le de Montral, un gentilhomme, jeune encore,
retir du service, dsirant se consacrer  une oeuvre de zle, se
prsentait: c'tait M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur
de Montral et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt
annes d'un dvouement intrpide et de l'administration la plus nage.

Il fut aid par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires,
nous nous proposons de faire connatre la famille des Le Moyne, et la
part qu'ils ont eue  l'tablissement de la Nouvelle-France.

C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants.



CHAPITRE II

LA FAMILLE LE MOYNE.

Cette famille, tablie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe
sicle, devait y conqurir une grande illustration. A la premire
gnration, elle avait fourni des commandants aux armes du roi, des
gouverneurs  la Nouvelle-France et  la Louisiane, des intendants aux
commandements maritimes de la France.

Elle tait originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier,
Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie.

C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne rsidence
se voit encore aux environs de cette ville, au chteau de Mesnires.

Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts.
madame de Guercheville, pouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous
Henri IV, avec leurs expditions, avaient fait connatre ces nouveaux
pays pour lesquels,  chaque printemps, partaient des flottilles
de btiments pour les pches de Terre-Neuve et pour la traite des
fourrures.

En 1664, dans un seul mois, on vit partir des ctes de Dieppe et des
pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada.

Il y avait en cette ville des quartiers consacrs au commerce des
produits de l'Amrique, et il existe encore une rue nomme de la
Pelleterie, ou rsidaient une quantit de marchands de fourrures, qui
trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe.

M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouv aux
registres de l'tat civil un tmoignage bien caractristique des
rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a
relevs  la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'anne 1630:
Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hbert,
Sncal, Gaudry, Duval, Gervais, Valle, Lecompte, Godard, L'cuyer,
Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans
une paroisse de Montral ou de Qubec.

Il ne faut pas s'tonner qu'au moment o les chefs des nouvelles
entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le
nomm Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux
de ses neveux: Jacques Le Moyne, g de dix-sept ans, et son frre
Charles, g de 14 ans. Leur pre, Pierre Le Moyne. tait mari avec
Judith, soeur de Duchesne. C'tait un ancien soldat qui tenait un htel
sur la paroisse Saint-Jacques, prs de la mer, et qui recevait comme
clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amrique.

Ces familles des ctes de la Manche taient toujours disposes , tenter
les aventures prilleuses, et la religion prsentait cette oeuvre comme
digne de coeurs chrtiens; il s'agissait de donner aux populations
sauvages le trsor de la foi en change des biens qu'ils trafiquaient.

M. Faillon a trouv aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait
beaucoup de Le Moyne en cette ville.

Il a compt jusqu' quatorze chefs de famille de ce nom au commencement
du XVIIe sicle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un
lieutenant gnral en l'amiraut de France. Nous n'osons affirmer, dit
M. Faillon, que Pierre ft parent de ces personnages, mais Charles Le
Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses prdcesseurs,
par ses qualits personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants.

Charles Le Moyne, n en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne,
sur la paroisse Saint-Rmi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada
avec son frre an, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze
ans.

Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et
se joignirent  eux.

Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jsuites dans le pays des
Hurons, et resta avec eux jusqu' l'ge de vingt ans.

Il devint un guide sr et un interprte consomm. Il connaissait tous
les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il
s'tait familiaris avec la tactique des sauvages,  l'gal des colons
les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
quand il voulait, sans pouvoir tre reconnu comme tranger; d'ailleurs
il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il
savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron,
sans lesquels on ne peut rien dans ce pays. Enfin, il tait devenu,
dans des expditions continuelles, d'une taille et d'une force
extraordinaires. C'est ce qui apparat dans le portrait dcouvert 
Paris par l'diteur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry.

En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut
tirer parti de leurs bonnes qualits, et il les attacha aux nouveaux
tablissements franais du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne 
Trois-Rivires et Charles Lu Moyne  Montral, tous deux comme
interprtes.

Montral, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, tait un poste
avantageux, et comme une sentinelle avance  60 lieues de Qubec, au
milieu des tablissements sauvages. C'est l qu'il devait faire clater
ses qualits hors ligne.

Cette position avait t signale ds le commencement par Jacques
Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait t
confirm par une inspiration divine envoye  ceux qui devaient tre les
fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversire,
ainsi que nous l'avons dit prcdemment.

La position tait favorable. Place sur une minence de deux milles de
longueur, entre le grand fleuve et une petite rivire, l'habitation
tait environne d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait  l'abri
de la surprise des ennemis, et on arrire une haute montagne, toute
couverte d'arbres sculaires, protgeait contre les vents du nord. [4]

[Note 4: Notice sur Montral. Paris, 1869.]

Cette habitation si bien dfendue avait en mme temps un aspect
attrayant. Elle tait environne des plus beaux arbres, plants si
rgulirement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait
donn le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
Cartier avait nomm le mont Royal, nom qui lui est rest.

Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on
voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de dbarquement, deux
belles les charges de forts, l'une s'levant en pyramide, comme
un bouquet de verdure,  cent pieds de hauteur, l'autre s'tendant
gracieusement sur une lieue de longueur: c'taient comme deux
sentinelles avances, pouvant servir un jour de citadelles.

Ce site, si fort comme poste militaire, tait aussi l'un des plus beaux
que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le
contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
en plerinage. Au point le plus lev, il y avait une croix imposante
plante par M. de Maisonneuve. De l,  cinq cents pieds au-dessus du
niveau du fleuve, l'tablissement parat dans toute sa magnificence.
Depuis le haut du mont descend un amphithtre d'une lieue de largeur
qui montre des arbres varis et prcieux; en bas, d'immenses prairies
fertiles taient des fleurs clatantes; plus loin se dploie la ceinture
splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur.
Au del, pour complter ce beau panorama, des montagnes disposes en
cercle jusqu' dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une
corbeille de verdure dont Montral est le centre.

Cette nature apparaissant comme le crateur l'avait forme, sans les
modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque
que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu
chang, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacs. La
ville est toujours appele, dans le coeur des fidles, Ville-Marie, en
souvenir de l'indication donne par la sainte Vierge elle-mme. Le mont
porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une
des les s'appelle Sainte-Hlne, comme l'a nomme M. de Champlain, en
l'honneur de son pouse, Hlne Boull; l'autre est nomme Saint-Paul,
en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.

Le fort de Montral, lev en 1642, tait tellement couvert par les
arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le
dcouvrirent qu' la seconde anne de sa construction. Bientt ils en
comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avanc entre
plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en chec et leur enlever
le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel tablissement fut-il
bientt le but de leurs attaques.

M. de Maisonneuve, renferm dans le fort avec cinquante hommes, comptait
avec lui des gens de guerre pleins d'exprience, parmi lesquels les
deux frres Le Moyne, qui furent les plus renomms dans la suite. M. de
Maisonneuve sut si bien se garder que, malgr les tentatives de milliers
d'ennemis qui vinrent reconnatre le terrain, les Franais ne perdirent
gure qu'une dizaine d'hommes de 1642  1650.

Les procds des sauvages taient pleins de perfidie. Ils cherchaient 
attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient
sur eux pour les faire prir dans d'affreux supplices.[5]

En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur
les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brls.[6]

Au 6 mai 1641, Boudard fut tu par les Iroquois; sa femme, Catherine
Mercier, prise prs de lui, fut martyrise pendant deux jours, puis
brle en refusant hroquement de renoncer  sa religion.

[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et
364.]

[Note 6: Registre des spultures de Montral, 1643-1644.]

Charles Le Moyne, arriv  Montral en 1646, se montra bientt un dvou
champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se
montrait toujours dispos  protger les colons. Il tait d'une bravoure
et d'une habilet merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il
rencontrait des sauvages qui taient venus tenter quelque coup, il
les menaait de son fusil s'ils essayaient de s'chapper, et il les
obligeait  aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois,
voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent
engags dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
son embarcation, et les forait  venir aborder comme prisonniers.

Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqus  la pointe
Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare  propos derrire
des troncs d'arbres, et, avant d'avoir t aperu, met vingt-cinq ou
trente sauvages hors de combat.

On cite aussi une rencontre, o, avec 15 habitants du fort arms de
fusils et de pistolets, il alla se prsenter en face de 300 sauvages qui
se prcipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes  la premire
dcharge, tout le reste s'enfuit pouvant.

Il se montrait le serviteur dvou de M. de Maisonneuve, comme le major
Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'tait venu  Montral que pour
offrir sa vie  Dieu.

M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait
de ses messages pour les Indiens.

M. de Maisonneuve le mit aussi  la tte d'une milice qu'il forma, en
1660, parmi les habitants pour la dfense de la mission, et qu'il plaa
sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna  la dfense de
Montral avec le sieur Picot de Belestre,  un moment o l'on attendait
l'arrive de milliers d'Iroquois soulevs de toutes parts dans les
environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces
Iroquois furent arrts par la dfense hroque, au Long-Sault, de
dix-sept Montralais, sous la conduite de l'intrpide Dollard.

C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua  protger la ville. Il
y avait dj quarante maisons spares, mais avec des meurtrires et des
crneaux; elles taient bties de manire  pouvoir se dfendre les unes
les autres. Alors, on complta les forts qui environnaient la ville
et qui devaient servir  assister les travailleurs dans les champs
environnants.

En mme temps qu'il assurait la dfense militaire du pays, M. de
Maisonneuve s'occupait d'en prparer l'existence  venir, et pour cela
il offrait les plus grands avantages  ceux qui voulaient s'y tablir et
fonder des familles. Il donna  Charles Le Moyne une terre  la pointe
Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un prs de la
rsidence du gouverneur et des prtres, pour leur servir de dfense;
l'autre au bord du fleuve, o se trouve le march Bonsecours, pour
surveiller l'entre de la ville, et la cte oppose, dont il devait
devenir le seigneur.

Vers 1665 arriva un vnement que nous tenons d'autant plus  signaler
qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait  toute la
colonie et en mme temps quelle tait l'estime qu'il avait su imposer
aux populations sauvages.

Comme il ne s'pargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait
prisonnier aux environs de Montral en 1665.

Sa jeune femme, ge de vingt-cinq ans, et qui avait dj quatre
enfants, tait dans la dsolation. Elle le recommanda aux prires de
tous, et elle-mme recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M.
Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espce de miracle qu'il
plut  Dieu d'oprer en faveur de son mari.

Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagn ses ennemis
en leur rappelant les bonts qu'il avait eues pour les prisonniers
iroquois, et en les menaant de la vengeance des troupes du roi qui
allaient bientt arriver.

Charles Le Moyne retourna  Montral. C'est alors qu'il fut sensiblement
prouv dans ses plus tendres affections, par suite du dpart de M.
de Maisonneuve pour la France. Il lui tait attach par les liens de
l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce
dpart lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la sparation d'avec
le pre le plus tendre et le plus aim.

M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attach  son
ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur avec une confiance
d'autant plus parfaite dans les rcompenses du ciel, nous dit M.
Faillon, qu'il n'avait rien reu pour ses services de la terre. [7]

[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.]



CHAPITRE III

DVELOPPEMENTS DE MONTRAL.

Fonde on 1642, la cit de Montral s'accrut lentement dans ses
commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide.

Ainsi, aprs vingt ans, elle ne comptait que 500 mes, mais dix ans
aprs, il y en avait plus de 1500.

Ce qui tait surtout  considrer dans ces commencements, c'tait le
zle pour l'amlioration des pauvres sauvages, et l'nergie des pieux
colons.

Le zle pour la conversion des infidles tait extraordinaire, et le
courage pour braver les preuves et les dangers, au-dessus de toute
expression.

On voyait bien, dit le Pre Leclercq, que ces gens-l avaient quitt
leur patrie par les mouvements d'un zle apostolique, et rien ne
pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la
perfidie des sauvages, ni leur dfaut de bonne foi, ni leurs cruauts
inhumaines, rien ne pouvait teindre le feu de la charit.

Tout tait rgl dans la nouvelle ville comme dans une communaut
militaire. A une heure fixe, aprs la prire et la sainte messe, qui
avaient lieu  4 heures du matin, la population se rendait au travail
dans les champs; chacun avait prs de soi son fusil cach dans un
sillon.

Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient
surprendre taient vous  des supplices atroces. On admirait leur
courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonait pas 
prier pour les bourreaux. Enfin, ds qu'une occasion favorable se
prsentait, on cherchait  gagner ces pauvres aveugls. A force
d'efforts et de patience, les mes finissaient par se laisser clairer,
les coeurs taient touchs, le mal vaincu par le bien.

Ces premiers temps ont t admirables. La ville offrait comme une image
de la primitive Eglise. Ces braves gens taient vous  la pit la
plus fervente et  la charit la plus dvoue. Il n'y avait jamais de
contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une me, et
tandis qu'ils taient si unis  Dieu, si bons entre eux, ils restaient
inbranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une
victime offerte  la mort pour la glorification de l'Evangile.

Dans les annales de la soeur Morin, crites vers ce temps, nous avons
les dtails les plus touchants sur la vie  Montral avant l'arrive des
troupes: la pit, la charit, des colons, les privations qu'ils avaient
 subir, enfin les cruauts extrmes qu'ils taient exposs  prouver,
tant entours d'ennemis froces, nombreux et implacables.

Bientt diffrentes circonstances favorisrent les saintes dispositions
et le zle des colons pour la conversion des infidles.

Plusieurs nations taient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois,
puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses
ennemis.

Leurs victimes venaient implorer la protection des Franais. Elles
furent accueillies et places dans des positions retranches. On compta
bientt plusieurs colonies chrtiennes:  la Montagne,  la Prairie, au
Sault-Saint-Louis, au lac Saint-Franois, au lac des Deux-Montagnes, et
enfin  la Petite-Nation, sur l'Ottawa,  vingt lieues de Montral.

Ces nouveaux chrtiens, disciplins par les Franais, devinrent
eux-mmes comme des aptres. On en fit des catchistes zls et habiles.
Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus.

Les Franais excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par
leur douceur, leur sollicitude et leurs libralits inpuisables. Ils
tablissaient ceux qui se donnaient  eux, leur apprenaient  cultiver,
leur livraient des terres, reprsentaient l'excellence de la vie rgle
et civilise  ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien
diffrents des gens de Boston, qui ne s'taient jamais occups des
nations qui les entouraient, que pour les dtruire et se mettre  leur
place.

Au milieu de leur noble mission, les Franais acquraient une habilet
merveilleuse pour occuper le pays. Forms par M. de Maisonneuve et
par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils taient devenus des
combattants consomms, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris
les bonnes qualits des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline
et de tactique des milices franaises.

On a dit que les Franais n'avaient pas le gnie de la colonisation
comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-mme, cela n'est point
exact. M. Parkman pense que les colons franais galaient les Anglais
sous bien des rapports.

Les Franais n'avaient pas les vues odieuses des colons de la
Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un
plan d'extermination contre ces pauvres gens.

Ce qui est affirm, mme par les crivains anglais, c'est que sous
le rapport des qualits morales et des qualits intellectuelles, les
colonies anglaises taient vraiment infrieures  la colonie franaise,
tandis que sous le rapport de l'activit, de l'intelligence et de la
bonne organisation, la colonie franaise galait toutes les colonies
anglaises runies.[8]

[Note 8: Le systme franais avait un grand avantage; il favorisait
l'lment guerrier: la population tait forme entirement de soldats
et de miliciens (Parkman). L'occupation principale tait un continuel
apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait
la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait
l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les
lacs, les cours d'eau taient ses lieux d'tude, et l il tait matre
consomm. Forestier habile, hardi canotier, toujours prt pour les
entreprises prilleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade
au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui tre compars
(Parkman).--En Canada, comme en Europe,  ce moment, la race franaise
a appris  se connatre. Elle s'est trouv des forces que les autres
sicles ne savaient pas. Voil ce qu'a produit l'amour de la discipline
et le zle de la religion.

Les Franais n'aspiraient pas  des conqutes, mais ils voulaient sauver
des mes, et pour arriver  ce but, ils avaient autant de persvrance
et d'nergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matriels
(Saint-Marc Girardin sur l'Amrique du Nord).]


Au milieu de terribles preuves, la colonie s'tablissait, avec une
runion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur;
son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut
grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de
Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et
M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration,
et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9]

[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les
environs de Montral des descendants de ces premiers colons, dont les
noms sont ports par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries,
Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Dsautels,
Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier,
Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais,
Rolland, Lenoir, etc.]

De nobles coeurs assistaient ces bras hroques: Mlle Mance, de
l'Htel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices;
madame Le Moyne, que l'on a appele la mre des Macchabes; madame Le
Ber, qui devait voir une sainte  miracles en l'une de ses enfants;
madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui
aspiraient dans le monde  la vie religieuse.

La ville tait sous la direction de prtres minents. M. Gabriel de
Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, tait venu
s'tablir  Montral; et aussi M. l'abb Franois Dollier de Casson,
ancien colonel et aide de camp du marchal de Turenne; M. d'Urf, ancien
cur de la cathdrale du Puy, alli du ministre Colbert et petit-neveu
du clbre M. d'Urf; M. de Fnelon, frre de l'illustre archevque de
Cambray; M. Souart, un des plus grands prdicateurs de Paris; M. de
Belmont, l'un des prtres les plus riches de France, charg des missions
sauvages; M. Barthlmy, qui explora le lac Ontario.

Ces messieurs taient en communication continuelle avec les associs de
l'oeuvre rsidant  Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de
Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
madame de Bullion, si gnreuse, qui contribuait avec les autres
associs pour des sommes si abondantes.

M. Olier, avec la compagnie des associs des oeuvres, avait donn plus
de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000
livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fnelon, M. d'Urf donnrent
leur fortune, qui tait considrable; M. de Belmont, 300,000 livres en
une seule fois. On a calcul, dans le temps, que les associs et prtres
du Sminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montral, de leurs propres
deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept
millions de la monnaie actuelle.

Ce qui donna bientt de la vie  la colonie, et qui assura sa
tranquillit, ce fut l'arrive des troupes, demandes depuis longtemps,
et de plus, la dtermination que prirent un grand nombre de soldats et
d'officiers de s'tablir dans des terres concdes suivant le systme
fodal, afin de mettre la ville  l'abri de toute incursion des
sauvages, comme nous le verrons plus tard.

Les officiers et les soldats se distingurent autant que les premiers
colons par leur esprit de foi et leur dvouement  l'oeuvre entreprise.



CHAPITRE IV

NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.

C'est au milieu de cette runion de chrtiens exemplaires, de
gentilshommes choisis, de militaires intrpides que s'levaient les
enfants des familles principales de Montral: Le Ber, Saint-Andr, de
La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de
Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de
Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.

La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par
leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'tait celle de
Charles Le Moyne, mari  la fille adoptive des Primot. Il y avait l.
douze enfants pleins de force et de bonnes qualits. Le troisime,
Pierre d'Iberville, se faisait remarquer ds sa jeunesse. Il annonait
un esprit vif et hardi, et il tait d'une force extraordinaire pour son
ge.

Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour
les distinguer, donna des noms emprunts aux localits des environs de
Dieppe, en souvenir de la patrie absente:

En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Hlne; en
1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph
de Srigny; en 1669, Franois de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Chteauguay; en 1678, Marie-Anne;
en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxime du nom; en 1681, Gabriel
d'Assigny; en 1684, Antoine de Chteauguay.

Ils se distingurent par leur mrite et leur dvouement; cinq moururent
au service du roi: Sainte-Hlne fut tu au sige de Qubec en 1690; de
Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville
1er fut tu par les sauvages en 1691; de Chteauguay 1er fut tu 
la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fivres dans
l'expdition du golfe du Mexique en 1700.

Charles de Longueuil fut gouverneur de Montral; de Bienville, deuxime
du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de
Chteauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut marie
au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut marie en 1699
au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivires.

Voici donc une famille qui est un prcieux tmoignage de l'tat des
choses sous l'ancien rgime; une famille modeste, mais leve avec les
soins qu'inspire la religion, et qui, grce  ce secours, fournit tant
de sujets remarquables. Le gouvernement tait juste apprciateur du
mrite, et il n'hsitait pas  mettre les petits-fils d'un humble
aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes.

Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de
Pierre d'Iberville, notre hros, et nous le transcrivons ici:

    Le 20 juillet 1661, ai baptis Pierre, fils de Charles Le Moyne et
    de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom
    de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap prs des
    Trots-Rivires; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le
    Ber, marchand.

    Sign: PROT, cur de Montral.

[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donn une notice intressante
sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivires et est
l'anctre de personnages remarquables: La Vrendrie, qui explora le
Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin
M. de Boucherville, premier ministre de la province de Qubec de 1874 
1878.]

Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la
soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens taient forms par les
messieurs du Sminaire, et principalement par M. Souart et M. Prot.

M. Souart avait organis une cole forme sur le modle des matrises de
France, et les enfants, malgr l'loignement, recevaient l'instruction
telle qu'on la donnait dans les meilleures coles de la mre patrie.

M. Souart tait un matre consomm. M. Prot nous a laiss, dans les
registres de la paroisse, des tmoignages prcis de sa capacit: on
remarque une criture d'une dlicatesse comparable  la gravure, une
rdaction irrprochable, une connaissance par faite de la langue.

Ceux d'entre les jeunes gens qui, aprs quelques annes d'tudes,
montraient des inclinations pour l'tat ecclsiastique, taient envoys
au collge des Jsuites de Qubec; les autres s'exeraient pour la
profession militaire et tudiaient les lettres et les mathmatiques.
Cette cole de M. Souart, tant aussi une matrise, devait concourir au
service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils taient
forms au chant religieux et aux crmonies ecclsiastiques, comme cela
se passe dans toute matrise.

On observait le rglement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour
l'instruction religieuse et la prparation  la premire communion. M.
de Queylus avait pratiqu cet enseignement  la cure de Saint-Sulpice,
ainsi que M. de Fnelon, et ils le continuaient  Montral, tandis que
le frre de M. de Fnelon, le futur archevque de Cambray, remplissait
les mmes fonctions  la cure de Paris,  laquelle il tait attach.

Le catchisme dont on se servait venait de Paris; il avait t compos
sous la direction de M. Olier, et il a t conserv jusqu' ce jour en
Canada, presque sous la mme forme, d'aprs la rdaction d'un prtre de
Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archevque de Sens.

Voici les noms des enfants qui firent la premire communion, vers 1674,
avec Pierre d'Iberville:

Robutel de Saint-Andr, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte,
Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet,
Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benot et Jean
Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.

Ces noms sont prcieux  conserver, ce sont les noms d'enfants ns sur
le sol canadien ds les premiers temps, et qui,  diffrents titres, ont
acquis des droits  la notorit nationale.

Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allrent  la baie d'Hudson en 1686.

D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un mmoire
remarquable, fit connatre les richesses de la Louisiane.

Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville  Terre-Neuve en 1686;
Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expditions et prit dans un
naufrage.

Duluth explora le lac Suprieur.

Ces enfants s'instruisaient de la religion en mme temps qu'ils
s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place
de guerre. Le dimanche, ils revtaient les habits de choeur et aimaient
 prendre part aux crmonies; et ensuite, aux jours de cong, ils
prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs,
avec des arcs et des flches, chasser le gibier, qui tait d'une
abondance extraordinaire.

Pierre d'Iberville qui, d'aprs les mmoires du temps, se distinguait
au milieu de tous par sa pit et son heureux caractre, tait
singulirement remarquable par un temprament infatigable et son
habilet dans les exercices corporels.

Les crits et les mmoires qu'ils a laisss et qui sont pleins d'intrt
et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profit des
enseignements de M. Souart.

Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son pre, sur la rue
Saint-Joseph. On peut voir encore, prs de la sacristie de Notre-Dame,
quelques corps de btiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
du Sminaire, il restait encore, il y a quelques annes, des arbres trs
anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.

Le futur hros tait grand pour son ge, d'une figure ovale et agrable,
teint clair, trs blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron
de Longueuil, que les sauvages avaient nomm l'alouette,  cause de son
teint et de ses cheveux blonds. Son maintien tait noble, mais tempr
par beaucoup de modestie et de douceur.

Il tait de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard,
mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manires taient
aises, agrables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant.

Il montrait, ds sa jeunesse, tous les signes de ce caractre obligeant
et gnreux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi
jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre,
plein de piti pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des
nations sauvages.

Pendant qu'il demeurait chez son pre, il put tre tmoin de diffrents
vnements notables: la construction de l'glise paroissiale, la
division et la dnomination des rues de la ville, et enfin, l'entre
dans Montral, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyes dans
la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux
environs pour dfendre les colons, Cet vnement dut lui faire une
grande impression.



CHAPITRE V

LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.

L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait
l'attention des colons vers l'tat militaire: c'tait l'tat le plus en
vue. Or cette disposition fut singulirement active parmi la jeunesse
de Montral lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le rgiment de
Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'lite de ces familles
militaires qui vouaient leurs enfants  la guerre.

Aprs toutes les rclamations des colons contre les attaques
continuelles des sauvages, le gouvernement rsolut enfin, vers 1666, de
transporter en Amrique des forces considrables pour assurer le salut
de la colonie.

Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres  l'intendant Talon,
s'tant dclars les ennemis perptuels et irrconciliables de la
colonie et ayant empch par leurs massacres et leurs cruauts que le
pays ne pt se peupler et s'tablir, et tenant tout en crainte et en
chec, le roi  rsolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour
les exterminer entirement, n'y ayant nulle sret en leur parole.

Et en effet, le ministre envoyait le gnral de Tracy avec plusieurs
compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille
hommes du rgiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs
annes; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du gnral
Montecuculli qui, en 1664,  Saint-Gothard, aid par 6,000 Franais,
accabla l'arme ottomane.[11]

[Note 11: Ds l'anne 1650, ce mme rgiment de Carignan, sous
les ordres de M. de Turenne, s'tait distingu par sa bravoure et sa
fidlit  l'autorit royale dans les combats contre la Fronde: 
tampes,  Auxerre et enfin  la porte Saint-Antoine.]

L'arrive des troupes  Qubec fit un effet merveilleux: la confiance
fut ranime et les coeurs remplis d'esprance dans la sollicitude du
gouvernement.

L'entre des rgiments tait de l'aspect le plus imposant au milieu des
colons spars depuis si longtemps des splendeurs de la mre patrie. Une
bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait
ordinairement la marche de Turenne, compose par Lulli pour M. de
Turenne. Aprs la fanfare venaient les militaires appartenant  deux
rgiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habills
richement et comme il convenait  des jeunes gentilshommes des
meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparatre les commandants
suprieurs: M. de Courcelles, M. de Salires, et en fin M. de Tracy
avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours
attachs  sa personne. (La mre Juchereau, page 271 de _L'Histoire de
l'Htel-Dieu de Qubec_.)



CHAPITRE VI

EXPDITIONS DES TROUPES

Quelques compagnies furent envoyes  Montral. Ces troupes taient
destines  protger la ville; elles finirent par s'y tablir et aussi
dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle,
avec les jeunes officiers dont nous aurons  parler. M. de Salires
rsolut d'aller attaquer aussitt les Iroquois. Malheureusement, il se
laissa tromper par cette apparence bnigne du froid qui surprend les
Europens  leur arrive en Canada. Comme ce froid sec est moins
sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes,
aguerries par plusieurs annes de la vie militaire, pourraient le braver
impunment, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller
attaquer les tablissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
il fallut bientt revenir sur ses pas.

Nos Franais ne se dcouragrent pas, et quelques mois aprs, M. du
Tracy reprit l'expdition. Il partit au mois de septembre; mais cette
fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays.
Cent vingt hommes parfaitement exercs vinrent de Montral; ils taient
commandes par des officiers expriments, comme Charles Le Moyne et M.
d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les
plus grands services, et attira l'attention des officiers suprieurs par
sa connaissance de la tactique des sauvages.

Le lac Champlain fut travers le 15 octobre, et, quelques jours aprs,
on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils taient
abandonns. Les sauvages avaient concentr leurs armes et leurs
provisions dans le dernier village, environn de plusieurs palissades et
o ils prtendaient se mesurer avec les Franais.

Les troupes avanaient rsolument; elles taient prcdes des clairons
et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencrent  jouer
leurs fanfares, une panique effroyable se rpandit parmi les sauvages et
ils se drobrent, s'criant qu'il leur semblait entendre les hurlements
des dmons de l'enfer. L'effet fut irrsistible.

Les troupes escaladrent l'enceinte et trouvrent le village abandonn,
mais rempli de provisions et d'armes.

Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Aprs quelques
jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre  la poursuite
des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne
fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin
de placer les miliciens de Montral  l'arrire-garde.

Il avait appris  apprcier ces braves miliciens; il mentionnait souvent
ses capots bleus. Il les trouvait habiles pour aller en avant et
clairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire
srement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les
traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mrites revenaient
pour une bonne part  celui qui les commandait et leur enseignait depuis
longtemps l'art de la guerre: l'intrpide et habile commandant, Charles
Le Moyne.

Aussi, l'on ne doit pas s'tonner qu'il ft compris dans la promotion
aux titres de noblesse qui eut lieu l'anne suivante, en 1668, et o
l'on runit tous ceux qui avaient rendu les services les plus minents
 la dfense et au dfrichement pays, comme M. Boucher, M. Hbert, M.
Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont
ainsi conus:

    Dsirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil,
    pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par
    les prsentes, signes de notre main anobli, anoblissons et dcorons
    du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et
    ses enfants ns et  natre.

En revenant des expditions du lac Champlain, le gouverneur assigna  la
garde de Montral et des environs plusieurs compagnies du rgiment de
Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux
soldats qui voulurent s'tablir sur les fiefs de leurs commandants.
Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de
Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchres, de La
Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propritaires de
fiefs, et concdrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.

Quant aux soldats, ils sont dsigns sur les registres par leurs noms
de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse,
Latreille, Lefifre, Laflche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur,
Laviolette, Latulipe, Lagirofle, Lapense, Laprairie, Laverdure,
Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaon,
Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur.

Ces noms sont ports actuellement par un grand nombre du familles, en
qui on remarque encore toutes les qualits des races militaires.



CHAPITRE VII

MONTRAL ET SES SOUVENIRS.

Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout
 fait intressants: c'est que la ville ett le pays ont conserv le
souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent
depuis deux sicles, malgr les changements invitables des annes, et
malgr l'influence de la conqute.

En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions
de la ville, avisa  tablir des rues suivant la direction la plus
convenable.

Dans le sens de la largeur de la ville, il traa trois rues parallles
au fleuve. Celle du milieu reut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de
la protectrice de la ville; prs de la rivire, la rue Saint-Paul, en
l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre cot,
la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de
la ville. Ces trois rues parallles au fleuve taient coupes par six
autres  angle droit. La premire,  l'ouest, appele Saint-Pierre,
patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-Franois, en l'honneur de
M. Franois Dollier de Casson, cur de Montral; la troisime,
Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Htel-Dieu, plac sous ce
patronage; la quatrime, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse,
qui avait t tu par les Iroquois a cet endroit; la cinquime,
Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixime, Saint-Charles,
patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont t conservs, et ces rues sont
les plus peuples et les plus riches de Montral.

Venons maintenant aux fiefs concds aux environs de Montral.

M. de Clarion et M. de Morel furent placs au nord-est. En face de la
ville, M. Le Moyne reut l'le Sainte-Hlne et la rive de Longueuil; M.
Le Ber, l'le Saint-Paul; M. Dupuy, l'le au Hron; M. de La Salle,
la cte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher 
Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchres, M. de Boisbriant,
M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de
Contrecoeur. Sur une zone plus loigne se trouvaient M. de Berthier,
M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly.

Ces officiers taient tablis avec des titres seigneuriaux et avec leurs
soldats. Toutes ces agglomrations ont form des paroisses qui existent
encore, et qui ont conserv les noms des concessionnaires.

Telle a t l'origine des cantons environnant Montral: Longueuil,
Boucherville, Varennes, Verchres, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny,
Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'le Dupas, Berthier, etc., etc.

Ces dispositions ont subsist, et on ne peut faire un pas dans le pays
sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y
a peut-tre pas de contre o l'on ait conserv aussi religieusement les
touchants souvenirs des commencements.

La ville avec ses environs est un mmorial vivant de tout ce qui s'est
pass aux premiers temps.

Nous avons dit tout ce qui se rapporte  Montral et a ses environs;
maintenant, nous allons voir apparatre de graves vnements.



    [Illustration: Carte de Montral]

    ILE DE MONTREAL.

    A 60 lieues de Qubec, aprs avoir travers le lac Saint-Pierre,
    on trouve plusieurs agglomrations d'les, parmi lesquelles
    le groupe de Montral, o l'on compte prs de vingt les; les
    principales sont l'le de Montral, avec l'le de Jsus au nord, et
    l'le Perrot au sud.

    L'le de Montral a une dizaine de lieues de longueur et trois ou
    quatre lieues dans sa plus grande largeur.

    C'est dans cette le que se trouve la ville de Montral, fonde en
    1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est
    arrive maintenant  prs de 250,000. Elle tait jadis le sige de
    la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve
    Saint-Laurent, qui longe l'le de Montral au sud, a, en certains
    endroits, jusqu' deux lieues de largeur.




CHAPITRE VIII

EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.

Les Iroquois du lac Champlain tant soumis, le gouvernement songea 
s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait
aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui taient
favorables  la France.

A partir de ce moment, des voyageurs franais remontrent le
Saint-Laurent et allrent commercer sur les bords des grands lacs,
comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au
Sault-Sainte-Marie, runit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles
se mettraient sous la protection du roi de France.

En mme temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient
plusieurs tablissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expditions,
Charles Le Moyne tait toujours employ comme intermdiaire avec les
peuples sauvages, qui avaient la plus haute considration pour lui. De
1670  1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de
Frontenac, et enfin M. de Labarre.

En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, dcida d'aller
les rencontrer au lac Ontario, que les Franais nommaient alors le lac
de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il tait accompagn de M. de
Varennes, gouverneur des Trois-Rivires; de M. Prot, nouveau gouverneur
de Montral; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le cur de Montral, M.
Dollier de Casson, ft partie de l'expdition; il le choisit  cause de
sa connaissance du pays.

M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui
a t publie de ce voyage.

M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient
l'expdition, d'o quelques-uns ont conclu que ce pouvaient tre les
enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui taient
de mme ge et toujours ensemble.

On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.

Il y avait  bord des tambours et des clairons pour donner les signaux.
Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet
merveilleux sur les sauvages.

M. Dollier a donne, en commenant, une description du fleuve
Saint-Laurent, qui montre que ds lors on avait une connaissance assez
exacte du pays: nous en citerons quelques points:

    Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde,
    puisque  son embouchure, situe vers le 50e degr de latitude,
    aprs une course de 700 lieues, il a prs de 30 lieues de largeur.
    Il se rtrcit par l'espace de 150 lieues jusqu' Qubec, o il
    a prs d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement
    jusqu' Montral,  60 lieues plus haut, mais mme par l'espace
    de 500 lieues, s'tendant tantt en des lacs d'une pouvantable
    largeur, tantt se rtrcissant dans le lit d'une rivire, mais au
    moins de la dimension que nous avons dite.

Le premier lac,  33 lieues au-dessus de Qubec, est le lac
Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7
lieues sur 2; le troisime, le lac St-Franois, de 10 lieues sur 2.
Ensuite arrivent ces lacs d'une pouvantable Largeur, grands comme
certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac ri, le lac Huron, et
enfin le plus grand de tous, le lac Suprieur, qui  190 lieues sur 50,
et reoit douze grandes rivires, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout
pour trouver la source du grand fleuve.

Or, dans tout ce parcours, il y a des particularits dignes de
remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du
Mississipi et le fate des terres opposes  la baie d'Hudson sont
inclines vers le sud et portes  un mme centre situ  1,600 pieds
au-dessus du niveau de la mer, et ayant prs de 300 lieues de diamtre.
Il y a prs de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au
fond de cette coupe immense se trouve le lac Suprieur.

Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont normes, comme le
Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en
plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis
ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une tendue de 10
lieues et vont se jeter dans le lac Suprieur, qui mesure, comme nous
l'avons dit, 190 lieues de longueur.

Mais ce n'est l que le commencement des merveilles.

Ces contres, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les
frimas; les cours d'eau glent  prs de dix pieds de profondeur; les
neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de
glace.

Toute cette tendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des
ouragans en bouleversent la superficie jusqu' l'approche du printemps.

Alors, la temprature s'adoucit, ces amas se dsagrgent, les eaux
s'coulent; mais tout est rgl par la nature avec une conomie
admirable.

Les terrains, depuis le point de dpart jusqu'aux rives de l'Ocan, sont
disposs en diffrents tages, et ils prsentent l'aspect d'une immense
pyramide, dont chaque degr renferme des bassins grands comme des mers.

Ces bassins superposs se dversent les uns dans les autres par des
chutes, des cataractes et des rapides qui, moins levs, sont cependant
presque infranchissables.

Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une
admirable transparence et une puret d'eau de roche continue jusqu' la
mer.

Voici l'numration de ces merveilleux mouvements: Les premiers
affluents descendent de prs de mille pieds, et arrivent au lac
Suprieur. Celui-ci, situ  625 pieds au-dessus de la mer, avec
sa masse immense, franchit un second degr, et descend par le saut
Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
s'en va s'panouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la
baie Gorgienne. Ces bassins sont d'une immense tendue, de 100 lieues
sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents.
Il descend ensuite par la rivire de Dtroit, qui a 2,000 pieds de
largeur. Ensuite se prsente le lac ri, de 90 lieues sur 45, et 
son extrmit sud, il se prcipite comme tout entier  140 pieds de
profondeur sur 3,000 pieds de largeur  Niagara, dans le lac Ontario,
qui est encore  225 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Ces 225 pieds sont reprsents jusqu' Montral par plusieurs rapides
ainsi nomms: les Galops, le Long-Sault, les Cdres, et enfin le saut
St-Louis, qui a prs de vingt pieds de hauteur, o se trouvent les
derniers degrs de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
venons de parcourir. Le fleuve reoit alors d'immenses affluents:
l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de
3,000 pieds de largeur, aprs lequel le grand fleuve atteint 10 lieues,
puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant  la mer.

Le bateau du gouverneur tait d'une grande dimension. Les sauvages
furent au dernier degr d'tonnement en voyant les Franais manoeuvrer
un si grand btiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et
le porter au del des rapides avec une remarquable facilit.

M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir prs
des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des
Franais; aussi les sauvages n'osrent pas attaquer le gouverneur 
l'aller ni au retour.

En 1673, deux ans aprs, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac,
le nouveau gouverneur, voulut faire le mme voyage, et il emmena avec
lui M. Le Moyne, qui devait lui tre du plus grand secours. M. Le Moyne
pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
viter tout mal entendu; nous le verrons ci-aprs.

M. de Frontenac arriva  Montral vers le 20 juin 1673, il fut reu en
grande pompe par le clerg et par la garnison, avec le gouverneur Prot,
qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin,  la messe  l'glise
paroissiale: c'tait le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et
du ministre Colbert. Le gouverneur fut compliment dans le sermon donn
par M. de Fnelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100
canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornes de couleurs
clatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la mme
raison que son escorte tait si nombreuse. Il avait avec lui trois
prtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urf et M. de Fnelon, pour traiter
avec les sauvages, dont ils taient les missionnaires.

M. Le Moyne reut les sauvages et les prsenta , M. de Frontenac. Il
traduisit les allocutions et les rponses, et enfin, il tait charg
d'amener chaque jour,  la table du gouverneur, deux ou trois des
principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
lui ses fils, au moins les trois ans: Charles, qui avait dix-neuf ans,
Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, g de prs de quinze ans.

M. de Frontenac ayant reu les Indiens, ceux-ci lui adressrent, un
discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthi. Ensuite,
M. de Frontenac fit une rponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les
jours suivants furent employs  la construction d'un fort o M. de
Frontenac installa une garnison.

Ensuite le gouverneur revint  Ville-Marie avec ses troupes, et il
continua  s'occuper de l'amlioration de son fort, qu'il confia l'anne
suivante  M. de La Salle,  qui il accorda une garnison de 40 soldats,
destins  protger les marchands et les traitants qui se fixrent
autour du Fort.



CHAPITRE IX

MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA
MARINE.

En revenant de cette expdition, M. Le Moyne prit une dcision qui
devait avoir les consquences les plus avantageuses pour ses enfants.

Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine
militaire sur le plus grand pied. Dans sa supriorit de vues, il avait
compris qu'avec les nouvelles colonies possdes par les autres nations,
la marine tait appele  occuper une place considrable dans le monde.
Il voyait que le sige de la puissance tait dplac dans l'ordre
politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes.

Cinq ports furent agrandis et fortifis: Brest, Toulon, Rochefort, le
Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand
modle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de
ligne furent prpars, avec 60,000 matelots, et les commandements furent
donns  des hommes d'un grand gnie: d'Estres, Tourville, Duquesne,
Jean Bart et Forbin. Bientt le pavillon franais, jusque-l  peine
connu sur les mers, donna la loi aux autres nations.

Colbert voulut assurer ces succs. Le roi avait demand  Colbert
l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut
le lui donner.

Tels furent, dans les annes suivantes, les progrs de la marine que,
tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne
et quarante frgates avec 60,000 matelots, moins de dix ans aprs, en
1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit btiments de guerre
et 160,000 hommes de mer.

Mais pour en arriver l, le ministre avait tabli des classes de
recrutement pour les marins et des coles spciales pour former les
officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort,  Brest, 
Dieppe,  Toulon, on avait fond des coles o les jeunes gens faisaient
leur apprentissage d'officiers.

On y enseignait les mathmatiques, l'hydrographie, le service du canon.
On assujettissait les pilotes et les artilleurs  apprendre leur mtier
autrement que par routine, et les lves de la marine profitaient de cet
enseignement.

On voit tout cela rgl et dispos avec la plus grande habilet par
le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous,
Matharel, du Terron, du Seul, dans les annes 1661, 1670 et 1671, et
enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
a t conserve, et elle se trouve au deuxime livre du Code du commerce
actuellement en vigueur.

Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait
appel aux principales familles des ctes maritimes, pour leur faire
destiner quelques-uns de leurs enfants  la marine; il s'tait aussi
adress aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant
d'avantages de l'accroissement des forces navales.

M. Le Moyne rpondit  ces invitations en envoyant trois de ses
enfants dans les coles de France: de Sainte-Hlne, d'Iberville et de
Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny
envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.

D'Iberville, avec ses frres, passa quatre on cinq ans dans
l'apprentissage de la vie de marin. Il commena par tudier aux coles,
et ensuite il continua ses travaux avec ses frres sur les vaisseaux du
roi en campagne.

C'tait le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec
l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs
victoires signales. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les
jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
devait par leur manquer, puisque les lves de marine n'taient pas plus
inactifs que le reste de la flotte.

En 1676, le duc de Vivonne, assist de Duquesne, lieutenant gnral
de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les
Hollandais runis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme
de guerre, l'amiral Ruyter.

Un premier combat, livr prs de l'le de Stromboli, fut indcis; mais
un second, livr prs de Syracuse, fut une complte victoire pour les
Franais; Ruyter y fut tu. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant
leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes
ennemies et les crasrent. La France eut ds lors l'empire de la
Mditerrane.

Les Hollandais avaient, cette mme anne, pris Cayenne et ravag nos
tablissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estres, avec huit
btiments, reprit Cayenne et dtruisit, dans le port de Tobago, une
escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estres enleva cette le,
puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au
Sngal. Le pavillon franais rgna alors sur l'Atlantique comme sur la
Mditerrane.

D'autres succs suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684;
Tripoli et Tunis prouvrent le mme sort, et pendant quelque temps, la
Mditerrane fut purge des corsaires.

Dans l'intervalle, Duquesne avait bombard Gnes, en 1684. En 1689, le
convoi destin pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant
Chteau-Renaud battit l'escadre anglaise  Bantry.

Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les ctes de
Sussex, et dtruisit 18 vaisseaux prs de Beachy Hood (10 juillet 1690).
Alors la France eut l'empire de l'Ocan, jusqu'au dsastre de la Hogue,
o Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais
et hollandais. Mais l'anne suivante, cette dfaite fut rpare, car en
1693,  la bataille de Lagos, Tourville anantit les flottes anglaise et
hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises.

Pendant ce temps-l, Jean Bart avait fait connatre son habilet et son
audace. En 1691, aprs de brillants exploits, il avait t nomm chef
d'escadre dans la marine royale. tant sorti de Dunkerque, malgr le
blocus des Anglais, il brla 80 vaisseaux ennemis, dbarqua  New-Castle
et revint avec un immense butin. En 1694, malgr tous les efforts
des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et dfit la flotte
hollandaise, suprieure en nombre. C'est alors qu'ayant abord le
vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre.

Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science comptente, il
parat qu'ils furent envoys  Montral, o le gouverneur mditait des
entreprises considrables, comme nous le verrons bientt.

Vers 1684, les Le Moyne retrouvrent leur pre avanant toujours en
mrite et en considration; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi
leur sainte et admirable mre, riche en pit, on tendresse et en
vertus: elle tait entoure de douze enfants, dont quatre taient dj
des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans.

Montral avait pris, pendant ce temps, un grand dveloppement; la
population tait arrive  1,500 mes; la ville tait protge par une
milice dvoue et intrpide, et elle tait environne de remparts en
palissades avec des bastions.

Le gouverneur tait toujours M. Prot, neveu de M. Talon par sa femme,
et beau-frre, par sa soeur, de M. le prsident de Bretonvilliers, frre
du suprieur de Saint-Sulpice. Le major tait M. Bisard, qui avait
pous la fille de M. Lambert Closse. Le cur tait M. Dollier de
Casson, rsidant  Montral avec M. Souart, l'ancien instituteur des
jeunes Le Moyne.

M. d'Urf et M. de Fnelon s'occupaient surtout des missions. M. de
Belmont tait  la tte de la mission de la Montagne.

Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le
Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne,
cette jeune fille d'une pit si minente, et qui menait la vie de
recluse dans la maison de ses parents.

M. Charles Le Moyne avait quitt sa maison de la rue Saint-Joseph pour
aller s'tablir sur le quai, prs de la rue Saint-Charles. De l, il
pouvait se rendre plus facilement  son fief de Longueuil, o il faisait
lever un chteau considrable. M. Le Ber avait aussi quitt la rue
Saint-Joseph, et il tait venu s'tablir sur la rue Saint-Paul, prs de
la rue Saint-Dizier, o il tait plus commodment pour les intrts de
son commerce.

Les principaux citoyens que l'on cite  ce moment dans le recensement
taient les amis ou les allis de la famille Le Moyne, et ils ont tous
eu des descendants nombreux dans le pays. C'taient MM. Prud'homme,
Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac,
Robert Cavelier, Antoine Primot, Franois Lenoir, Pierre Robutel, de
Hautmesnil.

Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur
avait fait pressentir, accompagnrent encore leur pre, qui prit part 
deux expditions, en 1684 et 1685.

D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant tablir une ferme
confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages,
rsolut d'aller trouver ceux-ci pour les dterminer  faire une paix
durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour
lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de
rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il dtermina d'envoyer, en
forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les
assurer de la dcision du roi  l'gard de la paix.

Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui
le distinguaient entre tous et l'avaient honor d'un nom sauvage; ils
l'appelaient Akouassen, c'est--dire la perdrix,  cause de son agilit
extraordinaire et peut-tre aussi  cause de son teint normand et
vermeil. M. de Frontenac se disposait  partir pour rejoindre les
envoys, lorsqu'il fut remplac dans son gouvernement par M. de La
Barre, qui mit  excution le projet de son prdcesseur.

M. de La Barre partit de Montral le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il
se rendit au lac Ontario, puis  l'embouchure d'une rivire o se trouve
maintenant la ville d'Oswgo. Il envoya de l M. Le Moyne chez les
Onnontagus, qui paraissaient bien disposs. M. Le Moyne revint avec
plusieurs chefs indiens qui entrrent en pourparlers avec le gouverneur.
C'tait M. Le Moyne qui interprtait les allocutions de M. de La Barre
et les rponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas
d'issue, parce que les Onnontagus ne voulaient pas s'engager  part
des autres nations, et craignaient de se mettre en butte  leur
ressentiment; car ces nations taient irrites de n'avoir pas t
appeles  ces confrences, M. Le Moyne avait prvenu M. de La Barre,
qui ne voulut pas l'couter. Il ne consentit  aucun arrangement, ce
qui mit fin  ces entrevues, et il revint mcontent des prtentions des
sauvages.

De nouveaux vnements tournrent les esprits vers d'autres intrts,
ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant.




DEUXIEME PARTIE



CHAPITRE Ier

EXPDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.

Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se prsentrent
enfin vers l'anne 1686.

Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une dcision
pour les pays du Nord occups d'abord par les Franais et enlevs depuis
par les Anglais.

Colbert avait crit  M, Denonville, le nouveau gouverneur gnral, de
s'en occuper activement. Ces pays commenaient au 51 de latitude,
et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contres
environnantes. Ils taient trs importants par leur position au milieu
de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que
l'on savait plus belles  mesure que l'on approchait du ple nord.

Il y avait des annes o l'on avait pu recueillir jusqu' 800,000
pices. C'tait un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait
percevoir, et, de nos jours, malgr la diminution du gibier, on a
recueilli  la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus,
et en martres, jusqu' vingt millions de francs par anne.

Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme
une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit
que les Franais et les Portugais avaient explor ces ctes  partir de
l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de
l'amiraut anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour
l'exploitation des fourrures.

Des marins anglais y furent envoys, et ils construisirent plusieurs
forts pour la traite avec les sauvages, Aussitt les marchands de Qubec
tablirent une socit sous le nom de Compagnie du Nord, et ils
rclamrent l'appui du gouvernement. Ils allguaient ce principe,
qu'avant l'institution du prince Rupert, les Franais possdaient
plusieurs tablissements qui avaient t livrs aux Anglais par deux
rengats, Radisson et de Groseillers.

Le gouverneur, M. Denonville, press par Colbert. voulut remdier  cet
tat de choses. Il fit runir  Montral une troupe de cent hommes,  la
tte desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
de Troyes, qui tait renomm pour son habilet. Il avait avec lui 30
soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M.
Lenoir Roland tait  la tte des Canadiens.

Charles Le Moyne, alors g de 60 ans, aurait voulu tre de cette
expdition, mais ses infirmits ne le lui permettaient pas. Il proposa
trois de ses fils, Saint-Hlne, d'Iberville et Maricourt comme
volontaires, pouvant servir de guides et d'interprtes. Le chevalier de
Troyes demanda qu'on lui donnt le Pre Silvy pour chapelain, afin de
subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les
sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'tait un
homme minent, et qui fut du plus grand secours.

Il y avait plusieurs chemins pour se rendre  la baie d'Hudson; le
premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de l. on
arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'o l'on suivait un
affluent de la rivire Rupert qui dbouchait dans la mer du Nord.

Le second partait de Trois-Rivires, remontait le Saint-Maurice, puis
trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson.
On fut oblig de renoncer  ces deux chemins. On ne voulait pas donner
l'veil aux Anglais, qui taient aux environs, et l'on craignait aussi
de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On
choisit alors le chemin de l'Ottawa,  l'ouest de Montral, qui tait
loign de tout voisinage dangereux et  l'abri de toute surprise.

Le dpart fut fix au 20 mars 1686. Le dgel tait  peine commenc,
mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps
fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les
pelleteries.

L'expdition entendit la sainte messe dans l'glise Notre-Dame, qui
servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes
volontaires, et l'on peut concevoir quels taient les sentiments des
mres, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, ge alors de
46 ans, et qui voyait partir en mme temps trois de ses enfants.

Les soldats taient quips de tout ce qui tait ncessaire: ils avaient
une vingtaine de traneaux; ils emportaient des vivres et des munitions
pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour
tablir les campements, des marins pour conduire les embarcations,
des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il tait
ncessaire; enfin des sauvages prouvs et dvous les accompagnaient:
c'taient des gens appartenant  la mission de la Montagne et  celle de
Lachine.

Ils remontrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut
Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours
de l'Ottawa. Les rives taient couvertes alors de bois sans limites.

Quelques jours aprs, ils arrivrent devant le fort de la Petite-Nation,
o il y avait une runion de chrtiens indiens sous la direction des
prtres de la maison de l'vque de Qubec. Ils salurent le fort d'une
salve de coups de fusils, auxquels le fort rpondit par un coup de canon
en dployant au haut du rempart le drapeau de la France.

Ils longrent les chutes de la Chaudire, puis le lac des Chats, et ils
arrivrent on vue de l'le du Calumet et de l'le des Allumettes.

Ils taient alors au milieu de ces les si nombreuses qu'on les appelle
les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve  Gananoque sur le
Saint-Laurent,  l'entre du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on
rencontre en si grand nombre  l'extrmit ouest de l'le de Montral.

Arrivs  l'embouchure de la rivire Mattawa au 1er jour de mai, ils ne
continurent pas dans la direction du lac Nipissing,  travers de lac
Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard
M. de Talon en 1616. Ils remontrent droit dans le nord par la rivire
Mattawa jusqu'au lac Tmiscaming.

C'est l, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des
canots et qu'ils les employrent sur le lac.

Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordes
des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient
diffrentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du
Nord, taient ennemies des Iroquois et des Anglais, et taient en bons
rapports avec les Franais, qu'elles avaient appris  aimer par les
missions infatigables des Pres Jsuites.

Des rceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le
calumet de paix; elles excutaient leurs danses en suivant les bateaux;
puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout
pur cette particularit, disent les mmoires, que c'tait  qui
crierait le plus fort.

On dbarquait le soir; on tirait les chaloupes  terre.

Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on
prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le
demandaient.

Les frres Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se
procurer de nouvelles provisions par la, pche ou la chasse.

Quand on fut arriv  l'extrmit du lac Tmiscaming, on porta les
canots pour trouver les affluents de la rivire Abbitibbi, qui se dirige
vers la mer du Nord.

Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficults:
souvent l'on trouvait les cours d'eau gels sur une grande tendue;
d'autres fois, il fallait lutter contre les glaons qui obstruaient le
cours du fleuve.

A mesure que l'on avanait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les
rivires taient encore geles sur un long parcours; aussi, malgr la
force et l'habilet des hommes, on mit  traverser cette tendue de 900
milles de longueur, un temps bien plus considrable que l'on n'avait pu
prvoir; le trajet dura plus de deux mois.

En ce temps, le pays avait un aspect de svrit et de grandeur qui
imposait. Cette perspective austre et sauvage a disparu par suite des
dfrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment
les missionnaires:

    Nous avons  passer des forts capables d'effrayer les voyageurs les
    plus assurs, soit par leur vaste tendue, soit par l'pret dos
    chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur
    des prcipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu' travers des
    abmes o l'on dispute sa vie sur une frle corce, entre des
    tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.

A mesure que l'expdition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux
extrmits de l'horizon, ces forts immenses qui n'taient pas encore
exploites et qui prsentaient la varit des plus beaux arbres, 
l'tat plusieurs fois sculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
remontant  de grandes distances, on le voyait alors  proximit, du
Montral et du lac Chaudire. On trouvait des valles, des montagnes
couvertes de la vgtation la plus abondante et la plus extraordinaire,
jusqu' porte de vue, et avec une continuit si suivie dans toutes les
directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que le Canada
n'tait qu'une foret. En mme temps, la densit de cette masse de
verdure tait si grande avec son enchevtrement de branches, de plantes
grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tte, pendant des lieues
et des journes entires de marche, qu'un dme continu d'arbres sans la
moindre chappe de ciel.

Depuis ce temps, l'exploitation a commenc  s'tendre, et elle a
continu depuis deux sicles avec une activit toujours croissante, en
sorte que, actuellement, elle produit chaque anne cent millions de
francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgr cela, 
20 lieues de Montral et d'Ottawa et  10 lieues de Mattawa, on trouve
encore des traces de la fort primitive, avec ses troncs sculaires et
ses proportions gigantesques.

Pendant la marche, l'expdition pouvait contempler des varits
singulires. Sur certaines montagnes, au ct sud, on voyait la neige
disparue et les premires pousses de la vgtation naissante; et pendant
ce temps-l, au ct nord, les arbres taient revtus encore d'une
imprissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
resplendissant aux feux du jour.

Ce n'tait pas sans peine que l'on affrontait ces immensits: tantt il
fallait traverser des berceaux de branches penches sur la rivire de
manire  intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait
aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres briss
et couchs que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant
presque, pendant des distances considrables.

C'est l qu'on voyait dans toute leur ralit ces aspects tranges
dcrits par Parkman:

    Ici, des arbres renverss par la tempte servaient de digue aux
    flots cumants avec leurs dbris monstrueux: en mme temps, on
    pouvait contempler les profondeurs des forts sculaires, obscures
    et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces
    arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
    rpandant une humidit continuelle  travers leurs corces paisses
    et rugueuses.

    Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au
    contraire, sont tout dcrpits et dforms par l'Age, semblables 
    des fantmes aux contorsions tranges. Ils sont tout replis sur
    eux-mmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres,
    entrelacs et runis ensemble, paraissent comme des serpents
    ptrifis au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les
    mousses apparaissent aussi aux regards, tendant sur les sols
    pierreux un tapis verdoyant; l revtant les rochers de draperies
    ondoyantes: plus loin transformant les dbris en remparts de
    verdure, ou bien enveloppant les troncs briss comme d'un filet qui
    les prserve d'une dernire destruction; plus haut, on les voit se
    suspendre et se dployer en guirlandes et en spirales comme des
    formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune vgtation qui
    appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une fort naissante.

    (M. Parkman.)

Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres
spectacles saisissants de grandeur.

A l'extrmit des lacs immenses refltant les clarts d'un ciel
tincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes
d'un lac plus lev occupant souvent toute la ligne de l'horizon.
Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommits, puis
au del, on voyait de nouveaux lacs environns de rochers surplombant,
avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux
profondes. Les rives taient surcharges de plantes, de lierres qui
semblaient disposs avec l'art le plus compliqu. A d'autres endroits,
l'immensit des eaux tait interrompue par des rochers qui se
rapprochaient comme une barrire infranchissable, dont on ne trouvait
l'issue qu'aprs mille dtours; et ensuite, au del, on contemplait de
nouvelles nappes d'eau d'une puret et d'un clat sans gal.

Avec toutes les difficults que prsentait le parcours de cette nature
primitive, il arrivait des vnement inattendus, qui arrtaient la
marche et rduisaient l'expdition  une inaction complte. Des
brouillards qui s'levaient du sein des ondes ne permettaient plus
d'avancer et environnaient tout d'une obscurit profonde. D'autres fois,
un changement de temprature amenait un dgel si complet que les chemins
devenaient comme des fondrires insondables, et l'on ne pouvait porter
les canots et les bagages.

D'autres phnomnes propres  ces climats venaient surprendre les
voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se
changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal pais. Alors,
les arbres et les buissons semblaient transforms en girandoles.
Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles taient
compltement renferms dans un tui de place. En outre, du haut des
rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela
plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers.
C'tait magnifique, c'tait ferique. Les fameux palais de cristal des
souverains orientaux ne sont rien compars a ces merveilles.

Mais toutes ces beauts devaient voir une fin terrible. Il y avait un
moment ou les arbres finissaient par cder sous des poids crasants; les
branches commenaient  clater et  se rompre de toutes parts avec
un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni
avancer, ni mme lever leurs regards vers ces massifs qui s'branlaient
et s'croulaient sur leurs ttes. Et enfin, quand l'oeuvre de
destruction tait termine, on pouvait constater l'tendue du mal; des
arbres dracins jonchaient les chemins; d'normes chnes casss en tte
ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu
desquels il semblait que l'expdition ne pourrait jamais continuer sa
marche.

Pendant l'expdition, on put reconnatre quels services rendait le Pre
Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait
les confessions et administrait le baptme. De plus, il portait les
consolations aux malades et aux dcourags. Lorsque la fatigue tait
trop grande et qu'il fallait ncessairement s'arrter quelques jours,
les charpentiers levaient en quelques heures une chapelle. Les nefs
taient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire dcor
d'corce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi,
autant de prix que les basiliques les plus belles, ornes de marbres et
de porphyres.

Le Pre Silvy n'tait pas seulement secourable pour le ministre
religieux; il tait habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils
l'admiraient comme le reprsentant de ces hroques Pres Jsuites qui,
depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contres lointaines,
en faisant connatre l'vangile.

Aprs le Pre Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services
taient les frres Le Moyne, qui taient incomparables pour guider
l'expdition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs
des forts. Ils avaient une habilet gale  celle des sauvages pour
s'orienter au milieu des solitudes les plus impntrables; enfin, par
leur connaissance des langues sauvages et leur titre de reprsentants
des nations indiennes auprs du gouvernement, ils taient considrs
tout particulirement.

D'aprs les mmoires du temps et les portraits des Le Moyne conservs 
Paris, on peut avoir une ide de ce qu'taient alors ces jeunes gens
de 22, 24 et 26 ans. Ils taient grands, forts et d'une habilet
extraordinaire pour les exercices du corps.

D'Iberville qui, par la taille, dpassait ses deux frres, les
surpassait aussi par la force. A cela prs, ils se ressemblaient  s'y
mprendre.

Le teint clair, les cheveux abondants et trs blonds; les traits grands
mais dlicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pntrants; le
nez aquilin; la bouche fine et bien dessine; le menton carr, signe
d'une grande fermet. Ils semblaient bien appartenir  cette admirable
race normande qui avait produit les conqurants de l'Angleterre, les
champions de la Sicile et les hros des croisades.

Enfin, aprs deux mois de marche, on put contempler, du sommet des
montagnes, une immensit d'eau refltant les tons ples d'un ciel froid
mais pur; c'tait la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'tendant
au loin jusqu' l'horizon.

Le but de tant de fatigues tait atteint; les coeurs furent remplis de
joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise.
Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternrent et
tirent entendre, mais , demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grces.



    [Illustration: Costume des trappeurs.]

    COSTUME DES TRAPPEURS.

    Ce costume se composait d'un vtement de fourrure ou de drap, qui
    descendait jusqu'aux genoux. Les jambes taient prserves du froid
    par des bas de laine foule qui remontaient jusqu'au-dessus du genou
    et taient retenus par de fortes jarretires en peau. Ce vtement
    tait de diffrentes couleurs, suivant les localits; les gens de
    Montral taient habills en bleu, ceux de Trois-Rivires, en blanc
    ceux de Qubec en rouge. Il tait ainsi facile de les reconnatre.
    Leur chapeau tait en feutre noir,  grands bords relevs par
    devant. Le costume tait accompagn d'une ceinture en laine, et
    d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.



CHAPITRE II

ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.

La baie nomme baie du Nord, se prsentait donc il leurs regards dans
son immensit.

Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intrieure, n'a pas moins de
300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au
sud, elle se rtrcit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce
que l'on appelle la baie James.

Cette partie tait occupe par quatre forts:  l'extrmit sud, le fort
Monsipi, que les Franais ont appel depuis le fort Saint-Louis; 
droite,  quarante lieues, le fort Rupert;  gauche,  quarante lieues,
le fort Kichichouane, que les Franais nommrent le fort Sainte-Anne.
Plus haut, du mme ct, le fort de New Savanne, appel ensuite
fort Sainte-Thrse. Ce fort tait situ sur la rivire appele des
Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
bagage.

Enfin, plus loin,  trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson,
nomm plus tard le fort Bourbon.

Les Canadiens taient donc arrivs  leur but, le 20 juin 1686,  ce
centre si recherch du commerce des fourrures du Nord.

Nul bruit de leur marche n'avait transpir. Les Anglais, renferms
dans leurs forts, attendaient la venue des btiments du printemps; ils
taient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargs de munitions et
d'un matriel de sige avait pu franchir, pour les surprendre, 900
milles dans la saison de l'anne la plus difficile pour la marche.

On ne songeait donc pas  se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni
poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs
attendirent avec une vive impatience le moment fix par leur chef, et
jusque-l, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive
souvent dans ces grandes rgions du Nord. Des bruits se faisaient
entendre au loin. C'tait le dgel qui oprait son oeuvre de destruction
sur les masses de glace environnantes. Ces amas se dtachaient du haut
des rives, et se prcipitaient ensuite avec un fracas semblable au
bruit du tonnerre. La lune, entoure d'auroles de diverses couleurs,
clairait faiblement. A mesure que l'expdition avait avanc dans le
nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des
rgions polaires que l'on appelle l'aurore borale. Presque tous les
soirs, le ciel parat en feu avec des dispositions de lumire qui
varient et changent d'instant en instant. Tantt, l'on voit les degrs
d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques
minutes aprs, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albtre qui se
mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A
certains moments, tout s'teint, puis les lueurs rapparaissent avec
des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperoit comme un immense
ventail offrant plusieurs cercles d'o s'chappent des rayons de feu
qui clatent dans l'immensit comme des fuses d'artifice. Voil ce que
l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularits
que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie
des longues nuits du ple.

L'heure tant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
ncessaires pour n'tre pas surpris lui-mme. Il plaa une vingtaine
d'hommes  la garde des canots, puis il s'avana avec le reste du
dtachement.

Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donn une
description trs dtaille du fort;

    A trente pas de la rivire, sur une petite hauteur, tait un carr
    de palissades de cent pieds de faade sur le fleuve et de dix-huit
    pieds de hauteur, avec des bastions  chaque angle.

    Les bastions, revtus de forts madriers, avaient en dedans une
    terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions,
    il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au
    milieu de la faade, il y avait une porte paisse d'un demi-pied,
    garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pt l'entamer avec la
    hache.

    Au milieu de l'enceinte s'levait une redoute de troncs d'arbres
    assembls et poss pice sur pice. La redoute avait trente pieds de
    longueur et autant de hauteur, avec trois tages et vingt-huit pieds
    de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures
    pour les canons de la plate-forme.

Le commandant fit approcher, au milieu des tnbres, deux canots chargs
de madriers, de pioches et d'un blier, tandis que les hommes montaient
par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]

[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.]

Sainte-Hlne et d'Iberville furent dsigns pour faire le tour de la
place et chercher  pntrer par la palissade qui regarde le dsert. Le
sergent Lalibert, du rgiment de Carignan, fut envoy avec ses hommes
pour couper la palissade sur le ct et s'en aller tirer sur les
embrasures de la redoute.

Le chevalier de Troyes se rservait de faire enfoncer la porte de la
faade avec le blier.

Sainte-Hlne et d'Iberville, en se rendant  leur poste, commencrent
avec leurs hommes  lier les canons de la palissade par la vole avec de
fortes cordes attaches  des madriers, de manire que si l'on mettait
le feu aux canons, en reculant ils auraient arrach la palissade. Ils
escaladrent la clture en arrire du fort et ils s'en vinrent aussitt
ouvrir la porte du ct du bois, car elle n'tait ferme qu'au verrou,
et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitt vers la porte
de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
avec le blier.

En mme temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la
redoute, avec des cris affreux  l'iroquoise: Sassa Kous! Sassa Kous!
qu'ils prononaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.

Quelques Anglais, s'tant rveills au bruit, parurent sur la
plate-forme et se mirent  pointer les canons sur les assaillants,
qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hlne visa le premier qui se
prsenta aux embrasures et lui cassa la tte du premier coup de fusil.

Pendant ce temps, le blier avait commenc  produire son effet. Ds que
la porte fut  moiti dmonte, d'Iberville, sans calculer le danger
qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'pe d'une main et son fusil de
l'autre.

Les Anglais, surpris, se prcipitrent sur la porte, qui tenait encore
par quelques ferrements, et la refermrent.

D'Iberville, plac avec les ennemis dans l'obscurit la plus profonde,
ne voyait ni ciel ni terre il se dtendit comme il put avec la crosse
de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un
escalier, il tira au hasard. Les Anglais hsitaient, croyant avoir
affaire  un grand nombre; mais ils eurent bientt reconnu leur erreur,
lorsque les Franais, ayant russi  briser la porte, se prcipitrent
en foule, l'pe  la main, et trouvrent les Anglais nus et sans armes.
Ils avaient t rveills on sursaut et ne s'taient pas aperus des
premiers mouvements de l'attaque. Tromps par les cris, ils avaient cru
 une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de
combattre, et demandrent  tre renvoys en Angleterre. On trouva dans
le fort douze canons de six  huit livres, trois mille livres de poudre
et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possdaient un
moule  boulets, commencrent  utiliser.

On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Pre Silvy, et on en
aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos dcouvreurs
avaient aperue la veille, mais elle tait partie le soir pour le fort
Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui tait dsign pour remplacer
le commandant gnral de la Baie, et qui, en consquence, tait all
faire faire des travaux  Rupert. Nous fmes bien fchs, dit le Pre
Silvy, de l'avoir manqu, et comme sa barque nous tait ncessaire pour
porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en
batterie), on prit la rsolution de la suivre et de s'en aller attaquer
Rupert, esprant enlever le fort et le vaisseau du mme coup.

Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours,
jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant
deux pices de canon. Quand on fut arriv  une certaine distance,
Sainte-Hlne eut ordre d'aller  la dcouverte. Il se glissa  travers
les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le
fort tait de la mme construction que le fort Monsipi, avec cette
particularit que la redoute n'tait pas au milieu de l'enceinte, que
le toit tait sans parapets, et que quatre bastions environnaient la
redoute avec huit pices de canon. En fin, de Sainte-Hlne remarqua
une chelle attache le long du mur de la redoute pour se sauver en cas
d'incendie.

Le chevalier de Troyes prit aussitt ses dispositions: il dbarqua des
canons, fit faire des affts et prparer les grenades; on disposa des
madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pices
d'artifice sous le mur de la redoute.

En mme temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe,
afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que
Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivs au vaisseau, ils
virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prvoir sur une
mer loigne de toute menace d'attaque. On ne laissa pas  la sentinelle
le temps de donner l'alarme.

D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour rveiller les gens,
comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'quipage se
lve pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se prsenta au
haut de l'chelle reut un coup de sabre sur la tte; un autre qui avait
mont par l'avant prit de mme. Alors, on descendit; la chambre fut
force  coups de hache et l'quipage fut rduit en quelques instants.
Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi,
qui s'en allait prendre la qualit de gouverneur gnral de la Baie.

Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfonc la porte de
l'enceinte avec son blier, et il entourait la redoute avec son monde,
l'pe  la main.

Le grenadier, profitant aussitt de l'chelle place sur la redoute,
arriva sur la plate-forme, et se mit  lancer ses grenades par le tuyau
de la chemin. Tout fut bientt bris par cette explosion, et il n'y eut
plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, rveille en sursaut par
ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, o elle fut atteinte, ainsi
que deux autres, par des clats de grenade. La garnison se rfugia alors
au rez-de-chausse, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens,
qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le blier
n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.

Au mme moment, le mineur fit connatre qu'il avait plac ses pices, et
qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les
Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus rsister,
et ils demandrent quartier.

Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placs dans un yacht
qu'on trouva amarr prs de l, furent dirigs vers Monsipi; ils taient
escorts par le vaisseau qui avait t charg de toutes les munitions et
des pelleteries trouves dans le fort.

Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il
aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour
surveiller cette excution, et il lui donna la chaloupe pour oprer son
retour.

M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant 
Monsipi, il y trouva les deux btiments qui avaient transport la prise.
Il fit emmagasiner les provisions, et il dcida alors du sort des
prisonniers.

Le chevalier les runit et les fit transporter  l'autre bord de la
rivire, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pche et des
fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous
menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose 
communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
mettraient un mouchoir au bout d'un bton pour signal.

Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise.
Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit
son monde en plusieurs canots. Les mmoires du temps remarquent qu'il
pria alors le Pre Silvy, qui tait rest  Monsipi, de l'accompagner
dans cette expdition, que l'on pouvait penser devoir tre plus longue
que les premires.

Le Pre Silvy pouvait tre utile par son exprience en ces contres;
ensuite, rien n'galait son influence sur les gens, au milieu des peines
et des difficults.

Elles furent trs grandes, car il fallait se diriger  trente lieues
au nord, sans savoir au juste quelle tait la situation du fort. Toute
cette cte est environne de battures qui s'tendent au loin dans la mer
et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir  trois lieues
de la cote, et, quand la mare tait basse, il fallait porter les canots
et les bagages  de grandes distances, tandis que, lorsque la mare
montait, l'on se trouvait engag dans les glaces, dont il tait
difficile de sortir.

Aprs plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on
avait dpass la situation du fort sans l'avoir aperu, et les sauvages
qui accompagnaient l'expdition ne savaient plus o ils en taient, bien
qu'ils crussent connatre le pays; mais ils ne se dcouragrent pas,
tant ils tenaient  se venger des Anglais, qui les avaient accabls de
mauvais traitements.

On tait dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on
entendit sur la cte sept ou huit coups de canon.

L'expdition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages 
l'embouchure de la rivire Kichichouane, que l'on n'avait pas aperue
d'abord. On parvint  un endroit o il y avait une sorte d'estrapade au
haut de laquelle on plaait une sentinelle pour signaler l'arrive des
vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hlne dans
la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie
d'Hudson. Iberville, avec son habilet ordinaire, avait su se diriger en
droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivire
Kichichouane que l'expdition avait eu tant de peine  rencontrer.

Aussitt arriv, Sainte-Hlne fut encore dsign pour reconnatre
l'assiette de la place. Il revint bientt et annona que le fort tait
semblable aux deux autres. Il tait sur une hauteur,  quarante pas du
bord de l'eau, et environn d'un foss en ruines.

Au centre d'une palissade, s'levait une redoute de trente pieds de
haut,  plusieurs tages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y
avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considrable: quatre
canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placs
aux diffrents tages.

Le chevalier de Troyes, sachant que son arrive avait t signale,
voulut procder par voie de conciliation. Il envoya demander au
gouverneur qu'il voult bien lui remettre trois Franais qui taient
dtenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas  quels ennemis
redoutables il avait affaire, ne voulut rpondre que d'une manire
vasive. Aussitt le chevalier de Troyes dcida de recourir  la force.

Il fit tablir une batterie de dix canons de l'autre ct de la rivire,
sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors,
ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'tait retir, avec
sa famille, dans sa chambre, qui tait sur la faade, il dmasqua sa
batterie, et envoya une vole sur la table du gouverneur. Tout fut mis
sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de bless.

L'on continua  tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira prs
de cent cinquante coups de canon, qui criblrent tout le fort.

Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le
roi! L'on entendit en mme temps des voix sourdes qui semblaient sortir
du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'taient les assigs,
qui s'taient retirs dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer
 aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous
ensemble ce signal, pour faire connatre qu'ils voulaient se rendre.

Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se
prparrent  renouveler l'attaque.

Ayant tir tous leurs boulets, ils s'occuprent  en faire de nouveaux
avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient
la chamade. Aussitt on vit paratre un homme avec un pavillon blanc,
qui s'embarquait dans une chaloupe.

Le chevalier reut l'envoy avec courtoisie, et sur son invitation, il
se rendit  mi-chemin du fort, o il trouva le gouverneur. Celui-ci
avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, aprs avoir bu 
la sant des deux rois, on s'occupa d'arrter les conditions de la
reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:

    Articles accords entre le chevalier de Troyes, commandant le
    dtachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur
    pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;

    1 Il est accord que le fort sera rendu avec tout ce qu'il
    contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux
    parties;

    2 Il est accord que tous les serviteurs de la compagnie jouiront
    de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son
    ministre et ses serviteurs;

    3 Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la
    compagnie au fort de l'le Weston, o ils attendront les vaisseaux
    anglais, et qu'il leur donnera les vivres ncessaires pour retourner
    en Angleterre;

    4 Que les hommes sortiront du fort sans armes,  l'exception du
    gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'pe au ct.

Ce qui fut excut. D'Iberville conduisit les Anglais  l'le Weston, o
ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.

Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y
trouva des quantits de provisions et de munitions, et 50,000 cus de
pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expdition, qui rendait
les Franais matres de la partie mridionale de la baie d'Hudson.

Le Pre Silvy remarque, dans sa relation, qu'on entra dans le fort
tambour battant et enseignes dployes, le 26 juillet, le propre jour de
sainte Anne, c'est--dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne
du voyage et de l'expdition. Le chevalier de Troyes voulut reconnatre
la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la dure
de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on
avait invoque; ensuite il chargea le Pre Silvy d'tablir le service
religieux dans le fort. L'une des pices principales fut convertie
en chapelle, et dcore en partie avec les drapeaux de la compagnie
anglaise. Chaque jour, la sainte messe y tait clbre; la garnison y
assistait aux ftes principales, et il n'tait pas difficile de trouver
parmi les Canadiens levs par M. Dollier de Casson, des assistants et
des servants pour le saint sacrifice.

L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le
Moyne avaient dsir emmener un aumnier avec eux. Ils tenaient aussi
 ce qu'il les accompagnt dans leurs diffrentes expditions pour les
secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blesss, et on fin
pour la clbration des saints mystres. Mais il y avait encore une
autre raison qui accompagnait toutes les dcisions des hommes de guerre
dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la
connaissance de la vraie religion. Aussi le Pre Silvy nous dit, dans sa
relation, qu'il a des rapports avec des sauvages de diffrentes tribus,
qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espre
que Dieu, dans sa bont, donnera  ces pauvres gens la grce de se
convertir.

Telle fut donc la premire expdition  la mer du Nord, expdition qui,
tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en
grand relief les qualits du chevalier d'Iberville et de ses frres.

C'est ce que fait remarquer aussi le Pre Silvy: Voil, dit-il dans sa
lettre  Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la
sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hlne et
d'Iberville, ses lieutenants.



    [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.]

    LA BAIE D'HUDSON.

    Vaste baie au nord de l'Amrique septentrionale, communiquant avec
    l'Atlantique par le dtroit du mme nom; par 51  70 de
    latitude nord, et par 79  98 de longitude. Elle baigne la
    Nouvelle-Bretagne  l'ouest, au sud et  l'est; au nord, elle se
    runit  la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous
    les forts qui ont t le thtre des exploits d'Iberville. Elle
    reoit un grand nombre d'affluents; les rivires Sainte-Anne, des
    Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de
    Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort
    de Rupert. C'est l qu'on trouvait les les Weston, du Retour,
    Mansfield, de Saint-Charles, et  l'extrmit est, dans le dtroit
    d'Hudson, les les Button, dcouvertes par Anscolde, et explores
    par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'tablit sous
    Charles II, en 1670,  l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.



Ces deux gnreux frres se sont merveilleusement signals et les
sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu
de carnage, en sont si frapps qu'ils ne cesseront jamais d'en parler
partout o ils se trouveront.

Les sauvages en effet, avaient une admiration particulire pour la
modration des Franais et leur douceur. Dans leurs expditions, ils
vitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succs, ils avaient
horreur de ces massacres outrs et odieux qui viennent parfois de
l'enivrement et de l'entranement de la victoire. Ce sont ces sentiments
qui ont gagn le coeur de ces barbares, et en ont fait les allis
dvous de la France.

M. de Troyes, voyant l'expdition termine, se disposa  revenir 
Montral, comme on le lui avait enjoint  son dpart. Il remit la garde
des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer
contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Pre Silvy le
soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
les deux btiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais
qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis
il dcida de revenir  Qubec pour aller prendre quelques vaisseaux qui
lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'anne
suivante.

Il parat donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec
Sainte-Hlne, et il fut reu  Montral comme un triomphateur. Toute la
ville savait quelle part il avait eue aux succs de l'expdition. Les
citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
D'Iberville rentra dans Montral tambour battant et enseignes dployes.
Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mre, retrouvant ses
enfants aprs des jours d'inquitude et encore dsole de son veuvage,
combien elle tait heureuse de les revoir sains et saufs!

Nous ne pouvons savoir, d'aprs les documents, la date prcise et les
circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685.
Nous savons seulement que s'il avait vcu en 1686, il n'aurait eu que 60
ans et aurait encore pu tre plein de force et de rsolution.

Mais telle tait alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille
qui comptait dix enfants. L'an, Le Moyne de Longueuil, tait honor
de la confiance des autorits suprieures, et il avait l'affection des
nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur reprsentant prs du
gouvernement. Sainte-Hlne, de Maricourt et de Bienville taient des
militaires consomms. A l'gard de Maricourt, nous avons un tmoignage
digne de considration dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier
1684.

D'Iberville s'tait rvl comme commandant capable, et sur mer comme
manoeuvrier des plus consomms.

Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient
d'une habilet extraordinaire dans les exercices militaires.



CHAPITRE III

EXPDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.

L'intervalle qui spare l'anne 1687 et l'anne 1689 fut occup par
plusieurs incidents o d'Iberville prit part, et il est probable qu'il
tait  la baie d'Hudson au mois d'aot 1689, lorsqu'arrivrent des
vnements considrables qui eurent des consquences si graves sur les
destines du pays.

Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage
des Franais. Ils taient inquiets de leur accroissement et de leurs
excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils
aimaient les Franais. Ils taient attirs vers ceux-ci par leurs moeurs
agrables, leurs gots chevaleresques, tandis qu'ils taient repousss
par l'austrit et la svrit des puritains anglais.

L'on pouvait donc prvoir que, grce  cette sympathie et grce aussi
aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner,
et que bientt les vastes contres du Mississipi passeraient sous la
domination franaise. Les Anglais s'en inquitaient, et la nouvelle
de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
ressentiments.

Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute
influence leur chapper, se dterminrent  irriter les Franais contre
les sauvages en excitant ceux-ci  l'acte le plus odieux vis--vis de la
colonie de Montral.

Aux premiers jours d'aot 1689, 1400 Iroquois traversrent le lac
Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 aot,  la faveur d'un orage et d'une
pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils
mettent tout  feu et  sang, avec des dtails de cruaut que l'on peut
 peine rapporter. Le matin, ils avaient gorg plus de 200 personnes,
et ils en emmenaient autant en esclavage, les rservant aux plus affreux
supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque
espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
gnral. Il succdait  M. de La Barre et  M. Denonville, qui avaient
rabaiss le prestige du nom franais par leur faiblesse et leur dfaut
de dcision.

Le nouveau gouverneur, inform des derniers vnements, se dtermina 
tirer une vengeance clatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais
et les Hollandais taient les instigateurs de l'expdition des Iroquois,
il organisa contre eux quatre expditions.

L'une devait partir de Montral avec M. d'Ailleboust et M. de
Sainte-Hlne; l'autre, de Trois-Rivires avec M. Hertel et son fils, le
lieutenant La Frenire; la troisime avec M. de Portneuf, fils du baron
de Bcancourt, de Qubec; enfin la quatrime avec les sauvages
abnaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs
compatriotes des rives de l'Atlantique.

La premire expdition partit de Montral  la fin de janvier 1690. Les
deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hlne, avaient avec eux des
officiers capables: d'Iberville, qui avait suggr l'expdition, et de
Bienville, son frre; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frre de
mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.

Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre 
Albany. Les ordres de M. de Frontenac taient absolus; il fallait faire
comprendre aux Anglais qu'on tait dtermin  en venir aux dernires
extrmits. Mais de grandes difficults survinrent: le temps devint
excessivement froid, les chemins taient affreux, les hommes se
trouvrent accabls de fatigue. Sur les reprsentations des sauvages, on
dcida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, o
l'on arriva le 8 de fvrier, au commencement de la nuit. Les habitants
reposaient dans la scurit la plus complte; ils avaient laiss les
portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.

Le village fut entour, les habitations envahies, 60 habitants furent
tus et 80 faits prisonniers.

D'Iberville fit pargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le
rcompenser d'avoir sauv la vie  des prisonniers franais en
diffrentes circonstances. Un seul Franais fut tu, et M. de Montigny
bless. Puis les Franais, s'tant reposs, jugrent  propos de revenir
sur leurs pas.

Le second dtachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivires le 28
janvier. Il comptait 24 Franais et 25 sauvages. Aprs deux mois de
marche, il s'avana jusqu' Salmon-Falls, au centre de la colonie
anglaise, et aprs plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
aprs avoir tu 140 ennemis. Il y eut, du ct des Franais, plusieurs
blesss et plusieurs tus, parmi lesquels le lieutenant La Frenire.

Le troisime dtachement, parti de Qubec avec M. de Portneuf, s'avana
jusqu' la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les
Abnaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.

Enfin, les Abnaquis situs  Sillery prs de Qubec, sous la direction
des Pres Jsuites, allrent se runir  leurs compatriotes de l'Est,
qui les attendaient, et tous ensemble se dirigrent vers la place
principale des provinces du Nord, Pmaquid. Cette place avait une grande
importance; elle possdait 20 pices de canon et 500 hommes de
garnison. Les Abnaquis, aprs avoir ras toutes les habitations
qu'ils rencontrrent sur leur passage, arrivrent devant Pmaquid, Ils
l'investirent, puis changrent quelques escarmouches, et enfin, ayant
donn l'assaut, ils emportrent la place aprs avoir, tu 200 hommes et
rduit les autres  demander quartier.

Toutes ces attaques couronnes de succs eurent un effet merveilleux:
elles ranimrent le moral des colons, accabls par les massacres de
Lachine; elles abattirent la prsomption des Anglais, qui virent que les
Franais, sans le nombre, taient encore de redoutables adversaires.
Enfin, le prestige du nom franais fut tellement relev auprs des
sauvages, que l'on put prsumer que les Franais auraient bientt la
prpondrance en Amrique.

En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800
sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargs de 100,000 cus de
pelleteries, se rendirent  Montral pour voir le gouverneur. Ils
arrivaient avec le dsir de s'unir aux Franais par les liens les plus
intimes.

Frontenac, avec cet esprit dcisif et dtermin qui le caractrisait,
saisit habilement l'occasion de conqurir l'esprit des sauvages. Il leur
fit la plus aimable rception, rendue solennelle par la prsence
des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles
dmonstrations militaires. M. de Frontenac couta avec intrt les
harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages
que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla
des engagements que les Franais avaient dj pris de combattre leurs
ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'tat de
nuire, engagement qui n'avait pas t tenu par M. de La Barre et M.
Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Franais  se prononcer, ils
entonnrent leurs chants hroques accompagns de danses de guerre.
Frontenac rpondit aussitt qu'il accorderait tout avantage possible de
commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
contre leurs ennemis; enfin, il leur dclara qu'il allait se mettre en
campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'aprs avoir obtenu que
les peaux rouges, qui taient ses enfants comme les blancs, seraient
respects.

Aprs ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par
des dmonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de
guerre accompagn de Sassa Kous, de toute la force de ses poumons et
avec le crmonial ordinaire, c'est--dire en dansant et en se frappant
la bouche avec la main pour donner plus de force  ses cris.

Cette dmonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages
trpignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa
dmonstration, y voulut mettre le comble.

Il fit signe  ses officiers, qui prirent tous des casse-tte, et
se mirent  danser et  chanter avec un entrain et une vigueur qui
ravissaient les Indiens. L'on et dit que les Franais n'avaient jamais
fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier
aux Franais, la _furia francese_, donnant le plus haut caractre  leur
mise en scne. Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des
possds, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils
faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir
les cris et les hurlements guerriers.

Les Indiens taient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et
exerces, en voyant leurs danses si merveilleusement interprtes par
ces nobles gentilshommes qui runissaient l'entrain  la force, la
vivacit  l'lgance, et dont plusieurs avaient figur dans les
carrousels de Louis XIV.

Un repas suivit,  tout boire et tout manger. Les Indiens, nous dit
encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frnsie, et ensuite
ils prononcrent leur serment d'allgeance.



CHAPITRE IV

NOUVELLE EXPDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Comme la navigation tait encore possible, Frontenac, pour seconder les
derniers exploits, enjoignit  d'Iberville de partir pour aller croiser
dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'aot avec
deux btiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-Franois_, et le 24
septembre 1690, il abordait prs de la rivire Sainte-Thrse.

Ici se placent diffrents incidents qui montrent quelles taient
l'habilet et la prsence d'esprit de ce grand homme de guerre.

D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui
envoyrent des parlementaires pour fixer un lieu de confrence 
l'amiable. D'Iberville souponna quelque ruse; il accepta l'entrevue
et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons
chargs  mitraille dirigs sur le lieu fix pour l'entrevue.
D'Iberville tua les canonniers sur leurs pices, puis se mit  la
poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.

Quelques jours aprs, les Anglais voulurent recourir  la force; ils
firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux
canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux,
et ayant exactement calcul l'heure de la mare, il les attira sur la
haute mer au moment o la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais
s'chourent sur les rochers. Alors, avec la mare suivante, d'Iberville
revint sur les ennemis et les fora d'amener pavillon.

Un troisime vaisseau fut enlev par un acte d'audace incomparable.
D'Iberville avait envoy quatre hommes pour signaler les btiments
anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais
prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins
rsolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les
hommes taient dans le haut de la mture, le Canadien, n'en voyant que
deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tte, puis il
dlivra son compagnon; ensuite, arms de toutes pices, ils montrent
sur le pont et ils couchrent en joue les autres matelots, les forant
de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans dlai
les vaisseaux  la cte, o la cargaison fut d'un grand secours.

Aprs ces exploits, le fort Sainte-Thrse se trouvait priv d'une
grande partie de ses dfenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et
dressa ses batteries. Il commena  canonner. Les Anglais, voyant qu'ils
ne pourraient rsister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis
s'en allrent se rfugier au fort Nelson  trente lieues de distance.
D'Iberville entra aussitt dans le fort, et avec tant de promptitude,
qu'il put teindre le feu et sauver les pelleteries, qui taient
considrables.

Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frre, et ayant
charg le plus grand de ses btiments, le _Saint-Franois_, avec
toutes les pelleteries, il se dirigea vers Qubec, et entra dans le
Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait
vers les les aux Coudres, lorsqu'il fut hl par un btiment qui venait
 sa rencontre. C'tait son frre, M. de Longueuil, qui avait t envoy
par le gouverneur pour rencontrer les btiments qui venaient de France,
et pour les prvenir qu'une flotte anglaise assigeait Qubec, et qu'ils
devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre  l'abri.

C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous
croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le rcit de M.
de Longueuil  son frre, sur les vnements qui avaient eu lieu pendant
le sjour de M. d'Iberville  la baie d'Hudson.



    [Illustration: Qubec]

    QUBEC.

    Ancienne capitale du Canada. Port trs vaste. Fortifications
    importantes. Fonde par les Franais en 1608, assige vainement par
    les Anglais en 1690, elle resta aux Franais jusqu'en 1759. Devant
    Qubec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique 
    150 lieues de son embouchure, la mare s'y fait sentir. Qubec est 
    la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et
    un vaste chantier de construction. La citadelle s'lve  360 pieds
    de hauteur au-dessus du fleuve.




CHAPITRE V

SIGE DE QUBEC.

Lorsque les sauvages de l'Ouest taient venus  Montral, comme nous
l'avons dit, ils avaient termin tous leurs pourparlers en prtant un
serment d'allgeance. Cette dmonstration excita au dernier point le
ressentiment des Anglais, qui jurrent de faire le plus grand effort
qu'ils eussent encore tent contre la colonie.

Ils envoyrent  la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une
flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur
homme de guerre, l'amiral Phipps. L'arme du lac Champlain se trouva
arrte inopinment par la petite vrole, qui fit de tels ravages que
les troupes revinrent sur leurs pas. Quant  la flotte, elle perdit
beaucoup de temps  se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva
devant Qubec, tous les prparatifs avaient t faits pour la recevoir.

Toute l'enceinte tait garnie de canons; la ville tait fournie de
provisions et de munitions; enfin les troupes de Montral avaient eu le
temps de s'quiper pour se rendre  Qubec.

L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Franais l'accueillirent
et lui bandrent les yeux, puis ils s'amusrent  le faire passer par
toutes sortes de retranchements, de tranches, d'ingalits de terrain,
pour lui donner l'ide que la ville tait munie des plus redoutables
fortifications.

Introduit au chteau du gouverneur, il se vit entour d'une multitude
d'officiers qui, pour la circonstance, s'taient revtus de tout ce
qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en
plumes, comme dans les rceptions les plus solennelles. L'officier,  la
vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint
presque tremblant. Il se mit alors  lire la dpche de l'amiral, dont
le ton hautain et imprieux contrastait de la manire la plus plaisante
avec l'air terrifi du mandataire, et comme l'amiral concluait en
demandant qu'il lui ft rpondu dans une heure, Frontenac, d'une voix
tonnante, s'cria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il
lui rpondrait, non par crit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se
passait le 15 octobre 1690.

Le 16, 2,000 Anglais dbarqurent  la rivire Saint-Charles. Vers le
soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de
tambours et de fifres: c'taient les gens de Montral qui arrivaient,
au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hlne et M. de
Maricourt. Ils taient accompagns d'un grand nombre de coureurs de bois
et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant
dans la ville. Un prisonnier franais,  bord du vaisseau amiral, dit a
l'amiral: Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montral
qui arrivent. Le jour suivant, les Anglais camps  la rivire
Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de
bois partirent des feux de peloton qui crasrent les assaillants;
il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage arm, et ils ne
savaient comment viser leurs adversaires.

Phipps, voyant que cette attaque ne russissait pas, amena tous les
vaisseaux devant la ville et commena  tirer. L'attaque tait dirige
avec une telle vigueur que de vieux officiers dclarrent qu'ils
n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit tait rpt
par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre,
mais l'effet tait nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la
ville.

Sainte-Hlne et Maricourt, qui taient revenus de la rivire
Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux
premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui
tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitt
un canot d'corce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des
Anglais, et il fut port  la cathdrale; il y est rest jusqu'en 1760.

Bientt les vaisseaux anglais furent cribls de coups et dsempars, et
l'amiral fut oblig de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis
prparrent une seconde attaque par terre.

Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers
la rivire Saint-Charles. Ils dbarqurent un millier d'hommes avec des
pices d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne
volont que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
ou quatre cents hommes et ils blessrent une quarantaine de soldats
franais et de sauvages. M. de Sainte-Hlne fut atteint d'une balle; la
blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.

Il tait g de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait , la
premire expdition de la baie d'Hudson et ensuite  l'expdition de
Schenectady. Nul ne le dpassait en agilit et en adresse dans les
expditions des bois; ce fut une grande perte pour les Franais et une
grande douleur pour sa mre.

Les Franais environnrent le camp, et ils se prparrent  l'attaque au
lever du soleil. Les Anglais, renonant  la lutte, s'embarqurent en
toute hte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes,
pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.

Le jour tant survenu, on fit transporter , Qubec les tentes et les
canons qui avaient t abandonns.

L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitt M. de Frontenac
envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise
et arriva  temps vers l'le aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville
qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_
dans la cathdrale avec toute la solennit possible.



CHAPITRE VI

NOUVEAUX VNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.

M. d'Iberville repartit ds qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'anne
1691. C'est alors qu'il revint  Qubec,  la fin de la saison de 1691,
avec deux navires chargs de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres
de pelleteries. Il avait pu reconnatre qu'il n'avait pas les moyens
d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de
btiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore
en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut cout avec faveur, et obtint
plusieurs navires dont il reut le commandement, avec le titre de
capitaine de frgate.

Revenu dans l't de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'amnagement avait
pris un temps considrable, M. de Frontenac lui reprsenta que la saison
tait trop avance, et il le pria d'employer tous ses moyens  la
conqute du fort de Pmaquid, que les Anglais taient venus roccuper et
d'o ils tenaient les Abnaquis en chec. Cette entreprise dcide trop
prcipitamment ne put russir.

D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait
tre aborde srement; elle tait entoure de rcifs et de bas-fonds que
l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expriment; mais
l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner 
Qubec.

Sur ces entrefaites, Srigny arriva  Montral, au printemps de 1694,
avec l'ordre exprs du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec
son frre, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.

Ils partirent le 10 aot 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_,
la _Salamandre_ et l'_Envieux_.

D'Iberville et Srigny prirent avec eux leurs deux jeunes frres,
Maricourt et Chteauguay. Celui-ci tait g seulement de vingt ans.

Le Pre Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.

C'tait un digne religieux de la compagnie de Jsus, qui devait leur
rendre les plus grands services.

Ce pre, d'un zle infatigable, second par la dvotion incomparable du
brave d'Iberville, donna  cette expdition un caractre exceptionnel
d'dification. On voit quel tait l'esprit de ces hroques combattants
de la Nouvelle France.

Nous citerons les traits rapports dans les lettres du Pre Marest;
c'est intressant, et cela peint le pays, les gens et l'poque.

Le pre dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'aot, etc. Il
se mit aussitt  exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout
rclamaient avec instance.

Le 14, le pre, embarqu sur le _Poli_, distribua en l'honneur de
l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord
 se confesser. Le lendemain, il clbra la sainte messe avec autant de
solennit que possible, et plusieurs communirent.

Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'tait pas sans difficults, car,
dit le pre, nous allions dans un pays o l'hiver vient  l'automne.
Le 21 du mois d'aot, nous vmes beaucoup de montagnes de glace flottant
sur la mer  l'entre du dtroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
jours pour passer le dtroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de
septembre au 8, le pre prpara les gens pour la fte de la Nativit de
la sainte Vierge, et plus de cinquante communirent le jour de sa fte.

Alors, le calme tant arriv au grand dplaisir des quipages, le pre
profita de cette circonstance pour suggrer une neuvaine  la bonne
sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis
l'rection d'un sanctuaire spcial prs de Qubec par M. l'abb de
Queylus, suprieur du sminaire de Montral.

Le vent devint favorable, et l'on continua  avancer; mais le 12
septembre, le vent ayant encore tourn, les Canadiens firent un voeu en
promettant  sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque
tous s'approchrent des sacrements. Les autres matelots et soldats,
voyant le zle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allrent 
confesse. Le Pre Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les
autres officiers se mirent  leur tte. Ce qui est  noter, c'est que le
vent reprit aussitt.

Trois jours aprs, on se trouvait devant la rivire Bourbon. La joie
fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla rgis prodeunt_, en rptant
plusieurs fois: _O crux ave_. Nous rptmes plusieurs fois, dit le Pre
Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays o elle a t
souvent profane et abattue par les hrtiques.

Prs de la rivire Bourbon est la rivire Sainte-Thrse, o l'on arriva
le 24 septembre. Les marins ne manqurent pas de se mettre sous la
protection de cette grande sainte.

Comme la mer tait houleuse, on allgea le navire en le dchargeant avec
les canots d'corce qui avaient t apports de Qubec, et que les
Canadiens, dit le pre, manoeuvraient avec une adresse admirable.

Vers ce temps, le jeune Chteauguay tant all  la rencontre des
Anglais, fut bless d'une balle; aussitt le pre alla l'assister. Il
mourut, au grand chagrin de ses frres. Le pre remarque encore que
tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
d'Iberville. Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun
signe d'inquitude vnt troubler son monde. Il tait sans cesse en
action, dirigeant tout et pourvoyant  tout: il montrait une prsence
d'esprit que rien ne pouvait abattre.

Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons tait praticable;
le 12 et le 13 on plaa les mortiers en batterie et l'on commena la
canonnade. Le 15, jour de sainte Thrse, les Anglais se rendirent.
Nous admirmes la divine Providence, dit le Pre Marest. Les gens,
en pntrant dans la rivire Sainte-Thrse, s'taient mis sous la
protection de la sainte, et le jour de la fte, le 15, ils entraient
dans le fort. Comme la saison tait avance, d'Iberville dcida de
rester jusqu'au printemps.

En attendant, le Pre Marest, tout en prenant soin de la garnison,
s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gmissait en voyant leur
ignorance de la vrit et leur entranement au mal. Il les accueillait
au fort avec toute bont, et il allait au plus loin les rejoindre. A
force d'tudier, il en vint bientt  comprendre plusieurs dialectes
indiens. Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie,
d'numrer les actes de zle et de dvouement du pre. Il allait
au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des
sauvages; rien ne pouvait le rebuter.

En mme temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et
de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit
des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de
canards. Il y a des jours o les caribous passent par centaines et par
milliers, suivant le tmoignage de M. de Srigny, qui allait souvent 
la chasse.

M. d'Iberville, aprs avoir hivern au fort, laissa son frre de
Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Fort pour
lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargs de
pelleteries. Il arriva  la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit
aussitt en devoir de prparer une nouvelle expdition. On pense que
c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint  Versailles
pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.



CHAPITRE VII

M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.

C'tait vers 1696, et lorsque le rgne de Louis XIV tait dans son plus
grand clat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des
monuments qui avaient fait de Paris la premire ville du monde. On avait
bti les Invalides, termin le Val-de-Grce, les Tuileries, le Louvre,
ouvert et plant les grands boulevards depuis la porte Saint-Honor
jusqu' la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin,
Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le mme temps, Versailles
tait devenu une merveille de grandeur et de richesse.

Au milieu de ces progrs, le roi se trouvait environn des plus grandes
illustrations. Il prsidait une noblesse dvoue et brillante. Il avait
des ministres habiles, des gnraux redoutables, des gnies merveilleux
dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
doubl d'importance; l'arme avait t mise par Louvois sur un pied
formidable, et avec cette anne, le roi avait une nation valeureuse de
vingt millions d'mes.

Malgr la perte de gnraux incomparables, la France avait encore de
grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges,
Tourville, Jean Bart, Chteau-Renaud, d'Estres et Duguay-Trouin. On
venait de remporter de grandes victoires; sur terre,  Fleurus, 
Steinkerke,  Nerwinde,  Marseille et  Staffarde; sur mer, Lagos, qui
avait veng les Franais du dsastre de l'anne prcdente  la Hogue.
D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il
entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualits d'un souverain.

Louis XIV possdait un air d'autorit qui imposait le respect, et une
galit de caractre qui gagnait les coeurs. Il savait dire  chacun, en
peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en mme temps, il montrait
cette dlicatesse d'gards qui convient si bien  l'autorit souveraine.
Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
reproches, ni menaces. Ouvert et sincre avec tous, il tait dou du la
mmoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.

Tel tait le souverain qui prsidait aux destines du la France, et qui
ravissait tous les grands gnies de son entourage.

D'Iberville, charm et gagn par tant d'amiti et de grandeur,
retourna  ses entreprises, plus dvou que jamais aux intrts de la
Nouvelle-France et  la gloire de la mre patrie.



    [Illustration: Carte de Terre-Neuve.]

    TERRE-NEUVE.

    Ile de l'Amrique septentrionale, par 47 52m. de latitude et 55
    62m. de longitude. 600 kilomtres du nord au sud et 295 kilomtres,
    largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean.
    Ctes dangereuses. Sur ces ctes, on trouve d'immenses quantits de
    poissons. Cette le offre une belle race de chiens  poils soyeux,
    remarquables par leur force, leur taille et leur habilet  nager.
    La France s'est fait donner, au trait de Paris, en 1763, le droit
    de pche. Les tablissements franais sont au nord et  l'ouest. Il
    est  remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des
    courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
    pour les pcheries de la France.



TROISIME PARTIE

EXPDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697.

L'le de Terre-Neuve est situe entre le 47e et le 52e degr de
latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute
l'entre du fleuve Saint-Laurent, sur une tendue de 150 lieues de
longueur et de 90 lieues de largeur.

Cette le, signale par Sbastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut
visite en 1500 par un navigateur portugais nomm Cortral. C'est de
l que viennent plusieurs noms portugais donns  diffrents lieux: le
Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.

Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu aprs, et fit une carte de
l'entre du Saint-Laurent.

En 1508, un autre Dieppois nomm Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre
du roi Louis XII. En 1523, Franois Ier y envoya Verazzani. Mais,  part
ces expditions officielles, il y en eut bien d'autres diriges par des
particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y
faisaient la pche. Ils avaient signal la prsence d'un banc immense
o l'on trouvait le poisson en abondance, et  chaque printemps les
pcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans aprs Verazzani, en 1534,
Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi  reprendre le
dessein d'tablir une colonie franaise dans le nouveau monde, et il lui
prsenta Jacques Cartier, marin trs habile de Saint-Malo, qui, le 10
mai, dbarqua au nord-est de Terre-Neuve, prs d'un cap qui avait t
nomm Bonavista, peut-tre par Cortral. Il conserve encore ce nom.

Ce que nous avons  remarquer par rapport  cette le, c'est qu'elle se
trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au mme
point: d'une part, le Saint-Laurent vient prcipiter ses glaces dans la
mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou
icebergs, et vont s'attidir dans une rgion tempre; et enfin le
Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant
la cte orientale de l'Amrique. Il arrive charg d'une quantit
d'animaux marins, de mollusques et d'tres microscopiques.

Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant
du nord se dsagrgent, fondent, et les rochers, les matires solides
qu'elles contiennent s'en dtachent et tombent au fond de la mer, tandis
que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et dtruits par
le froid. Leurs dbris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et
s'lvent d'anne en anne dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont
le banc de Terre-Neuve est la principale partie.

Ce qui est particulier  ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le
rendez-vous d'une immense quantit de poissons qui viennent de toutes
les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions,
occupant parfois une tendue de cent milles carrs, sur plus de cent
pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les
bancs o ils trouvent des eaux plus tempres et une nourriture assure,
dans l'agglomration des poissons de taille infrieure, qui ne peuvent
leur rsister.

Cette norme quantit de poissons, runis en bancs de plusieurs milles
carrs sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous tonner
lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent
milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie,
anantie par la violence des flots, est disperse par la mer, et des
auteurs prtendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait
si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre
jusqu' rendre la navigation presque impossible.

Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources
inpuisables pour la nourriture des populations europennes. En effet,
la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une
nourriture forte et substantielle; apprcie du riche et du pauvre, elle
est demande dans tous les pays; son huile est abondante et prcieuse.
Enfin, par son agglomration, elle rendait ces parages plus riches que
les plus grandes mines de l'Inde, du Prou et du Mexique.

Aussi, peu d'annes aprs Verazzani, les Anglais avaient tabli, sur
la cte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considrable de
stations de pche, entre lesquelles ils avaient plac des communications
faciles, par des chemins coupe dans les bois. Les rives taient
couvertes des habitations des pcheurs; en arrire, des fermes
d'exploitation taient construites et avaient rapport  leurs
possesseurs de grands capitaux. Les pcheries seules rendaient prs de
vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient,
avec Terre-Neuve, se rendre les matres absolus du commerce le moins
dispendieux, le plus ais et le plus tendu de l'univers.

M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les
consquences de ce monopole. Il les avait signales  M, de Frontenac,
et, d'aprs l'injonction du gouverneur, _il reprsenta  la cour que le
commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
pour s'emparer de la colonie franaise._.

Il obtint donc de former une expdition pour attaquer les stations
anglaises. En mme temps, l'avis fut envoy  M. de Brouillan,
commandant de l'tablissement franais de Plaisance, au sud-ouest de
l'le, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.

Vers le commencement de l'anne 1696, M. d'Iberville revint au Canada
avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.

Il devait trouver runis une centaine de Canadiens, qu'il avait forms,
les annes prcdentes, aux entreprises les plus prilleuses.

A son arrive, il les enrla avec d'autres volontaires qui trafiquaient
avec les sauvages dans les pays les plus loigns du centre. Leur
principal mrite tait un courage et une hardiesse  toute preuve: on
les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient  rencontrer tant
d'obstacles et tant de dangers, que les mmoires du temps disent qu'on
devait plutt les appeler des coureurs de risques.

M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer  M. de Brouillan
qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il tait au milieu
de ses prparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile 
viter. Le gouverneur gnral, inquiet des progrs des Anglais dans
l'Acadie, demanda  d'Iberville d'aller prendre part  l'attaque que
du fort le Pmaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons dj dit,
avaient tabli au centre du pays des Abnaquis, amis dvous de la
France. De l, les Anglais menaaient sans cesse nos fidles allis.

M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionns par M. de Frontenac,
arrivrent  la baie des Espagnols le 26 juin 1696. L, ils trouvrent
M. Beaudoin, missionnaire arriv rcemment de France, qui avait runi
quelques sauvages et qui voulait se joindre  M. d'Iberville.

M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce rcit, avait t
mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au
sminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs annes sous la
direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il vanglisa
les sauvages.

Il tait all chercher des ressources en France, l'anne prcdente,
pour ses pauvres ouailles. S'tant prsent  la cour, il fut pri
d'accompagner M. d'Iberville  Terre-Neuve.

M. Beaudoin fut donc ainsi amen  faire cette expdition, et c'est 
lui que l'on doit surtout d'en connatre les incidents. A son retour, il
en crivit une relation trs dtaille, et avec un si grand soin que
de La Potherie et le Pre de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
ouvrages, les faits les plus circonstancis et les plus intressants.

M. Beaudoin tait un homme qui avait conserv de son ancien tat une
vivacit et une rsolution extraordinaires. Il dit, ds les premires
lignes de son journal:

    Nous avons trouv, en arrivant  la baie des Espagnols, des lettres
    de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent 
    la rivire Saint-Jean. Dieu soit bni, nous somme rsolus de les y
    aller trouver.

Au bout de quelques jours, c'est--dire le 14 juillet 1696, trois
vaisseaux de guerre anglais furent signals; d'Iberville alla aussitt
les attaquer. Avec son habilet ordinaire, il dmta, de quelques voles
de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva 
l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les
deux autres btiments, qui prirent la fuite et parvinrent  s'chapper,
grce  une forte brume.

M. Beaudoin nous fait ici connatre l'habilet du commandant et les
dispositions religieuses des hommes intrpides qu'il commandait. M.
d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait
coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais,
qui vint sans dfiance aborder le _Profond_. Aussitt les sabords sont
ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux
ennemis, dont l'un est bientt dmt, et M. Beaudoin fait la remarque
qu'il avait bien espr que Dieu bnirait ces braves Canadiens, qui
depuis le dpart s'taient approchs trs souvent des sacrements.

Aprs cet incident, les commandants franais se dirigrent vers
Pmaquid, o ils arrivrent le 13 du mois d'aot. Dans le trajet, ils
avaient embarqu avec eux deux cent cinquante sauvages allis, commands
par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placs dans
l'Acadie. Le Pre Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait
comme chapelain.

M. de Villebon, M. de Montigny et l'abb de Thury se rendirent sur la
cte en canot avec les sauvages. Ils taient suivis des vaisseaux, qui
abordrent.

Le 15 aot, jour de l'Assomption, les troupes assistrent  la sainte
messe, et ensuite M. d'Iberville fit dbarquer les mortiers et les
canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pmaquid, qui
rpondit  la sommation que quand bien mme la mer serait couverte de
vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas,  moins
d'y tre forc.

Dans la nuit, d'Iberville mit le temps  profit: il fit entourer le
fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas rsister,
demanda  capituler, ce qui fut accord.

Le fort avait une trs belle apparence; il tait de figure carre, avec
quatre tours normes; il possdait un magasin de poudre creus, dans
le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds
d'paisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pices de canon.

On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de
leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.

Le but de l'expdition tait donc atteint: les Anglais taient expulss,
et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit dmanteler le fort pour
qu'il ne pt tre occup de nouveau.

Tout tant termin  Pmaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance,
o il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de
Brouillan parti. La cause de cette prcipitation fut bientt connue: M.
de Brouillan, mcontent de voir d'Iberville  la tte de l'expdition
et ne voulant pas avoir  partager son commandement, avait lev l'ancre
avec tous ses vaisseaux pour se rendre  la ville de Saint-Jean, o il
devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.

C'tait aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait
faite  d'Iberville; c'tait mconnatre imprudemment les sages avis que
lui avait donns M. d'Iberville, qui pensait que cette expdition ne
pouvait tre faite par mer  cause des dangers de la cte et de la force
des courants, comme M. de Brouillan put bientt s'en convaincre.

Arriv devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner
la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entran par
les courants six lieues plus bas au sud. Pour rparer le mauvais effet
de cet insuccs, il dbarqua ses troupes et s'empara de quelques
stations insignifiantes, puis il revint  Plaisance, irrit de se
trouver en dfaut vis--vis de d'Iberville.

C'est alors qu'arrivrent bien des contradictions, dont le Pre
Charlevoix nous donne l'explication d'aprs M. Beaudoin. Il nous dit que
M. de Brouillan tait un honnte homme, intelligent et d'une bravoure
incontestable, mais il tait inexpriment dans les expditions de
ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il tait d'une
susceptibilit extraordinaire sur la question de son autorit.

M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore  quel homme il avait
affaire, chercha  l'clairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir
n'tait pas encore perdue, que l'hiver tait le temps le plus propice,
parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient
pas appuys par les flottes du printemps. Il lui reprsenta encore que
l'abord des ctes tait impossible,  cause des courants, ainsi que M.
de Brouillan avait pu le reconnatre lui-mme; que les rcifs taient
nombreux, trs dangereux et peu connus des pilotes franais.

Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer tait bien plus
long  cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par
terre, il tait beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilit
par toutes les voies de communication que les Anglais avaient tablies
depuis longtemps entre leurs stations,  travers les bois.

Tout cela tait si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y
prter l'oreille, il s'y ft rendu aussitt. Mais il ne voulut rien
entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui
dclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manire d'enlever la place:
c'tait par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux
dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant  d'Iberville
d'agir  sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des
Canadiens, et que dsormais ils seraient sous les ordres du capitaine
des Muys.

Quoique M. d'Iberville ft afflig de cette dcision et qu'il souffrt
d'abandonner ceux qu'il avait forms et toujours conduits avec lui, il
tait dispos cependant  se soumettre, par respect pour l'autorit;
mais il n'en fut pas de mme des Canadiens. A peine eurent-ils
connaissance de cette mesure qu'ils jetrent les hauts cris, disant
qu'ils s'taient engags  d'Iberville, et qu'ils l'avaient reu comme
commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutrent que s'ils ne devaient pas
l'avoir pour chef, ils taient dcids  se retirer et  retourner dans
leurs foyers.

M. de Brouillan n'pargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant
qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il
ne pourrait russir sans leur secours, il changea sa dcision, et envoya
M. de Muys dire  d'Iberville qu'il garderait son commandement.

De plus, il consentit a ce qu'il allt par terre, et enfin il reconnut
que le butin de Saint-Jean devait tre partag, non par moiti, mais
en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette
expdition; ce qui tait tout  fait juste.

Ils partirent chacun de son ct: M. de Brouillan par mer, M.
d'Iberville par terre. Ils devaient se runir au port de Rognouse, 
quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abb Beaudoin accompagnait
les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes,
comme les combattants; il assista  tous les engagements, et c'est ainsi
qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consigns dans le rcit si
intressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et
du Pre Charlevoix.

M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un
terrain marcageux,  demi gel et o il trouva bien des difficults;
mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitus  la marche.
Il arriva  Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui
voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il dclara donc
 d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moiti des prises de
Saint-Jean.

Cette dcision fut si mal reue, que M. de Brouillan vit qu'il tait 
craindre que M. d'Iberville ne se retirt avec ses gens, qui voulaient
le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il dclara qu'il
se dsistait.

Aussitt d'Iberville prit les rsolutions qu'il jugea les meilleures:
c'tait d'attaquer par terre les stations o l'on avait un facile accs
par les habitations. Aprs avoir pris les provisions du _Profond_, il le
fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-mme n'en
avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait oprer par terre.

Mais ici, il y eut encore un changement inopin. Le _Profond_ tant
parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitt pour
se retirer s'il tait mcontent; alors il dclara que tous les Canadiens
seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient o ils
voudraient avec M. d'Iberville.

Le Pre Charlevoix nous fait admirer le noble caractre de d'Iberville.
Sans aucune rclamation ni plainte, il supporta en silence cette
nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser
le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'tait
de n'avoir pas assez d'autorit sur ses gens pour les empcher de se
rvolter aprs tant de palinodies.

Cette modration fit rflchir M. de Brouillan, et, trs inquiet du ce
qui arriverait s'il tait priv du concours de d'Iberville, il chercha
encore une fois  se dbrouiller en envoyant quelqu'un pour dclarer
qu'il revenait sur sa dcision. C'tait la troisime ou quatrime
rconciliation.

M. Beaudoin fait cette rflexion: J'aurais, je vous avoue, Monseigneur,
voulu tre bien loin dans tous ces grabuges, tant ami de ces messieurs,
qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mrite. Nonobstant
cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville 
consentir  tout ce qu'il a accord au sieur de Brouillan. Ces messieurs
sont un peu d'accord; mais j'apprhende que cela ne dure pas.

Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnatre
la place en remontant vers le Fourillon, station qui est  six lieues de
Saint-Jean.

Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils
emportrent du premier choc. L'quipage prit les chaloupes et s'enfuit
dans les bois.

M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le
capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente
Anglais,  l'endroit appel le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens
traversrent  mi-corps une rivire trs rapide, et emportrent des
retranchements tout  pic, o ils mirent hors de combat trente-six
Anglais. C'tait le 28 novembre.

Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin
a dcrit cette marche en tmoin oculaire:

M. de Montigny marchait  trois cents pas en avant avec trente
Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps
principal.

Aprs deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis
retranchs derrire des troncs d'arbres et des quartiers de roche.
Aussitt M. de Montigny fit arrter sa troupe et se disposa  la lancer
sur les retranchements. M. l'abb Beaudoin harangua les hommes; il les
excita  donner leur vie en braves. Ils s'agenouillrent et ils reurent
l'absolution gnrale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prt 
s'lancer.

M. de Montigny ayant mis l'pe  la main, s'avana  la tte pour
attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par
la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharne, et,
malgr leur nombre infrieur, les Franais montrrent admirablement leur
supriorit dans l'emploi des armes et dans la rapidit des mouvements.
Au bout d'une demi-heure, les ennemis, aprs des pertes normes,
durent aller se rfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte
de Saint-Jean, et la fusillade recommena; mais voyant qu'ils taient
encore trop imparfaitement abrits dans les redoutes, ils se retirrent
dans le fort principal, qui tait bastionn et palissad. Ce fort
renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment
une centaine d'Anglais s'tant jets dans une embarcation, profitrent
d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le dsordre de
l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blesss  mort.

M. Beaudoin fait remarquer la supriorit des Canadiens dans toutes ces
rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux
campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour
savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils
l'ont appris  leurs dpens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils
savent qu'il ne faut jamais s'pargner dans ces expditions o tout
est  l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester bless,
expos  tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou  mourir
d'puisement au milieu des frimas.

Il fallut songer  faire le sige de la citadelle, qui avait deux cents
hommes de garnison bien quips, et qui voyait deux vaisseaux de guerre
arriver  son secours.

Les Canadiens commencrent par brler toutes les maisons qui occupaient
les approches du fort, et le fort, compltement dmasqu, apparut avec
toutes ses dfenses.

Ce fort, situ sur une hauteur au nord-ouest, tait flanqu de quatre
bastions et entour d'une palissade garnie de canons. Au centre
s'levait une tour  deux tages, galement garnie de canons. M. de
Brouillan, voyant l'attitude dtermine des assigs et leurs moyens
de dfense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laisss 
Bayeboulle, et le lendemain il commena la canonnade.

Le gouverneur, esprant toujours l'arrive des vaisseaux qui louvoyaient
en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint Andr, un
parlementaire demander un dlai. Le commandant franais, comprenant son
intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonant  toute
esprance de secours, se dcida  signer la capitulation.

M. de Brouillan n'eut aucun gard aux services rendus par M.
d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux dcisions qui
prcdrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procd parut
tout  fait inconvenant  M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville
avait eu au moins autant de part  la prise de la place que M. de
Brouillan.

M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se rservait de faire
connatre plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'gards.

Voici quels taient les termes de la reddition de la place:

On convint: 1 que la place se rendrait  deux heures de l'aprs-midi;
2 que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils
auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3
qu'on leur fournirait deux btiments et des vivres pour retourner en
Angleterre.

Les Franais avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouv 62,600
quintaux de morue, ce qui, joint aux prises rcentes, portait le butin
jusqu' ce jour  plus de 110 mille quintaux.

Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son
entre est de la largeur d'une porte de fusil; elle est domine par
deux montagnes trs hautes, avec une batterie de huit canons. Outre
cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.

Les fermes, qui suivirent la destine du fort, taient au nombre de
soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.

Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut dmolir les forts et
brler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des
malades qu'on ne pouvait transporter.

Le bruit de cette prise se rpandit dans toutes les stations anglaises,
et y mit la plus grande consternation.

Aprs cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accabl de fatigue, se
dcida  retourner  Plaisance, laissant  d'Iberville tous les honneurs
et les soucis de l'expdition.

Le 23 dcembre, aprs ma messe, dit M. Beaudoin, tant auprs du feu,
avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il tait incapable
de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit tre la
guerre qu'il a eu  faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
 Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir 
Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accabl de fatigue
et excd de tous les mcomptes qu'il s'tait attirs par sa faute, ne
tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs
termes. M. de Brouillan partit alors  travers les neiges, qui taient
trs hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le
chemin.

On tait arriv  la fin du mois de dcembre.

Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire
clbrer la grande fte de Nol  ses Canadiens, qui taient aussi
fervents chrtiens qu'intrpides combattants. Il y eut solennit
religieuse, grce  la prsence de M. Beaudoin, et du Pre Simon qui
l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
sonneries des clairons, coups de canons et pices d'artifices. C'est
ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.

D'Iberville, qui avait conserv tous ses hommes, se disposa a continuer
sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux
stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
chaloupe qui venait de Carbonnire, et il fit cent prisonniers.

Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrire,
s'empara de Tascove et du cap Saint-Franois,  l'extrmit de la baie
de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit
80 chaloupes, et se rendit matre de 35 lieues de pays sur le cot sud
de la baie de la Conception.

Aprs avoir runi tout son monde, il se disposa  occuper l'autre ct
de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour
ses gens. Depuis plusieurs jours la neige tait tombe en si grande
quantit que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable
en Canada: elle atteignait dans les valles jusqu' vingt pieds de
hauteur.

Nous n'avons pas besoin de dcrire longuement les raquettes dont les
Canadiens avaient tir tant d'avantages dans leur expdition de la baie
d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient  peu prs la
forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles taient plus
grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part
du centre de la raquette et qui fixe le pied trs solidement. Avec cet
appareil, un homme exerc peut franchir les neiges les plus paisses
sans enfoncer, et avec une singulire rapidit.

On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux
jours aprs, grce aux raquettes, on arriva  trente lieues de distance,
sur la cte nord, prs du fort de Carbonnire et en face de l'le
du mme nom. C'est l que se trouvait l'une des stations les plus
importantes des Anglais.

On navigua plusieurs jours en vue de l'le, en attendant un moment
favorable pour dbarquer.

Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations
voisines, et les mit aussitt en bon tat.

Aprs plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer  cette
expdition. L'le tait inabordable; toute la cte est revtue de
rochers  pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de
l'eau est entour d'une batture qui est pleine de prils pour les
embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'le.

Voyant ces difficults, le chevalier ne perdit pas son temps. Il
dbarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours,
les Franais s'taient empars de toutes les stations qui occupaient le
nord de la baie de In Conception.

Le chevalier commena par le Havre-de-Grce, l'un des plus anciens
tablissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de
morue, et des bestiaux en grande quantit. On prit ensuite Porte-Grave
avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de
Carbonnire, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de
morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000
quintaux de morue. Aprs quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le
nord, arriva  la station de Bayever, dont il s'empara. L, il fit 80
hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus
haut,  Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.

Il y avait l des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possdaient
des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant  son approche,
s'taient rfugis au Havre Content, situ  l'extrmit nord de la
baie suivante, nomme la baie de la Trinit. M. d'Iberville s'y rendit
aussitt et obtint que l'on capitult. Quatre-vingts habitants, venus de
diffrents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.

Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut tabli avec
dix hommes de garnison.

Dans toute cette expdition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparrent, en
cinq mois, d'une tendue de pays de 500 lieues carres, aprs une marche
de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et turent 200
hommes, n'ayant subi eux-mmes que peu de pertes, et ils ne saisirent
pas moins de 190,000 quintaux de morue.

Aprs la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens
de Carbonnire, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laiss
la vie sauve, avaient form le projet de se rfugier  l'le de
Carbonnire, contre la parole qu'ils avaient donne, revint aussitt sur
ses pas pour les maintenir dans l'obissance. Il lui fallut passer 
travers les bois et par les chemins les plus difficiles. On avait 
chaque instant  traverser  mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop
chaude en cette saison, dit M. Beaudoin. En effet, on tait au 10
fvrier. Mais  Carbonnire, les gens se ddommagrent de leurs fatigues
en faisant venir de la viande frache du Havre-de-Grce, o, comme nous
l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantit. M. d'Iberville,
pour terminer la conqute de toute l'le, songea ds lors  se rendre 
Bonavista, qui est  100 lieues au nord de Carbonnire, mais auparavant
il voulut traiter d'change avec les Anglais de l'le de Carbonnire.

Ceux-ci rpondirent en demandant un Anglais pour un Franais et trois
Anglais pour un Irlandais. Ils taient irrits contre les Irlandais,
qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvs dans les
rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce
qu'elle fut lude par les Franais.

Sur ces entrefaites, vers le 14 fvrier, on vit revenir les quatre
Canadiens que M. de Brouillan avait emmens avec lui,  la fin de
dcembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean  Plaisance. Ces
braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs
compagnons d'armes. Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de
Brouillan, arriv  Bayeboulle,  15 lieues de Saint-Jean, se trouva
tellement accabl de fatigue et dcourag, qu'il se refusa absolument
 continuer par terre, o il n'avait que 25 lieues  faire, et qu'il
prfra s'embarquer  Bayeboulle, ce qui faisait une diffrence de plus
de 100 lieues  parcourir par mer.

M. d'Iberville eut bientt occasion de prendre ce chemin de terre,
qui paraissait impraticable  M. de Brouillan et  messieurs les
Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau
que celui de Paris  Versailles, mais on peut le faire en quatre jours
en marchant d'un bon pas. M. d'Iberville voulait, avant de continuer
son expdition, revenir  Plaisance pour avoir des nouvelles de France,
d'o il attendait l'escadre qui lui avait t promise pour se rendre 
la baie d'Hudson. Enfin, il avait peut-tre  prendre des munitions, et
moi des hosties, nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet
de quelques jours.

Cette expdition avait fait connatre aux Franais toutes les ressources
de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui taient
de grands chasseurs, la distance qui les sparait des possessions
franaises et les voies praticables qui y conduisaient.



    [Illustration: Carte des baies....]

    PORT DE PLAISANCE DANS L'LE DE TERRE-NEUVE.

    La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur  son entre et 50
    lieues de profondeur. C'tait la rsidence du gouverneur franais,
    M. de Brouillan.



Ainsi, du fond de la baie de la Trinit, o d'Iberville avait pris
New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie mme de
Plaisance,  l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a
qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150
lieues de parcours.

M. d'Iberville s'tait donc rendu  Plaisance au mois d'aot 1697 pour
avoir des nouvelles; et, en attendant, il prparait l'expdition
de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la
destruction des tablissements de Terre-Neuve.

Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laisss
sur les ctes pour dtruire ce qui restait des possessions anglaises,
vinrent le rejoindre  Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur
commandant.

Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait runie autour de lui. Il y
avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du
roi, et enfin des hommes signals par les exploits les plus aventureux.

C'tait la plus intrpide runion que l'on vit jamais en Canada. Choisis
parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expdition, les
avait forms encore  affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons 
rappeler ici les noms qui nous ont t conservs dans les relations, et
dont plusieurs sont encore dignement ports en Canada:

Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny,
de Bienville, frre du commandant, Boucher de La Perrire, Deschauffours
l'Hermite, Dugu de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des
Abnaquis, qui alla a Versailles quelques annes aprs. Il fut prsent
au roi et reut un sabre d'honneur.

Cette dernire campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur
avait procur l'abondance. Ils n'en abusaient pas, tant soumis  la
plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se prparer aux
ventualits de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vtements
et les fourrures ncessaires pour les rudes climats du Nord.

Mais ce riche butin amena des difficults auxquelles on tait loin de
s'attendre.

M. de Brouillan fit connatre de la manire la plus formelle qu'il
prtendait participer aux bnfices d'une expdition dont il n'avait
pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant
l'injustice de cette rclamation, tait dispos  cder, par respect
pour l'autorit; mais il n'en fut pas de mme de ses gens, qui
refusrent d'couter de telles prtentions. Ils dclarrent que si le
gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher
lui-mme dans les stations o il restait quelque chose. Ils citaient
parmi celles-ci le port de Rognouse, o on savait qu'il y avait cent
hommes, de dfense avec des provisions abondantes.



    [Illustration: Les navires...]

    QUATRIME EXPDITION A LA BAIE D'HUDSON.

    Les btiments taient au nombre de trois principaux: d'Iberville
    commandait le _Plican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes
    d'quipage; M. de Srigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le
    _Wesph_. L'quipage tait rparti sur deux autres petits btiments,
    le _Palmier_ et _l'Esquimau_, chargs de vivres. L'escadre avait,
    outre les hommes d'quipage, 250 combattants. Les btiments taient
    approvisionns de tout ce qui tait ncessaire pour cas expditions
    du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des
    grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes
    particulires pour combattre les baleines. La navigation avait cela
    de particulier que jusqu' l'entre de la baie d'Hudson, on pouvait
    rencontrer les glaces venant du ple, tandis que, plus loin, ces
    glaces diminuaient  cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte
    les ctes de l'Amrique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.



M. de Brouillan, irrit, fit emprisonner quelques-uns des opposants,
et chercha  sparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa
d'Iberville aux dernires limites du mcontentement.

On ne sait ce qui aurait pu rsulter de l'enttement de M. de Brouillan
et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un vnement
qui changea toutes choses.

M. de Srigny, frre du chevalier, arriva de France le 15 du mois de
mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus
pressants de se rendre  la baie d'Hudson.

La cour ayant appris que Terre-Neuve tait conquise presque entirement,
enjoignait  M. d'Iberville de se rendre aussitt a la haie d'Hudson.
On pensait que M. de Brouillan suffirait  complter la conqute par la
prise de Bonavista.

Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta
plus qu' prendre cong de l'irascible gouverneur.

Aprs cela, M. Beaudoin numre le rsultat de cette anne de combats.
Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient
occup prs de 500 lieues carres de territoire, avaient pris trente
stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tu 200 hommes, et saisi tant
de milliers de quintaux de morue, sans avoir prouv d'autre accident
que deux hommes blesss.

Le pieux missionnaire ajoute qu'il bnit le Seigneur d'avoir assist les
Franais, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs
ennemis taient de moeurs abominables.

Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualits: ils taient des hommes
actifs et habiles dans l'exploitation des pcheries et des chasses; mais
ils n'avaient rien des qualits militaires, et ils taient incapables de
rsister  des combattants intrpides comme les Canadiens.

De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune
religion, n'ayant pas mme de ministre avec eux, Ils taient, dans leur
conduite, pires que les sauvages, abandonns  l'ivrognerie et  tous
les dsordres.

M. Beaudoin donne ensuite rmunration des stations prises par les
Franais, et il les met sous trois divisions distinctes:

Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrive d'Iberville;
celles prises par M. de Brouillan runi  M. d'Iberville; et enfin les
stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de
chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouves, et le poisson qu'ils
y prennent chaque anne.

Il y en a dix dans la premire catgorie, trois dans la seconde, et
vingt-trois dans la troisime.

Il est  remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'numration, a
omis de faire cette distinction, de manire qu'on ne peut comprendre ce
qu'il a voulu dire en cet endroit.

Voici la liste donne par M. Beaudoin:

1 Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse,
Trmousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave,
Bayeboulle, Aigueforte--490 pcheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises,
25,000 quintaux de morue;

2 Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan runis: le
Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pcheurs, 82
habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;

3 Stations prises par M. d'Iberville seul: 1 dans la baie de la
Conception et la haie de la Trinit: 2 de Portugal Cove, Havremon,
Quinscove, Havre-de-Grce, Mousquit, Carbonnire, Croques Coves, Kelins
Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New
Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinit.--1,138 pcheurs, 149
habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.

Total: 2,048 pcheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de
morue.

Aprs le dpart de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva dlivr
d'une grande proccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure
d'exercer ses prrogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de
partager son autorit. Mais les annes suivantes ne lui furent pas
favorables, et on 1698 les Anglais taient revenus occuper sans
rsistances toutes les stations de la cte orientale.

M. de Brouillan ayant t nomm au gouvernement de l'Acadie, fut
remplac par M. de Subercase. Ce dernier se dcida d'attaquer les
stations anglaises, ce qu'il opra, avec le commandant de Montigny, en
janvier 1707. Ils avaient runi 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
et dtruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'anne suivante, M. de
Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M.
de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevrent Saint-Jean, et se
prparaient  de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de
Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
prparaient  l'attaquer avec 2,000 hommes.

Les succs furent ainsi partags dans le cours du XVIIIe sicle; les
Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent 
laisser aux pcheurs franais quelques points sur la cte. Il ne reste
plus aujourd'hui  la France que deux les au sud de Terre-Neuve,
Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une
exploitation considrable.

En 1745, la pche occupait chaque anne dix mille hommes avec 500
navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grce.

Aujourd'hui les pcheries ont une importance plus grande que jamais.
Chaque anne, prs de cent quatre-vingt-dix btiments viennent se fixer
sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'aprs les traits,
avancer  plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la
pche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur
apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de
vingt-cinq  trente mille pcheurs, largement rtribus, sont ainsi
employs  la pche. Cette occupation est une cole tout  fait
prcieuse pour la prparation de la marine franaise. Aussi le
gouvernement donne-t-il  chaque btiment une prime considrable.

Tel est l'tat actuel des pcheries franaises en Amrique, et l'on ne
doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au dveloppement de
cette prcieuse industrie.




QUATRIME PARTIE



IV EXPDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Tous les prparatifs tant termins  Plaisance et les quipages de
l'escadre ayant t complts, on mit  la voile le 8 juillet 1697,
et l'on avana par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le
_Plican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'quipage. M. de
Srigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_.
Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et
connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les
secondaient, avaient t dj leurs compagnons.

Outre M. d'Iberville et ses deux frres, M. de Srigny, et de Bienville,
g seulement de quatorze ans et frre chri d'Iberville, il y avait
leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les
deux MM. Dugu de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de
Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie,
qui a publi plusieurs volumes pleins d'intrt sur la Nouvelle-France
et sur les vnements dont il avait t tmoin; MM. de Grandville et de
Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien,
pilotes, La Carbonnire de Montral, Saint-Martin, etc.; enfin, Jrmie,
qui a laiss une relation assez complte de tous ces vnements. Ils
avaient avec eux un aumnier. D'Iberville avait toujours soin d'en
associer  toutes ces entreprises, o il fallait toujours tre prt 
donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumnier tait
M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiri en Irlande, dont d'Iberville
estimait tout particulirement le mrite et le zle infatigable. Il
devait rendre les plus grands services, et il tait destin  subir de
grandes fatigues.

L'quipage tait rparti sur cinq navires: le _Plican, le Palmier,
le Wesph, le Profond_, et un brigantin nomm _l'Esquimau_, charg
de vivres. L'escadre runissait, outre les hommes d'quipage, 250
combattants. Les btiments taient approvisionns de tout ce qui tait
ncessaire pour ces expditions du Nord; des mousquets, des haches
d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces
lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des
fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulires pour
combattre les baleines, qui naviguaient par lgions dans le nord, et
pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages
parfois jusqu' perte de vue; sans compter les armes de chasse pour
attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore dcims par les
chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les
golands.

De Plaisance, on longea l'le pour se rendre sur la cte orientale. On
passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'le,
puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait
reu l'instruction de courir des bordes sur cette cte; mais des
brumes trs paisses s'tant leves, ces instructions ne purent tre
observes, et l'escadre se dirigea aussitt vers le nord.

Le 17 juillet, neuf jours aprs le dpart, l'escadre ayant pass le cap
Saint-Franois et le cap Bonavista, on se trouva prs de Belle-Isle,
en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degr de
latitude.

On commena  rencontrer quelques glaces drivant vers le sud, mais ce
n'tait rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.

Le 18 juillet, l'escadre longea les ctes du Labrador. Le 24, 16 jours
aprs le dpart de Plaisance, l'entre de la baie d'Hudson se prsenta:
elle tait tout obstrue de glaces. On tait en face de l'le de la
Rsolution, et des les Button, qui conservent encore le mme nom. Il
fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.

D'Iberville, mont sur le Plican, affrontait les banquises, sachant
profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traverss
plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.

Il fallait souvent grappiner, c'est--dire fixer les btiments sur les
glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.

A cette hauteur, on tait au 62e degr de latitude, le soleil tait
perptuel, clairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les
les du Ple et de la Salamandre, ainsi nommes d'aprs les deux
btiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage prcdent de
1694.

Arrivs  ce point, les navigateurs virent marcher contre eux
l'immensit des glaces venant du ple; elles apparaissaient au loin
jusqu' la ligne de l'horizon. C'taient des masses normes qui
semblaient entasses les unes sur les autres. Enfin,  chaque instant,
comme dans la rgion des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements
les plus varis.

Certains bancs s'arrtaient et se disposaient avec ordre comme les quais
d'un fleuve. Les autres continuaient  marcher et s'avanaient plusieurs
de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds
de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y
avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantt c'tait comme
des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou
des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace,
pousss par une force irrsistible, se levaient, se dressaient les uns
contre les autres, et menaaient de s'abattre sur les embarcations.

Il tait difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui
taient si mal disposs pour supporter les grandes lames de l'Ocan.
C'est ainsi que s'avanaient ces intrpides navigateurs; ils n'avaient
pour appui que des coques de noix; ils taient dpourvus de ces
instruments de prcision modernes qui parlent un langage, si
infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
connue les yeux ferms dans les brumes.

A un certain moment, un vent s'leva qui branla les glaces et les
bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux btiments se rencontrrent, et
un mat d'artimon fut bris, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, pouss
par la violence des courants, fut enlev et sombra avec son chargement.
Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'quipage.

Dans ces rgions, les temptes sont plus effrayantes que partout
ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit
heures.

Les cordages et le pont taient couverts de verglas, les voiles
s'immobilisaient; le veilleur,  son poste d'observation au haut du mat,
tait comme une stalactite vivante. Les ctes prsentaient une masse de
pics et de prcipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempte, le
_Plican_ se vit spar des trois autres vaisseaux, qui jusque-l
l'avaient suivi.

Le 8 du mois d'aot, on tait entr dans le dtroit de la baie d'Hudson;
on doubla le cap Haut, puis le cap Charles,  50 lieues de l'ouverture
du dtroit.

Le 15 du mois d'aot, le _Plican_ tait arriv  150 lieues des les
Button et de l'entre est du dtroit. D'Iberville, ne voyant pas
arriver les trois vaisseaux franais, s'arrta, quelques jours pour les
attendre.

Ils taient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils
pouvaient contempler un ciel d'un clat et d'une puret extraordinaires,
qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui
s'tendaient  perte de vue. Pendant la nuit, les aurores borales
apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albtre et variant
 chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups
et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs
une proie facile. Dans le ciel, des voles d'oiseaux normes: les
outardes, les golands remplissaient les airs, et ils taient en si
grande quantit que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par
milliers.

Tandis qu'on pouvait se livrer  la chasse, on pouvait aussi s'occuper 
la pche, qui offrait une proie abondante.

On tait encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de
sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie
donne de grands dtails sur ces habitants tranges des mers du ple. Il
nous dit comme leurs vtements, leurs armes et tous les objets  leur
usage sont admirablement adapts au climat qu'ils doivent habiter.

Ils portent un surtout fait de fourrures trs paisses, avec des gilets
et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les
plus dlicats des animaux et avec une perfection dont les couturires
europennes n'approchent pas. Par-dessus leurs chausses, ils mettent
deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternes avec des chaussons
de peau. Ils prennent donc plus de prcautions contre le froid que les
Europens, mais aussi il parat qu'ils ne connaissent pas les infirmits
qui affligent les peuples qui se disent civiliss.

Leurs canots de peaux de loups marins montes sur des os de baleine,
sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils
sont tout couverts sur le dessus,  la rserve d'une ouverture o les
navigateurs se mettent; elle est si bien ajuste qu'il n'y entre jamais
d'eau. Ils les gouvernent trs facilement avec une rame de quatre pieds
de longueur, arrondie aux deux extrmits et qu'ils savent manoeuvrer
avec une rapidit extraordinaire.

Le _Plican_ remit  la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort
Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres btiments.

Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour
l'escadre: grand mouvement  bord et grande joie. On bat aux champs
et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, tonnement gnral
lorsqu'on s'aperoit que les btiments signals ne rpondent pas et
s'avancent toujours, en silence,  force de voiles. La mprise ne fut
pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient
d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient
l'avoir coul  fond.

Ces trois btiments taient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150
hommes d'quipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'quipage,
et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'quipage:
total, prs de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Plican_ ne
pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.

D'Iberville comprit aussitt le danger, mais il jugea qu'il devait le
braver. D'ailleurs, il commandait des hommes rsolus et qui n'auraient
pas voulu entendre parler de retraite.

Aussitt, il divise son monde en plusieurs dtachements. Il met La Salle
et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes  la batterie
d'en bas; il place son jeune frre de Bienville et M. de Ligonde,
autre o-arde de la marine,  la batterie du haut, et tablit M. de La
Potherie, Saint-Martin et La Carbonnire au chteau dee l'avant, avec
les hommes les plus aguerris; lui-mme se porte, avec un dtachement, au
chteau de poupe, prs du pilote, pour tout diriger.

D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractrisait, dcida qu'un
abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons,
contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous cts en l'environnant
comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis
que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour tait venu
et qu'ils ne l'pargneraient pas. Et sur cela, des cris et des hourras
rpts.

Le moment tait solennel. D'Iberville avanait toujours; il tait d'une
impassibilit qui lui tait ordinaire dans le danger et qui lectrisait
ses gens, qui avaient les yeux sur lui.

Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer
la premire borde du _Hampshire_, puis ils se relvent et montent d'un
bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait
avec rapidit. Le capitaine du Hampshire, les ayant contempls quelques
instants, jugea qu'il pouvait tre ananti du premier coup avant qu'il
pt tre secouru par les autres navires. Il fait aussitt carguer ses
voiles, et, virant de bord, il se drobe  une lutte qu'il n'ose pas
affronter.

D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige
entre les deux autres vaisseaux. En passant prs du _Derring_, il le
foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson
Bay_, et lui envoie sa borde de gauche, puis il revient vers le
_Hampshire_, qui, voyant le Plican aux prises avec deux vaisseaux,
avait dcid de se remettre en ligne. Les deux btiments anglais
avaient peine  se rtablir; les manoeuvres taient haches, les voiles
cribles, les canons renverss, les blesss nombreux.

Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu viter allait
se raliser, si les trois navires se runissaient, marcha droit sur le
_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et
tiraient  la fois, criblant le _Plican_, mais sans blesser beaucoup de
monde, les gens d'Iberville tant si exercs  se garer  chaque borde.
Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur porte, ils
montaient dans les manoeuvres avec la rapidit la plus extraordinaire,
ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en
poussant des cris de dfi.

_Le Hampshire_, voyant l'inutilit de toutes ses voles de canons, se
dcida enfin  aborder le _Plican_, rservant son feu pour frapper son
adversaire d'aussi prs que possible. Il commena par chercher  prendre
le vent pour revenir sur le _Plican_ avec plus de force, mais, l
clata l'inhabilet des marins anglais; ils ne purent russir dans cette
manoeuvre, et su retrouvrent cte  cte avec le _Plican_, qui les
prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.

C'est alors qu'arriva l'vnement le plus considrable du combat.

Les navires taient si prs l'un de l'autre que les hommes
s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Franais
qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui
avait le visage tout noir de poudre, ils s'crirent: Ali! quel beau
visage de Guine.

Le _Hampshire_ se voyant a porte de pistolet, lana sa borde, qui
n'eut presque pas de prise sur l'quipage tendu  plat sur le pont.

Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons taient points  couler
bas, et il envoya si bien sa borde que le _Hampshire_ ne put faire
que quelques brasses et sombra compltement sous voiles, avec tout son
monde, qui comprenait 150 combattants.

Les deux autres vaisseaux, voyant ce dsastre, ne songrent plus  faire
aucune rsistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hte,
et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop cribl pour en faire autant,
amena aussitt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25
hommes pour l'amariner.

Tout avait t si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts,
et ne comptait que 14 blesss; mais les manoeuvres taient coupes, les
voiles perces  jour, les mts cribls.

Le chevalier du Ligonde avait reu deux coups de feu; La Carbonnire
avait le coude entam; Saint-Martin, la main fracasse; M. de La
Potherie avait reu plusieurs balles dans ses vtements, et avait un
bras contusionn.

Aprs ce combat acharn il se passa encore bien dea vnements avant
l'attaque du fort Nelson. On tait parvenu au 7 de septembre, et l'on
exprimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait trs grand
froid; le vaisseau, avec ses agrs et ses mts, tait tout couvert
de neige et de verglas. Le vent tait trs fort, et, la grande ancre
s'tant rompue, la dsolation fut au comble parmi les blesss et les
malades. M. de La Potherie, quelque accabl de fatigue qu'il ft, avait
encore assez de libert d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui
relve l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne
s'tait cependant jamais trouv en si fcheuse conjoncture.

  Illi robur et aes triplex
  Circa, pectus erat qui fragilem truci
  Commisit pelago ratem
  Primus, nec timuit proecipitem Africum
  Decertantem...

La tempte se dchana, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut
enleve, les tables et les bancs briss dans la grande salle; enfin,
vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlev. Le
vaisseau, secou et pouss sur les battures, ne put rsister et fut
ouvert par le milieu. Au matin, il commena  sombrer: il fallut
l'abandonner. En ce moment on voyait la terre  deux lieues.

Au milieu de ces preuves d'Iberville tait inbranlable: c'tait dans
les plus terribles circonstances que se rvlaient sa fermet et la
sret de ses dcisions. Il se mit en devoir de sauver son quipage.
Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif,
chercher un lieu de dparquement, puis il fit disposer des radeaux, et
embarqua son monde. Les rigueurs du froid taient telles que, sur les
200 hommes qui se trouvaient sur le btiment et qui eurent  traverser
les battures dans l'eau jusqu' la ceinture, 18 prirent. M. de La
Potherie tomba sans mouvement, puis de fatigue; quelques Canadiens le
sauvrent. L'aumnier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dvouement,
tant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait
et mme portait ceux qui ne pouvaient se traner, et il ne les
abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivs en terre ferme.

De grands feux que l'on fit soulagrent ces pauvres gens qui taient
lgrement vtus et tout dgouttants encore du naufrage. Dans tous ces
dsastres, d'Iberville avait veill a tout. Il avait sauv sa provision
de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivrent,
le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des
munitions et des vtements de toutes sortes; il tait temps: les plus
robustes succombaient, les plus nobles coeurs taient anxieux. Les
fronts s'claircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait
toutes les motions, de vives dmonstrations de reconnaissance furent
adresses  Dieu. D'ailleurs, ces braves gens taient dtermins  toute
tentative suprme et, prir pour prir, ils disaient qu'il valait mieux
sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
bois avec un pied de neige.

Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allmes faire du feu  la
porte du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper
l'ennemi. La fume nous attira des coups de canon, mais facilita aux
gens le dbarquement le long de la rivire. M. d'Iberville, se dirigeant
par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnatre la place, sur les
11 heures du matin; aprs quoi il envoya de Martigny en parlementaire
pour rclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui taient rests
prisonniers l'anne prcdente. Le gouverneur les refusa: alors on
rsolut l'attaque.

Aprs dner, on dressa une batterie  deux cents pas du fort, et l'on
dbarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction
du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le
bombardement commena vers 10 heures du matin, et continua jusqu', une
heure de l'aprs-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les
remparts taient renverss, et les Canadiens envoys en tirailleurs,
voyant les rsultats, les saluaient de Sassa Kous de triomphe. On
commena alors, sur la cte oppose du Nord, une nouvelle batterie
qui aurait cras le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put tre accepte  cause
des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre,
le gouverneur envoya des parlementaires charg d'accepter les conditions
poses par M. d'Iberville.

A une heure de l'aprs-midi, l'vacuation eut lieu. La garnison sortit
tambours battants, mches allumes, enseignes dployes, avec armes et
bagages.

Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degr 30 m. de
latitude; c'est la dernire place de l'Amrique septentrionale. Il tait
en forme de trapze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y
avait des fauconneaux et des pices de quatre et de huit. En tout, deux
mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pices.

M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit clbrer les offices
religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se
mettre en rapport avec les sauvages.

Cette campagne rendait la France matresse de toute la baie d'Hudson et
du toutes ses richesses, qui sont trs grandes, car dans un climat
si rude la Providence a pourvu merveilleusement  la subsistance des
peuples qui y sont tablis.

Les rivires sont trs poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a
des perdrix en si grande quantit qu'on peut en tirer des milliers et
des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus dlicates que
celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes
et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et  l'automne,
que les bords des rivires en sont remplis. Les caribous s'y trouvent
presque toute l'anne; on les rencontre parfois par bandes de sept 
huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.

Les pelleteries sont trs nombreuses, trs varies, trs prcieuses,
bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les
renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont trs
abondants et d'une fourrure fournie et trs fine. Mais ce qui pouvait
surtout attacher les Franais  ce pays, c'est que les sauvages sont
bons, trs dsireux d'embrasser la vraie religion, et tout diffrents
des populations iroquoises, qui ont t si acharnes contre les
tablissements franais.

Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on
rapport avec les Franais, qu'ils avaient appris  aimer dans leurs
rapports prcdents. Ils aimaient ardemment le noble caractre
d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa
droiture, qui est la qualit qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
La Potherie. Ils avaient appris  connatre M. de Martigny et M. de
Srigny, qui, dans les expditions prcdentes, taient rests plusieurs
mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute
leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient
admires dans ceux qui l'avaient prcd. Ils n'oubliaient pas le P.
Silvy, venu avec d'Iberville dans sa premire expdition, et qui, rest
avec eux, s'tait dvou jusqu' ce que sa sant ft puise. Le P.
Silvy, aprs ces oeuvres de missions  la baie d'Hudson, fut rappel
 Qubec, mais le coup de mort tait dj port: il mourut au bout de
quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient
une filiale reconnaissance.

Ils avaient t attachs encore au nom franais par le dvouement sans
limites du P. Marest, venu en 1694, et qui tait rest plusieurs annes
avec eux. Le zle qu'il avait mis  travailler au service de l'quipage,
pendant l'hiver mme, tait grand, mais celui qui l'animait  s'occuper
des sauvages tait encore plus grand,  cause du besoin o il voyait
leurs mes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les
temps; il passait les rivires  mi-corps, traversait des marais et des
savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi
le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
hroquement ces preuves, quelle affection il devait avoir pour les
mes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier;
ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Franais.

M. de Fitz-Maurice, anim par ces exemples, se mit dans les mmes
rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs
campements, et passait les ruisseaux, les rivires, les marais,
supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mrite de ces
oeuvres  M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prires, aux
neuvaines et  la sainte messe, Il secondait l'aumnier dans toutes les
dispositions de son zle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il tait un des
premiers  la confession et  la communion. Nous ne pouvons avoir une
trop haute ide de ces hros chrtiens, plaant au-dessus de tout, le
but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre
leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent
les hros des croisades.

M. d'Iberville pourvut ensuite  l'organisation de la nouvelle colonie.
Il mit son frre de Srigny  la tte des stations; il demanda ensuite 
M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il
repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison ft
dj avance.

Il avait install  bord du _Profond_ l'quipage du _Plican_, qui avait
sombr; il y avait ajout une partie de l'quipage de l'_Hudson-Bay_, et
enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.

Une heure aprs le dpart le _Profond_ chouait, mais ce ne fut qu'une
alerte de peu de dure, car la mare survenant, on put continuer la
route.

A cette poque de l'anne, le soleil baissait sur l'horizon  mesure
que l'on avanait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne
paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se
diriger.

Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avanait dans les tnbres;
on ne voyait plus rien, et par surcrot, il arriva une trs forte
tempte.

Avec tout cela, il fallait trouver le dtroit pour sortir de cette mer
temptueuse. Aprs plusieurs jours d'inquitude et de ttonnements, on
put reconnatre qu'on tait  l'entre du dtroit et en face de l'le de
Sasbr. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
 l'est, et, le 2 octobre, c'est--dire huit jours aprs le dpart du
fort Nelson, l'escadre se trouvait , 50 lieues de l'entre ouest du
dtroit, devant le cap Charles, au 63e degr de latitude, presque au
milieu du parcours du dtroit.

On longea ensuite les les Bonaventure. Ces les avaient t ainsi
nommes dans une expdition prcdente, du nom du capitaine de frgate
Bonaventure, qui avait accompagn le chevalier en 1689.

On passa ensuite devant les les sauvages et devant le cap Dragon, au
62e degr de latitude.

Le 9 d'octobre on longeait les les Button, et enfin le 10 octobre 1697,
on tait hors de danger  l'entre du dtroit, o l'on avait pass
prcdemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.

M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adresss  Virgile, qui
se rendait d'Italie  Athnes avec un vent de nord-ouest:

  Ventorumque regat pater,
  Obstrictis aliis, proeter Iapyga...

C'tait le vent d'Iapyx qui tait favorable  Virgile, comme lu vent
nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du dtroit.

Dans cette traverse, M. de La Potherie fait remarquer que les quipages
furent rudement prouvs par le scorbut.

Les hommes taient exposs  prendre cette terrible maladie par l'usage
des viandes sales, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau
les btiments, par l'impossibilit de changer d'habits et de linge qui
tait en petite quantit. Plusieurs succombrent.

L'escadre arriva  Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines aprs,
Rochefort, terme de la navigation, tait en vue.

En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que
l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de
commerce pour affronter les prils d'une navigation si longue et si
difficile dans des climats si rigoureux.

Mais tel n'tait pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait
trs bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.

C'est ce qui a t confirm par la suite des vnements. Les Anglais
revinrent plus tard; ils s'assurrent de tout le pays, favorisrent des
associations puissantes, et ces commerants, avec les subsides et les
primes du gouvernement, tablirent deux grandes compagnies qui se mirent
 la tte du commerce des fourrures dans le monde entier.

Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui,
jusque dans les derniers temps, ont ralis des bnfices montant
presque chaque anne  la somme de vingt  vingt-cinq millions de
francs.

D'Iberville,  son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa
avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui
faisait courir le voisinage des Anglais.

Ces reprsentations eurent un plein succs, et le ministre chargea
d'Iberville d'une expdition plus considrable que toutes celles qui lui
avaient t confies jusque-l.

C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.




CINQUIME PARTIE




EXPDITION DU MISSISSIPI.

M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il
rendit compte de sa mission et nona les moyens qu'il y avait  prendre
afin d'en assurer le succs. Il parle ainsi de l'avenir des possessions
franaises en Amrique:

Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaaient nos
tablissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui
taient redoutables par leur nombre et par une position suprieure 
celle des colonies franaises.

Vis--vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais
occupaient des pays d'un climat tempr et d'une production
surabondante.

Ils pouvaient attirer des quantits innombrables d'migrants; de plus,
ils pouvaient les tablir avantageusement et les fixer pour jamais.

Les Franais qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirs par
quelques avantages: par l'immensit des forts et des pcheries 
exploiter; mais ils ont , lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils
ne songent aprs avoir amass quelque bien, qu' s'en aller le faire
fructifier dans la mre patrie. De l, une cause d'infriorit pour les
colonies franaises. Les Anglais sont tablis dans le sud, sous une zne
suprieure  celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant
quelques annes, il ne veulent plus partir et contribuent  lever ainsi
chaque anne le chiffre de leur population.

Aussi les Franais ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins
par plus de deux cent mille.

Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant
les possessions si avantageuses du nord, la France songet  occuper
les contres si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du
Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, o se trouvent
les plus beaux pays du monde.

Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se prparent 
s'tablir dans ces immenses contres du sud.

Et il concluait par ces paroles:

Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amrique qui est la
plus belle, pour avoir une colonie capable de rsister aux forces
de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est dj trs considrable,
s'augmentera de manire que dans moins de cent annes, elle sera assez
forte pour se saisir de toute l'Amrique et en chasser toutes les autres
nations.

D'un autre ct, la possession du Canada ne peut avoir son prix que
par l'extension  l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a
absolument d'utilit que par la possession des bouches de ce fleuve,
qui mettra le grand Ouest en communication avec les les franaises des
Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.

Vauban, dans ses considrations sur l'avenir des colonies franaises,
avait absolument les mmes ides que le chevalier d'Iberville. Quant 
la qualit des tablissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de
plus noble et de plus ncessaire.

Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner
naissance et accroissement  une immense monarchie qui, pouvant s'lever
au Canada,  la Louisiane et  Saint-Domingue, deviendra capable de
balancer toutes les autres puissances de l'Amrique et d'enrichir les
rois de France.

Rien de plus ncessaire, parce que, sans cet accroissement,  la
premire guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos
possessions sans espoir d'y jamais revenir.

Dans le mme temps on remit  M. de Pontchartrain un mmoire qui avait
t rdig par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de
Montral, et qui rsume toutes les donnes fournies par les diffrents
explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
Salle, de Tonty, etc.

Le pays o l'on propose  Monseigneur d'tablir une nouvelle colonie
est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande
tendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de
longueur, allant du 46e degr de latitude au 30e.

Ce fleuve est aliment par plusieurs rivires trs telles, venant les
unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de
l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.

Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis
des Franais. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une
contre d'une fertilit incomparable.

Le climat est tempr, l'air pur, le pays capable de produire toutes
les choses ncessaires  la vie.

Le mas et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres 
fruits, et produisent deux fois par anne.

La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les ntres.
Enfin, il y en a des quantits qui nous sont inconnues: les bananes, les
ananas, et bien d'autres.

Les chanvres ont huit  dix pieds de hauteur, les oliviers poussent
jusqu' trente pieds au-dessous des branches.

Les chnes sont normes et comparables  ceux de Norwge. Les pchers,
les pruniers, les figuiers produisent des fruits normes et mrissent
deux fois par an.

Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les chtaigniers
abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les
melons et les patates sont d'un revenu abondant.

Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands
que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on
les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
Les prairies et les forts sont remplies de faisans, de pigeons,
d'outardes et de dindons sauvages.

On peut en tirer une infinit de pelleteries, des cuirs et des laines
trs fines et trs abondantes.

On trouve des mtaux en quantit: du plomb, du cuivre, de l'tain, etc.

Il y a abondance de bois de construction faciles  transporter par
la quantit des rivires navigables. Il y a aussi abondance de bois
prcieux, de couleurs, et propres  la marqueterie.

Le tabac, le sucre et le coton y viennent trs bien et sont aussi beaux
que ceux des tropiques.

Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.

La position est avantageuse au commerce;  proximit des Antilles d'une
part, et de l'autre, du Mexique et du Prou.

Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et
de Tonty. Ces hommes hroques, au prix de leurs jours, avaient non
seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en
avaient aussi fray le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient
nou des relations qui n'avaient laiss que de bons souvenirs et
avaient fait aimer le nom franais.

Quand on examine les extrmits o ces hommes d'un caractre si lev
se sont rduits pour conqurir des empires  l'Europe, quand on pse
le peu de gloire qu'ils ont acquise  ct des misres qu'ils ont
supportes, on s'tonne et on gmit de l'oubli o leur mmoire est
tombe. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre aprs que les
dernires traces de son expdition furent effaces.

Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que
le ministre avait dj en sa possession, dterminrent  excuter
immdiatement ce qui avait t arrt depuis longtemps. On trouvait
le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se
rendre au Mexique.

La dcision fut prise. Ds le 15 fvrier 1698, M. d'Iberville fut
prvenu de runir tous les Canadiens qui taient revenus  la Rochelle
avec lui et avec son frre de Srigny, afin qu'ils pussent se joindre 
l'expdition.

Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrpides qui
s'taient distingus  la baie d'Hudson et  l'le de Terre-Neuve. M. de
Frontenac avait signal leur mrite en ces termes: Je me fais fort
de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitus  l'eau comme
poissons.

Ensuite, on procda  l'armement des btiments. Le 10 juin, le ministre
donna la liste des officiers. Il y avait deux btiments: la _Badine_, de
40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.

Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville,
capitaine de frgate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le
sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La
Gauchetire et de Bienville, gardes de marine.

Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgre,
capitaine de frgate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle,
lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur
de Sainte-Colombe, garde de la marine.

Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mmoire, o il exposait ses
vues en ces termes:

Pour faire un tablissement sur le Mississipi, il faudrait au moins
quatre btiments:

1 Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'quipage; 2 une frgate de
20 canons, avec 120 hommes; 3 un btiment de 12 canons, avec 65 hommes;
4 un btiment de charge mont par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois
de vivres, avec facult d'accoster  Saint-Domingue pour prendre de
la viande frache, si ncessaire dans les grandes traverses. Je
n'arrterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du
but du voyage  Saint-Domingue,  cause de la proximit de la colonie
anglaise de la Jamaque.

De l, il faudra longer la cte amricaine  50 lieues de la Floride
jusqu' la baie du Saint-Esprit, qui est  moiti de la distance entre
la Floride et la baie Saint-Louis, o La Salle tait all atterrir en
son voyage.

La baie du Saint-Esprit est  100 lieues de la baie Saint-Louis; de l,
j'enverrais un btiment  l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut
des marchandises pour prsenter aux sauvages: haches, chaudires,
aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets reprsentent au moins
20,000 francs de dpenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient
gnraux, comme  la haie d'Hudson,  cause des inconvnients qui
arrivent quand les ordres sont trop borns, dans une entreprise de cette
longueur et de cette importance, o l'on ne peut tout prvoir.

Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions,
dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce  toutes les suggestions qui
lui avaient t nonces.



    [Illustration: L'ocan Atlantique.]

    OCEAN ATLANTIQUE.

    Vaste tendue d'eau qui spare l'Europe et l'Afrique de l'Amrique.
    Cet ocan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la
    mer du Nord, la mer Baltique et la Mditerrane, qui communique
    avec l'Atlantique par des passes trs troites. Les principaux
    tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la
    Garonne, etc.; en Amrique, le Saint-Laurent, l'Ornoque, l'Amazone,
    la Plata. Dans cet ocan, il y a plusieurs courants; d'abord, le
    courant quinoxial, qui se dirige du Sngal au Yucatan, puis le
    Gulf-Stream, qui longe la cte est de l'Amrique, entre ensuite dans
    le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
    d'o il traverse l'Atlantique pour aller chauffer les ctes de la
    France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe.
    Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste
    assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.




CHAPITRE II

PREMIER VOYAGE.

Tous les prparatifs taient faits avec le soin que d'Iberville mettait
 tout ce qu'il entreprenait. Le dpart fut fix pour le 24 octobre
1698.

Il y avait quatre btiments; deux frgates: la _Badine_ et le _Marin_.
Il y avait 200 hommes d'quipage, dont 50 Canadiens et le reste moiti
soldats et matelots, et prs de 100 canons.

M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intrts spirituels
de ses hommes. Il avait avec lui un aumnier, et sur l'autre btiment,
le Pre Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait
accompagn M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.

D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui tait confie;
il savait qu'il avait  lutter contre de grands obstacles; la traverse
dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations
puissantes fortement implantes dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le
Mexique et le Prou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis
la Nouvelle-Angleterre jusqu' la Caroline.

Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Matre qui lui avait
donn le succs dans les tentatives les plus aventureuses. C'tait ce
qui le distinguait tout particulirement; une audace invincible et un
esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine
Providence et les intrts de la religion.

Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle
de M. d'Iberville, celle de M. de Surgre, et celle d'un matre
charpentier, qui est pleine de dtails et qui s'accorde avec les deux
autres sur les points essentiels.

Nous remarquons d'abord que le dpart de l'escadre ne fut signal par
aucune dmonstration publique, et cependant il s'agissait de conqurir
un monde. Il y avait une raison  cette absence de publicit; on
ne voulait pas donner l'veil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
d'Iberville avait recommand lui-mme d'expliquer son dpart par
la ncessit d'aller porter des renforts  l'Acadie et  la
Nouvelle-France.

L'expdition devait suivre la voie inaugure par Christophe Colomb
dans sa premire traverse. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux les
Canaries. La se trouvent ces vents alizs qui, vers le 23e degr de
latitude, soufflent avec force de l'est  l'ouest; ensuite l'on devait
remonter au nord pour trouver l'le de Saint-Domingue, occupe en
partie par les Franais et o l'on devait avoir un premier lieu de
ravitaillement.

Douze jours aprs le dpart de Brest, on tait au 28e degr en vue de
l'le de Madre et celle de Porto Santo.

On suivit alors la direction des vents alizs, et l'on traversa cette
partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes
tropicales apportes par les courants marins qui vont de l'Amrique 
l'Afrique.

Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degr de latitude, et
M. de Surgre nous dit qu'il fallut subir la crmonie du baptme, qui
tait dj dans les traditions des hommes de mer.

C'tait le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus
grotesques qui reprsentaient les divinits de la mer, s'adressaient 
ceux qui traversaient la ligne pour la premire fois et les obligeaient
 passer par une immersion plus ou moins complte, que l'on appelait le
_baptme du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en
tre dispens.

Au bout de quelques jours on s'aperut qu'on approchait de contres
nouvelles; les rgions tropicales. L'air tait plus doux, le ciel d'un
clat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui
semblaient rvler quelque chose de l'immensit du firmament. Les doux
zphirs qui rpandaient leurs effluves rafrachissaient et apportaient
en mme temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux
rgions que l'on venait de quitter.

A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bnies qu'il
recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient prouv
jusque-l que les impressions aprs du nord, salurent l'annonce d'une
contre nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu
du jour, les spectacles feriques du soleil couchant, tout tait nouveau
pour ces rudes explorateurs des rgions du nord.



CHAPITRE III

ARRIVE AUX ANTILLES.

Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle le de
l'archipel Indien; c'tait l'le d'Hati, que les Espagnols, un souvenir
de la patrie, avaient baptise du nom gracieux d'Hispaniola. Cette le,
presque aussi grande que l'Irlande, s'lve en pyramide sur l'Ocan.

Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient tages
jusqu' la hauteur de 3,000 pieds, elles prsentaient les formes les
plus lgantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des
derniers sommets; sur lea penchants, des forts et une vgtation
abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupes par des
promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la
mer des gants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des
ondes les plus transparentes. Ces eaux refltaient le pur azur du ciel;
au loin, des chappes laissaient contempler des tendues immenses,
plantes de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions
rgulires comme celles de la main de l'homme.

Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des
pins et des palmiers normes, des cactus gigantesques. C'tait une
succession, non interrompue de prodiges.

Les quipages acclamaient au passage ces visions enchantes, et
faisaient retentir les airs de cantiques sacrs que la surface unie des
eaux rendaient encore plus clatants.

Le 3 dcembre, nous voyons le cap Franais, qui avait t atteint en 39
jours depuis le dpart de Brest. Aussitt l'quipage se met  l'oeuvre
et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande frache et des volailles
pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce
qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les btiments;
enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient t
mises _en bottes_ sur le pont.

M. de Chateaumorand tait arriv le 30 novembre 1698.

C'tait le commandant d'un btiment du 50 canons, nomm le _Franais_,
qui avait t dsign pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise
de possession des rives du golfe du Mexique. Il tait le neveu de M. de
Tourville et le parent de M. d'Urf, prtre de Saint-Sulpice  Montral,
Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais
avait t se reposer au sud de l'le, dans le district de Logane, M.
d'Iberville s'y dirigea aussitt.

M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous
les ravitaillements qui lui taient ncessaires. Le gouverneur parut
enchant des vues du commandant et de son air de rsolution. Il lui
accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient
succomb dans la traverse; il y avait six Canadiens et deux crivains
de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: La maladie n'en veut
qu'aux Canadiens et aux crivains.

M. d'Iberville dit qu'il partit de Logane le premier jour de l'anne
1699,  midi, tant alors au 78e degr de longitude.

Il savait trs bien qu'il ne devait pas suivre le ct nord de l'le de
Cuba,  cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du
golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situ entre Cuba et
la Floride.

Il longea donc avec son escadre la cte sud de l'le de Cuba. Il
parcourut toutes ces petites les qui environnent Cuba au sud, qui
sont ravissantes de fracheur et de forme, couvertes de palmiers et
d'orangers chargs de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites
enchanteurs et parfums que Christophe Colomb avait appels les jardins
de la reine,  cause des merveilles de leur vgtation. Il fallait
passer au milieu de ces les environnes de coraux et de madrpores, o
les navires pouvaient chouer; mais le commandant savait trouver son
chemin au milieu de tous ces obstacles. Il tait d'ailleurs grandement
aid par l'exprience d'un vieux marin nomm M. de Graff, que M. de
Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigu pendant
plusieurs annes au milieu de ces parages.

Le 4 janvier, on tait  l'extrmit ouest de Saint-Domingue; ensuite,
on arriva  Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on tait au cap de
Corientes,  l'extrmit ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en
face du cap de Cruz, ainsi nomm parce que Christophe Colomb y avait
plant une croix.

Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en
suivant les courants du sud, l'on avanait vers les ctes est du golfe.

La _Badine_, le _Marin_ et le _Franais_ voguaient de conserve dans
le golfe, accompagns des felouques et des tartanes qui portaient les
provisions.

Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle tait
imposant. C'tait une marche comparable  celle de l'escadre de
Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de l, aux premires
Antilles.

C'tait un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il tait
considrable et tait rserv au plus grand avenir.

Actuellement, les Antilles, o s'arrtrent les explorations de Colomb,
ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M.
d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui prs de
dix millions, et la dixime partie seule est encore explore.



CHAPITRE IV

ARRIVE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.

Le 2 fvrier, on passa prs des les  l'ouest qui cachent le delta du
Mississipi. Elle furent nommes, de la fte du jour, du nom d'les de la
Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni
personne de l'quipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait
t donn par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense
triangle de dtritus, amens au milieu de la mer par le Mississipi et
qui,  partir du trentime degr, s'avance dans la mer et  prs de
quarante lieues d'tendue.

Il avait calcul que le Mississipi dbouchait au 30e degr de latitude,
 mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle cte
suivait constamment la ligne du 30e degr de latitude. Il ignorait que
le Mississipi, arriv  cette hauteur, avait amen un immense amas
d'alluvion, et que son embouchure tait reporte  40 lieues plus loin.

D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions
espagnoles. Il dirigea donc ses btiments vers le 30e degr, en marchant
en ligne droite  partir de l'extrmit ouest de l'le de Cuba.

Aprs avoir dpass les les de la Chandeleur, il se dirigea  l'est
pour explorer toute la cte, en commenant, du ct de la Floride, par
les pays occups par les Espagnols.

Il aborda d'abord au 90e degr de longitude, et il reconnut Pensacola,
station espagnole. Il la croyait considrable, mais il n'y trouva que
quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la cte et la
dbarrasser de toute occupation trangre.

Il parcourut la cte depuis la Floride  l'est jusqu'aux lacs situs 
l'ouest  la tte du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant
vrifi qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours,
et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le
tmoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve
en remontant au sud-ouest, il se dcida  prendre connaissance de ces
localits.

Il commena par tablir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus
convenable,  moiti chemin de l'occupation des Espagnols  Pensacola.

Pendant qu'il tait occup  cet tablissement, il examina tout le pays
d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages
environnantes.

Quant au pays, il tait presque aussi beau que le littoral de
Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes
tendues, des prairies surabondantes, des arbres  fruits d'une force de
vgtation inconnue en Europe. Tout tait  l'avenant: des outardes ou
oies sauvages normes, des poules d'Inde qui volaient par lgions et que
l'on pouvait prendre avec la main ou tuer  coups de fusil sans enrayer
les autres. Dans ces tendues, des fruits pleins de saveur, des
plantes pleines d'armes, une vgtation vigoureuse recelant dans ses
profondeurs des milliers d'oiseaux plagiques: des cormorans, des
canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
animaient la solitude.

Le 4 fvrier, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des
quantits de chnes de la plus belle venue, des ormes, des frnes, des
pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses
semes de violettes, de girofles, de fveroles, comme  Saint-Domingue;
des noyers d'une fine corce, des bouleaux. Le temps tait trs beau,
l'air trs chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures
des fleuves principaux qui se rendaient  la mer.

Aprs l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale,
M. d'Iberville avait une attention particulire pour s'attirer la
confiance et l'affection des indignes, qui entraient pour une grande
part dans ses projets d'avenir.

Ceux-ci dtestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps
prouv le caractre violent et implacable; de plus, ils surent bientt
que les Franais tablis dans les rgions du Nord s'taient toujours
attachs , gagner les Indiens qui les environnaient, par les procds
les plus affectueux et les plus gnreux.

Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivs, et il parat,
d'aprs la relation de Pnicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs
Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie
des quipages.

Aprs les Biloxis, vinrent cinq autres nations situes aux environs du
Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.

Pnicaud raconte les crmonies qui accompagnaient ces rencontres. Les
sauvages arrivaient en prsentant, en signe de bienvenue, une norme
pipe longue d'une aune, orne dans toute sa longueur d'une immense
quantit de plumes disposes en forme d'un vaste ventail; c'est
ce qu'ils appelaient le calumet. Ils le chargeaient de tabac,
l'allumaient, puis le prsentaient au nouvel arriv. M. d'Iberville, qui
n'avait jamais fum, nous dit-il, n'en pouvait supporter le got, mais
il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance.
Pnicaud rend compte d'une de ces crmonies, qui fut plus solennelle
que les autres.

Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort
avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencrent par dresser un
poteau orn de verdure et de couleurs clatantes, puis ils dansrent
autour, tandis que plusieurs d'entre eux allrent chercher M.
d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir
de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et mme les
hennissements d'un cheval d'apparat.

Lorsqu'on fut arriv au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses
gens sur des peaux de chevreuils, puis on commena une danse guerrire
pendant laquelle chacun des sauvages, revtu de ses armes, allait
frapper de son casse-tte des coups sur le poteau et racontait ses
exploits.

M. d'Iberville rpondit  ces dmonstrations en faisant venir les
prsents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des
miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des
mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui
avaient l'usage de tous ces habillements, en revtaient les sauvages.
Aprs cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de
la sagamit aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, 
laquelle on mit le feu, ce qui merveilla les sauvages.

Aprs cette crmonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour
continuer son exploration. Il savait dsormais o tait l'embouchure du
Mississipi, c'est--dire  quinze ou vingt lieues au sud-ouest. L se
trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
Malbanchia, et les Espagnols, la rivire aux Palissades,  cause des
arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les
relations de M. de La Salle.

M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols
dans le golfe, et qu'il n'avait  craindre aucune rencontre ennemie.
Ds lors, il prit cong de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus 
rclamer l'assistance. Ils se quittrent dans les meilleurs termes.

M. de Chateaumorand apprciait hautement la capacit et le zle de M.
d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considration, comme
un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les durets
que M. de La Salle avait eu  endurer du commissaire de la marine royale
qui l'accompagnait, et qui, par son enttement et son ignorance, avait
fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine
de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait
besoin, et il partit pour Saint-Domingue, o il pouvait se ravitailler.



CHAPITRE V

VOYAGE A LA MALBANCHIA.

M. de Chateaumorand partit le 20 fvrier. M. d'Iberville fit ses
prparatifs de voyage. Il tait assur qu'il n'avait aucun obstacle 
craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait
qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.

Le 27 fvrier, jour fix, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et
deux canots, et 50 hommes arms de fusils et de haches. Ils avaient
pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes taient des Canadiens
prouvs dans les expditions prcdentes, et les autres, des
flibustiers de Saint-Domingue.

Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages.
M. d'Iberville tait sur l'une des biscayennes avec son frre M. de
Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Pre Anastase,
Rcollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prires se faisaient matin
et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait dbarquer le
dimanche, le pre disait la messe.

Le 27 et le 28, on commena  longer  l'ouest une grande le de sable.
On passa ensuite devant plusieurs baies environnes d'herbe et de joncs,
mais sans bois.

En naviguant, on faisait la plus grande attention  ne passer
l'embouchure d'aucune rivire.

Le 1er mars, qui tait un dimanche, on aborda  une le, et le pre dit
la messe pour l'quipage.

L'autel fut dress sous un bouquet d'arbres, et connue le sol tait trs
humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour
les mettre sous les pieds des hommes, afin de les prserver de toute
incommodit. Dans la journe, les gens turent plusieurs chats sauvages:
l'le en tait remplie, et on l'appela l'le aux Chats, nom qui a
subsist jusqu' prsent.

Il fallait tenir la mer  une certaine distance parce que le vent tait
violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en mme temps il ne
fallait pas s'loigner beaucoup, pour n'tre pas enlev par la mer, qui
tait trs forte.

C'est un mtier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de dcouvrir les
ctes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour
tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni mme quand elles sont 
l'ancr, et qui sont trop grandes pour aborder  une cte plate, o
elles touchent et chouent  une demi-lieue au large.

C'est alors qu'tant oblig de gagner la cte, l'quipage, vers le soir
du 2 mars, aperut des rochers trs rapprochs les uns des autres et 
travers lesquels passait un grand courant.

C'tait une rivire, et d'Iberville pressentit que c'tait celle qu'il
cherchait.

Il s'approcha avec prcaution, parce que le courant tait rapide  faire
une lieue et demie  l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs
circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.

Les eaux conservaient leur douceur  une grande distance dans la mer,
comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches taient trs nombreuses,
trs rapproches et l'on voyait qu'elles taient de bois ptrifi avec
la vase; elles rsistaient  la mer et elles taient toutes noires;
parfois elles taient espaces de vingt pas et d'autres fois beaucoup
plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient
affirm les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une
rapidit extraordinaire.

D'Iberville reconnut que c'tait le Mississipi, et qu'il contemplait
cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu dcouvrir.

La satisfaction tait grande chez tous ceux qui prenaient part 
l'expdition. Les gens d'Iberville, qui lui taient si dvous, taient
heureux de voir leur chef bien-aim couronn encore de succs dans une
entreprise tente vainement jusqu' lui. M. d'Iberville remerciait la
divine Providence; il voyait se raliser toutes ses esprances. Il se
trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis
au roi et  M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la
Louisiane lui tait dsormais acquis. Le Pre Douay considrait surtout
les intrts spirituels de ce grand continent.

Le lendemain, 3 mars, l'quipage aborda  l'entre du fleuve; au matin,
la sainte, messe fut dite en actions de grces et on chanta le _Te
Deum_.

L'motion du Pre Douay, qui tait un saint homme, tait au comble, et
il sut la communiquer  son auditoire. C'tait une terre nouvelle,
conquise au Sauveur, o son nom serait bni et exalt, et il faut
reconnatre que les fervents chrtiens auxquels il s'adressait pouvaient
comprendre ces pieux sentiments. Quant  d'Iberville, comme l'avait dj
remarqu le Pre Marest dans l'expdition de la baie d'Hudson, il tait
toujours le premier  donner l'exemple dans les manifestations de la
pit.

L'quipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres
pour se remettre des fatigues des jours prcdents.

Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchs sur des roseaux et  l'abri
du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir dlivrs d'un pril
vident.

Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore clbre, et les
gens reurent les cendres, avec les officiers en tte.

On commena ensuite  remonter la rivire. A quelques lieues on
trouva ce que les prcdents explorateurs avaient appel une fourche,
c'est--dire une division de la rivire en trois courants diffrents.
C'tait une confirmation de toutes les antres indications que M. de La
Salle avait donnes sur l'embouchure du Mississipi.

Aprs ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'glise,
M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Pre Rcollet
la bnit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient  genoux
et chantaient le:

  Vexilla rgis prodeunt,
  Fulget crucis mysterium...

M. d'Iberville commena  remonter la rivire. tant arrive au 30e degr
de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre
connaissance du pays et de ses ressources.

Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants
taient venus le visiter au port de Biloxi; l il trouva le meilleur
accueil.

Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, o l'un des chefs lui vendit,
pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adresse  M. de La Salle,
dans laquelle il lui disait qu'il tait venu  son secours, et qu'il
avait trouv toutes les nations des rives du fleuve bien disposes pour
les Franais.

M. d'Iberville reconnut la vrit de ces dispositions et il continua sa
course.

Le pays apparaissait dans toute sa beaut. Les terres sont les plus
belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traverses par une
infinit de belles et grandes rivires; elles sont couvertes de bois
franc, comme chnes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive;
des prairies sans fin, les rivires couvertes de canards et d'oies
sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs clatantes, de
perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.

Des lgions de boeufs sauvages paissent par milliers  travers les
prairies.

Voici quel tait le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il
voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour
pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en
communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de
ces fourches dont M. de La Salle avait parl dans ses relations.

Il trouva d'abord,  40 lieues de l'embouchure, la nation des
Pascomboulas, et au del, il reconnut qu'il y avait une voie directe
vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il
explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus
grand du nom de Pontchartrain, il nomma l'autre Maurepas.

En remontant, il rencontra une station o se trouvait un mat peint et
dcor que les sauvages appelaient Bton-Rouge. C'tait un point de
dmarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la
nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le
principal village.

Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur
le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourrent, le mirent au
milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant.
Arrivs au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salus et
embrasss. Il tait une heure de l'aprs-midi. Il fallut s'arrter
et recommencer  fumer, ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais
fum.

Tout le village tait rassembl. Les tambours et les calebasses
accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord
des danses militaires excutes par des guerriers revtus de fourrures,
arms de pied on cap et portant sur la fte des mufles d'animaux de
toutes sortes, fabriqus avec un rare talent d'imitation.

Ces chants guerriers taient des sons incohrents, mais non forms au
hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidlit parfaite les cris
et les hurlements des animaux froces dont ils mettaient le masque sur
leur tte.

Deux bandes de guerriers se plaaient en prsence et, tout en gardant
une certaine cadence, ils reprsentaient un combat, se prcipitant et
reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tte, se frappaient avec
des cris de dfi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier
des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore:
Ch! Ch! Ch!

Aprs la danse des guerriers, on passait  des exercices moins
effrayants. Les jeunes gens s'avanaient avec les jeunes filles. Ils
taient richement pars  leur manire: ils avaient des diadmes de
plumes qui montaient trs haut; leurs ceintures d'orignal brodes en
rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles taient ornes tout autour
de disques de mtal qui retentissaient comme des grelots  chaque
mouvement de la danse. Ils taient peints de rouge, de blanc et de
jaune, disposs avec un certain art et figurant des galons et des
ornements multiplis. Les jeunes tilles portaient des ventails de
plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens
avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.

Ces groupes reprsentaient diverses scnes de la vie sauvage, comme le
dpart pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fianailles, etc.
Les danseurs se lanaient avec une agilit remarquable et en tournant
sur eux-mmes. Ces danses, nous dit M. d'Iberville, taient gracieuses
et assez jolies, et elles taient accompagnes de chants pleins de
douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup
d'agrment. Ils ont l'oreille dlicate, la voix belle et une disposition
remarquable pour la musique.

Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place
au centre, de 200 pas de largeur.

Tout autour, on voit s'tendre d'immenses prairies, sans rochers, avec
des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'talent des fleurs,
des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.

On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un
difice surmont d'une coupole; au centre on entretient un feu
continuel. A l'extrmit il y a un sanctuaire avec des tables en forme
d'autel; sur ces autels taient disposes des fourrures prcieuses et
d'autres emblmes mystrieux.

En revenant  la hauteur de Bton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par
ses calculs qu'il tait  la latitude de Biloxi, o se trouvaient ses
vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de
Bton-Rouge un courant d'eau considrable, allant, en droite ligne, du
Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna  ce courant qui,
suivant sa prvision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est
cette rivire que l'on a nomme la rivire d'Iberville, d'aprs celui
qui l'avait dcouverte. Elle a 25 lieues d'tendue. Elle lui pargna
l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le
Mississipi avec tous ses dtours jusqu' la mer, au 29e degr, et
pour remonter jusqu'au 30e degr  Biloxi. C'tait prs de 100 lieues
d'pargnes. Cette rivire offrait bien des portages, mais elle rvlait
un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit
passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.

La rivire su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac
Pontchartrain, et de l, M. d'Iberville arrivait le 30 mars  Biloxi,
ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux
diffrentes nations sauvages.

L, M. d'Iberville crivit sur son journal: Depuis un mois de sjour,
un peu de curiosit et d encourager les personnes qui sont restes, 
faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversires. Puis,
rflchissant que cela exprimait un blme pour ses subordonns, il a
effac cette phrase pour qu'elle ne ft pas mise dans la copie qu'il
devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli
par M. d'Iberville.

Aprs cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus
convenable que la baie de Biloxi pour l'rection d'un fort, et il fit
aussitt abattre des arbres en quantit suffisante. Ces arbres taient
d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitt une forge fut
tablie pour rparer les haches  mesure de l'exploitation.

A la fin du mois, le fort tait termin. Aussitt on fait descendre les
canons avec leurs affts; on fait aussi installer les vaches et les
volailles, puis l'on sme des pois des fves et du mas  l'entour du
fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Franais. Ils virent
le fort et purent en admirer l'ordonnance.

Cela pouvait leur donner  rflchir, mais M. d'Iberville s'en
inquitait peu. Il avait jug ces Espagnols comme des hommes de peu
d'importance, et il fait cette rflexion: Les Espagnols tablis dans
ces contres se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang
sauvage que du sang espagnol: ils taient chtifs, mous et sans nergie.
Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever
le Mexique, o se trouvent tant de trsors.

Toute cette expdition du Mississipi avait augment l'estime que M.
d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.

Il les avait vus inbranlables dans les plus grandes fatigues,
intrpides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les
marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnatre avec une
sensible complaisance que ses compatriotes taient au moins gaux  ces
flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les
plus audacieux qu'il y et alors dans le monde.

De plus, il les avait trouvs d'une ressource prcieuse dans les
relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs gards et leur
amabilit, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des
langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pntr
sur les ctes du golfe. Cela tait d aux Tuscaroras, nation iroquoise
tablie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la
province de la Caroline.

Le Pre Anastase, vu ses fatigues et son grand ge, avait manifest le
dsir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitt. Il
fit venir au fort le jeune aumnier de la _Badine_. Mais lorsque les
ftes arrivrent, c'est--dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le
Pre Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au
fort, pour confesser tous ceux qui se prsentrent. Il y revint encore
le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pques, dit la messe, et le
soir, il y eut sermon et vpres. Aprs quoi il revint aux vaisseaux pour
faire faire les pques aux gens. Il y eut encore confession, messe et
communion.

Tout tant rgl, M. d'Iberville laissa au fort prs de 14,000 rations,
et de plus, il envoya un traversier  M. Ducasse pour avoir des vivres.
Lui-mme ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream
pour sortir du golfe du Mexique.

Il dit: Le 2 mai, j'ai tabli les offices du fort. J'ai fait
reconnatre le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander;
c'est un garon sage et de mrite. J'ai mis mon frre de Bienville, g
de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major.
Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les quipages des
traversires.

Il laissait les mousses pour sjourner parmi les sauvages afin
d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son pre avait agi autrefois, 
Montral, avec lui et ses autres frres.

Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment
que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant
rel.

Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20
mai ils taient devant l'le de Cuba,  Matanzas,  dix lieues est de la
Havane, et le 23 ils arrivrent au cap de la Floride.

Le 23 mai, samedi, M. de Surgre avait rencontr trois vaisseaux anglais
qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_.
Ils auraient t bien accommods s'ils avaient commenc, dit M. de
Surgre, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
franais, ils leur firent mille amitis.

Ensuite, ils vogurent de conserve avec nous, et cela heureusement, car
ils connaissaient les les de l'entre du golfe et ils pouvaient passer
le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas.

Ayant dbarqu au golfe le 26 mai, nous remercimes Dieu et nous
quittmes les Anglais, car nos frgates allaient mieux que les leurs.

Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous
allions du trentime degr au quarante-cinquime. L, nous avons t
assaillis par une tempte pouvantable; les matelots n'en pouvaient
plus. On voulut jeter les canons  la mer, mais on n'osa les dplacer,
de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire  notre
dernire heure.

La _Badine_ n'eut pas les mmes preuves, nous ayant devancs.

Le 1er juillet, arrive  Chef-de-Bois, puis  l'le d'Aix; et le
2 juillet, entre dans le port de Rochefort, o nous retrouvmes la
_Badine_.



CHAPITRE VI

GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.

Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands
changements taient survenus en France. Louis XIV avait ramen  la paix
toute l'Europe coalise contre lui. Dlivr de graves difficults, il
tait dtermin  s'occuper exclusivement du bien-tre de ses sujets,
du dveloppement du commerce et de l'industrie, et enfin des
tablissements.

Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur
les vnements prcdents.

De 1690  1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande,
l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'taient runies contre la France,
et, malgr ces coalitions et les efforts runis depuis dix ans, le roi,
 force de mnagements et aussi de succs victorieux, tait parvenu 
se faire accorder une paix qui lui assurait une autorit encore
prpondrante en Europe.

Le roi, ds le commencement, avait jug dans sa sagesse qu'il ne pouvait
prolonger indfiniment une lutte, qui tait un si rude fardeau pour
ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha  se faire accorder des
conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetes avec ddain,
par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.

Alors le souverain, du dans ses tentatives, rsolut de demander  la
victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il
y russit d'une manire inespre, grce  cette force et  cette
intrpidit qui se rvlrent encore si merveilleusement dans le peuple
qu'il gouvernait.

Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et
habitues  vaincre. Il disposa ses forces et ses gnraux suivant les
centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira
 la France un lan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
militaire.

Les succs taient si nombreux, si multiplis, que les coaliss, tout en
esprant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient
prvoir qu'ils sortiraient, d'ici l, puiss et anantis.

An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais rclamaient
la paix. Dans ce laps de temps, les Franais avaient remport plusieurs
victoires et enlev aux ennemis pour prs d'un milliard de marchandises.

Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient t chasss
de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les
villes principales: Gironne et Barcelone.

Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles ranges, et il avait vu
succomber dix villes principales.

L'Allemagne avait t chasse de la Flandre, de la Lorraine, de la
Franche-Comt, du Palatinat, et, dans toute la confdration, l'on ne
savait que prvoir.

La paix de Ryswick, appuye par les succs des armes de terre et de
mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amrique
eurent leur part, avait calm les esprits, et conservait  la France un
prestige incomparable.

Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait
gagn bien des avantages, tant on paix avec l'Allemagne et avec
l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgr les efforts de l'Autriche,
la succession au trne d'Espagne tait assure  l'un de ses enfants.

Il avait reconnu l'autorit du roi d'Angleterre, et n'avait rien 
craindre de ce ct.

Dbarrass de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu' rtablir
les finances,  procurer le bien-tre  ses sujets et  assurer la
prosprit des tablissements extrieurs.

Il licencia la moiti de ses troupes, rduisit les impts, suivant les
sages traditions laisses par Colbert, et commena  donner le plus
grand essor aux Indes Orientales. La France y possdait un territoire
immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels
Chandernagor et Pondichry, qui, en quelques annes, devaient compter
50,000 mes.

Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait trs bien
l'importance. Il pensait, d'aprs Vauban, que l'on pouvait y tablir
l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le
cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles franaises,
dont Saint-Domingue formait la partie principale.

Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du
Prou, du Quito, en fournissant l'accs  Carthagne,  Porto Bello et 
la Vera Cruz.

Quant  l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accs aux
richesses de la Louisiane, que Sa Majest avait fait dcouvrir depuis
plusieurs annes, et qui rvlaient dans le nouveau monde un monde
nouveau.

Les nouvelles que M. d'Iberville apportait rpondaient bien aux desseins
des autorits souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de
juillet 1699. Il commena par licencier son monde et dcharger ses
btiments, et en mme temps il envoyait une copie de son journal  M. de
Pontchartrain, ministre de la marine.

Celui-ci lui en accusa aussitt rception. Il lui demanda de plus
amples dtails pour la satisfaction du roi, et en mme temps il lui fit
pressentir la ncessit d'un second voyage.

On destina aussitt deux btiments, la _Renomme_, de 45 canons, et la
_Gironde_, pour la nouvelle entreprise.

M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais
il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.

Les gens de Montral, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les
plus proches parents de M. d'Iberville, avaient crit que l'occupation,
du sud de l'Amrique pouvait nuire gravement aux tablissements de la
Nouvelle-France.

Le gouverneur de Saint-Domingue, de son ct, voyait avec ombrage cette
nouvelle expdition; il pensait que ce serait une disgrce pour les
possessions franaises aux Antilles.

Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des
Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied
et soulever les sauvages, qui taient au nombre de plusieurs millions,
disait-il. Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un trs
honnte homme, et bien intentionn, mais il faut se dfier de son esprit
d'entreprise.

De plus, des officiers suprieurs de la marine, prvenus contre les
succs d'un officier canadien, rpandaient le bruit qu'il ne russirait
pas mieux que La Salle; que son expdition avait t mal mene parce
qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su mnager ses
provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait apprhender que les 80
hommes placs  Biloxi ne fussent exposs au mme sort que les gens de
La Salle.

M. de Pontchartrain, voulant tre  mme d'clairer le roi sur
ces objections, demanda  M. d'Iberville de faire un mmoire sur
l'importance de son tablissement.

M. d'Iberville rpondit aussitt par un factum d'une dizaine de pages.
Il avait dj expos les avantages que le Canada retirerait de cette
entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute
l'Amrique centrale par le Mississipi, o les Canadiens avaient dj des
stations importantes. Il montrait ensuite la possibilit de se saisir du
Mexique, o se trouvaient des trsors; enfin il affirmait la ncessit
d'arrter l'extension continuelle des Anglais, dj trop puissants.

Ensuite M. d'Iberville numrait les sites occups par les Espagnols
sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les
conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres
produits.

Il finissait en affirmant que dans ces rgions presque tropicales on
pouvait rcolter les productions des Antilles.

M. de Pontchartrain rpondit en recommandant  M. Duguay, l'intendant
de la marine  Rochefort, d'activer l'armement des navires destins 
l'expdition.

Il envoyait en mme temps la liste des officiers nomms par le roi sur
la _Renomme_, btiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de
Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le
sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine.
Dans l'quipage il devait y avoir 50 Canadiens runis  Rochefort.

M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur,
militaire plein d'exprience, et son frre de Chteauguay, g de 14
ans. C'tait lui qui tait destin devenir un jour gouverneur de la
Guyane.

Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgre, commandant;
M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcires, lieutenant en
second, etc.

M. d'Iberville et M. de Surgre, pour rcompense de leurs services,
recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.

Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M.
de Bienville, g alors de vingt ans, lieutenant.

En mme temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville
tout ce qu'il avait demand pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pices
de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de
poudre  mousquet.




SIXIEME PARTIE



DEUXIME VOYAGE.

Le dpart eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699,  8 heures et
demie du matin.

Le 11 dcembre, c'est--dire aprs 50 jours de navigation, l'escadre
arrivait au cap Franais, o dbarqurent quatre malades. M. de Galifet,
lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les
rafrachissements ncessaires. On embarqua aussi des volailles et des
bestiaux.

Le 22 dcembre, dpart du cap Franais, et, 20 jours aprs, arrive au
fort de Biloxi.

Le 9 janvier M. de Sauvalle vint  bord, et rendit compte de tout ce qui
s'tait pass depuis le dpart de M. d'Iberville.

Il avait reu la visite d'un btiment anglais command par le capitaine
Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans
auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il
reviendrait en force, mais cela n'inquita ni M. d'Iberville ni M. de
Sauvalle.

Pendant que quelques marchands de Montral s'inquitaient de
l'tablissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en rjouissaient, et y
voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France.

Ds que Mgr l'vque de Qubec avait eu connaissance des succs de M.
d'Iberville, il avait envoy M. de Montigny, son grand vicaire, avec M.
d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues
de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zle
religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle
de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu prcdemment, vnt offrir
ses services et son exprience; il avait conduit plusieurs hommes avec
lui. Il tait rserv  plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
arriver vingt Canadiens commands par M. de Tonty, qui avait travers
intrpidement toutes les nations sauvages, et qui s'tait rendu avec
bonheur  cet ancien thtre de ses premiers exploits. Il tait au
comble de la satisfaction de voir se raliser l'oeuvre qu'il avait dj,
tente avec l'hroque M. de La Salle.

M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entire
cordialit. Il enjoignit d'abord  M. Lesueur, son cousin, de prparer
tout ce qui tait ncessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine
d'hommes, afin d'aller exploiter aussitt les mines de cuivre qui lui
avaient t signales au 45e degr de latitude.

Il donna des compagnons  M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer
les ctes du golfe, , l'ouest, depuis la Palissade jusqu' la baie
Saint-Louis.

Quant  M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les
Canadiens qui l'avaient accompagn, il lui proposa de remonter le fleuve
avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumnier de l'escadre,
ainsi que M. de Montigny. Son frre Chteauguay devait tre aussi de
l'expdition.

Le but de M, d'Iberville tait de reconnatre les sites avantageux, de
voir quelle tait la fertilit de la terre et les productions utiles,
enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il
avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du
pays.

Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la premire
le du Mississipi en quittant la mer. Il parat que c'est alors qu'il
commena  tre atteint de la fivre et de douleurs extrmement vives
aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il
avait ressenties dans les expditions prcdentes. Il chercha d'abord
 vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques
semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut oblig de revenir sur
ses pas.

Le 3 mars 1700, il dbarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements
qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage.

Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve  l'extrmit nord
de la nation des Oumas.

Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considrait comme la nation
sauvage la plus intelligente, et o il voulait tablir une station
principale,  laquelle il dsirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en
l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain.

Le 14 mars, arrive aux Tasmas,  15 lieues des Natchez, au 34e degr
de latitude. Ce fut le point extrme o se rendit M. d'Iberville. M. de
Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer
une glise, qu'il devait remettre  un missionnaire du Canada. Lui-mme
se proposait de rsider aux Natchez. Il tait capable de rendre les plus
grands services aux intrts do la religion.

M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et,
se sentant encore plus malade, confia  M. de Bienville la suite des
oprations.

Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'tait propos. Il
avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait explor les rives,
et constat l'abondante fertilit du sol. Il avait nou des relations
avec les principales tribus du Sud; il avait pacifi leurs diffrends,
et les avait exhortes  vivre en amiti avec les Franais qui allaient
s'tablir chez eux.

Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connatre les
enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient
aucune prvention.

M. de Montigny devait s'tablir aux Natchez, et un autre religieux
devait rsider aux Oumas. En mme temps, M. Davion allait s'tablir aux
Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Pre Jsuite commenait
l'rection d'une glise aux Bayagoulas.

M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reut une
mission particulire. Il devait aller jusqu'aux Illinois, charg
des prsents de M. d'Iberville pour concilier les indignes aux
enseignements de M. Davion.

Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M.
Lesueur, son cousin, qui avait termin ses prparatifs, et qui allait
remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur
Pnicaud, matre charpentier, qui a crit la relation de cette
entreprise. Nous en citerons quelques dtails.

Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frre
de Chteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques
semaines dans les rgions de l'Ouest. C'tait d'abord son dessein de
faire lui-mme cette excursion, mais son malaise tant devenu plus
grand, il lui fallut confier cette mission  son frre. Il continua son
retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Chteauguay.

M. d'Iberville, malgr la fivre qui le tourmentait toujours, et malgr
les douleurs qui l'empchaient de marcher, passa tout ce mois  sonder
les passes,  examiner les sites pour les tablissements futurs. Enfin,
il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il
rencontra.

Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitt leur position
au nord pour s'tablir dans un climat plus favorable au sud. Entre
autres, il en tait ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations
iroquoises tablies prs du lac Ontario, qui avaient quitt leurs foyers
depuis quelques annes, attirs par la douceur du climat du sud, et qui
taient venus se fixer dans la Caroline, et cela, parat-il, lui suggra
des ides pour l'avenir. Par une disposition particulire, les pays du
sud qui taient les plus doux et les plus fertiles taient les moins
peupls, et les populations les plus nombreuses taient au nord. Du
golfe du Mexique jusqu' l'entre du Missouri, on comptait une vingtaine
de petites nations, et ces nations n'taient composes que de quelques
familles, 30 ou 40, et pas davantage.

Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord
qui sont trs nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois,
fussent dtermines  descendre dans la proximit du golfe, ce qui
serait d'un immense avantage pour eux et pour les Franais qui
voudraient traiter avec eux.

Cette ide, si trange qu'elle puisse paratre, tait dj venue 
plusieurs de ces nations, mme les plus sauvages, et, comme nous l'avons
dit, les Tuscaroras taient tablis dans la Caroline.

Le 18 du mois de mai, comme il avait t convenu, M. de Bienville, qui
avait t en excursion  l'ouest du Mississipi, revint  Biloxi. Il
avait fait peu de chemin, et avait rencontr peu d'indignes. A cette
poque de l'anne, la fonte des neiges faisait dborder toutes les
rivires affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
 grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait
aborder, parce, que toutes les ctes taient submerges  une grande
distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements  fournir 
son frre.

Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs
sauvages des Natchez et des Tonicas.

M. de Montigny tait tellement accabl de fatigue, qu'il crut devoir
demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en
demandant des prtres  la maison des Missions trangres  Paris. On
pensait nanmoins qu'il tait dj dcourag du peu de succs qu'il y
avait  esprer parmi ces populations lgres et dpraves du Sud.

Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions  M. de Sauvalle sur ce
qu'il y aurait  faire pendant son absence.

Il insiste sur la ncessit de recueillir toutes ces plantes que
connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et
pour leurs remdes.

Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les
lever dans les parcs et les domestiquer.

Il faut rechercher tous les lieux o se trouvent des perles. L'on devra
prouver diffrents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont
ceux qui ne sont pas attaqus par les vers.

En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut
Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivire
de la Marne au pays des Gododaquis.

Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens  aucune agression de la
part des Espagnols.

Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour
la France avec ses deux vaisseaux. Il tait favoris par un vent
sud-sud-ouest.



CHAPITRE VIII

MORT DE D'IBERVILLE.

A partir de 1700, la sant de d'Iberville fut profondment altre. En
1702, il repassa en France et alla  Paris. Sa femme, ne Marie Thrse
de La Pocatire, qu'il avait laisse  La Rochelle, chez son frre de
Srigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
ville capitale avec Srigny.

Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait pous a Qubec Mlle Marie
Thrse Polette de La Combe-Pocatire, fille de Franois Polette de La
Combe-Pocatire, capitaine au rgiment de Carignan Salires, et de dame
Marie Anne Juchereau, qui elle-mme,  la date du mariage de sa fille
avec d'Iberville, avait contract un second mariage avec le chevalier
Franois Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller.

De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, n
et ondoy le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, reut le
baptme  Qubec, le 7 aot suivant, des mains de M. Dupr, cur de la
cathdrale; le parrain tait M. Joseph Le Moyne, sieur de Srigny, et
la marraine, dame Marie Anne Juchereau, pouse de M. d'Auteuil, sa
grand'mre; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame
Grandive de Lavanais.

D'Iberville avait contract depuis plusieurs annes des douleurs
rhumatismales, et on ne sait si c'est  cette poque qu'il alla aux eaux
de Bourbon-l'Archamhault.

Les bons soins qu'il reut le remirent en quelques mois. Toute
souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre.

Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des
Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la
Barbade et les autres les occidentales.

On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa
Majest et trois cents hommes d'quipage. Sur son chemin, en se rendant
aux Barbades, il attaqua l'le de Niepce. C'tait au commencement
d'avril 1706.

Aprs quelques escarmouches, les habitants, se voyant infrieurs en
nombre, et surpris par la rapidit de l'attaque, offrirent de capituler
et de se rendre avec tous leurs biens.

Pendant ce temps, la petite arme de d'Iberville parcourait le pays et
ranonnait toute la contre. Elle s'emparait des chevaux, des animaux,
des moulins, des serviteurs et des ngres.

M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent
acceptes par le commandant anglais.

La capitulation fut signe le 4 avril 1706. On fit la liste des
prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous
les habitants, y compris 7,000 ngres.

D'Iberville s'tait en outre empar de trente navires, les uns arms en
guerre, les autres chargs de marchandises.

Les ngres faits prisonniers, s'tant enfuis sur la montagne,  un
endroit appel le _Rduit_, on stipula que dans les trois mois  partir
du jour de la capitulation, on transporterait  la Martinique 1400
ngres, ou la somme de cent piastres par chaque ngre qu'on ne
remettrait pas.

Les pertes faites par les Anglais , Niepce furent immenses.

La conqute de cette le rpandit de grandes richesses a la Martinique,
o d'Iberville alla dposer ses trophes.

D'Iberville mit bientt aprs  la voile pour aller attaquer les flottes
marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane
afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait
pour retourner en Europe.

Mais, dit M. Gurin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette
entreprise importante fut interrompue par la mort prmature de son
chef. D'Iberville, qui avait conserv sa sant pendant vingt annes de
combats glorieux, de dcouvertes importantes et d'utiles fondations, fut
victime,  la Havane, d'une attaque d'pidmie. M. Gurin affirme que si
ses campagnes prodigieuses par leurs rsultats avaient eu l'Europe pour
tmoin, d'Iberville et en, de son vivant et aprs sa mort, un nom aussi
clbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et
serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la
marine.

Depuis longtemps, cet illustre marin tait afflig d'une maladie qui lui
enlevait toutes ses forces. Il voyait sa sant dcliner tous les jours.
A un ge qui lui permettait d'esprer une longue existence (il avait 
peine 45 ans), il se rsigna noblement et il offrit avec gnrosit
le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits
glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres
importantes qu'il avait si admirablement commences.

Il avait dot son pays de conqutes immenses, il avait assur le
commerce des produits les plus varis et les plus riches, il s'tait
rendu matre de tout un immense continent, et tait parvenu  dtruire
compltement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
l'Angleterre et l'Espagne.

D'Iberville voyait la mort arriver  grands pas. Il lui fallait donc
renoncer  toutes ses esprances.

Ce qui aggravait sa position, c'tait la pense qu'il abandonnait
son oeuvre  des mains qui n'taient ni assez exprimentes ni assez
prouves.

A la mtropole les affaires taient diriges par des hommes d'un mrite
incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de
ces pays lointains.

Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appels  les rgir se
laissaient souvent conduire par des motifs d'intrt personnel. Il et
fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement clairs sur
la valeur des nouvelles conqutes; d'autre part, une direction
dsintresse sur les autorits subalternes.

C'est, dans ces tristes prvisions que le chevalier d'Iberville dbarqua
 la Havane, tant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il
fut transport  l'hpital, o il se prpara srieusement  recevoir les
secours de cette religion qu'il avait si fidlement observe toute sa
vie, et  laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus
grands dangers.

D'Iberville expira  la Havane, le 5 juillet 1706, aprs avoir reu
tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans
les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons
ci-aprs.

D'Iberville ne fut inhum que le 5 septembre, dans l'glise paroissiale
majeure de Saint-Christophe, o on ensevelit plus tard les restes de
Christophe Colomb, ramens de Sville.

Voici comme est relat l'acte de dcs de d'Iberville:

    En la cit de la Havane, le 5 septembre 1706, a t inhum dans
    cette sainte glise paroissiale majeure de Saint-Christophe, M.
    Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints
    sacrements.

    JEAN DE PETTROZA,

    Prtre de l'glise majeure.

Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation
de Le Moyne d'Iberville.

Aprs la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et pousa
en secondes noces le comte de Bthune, lieutenant gnral des armes du
roi.



CONCLUSION

Nous voici arriv au terme de notre oeuvre. Nous avons relat tout ce
qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait  faire
quelques considrations sur les consquences de toutes ces grandes
expditions.

D'abord les prvisions de d'Iberville ne se ralisrent malheureusement
que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes
qui avaient donn les plus grandes preuves de dvouement, ne recourut
pas  la famille d'Iberville, ni  aucun de ses anciens compagnons
d'armes.

La compagnie des Indes, qui s'tait empare de l'administration de la
nouvelle colonie, mit  la tte un homme qui ne connaissait pas le pays.

M. de Lamothe-Cadillac fut lu. Il avait quelques faits d'armes 
invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Dtroit;
mais il tait compltement tranger aux intrts et aux besoins de la
Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position
de gouverneur, et il s'en alla blm par tout le monde.

Aprs lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la
compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fonde. Il profita
de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pav de Paris une oeuvre
qui, au dbut, eut une tonnante prosprit, et qui aboutit h une
pouvantable catastrophe.

Ces deux insuccs rendirent le gouvernement plus prudent et plus
attentif, et l'on recourut, dix ans aprs la mort de d'Iberville, 
celui qui l'avait accompagn dans ses expditions et second dans ses
entreprises, c'est--dire  son frre de Bienville.

Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui
le plaaient  la tte de toute la colonie. Ses mrites avaient t
longtemps mconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne
pouvait se passer de ses services.

Voici comme s'exprimait un intendant franais sur les mrites de
Bienville, le digne hritier de son frre:

On ne saurait trop exalter, disait-il, la manire admirable dont M. de
Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a
russi par sa gnrosit et sa loyaut; il s'est surtout acquis l'estime
de toute la population en svissant contre toute dprdation commise par
les Franais.

Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de
Cadillac, qui crivait alors , Versailles: Tous ces Canadiens ne sont
que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de
Bienville, est sans exprience, il est venu en Louisiane  18 ans, sans
avoir servi ni en Canada ni en France. Ceci est inexact, car M. de
Bienville avait alors prs de vingt ans de service.

Nomm gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'excuter le projet qu'il
avait depuis longtemps d'tablir le centre de la colonie  l'extrmit
du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orlans, en l'honneur du duc
d'Orlans, rgent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident
leva Bienville au commandement gnral de la Louisiane. Il fut second
dans son oeuvre par ses frres, les messieurs de Longueuil,
qui devinrent successivement gouverneurs de Montral et de la
Nouvelle-France.

Pendant ce temps la colonie se dveloppait. Plusieurs des anciens
compagnons de d'Iberville venaient s'y tablir chaque anne. On voyait y
arriver des gens de Montral, Qubec et autres villes.

En 1724, M. de Bienville fut mand  Paris pour donner des explications
sur sa conduite. Il reut sa dmission par suite des rapports calomnieux
qui avaient t faits contre lui par des ennemis de la famille
de Longueuil. Cinq ans aprs, en 1731, il fut rtabli dans son
commandement; puis ayant termin son oeuvre, il passa en France, en
1760.

Comme nous l'avons dit en commenant, la France possdait  ce moment
presque toute l'Amrique du Nord. Ses possessions, d'une superficie
de plus de trois cent mille lieues carres, s'tendaient de l'ocan
Atlantique  l'ocan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le
Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y
voyait des lacs grands comme des mers: les lacs ri, Ontario, Huron,
Michigan, Suprieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut
 ces merveilleux rsultats.

Cette contre est doue des ressources naturelles les plus diverses
et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de
plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense
que fit la France en ne prenant pas les mesures ncessaires pour
conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu crer un
empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui et
imprim le sceau de son gnie sur ce continent.

Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Franais, qui luttrent
avec une indomptable nergie, et qui ne succombrent que sous le nombre,
le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
s'tait solennellement; engag , respecter tous les droits et
privilges des familles franaises. Nanmoins, beaucoup de ces familles
ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, migrrent sur la
rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre franaise.
L, ces familles fondrent les tablissements de Saint-Louis,
Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Genevive,
Nouvelle-Madrid, Gasconnade.

Ce mouvement d'migration vers le nord-ouest se continua, et par suite,
les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la
plupart des tats de l'Ouest et de la Rivire-Rouge. Ne s'arrtant
que sur les bords de l'ocan Pacifique, ils jetrent le germe des
tablissements de Vancouver et de l'Orgon.

Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu' la baie
d'Hudson. La plupart sont disperss dans les terres, o ils trafiquent
avec les indignes. Des centres qui deviendront vite prospres se sont
forms au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.

Les Canadiens-Franais sont dj nombreux au Manitoba; ils se sont
groups  Saint-Boniface,  Saint-Norbert,  Sainte-Agathe, 
Saint-Franois-Xavier,  Saint-Laurent.

Dans d'autres tats, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a
dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'tat de
Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique.

Disperss sur un immense territoire, entours de populations de races
diffrentes, les Canadiens-Franais ont conserv leur religion. Ds
qu'ils ont pu se rassembler et former des tablissements, ils ont
demand des prtres et ont lev  leurs frais des temples au Seigneur.
La plus grande partie d'entre eux ont conserv comme un trsor prcieux
leur langue et leurs habitudes nationales.

En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. Ce
pays, dit-il, est plein de Franais. Quelques-uns viennent de la mre
patrie, la plupart ont migr du Canada par les grands lacs. Quand je
ne les aurais pas reconnus , leur langage, leurs plaisanteries, leurs
danses, leur gaiet invincible  la fatigue me les auraient dsigns.

La France a t, jusqu'au milieu du 18e sicle, une des plus grandes
puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer
la prminence. En effet, au commencement du 18e sicle, elle possdait
toute l'Amrique du Nord jusqu'au Mexique sur l'ocan Atlantique, et
jusqu' la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent,
le Canada, les lacs intrieurs, tout le bassin du Mississipi, le
Nord-Ouest, l'Orgon et tous les territoires au nord de la Californie et
du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le
Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moiti
de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthlmy,
et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles dbris qui lui sont
restes de tant de colonies.

De toutes ces possessions, la plus prcieuse tait le vaste empire dont
elle avait jet les fondements au nord et  l'ouest de l'Amrique,
et qui lui et assur une prpondrance incontestable dans le inonde
entier.

Malheureusement, les systmes errons, les fausses ides qui prsidrent
alors  la direction de ses colonies, firent vgter ces tablissements,
tandis que ceux des Anglais prospraient  ct des siens. Mais
l'insouciance, l'incapacit de la cour les laissrent exposs sans
dfense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces
malheureux colons, les crasrent un dpit d'une rsistance nergique.

Ce fut donc sous le rgne dplorable de Louis XV que succomba la
puissance coloniale de la France: les Anglais lui enlevrent, on
1763, tout le nord du continent amricain. La mme anne, elle cda 
l'Espagne la Louisiane et toutes les rgions de l'Ouest, pour viter
de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le mme temps, elle dut
livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.

Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la
ruine coloniale de la France.

Aprs cette ruine et aprs les dsastres du premier empire, la France ne
possdait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la
Runion dans l'ocan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
tablissements en Guyane et en Sngal.

A peu prs ruines  la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et
la Runion se sont rapidement releves, et aujourd'hui, la France peut
les mettre en parallle avec les colonies les plus florissantes. Leur
population est beaucoup plus dense que celle du continent europen. La
Martinique a prs de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en
sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
mes, la Runion plus de 180,000, et leurs productions sont suprieures
 celles de la Martinique.

Il est  remarquer que par un phnomne rare, la langue et les moeurs
de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perptuent dans
celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Tmoin, Madagascar;
tmoin aussi, le Canada. Voil certes des rsultats assez inattendus.

Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclavs dans l'empire
indien de l'Angleterre, n'ont pas dchu.

Quant aux tablissements du Sngal, ils se sont dvelopps dans des
proportions normes. La population soumise  la France ne dpassait pas
une quinzaine de mille mes en 1815, et l'on n'y oprait qu'un trs
maigre trafic. Aujourd'hui la France y a pouss ses postes jusqu'au
Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce
du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs.

L'oeuvre coloniale de la France, dans ce sicle, n'a pas consist
seulement  conserver et , amliorer les paves du son ancien domaine;
de 1830  1847, elle a conquis l'Algrie. L'Algrie ne peut tre
compare, ni comme tendue, ni comme fertilit aux immensits de
l'Amrique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la
colonisation de ce pays, a obtenu des rsultats prcieux. Elle y
a implant plus de quatre cent mille colons europens. Des villes
florissantes se sont leves sur l'emplacement des terrains incultes
et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
atteint cinq cent millions de francs.

A l'Algrie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera
bientt de prosprit et de vitalit avec l'Algrie franaise.

Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le rsultat ne laisse
pas que d'tre satisfaisant.

En Ocanie, la France possde l'archipel de Tati. La
Nouvelle-Caldonie, occupe  une date plus rcente, a permis  la
France de crer une colonie pnitentiaire dont tout le monde reconnat
l'utilit. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent
asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
extrme Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous
ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le
trsor de la mtropole. Sa population est d'un million et demi, et son
commerce extrieur trs considrable.

De ce qui prcde, on peut reconnatre que la France commence  revenir
 ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe
sicle.

Dans de pareilles dispositions, le rcit de ces grandes oeuvres
auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer
d'intresser ceux qui se proccupent de l'agrandissement de la France
par les tablissements coloniaux.

Le gouvernement franais a donn la preuve de ses sympathies
particulires pour les anciennes colonies en nommant un des btiments
nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_.

C'est ce que nous avons appris au moment o nous crivions les dernires
lignes de cette histoire.




TABLE DES MATIERES


  INTRODUCTION

  PREMIRE PARTIE

  CHAPITRE:
  I--De l'tablissement de la Nouvelle-France.
  II--La famille Le Moyne.
  III--Dveloppements de Montral.
  IV--Naissance de Pierre d'Iberville.
  V--Les troupes arrivent en Canada.
  VI--Expditions des troupes.
  VII--Montral et ses souvenirs.
  VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent.
  IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.

  DEUXIME PARTIE

  CHAPITRE:
  I--Expditions  la baie d'Hudson.
  II--Aspect de la baie d'Hudson.
  III--Expdition dans la colonie anglaise.
  IV--Nouvelle expdition  la baie d'Hudson.
  V--Sige de Qubec.
  VI--Nouveaux vnements  la baie d'Hudson.
  VII--M. d'Iberville  Versailles.

  TROISIME PARTIE

  CHAPITRE:
  I--Expdition en Terre-Neuve (1696-1697).
  II--Le Gulf-Stream.
  III--M. d'Iberville mis  la tte de l'expdition.
  IV--Arrive de M. Beaudoin, aumnier des Abnaquis.
  V--Prise de Pmaquid.
  VI--Difficults avec M. de Brouillan.
  VII--Prise de Saint-Jean.
  VIII--Conqute du territoire.
  IX--numration des prises, et occupation de 500 lieues carres en
      territoire.
  X--tat actuel de Terre-Neuve, cent btiments employs, 20,000 pcheurs.

  QUATRIME PARTIE

  CHAPITRE:
  I--IVe expdition  la baie d'Hudson.
  II--Arrive au Labrador.
  III---Rencontre des banquises.
  IV--Arrive dans la baie d'Hudson.
  V--Rencontre de trois vaisseaux anglais.
  VI--Prise du fort Nelson.
  VII--Retour en France.

  CINQUIME PARTIE

  CHAPITRE:
  I--Expdition du Mississipi.
  II--Premier voyage.
  III--Arrive aux Antilles.
  IV--Arrive devant les rives du golfe du Mexique.
  V--Voyage  la Malbanchia.
  VI--Grands changements on France.

  SIXIME PARTIE

  CHAPITRE:
  I--Deuxime voyage.
  II--Retour en France.
  III--Expdition dans les Antilles.
  IV--Mort de d'Iberville.

  CONCLUSION.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
by Adam-Charles-Gustave Desmazures

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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