Project Gutenberg's Souvenirs entomologiques - Livre I, by Jean-Henri Fabre

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Title: Souvenirs entomologiques - Livre I
       tude sur l'instinct et les moeurs des insectes

Author: Jean-Henri Fabre

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16825]
[Date last updated: May 21, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jean-Henri Fabre
SOUVENIRS
ENTOMOLOGIQUES

Livre I
tude sur l'instinct et les moeurs des insectes
(1879)



Table des matires

CHAPITRE I LE SCARABE SACR
CHAPITRE II LA VOLIRE
CHAPITRE III LE CERCERIS BUPRESTICIDE
CHAPITRE IV LE CERCERIS TUBERCUL
CHAPITRE V UN SAVANT TUEUR
CHAPITRE VI LE SPHEX  AILES JAUNES
CHAPITRE VII LES TROIS COUPS DE POIGNARD
CHAPITRE VIII LA LARVE ET LA NYMPHE
CHAPITRE IX LES HAUTES THORIES
CHAPITRE X LE SPHEX LANGUEDOCIEN
CHAPITRE XI SCIENCE DE L'INSTINCT
CHAPITRE XII IGNORANCE DE L'INSTINCT
CHAPITRE XIII UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX
CHAPITRE XIV LES MIGRANTS
CHAPITRE XV LES AMMOPHILES
CHAPITRE XVI LES BEMBEX
CHAPITRE XVII LA CHASSE AUX DIPTRES
CHAPITRE XVIII UN PARASITE. LE COCON
CHAPITRE XIX RETOUR AU NID
CHAPITRE XX LES CHALICODOMES
CHAPITRE XXI EXPRIENCES
CHAPITRE XXII CHANGE DE NIDS
NOTES




Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle  la fois trange
et d'une grandeur singulire que celui des insectes industrieux
dployant dans leurs travaux l'art le plus raffin. L'instinct
port ainsi au plus haut degr dont la nature offre des exemples,
confond la raison humaine. Le trouble de l'esprit augmente,
lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous
les dtails de la vie des tres les mieux dous sous le rapport de
l'instinct.

E. Blanchard.

CHAPITRE I
LE SCARABE SACR

Les choses se passrent ainsi. Nous tions cinq ou six: moi le
plus vieux, leur matre, mais encore plus leur compagnon et leur
ami; eux, jeunes gens  coeur chaleureux,  riante imagination,
dbordant de cette sve printanire de la vie qui nous rend si
expansifs et si dsireux de connatre. Devisant de choses et
d'autres, par un sentier bord d'hybles et d'aubpines, o dj
la Ctoine dore s'enivrait d'amres senteurs sur les corymbes
panouis, on allait voir si le Scarabe sacr avait fait sa
premire apparition au plateau sablonneux des Angles[1], et roulait
sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille gypte; on
allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline
n'abritaient point, sous leur tapis de lentilles aquatiques, de
jeunes tritons, dont les branchies ressemblent  de menus rameaux
de corail; si l'pinoche, l'lgant petit poisson des ruisselets,
avait mis sa cravate de noces, azur et pourpre; si, de son aile
aigu, l'hirondelle, nouvellement arrive, effleurait la prairie,
pourchassant les tipules, qui sment leurs oeufs en dansant; si,
sur le seuil d'un terrier creus dans le grs, le lzard ocell
talait au soleil sa croupe constelle de taches bleues; si la
mouette rieuse, venue de la mer  la suite des lgions de poissons
qui remontent le Rhne pour frayer dans ses eaux, planait par
bandes sur le fleuve en jetant par intervalles son cri pareil 
l'clat de rire d'un maniaque; si... mais tenons-nous-en l; pour
abrger, disons que, gens simples et nafs, prenant un vif plaisir
 vivre avec les btes, nous allions passer une matine  la fte
ineffable du rveil de la vie au printemps.

Les vnements rpondirent  nos esprances. L'pinoche avait fait
sa toilette; ses cailles eussent fait plir l'clat de l'argent;
sa gorge tait frotte du plus vif vermillon.  l'approche de
l'aulastome, grosse sangsue noire mal intentionne, sur le dos,
sur les flancs, ses aiguillons brusquement se dressaient, comme
pousss par un ressort. Devant cette attitude dtermine, le
bandit se laisse honteusement couler parmi les herbages. La gent
bate des mollusques, planorbes, physes, limnes, humait l'air 
la surface des eaux. L'hydrophile et sa hideuse larve, pirates des
mares, tantt  l'un tantt  l'autre en passant tordaient le cou.
Le stupide troupeau ne paraissait pas mme s'en apercevoir. Mais
laissons les eaux de la plaine et gravissons la falaise qui nous
spare du plateau. L-haut, des moutons pturent, des chevaux
s'exercent aux courses prochaines, tous distribuant la manne aux
bousiers en liesse.

Voici  l'oeuvre les coloptres vidangeurs  qui est dvolue la
haute mission d'expurger le sol de ses immondices. On ne se
lasserait pas d'admirer la varit d'outils dont ils sont munis,
soit pour remuer la matire stercorale, la dpecer, la faonner,
soit pour creuser de profondes retraites o ils doivent s'enfermer
avec leur butin. Cet outillage est comme un muse technologique,
o tous les instruments de fouille seraient reprsents. Il y a l
des pices qui semblent imites de celles de l'industrie humaine;
il y en a d'autres d'un type original, o nous pourrions nous-
mmes prendre modle pour de nouvelles combinaisons.

Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne,
pointue et recourbe en arrire, pareille  la longue branche d'un
pic.  semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes
pointes tailles en soc de charrue, issues du thorax; et entre les
deux, une protubrance  arte vive faisant office de large
racloir. Le Bubas Bubale et le Bubas Bison, tous les deux confins
aux bords de la Mditerrane, sont arms sur le front de deux
robustes cornes divergentes, entre lesquelles s'avance un soc
horizontal fourni par le corselet. Le Minotaure Typhe porte sur
le devant du thorax, trois pointes d'araire, parallles et
diriges en avant, les latrales plus longues, la mdiane plus
courte. L'Onthophage taureau a pour outil deux pices longues et
courbes qui rappellent les cornes d'un taureau; l'Onthophage
fourchu a pour sa part une fourche  deux branches, dresses
d'aplomb sur sa tte aplatie. Le moins avantag est dou, tantt
sur la tte, tantt sur le corselet, de tubercules durs, outils
obtus que la patience de l'insecte sait toutefois trs-bien
utiliser. Tous sont arms de la pelle, c'est--dire qu'ils ont la
tte large, plate et  bord tranchant; tous font usage du rteau,
c'est--dire qu'ils recueillent avec leurs pattes antrieures
denteles.

Comme ddommagement  sa besogne ordurire, plus d'un exhale
l'odeur forte du musc, et brille sous le ventre du reflet des
mtaux polis. Le Gotrupe hypocrite a par dessous l'clat du
cuivre et de l'or; le Gotrupe stercoraire a le ventre d'un violet
amthyste. Mais, en gnral, leur coloration est le noir. C'est
aux rgions tropicales qu'appartiennent les bousiers splendidement
costums, vritables bijoux vivants. Sous les bouses de chameau,
la Haute-gypte nous prsenterait tel Scarabe qui rivalise avec
le vert clatant de l'meraude; la Guyane, le Brsil, le Sngal,
nous montreraient tels Copris d'un rouge mtallique, aussi riche
que celui du cuivre, aussi vif que celui du rubis. Si cet crin de
l'ordure nous manque, les bousiers de nos pays ne sont pas moins
remarquables par leurs moeurs.

Quel empressement autour d'une mme bouse! Jamais aventuriers
accourus des quatre coins du monde n'ont mis telle ferveur 
l'exploitation d'un placer californien. Avant que le soleil soit
devenu trop chaud, ils sont l par centaines, grands et petits,
ple-mle, de toute espce, de toute forme, de toute taille, se
htant de se tailler une part dans le gteau commun. Il y en a qui
travaillent  ciel ouvert, et ratissent la surface; il y en a qui
s'ouvrent des galeries dans l'paisseur mme du monceau,  la
recherche des filons de choix; d'autres exploitent la couche
infrieure pour enfouir sans dlai leur butin dans le sol sous-
jacent; d'autres, les plus petits, miettent  l'cart un lopin
boul des grandes fouilles de leurs forts collaborateurs.
Quelques-uns, les nouveaux venus et les plus affams sans doute,
consomment sur place; mais le plus grand nombre songe  se faire
un avoir qui lui permette de couler de longs jours dans
l'abondance, au fond d'une sre retraite. Une bouse, frache 
point, ne se trouve pas quand on veut au milieu des plaines
striles du thym; telle aubaine est une vraie bndiction du ciel;
les favoriss du sort ont seuls un pareil lot. Aussi les richesses
d'aujourd'hui sont-elles prudemment mises en magasin. Le fumet
stercoraire a port l'heureuse nouvelle  un kilomtre  la ronde,
et tous sont accourus s'amasser des provisions. Quelques
retardataires arrivent encore, au vol ou pdestrement.

Quel est celui-ci qui trottine vers le monceau, craignant
d'arriver trop tard? Ses longues pattes se meuvent avec une
brusque gaucherie, comme pousses par une mcanique que l'insecte
aurait dans le ventre; ses petites antennes rousses panouissent
leur ventail, signe d'inquite convoitise. Il arrive, il est
arriv, non sans culbuter quelques convives. C'est le Scarabe
sacr, tout de noir habill, le plus gros et le plus clbre de
nos bousiers. Le voil attabl, cte  cte avec ses confrres,
qui, du plat de leurs larges pattes antrieures, donnent  petits
coups la dernire faon  leur boule, ou bien l'enrichissent d'une
dernire couche avant de se retirer et d'aller jouir en paix du
fruit de leur travail. Suivons dans toutes ses phases la
confection de la fameuse boule.

Le chaperon, c'est--dire le bord de la tte, large et plate, est
crnel de six dentelures angulaires ranges en demi-cercle. C'est
l l'outil de fouille et de dpcement, le rteau qui soulve et
rejette les fibres vgtales non nutritives, va au meilleur, le
ratisse et le rassemble. Un choix est ainsi fait, car pour ces
fins connaisseurs, ceci vaut mieux que cela; choix par  peu prs,
si le Scarabe s'occupe de ses propres victuailles, mais d'une
scrupuleuse rigueur s'il faut confectionner la boule maternelle,
creuse d'une niche centrale o l'oeuf doit clore. Alors tout
brin fibreux est soigneusement rejet, et la quintessence
stercoraire seule cueillie pour btir la couche interne de la
cellule.  sa sortie de l'oeuf, la jeune larve trouve ainsi, dans
la paroi mme de sa loge, un aliment raffin qui lui fortifie
l'estomac et lui permet d'attaquer plus tard les couches externes
et grossires.

Pour ses besoins  lui, le Scarabe est moins difficile, et se
contente d'un triage en gros. Le chaperon dentel ventre donc et
fouille, limine et rassemble un peu au hasard. Les jambes
antrieures concourent puissamment  l'ouvrage. Elles sont
aplaties, courbes en arc de cercle, releves de fortes nervures
et armes en dehors de cinq robustes dents. Faut-il faire acte de
force, culbuter un obstacle, se frayer une voie au plus pais du
monceau, le bousier joue des coudes, c'est--dire qu'il dploie de
droite et de gauche ses jambes denteles, et d'un vigoureux coup
de rteau dblaie une demi-circonfrence. La place faite, les
mmes pattes ont un autre genre de travail: elles recueillent par
brasses la matire rtele par le chaperon et la conduisent sous
le ventre de l'insecte, entre les quatre pattes postrieures.
Celles-ci sont conformes pour le mtier de tourneur. Leurs
jambes, surtout celles de la dernire paire, sont longues et
fluettes, lgrement courbes en arc et termines par une griffe
trs-aigu. Il suffit de les voir pour reconnatre en elles un
compas sphrique, qui, dans ses branches courbes, enlace un corps
globuleux pour en vrifier, en corriger la forme. Leur rle est,
en effet, de faonner la boule.

Brasse par brasse, la matire s'amasse sous le ventre, entre les
quatre jambes, qui, par une simple pression, lui communiquent leur
propre courbure et lui donnent une premire faon. Puis, par
moments, la pilule dgrossie est mise en branle entre les quatre
branches du double compas sphrique; elle tourne sous le ventre du
bousier et se perfectionne par la rotation. Si la couche
superficielle manque de plasticit et menace de s'cailler, si
quelque point trop filandreux n'obit pas  l'action du tour, les
pattes antrieures retouchent les endroits dfectueux;  petits
coups de leurs larges battoirs, elles tapent la pilule pour faire
prendre corps  la couche nouvelle et empltrer dans la masse les
brins rcalcitrants.

Par un soleil vif, quand l'ouvrage presse, on est merveill de la
fbrile prestesse du tourneur. Aussi la besogne marche-t-elle
vite: c'tait tantt une maigre pilule, c'est maintenant une bille
de la grosseur d'une noix, ce sera tout  l'heure une boule de la
grosseur d'une pomme. J'ai vu des goulus en confectionner de la
grosseur du poing. Voil certes sur la planche du pain pour
quelques jours.

Les provisions sont faites; il s'agit maintenant de se retirer de
la mle et d'acheminer les vivres en lieu opportun. L,
commencent les traits de moeurs les plus frappants du Scarabe.
Sans dlai, le bousier se met en route; il embrasse la sphre de
ses deux longues jambes postrieures, dont les griffes terminales,
implantes dans la masse, servent de pivots de rotation; il prend
appui sur les jambes intermdiaires, et faisant levier avec les
brassards dentels des pattes de devant, qui tour  tour pressent
sur le sol, il progresse  reculons avec sa charge, le corps
inclin, la tte en bas, l'arrire-train en haut. Les pattes
postrieures, organe principal de la mcanique, sont dans un
mouvement continuel; elles vont et viennent, dplaant la griffe
pour changer l'axe de rotation, maintenir la charge en quilibre
et la faire avancer par les pousses alternatives de droite et de
gauche.  tour de rle, la boule se trouve de la sorte en contact
avec le sol par tous les points de sa surface, ce qui la
perfectionne dans sa forme et donne consistance gale  sa couche
extrieure par une pression uniformment rpartie.

Et hardi! a va, a roule; on arrivera, non sans encombre
cependant. Voici un premier pas difficile: le bousier s'achemine
en travers d'un talus, et la lourde masse tend  suivre la pente;
mais l'insecte, pour des motifs  lui connus, prfre croiser
cette voie naturelle, projet audacieux dont l'insuccs dpend d'un
faux pas, d'un grain de sable troublant l'quilibre. Le faux pas
est fait, la boule roule au fond de la valle; l'insecte, culbut
par l'lan de la charge, gigote, se remet sur ses jambes et
accourt s'atteler. La mcanique fonctionne de plus belle. -- Mais
prends donc garde, tourdi; suis le creux du vallon, qui
t'pargnera peine et msaventure; le chemin y est bon, tout uni;
ta pilule y roulera sans effort. -- Eh bien non: l'insecte se
propose de remonter le talus qui lui a t fatal. Peut-tre lui
convient-il de regagner les hauteurs.  cela je n'ai rien  dire;
l'opinion du Scarabe est plus clairvoyante que la mienne sur
l'opportunit de se tenir en haut lieu. -- Prends au moins ce
sentier, qui, par une pente douce, te conduira l-haut. -- Pas du
tout, s'il se trouve  proximit quelque talus bien raide,
impossible  remonter, c'est celui-l que l'entt prfre. Alors
commence le travail de Sisyphe. La boule, fardeau norme, est
pniblement hisse, pas  pas, avec mille prcautions,  une
certaine hauteur, toujours  reculons. On se demande par quel
miracle de statique une telle masse peut tre retenue sur la
pente. Ah! un mouvement mal combin met  nant tant de fatigue:
la boule dvale entranant avec elle le Scarabe. L'escalade est
reprise, bientt suivie d'une nouvelle chute. La tentative
recommence, mieux conduite cette fois aux passages difficiles; une
maudite racine de gramen, cause des prcdentes culbutes, est
prudemment tourne. Encore un peu, et nous y sommes; mais
doucement, tout doucement. La rampe est prilleuse et un rien peut
tout compromettre. Voil que la jambe glisse sur un gravier poli.
La boule redescend ple-mle avec le bousier. Et celui-ci de
recommencer avec une opinitret que rien ne lasse. Dix fois,
vingt fois, il tentera l'infructueuse escalade, jusqu' ce que son
obstination ait triomph des obstacles, ou que, mieux avis et
reconnaissant l'inutilit de ses efforts, il adopte le chemin en
plaine.

Le Scarabe ne travaille pas toujours seul au charroi de la
prcieuse pilule: frquemment, il s'adjoint un confrre; ou, pour
mieux dire, c'est le confrre qui s'adjoint. Voici comment
d'habitude se passe la chose. -- Sa boule prpare, un bousier
sort de la mle et quitte le chantier, poussant  reculons son
butin. Un voisin, des derniers venus, et dont la besogne est 
peine bauche, brusquement laisse l son travail et court  la
boule roulante, prter main forte  l'heureux propritaire, qui
parat accepter bnvolement le secours. Dsormais, les deux
compagnons travaillent en associs.  qui mieux mieux, ils
acheminent la pilule en lieu sr. Y a-t-il eu pacte, en effet, sur
le chantier, convention tacite de se partager le gteau? Pendant
que l'un ptrissait et faonnait la boule, l'autre ouvrait-il de
riches filons pour en extraire des matriaux de choix et les
adjoindre aux provisions communes? Je n'ai jamais surpris pareille
collaboration; j'ai toujours vu chaque bousier exclusivement
occup de ses propres affaires sur les lieux d'exploitation. Donc,
pour le dernier venu, aucun droit acquis.

Serait-ce alors une association des deux sexes, un couple qui va
se mettre en mnage? Quelque temps, je l'ai cru. Les deux
bousiers, l'un par devant, l'autre par derrire, poussant d'un
mme zle la lourde pelote, me rappelaient certains couplets que
moulinaient dans le temps les orgues de Barbarie. Pour monter
notre mnage, hlas! comment ferons-nous. -- Toi devant et moi
derrire, nous pousserons le tonneau. -- De par le scalpel, il
m'a fallu renoncer  cette idylle de famille. Chez les Scarabes,
les deux sexes ne se distinguent l'un de l'autre par aucune
diffrence extrieure. J'ai donc soumis  l'autopsie les deux
bousiers occups au charroi d'une mme boule; et trs-souvent, ils
se sont trouvs du mme sexe.

Ni communaut de famille, ni communaut de travail. Quelle est
alors la raison d'tre de l'apparente socit? C'est tout
simplement tentative de rapt. L'empress confrre, sous le
fallacieux prtexte de donner un coup de main, nourrit le projet
de dtourner la boule  la premire occasion. Faire sa pilule au
tas demande fatigue et patience; la piller quand elle est faite,
ou du moins s'imposer comme convive, est bien plus commode. Si la
vigilance du propritaire fait dfaut, on prendra la fuite avec le
trsor; si l'on est surveill de trop prs, on s'attable  deux,
allguant les services rendus. Tout est profit en pareille
tactique; aussi le pillage est-il exerc comme une industrie des
plus fructueuses. Les uns s'y prennent sournoisement, comme je
viens de le dire; ils accourent en aide  un confrre qui
nullement n'a besoin d'eux, et sous les apparences d'un charitable
secours, dissimulent de trs indlicates convoitises. D'autres,
plus hardis peut-tre, plus confiants dans leur force, vont droit
au but et dtroussent brutalement.

 tout instant des scnes se passent dans le genre de celle-ci. --
Un Scarabe s'en va, paisible, tout seul, roulant sa boule,
proprit lgitime, acquise par un travail consciencieux. Un autre
survient au vol, je ne sais d'o, se laisse lourdement choir,
replie sous les lytres ses ailes enfumes et du revers de ses
brassards dents culbute le propritaire, impuissant  parer
l'attaque dans sa posture d'attelage. Pendant que l'expropri se
dmne et se remet sur jambes, l'autre se campe sur le haut de la
boule, position la plus avantageuse pour repousser l'assaillant.
Les brassards plis sous la poitrine et prt  la riposte, il
attend les vnements. Le vol tourne autour de la pelote,
cherchant un point favorable pour tenter l'assaut; le voleur
pivote sur le dme de la citadelle et constamment lui fait face.
Si le premier se dresse pour l'escalade, le second lui dtache un
coup de bras qui l'tend sur le dos. Inexpugnable du haut de son
fort, l'assig djouerait indfiniment les tentatives de son
adversaire si celui-ci ne changeait de tactique pour rentrer en
possession de son bien. La sape joue pour faire crouler la
citadelle avec la garnison. La boule, infrieurement branle,
chancelle et roule, entranant avec elle le bousier pillard, qui
s'escrime de son mieux pour se maintenir au dessus. Il y parvient,
mais non toujours, par une gymnastique prcipite qui lui fait
gagner en altitude ce que la rotation du support lui fait perdre.
S'il est mis  pied par un faux mouvement, les chances s'galisent
et la lutte tourne au pugilat. Voleur et vol se prennent corps 
corps, poitrine contre poitrine. Des pattes s'emmlent et se
dmlent, les articulations s'enlacent, les armures de corne se
choquent ou grincent avec le bruit aigre d'un mtal lim. Puis
celui des deux qui parvient  renverser sur le dos son adversaire
et  se dgager,  la hte prend position sur le haut de la boule.
Le sige recommence, tantt par le pillard, tantt par le pill,
suivant que l'ont dcid les chances de la lutte corps  corps. Le
premier, hardi flibustier sans doute et coureur d'aventures,
frquemment a le dessus. Alors, aprs deux ou trois dfaites,
l'expropri se lasse et revient philosophiquement au tas pour se
confectionner une nouvelle pilule. Quant  l'autre, toute crainte
de surprise dissipe, il s'attelle et pousse o bon lui semble la
boule conquise. J'ai vu parfois survenir un troisime larron qui
volait le voleur. En conscience, je n'en tais pas fch.

Vainement, je me demande quel est le Proudhon qui a fait passer
dans les moeurs du Scarabe l'audacieux paradoxe: _La proprit,
c'est le vol_; quel est le diplomate qui a mis en honneur chez
les bousiers la sauvage proposition: _La force prime le droit._
Les donnes me manquent pour remonter aux causes de ces
spoliations passes en habitude, de cet abus de la force pour la
conqute d'un crottin; tout ce que je peux affirmer, c'est que le
larcin est, parmi les Scarabes, d'un usage gnral. Ces rouleurs
de bouse se pillent entre eux avec un sans-gne dont je ne connais
pas d'autre exemple aussi effrontment caractris. Je laisse aux
observateurs futurs le soin d'lucider ce curieux problme de la
psychologie des btes, et je reviens aux deux associs roulant de
concert leur pilule.

Mais, d'abord, dissipons une erreur qui a cours dans les livres.
Je lis dans le magnifique ouvrage de M. mile Blanchard,
_Mtamorphoses, Moeurs et Instincts des insectes_, le passage
suivant: Notre insecte se trouve parfois arrt, par un obstacle
insurmontable, la boule est tombe dans un trou. C'est ici
qu'apparat chez l'Ateuchus[2] une intelligence de la situation
vraiment tonnante, et une facilit de communication entre les
individus de la mme espce plus surprenante encore.
L'impossibilit de franchir l'obstacle avec la boule tant
reconnue, l'Ateuchus semble l'abandonner, il s'envole au loin. Si
vous tes suffisamment dou de cette grande et noble vertu qu'on
appelle la patience, demeurez prs de cette boule laisse 
l'abandon: au bout de quelque temps, l'Ateuchus reviendra  cette
place, et il n'y reviendra pas seul; il sera suivi de deux, trois,
quatre, cinq compagnons qui s'abattent tous  l'endroit dsign,
mettent leurs efforts en commun pour enlever le fardeau.
L'Ateuchus a t chercher du renfort, et voil comment, au milieu
des champs arides, il est si ordinaire de voir plusieurs Ateuchus
runis pour le transport d'une seule boule. -- Je lis enfin dans
le _Magasin d'entomologie_ d'Illiger: -- Un Gymnopleure
pilulaire[3] en construisant la boule de fiente destine 
renfermer ses oeufs, la fit rouler dans un trou, d'o il s'effora
pendant longtemps de la tirer tout seul. Voyant qu'il perdait son
temps en vains efforts, il courut  un tas de fumier voisin
chercher trois individus de son espce, qui, unissant leurs forces
aux siennes, parvinrent  retirer la boule de la cavit o elle
tait tombe, puis retournrent  leur fumier continuer leurs
travaux.

J'en demande bien pardon  mon illustre matre, M. Blanchard, mais
certainement, les choses ne se passent pas ainsi. D'abord les deux
rcits sont tellement conformes, qu'ils ont sans doute chacun mme
origine. Illiger, sur une observation trop peu suivie pour mriter
confiance aveugle, a mis en avant l'aventure de son Gymnopleure;
et le mme fait a t rpt pour les Scarabes, parce que, en
effet, il est trs commun de voir deux de ces insectes occups en
commun soit  faire rouler une pilule, soit  la retirer d'un
endroit difficile. Mais le concours de deux ne prouve en rien que
le bousier dans l'embarras soit all requrir main forte auprs
des camarades. J'ai eu, dans une large mesure, la patience que
recommande M. Blanchard; j'ai vcu de longs jours, pourrais-je
dire, en intimit avec le Scarabe sacr; je me suis ingni de
toutes les manires pour voir clair, autant que possible, dans ses
us et coutumes et les tudier sur le vif, et je n'ai jamais rien
surpris qui de prs ou de loin, fit songer  des compagnons
appels en aide. Comme je le relaterai bientt, j'ai soumis le
bousier  des preuves bien autrement srieuses que celles d'une
cavit o la pilule aurait pu choir; je l'ai mis dans des embarras
plus graves que celui d'une pente  remonter, vrai jeu pour le
Sisyphe entt qui semble se complaire  la rude gymnastique des
endroits dclives, comme si la pilule en devenant de la sorte plus
ferme, gagnait ainsi en valeur; j'ai fait natre par mon artifice
des situations o l'insecte avait besoin plus que jamais de
secours, et jamais  mes yeux n'a paru quelque preuve de bons
offices entre camarades. J'ai vu des pills, j'ai vu des pillards,
et rien de plus. Si plusieurs bousiers entouraient la mme pilule,
c'est qu'il y avait bataille. Mon humble avis est donc que
quelques Scarabes runis autour d'une mme pelote dans des
intentions de pillage, ont donn lieu  ces rcits de camarades
appels pour donner un coup de main. Des observations incompltes,
ont fait d'un audacieux dtrousseur un compagnon serviable, qui se
drange de son travail pour prter un coup d'paule.

Ce n'est pas affaire de faible porte que d'accorder  un insecte
une intelligence de la situation vraiment tonnante, et une
facilit de communication entre individus de la mme espce plus
surprenante encore. J'insiste donc sur ce point. Comment? Un
Scarabe dans la dtresse concevrait l'ide d'aller qurir de
l'aide? Il s'en irait au vol, explorant le pays tout  la ronde,
pour trouver des confrres  l'oeuvre autour d'une bouse; et les
trouvant, par une pantomime quelconque, par le geste des antennes
en particulier, il leur tiendrait  peu prs ce langage: Dites
donc, vous autres, ma charge a vers l-bas dans un trou; venez
m'aider  la retirer. Je vous revaudrai cela dans l'occasion. Et
les collgues comprendraient! Et, chose non moins forte, ils
laisseraient aussitt l leur travail, leur pilule commence, leur
chre pilule expose aux convoitises des autres et certainement
pille en leur absence, pour s'en aller prter secours au
suppliant! Tant d'abngation me laisse d'une profonde incrdulit,
que corrobore tout ce que j'ai vu pendant des annes et des
annes, non dans des boites  collection, mais sur les lieux mmes
de travail du Scarabe. En dehors des soins de la maternit, soins
dans lesquels il est presque toujours admirable, l'insecte, 
moins qu'il ne vive en socit, comme les Abeilles, les Fourmis et
les autres, ne se proccupe d'autre chose que de lui-mme.

Mais terminons l cette digression, qu'excuse l'importance du
sujet. J'ai dit qu'un Scarabe, propritaire d'une boule qu'il
pousse  reculons, est frquemment rejoint par un confrre, qui
accourt le seconder dans un but intress, et le piller si
l'occasion s'en prsente. Appelons associs, bien que ce ne soit
pas l le mot propre, les deux collaborateurs, dont l'un s'impose
et dont l'autre peut-tre, n'accepte des offices trangers que
crainte d'un mal pire. La rencontre est d'ailleurs des plus
pacifiques. Le bousier propritaire ne se dtourne pas un seul
instant de son travail  l'arrive de l'acolyte; le nouveau venu
semble anim des meilleures intentions et se met incontinent 
l'ouvrage. Le mode d'attelage est diffrent pour chacun des
associs. Le propritaire occupe la position principale, la place
d'honneur: il pousse  l'arrire de la charge, les pattes
postrieures en haut, la tte en bas. L'acolyte occupe le devant,
dans une position inverse, la tte en haut, les bras dents sur la
boule, les longues jambes postrieures sur le sol. Entre les deux,
la pilule chemine, chasse devant par le premier, attire  lui
par le second.

Les efforts du couple ne sont pas toujours bien concordants,
d'autant plus que l'aide tourne le dos au chemin  parcourir, et
que le propritaire a la vue borne par la charge. De l, des
accidents ritrs, de grotesques culbutes dont on prend gament
son parti: chacun se ramasse  la hte et reprend position sans
intervertir l'ordre. En plaine, ce mode de charroi ne rpond pas 
la dpense dynamique, faute de prcision dans les mouvements
combins;  lui seul, le Scarabe de l'arrire ferait aussi vite
et mieux. Aussi l'acolyte, aprs avoir donn des preuves de son
bon vouloir, au risque de troubler le mcanisme, prend-il le parti
de se tenir en repos, sans abandonner, bien entendu, la prcieuse
pelote qu'il regarde comme dj sienne. Pelote touche est pelote
acquise. Il ne commettra pas cette imprudence: l'autre le
planterait l.

Il ramasse donc ses jambes sous le ventre, s'aplatit, s'incruste
pour ainsi dire sur la boule et fait corps avec elle. Le tout,
pilule et bousier cramponn  sa surface, roule dsormais en bloc
sous la pousse du lgitime propritaire. Que la charge lui passe
sur le corps, qu'il occupe le dessus, le dessous, le ct du
fardeau roulant, peu lui importe; l'aide tient bon et reste coi.
Singulier auxiliaire, qui se fait carrosser pour avoir sa part de
vivres! Mais qu'une rampe ardue se prsente, et un beau rle lui
revient. Alors, sur la pente pnible, il se met en chef de file,
retenant de ses bras dents la pesante masse, tandis que son
confrre prend appui pour hisser la charge un peu plus haut.
Ainsi,  deux, par une combinaison d'efforts bien mnags, celui
d'en haut retenant, celui d'en bas poussant, je les ai vus gravir
des talus o sans rsultat se serait puis l'enttement d'un
seul. Mais tous n'ont pas le mme zle en ces moments difficiles:
il s'en trouve qui, sur les pentes o leur concours serait le plus
ncessaire, n'ont pas l'air de se douter le moins du monde des
difficults  surmonter. Tandis que le malheureux Sisyphe s'puise
en tentatives pour franchir le mauvais pas, l'autre,
tranquillement laisse faire, incrust sur la boule, avec elle
roulant dans la dgringolade, avec elle hiss derechef.

J'ai soumis bien des fois deux associs  l'preuve suivante, pour
juger de leurs facults inventives en un grave embarras.
Supposons-les en plaine, l'acolyte immobile sur la pelote, l'autre
poussant. Avec une longue et forte pingle, sans troubler
l'attelage, je cloue au sol la boule, qui s'arrte soudain. Le
Scarabe, non au courant de mes perfidies, croit sans doute
quelque obstacle naturel, ornire, racine de chiendent, caillou
barrant le chemin. Il redouble d'efforts, s'escrime de son mieux;
rien ne bouge. -- Que se passe-t-il donc? Allons voir. -- Par deux
ou trois fois, l'insecte fait le tour de sa pilule. Ne dcouvrant
rien qui puisse motiver l'immobilit, il revient  l'arrire, et
pousse de nouveau. La boule reste inbranlable. -- Voyons l-haut.
-- L'insecte y monte. Il n'y trouve que son collgue immobile, car
j'avais soin d'enfoncer assez l'pingle pour que la tte dispart
dans la masse de la pelote; il explore tout le dme et redescend.
D'autres pousses sont vigoureusement essayes en avant, sur les
cts; l'insuccs est le mme. Jamais bousier sans doute ne
s'tait trouv en prsence d'un pareil problme d'inertie.

Voil le moment, le vrai moment de rclamer de l'aide, chose
d'autant plus aise que le collgue est l, tout prs, accroupi
sur le dme. Le Scarabe va-t-il le secouer et lui dire quelque
chose comme ceci: Que fais-tu l, fainant! Mais viens donc voir,
la mcanique ne marche plus! Rien ne le prouve, car je vois
longtemps le Scarabe s'obstiner  branler l'inbranlable, 
explorer d'ici et de l, par dessus, par ct, la machine
immobilise, tandis que l'acolyte persiste dans son repos.  la
longue, cependant, ce dernier a conscience que quelque chose
d'insolite se passe; il en est averti par les alles et venues
inquites du confrre et par l'immobilit de la pilule. Il descend
donc et  son tour examine la chose. L'attelage  deux ne fait pas
mieux que l'attelage  un seul. Ceci se complique. Le petit
ventail de leurs antennes s'panouit, se ferme, se rouvre,
s'panouit, se rouvre, s'agite et trahit leur vive proccupation.
Puis un trait de gnie met fin  ces perplexits. Qui sait ce
qu'il y a l-dessous? -- La pilule est donc explore par la base,
et une fouille lgre a bientt mis l'pingle  dcouvert.
Aussitt il est reconnu que le noeud de la question est l.

Si j'avais eu voix dlibrative au conseil, j'aurais dit: Il faut
pratiquer une excavation et extraire le pieu qui fixe la boule. --
Ce procd, le plus lmentaire de tous et d'une mise en pratique
facile pour des fouilleurs aussi experts, ne fut pas adopt, pas
mme essay. Le bousier trouva mieux que l'homme. Les deux
collgues, qui d'ici, qui de l, s'insinuent sous la boule,
laquelle glisse d'autant et remonte le long de l'pingle  mesure
que s'enfoncent les coins vivants. La mollesse de la matire, qui
cde en se creusant d'un canal sous la tte du pieu inbranlable,
permet cette habile manoeuvre. Bientt la pelote est suspendue 
une hauteur, gale  l'paisseur du corps des Scarabes. Le reste
est plus difficile. Les bousiers, d'abord couchs  plat, se
dressent peu  peu sur les jambes, poussant toujours sur le dos.
C'est dur  venir  mesure que les pattes perdent de leur
puissance en se redressant davantage; mais enfin cela vient. Puis
un moment arrive o la pousse avec le dos n'est plus praticable,
la hauteur limite tant atteinte. Un dernier moyen reste, mais
bien moins favorable au dveloppement de force. Tantt dans l'une,
tantt dans l'autre de ses postures d'attelage, c'est--dire la
tte en bas ou bien la tte en haut, l'insecte pousse soit avec
les pattes postrieures, soit avec les pattes antrieures.
Finalement, la boule tombe  terre, si l'pingle toutefois n'est
pas trop longue. L'ventrement de la pilule par le pieu est tant
bien que mal rpar et le charroi aussitt recommence.

Mais si l'pingle est d'une longueur trop considrable, la pelote,
encore solidement fixe, finit par tre suspendue  une hauteur
que l'insecte, se redressant, ne peut plus dpasser. Dans ce cas,
aprs de vaines volutions autour du mt de cocagne inaccessible,
les bousiers abandonnent la place si l'on n'a pas la bont d'me
d'achever soi-mme la besogne et de leur restituer le trsor. Ou
bien encore, on leur vient en aide de la manire suivante. On
exhausse le sol au moyen d'une petite pierre plate, pidestal du
haut duquel il est possible  l'insecte de continuer. L'utilit de
ce secours ne semble pas immdiatement comprise, car nul des deux
ne s'empresse d'en faire profit. Nanmoins, par hasard ou 
dessein, l'un ou l'autre finit par se trouver sur le haut de la
pierre. O bonheur! en passant, le bousier a senti la pilule lui
effleurer le dos.  ce contact, le courage revient et les efforts
recommencent. Voil l'insecte qui, sur la secourable plate-forme,
tend les articulations, fait comme on dit le gros dos et refoule
en haut la pilule. Quand le dos ne suffit plus, il manoeuvre des
pattes, soit droit, soit renvers. Nouvel arrt et nouveaux signes
d'inquitude lorsque la limite d'extension est atteinte. Alors,
sans dranger la bte, sur la premire petite pierre mettons-en
une seconde.  l'aide de ce nouveau gradin, point d'appui pour ses
leviers, l'insecte poursuit le travail. En ajoutant ainsi assise
sur assise,  mesure qu'il en tait besoin, j'ai vu le Scarabe,
hiss sur une branlante pile de trois  quatre travers de doigt de
hauteur, persister dans son oeuvre jusqu' complet arrachement de
la pilule.

Y avait-il en lui quelque vague connaissance des services rendus
par l'exhaussement de la base d'appui? Je me permettrai d'en
douter, bien que l'insecte ait fort habilement profit de ma
plate-forme de petites pierres. Si, en effet, l'ide si
lmentaire de faire usage d'une base plus haute pour atteindre 
un objet trop lev ne dpassait la porte de ses facults,
comment se fait-il qu'tant deux, nul ne songe  prter son dos 
l'autre pour l'lever d'autant et lui rendre ainsi le travail
possible? L'un aidant l'autre, ils doubleraient l'altitude gagne.
Ah! qu'ils sont loin de semblable combinaison! Chacun pousse  la
boule, du mieux qu'il peut, il est vrai; mais il pousse comme s'il
tait seul et sans paratre souponner l'heureux rsultat
qu'amnerait une manoeuvre d'ensemble. Ils font l, sur la pilule
cloue  terre par une pingle, ce qu'ils font dans des
circonstances analogues, lorsque la charge est arrte par un
obstacle, retenue par un lacet de chiendent, ou bien fixe en
place par quelque menu bout de tige qui s'est implant dans la
masse molle et roulante. Mes artifices ont ralis une condition
d'arrt peu diffrente au fond, de celles qui doivent
naturellement se produire quand la pilule roule au milieu des
mille accidents du terrain; et l'insecte agit, dans mes preuves
exprimentales, comme il agirait en toute autre circonstance o je
ne serai pas intervenu. Il fait coin et levier avec le dos, il
pousse avec les pattes, sans rien innover dans ses moyens
d'action, mme lorsqu'il pourrait disposer du concours d'un
confrre.

S'il est tout seul en face des difficults de la boule cloue au
sol, s'il n'a pas d'acolyte, ses manoeuvres dynamiques restent
absolument les mmes, et ses efforts aboutissent  un succs,
pourvu qu'on lui donne l'indispensable appui de la plate-forme,
difie petit  petit. Si pareil secours lui est refus, le
Scarabe, que le toucher de sa chre pilule trop leve ne stimule
plus, se dcourage et, tt ou tard,  son grand regret, sans
doute, s'envole et disparat. O va-t-il? Je l'ignore. Ce que je
sais fort bien, c'est qu'il ne revient pas avec une escouade de
compagnons pris de lui venir en aide. Qu'en ferait-il, lui qui ne
sait pas utiliser la prsence d'un confrre quand la pilule est
part  deux?

Mais peut-tre mon exprience, dont le rsultat est la suspension
de la boule  une hauteur inaccessible lorsque sont puiss les
moyens d'action de l'insecte, sort-elle un peu trop des
habituelles conditions. Essayons alors une fossette assez profonde
et assez escarpe pour que le bousier, dpos avec sa pelote au
fond du trou, ne puisse remonter la paroi en roulant sa charge.
Voil bien les conditions exactes cites par MM. Blanchard et
Illiger. Or, qu'advient-il dans ce cas? Lorsque des efforts
obstins, mais sans rsultat aucun, l'ont convaincu de son
impuissance, le bousier prend son vol et disparat. Longtemps,
trs-longtemps, sur la foi des matres, j'ai attendu le retour de
l'insecte avec le renfort de quelques amis; j'ai toujours attendu
en vain. Maintes fois aussi, il m'est arriv de retrouver,
plusieurs jours aprs, la pilule sur les lieux mmes de
l'exprience, au sommet de l'pingle ou bien au fond du trou;
preuve qu'en mon absence rien de nouveau ne s'tait pass. Pilule
dlaisse pour cause de force majeure, est pilule abandonne sans
retour, sans tentatives de sauvetage avec secours d'autrui. Savant
emploi du coin et du levier pour remettre en marche la boule
immobilise, telle est donc en somme la plus haute prouesse
intellectuelle dont m'ait rendu tmoin le Scarabe sacr. En
ddommagement de ce que l'exprience nie, savoir l'appel entre
confrres  un coup de main, trs volontiers je transmets ce haut
fait mcanique  l'histoire pour la glorification des bousiers.

Orients au hasard,  travers plaines de sable, fourrs de thym,
ornires et talus, les deux Scarabes collgues quelque temps
roulent la pelote et lui donnent ainsi une certaine fermet de
pte qui peut-tre est de leur got. Tout chemin faisant, un
endroit favorable est adopt. Le bousier propritaire, celui qui
s'est maintenu toujours  la place d'honneur,  l'arrire de la
pilule, celui enfin qui presque  lui seul a fait tous les frais
du charroi, se met  l'oeuvre pour creuser la salle  manger. Tout
 ct de lui est la boule, sur laquelle l'acolyte reste cramponn
et fait le mort. Le chaperon et les jambes dentes attaquent le
sable; les dblais sont rejets  reculons par brasses, et
l'excavation rapidement avance. Bientt l'insecte disparat en
entier dans l'antre bauch. Toutes les fois qu'il revient  ciel
ouvert avec sa brasse de dblais, le fouisseur ne manque pas de
donner un coup d'oeil  sa pelote pour s'informer si tout va bien.
De temps  autre, il la rapproche du seuil du terrier; il la
palpe, et  ce contact, il semble acqurir un redoublement de
zle. L'autre, sainte-nitouche, par son immobilit sur la boule,
continue  inspirer confiance. Cependant la salle souterraine
s'largit et s'approfondit; le fouisseur fait de plus rares
apparitions, retenu qu'il est par l'ampleur des travaux. Le moment
est bon. L'endormi se rveille, l'astucieux acolyte dcampe
chassant derrire lui la boule avec la prestesse d'un larron qui
ne veut pas tre pris sur le fait. Cet abus de confiance
m'indigne, mais je laisse faire dans l'intrt de l'histoire: il
me sera toujours temps d'intervenir pour sauvegarder la morale si
le dnouement menace de tourner  mal.

Le voleur est dj  quelques mtres de distance. Le vol sort du
terrier, regarde et ne trouve plus rien. Coutumier du fait lui-
mme, sans doute, il sait ce que cela veut dire. Du flair et du
regard, la piste est bientt trouve.  la hte, le bousier
rejoint le ravisseur; mais celui-ci, rou compre, ds qu'il se
sent talonn de prs, change de mode d'attelage, se met sur les
jambes postrieures et enlace la boule avec ses bras dents, comme
il le fait en ses fonctions d'aide. -- Ah! mauvais drle!
j'vente ta mche: tu veux allguer pour excuse que la pilule a
roul sur la pente et que tu t'efforces de la retenir et de la
ramener au logis. Pour moi, tmoin impartial de l'affaire,
j'affirme que la boule bien quilibre  l'entre du terrier n'a
pas roul d'elle-mme: d'ailleurs le sol est en plaine; j'affirme
t'avoir vu mettre la pelote en mouvement et t'loigner avec des
intentions non quivoques. C'est une tentative de rapt, ou je ne
m'y connais pas. -- Mon tmoignage n'tant pas pris en
considration, le propritaire accueille dbonnairement les
excuses de l'autre; et les deux, comme si de rien n'tait,
ramnent la pilule au terrier.

Mais si le voleur a le temps de s'loigner assez, ou s'il parvient
 celer la piste par quelque adroite contremarche, le mal est
irrparable. Avoir amass des vivres sous les feux du soleil, les
avoir pniblement voiturs au loin, s'tre creus dans le sable
une confortable salle de banquet, et au moment o tout est prt,
quand l'apptit aiguis par l'exercice ajoute de nouveaux charmes
 la perspective de la prochaine bombance, se trouver tout  coup
dpossd par un astucieux collaborateur, c'est, il faut en
convenir, un revers de fortune qui branlerait plus d'un courage.
Le bousier ne se laisse pas abattre par ce mauvais coup du sort:
il se frotte les joues, panouit les antennes, hume l'air et prend
son vol vers le tas prochain pour recommencer  nouveau. J'admire
et j'envie cette trempe de caractre.

Supposons le Scarabe assez heureux pour avoir trouv un associ
fidle; ou, ce qui est mieux, supposons qu'il n'ait pas rencontr
en route de confrre s'invitant lui-mme. Le terrier est prt.
C'est une cavit creuse en terrain meuble, habituellement dans le
sable, peu profonde, du volume du poing, et communiquant au dehors
par un court goulot, juste suffisant au passage de la pilule.
Aussitt les vivres emmagasins, le Scarabe s'enferme chez lui en
bouchant l'entre du logis avec des dblais tenus en rserve dans
un coin. La porte close, rien au dehors ne trahit la salle du
festin. Et maintenant vive la joie; tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes! La table est somptueusement servie; le
plafond tamise les ardeurs du soleil et ne laisse pntrer qu'une
chaleur douce et moite; le recueillement, l'obscurit, le concert
extrieur des grillons, tout favorise les fonctions du ventre.
Dans mon illusion, je me suis surpris  couter aux portes,
croyant our, pour couplets de table, le fameux morceau de l'opra
de Galathe: Ah! qu'il est doux de ne rien faire, quand tout
s'agite autour de nous.

Qui oserait troubler les batitudes d'un pareil banquet? Mais le
dsir d'apprendre est capable de tout, et cette audace, je l'ai
eue. J'inscris ici le rsultat de mes violations de domicile. -- 
elle seule, la pilule presque en entier remplit la salle; la
somptueuse victuaille s'lve du plancher au plafond. Une troite
galerie la spare des parois. L se tiennent les convives, deux ou
plus, un seul trs souvent, le ventre  table, le dos  la
muraille. Une fois la place choisie, on ne bouge plus, toutes les
puissances vitales sont absorbes par les facults digestives. Pas
de menus bats, qui feraient perdre une bouche, pas d'essais
ddaigneux, qui gaspilleraient les vivres. Tout doit y passer, par
ordre et religieusement.  les voir si recueillis autour de
l'ordure, on dirait qu'ils ont conscience de leur rle
d'assainisseurs de la terre, et qu'ils se livrent avec
connaissance de cause  cette merveilleuse chimie qui de
l'immondice fait la fleur, joie des regards, et l'lytre des
Scarabes, ornement des pelouses printanires. Pour ce travail
transcendant qui doit faire matire vivante des rsidus non
utiliss par le cheval et le mouton, malgr la perfection de leurs
voies digestives, le bousier doit tre outill d'une manire
particulire. Et, en effet, l'anatomie nous fait admirer la
prodigieuse longueur de son intestin, qui, pli et repli sur lui-
mme, lentement labore les matriaux en ses circuits multiplis
et les puise jusqu'au dernier atome utilisable. D'o l'estomac de
l'herbivore n'a rien pu retirer, ce puissant alambic extrait des
richesses qui, par une simple retouche, deviennent armure d'bne
chez le Scarabe sacr, cuirasse d'or et de rubis chez d'autres
bousiers.

Or cette admirable mtamorphose de l'ordure doit s'accomplir dans
le plus bref dlai: la salubrit gnrale l'exige. Aussi le
Scarabe est-il dou d'une puissance digestive peut-tre sans
exemple ailleurs. Une fois en loge avec des vivres, jour et nuit
il ne cesse de manger et de digrer jusqu' ce que les provisions
soient puises. La preuve en est palpable. Ouvrons la cellule o
le bousier s'est retir de ce monde.  toute heure du jour nous
trouverons l'insecte attabl, et derrire lui, appendu encore 
l'animal, un cordon continu grossirement enroul  la faon d'un
tas de cbles. Sans explications dlicates  donner, aisment on
devine ce que le dit cordon reprsente. La volumineuse boule
passe, bouche par bouche, dans les voies digestives de
l'insecte, cde ses principes nutritifs, et reparat du ct
oppos file en cordon. Eh bien, ce cordon sans rupture, souvent
d'une seule pice, toujours appendu  l'orifice de la filire,
prouve surabondamment, sans autres observations, la continuit de
l'acte digestif. Quand les provisions touchent  leur fin, le
cble droul est d'une longueur tonnante: cela se mesure par
pans. O trouver le pareil de tel estomac qui, de si triste
pitance, afin que rien ne se perde au bilan de la vie, fait rgal
une semaine, des quinze jours durant sans discontinuer.

Toute la pelote passe  la filire, l'ermite reparat au jour,
cherche fortune, trouve, se faonne une nouvelle boule et
recommence. Cette vie de liesse dure un  deux mois, de mai en
juin; puis quand viennent les fortes chaleurs aimes des Cigales,
les Scarabes prennent leurs quartiers d't et s'enfouissent au
frais dans le sol. Ils reparaissent aux premires pluies
d'automne, moins nombreux, moins actifs qu'au printemps, mais
occups alors apparemment de l'oeuvre capitale, de l'avenir de
leur race.

CHAPITRE II
LA VOLIRE

Si l'on recherche dans les auteurs quelques renseignements sur les
moeurs du Scarabe sacr en particulier, et sur les rouleurs de
pilules de bouse en gnral, on trouve que la science en est
encore aujourd'hui  quelques-uns des prjugs ayant cours du
temps des Pharaons. La pilule cahote  travers champs, contient,
dit-on, un oeuf; c'est un berceau o la future larve doit trouver
 la fois le vivre et le couvert. Les parents la roulent sur le
sol accident pour la faonner plus ronde; et quand par les chocs,
les cahotements, les chutes le long des pentes, elle est
convenablement labore, ils l'enfouissent et l'abandonnent aux
soins de la grande couveuse, la terre.

Ces brutalits de la premire ducation m'ont toujours paru peu
probables. Comment un oeuf de Scarabe, chose si dlicate, si
impressionnable sous sa tendre enveloppe, rsisterait-il aux
commotions du berceau roulant? Il y a dans le germe une tincelle
de vie que le moindre attouchement, un rien, peut dissiper; et les
parents s'avisent de la cahoter des heures et des heures par monts
et valles! Non, ce n'est pas ainsi que les choses se passent; la
tendresse maternelle ne soumet pas sa progniture au supplice du
tonneau de Rgulus.

Il fallait cependant autre chose que des considrations logiques
pour faire table rase des opinions reues. J'ai donc ouvert par
centaines des pelotes roules par les bousiers; j'en ai ouvert
d'autres extraites des terriers creuss sous mes yeux; et jamais,
au grand jamais, je n'ai trouv ni loge centrale, ni oeuf dans ces
pilules. Ce sont invariablement de grossiers amas de vivres,
faonns  la hte, sans structure interne dtermine, de simples
munitions de bouche avec lesquelles on s'enferme pour couler en
paix quelques jours de bombance. Les bousiers mutuellement se les
jalousent, se les pillent avec une ardeur qu'ils ne mettraient
certainement pas  se drober de nouvelles charges de famille.
Entre Scarabes, le vol des oeufs serait une absurdit, chacun
ayant assez  faire pour assurer l'avenir des siens. Donc sur ce
point dsormais aucun doute: les pelotes que l'on voit rouler aux
bousiers jamais ne contiennent d'oeufs.

Pour rsoudre la question ardue de l'ducation de la larve, ma
premire tentative fut la construction d'une ample volire, avec
sol artificiel de sable et provisions de bouche frquemment
renouveles. Des Scarabes sacrs y furent introduits au nombre
d'une vingtaine, en socit de Copris, de Gymnopleures et
Onthophages. Jamais exprience entomologique ne me valut autant de
dboires. Le difficile tait le renouvellement des vivres. Mon
propritaire avait curie et cheval. Je gagnai la confiance du
domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa
convaincre par la petite pice blanche. Chaque djeuner de mes
btes me cotait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait
jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore,
je verrai toujours Joseph qui, le matin, aprs le pansement du
cheval, dressait un peu la tte par-dessus le mur mitoyen des deux
jardins et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me
criait: h! h! J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La
discrtion des deux parts tait ncessaire, vous allez voir. Un
jour le matre survient de fortune au moment de l'opration; il
s'imagine que tout son fumier dmnage par-dessus le mur et que je
dtourne au profit de mes verveines et de mes narcisses ce qu'il
rserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose:
mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspill, trait
de ceci, trait de cela, et menac d'tre congdi s'il
recommence. On se le tint pour dit.

Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir
honteusement,  la drobe, dans un cornet de papier, le pain
quotidien de mes lves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas.
Quelquefois le sort me favorisait: un ne apportant au march
d'Avignon les produits marachers de Chteau-Renard ou de
Barbentane, dposait son offrande en passant devant ma porte.
Telle aubaine, aussitt recueillie, m'enrichissait pour quelques
jours. Bref, rusant, guettant, courant, faisant de la diplomatie
pour une bouse, je parvins  nourrir mes captifs. Si le succs est
attach aux entreprises faites avec passion, avec amour que rien
ne rebute, mon exprience devait russir; elle ne russit pas. Au
bout de quelques temps, mes Scarabes consums de nostalgie dans
un espace qui ne leur permettait pas les grandes volutions, se
laissrent misrablement mourir sans me livrer leur secret. Les
Gymnopleures et les Onthophages rpondirent mieux  mon attente.
En moment opportun, je profiterai des renseignements par eux
fournis.

Avec mes essais d'ducation en volire taient menes de front les
recherches directes, dont les rsultats taient loin de ce que je
pouvais dsirer. Je crus ncessaire de m'adjoindre des aides.
Prcisment, une joyeuse bande d'enfants traversaient le plateau.
C'tait un jeudi. Oublieux de l'cole et de l'affreuse leon, une
pomme dans une main, un morceau de pain dans l'autre, ils venaient
du village voisin, les Angles; ils s'en allaient tout l-bas
gratter la colline pele o viennent s'amortir les balles de la
garnison dans les exercices de tir. Quelques morceaux de plomb, de
la valeur d'un petit sou peut-tre pour la rcolte entire,
taient le mobile de la matinale expdition. Les fleurettes roses
des graniums maillaient les pelouses qui se htaient d'embellir
un moment cette Arabie ptre; le motteux oreillard, mi-partie
blanc et noir, ricanait en voletant d'une pointe de rocher 
l'autre; sur le seuil de terriers creuss au pied des touffes de
thym, les grillons emplissaient l'air de leur monotone symphonie.
Et les enfants taient heureux de cette fte printanire; plus
heureux encore des richesses en perspective, du petit sou, prix
des balles trouves, du petit sou qui leur permettrait d'acheter
le dimanche suivant,  la marchande tablie devant la porte de
l'glise, deux berlingots  la menthe, deux gros berlingots de
deux liards pice.

J'aborde le plus grand, dont la mine veille me donne bon espoir;
les petits font cercle tout en mangeant leur pomme. J'expose la
chose, je leur montre le Scarabe sacr roulant sa boule; je leur
dis que dans cette boule, enfouie quelque part en terre, je ne
sais o, doit quelquefois se trouver une niche creuse et dans
cette niche un ver. Il s'agit, en fouillant  et l au hasard, en
surveillant les manoeuvres du Scarabe, de trouver la boule
habite par le ver. Les boules sans ver ne doivent pas compter. Et
pour les allcher par une somme fabuleuse, qui dtournt dsormais
au profit de mes recherches le temps consacr  quelques liards de
plomb, je promis un franc, une belle pice toute neuve de vingt
sous, pour chaque boule habite.  l'nonc de cette somme, il y
eut des carquillements d'yeux d'une adorable navet. Je venais
de bouleverser leurs conceptions sur le numraire, en cotant  ce
prix fou la valeur d'un crottin. Puis, pour confirmer le srieux
de ma proposition, quelques sous furent distribus en manire
d'arrhes. La semaine suivante,  pareil jour,  pareille heure, je
devais me retrouver aux mmes lieux, et fidlement remplir les
conditions du march envers tous ceux qui auraient la prcieuse
trouvaille. La bande bien endoctrine, je congdiai les enfants.
C'est pour tout de bon, disaient-ils entre eux en s'en allant;
c'est pour tout de bon! Si nous pouvions gagner une pice chacun!
Et le coeur gonfl de douces esprances, ils faisaient tinter les
sous d'arrhes dans le creux de la main. Les balles aplaties
taient oublies. Je vis les enfants se dissminer dans la plaine
et chercher.

Au jour dit, la semaine d'aprs, je revins au plateau. Je ne
doutais pas du succs. Mes jeunes collaborateurs avaient d parler
 leurs camarades du commerce si lucratif des pilules de bousier,
et montrer les arrhes pour convaincre les incrdules. Je trouvai,
en effet, sur les lieux un groupe plus nombreux que la premire
fois.  mon arrive, ils accoururent, mais sans lan de triomphe,
sans cris de joie. Je voyais dj les choses prendre une mauvaise
tournure. L'apprhension n'tait que trop fonde. Au sortir de
l'cole,  bien des reprises, ils avaient cherch sans rien
trouver de conforme  ce que je leur avais dcrit. Il me fut
prsent quelques pelotes trouves en terre avec le Scarabe; mais
c'tait simplement des amas de vivres, ne contenant pas de ver. De
nouvelles explications sont donnes, et la partie remise au jeudi
suivant. L'insuccs fut le mme. Les chercheurs dcourags
n'taient dj plus qu'en petit nombre. Une dernire fois, je fais
appel  leur bonne volont, toujours sans rsultat. Enfin, je
ddommageai les plus zls, ceux qui avaient tenu bon jusqu'au
bout, et le pacte fut rompu. Je ne devais compter que sur moi seul
pour des recherches qui, trs simples en apparence, taient
rellement d'une difficult extrme.

Aujourd'hui mme, aprs bien des annes, les fouilles faites en
lieux opportuns, les occasions pies en temps favorables ne m'ont
pas encore donn un rsultat net et suivi. J'en suis rduit 
raccorder entre elles des observations tronques, et  combler les
lacunes par l'analogie. Le peu que j'ai vu, combin avec les
renseignements que m'ont donn en volire d'autres bousiers,
Gymnopleures, Copris et Onthophages, se rsume dans l'expos
suivant.

La boule destine  l'oeuf ne se confectionne pas en public, dans
le ple-mle du chantier d'exploitation. C'est une oeuvre d'art et
de haute patience, qui demande recueillement et soins minutieux,
impossibles au sein de la foule. On entre en loge pour mditer ses
plans et se mettre  l'ouvrage. La mre se creuse donc un terrier
 un dcimtre ou deux dans le sable. C'est une assez vaste salle
communiquant au dehors par une galerie bien moindre en diamtre.
L'insecte y introduit des matriaux de choix, rouls sans doute
sous forme de pilule. Les voyages doivent tre multiples, car, sur
la fin du travail, le contenu de la loge est hors de proportion
avec la porte d'entre et ne pourrait tre emmagasin en une seule
fois. J'ai en mmoire un Copris espagnol qui, au moment de ma
visite, achevait une pelote de la grosseur d'une orange au fond
d'un terrier ne communiquant au dehors que par une galerie o le
doigt pouvait tout juste passer. Il est vrai que les Copris ne
roulent pas de pilules et ne font pas de longues prgrinations
pour transporter les vivres au logis. Ils creusent directement un
puits sous l'ordure; et brasse par brasse, ils entranent 
reculons la matire au fond du souterrain. La facilit de
l'approvisionnement et la scurit du travail, sous l'abri de la
bouse, favorisent des gots luxueux, qu'on ne peut trouver, au
mme degr, chez les bousiers adonns  la rude profession de
rouleurs de pilules; cependant, pour peu qu'il y revienne  deux
ou trois fois, le Scarabe sacr peut s'amasser des richesses que
jalouserait le Copris espagnol.

Ce ne sont encore l que des matriaux bruts, amalgams au hasard.
Un triage minutieux est tout d'abord  faire: ceci, le plus fin,
pour les couches internes dont la larve doit se nourrir; cela, le
plus grossier, pour les couches externes non destines 
l'alimentation et faisant seulement office de coque protectrice.
Puis, autour d'une niche centrale qui reoit l'oeuf, il faut
disposer les matriaux assise par assise d'aprs l'ordre
dcroissant de leur finesse et de leur valeur nutritive; il faut
donner consistance aux couches, les faire adhrer l'une  l'autre,
enfin, feutrer les brins filamenteux des dernires, qui doivent
protger le tout. Comment, dans une complte obscurit, au fond
d'un terrier qui, encombr de vivres, laisse  peine la place pour
se mouvoir, le Scarabe vient-il  bout d'oeuvre pareille, lui si
gauche d'allures, si raide de mouvements? Quand je songe  la
dlicatesse du travail accompli et aux grossiers outils de
l'ouvrier, pattes anguleuses bonnes pour ventrer le sol et au
besoin le tuf, l'ide me vient d'un lphant qui s'aviserait de
tisser de la dentelle. Explique qui voudra ce miracle de
l'industrie maternelle: quant  moi, j'y renonce, d'autant plus
qu'il ne m'a pas t donn de voir l'artiste en ses fonctions.
Bornons-nous  dcrire le chef-d'oeuvre.

La pilule o l'oeuf est renferm a gnralement le volume d'une
moyenne pomme. Au centre est une niche ovalaire d'un centimtre
environ de diamtre. Sur le fond est fix verticalement l'oeuf,
cylindrique, arrondi aux deux bouts, d'un blanc jauntre, du
volume  peu prs d'un grain de froment mais plus court. La paroi
de la niche est crpie d'une matire brune verdtre, luisante,
demi-fluide, vraie crme stercorale destine aux premires
bouches de la larve. Pour cet aliment raffin, la mre
cueillerait-elle la quintessence de l'ordure? L'aspect du mets me
dit autre chose, et m'affirme que c'est l une pure labore dans
l'estomac maternel. Le pigeon ramollit le grain dans son jabot et
le convertit en une sorte de laitage qu'il dgorge ensuite  sa
couve. Selon toute apparence, le bousier a les mmes tendresses:
il digre  demi des aliments de choix et les dgorge en une fine
bouillie, dont il enduit la paroi de la niche o l'oeuf est
dpos.  son closion, la larve trouve de la sorte une nourriture
de digestion facile, qui lui fortifie rapidement l'estomac et lui
permet d'attaquer les couches sous-jacentes, auxquelles manque ce
raffinement de prparation. Sous l'enduit demi-fluide est une
pulpe de choix, compacte, homogne, d'o tout brin filandreux est
exclu. Par-del viennent des assises grossires, o les fibres
vgtales abondent; enfin l'extrieur de la pelote est compos des
matriaux les plus communs, mais tasss, feutrs en coque
rsistante.

Un changement progressif dans le rgime alimentaire est ici
manifeste. En sortant de l'oeuf, le tout dbile vermisseau lche
la fine pure sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est
fortifiant et de haute valeur nutritive.  la bouillie de la
tendre enfance succde la pte du nourrisson sevr, pte
intermdiaire entre les exquises dlicatesses du dbut et la
nourriture grossire de la fin. La couche en est paisse et
suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver. Mais alors aux
forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec ses artes, le
crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve en est
surabondamment approvisionne; et toute sa croissance prise, il
lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacit de
l'habitacle s'est agrandie  mesure que grossissait l'habitant,
nourri de la substance mme des murailles; la petite niche
primitive  parois trs paisses est maintenant une grande cellule
 parois de quelques millimtres d'paisseur; les assises
intrieures de la maison sont devenues larve, nymphe ou Scarabe
suivant l'poque. Finalement la pilule est une solide coque,
abritant dans sa loge spacieuse le mystrieux travail de la
mtamorphose.

Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'tat
civil du Scarabe sacr s'arrtent  l'oeuf. Je n'ai pas vu la
larve qui, du reste, est connue et dcrite dans les auteurs[4]; je
n'ai pas vu davantage l'insecte parfait encore renferm dans la
chambre de sa pilule, avant toute pratique des fonctions de
rouleur et de fouisseur. Et c'est prcisment l ce que j'aurais
surtout dsir voir. J'aurais voulu trouver le bousier dans sa
loge natale, rcemment transfigur, novice de tout travail, pour
examiner la main de l'ouvrier avant sa mise  l'ouvrage. La raison
de ce souhait, la voici:

Les insectes ont chaque patte termine par une sorte de doigt ou
tarse, comme on l'appelle, compos d'une suite de fines pices que
l'on pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en
croc termine le tout. Un doigt  chaque patte, telle est la rgle;
et ce doigt, du moins pour les coloptres suprieurs, notamment
pour les bousiers, comprend cinq phalanges ou articles. Or, par
une exception bien trange, les Scarabes sont privs de tarses
aux pattes antrieures, tandis qu'ils en possdent de fort bien
conforms, avec cinq articles, aux deux autres paires. Ils sont
manchots, estropis: ils manquent, aux membres de devant, de ce
qui, dans l'insecte, reprsente fort grossirement notre main.
Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis et les Bubas,
galement de la famille des bousiers. L'entomologie a depuis
longtemps enregistr ce curieux fait sans pouvoir en donner une
satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance;
vient-il au monde sans doigts aux membres antrieurs? Ou bien est-
ce par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre  ses
travaux pnibles?

Aisment on concevrait pareille mutilation comme une suite de la
rude besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, rteler, dpecer
tantt dans le gravier du sol, tantt dans la masse filandreuse du
crottin, n'est pas oeuvre o des organes aussi dlicats que les
tarses puissent tre engags sans pril. Circonstance plus grave
encore: quand l'insecte roule  reculons sa pilule, la tte en
bas, c'est par l'extrmit des pattes antrieures qu'il prend
appui sur le terrain. Que pourraient devenir dans de continuel
frottement contre les rudesses du sol les faibles doigts de
l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles, pur embarras,
un jour ou l'autre ils devraient disparatre, crass, arrachs,
uss au milieu de mille accidents.  manier de lourds outils, 
soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hlas!
s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabe en roulant sa
pelote, faix norme pour lui. Ses bras manchots seraient noble
certificat, attestant vie laborieuse.

Mais ici des doutes srieux aussitt surviennent. Ces mutilations,
si elles sont en ralit accidentelles et la consquence d'un
pnible travail, doivent tre l'exception et non la rgle. De ce
qu'un ouvrier, de ce que plusieurs ouvriers auront la main broye
dans les engrenages d'une machine, ce n'est pas  dire que tous
les autres seront aussi manchots. Si le Scarabe souvent, trs
souvent mme, perd les doigts antrieurs  son mtier de rouleur
de pilules, quelques-uns au moins doivent se trouver qui, plus
heureux ou plus adroits, ont conserv leurs tarses. Consultons
donc les faits. J'ai observ en trs-grand nombre les espces de
Scarabes qui habitent la France: le _Scarabe sacr_, commun en
Provence; le _Scarabe semi-ponctu_ qui s'loigne peu de la mer
et frquente les plages sablonneuses de Cette, de Palavas et du
golfe Juan; enfin le _Scarabe  large cou_, beaucoup plus rpandu
que les deux autres et qui remonte la valle du Rhne au moins
jusqu' Lyon. Enfin mes observations ont port sur une espce
africaine, le _Scarabe  cicatrices, _recueilli aux environs de
Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antrieures
s'est trouv, pour les quatre espces, un fait constant, sans
exception aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le
Scarabe serait donc manchot d'origine; ce serait chez lui
particularit naturelle et non accident.

Une autre raison d'ailleurs apporte un supplment de preuves. Si
l'absence de doigts antrieurs tait une mutilation accidentelle,
suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes,
de bousiers notamment, qui se livrent  des travaux d'excavation
encore plus pnibles que ceux du Scarabe, et qui devraient alors,
 plus forte raison, tre privs des tarses de devant, appendices
sans usage, embarrassants mme quand la patte doit tre un robuste
outil de fouille. Les Gotrupes, par exemple, qui mritent si bien
leur nom, signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu
des chemins, au milieu des cailloux ciments d'argile, des puits
verticaux tellement profonds qu'il faut, pour en visiter la
cellule terminale, faire emploi de puissants instruments de
fouille, et encore ne russit-on pas toujours. Or, ces mineurs par
excellence, qui s'ouvrent aisment de longues galeries dans un
milieu dont le Scarabe sacr pourrait  peine entamer la surface,
ont leurs tarses antrieurs intacts, comme si perforer le tuf
tait oeuvre de dlicatesse et non de violence. Tout porte donc 
croire qu'observ, novice encore, dans la cellule natale, le
Scarabe se trouverait manchot et semblable au vtran qui a couru
le monde et s'est us au travail.

Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en
faveur des thories  la mode aujourd'hui, concurrence vitale et
transformation de l'espce. On dirait: Les Scarabes ont eu
d'abord des tarses  toutes les pattes, conformment aux lois
gnrales de l'organisation chez les insectes. D'une faon ou de
l'autre, quelques-uns ont perdu aux pattes antrieures ces
appendices embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant
bien de cette mutilation qui favorisait le travail, ils ont
prvalu peu  peu sur les autres, moins avantags; ils ont fait
souche en transmettant  leur descendance leurs moignons sans
doigts, et finalement l'antique insecte doigt est devenu
l'insecte manchot de nos jours.  ces raisons je veux bien me
rendre si l'on me dmontre d'abord pour quels motifs, avec des
travaux analogues et bien autrement rudes, le Gotrupe a conserv
ses tarses. Jusque-l, continuons  croire que le premier Scarabe
qui roula sa pilule, peut-tre sur la plage de quelque lac o se
baignait le Paloeothrium, tait priv de tarses antrieurs comme
le ntre.

CHAPITRE III
LE CERCERIS BUPRESTICIDE

Il est pour chacun, suivant la tournure de ses ides, certaines
lectures qui font date en montrant  l'esprit des horizons non
encore souponns. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un
monde nouveau o doivent dsormais se dpenser les forces de
l'intelligence: elles sont l'tincelle qui porte la flamme dans un
foyer dont les matriaux, privs de son concours, persisteraient
indfiniment inutiles. Et ces lectures, point de dpart d'une re
nouvelle dans l'volution de nos ides, c'est frquemment le
hasard qui nous en fournit l'occasion. Les circonstances les plus
fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus
comment, dcident de notre avenir et nous engagent dans le sillon
de notre lot.

Un soir d'hiver,  ct d'un pole dont les cendres taient encore
chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les
soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique
qui, aprs avoir empil diplme universitaire sur diplme et rendu
pendant un quart de sicle des services dont le mrite n'tait pas
mconnu, recevait pour lui et les siens 1600 fr., moins que le
gage d'un palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la
honteuse parcimonie de cette poque pour les choses de
l'enseignement. Ainsi le voulaient les paperasses administratives:
j'tais un irrgulier, fils de mes tudes solitaires. J'oubliais
donc, au milieu des livres, mes poignantes misres du professorat,
quand, de fortune, je vins  feuilleter une brochure entomologique
qui m'tait venue entre les mains je ne sais plus par quelles
circonstances.

C'tait un travail du patriarche de l'entomologie  cette poque,
du vnrable savant Lon Dufour, sur les moeurs d'un Hymnoptre
chasseur de Buprestes. Certes, je n'avais pas attendu jusque-l
pour m'intresser aux insectes; depuis mon enfance, coloptres,
abeilles et papillons taient ma joie; d'aussi loin qu'il me
souvienne, je me vois en extase devant les magnificences des
lytres d'un Carabe et des ailes d'un Machaon. Les matriaux du
foyer taient prts; il manquait l'tincelle pour les embraser. La
lecture si fortuite de Lon Dufour fut cette tincelle.

Des clarts nouvelles jaillirent: ce fut en mon esprit comme une
rvlation. Disposer de beaux coloptres dans une bote  lige,
les dnommer, les classer, ce n'tait donc pas toute la science;
il y avait quelque chose de bien suprieur: l'tude intime de
l'animal dans sa structure et surtout dans ses facults. J'en
lisais, gonfl d'motion, un magnifique exemple.  quelque temps
de l, servi par ces heureuses circonstances que trouve toujours
celui qui les cherche avec passion, je publiais mon premier
travail entomologique, complment de celui de Lon Dufour. Ce
dbut eut les honneurs de l'Institut de France; un prix de
physiologie exprimentale lui fut dcern. Mais, rcompense bien
plus douce encore, je recevais bientt aprs, la lettre la plus
logieuse, la plus encourageante de celui-l mme qui m'avait
inspir. Le vnr Matre m'adressait du fond des Landes la
chaleureuse expression de son enthousiasme, et m'engageait
vivement  continuer dans la voie.  ce souvenir, mes vieilles
paupires se mouillent encore d'une larme de sainte motion. O
beaux jours des illusions, de la foi en l'avenir, qu'tes-vous
devenus?

J'aime  croire que le lecteur ne sera pas fch de trouver ici,
en extrait, le mmoire point de dpart de mes propres recherches,
d'autant plus que cet extrait est ncessaire pour l'intelligence
de ce qui doit suivre. Je laisse donc la parole au Matre, mais en
abrgeant.[5]

Je ne vois dans l'histoire des Insectes aucun fait aussi curieux,
aussi extraordinaire que celui dont je vais vous entretenir. Il
s'agit d'une espce de _Cerceris_ qui alimente sa famille avec les
plus somptueuses espces du genre Bupreste. Permettez-moi, mon
ami, de vous associer aux vives impressions que m'a procures
l'tude des moeurs de cet Hymnoptre.

En juillet 1839, un de mes amis qui habite la campagne, m'envoya
deux individus du _Buprestis bifasciata_, insecte alors nouveau
pour ma collection, en m'apprenant qu'une espce de gupe qui
transportait un de ces jolis coloptres l'avait abandonn sur son
habit et que peu d'instants aprs, une semblable gupe en avait
laiss tomber un autre  terre.

En juillet 1840, tant all faire une visite, comme mdecin, dans
la maison de mon ami, je lui rappelai sa capture de l'anne
prcdente, et je m'informai des circonstances qui l'avaient
accompagne. La conformit de saisons et de lieux me faisait
esprer de renouveler moi-mme cette conqute; mais le temps tait
ce jour-l, sombre et frais, peu favorable, par consquent,  la
circulation des hymnoptres. Nanmoins, nous nous mmes en
observation dans les alles du jardin et ne voyant rien venir, je
m'avisai de chercher sur le sol des habitations d'hymnoptres
fouisseurs.

Un lger tas de sable, rcemment remu et formant comme une petite
taupinire, arrta mon attention. En le grattant, je reconnus
qu'il masquait l'orifice d'un conduit qui s'enfonait
profondment. Au moyen d'une bche, nous dfonons avec prcaution
le terrain, et nous ne tardons pas  voir briller les lytres
pars du Bupreste si convoit. Bientt ce ne sont plus des lytres
isols, des fragments que je dcouvre; c'est un Bupreste tout
entier, ce sont trois, quatre Buprestes qui talent leur or et
leurs meraudes. Je n'en croyais pas mes yeux. Mais ce n'tait l
qu'un prlude de mes jouissances.

Dans le chaos des dbris de l'exhumation, un hymnoptre se
prsente et tombe sous ma main: c'tait le ravisseur des
Buprestes, qui cherchait  s'vader du milieu des victimes. Dans
cet insecte fouisseur, je reconnais une vieille connaissance, un
Cerceris que j'ai trouv deux cents fois en ma vie, soit en
Espagne, soit dans les environs de Saint-Sever.

Mon ambition tait loin d'tre satisfaite. Il ne me suffisait pas
de connatre et le ravisseur et la proie ravie, il me fallait la
larve, seul consommateur de ces opulentes provisions. Aprs avoir
puis ce premier filon  Buprestes, je courus  de nouvelles
fouilles, je sondai avec un soin plus scrupuleux; je parvins enfin
 dcouvrir deux larves qui compltrent la bonne fortune de cette
campagne. En moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de
Cerceris, et mon butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec
des fragments d'un plus grand nombre encore. Je calculai, en
restant, je crois, bien en de de la vrit, qu'il y avait dans
ce jardin vingt-cinq nids, ce qui faisait une somme norme de
Buprestes enfouis. Que sera-ce donc, me disais-je, dans les
localits o, en quelques heures, j'ai pu saisir sur les fleurs
des alliaces jusqu' soixante Cerceris, dont les nids, suivant
toute apparence, taient dans le voisinage et approvisionns, sans
doute, avec la mme somptuosit. Ainsi mon imagination, d'accord
avec les probabilits, me faisait entrevoir sous terre, et dans un
rayon peu tendu, des _Buprestis bifasciata_ par milliers, tandis
que depuis plus de trente ans que j'explore l'entomologie de nos
contres, je n'en ai jamais trouv un seul dans la campagne.

Une fois seulement, il y a peut-tre vingt ans, je rencontrai,
engag dans un trou de vieux chne, un abdomen de cet insecte
revtu de ses lytres. Ce dernier fait devint pour moi un trait de
lumire. En m'apprenant que la larve du _Buprestis bifasciata_
devait vivre dans le bois de chne, il me rendait parfaitement
raison de l'abondance de ce coloptre dans un pays o les forts
sont exclusivement formes par cet arbre. Comme le Cerceris
bupresticide est rare dans les collines argileuses de cette
dernire contre, comparativement aux plaines sablonneuses
peuples par le pin maritime, il devenait piquant pour moi de
savoir si cet hymnoptre, lorsqu'il habite la rgion des pins,
approvisionne son nid comme dans la rgion des chnes. J'avais de
fortes prsomptions qu'il ne devait pas en tre ainsi; et vous
verrez bientt, avec quelque surprise, combien est exquis le tact
entomologique de notre Cerceris dans le choix des nombreuses
espces du genre Bupreste.

Htons-nous donc de nous rendre dans la rgion des pins pour
moissonner de nouvelles jouissances. Le chantier d'exploration est
le jardin d'une proprit situe au milieu de forts de pins
maritimes. -- Les repaires de Cerceris furent bientt reconnus;
ils taient exclusivement pratiqus dans les matresses alles, o
le sol, plus battu, plus compact  la surface, offrait 
l'hymnoptre fouisseur des conditions de solidit pour
l'tablissement de son domicile souterrain. J'en visitai une
vingtaine environ, et je puis le dire,  la sueur de mon front.
C'est un genre d'exploitation assez pnible, car les nids, et par
consquent les provisions, ne se rencontrent qu' un pied de
profondeur. Aussi, pour viter leur dgradation, il convient,
aprs avoir enfonc dans la galerie des Cerceris un chaume de
gramine qui sert de jalon et de conducteur, d'investir la place
par une ligne de sape carre dont les cts sont distants de
l'orifice ou du jalon d'environ sept  huit pouces. Il faut saper
avec une pelle de jardin, de manire que la motte centrale, bien
dtache dans son pourtour, puisse s'enlever en une pice, que
l'on renverse sur le sol pour la briser ensuite avec
circonspection. Telle est la manoeuvre qui m'a russi.

Vous eussiez partag, mon ami, notre enthousiasme  la vue des
belles espces de Buprestes que cette exploitation si nouvelle
tala successivement  nos regards empresss. Il fallait entendre
nos exclamations toutes les fois qu'en renversant de fond en
comble la mine, on mettait en vidence de nouveaux trsors, rendus
plus clatants encore par l'ardeur du soleil; ou lorsque nous
dcouvrions, ici, des larves de tout ge attaches  leur proie,
l des coques de ces larves toutes incrustes de cuivre, de
bronze, d'meraudes. Moi qui suis un entomophile praticien, et,
depuis, hlas! trois ou quatre fois dix ans, je n'avais jamais
assist  un spectacle si ravissant, je n'avais jamais vu pareille
fte. Vous y manquiez pour en doubler la jouissance. Notre
admiration, toujours progressive, se portait alternativement de
ces brillants coloptres au discernement merveilleux,  la
sagacit tonnante du Cerceris qui les avait enfouis et
emmagasins. Le croiriez-vous, sur plus de quatre cents individus
exhums, il ne s'en est pas trouv un seul qui n'appartint au
vieux genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point t commise
par notre savant hymnoptre. Quels enseignements  puiser dans
cette intelligente industrie d'un si petit insecte! Quel prix
Latreille n'aurait-il pas attach au suffrage de ce Cerceris en
faveur de la mthode naturelle.[6]

Passons maintenant aux diverses manoeuvres du Cerceris pour
tablir et approvisionner ses nids. J'ai dj dit qu'il choisit
les terrains dont la surface est battue, compacte et solide:
j'ajoute que ces terrains doivent tre secs et exposs au grand
soleil. Il y a dans ce choix une intelligence, ou, si vous voulez,
un instinct qu'on serait tent de croire le rsultat de
l'exprience. Une terre meuble, un sol uniquement sablonneux,
seraient, sans doute, bien plus faciles  creuser: mais comment y
pratiquer un orifice qui pt rester bant pour le besoin du
service, et une galerie dont les parois ne fussent pas exposes 
s'bouler  chaque instant,  se dformer,  s'obstruer  la
moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et parfaitement
calcul.

Notre hymnoptre fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses
mandibules et de ses tarses antrieurs qui,  cet effet, sont
garnis de piquants raides, faisant l'office de rteaux. Il ne faut
pas que l'orifice ait seulement le diamtre du corps du mineur; il
faut qu'il puisse admettre une proie plus volumineuse. C'est une
prvoyance admirable.  mesure que le Cerceris s'enfonce dans le
sol, il amne au dehors les dblais, et ce sont ceux-ci qui
forment le tas que j'ai compar plus haut  une petite taupinire.
Cette galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement
expose  se combler, soit par l'effet du vent, soit par bien
d'autres causes. Non loin de son origine, elle forme un coude; sa
longueur est de sept  huit pouces. Au fond du couloir,
l'industrieuse mre tablit les berceaux de sa postrit. Ce sont
cinq cellules spares et indpendantes les unes des autres,
disposes en demi-cercle, creuses de manire  possder la forme
et presque la grandeur d'une olive, polies et solides  leur
intrieur. Chacune d'elles est assez grande pour contenir trois
Buprestes, qui sont la ration ordinaire pour chaque larve. La mre
pond un oeuf au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la
galerie avec de la terre, de manire que, l'approvisionnement de
toute la couve termin, les cellules ne communiquent plus au
dehors.

Le Cerceris bupresticide doit tre un adroit, un intrpide, un
habile chasseur. La propret, la fracheur des Buprestes qu'il
enfouit dans sa tanire, portent  croire qu'il les saisit au
moment o ces coloptres sortent des galeries ligneuses o vient
de s'oprer leur dernire mtamorphose. Mais quel inconcevable
instinct le pousse, lui qui ne vit que du nectar des fleurs,  se
procurer,  travers mille difficults, une nourriture animale pour
des enfants carnivores qu'il ne doit jamais voir, et  venir se
placer en arrt sur les arbres les plus dissemblables, reclant
dans les profondeurs de leurs troncs les insectes destins 
devenir sa proie? Quel tact entomologique, plus inconcevable
encore, lui fait une rigoureuse loi de se renfermer, pour le choix
de ses victimes, dans un seul groupe gnrique et de capturer des
espces qui ont entre elles des diffrences considrables de
taille, de configuration, de couleur? Car voyez, mon ami, combien
peu se ressemblent le _B. biguttata_  corps mince et allong, 
couleur sombre; le _B. octo-guttata_, ovale-oblong,  grandes
taches d'un beau jaune sur un fond bleu ou vert; le _B. micans_,
qui a trois ou quatre fois le volume du _B. biguttata_ et une
couleur mtallique d'un beau vert dor clatant.

Il est encore, dans les manoeuvres de notre assassin des
Buprestes, un fait des plus singuliers. Les Buprestes enterrs,
ainsi que ceux dont je me suis empar entre les pattes de leurs
ravisseurs, sont toujours dpourvus de tout signe de vie; en un
mot, ils sont dcidment morts. Je remarquai avec surprise que,
n'importe l'poque de l'exhumation de ces cadavres, non-seulement
ils conservaient toute la fracheur de leur coloris, mais ils
avaient les pattes, les antennes, les palpes et les membranes qui
unissent les parties du corps, parfaitement souples et flexibles.
On ne reconnaissait en eux aucune mutilation, aucune blessure
apparente. On croirait d'abord en trouver la raison, pour ceux qui
sont ensevelis, dans la fracheur des entrailles du sol, dans
l'absence de l'air et de la lumire; et pour ceux enlevs aux
ravisseurs, dans une mort trs rcente.

Mais observez, je vous prie, que lors de mes expriences, aprs
avoir plac isolment dans des cornets de papier les nombreux
Buprestes exhums, il m'est souvent arriv de ne les enfiler avec
des pingles qu'aprs trente-six heures de sjour dans les
cornets. Eh bien! malgr la scheresse et la vive chaleur de
juillet, j'ai toujours trouv la mme flexibilit dans leurs
articulations. Il y a plus: aprs ce laps de temps, j'ai dissqu
plusieurs d'entre eux, et leurs viscres taient aussi
parfaitement conservs que si j'avais pos le scalpel dans les
entrailles encore vivantes de ces insectes. Or, une longue
exprience m'a appris que, mme dans un coloptre de cette
taille, lorsqu'il s'est coul douze heures depuis la mort en t,
les organes intrieurs sont ou desschs ou corrompus, de manire
qu'il est impossible d'en constater la forme et la structure. Il y
a dans les Buprestes mis  mort par les Cerceris quelque
circonstance particulire qui les met  l'abri de la dessiccation
et de la corruption pendant une et peut-tre deux semaines. Mais
quelle est cette circonstance?

Pour expliquer cette merveilleuse conservation des chairs qui,
d'un insecte plong depuis plusieurs semaines dans l'inertie d'un
cadavre, fait une pice de gibier ne se faisandant pas et se
tenant aussi frache qu' la minute mme de sa capture, pendant
les plus fortes chaleurs de l't, l'habile historien du chasseur
de Buprestes, suppose un liquide antiseptique, agissant  la
manire des prparations usites pour conserver les pices
d'anatomie. Ce liquide ne saurait tre que le venin de
l'hymnoptre, inocul dans le corps de la victime. Une petite
gouttelette de l'humeur venimeuse accompagnant le dard, stylet
destin  l'inoculation, ferait office d'une sorte de saumure ou
de liqueur prservatrice pour conserver les chairs dont la larve
doit se nourrir. Mais quelle supriorit n'aurait pas sur les
ntres le procd de l'hymnoptre en matire de conserves
alimentaires! Nous saturons de sel, nous imprgnons des crets de
la fume, nous enfermons dans des botes de fer-blanc
hermtiquement closes, des aliments qui se maintiennent
mangeables, il est vrai, mais sont loin, bien loin, des qualits
qu'ils avaient  l'tat de fracheur. Les botes de sardines
noyes dans de l'huile, les harengs fums de la Hollande, les
morues rduites en une plaque racornie par le sel et le soleil,
tout cela peut-il soutenir la comparaison avec les mmes poissons
livrs  la cuisine alors qu'ils frtillent encore? Pour les
viandes proprement dites, c'est encore pire. Hors de la salaison
et du boucanage, nous n'avons rien qui puisse, mme pendant une
priode assez courte, maintenir mangeable  la rigueur un morceau
de chair. Aujourd'hui, aprs mille tentatives infructueuses dans
les voies les plus varies, on quipe  grands frais des navires
spciaux, qui, munis de puissants appareils frigorifiques, nous
apportent congeles et soustraites  l'altration par l'intensit
du froid, les chairs des moutons et des boeufs abattus dans les
pampas de l'Amrique du Sud. Comme le Cerceris prime sur nous par
sa mthode, si prompte, si peu coteuse, si efficace! Quelles
leons nous aurions  prendre dans sa chimie transcendante! Avec
une imperceptible goutte de son liquide  venin, il rend 
l'instant mme sa proie incorruptible. Que dis-je! incorruptible!
C'est fort loin d'tre tout! Il met son gibier dans un tat qui
empche la dessiccation, qui laisse aux articulations leur
souplesse, qui maintient dans leur fracheur premire tous les
organes tant intrieurs qu'extrieurs; enfin il met l'insecte
sacrifi dans un tat ne diffrant de la vie que par l'immobilit
cadavrique.

Telle est l'ide  laquelle s'est arrt L. Dufour, devant
l'incomprhensible merveille des Buprestes morts que la corruption
n'envahit pas. Une liqueur prservatrice, incomparablement
suprieure  tout ce que la science humaine sait produire,
expliquerait le mystre. Lui, le matre, habile parmi les habiles,
rompu aux fines anatomies; lui qui, de la loupe et du scalpel, a
scrut la srie entomologique entire, sans laisser un recoin
inexplor; lui, enfin, pour qui l'organisation des insectes n'a
pas de secrets, ne peut rien imaginer de mieux qu'un liquide
antiseptique pour donner au moins une apparence d'explication, 
un fait qui le laisse confondu. Qu'il me soit permis d'insister
sur ce rapprochement entre l'instinct de la bte et la raison du
savant pour mieux mettre en son jour, en temps opportun,
l'crasante supriorit de l'animal.

Je n'ajouterai que peu de mots  l'histoire du Cerceris
bupresticide. Cet hymnoptre, commun dans les Landes, ainsi que
nous l'enseigne son historien, parat tre fort rare dans le
dpartement de Vaucluse. Il ne m'est arriv que de loin en loin de
le rencontrer en automne, et toujours par individus isols, sur
les capitules pineux du Chardon-Roland (_Eryngium campestre_),
soit aux environs d'Avignon, soit aux environs d'Orange et de
Carpentras. Dans cette dernire localit, si favorable aux travaux
des hymnoptres fouisseurs par son terrain sablonneux de mollasse
marine, j'ai eu la bonne fortune, non d'assister  l'exhumation de
richesses entomologiques, telles que nous les dcrit L. Dufour,
mais de trouver quelques vieux nids, que je rapporte sans hsiter
au chasseur de Buprestes, me basant sur la forme des cocons, le
genre d'approvisionnement et la rencontre de l'hymnoptre dans
les environs. Ces nids, creuss au sein d'un grs trs friable,
nomm _safre_ dans le pays, taient bourrs de dbris de
coloptres, dbris trs reconnaissables et consistant en lytres
dtachs, corselets vids, pattes entires. Or ces reliefs du
festin des larves se rapportaient tous  une seule espce; et
cette espce tait encore un Bupreste, le Bupreste gmin
(_Sphaenoptera geminata_). Ainsi de l'ouest  l'est de la France,
du dpartement des Landes  celui de Vaucluse, le Cerceris reste
fidle  son gibier de prdilection; la longitude ne change rien 
ses prfrences; chasseur de Buprestes au milieu des pins
maritimes des dunes ocaniques, il reste chasseur de Buprestes au
milieu des yeuses et des oliviers de la Provence. Il change
d'espces suivant les lieux, le climat et la vgtation, qui font
tant varier les populations entomologiques; mais il ne sort pas de
son genre favori, le genre Bupreste. Pour quel singulier motif?
C'est ce que je vais essayer de dmontrer.

CHAPITRE IV
LE CERCERIS TUBERCUL

La mmoire pleine des hauts faits du chasseur de Buprestes,
j'piais l'occasion d'assister  mon tour aux travaux des
Cerceris; et je l'piai tellement que je finis par la trouver. Ce
n'tait pas, il est vrai, l'hymnoptre clbr par L. Dufour,
avec ses somptueuses victuailles, dont les dbris exhums du sol
font songer  la poudre de quelque ppite brise sous le pic du
mineur dans un placer aurifre; c'tait une espce congnre,
ravisseur gant qui se contente d'une proie plus modeste, enfin le
Cerceris tubercul ou Cerceris majeur, le plus grand, le plus
robuste du genre.

La dernire quinzaine de septembre est l'poque o notre
hymnoptre fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur
profondeur la proie destine  ses larves. L'emplacement pour le
domicile, toujours choisi avec discernement, est soumis  ces lois
mystrieuses si variables d'une espce  l'autre, mais immuables
pour une mme espce. Au Cerceris de L. Dufour, il faut un sol
horizontal, battu et compact, tel que celui d'une alle, pour
rendre impossible les boulements, les dformations qui
ruineraient sa galerie  la premire pluie. Il faut au ntre, au
contraire, un sol vertical. Avec cette lgre modification
architectonique, il vite la plupart des dangers qui pourraient
menacer sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le
choix de la nature du sol, et creuse-t-il indiffremment ses
terriers soit dans une terre meuble lgrement argileuse, soit
dans les sables friables de la mollasse; ce qui rend ses travaux
d'excavation beaucoup plus aiss. La seule condition indispensable
parat tre un sol sec et expos, la plus grande partie du jour,
aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus  pic des chemins,
les flancs des ravins, creuss par les pluies dans les sables de
la mollasse, que notre hymnoptre choisit pour tablir son
domicile. Semblables conditions sont frquentes au voisinage de
Carpentras, au lieu-dit le _Chemin creux;_ c'est l aussi que j'ai
observ en plus grande abondance le Cerceris tubercul et que j'ai
recueilli la majeure partie des faits relatifs  son histoire.

Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical:
d'autres prcautions sont prises pour se garantir des pluies
invitables de la saison dj avance. Si quelque lame de grs dur
fait saillie en forme de corniche; si quelque trou,  y loger le
poing, est naturellement creus dans le sol, c'est l, sous cet
auvent, au fond de cette cavit, qu'il pratique sa galerie,
ajoutant ainsi un vestibule naturel  son propre difice. Bien
qu'il n'y ait entre eux aucune espce de communaut, ces insectes
aiment cependant  se runir en petit nombre; et c'est toujours
par groupes d'une dizaine environ au moins que j'ai observ leurs
nids, dont les orifices, le plus souvent assez distants l'un de
l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu' se toucher.

Par un beau soleil, c'est merveille de voir les diverses
manoeuvres de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs
mandibules, arrachent patiemment au fond de l'excavation quelques
grains de gravier et en poussent la lourde masse au dehors;
d'autres, grattant les parois de leur couloir avec les rteaux
acrs des tarses, forment un tas de dblais qu'ils balaient au
dehors  reculons, et qu'ils font ruisseler sur les flancs des
talus en longs filets pulvrulents. Ce sont ces ondes priodiques
de sable rejet hors de galeries en construction, qui ont trahi
mes premiers Cerceris et m'ont fait dcouvrir leurs nids.
D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achvement de leur
rude tche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et
leurs ailes sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protge
leur domicile; ou bien encore restent immobiles  l'orifice de
leur trou, et montrent seulement leur large face carre, bariole
de jaune et de noir. D'autres enfin, avec un grave bourdonnement,
voltigent sur les buissons voisins du Chne au Kerms, o les
mles, sans cesse aux aguets dans le voisinage des terriers en
construction, ne tardent pas  les suivre. Des couples se forment,
souvent troubls par l'arrive d'un second mle qui cherche 
supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements deviennent
menaants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mles se
roulent dans la poussire jusqu' ce que l'un des deux reconnaisse
la supriorit de son rival. Non loin de l, la femelle attend,
indiffrente, le dnouement de la lutte; enfin elle accueille le
mle que les hasards du combat lui ont donn, et le couple,
s'envolant  perte de vue, va chercher la tranquillit sur quelque
lointaine touffe de broussailles. L se borne le rle de mles. De
moiti plus petits que les femelles, et presque aussi nombreux
qu'elles, ils rdent  et l,  proximit des terriers, mais sans
y pntrer, et sans jamais prendre part aux laborieux travaux de
mine et aux chasses, peut-tre encore plus pnibles, qui doivent
approvisionner les cellules.

En peu de jours les galeries sont prtes, d'autant plus que celles
de l'anne prcdente sont employes de nouveau aprs quelques
rparations. Les autres Cerceris,  ma connaissance, n'ont pas de
domicile fixe, hritage de famille transmis d'une gnration 
l'autre. Vraie Bohme errante, ils s'tablissent isolment o les
ont conduits les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol
leur convienne. Le Cerceris tubercul est, lui, fidle  ses
pnates. La lame de grs qui surplombe et servait d'auvent  ses
prdcesseurs, il l'adopte  son tour; il creuse la mme assise de
sable qu'ont creuse ses anctres, et ajoutant ses propres travaux
aux travaux antrieurs, il obtient des retraites profondes qu'on
ne visite pas toujours sans difficult. Le diamtre des galeries
est assez large pour qu'on puisse y plonger le pouce, et l'insecte
peut s'y mouvoir aisment, mme lorsqu'il est charg de la proie
que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui d'abord est
horizontale jusqu' la profondeur de un  deux dcimtres, fait
subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantt
dans un sens, tantt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et
le coude du tube, le reste ne parat rgl que par les difficults
du terrain, comme le prouvent les sinuosits, les orientations
variables qu'on observe dans la partie la plus recule. La
longueur totale de cette espce de trou de sonde atteint jusqu'
un demi-mtre.  l'extrmit la plus recule du tube se trouvent
les cellules, en assez petit nombre, et approvisionnes chacune
avec cinq ou six cadavres de coloptres. Mais laissons ces
dtails de maonnerie, et arrivons  des faits plus capables
d'exciter notre admiration.

La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est
un Curculionite de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On
voit le ravisseur arriver pesamment charg, portant sa victime
entre les pattes, ventre  ventre, tte contre tte, et s'abattre
lourdement  quelque distance du trou, pour achever le reste du
trajet sans le secours des ailes. Alors l'hymnoptre trane
pniblement sa proie avec les mandibules sur un plan vertical ou
au moins trs inclin, cause de frquentes culbutes qui font
rouler ple-mle le ravisseur et sa victime jusqu'au bas du talus,
mais incapables de dcourager l'infatigable mre qui, souille de
poussire, plonge enfin dans le terrier avec le butin dont elle ne
s'est point dessaisie un instant. Si la marche avec un tel fardeau
n'est point aise pour le Cerceris, surtout sur un pareil terrain,
il n'en est pas de mme du vol dont la puissance est admirable, si
l'on considre que la robuste bestiole emporte une proie presque
aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu la curiosit de
peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai trouv pour
le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne, 250
milligrammes, presque le double.

Ces nombres parlent assez loquemment en faveur du vigoureux
chasseur; aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle
prestesse, quelle aisance, il reprenait son vol, le gibier entre
les pattes, et s'levait  une hauteur o je le perdais de vue,
lorsque traqu de trop prs par ma curiosit indiscrte, il se
dcidait  fuir pour sauver son prcieux butin. Mais il ne fuyait
pas toujours, et je parvenais alors, non sans difficult pour ne
pas blesser le chasseur, en le harcelant, en le culbutant avec une
paille,  lui faire abandonner sa proie dont je m'emparais
aussitt. Le Cerceris ainsi dpouill cherchait  et l, entrait
un instant dans sa tanire et en sortait bientt pour voler  de
nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur
avait trouv une nouvelle victime, consomm le meurtre et accompli
le rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner  mon
profit. Huit fois, aux dpens du mme individu, j'ai commis coup
sur coup le mme larcin; huit fois avec une constance
inbranlable, il a recommenc son expdition infructueuse. Sa
patience a lass la mienne, et la neuvime capture lui est reste
dfinitivement acquise.

Par ce procd, ou en violant les cellules dj approvisionnes,
je me suis procur prs d'une centaine de Curculionites; et malgr
ce que j'avais droit d'attendre, d'aprs ce que L. Dufour nous a
appris sur les moeurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu
rprimer mon tonnement  la vue de la singulire collection que
je venais de faire. Si le chasseur de Buprestes, sans sortir des
limites d'un genre, passe indistinctement d'une espce  l'autre,
celui-ci, plus exclusif, s'adresse invariablement  la mme
espce, le _Cleonus ophthalmicus_. Dans le dnombrement de mon
butin, je n'ai reconnu qu'une exception, une seule, et encore
tait-elle fournie par une espce congnre, le _Cleonus
alternans_, espce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans mes
frquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultrieures m'ont
fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus;_ et voil
tout. Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour
expliquer cette prdilection pour une espce unique? Les larves
trouvent-elles, dans ce gibier sans varit, des sucs mieux  leur
convenance et qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le
pense pas; et si le Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement
tous les Buprestes, c'est que, sans doute, tous les Buprestes ont
les mmes proprits nutritives. Mais les Curculionides doivent
tre en gnral dans le mme cas; leurs qualits alimentaires
doivent tre identiques, et alors ce choix si surprenant n'est
plus qu'une question de volume, et par suite d'conomie de fatigue
et de temps. Notre Cerceris, le gant de ses congnres, s'attaque
de prfrence au Clone ophthalmique parce que ce Charanon est le
plus gros de nos contres et peut-tre aussi le plus frquent.
Mais si cette proie prfre vient  lui manquer, il doit se
rabattre sur d'autres espces, seraient-elles moins grosses, comme
le prouvent les deux exceptions constates.

Du reste, il est loin d'tre le seul  giboyer aux dpens de la
gent porte-trompe, les Charanons. Bien d'autres Cerceris suivant
leur taille, leur force et les ventualits de la chasse,
capturent les Curculionides les plus varis pour le genre,
l'espce, la forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le
_Cerceris arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions.
J'ai reconnu moi-mme dans ses repaires les _Sitona lineata,
Sitona tibialis, Cneorinus hispidus, Brachyderes gracilis,
Geonemus flabellipes, Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris
aurita_, on a reconnu pour butin l'_Otiorhynchus raucus_ et le
_Phytonomus punctatus_. Le garde-manger du _Cerceris Ferreri_ m'a
montr les pices suivantes: _Phytonomus murinus, Phytonomus
punctatus, Sitona lineata, Cneorhinus hispidus, Rhynchites
betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles de la vigne sous forme
de cigares, est parfois d'un superbe bleu mtallique, et plus
ordinairement d'un splendide clat cuivreux dor. Il m'est arriv
de trouver jusqu' sept de ces brillants insectes pour
l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosit du
petit amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec
les bijoux enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espces,
notamment les plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le
petit volume est suppl par l'abondance des pices. Ainsi le
_Cerceris quadricincta_ entasse dans chaque cellule jusqu' une
trentaine d'_Apion gravidum;_ sans ddaigner, lorsque l'occasion
s'en prsente, des Curculionides plus volumineux, tels que _Sitona
lineata, Phytonomus murinus_. Pareil approvisionnement en petites
espces est encore le lot du _Cerceris labiata_. Enfin le plus
petit des Cerceris de ma rgion, le _Cerceris Julii[7]_, pourchasse
les plus petits Curculionides, _Apion gravidum_ et _Bruchus
granarius_, gibier proportionn au frle giboyeur. Pour en finir
avec ce relev des victuailles, ajoutons que quelques Cerceris
suivent d'autres lois gastronomiques et lvent leur famille avec
des hymnoptres. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels gots
sortant de notre cadre, passons outre.

Voil donc que sur huit espces de Cerceris dont les provisions de
bouche consistent en coloptres, sept sont adonnes au rgime des
Charanons et une  celui des Buprestes. Pour quelles raisons
singulires les dprdations de ces hymnoptres sont-elles
renfermes dans des limites si troites? Quels sont les motifs de
ces choix si exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a-
t-il entre les Buprestes et les Charanons, qui extrieurement ne
se ressemblent en rien, pour devenir ainsi galement la pture de
larves carnivores congnres? Entre telle et telle autre espce de
victime, il y a, sans doute aucun, des diffrences de saveur, des
diffrences nutritives que les larves savent trs-bien apprcier;
mais une raison autrement grave doit dominer toutes ces
considrations gastronomiques et motiver ces tranges
prdilections.

Aprs tout ce qui a t dit d'admirable par L. Dufour sur la
longue et merveilleuse conservation des insectes destins aux
larves carnassires, il est presque inutile d'ajouter que les
Charanons, autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais
entre les pattes des ravisseurs, quoique privs pour toujours du
mouvement, taient dans un parfait tat de conservation. Fracheur
des couleurs, souplesse des membranes et des moindres
articulations, tat normal des viscres, tout conspire  vous
faire douter que ce corps inerte qu'on a sous les yeux soit un
vritable cadavre, d'autant plus qu' la loupe mme il est
impossible d'y apercevoir la moindre lsion; et, malgr soi, on
s'attend  voir remuer,  voir marcher l'insecte d'un moment 
l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures,
auraient dessch et rendu friables des insectes morts d'une mort
ordinaire, par des temps humides qui les auraient tout aussi
rapidement corrompus et moisis, j'ai conserv, sans aucune
prcaution et pendant plus d'un mois, les mmes individus, soit
dans des tubes de verre, soit dans des cornets de papier; et,
chose inoue, aprs cet norme laps de temps, les viscres
n'avaient rien perdu de leur fracheur, et la dissection en tait
aussi aise que si l'on et opr sur un animal vivant. Non, en
prsence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un
antiseptique et croire  une mort relle; la vie est encore l,
vie latente et passive, la vie du vgtal. Elle seule, luttant
encore quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive
des forces chimiques, peut ainsi prserver l'organisme de la
dcomposition. La vie est encore l, moins le mouvement; et l'on a
sous les yeux une merveille comme pourraient en produire le
chloroforme et l'ther, une merveille reconnaissant pour cause les
mystrieuses lois du systme nerveux.

Les fonctions de cette vie vgtative sont ralenties, troubles
sans doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour
preuves la dfcation qui s'opre, normalement et par intervalles
chez les Charanons, pendant la premire semaine de ce profond
sommeil qu'aucun rveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est
pas encore la mort. Elle ne s'arrte que lorsque l'intestin ne
renferme plus rien, comme le constate l'autopsie. L, ne se
bornent pas les faibles lueurs de vie que l'animal manifeste
encore; et bien que l'irritabilit paraisse pour toujours
anantie, j'ai pu cependant en rveiller encore quelques vestiges.
Ayant mis dans un flacon contenant de la sciure de bois humecte
de quelques gouttes de benzine des Charanons rcemment exhums et
plongs dans une immobilit absolue, je n'ai pas t peu surpris
de les voir un quart d'heure aprs remuer leurs pattes. Un moment
j'ai cru pouvoir les rappeler  la vie. Vain espoir! ces
mouvements, derniers vestiges d'une irritabilit qui va
s'teindre, ne tardent pas  s'arrter, et ne peuvent pas tre
excits une seconde fois. J'ai recommenc cette exprience depuis
quelques heures jusqu' trois ou quatre jours aprs le meurtre,
toujours avec le mme succs. Cependant le mouvement est d'autant
plus lent  se manifester que la victime est plus vieille. Ce
mouvement se propage toujours d'avant en arrire: les antennes
excutent d'abord quelques lentes oscillations, puis les tarses
antrieurs frmissent et prennent part  l'tat oscillatoire;
enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu ceux de
troisime paire, ne tardent pas  en faire autant. Une fois
l'branlement donn, ces divers appendices excutent leurs
oscillations sans aucun ordre, jusqu' ce que le tout retombe dans
l'immobilit, ce qui arrive plus ou moins promptement.  moins que
le meurtre ne soit trs rcent, l'branlement des tarses ne se
communique pas plus loin, et les jambes restent immobiles.

Dix jours aprs le meurtre, je n'ai pu obtenir par le mme procd
le moindre vestige d'irritabilit; alors j'ai eu recours au
courant voltaque. Ce dernier moyen est plus nergique, et
provoque des contractions musculaires et des mouvements l o la
vapeur de benzine reste sans effet. Il suffit d'un ou deux
lments de Bunsen dont on arme les rhophores d'aiguilles
dlies. En plongeant la pointe de l'une sous l'anneau le plus
recul de l'abdomen, et la pointe de l'autre sous le cou, on
obtient, toutes les fois que le courant est tabli, outre le
frmissement des tarses, une forte flexion des pattes, qui se
replient sur l'abdomen, et leur relchement quand le courant est
interrompu. Ces mouvements, fort nergiques les premiers jours,
diminuent peu  peu d'intensit et ne se montrent plus aprs un
certain temps. Le dixime jour, j'ai encore obtenu des mouvements
sensibles; le quinzime, la pile tait impuissante  les
provoquer, malgr la souplesse des membres et la fracheur des
viscres. J'ai soumis comparativement  l'action de la pile des
coloptres rellement morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxis
par la benzine ou par le gaz sulfureux. Deux heures au plus aprs
l'asphyxie, il m'a t impossible de provoquer ces mouvements,
obtenus si aisment dans les Charanons qui sont dj depuis
plusieurs jours dans cet tat singulier, intermdiaire entre la
vie et la mort, o les plonge leur redoutable ennemi.

Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un
animal compltement mort, avec l'hypothse d'un vrai cadavre
devenu incorruptible par l'effet d'une liqueur prservatrice. On
ne peut les expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint
dans le principe de ses mouvements; que son irritabilit
brusquement engourdie s'teint avec lenteur, tandis que les
fonctions vgtatives, plus tenaces, s'teignent plus lentement
encore et maintiennent, pendant le temps ncessaire aux larves, la
conservation des viscres.

La particularit qu'il importait le plus de constater, c'tait la
manire dont s'opre le meurtre. Il est bien vident que
l'aiguillon  venin du Cerceris doit jouer ici le premier rle.
Mais o et comment pntre-t-il dans le corps du Charanon,
couvert d'une dure cuirasse, dont les pices sont si troitement
ajustes? Dans les individus atteints par le dard, rien, mme  la
loupe, ne trahit l'assassinat. Il faut donc constater, par un
examen direct, les manoeuvres meurtrires de l'hymnoptre,
problme devant les difficults duquel avait dj recul L. Dufour
et dont la solution m'a paru quelque temps impossible  trouver.
J'ai essay cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y parvenir,
mais non sans ttonnements.

En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les
Cerceris se dirigeaient indiffremment, tantt d'un ct, tantt
de l'autre, et ils rentraient chargs de leur proie suivant toutes
les directions. Tous les alentours taient donc indistinctement
exploits; mais comme les chasseurs ne mettaient gure plus de dix
minutes entre l'aller et le retour, le rayon du terrain explor ne
paraissait pas devoir tre d'une grande tendue, surtout en tenant
compte du temps ncessaire pour dcouvrir la proie, l'attaquer et
en faire une masse inerte. Je me suis donc mis  parcourir, avec
toute l'attention possible, les terres circonvoisines, dans
l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse. Un aprs-midi
consacr  ce travail ingrat a fini par me convaincre de
l'inutilit de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de
surprendre sur le fait quelques rares chasseurs dissmins  et
l, et bientt drobs aux regards par la rapidit du vol, surtout
dans un terrain difficile, complant de vignes et d'oliviers. J'ai
renonc  ce procd.

En apportant moi-mme des Charanons vivants dans le voisinage des
nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouve
sans fatigue, et assister ainsi au drame tant dsir? L'ide m'a
paru bonne, et ds le lendemain matin j'tais en course pour me
procurer des _Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de
luzerne, terres  bl, haies, tas de pierres, bords des chemins,
j'ai tout visit, tout scrut; et aprs deux mortelles journes de
recherches minutieuses, j'tais possesseur, oserai-je le dire,
j'tais possesseur de trois Charanons, tout pels, souills de
poussire, privs d'antennes ou de tarses, vtrans clops dont
les Cerceris ne voudront peut-tre pas! Depuis le jour de cette
fivreuse recherche o, pour un Charanon, je me mettais en nage
dans des courses folles, bien des annes se sont coules, et
malgr mes explorations entomologiques presque quotidiennes,
j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux Clone,
que je rencontre par-ci, par-l, vagabondant au bord des sentiers.
Puissance admirable de l'instinct! Dans les mmes lieux, en un
rien de temps, c'est par centaines que nos hymnoptres auraient
trouv ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient
trouvs frais, lustrs, rcemment sortis sans doute de leurs
coques de nymphe!

N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient
d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutume; avant qu'il
ressorte pour une autre expdition, je place un Charanon 
quelques pouces du trou. L'insecte va et vient; quand il s'carte
trop, je le ramne  son poste. Enfin le Cerceris montre sa large
face et sort du trou: le coeur me bat d'motion. L'hymnoptre
arpente quelques instants les abords de son domicile, voit le
Charanon, le coudoie, se retourne, lui passe  plusieurs reprises
sur le dos, et s'envole sans honorer ma capture d'un coup de
mandibule, ma capture qui m'a donn tant de mal. J'tais confondu,
atterr. Nouveaux essais  d'autres trous; nouvelles dceptions.
Dcidment ces chasseurs dlicats ne veulent pas du gibier que je
leur offre. Peut-tre, le trouvent-ils trop vieux, trop fan.
Peut-tre, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqu
quelque odeur qui leur dplat. Pour ces raffins, un attouchement
tranger est cause de dgot.

Serai-je plus heureux en obligeant le Cerceris  faire usage de
son dard pour sa propre dfense? J'ai enferm dans le mme flacon
un Cerceris et un Clone, que j'ai irrits par quelques secousses.
L'hymnoptre, nature fine, est plus impressionn que l'autre
prisonnier, paisse et lourde organisation; il songe  la fuite et
non  l'attaque. Les rles mmes sont intervertis: le Charanon
devenant l'agresseur, saisit parfois du bout de sa trompe une
patte de son mortel ennemi, qui ne cherche pas mme  se dfendre,
tant la frayeur le domine. J'tais  bout de ressources, et mon
dsir d'assister au dnouement n'avait fait qu'augmenter par les
difficults dj prouves. Voyons, cherchons encore.

Une ide lumineuse survient, amenant avec elle l'espoir, tant elle
entre d'une faon naturelle dans le vif de la question. Oui, c'est
bien cela; cela doit russir. Il faut offrir mon gibier ddaign
au Cerceris au plus fort de l'ardeur de la chasse. Alors, emport
par la proccupation qui l'absorbe, il ne s'apercevra pas de ses
imperfections. -- J'ai dj dit qu'en revenant de la chasse, le
Cerceris s'abat au pied du talus,  quelque distance du trou, o
il achve de traner pniblement sa proie. Il s'agit alors de lui
enlever cette victime en la tiraillant par une patte avec des
pinces, et de lui jeter aussitt en change le Charanon vivant.
Cette manoeuvre m'a parfaitement russi. Ds que le Cerceris a
senti la proie lui glisser sous le ventre et lui chapper, il
frappe le sol de ses pattes avec impatience, se retourne, et
apercevant le Charanon qui a remplac le sien, il se prcipite
sur lui et l'enlace de ses pattes pour l'emporter. Mais il
s'aperoit promptement que la proie est vivante, et alors le drame
commence pour s'achever avec une inconcevable rapidit.
L'hymnoptre se met face  face avec sa victime, lui saisit la
trompe entre ses puissantes mandibules, l'assujettit
vigoureusement; et tandis que le Curculionite se cambre sur ses
jambes, l'autre, avec les pattes antrieures, le presse avec
effort sur le dos comme pour faire biller quelque articulation
ventrale. On voit alors l'abdomen du meurtrier se glisser sous le
ventre du Clone, se recourber, et darder vivement  deux ou trois
reprises son stylet venimeux  la jointure du prothorax, entre la
premire et la seconde paire de pattes. En un clin d'oeil, tout
est fait. Sans le moindre mouvement convulsif, sans aucune de ces
pandiculations des membres qui accompagnent l'agonie d'un animal,
la victime, comme foudroye, tombe pour toujours immobile. C'est
terrible en mme temps qu'admirable de rapidit. Puis le ravisseur
retourne le cadavre sur le dos, se met ventre  ventre avec lui,
jambes de , jambes de l, l'enlace et s'envole. Trois fois, avec
mes trois Charanons, j'ai renouvel l'preuve; les manoeuvres
n'ont jamais vari.

Il est bien entendu que chaque fois je rendais au Cerceris sa
premire proie, et que je retirais mon Clone pour l'examiner plus
 loisir. Cet examen n'a fait que me confirmer dans la haute ide
que j'avais du talent redoutable de l'assassin. Au point atteint,
il est impossible d'apercevoir le plus lger signe de blessure, le
moindre panchement de liquides vitaux. Mais ce qui a surtout le
droit de nous surprendre, c'est l'anantissement si prompt et si
complet de tout mouvement. Aussitt aprs le meurtre, j'ai en vain
pi sur les trois Charanons oprs sous mes yeux des traces
d'irritabilit; ces traces ne se manifestent jamais en pinant, en
piquant l'animal, et il faut les moyens artificiels dcrits plus
haut pour les provoquer. Ainsi, ces robustes Clones qui,
transpercs vivants d'une pingle et fixs sur la fatale
planchette de lige du collectionneur d'insectes, se seraient
dmens des jours, des semaines, que dis-je, des mois entiers,
perdent  l'instant mme tous leurs mouvements par l'effet d'une
fine piqre qui leur inocule une invisible gouttelette de venin.
Mais la chimie ne possde pas de poison aussi actif  si minime
dose; l'acide prussique produirait  peine ces effets, si
toutefois il peut les produire. Aussi n'est-ce pas  la
toxicologie mais bien  la physiologie et  l'anatomie qu'il faut
s'adresser, pour saisir la cause d'un anantissement si
foudroyant; ce n'est pas tant la haute nergie du venin inocul
que l'importance de l'organe ls qu'il faut considrer pour se
rendre compte de ces merveilleux faits.

Qu'y a-t-il donc au point o pntre le dard?

CHAPITRE V
UN SAVANT TUEUR

L'Hymnoptre vient de nous rvler en partie son secret en nous
montrant le point qu'atteint son aiguillon. La question est-elle
avec cela rsolue? Pas encore, et de bien s'en faut. Revenons en
arrire: oublions un instant ce que la bte vient de nous
apprendre, et proposons-nous  notre tour le problme du Cerceris.
Le problme est celui-ci: emmagasiner sous terre, dans une
cellule, un certain nombre de pices de gibier qui puissent
suffire  la nourriture de la larve, provenant de l'oeuf pondu sur
l'amas de vivres.

Tout d'abord cet approvisionnement parat chose bien simple; mais
la rflexion ne tarde pas  y dcouvrir les plus graves
difficults. Notre gibier  nous est abattu par exemple d'un coup
de feu: il est tu avec d'horribles blessures. L'Hymnoptre a des
dlicatesses qui nous sont inconnues: il veut une proie intacte,
avec toutes ses lgances de forme et de coloration. Pas de
membres fracasss, pas de plaies bantes, pas de hideux
vnements. Sa proie a toute la fracheur de l'insecte vivant;
elle conserve, sans un grain de moins, cette fine poussire
colore, que dflore le simple contact de nos doigts. L'insecte
serait-il mort, serait-il rellement un cadavre, quelles
difficults pour nous s'il fallait obtenir semblable rsultat!
Tuer un insecte par le brutal crasement sous le pied est  la
porte de tous; mais le tuer proprement, sans que cela y paraisse,
n'est pas opration aise, o chacun puisse russir. Combien
d'entre nous se trouveraient dans un insurmontable embarras s'il
leur tait propos de tuer,  l'instant mme, sans l'craser, une
bestiole  vie dure qui, mme la tte arrache, se dbat longtemps
encore! Il faut tre entomologiste pratique pour songer aux moyens
par l'asphyxie. Mais ici encore, la russite serait douteuse avec
les mthodes primitives par la vapeur de la benzine ou du soufre
brl. Dans ce milieu dltre, l'insecte trop longtemps se dmne
et ternit sa parure. On doit recourir  des moyens plus hroques,
par exemple aux manations terribles de l'acide prussique se
dgageant lentement de bandelettes de papier imprgnes de cyanure
de potassium; ou bien encore, ce qui vaut mieux, tant sans danger
pour le chasseur d'insectes, aux vapeurs foudroyantes du sulfure
de carbone. C'est tout un art, on le voit, un art appelant  son
aide le redoutable arsenal de la chimie, que de tuer proprement un
insecte, que de faire ce que le Cerceris obtient si vite, avec son
lgante mthode, dans la supposition bien grossire o sa capture
deviendrait en ralit cadavre.

Un cadavre! mais ce n'est pas l du tout l'ordinaire des larves,
petits ogres friands de chair frache,  qui gibier faisand, si
peu qu'il le ft, inspirerait insurmontable dgot. Il leur faut
viande du jour, sans fumet aucun, premier indice de la corruption.
La proie nanmoins ne peut tre emmagasine vivante dans la
cellule, comme nous le faisons des bestiaux destins  fournir des
vivres frais  l'quipage et aux passagers d'un navire. Que
deviendrait, en effet, l'oeuf dlicat dpos au milieu de vivres
anims; que deviendrait la faible larve, vermisseau qu'un rien
meurtrit, parmi de vigoureux coloptres remuant des semaines
entires leurs longues jambes peronnes. Il faut ici,
contradiction qui parat sans issue, il faut ici de toute
ncessit l'immobilit de la mort et la fracheur d'entrailles de
la vie. Devant pareil problme alimentaire, l'homme du monde,
possdt-il la plus large instruction, resterait impuissant;
l'entomologiste pratique lui-mme s'avouerait inhabile. Le garde-
manger du Cerceris dfierait leur raison.

Supposons donc une Acadmie d'anatomistes et de physiologistes:
imaginons un congrs o la question soit agite parmi les
Flourens, les Magendie, les Claude Bernard. Pour obtenir  la fois
immobilit complte et longue dure des vivres sans altration
putride, la premire ide qui surgira, la plus naturelle, la plus
simple, sera celle de conserves alimentaires. On invoquera quelque
liqueur prservatrice, comme le fit, devant ses Buprestes,
l'illustre savant des Landes; on supposera d'exquises vertus
antiseptiques  l'humeur venimeuse de l'hymnoptre, mais ces
vertus tranges resteront  dmontrer. Une hypothse gratuite
remplaant l'inconnu de la conservation des chairs par l'inconnu
du liquide conservateur, sera peut-tre le dernier mot de la
savante assemble, comme elle a t le dernier mot du naturaliste
Landais.

Si l'on insiste, si l'on explique qu'il faut aux larves, non des
conserves, qui ne sauraient avoir jamais les proprits d'une
chair encore palpitante, mais bien une proie qui soit comme vive
malgr sa complte inertie, aprs mre rflexion, le docte congrs
arrtera ses penses sur la paralysie. -- Oui, c'est bien cela! Il
faut paralyser la bte; il faut lui enlever le mouvement mais sans
lui enlever la vie. -- Pour arriver  ce rsultat le moyen est
unique: lser, couper, dtruire l'appareil nerveux de l'insecte en
un ou plusieurs points habilement choisis.

Abandonne en cet tat entre des mains  qui ne seraient pas
familiers les secrets d'une dlicate anatomie, la question
n'aurait gure avanc. Comment est-il dispos, en effet, cet
appareil nerveux qu'il s'agit d'atteindre pour paralyser l'insecte
sans le tuer nanmoins? Et d'abord, o est-il? Dans la tte sans
doute et suivant la longueur du dos, comme le cerveau et la moelle
pinire des animaux suprieurs. -- En cela grave erreur, dirait
notre congrs: l'insecte est comme un animal renvers, qui
marcherait sur le dos; c'est--dire qu'au lieu d'avoir la moelle
pinire en haut, il l'a en bas, le long de la poitrine et du
ventre. C'est donc  la face infrieure, et  cette face
exclusivement que devra se pratiquer l'opration sur l'insecte 
paralyser.

Cette difficult leve, une autre se prsente, autrement srieuse.
Arm de son scalpel, l'anatomiste peut porter la pointe de son
instrument o bon lui semble, malgr des obstacles qu'il lui est
loisible d'carter. L'Hymnoptre n'a pas le choix. Sa victime est
un coloptre solidement cuirass; son bistouri est l'aiguillon,
arme fine, d'extrme dlicatesse, qu'arrterait invinciblement
l'armure de corne. Quelques points seuls sont accessibles au frle
outil, savoir les articulations, uniquement protges par une
membrane sans rsistance. En outre, les articulations des membres,
quoique vulnrables, ne remplissent pas le moins du monde les
conditions voulues, car par leur voie pourrait tout au plus
s'obtenir une paralysie locale, mais non une paralysie gnrale,
embrassant dans son ensemble l'organisme moteur. Sans lutte
prolonge, qui pourrait lui devenir fatale, sans oprations
rptes qui, trop nombreuses, pourraient compromettre la vie du
patient, l'Hymnoptre doit abolir en un seul coup, si c'est
possible, toute mobilit. Il lui est donc indispensable de porter
son aiguillon sur des centres nerveux, foyer des facults
motrices, d'o s'irradient les nerfs qui se distribuent aux divers
organes du mouvement. Or, ces foyers de locomotion, ces centres
nerveux, consistent en un certain nombre de noyaux ou ganglions,
plus nombreux dans la larve, moins nombreux dans l'insecte
parfait, et, disposs sur la ligne mdiane de la face infrieure
en un chapelet  grains plus ou moins distants et relis l'un 
l'autre par un double ruban de substance nerveuse. Chez tous les
insectes  l'tat parfait, les ganglions dits thoraciques, c'est-
-dire ceux qui fournissent des nerfs aux ailes et aux pattes et
prsident  leurs mouvements, sont au nombre de trois. Voil les
points qu'il s'agit d'atteindre. Leur action dtruite d'une faon
ou d'une autre, sera dtruite aussi la possibilit de se mouvoir.

Deux voies se prsentent pour arriver  ces centres moteurs avec
l'outil si faible de l'Hymnoptre, l'aiguillon. L'une est
l'articulation du cou avec le corselet; l'autre est l'articulation
du corselet avec la suite du thorax, enfin entre la premire et la
seconde paire de pattes. La voie par l'articulation du cou ne
convient gure: elle est trop loigne des ganglions, eux-mmes
rapprochs de la base des pattes qu'ils animent. C'est  l'autre,
uniquement  l'autre, qu'il faut frapper. -- Ainsi dirait
l'Acadmie o les Claude Bernard claireraient la question des
lumires de leur profonde science. -- Et c'est l, prcisment l,
entre la premire et la seconde paire de pattes, sur la ligne
mdiane de la face infrieure, que l'Hymnoptre plonge son
stylet. Par quelle docte intelligence est-il donc inspir?

Choisir, pour y darder l'aiguillon, le point entre tous
vulnrable, le point qu'un physiologiste vers dans la structure
anatomique des insectes pourrait seul dterminer  l'avance, est
encore fort loin de suffire: l'Hymnoptre a une difficult bien
plus grande  surmonter, et il la surmonte avec une supriorit
qui vous saisit de stupeur. Les centres nerveux qui animent les
organes locomoteurs de l'insecte parfait sont, disons-nous, au
nombre de trois. Ils sont plus ou moins distants l'un de l'autre;
quelquefois, mais rarement, rapprochs entre eux. Enfin, ils
possdent une certaine indpendance d'action, de telle sorte que
la lsion de l'un d'eux n'amne, immdiatement du moins, que la
paralysie des membres qui lui correspondent, sans trouble dans les
autres ganglions, et les membres auxquels ces derniers prsident.
Atteindre l'un aprs l'autre ces trois foyers moteurs, de plus en
plus reculs en arrire, et cela par une voie unique, entre la
premire et la seconde paire de pattes, ne semble pas opration
praticable pour l'aiguillon, trop court, et d'ailleurs si
difficile  diriger en de pareilles conditions. Il est vrai que
certains coloptres ont les trois ganglions thoraciques trs
rapprochs, contigus presque; il en est d'autres chez lesquels les
deux derniers sont compltement runis, souds, fondus ensemble.
Il est aussi reconnu qu' mesure que les divers noyaux nerveux
tendent  se confondre et se centralisent davantage, les fonctions
caractristiques de l'animalit deviennent plus parfaites, et par
suite, hlas! plus vulnrables. Voil vraiment la proie qu'il faut
aux Cerceris. Ces Coloptres  centres moteurs rapprochs jusqu'
se toucher, assembls mme en une masse commune et de la sorte
solidaires l'un de l'autre, seront  l'instant mme paralyss d'un
seul coup d'aiguillon; ou bien, s'il faut plusieurs coups de
lancette, les ganglions  piquer seront tous l, du moins, runis
sous la pointe du dard.

Ces Coloptres, proie minemment facile  paralyser, quels sont-
ils? L est la question. La haute science d'un Claude Bernard
planant dans les gnralits fondamentales de l'organisation et de
la vie ici, ne suffit plus; elle ne pourrait nous renseigner et
nous guider dans ce choix entomologique. Je m'en rapporte  tout
physiologiste sous les yeux de qui ces lignes pourront tomber.
Sans recourir aux archives de sa bibliothque, lui serait-il
possible de dire les Coloptres o peut se trouver pareille
centralisation nerveuse; et mme avec la bibliothque, saura-t-il
 l'instant o trouver les renseignements voulus? C'est qu'en
effet, nous entrons maintenant dans les dtails minutieux du
spcialiste; la grande voie est laisse pour le sentier connu du
petit nombre.

Ces documents ncessaires, je les trouve dans le beau travail de
M. E. Blanchard, sur le systme nerveux des insectes
Coloptres[8]. J'y vois que cette centralisation de l'appareil
nerveux est l'apanage d'abord des Scarabiens; mais la plupart
sont trop gros: le Cerceris ne pourrait peut-tre ni les attaquer,
ni les emporter; d'ailleurs beaucoup vivent dans des ordures o
l'Hymnoptre, lui si propre, n'irait pas les chercher. Les
centres moteurs trs-rapprochs se retrouvent encore chez les
Histriens, qui vivent de matires immondes, au milieu des
puanteurs cadavriques, et doivent par consquent tre abandonns;
chez les Scolytiens, qui sont de trop petite taille; et enfin chez
les Buprestes et les Charanons.

Quel jour inattendu au milieu des obscurits primitives du
problme! Parmi le nombre immense de Coloptres sur lesquels
sembleraient pouvoir se porter les dprdations des Cerceris, deux
groupes seulement, les Charanons et les Buprestes, remplissent
les conditions indispensables. Ils vivent loin de l'infection et
de l'ordure, objets peut-tre de rpugnances invincibles pour le
dlicat chasseur; ils ont dans leurs nombreux reprsentants les
tailles les plus varies, proportionnes  la taille des divers
ravisseurs, qui peuvent ainsi choisir  leur convenance; ils sont
beaucoup plus que tous les autres vulnrables au seul point o
l'aiguillon de l'Hymnoptre puisse pntrer avec succs, car en
ce point se pressent, tous aisment accessibles au dard, les
centres moteurs des pattes et des ailes. En ce point, pour les
Charanons, les trois ganglions thoraciques sont trs-rapprochs,
les deux derniers mme sont contigus; en ce mme point, pour les
Buprestes, le second et le troisime sont confondus en une seule
et grosse masse,  peu de distance du premier. Et ce sont
prcisment des Buprestes et des Charanons que nous voyons
chasser,  l'exclusion absolue de tout autre gibier, par les huit
espces de Cerceris dont l'approvisionnement en Coloptres est
constat! Une certaine ressemblance intrieure, c'est--dire la
centralisation de l'appareil nerveux, telle serait donc la cause
qui, dans les repaires des divers Cerceris, fait entasser des
victimes ne se ressemblant en rien pour le dehors.

Il y a dans ce choix, comme n'en ferait pas de plus judicieux un
savoir transcendant, un tel concours de difficults suprieurement
bien rsolues, que l'on se demande si l'on n'est pas dupe de
quelque illusion involontaire, si des ides thoriques prconues
ne sont pas venues obscurcir la ralit des faits, enfin si la
plume n'a pas dcrit des merveilles imaginaires. Un rsultat
scientifique n'est solidement tabli que lorsque l'exprience,
rpte de toutes les manires, est venue toujours le confirmer.
Soumettons donc  l'preuve exprimentale l'opration
physiologique que vient de nous enseigner le Cerceris tubercul.
S'il est possible d'obtenir artificiellement ce que l'Hymnoptre
obtient avec son aiguillon, savoir l'abolition du mouvement et la
longue conservation de l'opr dans un tat de parfaite fracheur;
s'il est possible de raliser cette merveille avec les Coloptres
que chasse le Cerceris, ou bien avec ceux qui prsentent une
centralisation nerveuse semblable, tandis qu'on ne peut y parvenir
avec les Coloptres  ganglions distants, faudra-t-il admettre,
si difficile que l'on soit en matire de preuves, que
l'Hymnoptre a, dans les inspirations inconscientes de son
instinct, les ressources d'une sublime science. Voyons donc ce que
dit l'exprimentation.

La manire d'oprer est des plus simples. Il s'agit, avec une
aiguille, ou, ce qui est plus commode, avec la pointe bien acre
d'une plume mtallique, d'amener une gouttelette de quelque
liquide corrosif sur les centres moteurs thoraciques, en piquant
lgrement l'insecte  la jointure du prothorax en arrire de la
premire paire de pattes. Le liquide que j'emploie est
l'ammoniaque; mais il est vident que tout autre liquide ayant une
action aussi nergique produirait les mmes rsultats. La plume
mtallique tant charge d'ammoniaque comme elle le serait d'une
trs-petite goutte d'encre, j'opre la piqre. Les effets ainsi
obtenus diffrent normment, suivant que l'on exprimente sur des
espces dont les ganglions thoraciques sont rapprochs, ou sur des
espces o ces mmes ganglions sont distants. Pour la premire
catgorie, mes expriences ont t faites sur des Scarabiens, le
Scarabe sacr et le Scarabe  large cou; sur des Buprestes, le
Bupreste bronz; enfin sur des Charanons, en particulier sur le
Clone que chasse le hros de ces observations. Pour la seconde
catgorie, j'ai expriment sur des Carabiques: Carabes,
Procustes, Chlaenies, Sphodres, Nbries; sur des Longicornes:
Saperdes et Lamies; sur des Mlasomes: Blaps, Scaures, Asides.

Chez les Scarabes, les Buprestes et les Charanons, l'effet est
instantan; tout mouvement cesse subitement sans convulsions, ds
que la fatale gouttelette a touch les centres nerveux. La piqre
du Cerceris ne produit pas un anantissement plus prompt. Rien de
plus frappant que cette immobilit soudaine provoque dans un
vigoureux Scarabe sacr. Mais l ne s'arrte pas la ressemblance
des effets produits par le dard de l'Hymnoptre et par la pointe
mtallique empoisonne avec de l'ammoniaque. Les Scarabes, les
Buprestes et les Charanons piqus artificiellement, malgr leur
immobilit complte, conservent pendant trois semaines, un mois et
mme deux, la parfaite flexibilit de toutes les articulations et
la fracheur normale des viscres. Chez eux, la dfcation s'opre
les premiers jours comme dans l'tat habituel, et les mouvements
peuvent tre provoqus par le courant voltaque. En un mot, ils se
comportent absolument comme les Coloptres sacrifis par le
Cerceris; il y a identit complte entre l'tat o le ravisseur
plonge ses victimes et celui qu'on produit,  volont, en lsant
les centres nerveux thoraciques avec de l'ammoniaque. Or, comme il
est impossible d'attribuer  la gouttelette inocule la
conservation parfaite de l'insecte pendant un temps aussi long, il
faut rejeter bien loin toute ide de liqueur antiseptique, et
admettre que, malgr sa profonde immobilit, l'animal n'est pas
rellement mort, qu'il lui reste encore une lueur de vie,
maintenant quelque temps encore les organes dans leur fracheur
normale, mais les abandonnant peu  peu pour les laisser enfin
livrs  la corruption. Dans quelques cas d'ailleurs, l'ammoniaque
ne produit l'anantissement complet des mouvements que dans les
pattes; et alors, l'action dltre du liquide ne s'tant pas sans
doute tendue assez loin, les antennes conservent un reste de
mobilit; et l'on voit l'animal, mme plus d'un mois aprs
l'inoculation, les retirer avec vivacit au moindre attouchement:
preuve vidente que la vie n'a pas compltement abandonn ce corps
inerte. Ce mouvement des antennes n'est pas rare non plus chez les
Charanons blesss par le Cerceris.

L'inoculation de l'ammoniaque arrte toujours sur le champ les
mouvements des Scarabes, des Charanons et des Buprestes; mais on
ne parvient pas toujours  mettre l'animal dans l'tat que je
viens de dcrire. Si la blessure est trop profonde, si la
gouttelette instille est trop forte, la victime meurt rellement,
et au bout de deux ou trois jours, on n'a plus qu'un cadavre
infect. Si la piqre est trop faible, au contraire, l'animal,
aprs un temps plus ou moins long d'un profond engourdissement,
revient  lui, et recouvre au moins en partie ses mouvements. Le
ravisseur lui-mme peut parfois oprer maladroitement, tout comme
l'homme, car j'ai pu constater cette espce de rsurrection dans
une victime atteinte par le dard d'un Hymnoptre fouisseur. Le
Sphex  ailes jaunes, dont l'histoire va bientt nous occuper,
entasse dans ses repaires de jeunes Grillons pralablement
atteints par son stylet venimeux. J'ai retir de l'un de ces
repaires trois pauvres Grillons, dont la flaccidit extrme aurait
dnot la mort dans toute autre circonstance. Mais ici encore ce
n'tait qu'une mort apparente. Mis dans un flacon, ces Grillons se
sont conservs en fort bon tat, et toujours immobiles, pendant
prs de trois semaines.  la fin, deux se sont moisis, et le
troisime a partiellement ressuscit, c'est--dire qu'il a
recouvr le mouvement des antennes, des pices de la bouche et,
chose plus remarquable, des deux premires paires de pattes. Si
l'habilet de l'Hymnoptre est parfois en dfaut pour engourdir 
jamais la victime, peut-on exiger des grossires exprimentations
de l'homme une russite constante!

Chez les Coloptres de la seconde catgorie, c'est--dire chez
ceux dont les ganglions thoraciques sont distants l'un de l'autre,
l'effet produit par l'ammoniaque est tout  fait diffrent. Ce
sont les Carabiques qui se montrent les moins vulnrables. Une
piqre qui aurait produit chez un gros Scarabe sacr
l'anantissement instantan des mouvements ne produit, mme chez
les Carabiques de mdiocre taille, Chlaenie, Nbrie, Calathe, que
des convulsions violentes et dsordonnes. Peu  peu l'animal se
calme, et, aprs quelques heures de repos, il reprend ses
mouvements habituels, ne paraissant avoir rien prouv. Si l'on
renouvelle l'preuve sur le mme individu, deux, trois, quatre
fois, les rsultats sont les mmes, jusqu' ce que, la blessure
devenant trop grave, l'animal meure rellement, comme le prouvent
son desschement et sa putrfaction, qui surviennent bientt
aprs.

Les Mlasomes et les Longicornes sont plus sensibles  l'action de
l'ammoniaque. L'inoculation de la gouttelette corrosive les plonge
assez rapidement dans l'immobilit et, aprs quelques convulsions,
l'animal parat mort. Mais cette paralysie, qui aurait persist
dans les Scarabes, les Charanons et les Buprestes, n'est ici que
momentane: du jour au lendemain, les mouvements reparaissent,
aussi nergiques que jamais. Ce n'est qu'autant que la dose
d'ammoniaque est d'une certaine force que les mouvements ne
reparaissent plus; mais alors l'animal est mort, bien mort, car il
ne tarde pas  tomber en putrfaction. Par les mmes procds, si
efficaces sur les Coloptres  ganglions rapprochs, il est donc
impossible de provoquer une paralysie complte et persistante chez
les Coloptres  ganglions distants; on ne peut obtenir tout au
plus qu'une paralysie momentane se dissipant du jour au
lendemain.

La dmonstration est dcisive: les Cerceris ravisseurs de
Coloptres se conforment, dans leur choix,  ce que pourraient
seules enseigner la physiologie la plus savante et l'anatomie la
plus fine. Vainement on s'efforcerait de ne voir l que des
concordances fortuites: ce n'est pas avec le hasard que
s'expliquent de telles harmonies.

CHAPITRE VI
LE SPHEX  AILES JAUNES

Sous leur robuste armure, impntrable au dard, les insectes
coloptres n'offrent au ravisseur porte-aiguillon qu'un seul
point vulnrable. Ce dfaut de la cuirasse est connu du meurtrier,
qui plonge l son stylet empoisonn et atteint du mme coup les
trois centres moteurs, en choisissant les groupes Charanons et
Buprestes, dont l'appareil nerveux possde un degr suffisant de
centralisation. Mais que doit-il arriver lorsque la proie est un
insecte non cuirass,  peau molle, que l'hymnoptre peut
poignarder ici ou l indiffremment, au hasard de la lutte, en un
point quelconque du corps? Y a-t-il encore un choix dans les coups
ports? Pareil  l'assassin qui frappe au coeur pour abrger les
rsistances compromettantes de sa victime, le ravisseur suit-il la
tactique des Cerceris et blesse-t-il de prfrence les ganglions
moteurs? Si cela est, que doit-il arriver lorsque ces ganglions
sont distants entre eux, et agissent avec assez d'indpendance
pour que la paralysie de l'un n'entrane pas la paralysie des
autres?  ces questions va rpondre l'histoire d'un chasseur de
Grillons, le Sphex  ailes jaunes (_Sphex flavipennis_).

C'est vers la fin du mois de juillet que le Sphex  ailes jaunes
dchire le cocon qui l'a protg jusqu'ici et s'envole de son
berceau souterrain. Pendant tout le mois d'aot, on le voit
communment voltiger,  la recherche de quelque gouttelette
mielleuse, autour des ttes pineuses du chardon-roland, la plus
commune des plantes robustes qui bravent impunment les feux
caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte
dure, car ds les premiers jours de septembre, le Sphex est  sa
rude tche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque
plateau de peu d'tendue, sur les berges leves des chemins,
qu'il choisit pour l'tablissement de son domicile, pourvu qu'il y
trouve deux choses indispensables: un sol arneux facile  creuser
et du soleil. Du reste aucune prcaution n'est prise pour abriter
le domicile contre les pluies de l'automne et les frimas de
l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie
et les vents, lui convient  merveille, avec la condition
cependant d'tre expos au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses
travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est piti de
voir, le lendemain, les galeries en construction bouleverses,
obstrues de sable et finalement abandonnes.

Rarement le Sphex se livre solitaire  son industrie; c'est par
petites tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que
l'emplacement lu est exploit. Il faut avoir pass quelques
journes en contemplation devant l'une de ces bourgades, pour se
faire une ide de l'activit remuante, de la prestesse saccade,
de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol
est rapidement attaqu avec les rteaux des pattes antrieures:
_canis instar_, comme dit Linn. Un jeune chien ne met pas plus de
fougue  fouiller le sol pour jouer. En mme temps, chaque ouvrier
entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit strident,
aigu, interrompu  de trs-courts intervalles, et modul par les
vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais
compagnons se stimulant au travail par un rythme cadenc.
Cependant le sable vole, retombant en fine poussire sur leurs
ailes frmissantes, et le gravier trop volumineux, arrach grain 
grain, roule loin du chantier. Si la pice rsiste trop, l'insecte
se donne de l'lan avec une note aigre qui fait songer aux ahans!
dont le fendeur de bois accompagne un coup de hache. Sous les
efforts redoubls des tarses et des mandibules, l'antre ne tarde
pas  se dessiner; l'animal peut dj y plonger en entier. C'est
alors une vive alternative de mouvements en avant pour dtacher de
nouveaux matriaux, et de mouvements de recul pour balayer au
dehors les dbris. Dans ce va-et-vient prcipit, le Sphex ne
marche pas, il s'lance, comme pouss par un ressort; il bondit,
l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps enfin
anim d'une sonore trpidation. Voil le mineur drob aux
regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson,
tandis qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postrieures,
poussant  reculons une onde de sable jusqu' l'orifice du
terrier. De temps  autre, le Sphex interrompt son travail
souterrain, soit pour venir s'pousseter au soleil, se dbarrasser
des grains de poussire qui, en s'introduisant dans ses fines
articulations, gnent la libert de ses mouvements, soit pour
oprer dans les alentours une ronde de reconnaissance. Malgr ces
interruptions, qui d'ailleurs sont de courte dure, dans
l'intervalle de quelques heures la galerie est creuse, et le
Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et
donner le dernier poli au travail, en effaant quelques
ingalits, en enlevant quelques parcelles terreuses dont son oeil
clairvoyant peut seul discerner les inconvnients.

Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visites, une surtout m'a
laiss de vifs souvenirs  cause de son originale installation.
Sur le bord d'une grande route s'levaient de petits tas de boue
retire des rigoles latrales par la pelle du cantonnier. L'un de
ces tas, depuis longtemps desschs au soleil, formait un
monticule conique, un gros pain de sucre d'un demi-mtre de haut.
L'emplacement avait plu aux Sphex, qui s'y taient tablis en une
bourgade comme je n'en ai jamais depuis rencontr de plus
populeuse. De la base au sommet, le cne de boue sche tait
cribl de terriers, lui donnant l'aspect d'une norme ponge. 
tous les tages, c'tait une animation fivreuse, un va-et-vient
affair, qui mettait en mmoire les scnes de quelque grand
chantier lorsque le travail presse. Grillons trans par les
antennes sur les pentes de la cit conique, emmagasinement des
vivres dans le garde-manger des cellules, ruissellement de
poussire hors des galeries en voie d'excavation, poudreuses faces
des mineurs apparaissant par intervalles aux orifices des
couloirs, continuelles entres et continuelles sorties, parfois un
Sphex en ses courts loisirs gravissant la cime du cne pour jeter
peut-tre, du haut de ce belvdre, un regard de satisfaction sur
l'ensemble des travaux; quel spectacle propre  me tenter,  me
faire dsirer d'emporter avec moi la bourgade entire et ses
habitants! Essayer tait mme inutile: la masse tait trop lourde
on ne dracine pas ainsi un village de ses fondations pour le
transplanter ailleurs.

Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel,
ce qui est le cas de beaucoup le plus frquent. Aussitt le
terrier creus, la chasse commence. Mettons  profit les courses
lointaines de l'hymnoptre,  la recherche du gibier, pour
examiner le domicile. L'emplacement gnral d'une colonie de Sphex
est, disons-nous, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est
pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques petits mamelons
couronns d'une touffe de gazon ou d'armoise, quelques plis
consolids par les maigres racines de la vgtation qui les
recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est tabli le repaire
du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion horizontale,
de deux  trois pouces de profondeur et servant d'avenue  la
retraite cache, destine aux provisions et aux larves. C'est dans
ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est
l qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants,
montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux
effronts.  la suite du vestibule survient un coude brusque,
plongeant plus ou moins obliquement  une profondeur de deux 
trois pouces encore, et termin par une cellule ovalaire d'un
diamtre un peu plus grand et dont l'axe le plus long est couch
suivant l'horizontale. Les parois de la cellule ne sont crpies
d'aucun ciment particulier; mais, malgr leur nudit, on voit
qu'elles ont t l'objet d'un travail plus soign. Le sable y est
tass, galis avec soin sur le plancher, sur le plafond, sur les
cts, pour viter des boulements, et pour effacer les asprits
qui pourraient blesser le dlicat piderme de la larve. Enfin
cette cellule communique avec le couloir par une entre troite,
juste suffisante pour laisser passer le Sphex charg de sa proie.

Quand cette premire cellule est munie d'un oeuf et des provisions
ncessaires, le Sphex en mure l'entre, mais il n'abandonne pas
encore son terrier. Une seconde cellule est creuse  ct de la
premire et approvisionne de la mme faon, puis une troisime et
quelquefois enfin une quatrime. C'est alors seulement que le
Sphex rejette dans le terrier tous les dblais amasss devant la
porte, et qu'il efface compltement les traces extrieures de son
travail. Ainsi,  chaque terrier, il correspond ordinairement
trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre. Or,
comme l'apprend l'autopsie de l'insecte, on peut valuer  une
trentaine le nombre des oeufs pondus, ce qui porte  dix le nombre
des terriers ncessaires. D'autre part, les travaux ne commencent
gure avant septembre, et sont achevs  la fin de ce mois. Par
consquent, le Sphex ne peut consacrer  chaque terrier et  son
approvisionnement que deux ou trois jours au plus. On conviendra
que l'active bestiole n'a pas un moment  perdre, lorsque, en si
peu de temps, elle doit creuser le gte, se procurer une douzaine
de grillons, les transporter quelquefois de loin  travers mille
difficults, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier. Et
puis d'ailleurs, il y a des journes o le vent rend la chasse
impossible, des journes pluvieuses, ou mme seulement sombres,
qui suspendent tout travail. On conoit d'aprs cela que le Sphex
ne peut donner  ses constructions la solidit peut-tre sculaire
que les Cerceris tuberculs donnent  leurs profondes galeries.
Ces derniers se transmettent d'une gnration  l'autre leurs
demeures solides, chaque anne plus profondment encaves, qui
m'ont mis tout en nage lorsque j'ai voulu les visiter, et qui
mme, le plus souvent, ont triomph de mes efforts et de mes
instruments de fouille. Le Sphex n'hrite pas du travail de ses
devanciers: il a tout  faire et rapidement. Sa demeure est la
tente d'un jour, qu'on dresse  la hte pour la lever le
lendemain. En compensation, les larves recouvertes seulement d'une
mince couche de sable, savent elles-mmes suppler  l'abri que
leur mre n'a pu leur crer: elles savent se revtir d'une triple
et quadruple enveloppe impermable, bien suprieure au mince cocon
des Cerceris.

Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse,
s'arrte sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec
les mandibules, un volumineux Grillon, plusieurs fois aussi pesant
que lui. Accabl sous le poids, un instant il se repose. Puis il
reprend sa capture entre les pattes, et par un suprme effort,
franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le spare de son
domicile. Il s'abat lourdement sur le plateau o je suis en
observation, au milieu mme d'une bourgade de Sphex. Le reste du
trajet s'effectue  pied. L'hymnoptre que ma prsence n'intimide
en rien, est  califourchon sur sa victime, et s'avance, la tte
haute et fire, tirant par une antenne,  l'aide de ses
mandibules, le Grillon qui trane entre ses pattes. Si le sol est
nu, le transport s'effectue sans encombre; mais si quelque touffe
de gramen tend en travers de la route  parcourir, le rseau de
ses stolons, il est curieux de voir la stupfaction du Sphex
lorsqu'une de ces cordelettes vient tout  coup  paralyser ses
efforts; il est curieux d'tre tmoin de ses marches et contre-
marches, de ses tentatives ritres, jusqu' ce que l'obstacle
soit surmont, soit par le secours des ailes, soit par un dtour
habilement calcul. Le Grillon est enfin amen  destination, et
se trouve plac de manire que ses antennes arrivent prcisment 
l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et
descend prcipitamment au fond du souterrain. Quelques secondes
aprs, on le voit reparatre, montrant la tte au dehors, et
jetant un petit cri allgre. Les antennes du Grillon sont  sa
porte; il les saisit et le gibier est prestement descendu au fond
du repaire.

Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution
suffisamment motive, pourquoi cette complication de manoeuvres au
moment d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de
descendre seul dans son gte pour reparatre aprs, et reprendre
la proie quelques temps abandonne sur le seuil de la porte, le
Sphex n'aurait-il pas plutt fait de continuer  traner le
Grillon dans sa galerie, comme il le fait  l'air libre, puisque
la largeur du souterrain le permet, ou bien de l'entraner  sa
suite et pntrant lui-mme le premier  reculons? Les divers
hymnoptres dprdateurs que j'ai pu observer jusqu'ici
entranent immdiatement, sans aucun prliminaire, au fond de
leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre  l'aide des
mandibules et des pattes intermdiaires. Le Cerceris de L. Dufour
commence  compliquer ses manoeuvres, puisque, aprs avoir
momentanment dpos son Bupreste  la porte du logis souterrain,
il entre tout aussitt  reculons dans sa galerie pour saisir
alors la victime avec les mandibules et l'entraner au fond du
clapier. Il y a encore loin de cette tactique  celle qu'adoptent
en pareil cas les chasseurs de Grillons. Pourquoi cette visite
domiciliaire qui prcde invariablement l'introduction du gibier?
Ne se peut-il pas qu'avant de descendre avec un fardeau
embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un coup d'oeil au
fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre, pour chasser
au besoin quelque parasite effront qui aurait pu s'y introduire
en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptres,
moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes
de tous les hymnoptres chasseurs, piant le moment favorable de
dposer leurs oeufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pntre
dans le domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs o le
propritaire, s'il venait par malheur  s'y trouver, leur ferait
peut-tre chrement payer leur audace. Le Sphex, tout comme les
autres, paie son tribut aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci
n'entrent jamais dans le terrier pour commettre leur mfait.
N'ont-ils pas d'ailleurs tout le temps ncessaire pour dposer
leurs oeufs sur le Grillon? S'ils sont vigilants, ils sauront bien
profiter de l'abandon momentan de la victime pour lui confier
leur postrit. Quelque danger plus grand encore menace donc le
Sphex, puisque sa descente pralable au fond du terrier est pour
lui d'une si imprieuse ncessit.

Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur
le problme. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activit,
colonie d'o tout autre hymnoptre est habituellement exclu, j'ai
surpris un jour un giboyeur de genre diffrent, un _Tachytes
nigra_, transportant un  un, sans se presser, avec le plus grand
sang-froid, au milieu de la foule o il n'tait qu'un intrus, des
grains de sable, des brins de petites tiges sches et autres menus
matriaux, pour boucher un terrier de mme calibre que les
terriers voisins du Sphex. Ce travail tait fait trop
consciencieusement pour qu'il ft permis de douter de la prsence
de l'oeuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux dmarches
inquites, apparemment lgitime propritaire du terrier, ne
manquait pas, chaque fois que l'hymnoptre tranger pntrait
dans la galerie, de s'lancer  sa poursuite; mais il ressortait
brusquement, comme effray, suivi de l'autre qui, impassible,
continuait son oeuvre. J'ai visit ce terrier, videmment objet de
litige entre les deux hymnoptres, et j'y ai trouv une cellule
approvisionne de quatre Grillons. Le soupon fait presque place 
la certitude: ces provisions dpassent, et de beaucoup, les
besoins d'une larve de Tachytes, de moiti au moins plus petit que
le Sphex. Celui que son impassibilit, ses soins  boucher le
terrier, auraient d'abord fait prendre pour le matre du logis,
n'tait en ralit qu'un usurpateur. Comment le Sphex, bien plus
gros, plus vigoureux que son adversaire, se laisse-t-il impunment
dpouiller, se bornant  des poursuites sans rsultat, et fuyant
lchement lorsque l'intrus, qui n'a pas mme l'air de s'apercevoir
de sa prsence, se retourne pour sortir du terrier? Est-ce que,
chez les insectes comme chez l'homme, la premire chance de succs
serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace?
L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un
calme imperturbable, aller et venir devant le dbonnaire Sphex,
qui trpigne d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le
pillard.

Ajoutons qu'en d'autres circonstances,  diverses reprises, j'ai
trouv le mme hymnoptre, parasite prsum, enfin le Tachyte
noir, tranant un Grillon par une antenne. tait-ce un gibier
lgitimement acquis? J'aimerais  le croire; mais les allures
indcises de l'insecte qui s'en allait vagabondant par les
ornires des chemins, comme  la recherche d'un terrier  sa
convenance, m'ont toujours laiss des soupons. Je n'ai jamais
assist  ses travaux de fouille, s'il se livre en ralit aux
fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je l'ai vu abandonner
son gibier  la voirie, ne sachant peut-tre qu'en faire, faute
d'un terrier o le dposer. Pareil gaspillage me semble indice de
bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient pas
d'un larcin fait au Sphex  l'instant o celui-ci abandonne sa
proie sur le seuil de sa porte. Mes soupons planent galement sur
le _Tachytes obsoleta, _ceintur de blanc  l'abdomen comme le
_Sphex albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets
pareils  ceux que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser
des galeries, mais je l'ai surpris tranant un Criquet que
n'aurait pas dsavou le Sphex. Cette identit des provisions de
bouche dans des espces de genres diffrents me donne  rflchir
sur la lgitimit du butin. Disons enfin, pour rparer en partie
les atteintes que mes soupons pourraient porter  la rputation
du genre, que j'ai t tmoin oculaire de la capture trs-loyale
d'un petit Criquet encore sans ailes par le _Tachytes tarsina_;
que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les approvisionner
avec une proie vaillamment acquise.

Je n'ai donc que des soupons  proposer pour expliquer
l'opinitret des Sphex  descendre au fond de leurs souterrains
avant d'y introduire le gibier. Auraient-ils un autre but que
celui de dloger un parasite survenu en leur absence? C'est ce que
je dsespre de savoir, car qui pourra jamais interprter les
mille manoeuvres de l'instinct? Pauvre raison humaine, qui ne sait
pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex!

Quoi qu'il en soit, il est constat que ces manoeuvres sont d'une
singulire invariabilit. Je citerai  ce sujet une exprience qui
m'a vivement intress. Voici le fait: au moment o le Sphex opre
sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonn  l'entre
du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte,
jette son cri ordinaire, regarde tonn de  et de l, et voyant
son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et
le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend
encore, mais seul. Mme manoeuvre de ma part, mme dsappointement
du Sphex  son arrive. Le gibier est encore rapport au bord du
trou, mais l'hymnoptre descend toujours seul; et ainsi de suite,
tant que ma patience n'est pas lasse. Coup sur coup, une
quarantaine de fois, j'ai rpt la mme preuve sur le mme
individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n'a
jamais vari.

Constate chez tous les Sphex qu'il me prit dsir d'exprimenter
dans la mme bourgade, l'inflexible obstination que je viens de
dcrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps.
L'insecte, me disais-je, obirait donc  une inclination fatale,
que les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes
seraient invariablement rgls, et la facult d'acqurir la
moindre exprience,  ses propres dpens, lui serait trangre. De
nouvelles observations modifirent cette manire de voir, trop
absolue.

L'anne d'aprs, en temps opportun, je visite le mme point. Pour
creuser les terriers, la gnration nouvelle a hrit de
l'emplacement lu par la gnration prcdente; elle a aussi
fidlement hrit de ses tactiques: l'exprience du Grillon recul
donne les mmes rsultats. Tels taient les Sphex de l'anne
passe, tels sont ceux de l'anne prsente, galement obstins
dans une infructueuse manoeuvre. L'erreur allait s'aggravant,
lorsqu'une bonne fortune me met en prsence d'une autre colonie de
Sphex dans un canton loign du premier. Je recommence mes essais.
Aprs deux ou trois preuves dont le rsultat est pareil  celui
que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met  califourchon sur le
Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et
l'entrane immdiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut
l'exprimentateur djou par le malin hymnoptre. Aux autres
trous, qui plus tt, qui plus tard, ses voisins ventent
pareillement mes perfidies et pntrent dans leur domicile avec le
gibier, au lieu de s'obstiner  l'abandonner un instant sur le
seuil pour le saisir aprs. Que veut dire ceci? La peuplade que
j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les fils
reviennent  l'emplacement choisi par les aeux, est plus habile
que la peuplade de l'an pass. L'esprit de ruse se transmet: il y
a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment
suivant les facults des pres. Pour les Sphex, comme pour nous,
l'esprit change avec la province. -- Le lendemain, en une autre
localit, je recommence l'preuve du Grillon. Elle me russit
indfiniment. J'tais tomb sur une tribu  vues obtuses, une
vraie bourgade de Botiens, comme dans mes premires observations.

CHAPITRE VII
LES TROIS COUPS DE POIGNARD

C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex
dploie ses plus savantes ressources; il importe donc de constater
la manire dont la victime est sacrifie. Instruit par mes
tentatives multiplies dans le but d'observer les manoeuvres de
guerre des Cerceris, j'ai immdiatement appliqu aux Sphex la
mthode qui m'avait russi avec les premiers, mthode consistant 
enlever la proie au chasseur et  la remplacer aussitt par une
autre vivante. Cette substitution est d'autant plus facile, que
nous avons vu le Sphex lcher lui-mme sa capture pour descendre
un instant seul au fond du terrier. Son audacieuse familiarit,
qui le porte  venir saisir au bout de vos doigts et jusque sur
votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et qu'on lui offre
de nouveau, se prte encore  merveille  l'heureuse issue de
l'exprience, en permettant d'observer de trs-prs tous les
dtails du drame.

Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a
qu' soulever les premires pierres venues pour en trouver de
tapis  l'abri du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'anne,
n'ayant encore que des ailes rudimentaires, et qui, dpourvus de
l'industrie de l'adulte, ne savent pas encore se creuser ces
profondes retraites o ils seraient  l'abri des investigations
des Sphex. En peu d'instants me voil possesseur d'autant de
Grillons vivants que je peux en dsirer. Voil tous mes
prparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire, je
m'tablis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et
j'attends.

Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu' l'entre du
logis et pntre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement
enlev et remplac, mais  quelque distance du trou, par un des
miens. Le ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop
loigne. Je suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde,
je ne cderais ma part du dramatique spectacle auquel je vais
assister. Le Grillon effray s'enfuit en sautillant; le Sphex le
serre de prs, l'atteint, se prcipite sur lui. C'est alors au
milieu de la poussire un ple-mle confus, o tantt vainqueur,
tantt vaincu, chaque champion occupe tour  tour le dessus ou le
dessous dans la lutte. Le succs, un instant balanc, couronne
enfin les efforts de l'agresseur. Malgr ses vigoureuses ruades,
malgr les coups de tenaille de ses mandibules, le Grillon est
terrass, tendu sur le dos.

Les dispositions du meurtrier sont bientt prises. Il se met
ventre  ventre avec son adversaire, mais en sens contraire,
saisit avec les mandibules l'un ou l'autre des filets terminant
l'abdomen du Grillon, et matrise avec les pattes de devant les
efforts convulsifs des grosses cuisses postrieures. En mme
temps, ses pattes intermdiaires treignent les flancs pantelants
du vaincu, et ses pattes postrieures s'appuyant, comme deux
leviers, sur la face, font largement biller l'articulation du
cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen de manire 
ne prsenter aux mandibules du Grillon qu'une surface convexe
insaisissable; et l'on voit, non sans motion, son stylet
empoisonn plonger une premire fois dans le cou de la victime,
puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments
antrieurs du thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de
temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consomm,
et le Sphex, aprs avoir rpar le dsordre de sa toilette,
s'apprte  charrier au logis la victime, dont les membres sont
encore anims des frmissements de l'agonie.

Arrtons-nous un instant sur ce que prsente d'admirable la
tactique de guerre dont je viens de donner un ple aperu. Les
Cerceris s'attaquent  un adversaire passif, incapable de fuir,
presque priv d'armes offensives, et dont toutes les chances de
salut rsident en une solide cuirasse, dont le meurtrier sait
toutefois trouver le point faible. Mais ici, quelles diffrences!
La proie est arme de mandibules redoutables, capables d'ventrer
l'agresseur si elles parviennent  le saisir; elle est pourvue de
deux pattes vigoureuses, vritables massues hrisses d'un double
rang d'pines acres, qui peuvent tour  tour servir au Grillon
pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter sous de
brutales ruades. Aussi voyez quelles prcautions, de la part du
Sphex, avant de faire manoeuvrer son aiguillon. La victime,
renverse sur le dos, ne peut, faute de point d'appui, faire
usage, pour s'vader, de ses leviers postrieurs, ce qu'elle ne
manquerait pas de faire si elle tait attaque dans la station
normale, comme le sont les gros Charanons du Cerceris tubercul.
Ses jambes pineuses, matrises par les pattes antrieures du
Sphex, ne peuvent non plus agir comme armes offensives; et ses
mandibules, retenues  distance par les pattes postrieures de
l'hymnoptre, s'entr'ouvrent menaantes, mais sans pouvoir rien
saisir. Mais ce n'est pas assez pour le Sphex de mettre sa victime
dans l'impossibilit de lui nuire; il lui faut encore la tenir si
troitement garrotte, qu'elle ne puisse faire le moindre
mouvement capable de dtourner l'aiguillon des points o doit tre
instille la goutte de venin; et c'est probablement dans le but de
paralyser les mouvements de l'abdomen qu'est saisi l'un des filets
qui le terminent. Non, si une imagination fconde s'tait donn le
champ libre pour inventer  plaisir le plan d'attaque, elle n'et
pas trouv mieux; et il est douteux que les athltes des antiques
palestres, en se prenant corps  corps avec un adversaire, eussent
des attitudes calcules avec plus de science.

Je viens de dire que l'aiguillon est dard  plusieurs reprises
dans le corps du patient: d'abord sous le cou, puis en arrire du
prothorax, puis enfin vers la naissance de l'abdomen. C'est dans
ce triple coup de poignard que se montrent, dans toute leur
magnificence, l'infaillibilit, la science infuse de l'instinct.
Rappelons d'abord les principales consquences o nous a conduits
la prcdente tude sur le Cerceris. Les victimes des Hymnoptres
dont les larves vivent de proie ne sont pas de vrais cadavres,
malgr leur immobilit parfois complte. Chez elles, il y a simple
paralysie totale ou partielle des mouvements, il y a
anantissement plus ou moins complet de la vie animale; mais la
vie vgtative, la vie des organes de nutrition, se maintient
longtemps encore, et prserve de la dcomposition la proie que la
larve ne doit dvorer qu' une poque assez recule. Pour produire
cette paralysie, les Hymnoptres chasseurs emploient prcisment
les procds que la science avance de nos jours pourrait suggrer
aux physiologistes exprimentateurs, c'est--dire la lsion, au
moyen de leur dard vnnifre, des centres nerveux qui animent les
organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres ou
ganglions de la chane nerveuse des animaux articuls sont, dans
une certaine limite, indpendants les uns des autres dans leur
action; de telle sorte que la lsion de l'un d'eux n'entrane,
immdiatement du moins, que la paralysie du segment correspondant;
et ceci est d'autant plus exact que les divers ganglions sont plus
spars, plus distants l'un de l'autre. S'ils sont, au contraire,
souds ensemble, la lsion de ce centre commun amne la paralysie
de tous les segments o se distribuent ses ramifications. C'est le
cas qui se prsente chez les Buprestes et les Charanons, que les
Cerceris paralysent d'un seul coup d'aiguillon dirig vers la
masse commune des centres nerveux du thorax. Mais ouvrons un
Grillon. Qu'y trouvons-nous pour animer les trois paires de
pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant les
anatomistes: trois centres nerveux largement distants l'un de
l'autre. De l, la sublime logique de ces coups d'aiguillon
ritrs  trois reprises. Science superbe, humiliez-vous!

Non plus que les Charanons atteints par le dard des Cerceris, les
Grillons sacrifis par le Sphex  ailes jaunes ne sont rellement
morts, malgr des apparences qui peuvent en imposer. La
flexibilit des tguments des victimes peut ici, en traduisant
fidlement les moindres mouvements internes, dispenser des moyens
artificiels que j'ai employs pour constater la prsence d'un
reste de vie dans les Clones du Cerceris tubercul. En effet, si
l'on observe assidment un Grillon tendu sur le dos, une semaine,
quinze jours mme et davantage aprs le meurtre, on voit,  de
longs intervalles, l'abdomen excuter de profondes pulsations.
Assez souvent on peut constater encore quelques frmissements dans
les palpes, et des mouvements trs-prononcs de la part des
antennes ainsi que des filets abdominaux, qui s'cartent en
divergeant, puis se rapprochent tout  coup. En tenant les
Grillons sacrifis dans des tubes de verre, je suis parvenu  les
conserver pendant un mois et demi avec toute leur fracheur. Par
consquent les larves de Sphex, qui vivent moins de quinze jours
avant de s'enfermer dans leurs cocons, ont, jusqu' la fin de leur
banquet, de la chair frache assure.

La chasse est termine. Les trois ou quatre Grillons qui forment
l'approvisionnement d'une cellule sont mthodiquement empils,
couchs sur le dos, la tte au fond de la cellule, les pieds 
l'entre. Un oeuf est pondu sur l'un d'eux. Il reste  clore le
terrier. Le sable provenant de l'excavation et amass devant la
porte du logis est prestement balay  reculons dans le couloir.
De temps en temps, des grains de gravier assez volumineux sont
choisis un  un, en grattant le tas de dblais avec les pattes de
devant, et transports avec les mandibules pour consolider la
masse pulvrulente. S'il n'en trouve pas de convenable  sa
porte, l'hymnoptre va  leur recherche dans le voisinage, et
parat en faire un choix scrupuleux, comme le ferait un maon des
matresses pices de sa construction. Des dbris vgtaux, de
menus fragments de feuilles sches, sont galement employs. En
peu d'instants, toute trace extrieure de l'difice souterrain a
disparu, et si l'on n'a pas eu soin de marquer d'un signe
l'emplacement du domicile, il est impossible  l'oeil le plus
attentif de le retrouver. Cela fait, un nouveau terrier est
creus, approvisionn et mur autant de fois que le demande la
richesse des ovaires. La ponte acheve, l'animal recommence sa vie
insouciante et vagabonde, jusqu' ce que les premiers froids
viennent mettre fin  une vie si bien remplie.

La tche du Sphex est accomplie; je terminerai la mienne par
l'examen de son arme. L'organe destin  l'laboration du venin se
compose de deux tubes lgamment ramifis, aboutissant sparment
dans un rservoir commun ou ampoule en forme de poire.

De cette ampoule part un canal dli qui plonge dans l'axe du
stylet, et amne  son extrmit la gouttelette empoisonne. Le
stylet n'a que des dimensions trs-exigus, auxquelles on ne
s'attendrait pas d'aprs la taille du Sphex, et surtout d'aprs
les effets que sa piqre produit sur les Grillons. La pointe est
parfaitement lisse, tout  fait dpourvue de ces dentelures
diriges en arrire qu'on trouve dans l'aiguillon de l'Abeille
domestique. La raison en est vidente. L'Abeille ne se sert de son
aiguillon que pour venger une injure, mme aux dpens de sa vie,
les dentelures du dard s'opposant  son issue de la plaie et
amenant ainsi des ruptures mortelles dans les viscres de
l'extrmit de l'abdomen. Qu'aurait fait le Sphex d'une arme qui
lui aurait t fatale  sa premire expdition? En supposant mme
qu'avec des dentelures, le dard puisse se retirer, je doute
qu'aucun hymnoptre, se servant avant tout de son arme pour
blesser le gibier destin  ses larves, soit pourvu d'un aiguillon
dentel. Pour lui, le dard n'est pas une arme de luxe, qu'on
dgaine pour la satisfaction de la vengeance, plaisir des Dieux,
dit-on, mais plaisir bien coteux, puisque la vindicative Abeille
le paie quelquefois de sa vie; c'est un instrument de travail, un
outil, duquel dpend l'avenir des larves. Il doit donc tre d'un
emploi facile dans la lutte avec la proie saisie; il doit plonger
dans les chairs et en sortir sans hsitation aucune, condition
bien mieux remplie avec une lame unie qu'avec une lame barbele.

J'ai voulu m'assurer  mes dpens si la piqre du Sphex est bien
douloureuse, elle qui terrasse avec une effrayante rapidit de
robustes victimes. Eh bien! je le confesse avec une haute
admiration, cette piqre est insignifiante et ne peut nullement se
comparer, pour l'intensit de la douleur, aux piqres des Abeilles
et des Gupes irascibles. Elle est si peu douloureuse, qu'au lieu
de faire usage de pinces, je prenais sans scrupule avec les doigts
les Sphex vivants dont j'avais besoin dans mes recherches. Je peux
en dire autant des divers Cerceris, des Philanthes, des Palares,
des normes Scolies mme, dont la vue seule inspire l'effroi et,
en gnral, de tous les hymnoptres dprdateurs que j'ai pu
observer. J'en excepte les chasseurs d'Araignes, les Pompiles, et
encore leur piqre est bien infrieure  celle des Abeilles.

Une dernire remarque. On sait avec quelle fureur les hymnoptres
arms d'un dard uniquement pour leur dfense, les Gupes par
exemple, se prcipitent sur l'audacieux qui trouble leur domicile,
et punissent sa tmrit. Ceux dont le dard est destin au gibier
sont au contraire trs-pacifiques, comme s'ils avaient conscience
de l'importance qu'a, pour leur famille, la gouttelette venimeuse
de leur ampoule. Cette gouttelette est la sauvegarde de leur race,
volontiers je dirais son gagne-pain; aussi ne la dpensent-ils
qu'avec conomie et dans les circonstances solennelles de la
chasse, sans faire parade d'un courage vindicatif. tabli au
milieu des peuplades de nos divers hymnoptres chasseurs, dont je
bouleversais les nids, ravissais les larves et les provisions, il
ne m'est pas arriv une seule fois d'tre puni par un coup
d'aiguillon. Il faut saisir l'animal pour le dcider  faire usage
de son arme; et encore ne parvient-il pas toujours  transpercer
l'piderme si l'on ne met  sa porte une partie plus dlicate que
les doigts, le poignet par exemple.

CHAPITRE VIII
LA LARVE ET LA NYMPHE

L'oeuf du Sphex  ailes jaunes est blanc, allong, cylindrique, un
peu courb en arc, et mesure de trois  quatre millimtres en
longueur. Au lieu d'tre pondu au hasard, sur un point quelconque
de la victime, il est au contraire, dpos sur un point privilgi
et invariable, enfin il est plac en travers de la poitrine du
Grillon, un peu par ct, entre la premire et la seconde paire de
pattes. Celui du Sphex  bordures blanches et celui du Sphex
languedocien occupent une position semblable, le premier sur la
poitrine d'un Criquet, le second sur la poitrine d'une
phippigre. Il faut que le point choisi prsente quelque
particularit d'une haute importance pour la scurit de la jeune
larve, puisque je ne l'ai jamais vu varier.

L'closion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique
des plus dlicates se dchire, et on a sous les yeux un dbile
vermisseau, transparent comme du cristal, un peu attnu et comme
trangl en avant, lgrement renfl en arrire, et orn, de
chaque ct, d'un troit filet blanc form par les principaux
troncs trachens. La faible crature occupe la position mme de
l'oeuf. Sa tte est comme implante au point mme o l'extrmit
antrieure de l'oeuf tait fixe, et tout le reste du corps
s'appuie simplement sur la victime sans y adhrer. On ne tarde pas
 distinguer, par transparence, dans l'intrieur du vermisseau,
des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes  la
suite des autres avec une mathmatique rgularit, et qui naissant
du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en
arrire. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif,
qui s'abreuve  longs traits des sucs puiss dans les flancs de la
victime.

Arrtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver
l'attention. La proie est couche sur le dos, immobile. Dans la
cellule du Sphex  ailes jaunes, c'est un Grillon, ce sont trois
et quatre Grillons empils; dans la cellule du Sphex languedocien,
c'est une pice unique mais proportionnellement norme, une
phippigre ventrue. Le vermisseau est perdu s'il vient  tre
arrach du point o il puise la vie; tout est fini pour lui s'il
fait une chute, car dans sa dbilit et priv qu'il est des moyens
de se mouvoir, comment retrouvera-t-il le point o il doit
s'abreuver? Un rien suffit  la victime pour se dbarrasser de
l'animalcule qui lui ronge les entrailles, et la gigantesque proie
se laisse faire, sans le moindre frmissement de protestation. Je
sais bien qu'elle est paralyse, qu'elle a perdu l'usage des
pattes sous l'aiguillon de son meurtrier; mais encore, rcente
comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les facults
motrices et sensitives dans les rgions non atteintes par le dard.
L'abdomen palpite, les mandibules s'ouvrent et se referment, les
filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes.
Qu'adviendrait-il si le ver mordait en l'un des points encore
impressionnables, au voisinage des mandibules, ou mme sur le
ventre qui, plus tendre et plus succulent, semblerait pourtant
devoir fournir les premires bouches du faible vermisseau? Mordus
dans le vif, le Grillon, le Criquet, l'phippigre, auraient au
moins quelques frmissements de peau; et cela suffirait pour
dtacher, pour faire choir l'infime larve, dsormais perdue sans
doute, expose  se trouver sous la redoutable tenaille des
mandibules.

Mais il est une partie du corps o pareil danger n'est pas 
craindre, la partie que l'Hymnoptre a blesse de son dard, enfin
le thorax. L et seulement l, sur une victime rcente,
l'exprimentateur peut fouiller avec la pointe d'une aiguille,
percer de part en part, sans que le patient manifeste signe de
douleur. Eh bien, c'est l aussi que l'oeuf est invariablement
pondu; c'est par l que la jeune larve entame toujours sa proie.
Rong en un point qui n'est plus apte  la douleur, le Grillon
reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrs de la plaie
aura gagn un point sensible, il se dmnera sans doute dans la
mesure de ce qui lui est permis; mais il sera trop tard: sa
torpeur sera trop profonde, et d'ailleurs l'ennemi aura pris des
forces. Ainsi s'explique pourquoi l'oeuf est dpos en un point
invariable, au voisinage des blessures faites par l'aiguillon, sur
le thorax enfin, non au milieu, o la peau serait peut-tre
paisse pour le vermisseau naissant, mais de ct, vers la
jointure des pattes, o la peau est bien plus fine. Quel choix
judicieux, quelle logique de la part de la mre lorsque, sous
terre, dans une complte obscurit, elle discerne sur la victime
et adopte le seul point convenable pour son oeuf!

J'ai lev des larves de Sphex en leur donnant, l'un aprs
l'autre, les Grillons pris dans les cellules; et j'ai pu suivre
ainsi jour par jour les progrs rapides de mes nourrissons. Le
premier Grillon, celui-l mme sur lequel l'oeuf a t pondu, est
attaqu, ainsi que je viens de le dire, vers le point o le dard
du chasseur s'est port en second lieu, c'est--dire entre la
premire et la seconde paire de pattes. En peu de jours, la jeune
larve a creus dans la poitrine de la victime un puits suffisant
pour y plonger  demi. Il n'est pas rare de voir alors le Grillon,
mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets
abdominaux, ouvrir et fermer  vide les mandibules, et mme remuer
quelque patte. Mais l'ennemi est en sret et fouille impunment
ses entrailles. Quel pouvantable cauchemar pour le Grillon
paralys!

Cette premire ration est puise dans l'intervalle de six  sept
jours; il n'en reste que la carcasse tgumentaire, dont toutes les
pices sont  peu prs en place. La larve, dont la longueur est
alors d'une douzaine de millimtres, sort du corps du Grillon par
le trou qu'elle a pratiqu au dbut dans le thorax. Pendant cette
opration, elle subit une mue, et sa dpouille reste souvent
engage dans l'ouverture par o elle est sortie. Aprs le repos de
la mue, une seconde ration est entame. Fortifie maintenant, la
larve n'a rien  craindre des faibles mouvements du Grillon, dont
la torpeur chaque jour croissante, a eu le temps d'teindre les
dernires vellits de rsistance, depuis plus d'une semaine que
les coups d'aiguillon ont t donns. Aussi l'attaque-t-elle sans
prcaution, et habituellement par le ventre, plus tendre et plus
riche en sucs. Bientt vient le tour du troisime Grillon, et
enfin celui du quatrime, qui est dvor en une dizaine d'heures.
De ces trois dernires victimes, il ne reste que les tguments
coriaces dont les diverses pices sont dmembres une  une et
soigneusement vides. Si une cinquime ration lui est offerte, la
larve la ddaigne ou y touche  peine, non par temprance, mais
par une imprieuse ncessit. Remarquons, en effet, que jusqu'ici
la larve n'a rejet aucun excrment, et que son intestin, o se
sont engouffrs quatre Grillons, est tendu jusqu' crever.

Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et
dsormais elle songe  se faire un habitacle de soie. En tout, son
repas a dur de dix  douze jours, sans discontinuer.  cette
poque, la longueur de la larve mesure de 25  30 millimtres, et
la plus grande largeur de 5  6. Sa forme gnrale, un peu largie
en arrire, graduellement rtrcie en avant, est conforme au type
ordinaire des larves d'Hymnoptres. Ses segments sont au nombre
de quatorze, en y comprenant la tte, fort petite et arme de
faibles mandibules, qu'on croirait incapables du rle qu'elles
viennent de remplir. De ces quatorze segments, les intermdiaires
sont munis de stigmates. Sa livre se compose d'un fond blanc
jauntre, sem d'innombrables ponctuations d'un blanc crtac.

Nous venons de voir la larve commencer le deuxime Grillon par le
ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pice de
gibier. Pareille  l'enfant, qui lche d'abord le raisin de sa
tartine et mord aprs sur le pain d'une dent ddaigneuse, elle va
tout de suite au meilleur, aux viscres abdominaux, et laisse pour
le loisir d'une douce digestion les chairs qu'il faut patiemment
extraire de leur tui de corne. Cependant le vermisseau tout
jeune, au sortir de l'oeuf, ne dbute pas avec semblable
friandise:  lui le pain d'abord et puis le raisin. Il n'a pas le
choix: il doit mordre, pour premire bouche, en pleine poitrine,
au point mme o la mre a fix l'oeuf. C'est un peu plus dur,
mais la place est sre,  cause de l'inertie profonde dans
laquelle trois coups de stylet ont plong le thorax. Ailleurs il y
aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frmissements
spasmodiques, qui dtacheraient le faible ver et l'exposeraient
ainsi  de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de
victimes dont les jambes postrieures, denteles en scie, peuvent
avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules
peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de scurit et
non les apptits du ver qui dterminent le choix de la mre pour
l'emplacement de l'oeuf.

 ce mme sujet, un soupon me vient. La premire ration, le
Grillon sur lequel l'oeuf est pondu, expose plus que les autres le
ver  des chances prilleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un
frle vermisseau; et puis la victime est toute rcente et par
consquent dans les meilleures conditions pour donner signe d'un
reste de vie. Cette premire pice doit tre paralyse aussi
compltement que possible:  elle donc les trois coups d'aiguillon
de l'Hymnoptre. Mais les autres, dont la torpeur devient plus
profonde  mesure qu'elles vieillissent, les autres que la larve
attaquera devenue forte, exigent-elles d'tre opres avec le mme
soin? Une seule piqre, deux piqres dont les effets gagneraient
peu  peu de proche en proche tandis que le ver dvore sa premire
ration, ne pourraient-elles suffire? Le liquide venimeux est trop
prcieux pour que l'Hymnoptre le prodigue sans ncessit: c'est
la munition de chasse dont l'emploi doit se faire avec conomie.
Du moins si j'ai pu assister  trois coups de dard conscutifs sur
la mme victime, d'autres fois je n'en ai vu donner que deux. Il
est vrai que la pointe frmissante de l'abdomen du Sphex semblait
rechercher le point favorable pour une troisime blessure, qui m'a
chapp si rellement elle est faite. J'inclinerais donc  croire
que la premire ration est toujours poignarde trois fois, mais
que les autres, par conomie, ne reoivent que deux coups
d'aiguillon. L'tude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles,
viendra plus tard confirmer ce soupon.

Le dernier Grillon dvor, la larve s'occupe du tissage du cocon.
En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'oeuvre est acheve.
Dsormais l'habile ouvrire peut, en sret sous un abri
impntrable, s'abandonner  cette profonde torpeur qui la gagne
invinciblement,  cette manire d'tre sans nom, qui n'est ni le
sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d'o elle doit
sortir transfigure au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi
complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis
grossier et extrieur, trois couches distinctes figurant comme
trois cocons inclus l'un dans l'autre. Examinons en dtail ces
diverses assises de l'difice de soie.

C'est en premier lieu une trame  claire-voie, grossire,
araneuse, sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend
comme dans un hamac, pour travailler plus aisment au cocon
proprement dit. Ce rseau incomplet, tiss  la hte pour servir
d'chafaudage de construction, est form de fil jets au hasard,
qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les
reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnes de
rouge du Grillon, les pattes, les calottes crniennes. L'enveloppe
suivante, qui est la premire du cocon proprement dit, se compose
d'une tunique feutre, d'un roux clair, trs-fine, trs-souple et
irrgulirement chiffonne. Quelques fils jets  et l la
rattachent  l'chafaudage prcdent et  l'enveloppe suivante.
Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d'une
ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de
sa surface.

Vient ensuite un tui plastique, de dimensions notablement plus
petites que celles de la bourse qui le contient, presque
cylindrique, arrondi au ple suprieur, vers lequel est tourne la
tte de la larve, et termin en cne obtus au ple infrieur. Sa
couleur est encore d'un roux clair, except vers le cne
infrieur, dont la teinte est plus sombre. Sa consistance est
assez ferme; cependant il cde  une pression modre, si ce n'est
dans sa partie conique qui rsiste  la pression des doigts et
parat contenir un corps dur. En ouvrant cet tui, on voit qu'il
est form de deux couches troitement appliques l'une contre
l'autre, mais sparables sans difficult. La couche externe est un
feutre de soie, en tout pareil  celui de la bourse prcdente, la
couche interne ou la troisime du cocon, est une sorte de laque,
un enduit brillant d'un brun violet fonc, cassant, fort doux au
toucher, et dont la nature parat toute diffrente de celle du
reste du cocon. On reconnat, en effet,  la loupe, qu'au lieu
d'tre un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes
prcdentes, c'est un enduit homogne d'un vernis particulier,
dont l'origine est assez singulire comme on va le voir. Quant 
la rsistance du ple conique du cocon, on reconnat qu'elle a
pour cause un tampon de matire friable, d'un noir violac, o
brillent de nombreuses particules noires. Ce tampon, c'est la
masse dessche des excrments que la larve rejette, une seule
fois pour toutes, dans l'intrieur mme du cocon. C'est encore 
ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus fonce du ple
conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure
complexe est de 27 millimtres, et sa plus grande largeur de 9.

Revenons au vernis violac qui enduit l'intrieur du cocon. J'ai
cru d'abord devoir l'attribuer aux glandes srifiques qui, aprs
avoir servi  tisser la double tunique de soie et son chafaudage,
l'auraient scrt en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai
ouvert des larves qui venaient de finir leur travail de
filandires et n'avaient pas encore commenc de dposer leur
laque.  cette poque, je n'ai vu aucune trace de fluide violet
dans les glandes  soie. Cette nuance ne se retrouve que dans le
canal digestif, gonfl d'une pulpe amaranthe; on la retrouve
encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relgu 
l'extrmit infrieure du cocon. Hors de l, tout est blanc, ou
faiblement teint de jaune. Loin de moi la pense de vouloir faire
badigeonner son cocon  la larve avec les rsidus excrmentiels;
cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de
l'appareil digestif, et je souponne, sans pouvoir l'affirmer,
ayant eu la maladresse de manquer  plusieurs reprises l'occasion
favorable pour m'en assurer, que la larve dgorge et applique avec
la bouche la quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac,
pour former l'enduit de laque. Ce ne serait qu'aprs ce dernier
travail, qu'elle rejetterait en une masse unique les rsidus de la
digestion; et l'on s'expliquerait ainsi la rebutante ncessit o
est la larve de faire sjourner ses excrments dans l'intrieur
mme de son habitacle.

Quoi qu'il en soit, l'utilit de cette couche de laque n'est pas
douteuse; sa parfaite impermabilit doit mettre la larve  l'abri
de l'humidit qui la gagnerait videmment dans l'asile prcaire
que la mre lui a creus. Rappelons-nous, en effet, que la larve
est enfouie  quelques pouces de profondeur  peine dans un sol
sablonneux et dcouvert. Pour juger  quel point les cocons ainsi
vernisss peuvent rsister  l'accs de l'humidit, j'en ai tenu
d'immergs dans l'eau plusieurs journes entires, sans trouver
aprs des vestiges d'humidit dans leur intrieur. En parallle
avec ce cocon du Sphex,  couches multiples, si bien disposes
pour protger la larve dans un terrier lui-mme sans protection,
mettons le cocon du Cerceris tubercul, reposant sous l'abri sec
d'une couche de grs,  un demi-mtre et plus de profondeur. Ce
cocon a la forme d'une poire trs-allonge, avec le petit bout
tronqu. Il se compose d'une seule enveloppe de soie, si dlicate,
si fine, que la larve se voit  travers. En mes nombreuses
observations entomologiques, j'ai toujours vu l'industrie de la
larve et celle de la mre se suppler ainsi mutuellement. Pour un
domicile profond, bien abrit, le cocon est d'toffe lgre; pour
un domicile superficiel, expos aux intempries, le cocon est de
robuste structure.

Neuf mois s'coulent pendant lesquels s'effectue un travail o
tout est mystre. Je franchis ce laps de temps rempli par
l'inconnu de la transformation, et, pour arriver  la nymphe, je
passe, sans transition, de la fin du mois de septembre aux
premiers jours du mois de juillet suivant. La larve vient de
rejeter sa dpouille fane; la nymphe, organisation transitoire,
ou mieux insecte parfait au maillot, attend immobile l'veil qui
doit tarder encore un mois. Les pattes, les antennes, les pices
tales de la bouche et les moignons des ailes ont l'aspect du
cristal le plus liquide, et sont rgulirement tendus sous le
thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque,
trs-lgrement lav de jaune. Les quatre segments intermdiaires
de l'abdomen portent de chaque ct un prolongement troit et
obtus. Le dernier segment, termin en dessus par une expansion
lamelleuse en forme de secteur de cercle, est arm en dessous de
deux mamelons coniques disposs cte  cte; ce qui forme en tout
onze appendices toilant le contour de l'abdomen. Telle est la
dlicate crature qui, pour devenir un Sphex, doit revtir une
livre mi-partie noire et rouge, et se dpouiller de la fine
pellicule qui l'emmaillote troitement.

J'ai t curieux de suivre jour aprs jour l'apparition et les
progrs de la coloration des nymphes, et d'exprimenter si la
lumire solaire, cette palette fconde o la nature puise ses
couleurs, pourrait influencer ces progrs. Dans ce but, j'ai
extrait des nymphes de leurs cocons pour les renfermer dans des
tubes de verre, dont les uns, tenus dans une obscurit complte,
ralisaient pour les nymphes les conditions naturelles et me
servaient de termes de comparaison, et dont les autres, appendus
contre un mur blanc, recevaient tout le jour une vive lumire
diffuse. Dans ces conditions diamtralement opposes, l'volution
des couleurs s'est maintenue des deux cts dans la parit; ou
bien, si quelques lgres discordances ont eu lieu, c'est au
dsavantage des nymphes exposes  la lumire. Tout au contraire
de ce qui se passe dans les plantes, la lumire n'influe donc pas
sur la coloration des insectes, ne l'acclre mme pas; et cela
doit tre puisque, dans les espces les plus privilgies sous le
rapport de l'clat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les
merveilleuses splendeurs qu'on croirait drobes  un rayon de
soleil, sont en ralit labores dans les tnbres des entrailles
du sol ou dans les profondeurs du tronc cari d'un arbre
sculaire.

Les premiers linaments colors se montrent sur les yeux, dont la
corne  facette passe successivement du blanc au fauve, puis 
l'ardois, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les
ocelles, participent  leur tour  cette coloration, avant que le
reste du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le
blanc. Il est  remarquer que cette prcocit de l'organe le plus
dlicat, l'oeil, est gnrale chez tous les animaux. Plus tard, un
trait enfum se dessine suprieurement dans le sillon qui spare
le msothorax du mtathorax, et, vingt-quatre heures aprs, tout
le dos du msothorax est noir. En mme temps, la tranche du
prothorax s'obombre, un point noir apparat dans la partie
centrale et suprieure du mtathorax, et les mandibules se
couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus
fonce gagne graduellement les deux segments extrmes du thorax,
et finit par atteindre la tte et les hanches. Une journe suffit
pour transformer en un noir profond la teinte enfume de la tte
et des segments extrmes du thorax. C'est alors que l'abdomen
prend part  la coloration rapidement croissante. Le bord de ses
segments antrieurs se teinte d'aurore, et ses segments
postrieurs acquirent un lisr d'un noir cendr. Enfin les
antennes et les pattes, aprs avoir pass par des nuances de plus
en plus fonces, deviennent noires; la base de l'abdomen est
entirement envahie par le rouge orang, et son extrmit par le
noir. La livre serait alors complte, si ce n'tait les tarses et
les pices de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les
moignons des ailes qui sont d'un noir cendr. Vingt-quatre heures
aprs, la nymphe doit rompre ses entraves.

Il ne faut que de six  sept jours  la nymphe pour revtir ses
teintes dfinitives, en ne tenant compte des yeux, dont la
coloration prcoce devance d'une quinzaine de jours celle du reste
du corps. D'aprs cet aperu, la loi de l'volution chromatique
est facile  saisir. On voit qu'en laissant de ct les yeux et
les ocelles, dont la perfection htive rappelle ce qui a lieu dans
les animaux suprieurs, le lieu de dpart de la coloration est un
point central, le msothorax, d'o elle gagne progressivement, par
une marche centrifuge, d'abord le reste du thorax, puis la tte et
l'abdomen, enfin les divers appendices, les antennes et les
pattes. Les tarses et les pices de la bouche se colorent plus
tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte qu'aprs tre
sorties de leurs tuis.

Voil maintenant le Sphex par de sa livre, il lui reste  se
dpouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique trs-
fine, exactement moule sur les moindres dtails de structure,
voilant  peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait.
Pour prluder au dernier acte de la mtamorphose, le Sphex, sorti
tout  coup de sa torpeur, commence  s'agiter violemment, comme
pour appeler la vie dans ses membres si longtemps engourdis.
L'abdomen est tour  tour allong ou raccourci; les pattes sont
brusquement tendues, puis flchies, puis tendues encore, et leurs
diverses articulations roidies avec effort. L'animal arc-bout sur
la tte et la pointe de l'abdomen, la face ventrale en dessus,
distend  plusieurs reprises, par d'nergiques secousses,
l'articulation du cou et celle du pdicule qui rattache l'abdomen
au thorax. Enfin ses efforts sont couronns de succs, et aprs un
quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraill de
toute part, se dchire au cou, autour de l'insertion des pattes et
vers le pdicule de l'abdomen, en un mot partout o la mobilit
des parties a permis des dislocations assez violentes.

De toutes ces ruptures dans le voile  dpouiller, il rsulte
plusieurs lambeaux irrguliers dont le plus considrable enveloppe
l'abdomen et remonte sur le dos du thorax. C'est  ce lambeau
qu'appartiennent les fourreaux des ailes. Un second lambeau
enveloppe la tte. Enfin chaque patte a son tui particulier, plus
ou moins maltrait vers la base. Le grand lambeau, qui fait  lui
seul la majeure partie de l'enveloppe, est dpouill par des
mouvements alternatifs de contraction et de dilatation dans
l'abdomen. Par ce mcanisme, il est lentement refoul en arrire,
o il finit par former une petite pelote relie quelque temps 
l'animal par des filaments trachens. Le Sphex retombe alors dans
l'immobilit, et l'opration est finie. Cependant la tte, les
antennes et les pattes sont encore plus ou moins voiles. Il est
vident que le dpouillement des pattes en particulier ne peut se
faire tout d'une pice,  cause des nombreuses asprits ou pines
dont elles sont armes. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se
desschent-ils sur l'animal pour tre dtachs plus tard par le
frottement des pattes. Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis
toute sa vigueur qu'il effectue cette desquamation finale, en se
brossant, lissant, peignant tout le corps avec ses tarses.

La manire dont les ailes sortent de leurs tuis est ce qu'il y a
de plus remarquable dans l'opration du dpouillement.  l'tat de
moignon, elles sont plisses dans le sens de leur longueur et
trs-contractes. Peu de temps avant leur apparition normale, on
peut facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles
ne s'talent pas et restent toujours crispes. Au contraire, quand
le grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoul en
arrire par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir
peu  peu des tuis, prendre immdiatement,  mesure qu'elles
deviennent libres, une tendue dmesure par rapport  l'troite
prison d'o elles mergent. Elles sont alors le sige d'un afflux
abondant de liquides vitaux qui les gonflent, les talent, et
doivent par la turgescence qu'ils provoquent, tre la principale
cause de leur sortie des tuis. Rcemment tales, les ailes sont
lourdes, pleines de sucs et d'un jaune paille trs-clair. Si
l'afflux des liquides se fait d'une manire irrgulire, on voit
alors le bout de l'aile appesanti par une gouttelette jaune
enchsse entre les deux feuillets.

Aprs s'tre dpouill du fourreau de l'abdomen, qui entrane avec
lui les tuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilit pour
trois jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur
coloration normale, les tarses se colorent, et les pices de la
bouche, d'abord tales, se rangent dans la position voulue. Aprs
vingt-quatre jours passs  l'tat de nymphe, l'insecte est
parvenu  l'tat parfait. Il dchire le cocon qui le retient
captif, s'ouvre un passage  travers le sable, et apparat un beau
matin, sans en tre bloui,  la lumire qui lui est encore
inconnue. Inond de soleil, le Sphex se brosse les antennes et les
ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se lave les yeux
avec les tarses antrieurs humects de salive, comme le font les
chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux mois 
vivre.

Beaux Sphex clos sous mes yeux, levs de ma main, ration par
ration, sur un lit de sable au fond de vieilles botes  plumes;
vous dont j'ai suivi pas  pas les transformations, m'veillant en
sursaut la nuit crainte de manquer le moment o la nymphe rompt
son maillot, o l'aile sort de son tui; vous qui m'avez appris
tant de choses et n'avez rien appris vous-mmes, sachant sans
matres tout ce que vous devez savoir; oh! mes beaux Sphex!
envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes botes, de mes
flacons, de tous mes rcipients, par ce chaud soleil aim des
Cigales; partez, mfiez-vous de la Mante religieuse qui mdite
votre perte sur la tte fleurie des chardons, prenez garde au
Lzard qui vous guette sur les talus ensoleills; allez en paix,
creusez vos terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites
race, afin de procurer un jour  d'autres ce que vous m'avez valu
 moi-mme: les rares instants de bonheur de ma vie.

CHAPITRE IX
LES HAUTES THORIES

Les espces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais trangres
 notre pays pour la plupart.  ma connaissance, la faune
franaise n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de
la rgion des oliviers, savoir: le Sphex  ailes jaunes (_Sphex
flavipennis)_, le Sphex  bordures blanches (_Sphex albisecta_) et
le Sphex languedocien (_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans
un vif intrt que l'observateur constate en ces trois
dprdateurs un choix de vivres conforme aux scrupuleuses lois des
classifications entomologiques. Pour alimenter les larves, tous
les trois choisissent uniquement des orthoptres. Le premier
chasse des grillons; le second, des criquets; le troisime, des
phippigres.

Les proies adoptes ont entre elles des diffrences extrieures si
profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il
faut le coup d'oeil exerc de l'entomologiste, ou le coup d'oeil
non moins expert du Sphex. Comparez, en effet, le grillon avec le
criquet: celui-l dou d'une grosse tte ronde, trapu, ramass
dans sa courte paisseur, tout noir avec des galons rouges aux
cuisses de derrire; celui-ci gristre, fluet, lanc,  petite
tte conique, bondissant par la soudaine dtente de ses longues
jambes postrieures et continuant cet essor avec des ailes
plisses en ventail. Comparez-les aprs tous les deux avec
l'phippigre, qui porte sur le dos son instrument de musique,
deux aigres cymbales en forme d'cailles concaves, et qui trane
lourdement son ventre obse, annel de vert tendre et de jaune
beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallle ces
trois espces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des
choix aussi dissemblables, sans nanmoins sortir du mme ordre
entomologique, il faut aux Sphex un coup d'oeil connaisseur que
l'homme, non le premier venu, mais l'homme de science, ne
dsavouerait pas.

Devant ces prdilections singulires, qui semblent avoir reu
leurs limites de quelque lgislateur en classification, d'un
Latreille par exemple, il devient intressant de rechercher si les
Sphex trangers  notre pays chassent un gibier de mme ordre. Par
malheur ici les documents sont rares, et pour la plupart des
espces font mme totalement dfaut. Cette regrettable lacune a
pour cause, avant tout, la superficielle mthode gnralement
adopte. On prend un insecte, on le transperce d'une longue
pingle, on le fixe dans la bote  fond de lige, on lui met sous
les pattes une tiquette avec un nom latin, et tout est dit sur
son compte. Cette manire de comprendre l'histoire entomologique
ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle espce a tant
d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils
en une rgion du ventre ou du thorax; je ne connatrai rellement
la bte que lorsque je saurai sa manire de vivre, ses instincts,
ses moeurs.

Et voyez quelle lumineuse supriorit un renseignement de ce genre
nonc en deux ou trois mots, aurait sur les dtails descriptifs,
si longs, si pnibles parfois  comprendre. Vous voulez,
supposons, me faire connatre le Sphex languedocien, et vous me
dcrivez tout d'abord le nombre et l'agencement des nervures de
l'aile; vous me parlez de nervures cubitales et de nervures
rcurrentes. Vient ensuite le portrait crit de l'insecte. Ici du
noir, l du ferrugineux, au bout de l'aile du brun enfum; en ce
point un velours noir, en cet autre un duvet argent, en ce
troisime une surface lisse. C'est trs prcis, trs minutieux, il
faut rendre cette justice  la perspicace patience du descripteur:
mais c'est bien long, et puis c'est loin d'tre toujours clair,
tellement qu'on est excusable de s'y perdre un peu, mme alors
qu'on n'est pas tout  fait novice. Mais ajoutez  la fastidieuse
description seulement ceci: chasse des phippigres, et avec ces
trois mots, le jour aussitt se fait; je connais mon Sphex sans
erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille proie.
Pour donner ce vif trait de lumire, que faudrait-il? Observer
rellement et ne pas faire consister l'entomologie en des sries
d'insectes embrochs.

Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de
chasse des Sphex trangers. J'ouvre l'_Histoire des Hymnoptres_
de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par de l la
Mditerrane, dans nos provinces algriennes, les Sphex  ailes
jaunes et le Sphex  bordures blanches conservent les gots qui
les caractrisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des
orthoptres comme ils le font au pays des oliviers. Quoique
spars par l'immensit de la mer, les giboyeurs concitoyens du
kabyle et du berbre ont le mme gibier que leurs confrres de
Provence. J'y vois encore qu'une quatrime espce, le Sphex
africain (_Sphex afra_), pourchasse des criquets aux environs
d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne sais plus o, qu'une
cinquime espce guerroie encore contre des criquets dans les
steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le pourtour de la
Mditerrane, nous aurions cinq Sphex diffrents, dont les larves
sont toutes livres au rgime des orthoptres.

Franchissons maintenant l'quateur et allons tout l-bas, dans
l'autre hmisphre, aux les Maurice et de la Runion, nous y
trouverons, non un Sphex, mais un hymnoptre trs-voisin, de mme
tribu, le Chlorion comprim, faisant la chasse  d'affreux
kakerlacs, flau des denres dans les navires et dans les ports
des colonies. Ces kakerlacs, ne sont autre chose que des blattes,
dont une espce hante nos habitations. Qui ne connat cet insecte
puant, qui, de nuit, grce  son corps aplati comme le serait
celui d'une norme punaise, se glisse par les interstices des
meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption partout o
il y a des provisions alimentaires  dvorer? Voil la blatte de
nos maisons, dgotante image de la non moins dgotante proie
chrie du Chlorion. Qu'a donc le kakerlac pour tre ainsi choisi
comme gibier par un confrre presque de nos Sphex? C'est bien
simple: avec sa forme de punaise, le kakerlac est lui aussi un
orthoptre, aux mmes titres que le grillon, l'phippigre, le
criquet. De ces six exemples, les seuls  moi connus et de
provenance si diverse, peut-tre serait-il permis de conclure que
tous les Sphex sont chasseurs d'orthoptres. Sans adopter une
conclusion aussi gnrale, on voit du moins quelle doit tre, la
plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture des larves.

 ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels
motifs dterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses
d'un mme ordre entomologique, se compose ici d'infects kakerlacs,
ailleurs de criquets un peu secs, mais de haut got, ailleurs
encore de grillons dodus ou bien d'phippigres corpulentes?
J'avoue n'y rien comprendre, absolument rien, et livre  d'autres
le problme. Remarquons cependant que les orthoptres sont parmi
les insectes, ce que les ruminants sont parmi les mammifres.
Dous d'une puissante panse et d'un caractre placide, ils
pturent l'herbage et prennent aisment du ventre. Ils sont
nombreux, partout rpandus, de dmarche lente, qui en rend la
capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en
fait de matresses pices. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux
ravisseurs  qui forte proie est ncessaire, ne trouvent dans ces
ruminants de la classe des insectes, ce que nous trouvons nous-
mmes dans nos ruminants domestiques, le mouton et le boeuf, des
victimes pacifiques, riches de chair? C'est un peut-tre, mais
rien de plus.

J'ai mieux qu'un peut-tre pour une autre question tout aussi
importante. Les consommateurs d'orthoptres ne varient-ils jamais
leur rgime? Si le gibier prfr vient  manquer, ne peuvent-ils
en accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce
monde, aprs la grasse phippigre, il n'y a plus rien de bon? Le
Sphex  bordures blanches n'admet-il  sa table que des criquets;
et le Sphex  ailes jaunes que des grillons? Ou bien suivant le
temps, les lieux, les circonstances, chacun supple-t-il les
vivres de prdilection qui manquent, par d'autres  peu prs
quivalents? Constater de pareils faits, s'il s'en produit, serait
d'importance majeure, car ils nous enseigneraient si les
inspirations de l'instinct sont absolues, immuables, ou bien si
elles varient et dans quelles limites. Il est vrai que dans les
cellules d'un mme Cerceris sont enfouies les espces les plus
varies soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charanon, ce qui
dmontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais
pareille extension des domaines de chasse ne peut tre suppose
chez les Sphex, que j'ai vus si fidles  une proie exclusive,
toujours la mme pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent
parmi les Orthoptres des groupes  formes les plus diffrentes.
J'ai eu la bonne fortune nanmoins de recueillir un cas, un seul,
de changement complet dans la nourriture de la larve, et je
l'inscris d'autant plus volontiers dans les archives Sphgiennes,
que de pareils faits, scrupuleusement observs, seront un jour des
matriaux de fondation pour qui voudra difier sur des bases
solides la psychologie de l'instinct.

Voici le fait. La scne se passe sur une jete au bord du Rhne.
D'un ct le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un
pais fourr d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un
troit sentier, matelass de sable fin. Un Sphex  ailes jaunes se
prsente, sautillant, tranant sa proie. Qu'aperois-je? la proie
n'est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et
cependant l'hymnoptre est bien le Sphex qui m'est si familier,
le Sphex  ailes jaunes, le passionn chasseur de Grillons. 
peine puis-je en croire le tmoignage de mes yeux. -- Le terrier
n'est pas loin: l'insecte y pntre et emmagasine son butin. Je
m'assieds, dcid  attendre une nouvelle expdition, des heures
s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire capture se
renouvellera. Dans ma position assise, j'occupe toute la largeur
du sentier. Deux nafs conscrits surviennent, rcemment tondus,
avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les
premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans
doute du pays et de la payse; et tous les deux innocemment,
ratissent du couteau une badine de saule. Une apprhension me
saisit. Ah! ce n'est pas facile que d'exprimenter sur la voie
publique, o, lorsque se prsente enfin le fait pi depuis des
annes, l'arrive d'un passant vient troubler, mettre  nant, des
chances qui ne se prsenteront peut-tre plus! Je me lve,
anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans
l'oseraie et laisse l'troit passage libre. Faire davantage
n'tait pas prudent. Leur dire: Mes braves, ne passez pas l,
c'et t empirer le mal. Ils auraient cru  quelque traquenard
dissimul sous le sable; et des questions se seraient produites
auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon
invitation d'ailleurs aurait fait de ces dsoeuvrs des tmoins,
compagnie fort embarrassante en de telles tudes. Je me lve donc
sans rien dire, m'en remettant  ma bonne toile. Hlas! hlas! la
bonne toile me trahit: la lourde semelle d'ordonnance vient juste
appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps
comme si j'eusse reu moi-mme l'empreinte de la chaussure ferre.

Les conscrits passs, il fut procd au sauvetage du contenu du
terrier en ruines. Le Sphex s'y trouvait, clop par la pression;
et avec lui, non seulement l'acridien que j'avais vu introduire,
mais encore deux autres; en tout trois criquets au lieu des
grillons habituels. Pour quels motifs ce changement trange? Le
voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et
l'hymnoptre en dtresse se ddommagerait-il avec des acridiens:
faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le
proverbe? J'hsite  le croire, car ce voisinage n'avait rien qui
put faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus
heureux, dgagera du problme cette nouvelle inconnue. Toujours
est-il que le Sphex  ailes jaunes, soit par ncessit imprieuse,
soit pour des motifs qui m'chappent, remplace parfois sa proie de
prdilection, le grillon, par une autre proie, l'acridien, sans
ressemblance extrieure avec le premier, mais qui est encore, lui
aussi, un orthoptre.

L'observateur d'aprs lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un
mot des moeurs du mme Sphex a t tmoin en Afrique, aux environs
d'Oran, d'un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex 
ailes jaunes a t surpris par lui tranant un acridien. Est-ce l
un fait accidentel comme celui dont j'ai t tmoin sur les bords
du Rhne? Est-ce l'exception, est-ce la rgle? Les grillons
manqueraient-ils dans la campagne d'Oran, et l'hymnoptre les
remplacerait-il par des acridiens? La force des choses m'impose de
faire la question sans y trouver de rponse.

C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans
l'_Introduction  l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel
il me tarde de protester. Le voici: Darwin, qui a fait un livre
exprs pour prouver l'identit du principe intellectuel qui fait
agir l'homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin,
aperut  terre, dans son alle, un Sphex qui venait de s'emparer
d'une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper
avec ses mandibules la tte et l'abdomen de sa victime, en ne
gardant que le thorax, auquel taient rests attaches les ailes,
aprs quoi il s'envola; mais un souffle de vent, ayant frapp dans
les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-mme et
l'empchait d'avancer; l-dessus, il se posa de nouveau dans
l'alle, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre, et, aprs
avoir ainsi dtruit la cause de son embarras, reprit son vol avec
le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du
raisonnement. L'instinct pourrait avoir port ce Sphex  couper
les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que
le font quelques espces du mme genre; mais ici il y eut une
suite d'ides et de consquences de ces ides, tout  fait
inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de la raison.

Il manque  ce petit rcit, qui si lgrement accorde la raison 
un insecte, je ne dirai pas la vrit, mais mme la simple
vraisemblance, non dans l'acte lui-mme, que j'admets sans rserve
aucune, mais dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous
dit, seulement il s'est mpris sur le hros du drame, sur le drame
lui-mme et sa signification. Il s'est profondment mpris, et je
le prouve.

Et d'abord, le vieux savant anglais devait tre assez vers dans
la connaissance des tres qu'il ennoblit si libralement, pour
appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans
sa rigueur scientifique. Dans cette hypothse, par quelle trange
aberration ce Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays,
choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congnres
chassent un gibier si diffrent, des Orthoptres? En admettant
mme,  mon sens, l'inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex,
d'autres impossibilits se pressent. Il est maintenant d'vidence
que les Hymnoptres fouisseurs n'apportent pas  leurs larves des
cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralyse. Que
signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tte, l'abdomen,
les ailes? Le tronon emport n'est plus qu'un morceau de cadavre,
qui souillerait de son infection la cellule, sans tre d'aucune
utilit pour la larve, dont l'closion n'aura lieu que quelques
jours aprs. C'est aussi clair que le jour: en faisant son
observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens
rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?

Le terme de mouche, par lequel est dsigne la proie saisie, est
un mot fort vague, qui peut s'appliquer  la majorit de l'ordre
immense des Diptres, et nous laisse par consquent indcis entre
des milliers d'espces. L'expression de Sphex est trs-
probablement, elle aussi, prise dans un sens aussi peu dtermin.
Sur la fin du dernier sicle,  l'poque o parut le livre de
Darwin, on dsignait par cette expression non seulement les
Sphgiens proprement dits, mais en particulier les Crabroniens.
Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour l'approvisionnement des
larves, chassent des Diptres, des mouches, proie qu'exige
l'Hymnoptre inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex de Darwin
serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces
chasseurs de Diptres, comme pour les chasseurs de tout autre
gibier, il faut des proies qui se conservent fraches, immobiles,
mais  demi vivantes, pendant les quinze jours ou les trois
semaines qu'exigent l'closion des oeufs et le complet
dveloppement des larves.  tous ces petits ogres, il faut viande
du jour, et non chair corrompue ou mme faisande. C'est l une
rgle  laquelle je ne connais pas d'exception. Le mot de Sphex ne
peut donc tre pris mme avec sa vieille signification.

Au lieu d'un fait prcis, vraiment digne de la science, c'est une
nigme  dchiffrer. Continuons  sonder l'nigme. Divers
Crabroniens, par leur taille, leur forme, leur livre, mlange de
noir et de jaune, ont avec les Gupes une ressemblance assez
grande pour tromper tout regard non expert dans les dlicates
distinctions de l'entomologie. Aux yeux de toute personne qui n'a
pas fait sur pareil sujet des tudes spciales, un Crabronien est
une Gupe. Ne pourrait-il se faire que l'observateur anglais,
regardant les choses de haut et jugeant indigne d'un svre examen
le fait infime qui devait nanmoins corroborer ses transcendantes
vues thoriques et faire accorder la raison  la bte, ait commis
 son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en prenant
une Gupe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici
mes raisons.

Les Gupes, sinon toujours, du moins souvent, lvent la famille
avec une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance,
dans chaque cellule, une provision de gibier, elles distribuent la
nourriture aux larves, une  une et plusieurs fois par jour; elles
les servent de bouche  bouche, leur donnent la becque, ainsi que
le font le pre et la mre pour les oisillons. Et cette becque se
compose d'une fine marmelade d'insectes broys, porphyriss entre
les mandibules de la Gupe nourrice. Les insectes prfrs pour la
prparation de cette pte du jeune ge sont des Diptres, des
mouches vulgaires surtout; si de la viande frache se prsente,
c'est une aubaine dont il est largement profit. Qui n'a vu les
Gupes pntrer audacieusement dans nos cuisines ou se jeter sur
l'tal des bouchers, pour dcouper un lopin de chair  leur
convenance et l'emporter aussitt, dpouille opime  l'usage des
larves? Lorsque les volets  demi ferms dcoupent sur le parquet
d'un appartement une bande ensoleille, o la Mouche domestique
vient faire voluptueusement la sieste ou s'pousseter les ailes,
qui n'a vu la Gupe faire brusque irruption, fondre sur le
Diptre, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin?
Encore une pice rserve aux carnivores nourrissons.

Tantt sur les lieux mmes de la prise, tantt en route, tantt au
nid, la pice est dmembre. Les ailes, de valeur nutritive nulle,
sont coupes et rejetes; les pattes, pauvres de suc, sont parfois
aussi ddaignes. Reste un tronon de cadavre, tte, thorax,
abdomen, unis ou spars, que la Gupe mche et remche pour la
rduire en une bouillie, rgal des larves. J'ai essay de me
substituer aux nourrices dans cette ducation avec une pure de
mouches. Mon sujet d'exprience tait un nid de Polistes gallica,
cette Gupe qui fixe aux rameaux d'un arbuste sa petite rosace de
cellules en papier gris. Mon matriel de cuisine tait un morceau
de plaque de marbre sur lequel je broyais la marmelade de mouches,
aprs avoir nettoy les pices du gibier, c'est--dire aprs leur
avoir enlev les parties trop coriaces, ailes et pattes; enfin la
cuiller  bouche tait une fine paille, au bout de laquelle le
mets tait servi, d'une cellule  l'autre,  chaque nourrisson
entrebillant les mandibules non moins bien que le feraient les
oisillons d'un nid. Pour lever les couves de moineaux, joie du
jeune ge, je ne m'y prenais pas autrement et ne russissais pas
mieux. Tout marcha donc  souhait tant que ne faiblit pas ma
patience, bien mise  l'preuve par une ducation si absorbante et
si minutieuse.

 l'obscurit de l'nigme succde la pleine lumire du vrai au
moyen de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que
rclame une rigoureuse prcision. Dans les premiers jours
d'octobre, deux grandes touffes d'aster en fleur devant la porte
de mon cabinet de travail deviennent le rendez-vous d'une foule
d'insectes, parmi lesquels dominent l'Abeille domestique et un
ristale (_Eristalis tenax)_. Il s'en lve un doux murmure pareil
 celui dont nous parle Virgile:

_Spe levi somnum suadebit inire susurro._

Mais si le pote n'y trouve qu'une excitation aux charmes du
sommeil, le naturaliste y voit sujet d'tude: tout ce petit peuple
en liesse sur les dernires fleurs de l'anne lui fournira peut-
tre quelque document indit. Me voil donc en observation devant
les deux touffes aux innombrables corolles liliaces.

L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphre
lourde, signes d'un prochain orage, mais conditions minemment
favorables au travail des Hymnoptres, qui semblent prvoir les
pluies du lendemain et redoublent d'activit pour mettre  profit
l'heure prsente. Les Abeilles butinent donc avec ardeur, les
ristales volent gauchement d'une fleur  l'autre. Par moments, au
sein de la population paisible, se gonflant le jabot de liqueur
nectare, fait soudain irruption la Gupe, insecte de rapine
qu'attire ici la proie et non le miel.

galement ardentes au carnage, mais de force trs-ingale, deux
espces se partagent l'exploitation du gibier: la Gupe commune
(_Vespa vulgaris)_, qui capture des ristales, et la gupe frelon
(_Vespa crabro_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux
parts, la mthode de chasse est la mme. D'un vol imptueux,
crois et recrois de mille manires les deux bandits explorent la
nappe de fleurs, et brusquement se prcipitent vers la proie
convoite, qui, sur ses gardes, s'envole tandis que le ravisseur,
dans son lan, vient heurter du front la fleur dserte. Alors la
poursuite se continue dans les airs; on dirait l'pervier chassant
l'alouette. Mais l'Abeille et l'ristale, par de brusques
crochets, ont bientt djou les tentatives de la Gupe, qui
reprend ses volutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin,
moins prompte  la fuite, tt ou tard une pice est saisie.
Aussitt la Gupe commune se laisse choir avec son ristale parmi
le gazon;  l'instant aussi, de mon ct, je me couche  terre,
cartant doucement, des deux mains, les feuilles mortes et les
brins d'herbe qui pourraient gner le regard; et voici le drame
auquel j'assiste, si les prcautions sont bien prises pour ne pas
effaroucher le chasseur.

C'est d'abord entre la Gupe et l'ristale, plus gros qu'elle, une
lutte dsordonne dans le fouillis du gazon. Le Diptre est sans
armes, mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dnote sa
rsistance dsespre. La Gupe porte poignard; mais elle ne
connat pas le mthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les
points vulnrables, si bien connus des ravisseurs  qui proie
longtemps frache est ncessaire. Ce que rclament ses
nourrissons, c'est une marmelade de mouches broyes  l'instant
mme; et ds lors peu importe  la Gupe la manire dont le gibier
est tu. Le dard opre donc sans mthode aucune,  l'aveugle. On
le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs,  la tte, au
thorax, au ventre indiffremment, suivant les chances de la lutte
corps  corps. L'Hymnoptre paralysant sa victime agit en
chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Gupe tuant
sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde
au hasard. Aussi la rsistance de l'ristale est longue; et sa
mort est la suite plutt de coups de ciseaux que de coups de
dague. Ces ciseaux sont les mandibules de la Gupe, taillant,
ventrant, dpeant. Quand la pice est bien garrotte,
immobilise entre les pattes du ravisseur, la tte tombe d'un coup
de mandibules; puis les ailes sont tranches  leur jonction avec
l'paule; les pattes les suivent, coupes une  une; enfin le
ventre est rejet, mais vide des entrailles, que la Gupe parat
adjoindre au morceau prfr. Ce morceau est uniquement le thorax,
plus riche en muscles que le reste de l'ristale. Sans tarder
davantage, la Gupe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrive au
nid, elle en fera marmelade, pour distribuer la becque aux
larves.

 peu prs ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille;
mais avec lui, ravisseur gant, la lutte ne peut tre de longue
dure, malgr l'aiguillon de la victime. Sur la fleur mme o la
capture a t faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste
du voisinage, le Frelon prpare sa pice. Le jabot de l'Abeille
fut tout d'abord crev, et le miel, qui en dcoule, lap. La prise
est ainsi double: prise d'une goutte de miel, rgal du chasseur,
et prise de l'Hymnoptre, rgal de la larve. Parfois les ailes
sont dtaches, ainsi que l'abdomen; mais en gnral, le Frelon se
contente de faire de l'Abeille une masse informe, qu'il emporte
sans rien ddaigner. C'est au nid que les parties de valeur
nutritive nulle, que les ailes surtout doivent tre rejetes.
Enfin il lui arrive de prparer la marmelade sur les lieux mmes
de chasse, c'est--dire de broyer l'Abeille entre ses mandibules
aprs en avoir retranch les ailes, les pattes et quelquefois
aussi l'abdomen.

Voil donc bien, dans tous ses dtails, le fait observ par
Darwin. Une Gupe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche
(_Eristalis tenax_);  coups de mandibules, elle tranche la tte,
les ailes, l'abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que
le thorax, qu'elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre
souffle d'air  invoquer pour expliquer le motif du dpcement;
d'ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans
l'paisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu'il
juge sans valeur pour ses larves; et tout se rduit l.

Bref, une Gupe est certainement le hros du rcit de Darwin. Que
devient alors ce calcul si rationnel de la bte qui, pour mieux
lutter contre le vent, coupe  sa proie l'abdomen, la tte, les
ailes et ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus
simples, d'o ne dcoulent en rien les grosses consquences que
l'on veut en tirer; le fait bien trivial d'une Gupe qui, sur
place, commence le dpcement de sa proie et ne garde que le
tronon jug digne des larves. Loin d'y voir le moindre indice de
raisonnement, je n'y trouve qu'un acte d'instinct, si lmentaire
qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y arrter.

Rabaisser l'homme, exalter la bte pour tablir un point de
contact, puis un point de fusion, telle a t, telle est encore la
marche gnrale dans les _hautes thories_ en vogue de nos jours.
Ah! combien, dans ces _sublimes thories_, engouement maladif de
l'poque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmes, de preuves
qui, soumises aux lumires exprimentales, finiraient
drisoirement comme le Sphex du docte rasme Darwin.

CHAPITRE X
LE SPHEX LANGUEDOCIEN

Lorsqu'il a mrement arrt le plan de ses recherches, le
chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mlange ses
ractifs et met le feu sous sa cornue. Il est matre du temps, des
lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la
retraite du laboratoire, o rien ne viendra le distraire de ses
proccupations; il fait natre  son gr telle ou telle autre
circonstance que la rflexion lui suggre: il poursuit les secrets
de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui
semble, les activits chimiques.

Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure
anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct
surtout, font  l'observateur des conditions bien autrement
difficultueuses et dlicates. Loin de pouvoir disposer de son
temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de
l'instant mme. Si l'occasion se prsente, il faut, sans hsiter,
la saisir au passage, car de longtemps peut-tre ne se prsentera-
t-elle plus. Et comme elle se prsente d'habitude au moment o
l'on y songe le moins, rien n'est prt pour en tirer
avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit
matriel d'exprimentation, combiner ses plans, dresser sa
tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration
arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la
chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se prsente gure
qu' celui qui la recherche. Il faut l'pier patiemment des jours
et puis des jours, ici sur des pentes sablonneuses exposes 
toutes les ardeurs du soleil, l dans l'tuve de quelque sentier
encaiss entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de
grs dont la solidit n'inspire pas toujours confiance. S'il vous
est donn de pouvoir tablir votre observatoire sous un maigre
olivier, qui fait semblant de vous protger contre les rayons d'un
soleil implacable, bnissez le destin qui vous traite en sybarite:
votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'oeil au guet. L'endroit est
bon, et qui sait? d'un moment  l'autre l'occasion peut venir.

Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue.
Ah! si l'on pouvait maintenant observer  son aise, dans le calme
de son cabinet d'tude, isol, recueilli, tout  son sujet, loin
du profane passant, qui s'arrtera, vous voyant si proccup en
face d'un point o lui-mme ne voit rien, vous accablera de
questions, vous prendra pour quelque dcouvreur de sources avec la
baguette divinatoire de coudrier, ou, soupon plus grave, vous
considrera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre,
par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie! Si
vous conservez  ses yeux tournure de chrtien, il vous abordera,
regardera ce que vous regardez, et sourira de faon  ne laisser
aucune quivoque sur la pauvre ide qu'il se fait des gens occups
 considrer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fcheux
visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter
ici le dsordre, sans renouveler innocemment le dsastre amen par
la semelle de mes deux conscrits.

Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations
intriguent, ce sera le garde champtre, l'intraitable reprsentant
de la loi au milieu des gurets. Depuis longtemps il vous
surveille. Il vous a vu si souvent errer, de , de l, sans motif
apprciable, comme une me en peine; si souvent il vous a surpris
fouillant le sol, abattant avec mille prcautions quelque pan de
paroi dans un chemin creux, qu' la fin des suspicions lui sont
venues en votre dfaveur. Bohmien, vagabond, rdeur suspect,
maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'tes pas autre chose
pour lui. Si la bote d'herborisation vous accompagne, c'est  ses
yeux la bote  furet du braconnier, et l'on ne lui terait pas de
la cervelle que vous dpeuplez de lapins tous les clapiers du
voisinage, ddaigneux des lois de la chasse et des droits du
propritaire. Mfiez-vous. Si pressante que devienne la soif, ne
portez la main sur la grappe de la vigne voisine: l'homme  la
plaque municipale serait l, heureux de verbaliser pour avoir
enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue au plus haut
point.

Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil
mfait, et cependant un jour, couch sur le sable, absorb dans
les dtails de mnage d'un Bembex, tout  coup j'entends  ct de
moi: Au nom de la loi, je vous somme de me suivre! C'tait le
garde champtre des Angles qui, aprs avoir pi vainement
l'occasion de me prendre en dfaut, et chaque jour plus dsireux
du mot de l'nigme lui tourmentant l'esprit, s'tait enfin dcid
 une brutale sommation. Il fallut s'expliquer. Le pauvre homme ne
parut nullement convaincu. -- Bah! bah! fit-il, vous ne me ferez
jamais accroire que vous venez ici vous rtir au soleil uniquement
pour voir voler des mouches. Je ne vous perds pas de vue, vous
savez! Et  la premire occasion! Enfin suffit. Il partit. J'ai
toujours cru que mon ruban rouge avait t pour beaucoup dans ce
dpart. J'inscris encore  l'actif dudit ruban rouge d'autres
petits services du mme genre dans mes expditions entomologiques
ou botaniques. Il m'a sembl, tait-ce une illusion, il m'a sembl
que dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide tait plus
traitable et l'ne moins rcalcitrant.

La petite bande carlate ne m'a pas toujours pargn les
tribulations auxquelles doit s'attendre l'entomologiste
exprimentant sur la voie publique. Citons-en une,
caractristique. -- Ds le jour, je suis en embuscade, assis sur
une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex languedocien est le sujet
de ma matinale visite. Un groupe de trois vendangeuses passe, se
rendant au travail. Un coup d'oeil est donn  l'homme assis, qui
parat absorb dans ses rflexions. Un bonjour mme est donn
poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mmes
vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tte.
L'homme est toujours l, assis sur la mme pierre, les regards
fixs sur le mme point. Mon immobilit, ma longue persistance en
ce point dsert durent vivement les frapper. Comme elles passaient
devant moi, je vis l'une d'elles se porter le doigt au milieu du
front, et je l'entendis chuchoter aux autres:

_Un paour inoucnt, pcar_!

Et toutes les trois se signrent.

Un _inoucnt_, avait-elle dit, un _inoucnt_, un idiot, un pauvre
diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient
fait le signe de la croix, un idiot tant pour elles marqu du
sceau de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle drision du sort;
toi qui recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la
bte et ce qui est raison, tu n'as pas mme ta raison aux yeux de
ces bonnes femmes! Quelle humiliation! C'est gal: _pcar_,
terme de la suprme commisration en provenal, _pcar_, venu du
fond du coeur, m'eut bientt fait oublier _inoucnt_.

C'est prcisment dans ce mme ravin aux trois vendangeuses que je
convie le lecteur, s'il n'est pas rebut par les petites misres
dont je viens de lui donner un avant-got. Le Sphex languedocien
hante ces parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mmes
points lorsque vient le travail de la nidification, mais par
individus solitaires, trs-clairsems, s'tablissant o les
conduisent les hasards de leurs vagabondes prgrinations. Autant
son congnre, le Sphex  ailes jaunes, recherche la socit des
siens et l'animation d'un chantier de travailleurs, autant lui
prfre l'isolement, le calme de la solitude. Plus grave en sa
dmarche, plus compass d'allures, de taille plus avantageuse et
de costume plus sombre aussi, il vit toujours  l'cart,
insoucieux de ce que font les autres, ddaigneux de la compagnie,
vrai misanthrope parmi les Sphgiens. Le premier est sociable, le
second ne l'est pas: diffrence profonde qui suffirait  elle
seule pour les caractriser.

C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficults
d'observation augmentent. Avec lui, point d'exprience longuement
mdite, point de tentative  renouveler dans la mme sance sur
un second, sur un troisime sujet, indfiniment, lorsque les
premiers essais n'ont pas abouti. Si vous prparez  l'avance un
matriel d'observation, si vous tenez en rserve, par exemple, une
pice de gibier que vous vous proposez de substituer  celle du
Sphex, il est  craindre, il est presque sr que le chasseur ne se
prsentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre  vous, votre matriel
est hors d'usage, tout doit tre improvis  la hte,  l'instant
mme, conditions qu'il ne m'a pas t toujours donn de raliser
comme je l'aurais voulu.

Ayons confiance: l'emplacement est bon.  bien des reprises dj,
j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de
vigne expose en plein aux rayons du soleil. L'insecte, tal 
plat, y jouit voluptueusement des dlices de la chaleur et de la
lumire. De temps  autre clate en lui comme une frnsie de
plaisir: il se trmousse de bien-tre; du bout des pattes, il tape
rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de
tambour, pareil  celui d'une averse de pluie tombant dru sur la
feuille.  plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allgre
batterie. Puis l'immobilit recommence, suivie bientt d'une
nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, tmoignage
du comble de la flicit. J'en ai connu de ces passionns de
soleil, qui, l'antre pour la larve  demi-creuse, abandonnaient
brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre
un bain de chaleur et de lumire, revenaient comme  regret donner
au terrier un coup de balai ngligent, puis finissaient par
abandonner le chantier, ne pouvant plus rsister  la tentation
des suprmes jouissances sur les feuilles de vigne.

Peut-tre aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un
observatoire, d'o l'Hymnoptre inspecte les alentours pour
dcouvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet,
l'phippigre des vignes, rpandue  et l sur les pampres ainsi
que sur les premires broussailles venues. La pice est opulente,
d'autant plus que le Sphex porte ses prfrences uniquement sur
les femelles, dont le ventre est gonfl d'une somptueuse grappe
d'oeufs.

Ne tenons compte des courses rptes, des recherches
infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et prsentons
brusquement le Sphex au lecteur, comme il se prsente lui-mme 
l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux,  hautes berges
sablonneuses. Il arrive  pied, mais se donne lan des ailes pour
traner sa lourde capture. Les antennes de l'phippigre, longues
et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tte
haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui
passe entre les pattes; et le gibier suit, renvers sur le dos. Si
le sol, trop ingal, s'oppose  ce mode de charroi, l'Hymnoptre
enlace la volumineuse victuaille et la transporte par trs courtes
voles, entremles, toutes les fois que cela se peut, de
progressions pdestres. On n'est jamais tmoin avec lui de vol
soutenu,  grandes distances, le gibier retenu entre les pattes,
comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris,
par exemple, transportant par les airs, d'un kilomtre peut-tre 
la ronde, les uns leurs Diptres, les autres leurs Charanons,
butin bien lger compar  l'phippigre norme. Le faix accablant
de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet
entier ou  peu prs, le charroi pdestre plein de lenteur et de
difficults.

Le mme motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en
comble ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les
Hymnoptres fouisseurs. Cet ordre, on le connat: il consiste 
se creuser d'abord un terrier, puis  l'approvisionner de vivres.
La proie n'tant pas disproportionne avec les forces du
ravisseur, la facilit du transport au vol laisse  l'Hymnoptre
le choix de l'emplacement de son domicile. Que lui importe d'aller
giboyer  des distances considrables: la capture faite, il rentre
chez lui d'un rapide essor, pour lequel l'loign et le rapproch
sont indiffrents. Il adopte donc de prfrence pour ses terriers
les lieux o lui-mme est n, les lieux o ses prdcesseurs ont
vcu; il y hrite de profondes galeries, travail accumul des
gnrations antrieures; en les rparant un peu, il les fait
servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux dfendues ainsi que
par l'excavation d'un seul, chaque anne reprises  fleur de
terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tubercul et du
Philanthe apivore. Et si la demeure des pres n'est pas assez
solide pour rsister d'une anne  l'autre aux intempries et se
transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois
entreprendre  nouveaux frais son trou de sonde, du moins
l'Hymnoptre trouve des conditions de scurit plus grandes dans
les lieux consacrs par l'exprience de ses devanciers. Il y
creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor 
un groupe de cellules, conomisant ainsi sur la somme de travail 
dpenser pour la ponte entire.

De cette manire se forment, non de vritables socits puisqu'il
n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des
agglomrations o la vue de ses pareils, ses voisins, rchauffe
sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces
petites tribus, issues de mme souche, et les fouisseurs livrs
solitaires  leur ouvrage, une diffrence d'activit qui rappelle
l'mulation d'un chantier populeux et la nonchalance des
travailleurs abandonns aux ennuis de l'isolement. Pour la bte
comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par
son propre exemple.

Concluons: de poids modr pour le ravisseur, la proie rend
possible le transport au vol,  grande distance. L'Hymnoptre
dispose alors  sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il
adopte de prfrence les lieux o il est n, il fait servir chaque
couloir de corridor commun donnant accs dans plusieurs cellules.
De ce rendez-vous sur l'emplacement natal rsulte une
agglomration, un voisinage entre pareils, source d'mulation pour
le travail. Ce premier pas vers la vie est la consquence des
voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette
comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Rduit  des
sentiers peu praticables, l'homme btit isolment sa hutte; pourvu
de routes commodes, il se groupe en cits populeuses; servi par
les voies ferres qui suppriment pour ainsi dire la distance, il
s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et
Paris.

Le Sphex languedocien est dans des conditions tout oppose. Sa
proie  lui est une lourde phippigre, pice unique reprsentant
 elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent
en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et
autres dprdateurs de haut vol accomplissent en divisant le
travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pice lui rend
impossible l'essor de longue porte; elle doit tre amene au
domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi  pied. Par
cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonn aux
ventualits de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile.
Alors plus de rendez-vous en un point d'lection commune, plus de
voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant  l'ouvrage
par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons o les
hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans
entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est
recherche, attaque, rendue immobile. C'est aprs que le
fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi,
aussi rapproch que possible du point o gt la victime, afin
d'abrger les lenteurs du transport; et la chambre de la future
larve est rapidement creuse pour recevoir aussitt l'oeuf et les
victuailles. Tel est le renversement complet de mthode dont
tmoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les
principales.

Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est
toujours seul, tantt au fond de la niche poudreuse qu'a laisse
dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantt dans l'abri sous
roche que forme en surplombant une lame de grs, abri recherch du
froce Lzard ocell pour servir de vestibule  son repaire. Le
soleil y donne en plein; c'est une tuve. Le sol en est des plus
faciles  creuser, form qu'il est d'une antique poussire
descendue peu  peu de la vote. Les mandibules, pinces qui
fouillent, et les tarses, rteaux qui dblaient, ont bientt
creus la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor
ralenti, sans brusque dploiement de puissance d'ailes, signe
manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expdition. On
peut trs bien le suivre du regard et constater le point o il
s'abat, d'habitude  une dizaine de mtres de distance environ.
D'autres fois, il se dcide pour le voyage  pied. Il part et se
dirige en toute hte vers un point o nous aurons l'indiscrtion
de le suivre, notre prsence ne le troublant en rien. Parvenu au
lieu dsir, soit pdestrement, soit au vol, quelque temps il
cherche, ce que l'on reconnat  ses allures indcises,  ses
alles et venues un peu de tous cts. Il cherche; enfin il trouve
ou plutt il retrouve. L'objet retrouv est une phippigre  demi
paralyse, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est
une victime que le Sphex a certainement poignarde depuis peu de
quelques coups d'aiguillon. L'opration faite, l'Hymnoptre a
quitt sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hsitations
pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonne peut-tre sur
les lieux mmes de la prise, se bornant  la mettre un peu en
vidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver
plus tard; et, confiant dans sa bonne mmoire pour revenir tout 
l'heure au point o gt le butin, il s'est mis  explorer le
voisinage dans le but de choisir un emplacement  sa convenance et
d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prte, il est retourn
au gibier, qu'il a retrouv sans grande hsitation; et maintenant
il s'apprte  le voiturer au logis. Il se met  califourchon sur
la pice, lui saisit une antenne ou toutes les deux  la fois, et
le voil en route, tirant, tranant  la force des reins et des
mchoires.

Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus
souvent, le voiturier tout  coup laisse l sa charge et accourt
rapidement chez lui. Peut-tre lui revient-il que la porte
d'entre n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux
morceau; peut-tre songe-t-il  quelques dfectuosits de dtail
qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet
l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entre,
galise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques
coups de tarses. Puis il revient  l'phippigre, qui gt l-bas,
renverse sur le dos,  quelques pas de distance. Le charroi est
repris. Chemin faisant, le Sphex parat saisi d'une autre ide,
qui lui traverse son mobile intellect. Il a visit la porte, mais
il n'a pas vu l'intrieur. Qui sait si tout va bien l-dedans? Il
y accourt, laissant l'phippigre en route. La visite 
l'intrieur est faite, accompagne apparemment de quelques coups
de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernire
perfection. Sans trop s'attarder  ces fines retouches,
l'Hymnoptre retourne  sa pice et s'attelle aux antennes. En
avant; le voyage s'achvera-t-il cette fois? Je n'en rpondrais
pas. J'ai vu tel Sphex, plus souponneux que les autres peut-tre,
ou plus oublieux des menus dtails d'architecture, rparer ses
oublis, claircir ses soupons en abandonnant le butin cinq, six
fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un
peu retouch, ou simplement visit  l'intrieur. Il est vrai que
d'autres marchent droit au but, sans faire mme halte de repos.
Disons encore que, lorsque l'Hymnoptre revient au logis pour le
perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en
temps, un coup d'oeil  l'phippigre laisse en chemin, pour
s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du
Scarabe sacr lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation
pour venir palper sa chre pilule et la rapprocher de lui un peu
plus.

La consquence  dduire des faits que je viens de raconter est
vidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son
travail de fouisseur, serait-ce au commencement mme de la
fouille, au premier coup de tarse donn dans la poussire, fait
aprs, le domicile tant prpar, une courte expdition, tantt 
pied, tantt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une
victime dj poignarde, dj paralyse, on doit conclure, en
pleine certitude, que l'Hymnoptre fait d'abord oeuvre de
chasseur et aprs oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa
capture dcide du lieu de son domicile.

Ce renversement de mthode, qui fait prparer les vivres avant le
garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger
prcder les vivres, je l'attribue  la lourde proie du Sphex,
proie impossible  transporter au loin par les airs. Ce n'est pas
que le Sphex languedocien ne soit bien organis pour le vol; il
est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse
l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il
lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il
dploie vigueur admirable. S'il est charg de sa proie, il va
toujours  pied ou ne fait que de trs-courtes voles, serait-il
dans des conditions o le vol abrgerait pour lui temps et
fatigues. Que j'en cite un exemple, puis dans mes plus rcentes
observations sur ce curieux Hymnoptre.

Un Sphex se prsente  l'improviste, survenu je ne sais d'o. Il
est  pied et trane son phippigre, capture qu'il vient de faire
apparemment  l'instant mme dans le voisinage. En l'tat, il
s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des
plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au
Sphex, qui n'a pas le loisir des pnibles fouilles parce que la
proie dj capture doit tre emmagasine au plus vite, il faut au
Sphex terrain facile, o la chambre de la larve soit pratique en
une courte sance. J'ai dit le sol qu'il prfre, savoir: la
poussire dpose par les ans au fond de quelque petit abri sous
roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrte au pied
d'une maison de campagne dont la faade est crpie de frais et
mesure six  huit mtres de hauteur. Son instinct lui dit que l-
haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des rduits
riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la
faade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher,
de , de l,  l'aventure. L'emplacement convenable trouv, il se
met  travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un
quart d'heure au plus, le domicile est prt. Alors l'insecte
redescend au vol. L'phippigre est promptement retrouve. Il
s'agit de l'amener l-haut. Sera-ce au vol, comme semblent
l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude
voie de l'escalade sur un mur vertical,  surface unie par la
truelle du maon, et de six  huit mtres de hauteur. En lui
voyant prendre ce chemin, le gibier lui tranant entre les pattes,
je crois d'abord  l'impossible; mais je suis bientt rassur sur
l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites
asprits du mortier, le vigoureux insecte, malgr l'embarras de
sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la mme sret
d'allure, la mme prestesse, que sur un sol horizontal. Le fate
est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement
dpose au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant
que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal quilibr
glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et
c'est encore par le moyen de l'escalade. La mme imprudence est
commise une seconde fois. Abandonne de nouveau sur la tuile
courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient  terre.
Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le
Sphex, pour la troisime fois, hisse l'phippigre en escaladant
le mur et, mieux avis, l'entrane sans dlai au fond du domicile.

Si l'enlvement de la proie au vol n'a pas mme t essay dans de
telles conditions, il est clair que l'Hymnoptre est incapable de
long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance dcoulent
les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie
n'excdant pas l'effort du vol fait du Sphex  ailes jaunes une
espce  demi sociale, c'est--dire recherchant la compagnie des
siens; une proie lourde, impossible  transporter par les airs,
fait du Sphex languedocien une espce voue aux travaux
solitaires, une sorte de sauvage ddaigneux des satisfactions que
donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus
grand du gibier adopt dcide ici du caractre fondamental.

CHAPITRE XI
SCIENCE DE L'INSTINCT

Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute
pas, la mthode du chasseur de Grillons, et plonge  diverses
reprises son stylet dans la poitrine de l'phippigre afin
d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procd de la lsion des
centres nerveux doit lui tre familier, et je suis convaincu
d'avance de son habilet consomme dans la savante opration.
C'est l un art connu  fond de tous les Hymnoptres
dprdateurs, portant une dague empoisonne, qui ne leur a pas t
donne en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore
assister  la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la
vie solitaire du Sphex.

Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont
creuss et approvisionns ensuite, il suffit d'attendre sur les
lieux pour voir arriver les chasseurs, tantt l'un, tantt
l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur
les arrivants la substitution d'une proie vivante  la pice
sacrifie, et de renouveler l'preuve aussi souvent qu'on le
dsire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets
d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer 
l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succs
n'existent plus. Se mettre en course  sa recherche expresse, avec
le matriel prpar, est  peu prs inutile, tant l'insecte aux
moeurs solitaires est dissmin un  un sur de grandes tendues.
D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en
une heure d'oisivet, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est,
disons-le encore, presque toujours  l'improviste, lorsque la
proccupation n'est plus l, que le Sphex se prsente, tranant
son phippigre.

Voil le moment, le seul moment propice pour essayer une
substitution de gibier et engager le chasseur  vous rendre tmoin
de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pice de
substitution, une phippigre vivante. Htons-nous, le temps
presse: dans quelques minutes, le terrier aura reu les vivres et
la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dpits
en ces instants de bonne fortune, appt drisoire offert par le
hasard! J'ai l, sous les yeux, matire  de curieuses
observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux drober son
secret au Sphex faute d'avoir  lui offrir l'quivalent de sa
capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes
disponibles,  vous mettre en campagne pour la recherche d'une
pice de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journes de
folles courses avant de trouver les Charanons de mes Cerceris!
Cette tentative dsespre,  deux reprises cependant je l'ai
essaye. Ah! si le garde champtre m'eut surpris en ces moments-
l, courant affol par les vignes, quelle bonne occasion pour lui
de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien
n'tait respect dans la prcipitation de mes pas, entravs au
milieu des lianes.  tout prix, il me fallait une phippigre, il
me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes
expditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne
souponnant pas l'amer dboire qui m'attendait.

Pourvu que j'arrive  temps, pourvu que le Sphex soit encore
occup au charroi de sa pice! Bni soit le ciel! tout me
favorise. L'Hymnoptre est encore assez loin du terrier et trane
toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle-
ci par derrire. Le chasseur rsiste, s'acharne aux antennes et ne
veut lcher prise. Je tire plus fort, jusqu' faire reculer le
voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne dmord pas. J'avais sur moi
de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse
entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donn, je
coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de
l'phippigre. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientt
s'arrte surpris de la soudaine diminution du poids que vient de
subir le fardeau tran. Ce fardeau, en effet, se rduit pour lui
maintenant aux seules antennes, dtaches par mes malicieux
artifices. Le faix rel, l'insecte lourd et ventru, est rest en
arrire, aussitt remplac par ma pice vivante. L'Hymnoptre se
retourne, lche les cordons que rien ne suit et revient sur ses
pas. Le voil face  face avec la proie substitue  la sienne. Il
l'examine, en fait le tour avec une mfiante circonspection, puis
s'arrte, se mouille la patte de salive et se met  se laver les
yeux. En cette posture de mditation, lui passerait-il dans
l'intellect quelque chose comme ceci: Ah ! est-ce que je
veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire-
l n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?
Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse gure de porter les
mandibules sur ma proie. Il s'en tient  distance et ne tmoigne
la moindre vellit de la saisir. Pour l'exciter, du bout des
doigts je lui prsente l'insecte, je lui mets presque les antennes
sous la dent. Son audacieuse familiarit m'est connue: je sais
qu'il vient prendre, sans hsitation aucune, au bout de vos
doigts, la proie qu'on lui a enleve et qu'on lui prsente
ensuite.

Qu'est ceci? Ddaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de
happer ce que je mets  sa porte. Je replace  terre
l'phippigre, qui, cette fois, d'un mouvement tourdi,
inconscient du danger, va droit  son assassin. Nous y sommes. --
Hlas! non: le Sphex continue  reculer, en vrai poltron; et
finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit,  ma
confusion, une exprience, qui m'avait tant chauff
l'enthousiasme.

Plus tard et peu  peu,  mesure que j'ai visit un plus grand
nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccs
et du refus obstin du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai
toujours trouv, sans exception aucune, une phippigre femelle,
recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs.
C'est l, parat-il, la victuaille prfre des larves. Or, dans
ma course prcipite  travers les vignes, j'avais mis la main sur
une phippigre de l'autre sexe. C'tait un mle que j'offrais au
Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des
vivres, l'Hymnoptre n'avait pas voulu de mon gibier. Un mle,
c'est bien l le dner de mes larves! Et pour qui les prend-on? -
- Quel tact dans ces fins gourmets qui savent diffrencier les
chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des
mles! Quelle prcision de coup d'oeil pour reconnatre 
l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La
femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant
les oeufs en terre; et voil, peu s'en faut, le seul trait qui,
extrieurement, la distingue du mle. Ce caractre diffrentiel
n'chappe jamais au perspicace Sphex; et voil pourquoi, dans mon
exprience, l'Hymnoptre se frottait les yeux, profondment ahuri
de voir prive de sabre une proie qu'il savait trs bien en tre
pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que
devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex?

Suivons maintenant l'Hymnoptre lorsque, le terrier tant prt,
il va retrouver sa victime, abandonne non loin de l aprs la
capture et l'opration de la paralysie. L'phippigre est dans un
tat comparable  celui du Grillon sacrifi par le Sphex  ailes
jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax.
Nanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dpourvus
d'ensemble, quoique dous d'une certaine vigueur. Impuissant  se
tenir sur ses jambes, l'insecte gt sur le flanc ou sur le dos. Il
remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il
ouvre, referme les mandibules et mord avec la mme force que dans
l'tat normal. L'abdomen excute de nombreuses et profondes
pulsations. L'oviscapte est brusquement ramen sous le ventre,
contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent,
mais avec paresse et sans ordre; les mdianes semblent plus
engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une
aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement dsordonn;
des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y
parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'tait
l'impossibilit de la locomotion et mme de la simple station sur
jambes. Il y a donc ici paralysie tout  fait locale, paralysie
des pattes, ou plutt abolition partielle et ataxie de leurs
mouvements. Cet tat si incomplet d'inertie aurait-il pour cause
quelque disposition particulire du systme nerveux de la victime,
ou bien proviendrait-il de ce que l'Hymnoptre se borne  un seul
coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi
que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore.

Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses
mouvements dpourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors
d'tat de nuire  la larve qui doit la dvorer. J'ai retir du
terrier du Sphex des phippigres se dmenant avec la mme vigueur
qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et nanmoins le
faible vermisseau, clos depuis quelques heures  peine, attaquait
de la dent, en pleine scurit, la gigantesque victime; le nain,
sans pril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant rsultat
est la consquence du point que choisit la mre pour le dpt de
l'oeuf. J'ai dj dit comment le Sphex  ailes jaunes colle son
oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par ct, entre la
premire et la seconde paire de pattes. C'est un point identique
que choisit le Sphex  bordures blanches: c'est un point analogue,
un peu plus recul en arrire, vers la base de l'une des grosses
cuisses postrieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant
preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact
admirable pour discerner la place o l'oeuf doit tre en scurit.

Considrons, en effet, l'phippigre clture dans le terrier.
Elle est tendue sur le dos, absolument incapable de se retourner.
En vain elle se dmne, en vain elle s'agite: les mouvements sans
ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre tant trop
spacieuse pour leur prter l'appui de ses parois. Qu'importent au
vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point o
rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte,
ni antennes; en un point tout  fait immobile, sans un simple
frmissement de peau. La scurit est parfaite  la condition
seule que l'phippigre ne puisse se dplacer, se retourner, se
remettre sur ses jambes; et cette condition unique est
admirablement remplie.

Mais avec des pices de gibier multiples et dont la paralysie ne
serait pas plus avance, le danger serait grand pour la larve.
N'ayant rien  craindre de l'insecte attaqu le premier,  cause
de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait 
redouter le voisinage des autres, qui, tendant au hasard les
jambes, pourraient l'atteindre et l'ventrer sous leurs perons.
Tel est peut-tre le motif pour lequel le Sphex  ailes jaunes,
qui entasse dans une mme cellule trois ou quatre Grillons, abolit
presque  fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex
languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pice unique,
laisse  ses phippigres la majeure partie de leurs mouvements,
et se borne  les mettre dans l'impossibilit de se dplacer et de
se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse
l'affirmer, ferait ainsi conomie de coups de dague.

Si l'phippigre seulement  demi paralyse est sans danger pour
la larve, tablie en un point du corps o la dfense est
impossible, il n'en est pas de mme du Sphex, qui doit la charrier
au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage
lui est  peu prs conserv, la proie trane harponne les brins
d'herbe rencontrs en chemin, ce qui produit dans le charroi des
rsistances difficiles  surmonter. Le Sphex, accabl dj par le
poids de la charge, est expos  s'puiser en efforts dans les
endroits herbus pour faire lcher prise  l'insecte dsesprment
accroch. Mais c'est le moindre des inconvnients. L'phippigre
conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent
avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont
prcisment devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque
celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet,
sont saisies non loin de leur base, de manire que la bouche de la
victime, renverse sur le dos, est en face soit du thorax, soit de
l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relev sur ses longues
jambes, veille, j'en ai la conviction,  ne pas tre saisi par les
mandibules qui billent au-dessous de lui; toutefois, un moment
d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre  la porte de deux
puissants crocs, qui ne laisseraient pas chapper l'occasion d'une
impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles,
sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit tre
aboli; les harpons des pattes doivent tre mis dans
l'impossibilit d'opposer au charroi un surcrot de rsistance.

Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce rsultat? Ici
l'homme, le savant mme, hsiterait, se perdrait en essais
striles, et peut-tre renoncerait  russir. Qu'il vienne prendre
leon auprs du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans
l'avoir jamais vu pratiquer  d'autres, connat  fond son mtier
d'oprateur. Il sait les mystres les plus dlicats de la
physiologie des nerfs, ou plutt se comporte comme s'il les
savait. Il sait que, sous le crne de sa victime, est un collier
de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux
suprieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les
pices de la bouche et, de plus, est le sige de la volont, sans
l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en
lsant cette espce de cerveau toute rsistance cessera, l'insecte
n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'oprer, c'est pour lui
chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits  son
cole, il nous sera loisible d'essayer  notre tour son procd.
L'instrument employ n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa
sagesse, a dcid la compression prfrable  la piqre
empoisonne. Inclinons-nous devant sa dcision, car nous verrons
tout  l'heure combien il est prudent de se pntrer de son
ignorance devant le savoir de la bte. Crainte de mal rendre par
une nouvelle rdaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de
ce matre oprateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai
crayonne sur les lieux, immdiatement aprs l'mouvant spectacle.

Le Sphex trouve que sa pice de gibier rsiste trop, s'accrochant
de ci et de l aux brins d'herbe. Il s'arrte alors pour pratiquer
sur elle la singulire opration suivante, sorte de coup de grce.
L'Hymnoptre, toujours  califourchon sur la proie, fait
largement biller l'articulation du cou,  la partie suprieure, 
la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille
aussi avant que possible sous le crne, mais sans blessures
extrieures aucune, pour saisir, mcher et remcher les ganglions
cervicaux. Cette opration faite, la victime est totalement
immobile, incapable de la moindre rsistance, tandis qu'auparavant
les pattes, quoique dpourvues des mouvements d'ensemble
ncessaires  la marche, rsistaient vigoureusement  la traction.

Voil le fait dans toute son loquence. De la pointe des
mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple
membrane de la nuque, va fouiller dans le crne et mcher le
cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure,
mais simple compression extrieure. Il est bien entendu que j'ai
gard pour moi, afin de constater  loisir les suites de
l'opration, l'phippigre immobilise sous mes yeux; il est bien
entendu aussi que je me suis empress de rpter  mon tour, sur
des phippigres vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex.
Je mets ici en parallle mes rsultats et ceux de l'Hymnoptre.

Deux phippigres, auxquelles je serre et comprime les ganglions
cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un tat
comparable  celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font
grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une
aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et
paresseux. Cette diffrence provient, sans doute, de ce que mes
opres ne sont pas pralablement atteintes dans leurs ganglions
thoraciques comme le sont les phippigres du Sphex, piques
d'abord de l'aiguillon  la poitrine. En faisant la part de cette
importante condition, on voit que je n'ai pas t trop mauvais
lve, et que j'ai assez bien imit mon matre en physiologie, le
Sphex.

Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je
suis parvenu  faire presque aussi bien que l'animal.

Aussi bien? Qu'ai-je dit l! Attendons un peu et l'on verra que
j'ai longtemps encore  frquenter l'cole du Sphex. Voici qu'en
effet mes deux opres ne tardent pas  mourir, ce qui s'appelle
mourir; et au bout de quatre  cinq jours, je n'ai plus sous les
yeux que des cadavres infects. -- Et l'phippigre du Sphex? --
Est-il besoin de le dire: l'phippigre du Sphex, dix jours mme
aprs l'opration, est dans un tat de fracheur parfaite, comme
l'exigerait la larve  laquelle la proie tait destine. Bien
mieux: quelques heures seulement aprs l'opration sous le crne,
ont reparu, comme si rien ne s'tait pass, les mouvements sans
ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des
mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'tat o il tait
avant que le Sphex lui et mordu le cerveau. Et ces mouvements se
sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le
Sphex n'avait plong sa victime que dans un engourdissement
passager, d'une dure largement suffisante pour lui permettre de
l'amener au logis sans rsistance; moi, qui croyais tre son
mule, je n'ai t qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tu
les miennes. Lui, avec sa dextrit inimitable, a savamment
comprim le cerveau pour amener une lthargie de quelques heures;
moi, brutal par ignorance, j'ai peut-tre cras sous mes pinces
ce dlicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut
m'empcher de rougir de ma dfaite, c'est ma conviction que bien
peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habilet avec ces habiles.

Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage
de son dard pour lser les ganglions cervicaux. Une goutte de
venin instille dans cet organe, centre des forces vitales,
anantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait 
bref dlai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut
obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un
gibier priv de vie, enfin dans un cadavre livr aux puanteurs de
la corruption; il veut obtenir seulement une lthargie, une
torpeur passagre, qui abolisse pendant le charroi les rsistances
de la victime, rsistances pnibles  vaincre et d'ailleurs
dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procd
connu dans les laboratoires de physiologie exprimentale: la
compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant 
nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse crbrale,
abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilit, mouvement. La
compression cesse, et tout reparat. Ainsi reparaissent les restes
de vie de l'phippigre,  mesure que s'effacent les effets
lthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions
crniens, presss entre les mandibules, mais sans mortelles
contusions, peu  peu reprennent activit et mettent fin  la
torpeur gnrale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science!

La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez aprs elle,
et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle
frappe  votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier
ses phippigres, que de courses inutiles, que de proccupations
sans rsultat! Vingt annes s'coulent, ces pages sont dj entre
les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce
mois (8 aot 1878), mon fils mile entre prcipitamment dans mon
cabinet de travail. -- Vite, fait-il; viens vite: un Sphex trane
sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour! -- Mis au
courant de l'affaire par mes rcits, distraction de nos veilles,
et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assist
dans notre vie aux champs, mile avait vu juste. J'accours et
j'aperois un superbe Sphex languedocien, tranant par les
antennes une phippigre paralyse. Il se dirige vers le
poulailler voisin et parat vouloir en escalader le mur, pour
tablir son terrier l-haut, sous quelque tuile du toit; car, au
mme endroit, quelques annes avant, j'avais vu pareil Sphex
accomplir l'escalade avec un gibier, et lire domicile sous
l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-tre l'Hymnoptre actuel
est-il la descendance de celui dont j'ai racont la rude
ascension.

Semblable prouesse va probablement se rpter, et cette fois-ci
devant nombreux tmoins, car toute la maisonne, travaillant 
l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On
admire la familire audace de l'insecte, non dtourn de son
travail par la galerie de curieux; chacun est frapp de sa fire
et robuste allure, tandis que, la tte releve et les antennes de
la victime saisies  pleines mandibules, il trane aprs lui
l'norme faix. Seul parmi les assistants, j'prouve un regret
devant ce spectacle. -- Ah! si j'avais des phippigres
vivantes! ne puis-je m'empcher de dire, sans le moindre espoir
de voir mon souhait se raliser. -- Des phippigres vivantes?
rpond mile; mais j'en ai de toutes fraches, cueillies de ce
matin. Quatre  quatre, il monte les escaliers, et court chez
lui, dans sa petite chambre d'tude, o des enceintes de
dictionnaires servent de parc pour l'ducation de quelque belle
chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois
phippigres, comme je ne pouvais en dsirer de mieux, deux
femelles et un mle.

Comment ces insectes se sont-ils trouvs sous ma main, au moment
voulu, pour une exprience vainement entreprise il y a quelque
vingt ans? Ceci est une autre histoire. -- Une pie-griche
mridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de
l'alle. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de
ces rgions, avait souffl avec une telle violence que les
branches flchissaient ainsi que des joncs; et le nid, renvers
sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait
laiss choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je
trouvai la niche  terre; trois taient morts de la chute, le
quatrime vivait encore. Le survivant fut confi aux soins
d'mile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux Criquets
dans les pelouses du voisinage  l'intention de son lve. Mais
les Criquets sont de petite taille, et l'apptit du nourrisson en
rclamait beaucoup. Une autre pice fut prfre, l'phippigre,
dont il tait fait provision de temps  autre, parmi les chaumes
et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois insectes que
m'apportait mile provenaient donc du garde-manger de la pie-
griche. Ma commisration pour l'oisillon prcipit me valait ce
succs inespr.

Le cercle des spectateurs largi pour laisser le champ libre au
Sphex, je lui enlve sa proie avec des pinces et lui donne
aussitt en change une de mes phippigres, portant sabre au bout
du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trpignements de
pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hymnoptre
dpossd. Le sphex court sus  la nouvelle proie, trop
corpulente, trop obse pour tenter mme de se soustraire  la
poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en
forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en
promne l'extrmit sous le thorax de l'insecte. L, sans doute,
des coups d'aiguillon sont donns, sans que je puisse en prciser
le nombre  cause de la difficult d'observation. L'phippigre,
victime pacifique, se laisse oprer sans rsistance; c'est
l'imbcile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et
manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable  la prcision des
coups ports. Jusque-l tout est bien pour l'observateur; mais la
proie touche  terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se
passe exactement l-dessous chappe au regard. Quant  intervenir
pour soulever un peu l'phippigre et voir mieux, il ne faut pas y
songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait.
L'acte suivant est d'observation aise. Aprs avoir poignard le
thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se prsente sous le cou, que
l'oprateur fait largement biller en pressant la victime sur la
nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance
marque, comme si la piqre y tait plus efficace qu'ailleurs. On
pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie
infrieure du collier oesophagien; mais la persistance du
mouvement dans les pices de la bouche, mandibules, mchoires,
palpes, animes par ce foyer d'innervation, montre que les choses
ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint
simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus
accessible  travers la fine peau du cou qu' travers les
tguments de la poitrine.

Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur,
l'phippigre est rendue dsormais masse inerte. Pour la seconde
fois, j'enlve au Sphex son opre, que je remplace par la seconde
femelle dont je dispose. Les mmes manoeuvres recommencent,
suivies du mme rsultat.  trois reprises, presque coup sur coup,
avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes changes,
le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera-
t-il une quatrime avec l'phippigre mle qui me reste encore?
C'est douteux, non que l'Hymnoptre soit lass, mais parce que le
gibier n'est pas  sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre
proie que des femelles, qui, bourres d'oeufs sont manger plus
apprci de la larve. Mon soupon est fond: priv de sa troisime
capture, le Sphex refuse obstinment le mle que je lui prsente.
Il court  et l, d'un pas prcipit,  la recherche du gibier
disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'phippigre,
il en fait le tour, il jette un regard ddaigneux, et finalement
s'envole. Ce n'est pas l ce qu'il faut  ses larves; l'exprience
me le rpte  vingt ans d'intervalle.

Les trois femelles poignardes, dont deux sous mes yeux, restent
ma possession. Toutes les pattes sont compltement paralyses.
Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur
le dos ou sur le flanc, l'animal garde indfiniment la position
qu'on lui a donne. De continuelles oscillations des antennes, par
intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pices de
la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est dtruit
mais non la sensibilit, car  la moindre piqre en un point 
peau fine, tout le corps lgrement frmit. Peut-tre un jour la
physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matire  de
belles tudes sur les fonctions du systme nerveux. Le dard de
l'Hymnoptre, incomparable d'adresse pour atteindre un point et
faire une blessure n'intressant que ce point, supplera, avec
immense avantage, le scalpel brutal de l'exprimentateur, qui
ventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les
rsultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre
point de vue.

Le mouvement seul des pattes tant dtruit, sans autre lsion que
celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit
prir d'inanition et non de sa blessure. L'exprimentation en a
t ainsi conduite:

Deux phippigres intactes, telles que venaient de me les fournir
les champs, ont t mises en captivit sans nourriture, l'une dans
l'obscurit, l'autre  la lumire. En quatre jours, la seconde
tait morte de faim; en cinq jours, la premire. Cette diffrence
d'un jour s'explique aisment.  la lumire, l'animal s'est plus
agit pour recouvrer sa libert; et comme  tout mouvement de la
machine animale correspond une dpense de combustible, une plus
grande somme d'activit a consomm plus vite les rserves de
l'organisation. Avec la lumire, agitation plus grande et vie plus
courte; avec l'obscurit, agitation moindre et vie plus longue,
l'abstinence tant complte de part et d'autre.

L'une de mes trois opres a t tenue dans l'obscurit, sans
nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complte et
d'obscurit, s'ajoute la gravit de blessures faites par le Sphex;
et nanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses
continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte
de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrte. L'animal cesse
le mouvement antennaire et prit le dix-huitime jour. L'insecte
gravement bless a donc vcu, dans les mmes conditions, quatre
fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir
tre cause de mort, est en ralit cause de vie.

Si paradoxal au premier aspect, ce rsultat est des plus simples.
Intact, l'animal s'agite et par consquent se dpense. Paralys,
il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes,
insparables de toute organisation; et sa substance s'conomise en
proportion de la faiblesse de l'action dploye. Dans le premier
cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas,
elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'tant plus l
pour rparer les pertes, l'insecte en mouvement dpense en quatre
jours ses rserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les
dpense et ne prit qu'en dix-huit jours. La vie est une
continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes
du Sphex nous en donnent une dmonstration comme il n'y en a peut-
tre pas de plus lgante.

Encore une remarque. Il faut de rigueur viande frache aux larves
de l'Hymnoptre. Si la proie tait emmagasine intacte dans le
terrier, en quatre  cinq jours elle serait cadavre livr  la
pourriture; et la larve,  peine close, ne trouverait pour vivre
qu'un amas corrompu; mais pique de l'aiguillon, elle est apte 
se maintenir en vie de deux  trois semaines, temps plus que
suffisant pour l'closion de l'oeuf et le dveloppement du ver. La
paralysie a ainsi double rsultat: immobilit des vivres pour ne
pas compromettre l'existence du dlicat vermisseau, longue
conservation des chairs pour assurer  la larve saine nourriture.
claire par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas
mieux.

Mes deux autres phippigres piques par le Sphex ont t tenues
dans l'obscurit avec alimentation. Alimenter des animaux inertes,
ne diffrant gure d'un cadavre que par une perptuelle
oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une
impossibilit; cependant le jeu libre des pices de la bouche m'a
donn quelque espoir et j'ai essay. Le succs a dpass mes
prvisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur prsenter
une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils
pourraient brouter dans leur tat normal; ce sont de faibles
valtudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et
entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucre.

L'insecte tant couch sur le dos, avec une paille je lui dpose
sur la bouche une gouttelette du liquide sucr. Aussitt palpes de
s'agiter, mandibules et mchoires de se mouvoir. La goutte est bue
avec des signes vidents de satisfaction, surtout quand le jene
s'est un peu prolong. Je renouvelle la dose jusqu' refus. Le
repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux,  des mesures
irrgulires pour ne pas tre moi-mme trop esclave de pareil
hpital.

Eh bien, avec ce maigre rgime, l'une des phippigres a vcu
vingt et un jours. C'est peu, relativement  celle que j'avais
abandonne  l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte
avait fait grave chute et tait tomb de la table d'exprience sur
le parquet  la suite de quelque maladresse de ma part. Les
contusions reues doivent avoir ht sa fin. Quant  l'autre,
exempte d'accidents, elle a vcu quarante jours. Comme l'aliment
employ, l'eau sucre, ne pouvait indfiniment tenir lieu de
l'aliment naturel, la verdure, il est trs probable que l'insecte
aurait vcu plus longtemps encore si le rgime habituel avait t
possible. Ainsi se trouve dmontr le point que j'avais en vue:
les victimes piques par le dard des Hymnoptres fouisseurs
prissent d'inanition et non de leur blessure.

CHAPITRE XII
IGNORANCE DE L'INSTINCT

Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilit, avec
quel art transcendant, il agit guid par son inspiration
inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il
est pauvre de ressources, born d'intelligence, illogique mme, au
milieu d'ventualits s'cartant quelque peu de ses habituelles
voies. Par une trange contradiction, caractristique des facults
instinctives,  la science profonde s'associe l'ignorance non
moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si leve
d'ailleurs que soit la difficult. Dans la construction de ses
cellules hexagones,  fond compos de trois losanges, l'Abeille
rsout, avec une prcision parfaite, des problmes ardus de
maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une
puissante intelligence algbrique. Les Hymnoptres dont les
larves vivent de proie dploient dans leur art meurtrier des
procds avec lesquels rivaliseraient  peine ceux de l'homme
vers dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus
dlicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne
sort pas de l'immuable cycle dvolu  l'animal; pour l'instinct
aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'carter des voies
habituellement suivies. L'insecte qui nous merveille, qui nous
pouvante de sa haute lucidit, un instant aprs, en face du fait
le plus simple, mais tranger  sa pratique ordinaire, nous tonne
par sa stupidit. Le Sphex va nous en fournir des exemples.

Suivons-le tranant l'phippigre au logis. Si le hasard nous
sourit, peut-tre assisterons-nous  une petite scne dont je
retrace ici le tableau. En pntrant dans l'abri sous roche o le
terrier est pratiqu, l'Hymnoptre y trouve, perche sur un brin
d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air
patentrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait
courir ce bandit embusqu sur son passage doit tre connu du
Sphex, car celui-ci laisse l son gibier et bravement court sus 
la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la
dloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne
bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies
du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer
sous le brin d'herbe o l'autre est perch.  la direction de sa
tte, on reconnat qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient
l'ennemi clou, immobile, sous la menace du regard. Tant de
bravoure a la rcompense qu'elle mrite: la proie est emmagasine
sans autre msaventure.

Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prgo Diou_ comme on
dit en Provence, la bte qui prie Dieu. En effet, ses longues
ailes d'un vert tendre, pareilles  d'amples voiles, sa tte leve
au ciel, ses bras replis, croiss sur la poitrine, lui donnent un
faux air de nonne en extase. Froce bte cependant, amie du
carnage. Sans tre ses points de prdilection, les chantiers des
divers Hymnoptres fouisseurs reoivent assez souvent ses
visites. Poste  proximit des terriers, sur quelque broussaille,
elle attend que le hasard mette  sa porte quelques-uns des
arrivants, capture double pour elle, qui saisit  la fois le
chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise 
l'preuve: l'Hymnoptre se mfie, se tient sur ses gardes; mais
enfin, de loin en loin, quelque tourdi se laisse prendre. D'un
soudain bruissement d'ailes  demi tales par une sorte de
dtente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa
frayeur, un instant hsite. Aussitt, avec la brusquerie d'un
ressort, l'avant-bras dentel se replie sur le bras galement
dentel, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie.
On dirait les mchoires d'un traquenard  loups se refermant sur
la bte qui vient de mordre  l'appt. Sans desserrer la froce
machine, la Mante,  petites bouches, grignote alors sa capture.
Telles sont les extases, les patentres, les mditations mystiques
du _Prgo Diou_.

Des scnes de carnage que la Mante religieuse a laisses dans mes
souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier
de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves
avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs
au moment de la rcolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui
vient de faire capture sent son Abeille gonfle de miel, il ne
manque gure, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot,
soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire
dgorger la dlicieuse pure, dont il s'abreuve en lchant la
langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'tale dans toute sa
longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont
le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire rgal du
contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au
Philanthe si la bte pouvait avoir tort. En pareil moment
d'horrible rgal, j'ai vu l'Hymnoptre, avec sa proie, saisi par
la Mante: le bandit tait dtrouss par un autre bandit. Dtail
affreux: tandis que la Mante le tenait transperc sous les pointes
de la double scie et lui mchonnait dj le ventre, l'Hymnoptre
continuait  lcher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer 
l'exquise nourriture mme au milieu des affres de la mort. Htons-
nous de jeter un voile sur ces horreurs.

Revenons au Sphex, dont il convient de connatre le terrier, avant
d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqu dans du sable fin, ou
plutt dans une sorte de poussire au fond d'un abri naturel. Le
couloir en est trs court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne
accs dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme,
c'est un antre grossier,  la hte creus, plutt qu'un domicile
fouill avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, captur
d'avance et momentanment abandonn sur les lieux de chasse, est
cause de la simplicit du gte et ne permet qu'une seule chambre,
qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement
o les hasards de la journe conduiront le chasseur pour une
seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de
la lourde pice saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop loigne
pour le charroi de la seconde phippigre, ne peut servir aux
travaux de demain. Donc,  chaque proie capture, nouvelle
fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantt ici et
tantt l.

Cela dit, essayons quelques expriences pour apprendre comment se
comporte l'insecte lorsqu'on fait natre des circonstances
nouvelles pour lui.

_Premire exprience_. -- Un Sphex, tranant sa proie, est 
quelques pouces de distance du terrier. Sans le dranger, je coupe
avec des ciseaux les antennes de l'phippigre, antennes qui lui
servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise
que lui cause le brusque allgement du fardeau tran,
l'Hymnoptre revient au gibier, et sans hsitation saisit
maintenant la base de l'antenne, le court tronon non emport par
les ciseaux. C'est trs court, un millimtre  peine, n'importe:
cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au
charroi. Avec beaucoup de prcaution, pour ne pas blesser
l'Hymnoptre, je coupe les deux tronons antennaires, maintenant
au niveau du crne. Ne trouvant plus rien  saisir aux points qui
lui sont familiers, l'insecte prend, tout  ct, un des longs
palpes de la victime et continue son travail de traction, sans
paratre en rien troubl par cette modification dans le mode
d'attelage. Je laisse faire. La proie est amene au logis, et
dispose de telle sorte que sa tte se prsente  l'entre du
terrier. L'Hymnoptre entre alors seul chez lui, pour faire une
courte inspection de l'intrieur de la cellule avant de procder 
l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du
Sphex  ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce
court instant pour m'emparer de la proie abandonne, lui enlever
tous les palpes et la dposer un peu plus loin,  un pas du
terrier. Le Sphex reparat et va droit au gibier, qu'il a aperu
du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tte, il cherche
en dessous, par ct, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une
tentative dsespre est faite: ouvrant ses mandibules toutes
grandes, l'Hymnoptre essaie de happer l'phippigre par la tte;
mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil
volume, glissent sur le crne, rond et poli.  plusieurs reprises,
il recommence, toujours sans rsultat aucun. Le voil convaincu de
l'inutilit de ses efforts. Il se retire un peu  l'cart et
semble renoncer  de nouveaux essais. On le dirait dcourag; du
moins il se lisse les ailes avec les pattes postrieures, tandis
qu'avec les tarses antrieurs, passs d'abord dans la bouche, il
se lave les yeux. C'est l chez les Hymnoptres,  ce qu'il m'a
paru, le signe du renoncement  l'ouvrage.

Il ne manque pas nanmoins de points par o l'phippigre pourrait
tre saisie et entrane aussi facilement que par les antennes et
les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes
assez menus pour tre happs en plein et servir de cordons de
traction. Introduite la tte la premire et tire par les
antennes, la proie, j'en conviens, se prsente de la manire la
plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tire par
une patte, par une patte antrieure surtout, elle entrerait
presque avec la mme facilit, car l'orifice est large, et le
couloir trs court ou mme nul. D'o vient donc que le Sphex n'a
pas mme essay une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la
pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essay l'impossible,
l'absurde, en s'efforant de happer, avec ses mandibules
incomparablement trop courtes, l'norme crne de sa proie? L'ide
ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'veiller en
lui.

Je lui prsente, sous les mandibules, soit une patte, soit
l'extrmit du sabre abdominal. L'insecte obstinment refuse d'y
mordre; mes tentations rptes n'aboutissent  rien. Singulier
chasseur qui reste embarrass de son gibier, ne sachant le saisir
par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut-
tre ma prsence prolonge et les vnements insolites qui
viennent de se passer, lui ont-ils troubl les facults.
Abandonnons alors le Sphex  lui-mme, en prsence de son
phippigre et de son terrier; laissons-lui le temps de se
recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque
moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma
course; et deux heures aprs, je reviens au mme lieu. Le Sphex
n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'phippigre gt
au point o je l'avais dpose. Conclusion: l'Hymnoptre n'a rien
essay; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier,
lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu' saisir sa
proie par une patte. Ainsi cet mule des Flourens, qui tantt nous
effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour
obtenir la lthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le
plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien
atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et
de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une
diffrence si judicieuse entre une piqre empoisonne abolissant
pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression
n'amenant qu'une torpeur momentane, ne sait plus saisir sa proie
par ici s'il est dans l'impossibilit de la saisir par l. Prendre
une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable
difficult d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre
filament de la tte, un palpe. Faute de ces cordons, sa race
prirait, inhabile  rsoudre l'insignifiante difficult.

_Deuxime exprience. _-- L'Hymnoptre est occup  clore son
terrier, o la proie est emmagasine et la ponte faite. Avec les
tarses antrieurs, il balaie  reculons le devant de sa porte et
lance dans l'entre du logis un jet de poussire, qui lui passe
sous le ventre et jaillit en arrire en un filet parabolique,
aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du
balayeur. Le Sphex, de temps  autre, choisit avec les mandibules
quelques grains de sable, moellons de rsistance qu'il intercale
un  un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est
cogn avec le front, tass  coups de mandibules. La porte
d'entre rapidement disparat, mure par cette maonnerie.
J'interviens au milieu du travail. Le Sphex cart, je dblaie
soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie,
j'enlve les matriaux de clture et rtablis en plein la
communication de la cellule avec l'extrieur. Puis, avec des
pinces, sans dtriorer l'difice, je retire de la cellule
l'phippigre, dispose la tte au fond, l'oviscapte  l'entre.
L'oeuf de l'Hymnoptre est sur la poitrine de la victime, au
point habituel, la base de l'une des cuisses postrieures; preuve
que l'Hymnoptre donnait le dernier travail au terrier pour ne
jamais plus y revenir.

Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sret dans
une bote, je cde la place au Sphex, rest aux aguets, tout 
ct, pendant que son domicile tait ainsi dvalis. Trouvant la
porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y sjourne.
Puis il sort et reprend l'ouvrage au point o je l'avais
interrompu, c'est--dire se remet  boucher consciencieusement
l'entre de la cellule, en balayant de la poussire  reculons et
transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un
soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de
nouveau bien mure, l'insecte se brosse, parat donner un regard
de satisfaction  sa besogne accomplie et finalement s'envole.

Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien
puisqu'il venait d'y pntrer, d'y faire mme une station assez
prolonge; et pourtant, aprs cette visite du domicile pill, il
se remet  clore la cellule avec le mme soin que si rien
d'extraordinaire ne s'tait pass. Se proposerait-il d'utiliser
plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y
faire une nouvelle ponte? Son travail de clture aurait alors pour
but de dfendre en son absence aux indiscrets l'accs du domicile;
ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres
fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre dj prte; ce
serait aussi peut-tre sage prcaution contre des dgts
intrieurs. Et en effet, certains Hymnoptres dprdateurs ont le
soin, lorsque le travail doit tre quelque temps suspendu, de
dfendre l'entre du terrier par une clture provisoire. Ainsi,
j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits
vertical, clore l'entre du logis avec une petite pierre plate,
lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de
mineur  l'heure de la cessation des travaux, au coucher du
soleil. Mais c'est l clture lgre, une simple dalle superpose
 la bouche du puits. Il suffit  l'insecte qui arrive de dplacer
la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entre
est libre.

La clture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au
contraire, barrire solide, maonnerie rsistante, o la poussire
et le gravier alternent par assises dans toute l'tendue du
couloir. C'est ouvrage dfinitif et non dfense provisoire: les
soins qu'y met le constructeur le dmontrent assez. D'ailleurs, je
crois suffisamment l'avoir tabli, il est trs douteux, vu sa
manire d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti
de la demeure prpare. C'est autre part que la nouvelle
phippigre sera capture; c'est autre part aussi que sera creus
le magasin destin  la recevoir. Comme ce ne sont l, aprs tout,
que des raisonnements, consultons l'exprience, plus concluante
ici que la logique. -- J'ai laiss couler prs d'une semaine pour
laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si
mthodiquement ferm, et d'en profiter pour la ponte suivante si
telle tait son intention. Les vnements ont rpondu aux
conclusions logiques; le terrier tait dans l'tat o je l'avais
laiss: toujours bien bouch, mais sans vivres, sans oeuf, sans
larve. La dmonstration est dcisive: l'Hymnoptre n'tait pas
revenu.

Ainsi le Sphex dvalis entre chez lui, visite  loisir la chambre
vide et se comporte un instant aprs comme s'il ne s'tait pas
aperu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout 
l'heure, encombrait la cellule. A-t-il mconnu, en effet,
l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses
manoeuvres meurtrires, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne
pas reconnatre que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose
mettre tant de stupidit sur son compte. Il s'en aperoit. Mais
alors, pourquoi cette autre stupidit qui lui fait boucher, et
consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose
pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clture est ici
inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit
avec le mme zle que si l'avenir de la larve en dpendait. Les
divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement lis
l'un  l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle
autre doit invitablement se faire pour complter la premire ou
pour prparer les voies  son complment; et les deux actes sont
dans une telle dpendance l'un de l'autre que l'excution du
premier entrane celle du second, lors mme que, par des
circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement
inopportun, mais quelquefois mme contraire aux intrts de
l'animal. Quel peut-tre le but du Sphex en bouchant un terrier
devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et
l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit
pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconsquent qu'en le
regardant comme le complment fatal des actes qui l'ont prcd.
Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et
ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai,
a t retir par moi de la cellule. C'est gal: la chasse s'est
faite, l'oeuf a t pondu, et maintenant vient le tour de clore la
demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrire-pense aucune,
sans souponner en rien l'inutilit de son travail actuel.

_Troisime exprience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant
qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions
exceptionnelles, telle est l'trange antithse que nous prsente
l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex
vont nous confirmer dans cette proposition.

Le Sphex  bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des
Criquets de moyenne taille, dont les diverses espces, rpandues
dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur
tribut de victimes.  cause de l'abondance de ces Acridiens, la
chasse se fait sans lointaines prgrinations. Lorsque le terrier,
en forme de puits vertical, est prpar, le Sphex se borne 
parcourir le voisinage de son gte dans un rayon de peu d'tendue,
et il ne tarde pas  trouver quelque Criquet pturant au soleil.
Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en matrisant ses
ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Aprs quelques
trmoussements des ailes, qui dploient leur ventail de carmin ou
d'azur, aprs quelques pandiculations des pattes, la victime est
immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui
se fait  pied. Pour cette laborieuse opration, il emploie le
mme procd que ses deux congnres, c'est--dire qu'il trane le
gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les
mandibules. Si quelque fourr de gazon se prsente sur son
passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe 
l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin 
quelques pieds de son domicile, il excute une manoeuvre que
pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la mme
importance, car frquemment il la ddaigne. Le gibier est
abandonn en chemin, et l'Hymnoptre, sans qu'aucun danger
apparent menace le logis, se dirige avec prcipitation vers
l'orifice de son puits, o il plonge  diverses reprises la tte,
o il descend mme en partie. Ensuite il revient au Criquet, et
aprs l'avoir rapproch davantage du point de destination, il le
lche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et
ainsi de suite  plusieurs reprises, toujours avec une hte
empresse.

Ces visites ritres sont parfois suivies de fcheux accidents.
La victime, tourdiment abandonne sur un sol en pente, roule au
pied du talus; et le Sphex,  son retour, ne la trouvant plus  la
place o il l'avait laisse, est oblig de se livrer  des
recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui
faut recommencer une pnible escalade, ce qui ne l'empche pas
d'abandonner encore son butin sur la mme malencontreuse
dclivit. De ces visites multiplies  l'orifice du puits, la
premire trs logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver
avec son lourd fardeau, s'informe si l'entre du logis est bien
libre, si rien n'y fera obstacle  l'introduction du gibier. Mais
cette premire reconnaissance faite,  quoi peuvent servir les
autres, qui se succdent coup sur coup, par intervalles
rapprochs? Dans sa mobilit d'ides, le Sphex oublierait-il la
visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier
un instant aprs, oublier encore l'inspection renouvele et
recommencer ainsi  plusieurs reprises? Ce serait l une mmoire 
souvenirs bien fugaces, o l'impression s'effacerait  peine
produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.

Enfin le gibier est amen au bord du puits, les antennes pendantes
dans l'orifice. Alors reparat, fidlement imite, la mthode
employe en pareil cas par le Sphex  ailes jaunes, et aussi, mais
dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien.
L'Hymnoptre entre seul, visite l'intrieur, reparat  l'entre,
saisit les antennes et entrane le Criquet. J'ai, pendant que le
chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repouss un
peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des rsultats en tous
points conformes  ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons.
C'est dans les deux Sphex la mme opinitret  plonger dans leurs
souterrains avant d'entraner la proie. Rappelons ici que le Sphex
 ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui
consiste  lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus
d'lite, des familles  forte tte, qui, aprs quelques checs,
reconnaissent les malices de l'exprimentateur et savent les
djouer. Mais ces rvolutionnaires, aptes au progrs, sont le
petit nombre; les autres, conservateurs entts des vieux us et
coutumes, sont la majorit, la foule. J'ignore si le chasseur
d'Acridiens fait preuve  son tour de plus ou de moins de ruse
suivant le canton.

Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce  quoi je voulais
finalement arriver. Aprs avoir,  plusieurs reprises, recul loin
de l'entre du souterrain la capture du Sphex  bordures blanches
et oblig celui-ci  venir la ressaisir, je profite de sa descente
au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un
lieu sr o il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche
longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien
perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants aprs, il
reparat. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du
monde: le Sphex se met  boucher le terrier. Et ce n'est pas ici
clture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une
dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clture finale,
soigneusement faite avec poussire et gravier balays dans le
couloir jusqu' le combler. Le Sphex  bordures blanches ne
pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette
cellule met une seule pice de gibier. Ce Criquet unique a t
pris et amen au bord du trou. S'il n'a pas t emmagasin, ce
n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a
conduit le travail suivant l'inflexible rgle; et suivant
l'inflexible rgle aussi, il complte son oeuvre en bouchant le
logis, tout vide qu'il est. C'est la rptition exacte des soins
inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient
d'tre pill.

_Quatrime exprience. _-- Il est  peu prs impossible de
s'assurer si le Sphex  ailes jaunes, qui construit plusieurs
cellules au fond du mme couloir et entasse plusieurs Grillons
dans chacune, commet les mmes inconsquences lorsqu'il est
accidentellement troubl dans ses manoeuvres. Une cellule peut
tre clture quoique vide ou bien incompltement approvisionne,
et l'Hymnoptre n'en continuera pas moins  venir au mme terrier
pour le travail des autres. J'ai nanmoins des raisons de croire
que ce Sphex est sujet aux mmes aberrations que ses deux
congnres. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de
Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est
fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare
pourtant de n'en trouver que trois, et mme que deux. Le nombre
quatre me parat tre le nombre normal, d'abord parce qu'il est le
plus frquent, et ensuite parce qu'en levant de jeunes larves
exhumes, lorsqu'elles en taient encore  leur premire pice,
j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'taient
actuellement pourvues que de deux ou trois pices de gibier, que
celles qui en avaient quatre, venaient facilement  bout des
divers Grillons que je leur servais un  un, jusqu' la quatrime
pice inclusivement, mais que par del elles refusaient toute
nourriture, ou n'entamaient qu' peine la cinquime ration. Si
quatre Grillons sont ncessaires  la larve pour acqurir tout le
dveloppement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en
est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette
diffrence norme du simple au double dans la quantit de ses
provisions de bouche? Ce n'est pas  cause des diffrences que
peuvent prsenter les pices servies  son apptit, car toutes ont
trs sensiblement le mme volume; ce ne peut donc rsulter que de
la dperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du
talus dont les gradins suprieurs sont occups par les Sphex, des
Grillons sacrifis, mais perdus par suite de la pente du sol, qui
les a laiss glisser lorsque pour un motif quelconque, les
chasseurs les ont un instant lchs. Ces Grillons deviennent la
proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent
se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux-
mmes des ennemis dans le logis.

Ces faits me paraissent dmontrer que, si l'arithmtique du Sphex
 ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes 
capturer, elle ne peut s'lever jusqu'au recensement de celles qui
sont arrives  heureuse destination, comme si l'animal n'avait
d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrsistible
l'entranant  la recherche du gibier un nombre de fois dtermin.
Quand il a fait le nombre voulu d'expditions, quand il a fait
tout son possible pour emmagasiner les captures qui en rsultent,
son oeuvre est finie; et la cellule est close, compltement
approvisionne ou non. La nature ne l'a dou que des facults
rclames dans les circonstances ordinaires par les intrts de
ses larves; et ces facults aveugles, non modifiables par
l'exprience, tant suffisantes pour la conservation de la race,
l'animal ne saurait aller plus loin.

Je terminerai donc comme j'ai dbut. L'instinct sait tout dans
les voies invariables qui lui ont t traces; il ignore tout, en
dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science,
inconsquences tonnantes de stupidit, sont  la fois son
partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou
dans des conditions accidentelles.

CHAPITRE XIII
UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX

Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition
libre  l'influence des agents atmosphriques; par son lvation,
qui en fait le point culminant de la France en de des frontires
soit des Alpes, soit des Pyrnes, le mont pel de la Provence, le
mont Ventoux, se prte, avec une remarquable nettet, aux tudes
de la distribution des espces vgtales suivant le climat.  la
base, prosprent le frileux Olivier et cette multitude de petites
plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques
senteurs rclament le soleil des rgions mditerranennes; au
sommet, couvert de neige au moins la moiti de l'anne, le sol se
couvre d'une flore borale, emprunte en partie aux plages des
terres arctiques. Une demi-journe de dplacement suivant la
verticale fait passer sous les regards la succession des
principaux types vgtaux que l'on rencontrerait en un long voyage
du sud au nord, suivant le mme mridien. Au dpart, vos pieds
foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu
sur les croupes infrieures; dans quelques heures, ils fouleront
les sombres coussinets de la Saxifrage  feuilles opposes, la
premire plante qui s'offre au botaniste dbarquant, en juillet,
sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez
rcolt les fleurs carlates du Grenadier, ami du ciel africain;
l-haut, vous rcolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges
sous une couverture de menus dbris pierreux, et dploie sa large
corolle jaune dans les solitudes glaces du Groenland et du cap
Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.

De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq
ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satit. En aot
1865, j'entreprenais la vingt-troisime. Nous tions huit: trois
dont le mobile tait la botanique, cinq allchs par une course
dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq
compagnons trangers  l'tude des plantes n'a, depuis, manifest
le dsir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet
l'expdition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne ddommage
pas des fatigues endures.

On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu' un tas de pierres
concasses pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas
 deux kilomtres de hauteur, donnez-lui une base proportionne,
jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forts,
et vous aurez une ide nette de l'ensemble de la montagne. Cet
amoncellement de dbris, tantt petits clats, tantt quartiers
normes, s'lve dans la plaine sans pentes pralables, sans
gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pnible en la
divisant par tapes. L'escalade immdiatement commence par des
sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un
chemin rcemment empierr; et se poursuit, toujours plus rude,
jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mtres. Frais gazons,
gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres
sculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme
aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place  une
interminable couche de calcaire fragment par cailles qui fuient
sous les pieds avec un cliquetis sec, presque mtallique. Les
cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le
bruissement des roches boules y remplace le murmure des eaux.

Nous voici  Bdoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers
avec le guide sont termins, l'heure du dpart est convenue, les
vivres sont discuts et se prparent. Essayons de dormir, car
demain il y aura une nuit blanche  passer sur la montagne.
Dormir, voil vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu,
et la principale cause de fatigue est l. Je conseillerais donc 
ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique
au Ventoux, de ne pas se trouver  Bdoin un dimanche au soir. Ils
viteront le bruyant va-et-vient d'un caf-auberge, les
interminables conversations  haute voix, l'cho des carambolages
dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette
aprs boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement
des cuivres du bal voisin, et autres tribulations invitables en
ce saint jour de dsoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux
dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en rponds
pas. Pour mon compte, je n'ai pas ferm l'oeil. Toute la nuit, le
tourne-broche rouill, fonctionnant pour nos victuailles, a gmi
sous ma chambre  coucher. Je n'tais spar de la satane machine
que par une mince planche.

Mais dj le ciel blanchit. Un ne brait sous les fentres. C'est
l'heure: levons-nous! Autant et valu ne pas se coucher.
Provisions de bouche et bagages chargs, ja! hi! fait notre guide,
et nous voil partis. Il est quatre heures du matin. En tte de la
caravane marche Triboulet, avec son mulet et son ne, Triboulet le
doyen des guides au Ventoux. Mes collgues en botanique scrutent
du regard, aux fraches lueurs de l'aurore, la vgtation des
bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un
baromtre pendu  l'paule, un carnet de notes et un crayon  la
main.

Mon baromtre, destin  relever l'altitude des principales
stations botaniques, ne tarde pas  devenir un prtexte
d'accolades  la gourde de rhum. Ds qu'une plante remarquable est
signale: Vite, un coup de baromtre, s'crie l'un; et nous nous
empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne
venant qu'aprs. La fracheur du matin et la marche nous font si
bien apprcier ces coups de baromtre, que le niveau du liquide
tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne
mercurielle. Il me faut, dans l'intrt de l'avenir, consulter
moins frquemment le tube de Torricelli.

Peu  peu disparaissent, la temprature devenant trop froide,
l'Olivier et le Chne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier;
puis encore le Mrier, le Noyer, le Chne blanc. Le Buis devient
abondant. On entre dans une rgion monotone qui s'tend de la fin
des cultures  la limite infrieure des Htres, et dont la
vgtation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici
sous le nom vulgaire de _Pbr d'as_, poivre d'ne,  cause de
l'cre saveur de son menu feuillage, imprgn d'huile essentielle.
Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont
poudrs de cette forte pice. Plus d'un dj les entame en esprit,
plus d'un jette un regard d'affam sur les sacoches aux vivres,
que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique,
l'apptit est venu, mieux que l'apptit, une faim dvorante, ce
qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne  mes
collgues  tromper cette angoisse stomacale jusqu' la prochaine
halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite
oseille  feuilles en fer de flche, le _Rumexscutatus;_ et
prchant moi-mme d'exemple, j'en cueille une bouche. On rit
d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientt je les vois
tous occups,  qui mieux mieux,  la cueillette de la prcieuse
oseille.

Tout en mchant l'acide feuille, on atteint les htres, d'abord
larges buissons, isols, tranant  terre; bientt arbres nains,
serrs l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, fort paisse
et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargs
en hiver par le poids des neiges, battus toute l'anne par les
furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont branchs,
tordus dans des positions bizarres, ou mme couchs  terre. Une
heure et plus se passe  traverser la zone boise, qui, de loin,
apparat sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici
que, de nouveau, les htres deviennent buissonnants et clairsems.
Nous avons atteint leur limite suprieure et, au grand soulagement
de tous, malgr les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi
la halte choisie pour notre djeuner.

Nous sommes  la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reu au
sortir du sol dans une srie de longues auges en tronc de htre,
o les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau.
La temprature de la source est de 7, fracheur inestimable pour
nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La
nappe est tale sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi
lesquelles brille la Paronyque  feuilles de serpolet, dont les
larges et minces bractes ressemblent  des cailles d'argent. Les
vivres sont tirs de leurs sacoches, les bouteilles exhumes de
leur couche de foin. Ici, les pices de rsistance, les gigots
bourrs d'ail et les piles de pain; l, les fades poulets, qui
amuseront un moment les molaires, quand sera apaise la grosse
faim; non loin,  une place d'honneur, les fromages du Ventoux
pics avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au
_Pbr d'as_; tout  ct, les saucissons d'Arles, dont la chair
rose est marbre de cubes de lard et de grains entiers de poivre;
par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de
saumure, et les olives assaisonnes d'huile; en cet autre, les
melons de Cavaillon, les uns  chair blanche, les autres  chair
orange, car il y en a pour tous les gots; en celui-ci, le pot
aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les
bouteilles au frais dans l'eau glace de cette auge. N'oublions-
nous rien? Si, nous oublions le matre dessert, l'oignon, qui se
mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux
parmi nous, mes confrres en botanique, sont d'abord un peu bahis
de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout 
l'heure  se rpandre en loges. Tout y est.  table!

Alors commence un de ces repas homriques qui font date en la vie.
Les premires bouches ont quelque chose de frntique. Tranches
de gigots et morceaux de pain se succdent avec une rapidit
alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses apprhensions,
jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: Si l'on y
va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?
Cependant la fringale s'apaise; on dvorait d'abord en silence,
maintenant on mange et on cause. Les apprhensions pour le
lendemain se calment aussi; on rend justice  l'ordonnateur du
menu, qui a prvu cette famlique consommation et tout dispos
pour y parer dignement. C'est le tour d'apprcier les vivres en
connaisseur. L'un fait l'loge des olives, qu'il pique une  une
de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout
en dcoupant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un
troisime parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont
unanimes pour clbrer les fromages au _Pbr d'as, _pas plus
grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument,
et l'on s'tend sur l'herbe, le ventre au soleil.

Aprs une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se
remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul,
vers l'ouest, en longeant la lisire des bois, o se trouve un
sentier praticable aux btes de somme. Il nous attendra au Jas ou
Btiment, situ  la limite suprieure de htres, vers 1550 mtres
d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous
abriter la nuit, btes et gens. Quant  nous, poursuivons
l'ascension et atteignons la crte, que nous suivrons pour gagner
avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, aprs le coucher
du soleil, nous descendrons au Jas, o le guide sera depuis
longtemps arriv. Tel est le plan propos et adopt.

La crte est atteinte. Au sud se droulent,  perte de vue, les
pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord,
la scne est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantt
coupe  pic, tantt dispose en gradins d'une effrayante
dclivit, n'est gure qu'un prcipice d'un kilomtre et demi de
hauteur. Toute pierre lance ne s'arrte plus et bondit de chute
en chute jusqu'au fond de la valle, o se distingue, comme un
ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons branlent
des quartiers de roche et les font rouler dans l'abme pour en
suivre l'pouvantable dgringolade, je dcouvre, sous l'abri d'une
large pierre plate, une vieille connaissance entomologique,
l'Ammophile hrisse, que j'avais toujours rencontre isole sur
les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque  la
cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines
d'individus groups en tas sous le mme abri.

J'en tais  rechercher les causes de cette populeuse
agglomration, lorsque le souffle du midi, qui dj nous avait
inspir dans la matine quelques vagues craintes, amne
soudainement un convoi de nuages se rsolvant en pluie. Avant d'y
avoir pris garde, nous sommes envelopps d'une paisse brume
pluvieuse, qui ne permet d'y voir  deux pas devant soi. Par une
fcheuse concidence, l'un de nous, mon excellent ami Th.
Delacour, s'est cart  la recherche de l'Euphorbe saxatile,
l'une des curiosits vgtales de ces hauteurs. Faisant porte-voix
de nos mains, nous runissons en un appel commun l'effort de nos
poitrines. Personne ne rpond. La voix se perd dans la masse
floconneuse et dans la sourde rumeur de la nue tourbillonnante.
Cherchons donc l'gar puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu
de l'obscurit de nuage, il est impossible de se voir l'un
l'autre,  la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul
des sept qui connaisse les localits. Pour ne laisser personne 
l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-mme
en tte de la chane. C'est alors, pendant quelques minutes, un
vritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit  rien. Delacour,
sans doute, lui-mme habitu du Ventoux, en voyant venir les
nuages, aura profit des dernires claircies pour gagner  la
hte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mmes au plus tt, car dj
l'eau nous ruisselle  l'intrieur des vtements tout aussi bien
qu' l'extrieur. Le pantalon de coutil est coll sur la peau
comme un second piderme.

Une grave difficult s'lve: les va et revient, tours et retours
de nos recherches, m'ont mis dans l'tat d'une personne  qui l'on
bande les yeux et que l'on fait, aprs, pirouetter sur les talons.
J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de
quel ct est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre:
les avis sont partags, trs-douteux. Conclusion: aucun de nous ne
saurait affirmer o est le nord, o est le sud. Jamais, non,
jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce
moment-l. Tout autour de nous est l'inconnu de la nue grise;
sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une
pente d'ici et d'une pente de l. Mais quelle est la bonne? Il
faut choisir et se prcipiter de confiance. Si par malheur nous
descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les
prcipices dont la vue seule tantt nous inspirait l'effroi. Pas
un n'en reviendra peut-tre. J'eus l quelques minutes de
poignante perplexit.

Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie.
Mauvais conseil, rpliquaient les autres, et j'tais du nombre;
mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouills comme
nous le sommes, aux premires fracheurs de la nuit nous glerons
sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprs du
Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du
Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant  ma
prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu 
l'cart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui
dvoile mes terribles apprhensions. Un conciliabule est tenu 
nous deux: nous cherchons  suppler par la boussole de la
rflexion l'aiguille aimante absente. Quand les nuages sont
venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? -- C'est parfaitement
par le sud. -- Et, quoique le vent ft presque insensible, la
pluie avait une lgre inclinaison du sud au nord? -- Mais oui:
j'ai constat cette direction tant que j'ai pu me reconnatre.
N'avons-nous pas l de quoi nous guider? Descendons du ct d'o
vient la pluie. -- J'y avais song, mais des doutes me prennent.
Le vent est trop faible pour avoir une direction bien dtermine.
C'est peut-tre un souffle tournant, comme il s'en produit au
sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me
dit que la direction premire se soit conserve, et que le
mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. -- Je partage vos
doutes. Et alors? -- Alors, alors, voil le difficile. Une ide:
si le vent n'a pas tourn nous devons surtout tre mouills 
gauche puisque la pluie a t reue de ce ct tant que n'a pas
t perdue notre orientation. S'il a tourn, la mouillure doit
tre  peu prs gale de partout. Que l'on se tte et dcidons. a
y est-il? -- a y est. -- Et si je me trompe? -- Vous ne vous
tromperez pas.

En deux mots les collgues sont mis au courant de la chose. Chacun
se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le
vtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible
que j'entends dclarer  l'unanimit le flanc gauche bien plus
mouill que l'autre. Le vent n'a pas tourn. C'est bien:
dirigeons-nous du ct de la pluie. La chane se reforme, moi en
tte, Verlot  l'arrire-garde pour ne pas laisser de tranard.
Avant de se lancer: Eh bien, dis-je encore une fois  mon ami,
risquons-nous l'affaire? -- Risquez; je vous suis. -- Et nous
piquons aveuglment une tte dans le redoutable inconnu.

Vingt enjambes n'taient pas faites, vingt de ces enjambes dont
on n'est pas matre sur les fortes pentes, que toute crainte de
pril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abme, c'est
le sol tant dsir, le sol de pierrailles, qui croule derrire
nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe
de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est
atteinte la lisire suprieure des htres. Ici l'obscurit est
plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber
jusqu' terre pour reconnatre o l'on met les pieds. Comment, au
sein de ces tnbres, trouver le Jas, enfoui dans l'paisseur du
bois? Deux plantes, assidue vgtation des points hants par
l'homme, le Chnopode Bon-Henri et l'Ortie dioque me servent de
fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en
cheminant.  chaque piqre ressentie, c'est une ortie, c'est un
jalon. Verlot,  l'arrire-garde, s'escrime aussi de son mieux et
supple la vue par la cuisante piqre. Nos compagnons n'ont gure
foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente
furibonde, de rtrograder, s'il le faut, jusqu' Bdoin. Plus
confiant dans le flair botanique, qu'il possde si bien lui-mme,
Verlot se joint  moi pour insister dans nos recherches, pour
rassurer les plus dmoraliss et leur dmontrer qu'il est
possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au
gte malgr l'obscurit. On se rend  nos raisons; et peu aprs,
de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.

Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrits 
temps de la pluie. Un feu flambant et des vtements de rechange
ont bientt ramen l'habituelle gaiet. Un bloc de neige, apport
du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une
bouteille reoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le
repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage
de htre, qu'ont triture nos prdcesseurs; et ils sont nombreux.
Qui sait depuis combien d'annes n'a pas t renouvel ce matelas,
aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour
mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour
tisonner, car la fume, sans autre issue qu'un large trou produit
par l'croulement partiel de la vote, emplit la hutte d'une
atmosphre  fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffes
respirables, il faut les chercher dans les couches les plus
infrieures, le nez presque  terre. On tousse donc, on maugre,
on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Ds deux heures
du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cne terminal
et assister au lever du soleil. La pluie a cess, le ciel est
superbe et promet une admirable journe.

Pendant l'ascension, quelques-uns prouvent une sorte de mal au
coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la
rarfaction de l'air. Le baromtre a baiss de 140 millimtres;
l'air que nous respirons est d'un cinquime moins dense, et par
consquent d'un cinquime moins riche en oxygne. Dans l'tat de
bien-tre, cette modification de l'air, trop peu considrable,
passerait inaperue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la
veille et  l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc
avec lenteur, les jarrets briss, le souffle haletant. De vingt
pas en vingt pas, plus d'un est oblig de faire halte. Enfin nous
y voici. On se rfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix,
pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par
une accolade  la gourde, dont cette fois on puise les flancs.
Bientt, le soleil se lve. Jusqu'aux extrmes limites de
l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les
cts s'irisent de violet par l'effet des rayons diffracts. Au
sud et  l'ouest s'tendent des plaines brumeuses, o, lorsque le
soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhne, ainsi
qu'un fil d'argent. Au nord et  l'est s'tale sous nos pieds une
couche norme de nuages, sorte d'ocan de blanche ouate d'o
mergent, comme des lots de scories, les sommets obscurs des
montagnes infrieures. Quelques cimes, avec leurs tranes de
glaciers, resplendissent du ct des Alpes.

Mais la plante nous rclame; arrachons-nous  ce magique
spectacle. L'poque de notre ascension, en aot, tait un peu
tardive; pour bien des plantes, la floraison tait passe. Voulez-
vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans
la premire quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition
des troupeaux sur ces hauteurs: o le mouton a brout vous ne
rcolteriez que misrables restes. Encore pargn par la dent des
troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre;
sa couche de pierrailles est maille de fleurs. En mes souvenirs
apparaissent, toutes ruisselantes de la rose du matin, les
gracieuses touffes d'Androsace villeuse,  fleurs blanches avec un
oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes
corolles bleues s'talent sur les clats de calcaire; la Valriane
Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et
l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifolie,
formant des tapis compacts d'un vert cru sems de capitules bleus;
le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux;
l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tte serre de
fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des
pierrailles; la Saxifrage  feuilles opposes et la Saxifrage
muscode, toutes les deux serres en coussinets sombres,
constells de corolles roses pour la premire, de corolles
blanches laves de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura
plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie
 l'autre un superbe Papillon  ailes blanches avec quatre taches
d'un rouge carmin vif, cercles de noir. C'est le _Parnassius
Apollo_, hte lgant des solitudes des Alpes, au voisinage des
neiges ternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons l
cet aperu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet
du mont Ventoux et revenons  l'Ammophile hrisse, blottie en
nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nue pluvieuse est
venue hier nous envelopper.

CHAPITRE XIV
LES MIGRANTS

J'ai racont comment, sur les crtes du mont Ventoux, vers
l'altitude de 1800 mtres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes
entomologiques qui seraient riches de consquences si elles se
prsentaient assez frquemment pour se prter  des tudes
suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je
dsespre de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc tayer sur
elle que des soupons. C'est aux observateurs futurs de remplacer
mes probabilits par des certitudes.

Sous l'abri d'une large pierre plate, je dcouvre quelques
centaines d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amonceles les unes
sur les autres et d'une manire presque aussi compacte que le sont
les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitt la pierre leve,
tout ce petit monde velu se met  grouiller, sans tentative aucune
de fuir au vol. Je dplace le tas  pleines mains, nul ne fait
mine de vouloir abandonner le groupe. Des intrts communs
semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si
tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre
plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les
environs immdiats je ne dcouvre rien qui puisse me dire la cause
de cette trange runion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le
dnombrement. J'en tais l quand les nuages sont venus mettre fin
 mes observations et nous plonger dans cette obscurit dont je
viens de dire les anxieuses suites. Aux premires gouttes de
pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la
pierre en place et de rintgrer les Ammophiles sous leur abri. Je
m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espre,
pour avoir eu la prcaution de ne pas laisser exposes  l'averse
les pauvres btes dranges par ma curiosit.

L'Ammophile hrisse n'est pas rare dans la plaine, mais c'est
toujours une  une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et
sur les pentes sablonneuses, tantt livre au travail d'excavation
de son puits, tantt occupe au charroi de sa lourde chenille.
Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi tait-ce
pour moi profonde surprise que de trouver, presque  la cime du
Ventoux, cet Hymnoptre runi en si grand nombre sous l'abri de
la mme pierre. Au lieu de l'individu isol, qui jusqu'ici m'tait
connu, s'offrait  mes regards une socit populeuse. Essayons de
remonter aux causes probables de cette agglomration.

Par une exception fort rare chez les Hymnoptres fouisseurs,
l'Ammophile hrisse nidifie ds les premiers jours du printemps:
vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la
premire quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la
forme adulte et dpouillent douloureusement la peau du jeune ge
sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des potes
panouit ses premires fleurs et que le Proyer lance, dans les
prairies, sa tranante note du haut des peupliers, l'Ammophile
hrisse est  l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et
l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers
Hymnoptres dprdateurs en gnral, ne font ce travail qu'en
automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette
nidification si prcoce, devanant de six mois la date adopte par
l'immense majorit, suscite aussitt quelques rflexions.

On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupes  leurs
terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes
de l'anne; c'est--dire si ces printaniers travailleurs ont
achev leurs mtamorphoses et quitt leurs cocons dans les trois
mois qui prcdent. La rgle gnrale veut que le fouisseur
devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et
s'occupe de ses larves dans la mme saison. C'est en juin et
juillet que la plupart des Hymnoptres giboyeurs sortent des
galeries o ils ont vcu  l'tat de larves; c'est dans les mois
suivants, aot, septembre et octobre, qu'ils dploient leurs
industries de mineur et de chasseur.

Semblable loi s'applique-t-elle  l'Ammophile hrisse? La mme
saison voit-elle la transformation finale et les travaux de
l'insecte? C'est trs douteux, car l'Hymnoptre, occup au
travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses
mtamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de
l'hiver, au plus tard en fvrier. La rudesse du climat en cette
priode ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point
quand l'pre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et
congle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige
succdent  ce souffle glac, que peuvent s'accomplir les
dlicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait
peut songer  quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces
moiteurs de la terre sous le soleil d't pour l'abandon de la
cellule.

Si elle m'tait connue, l'poque prcise  laquelle l'Ammophile
hrisse sort du terrier natal me viendrait ici grandement en
aide; mais,  mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies
au jour le jour, avec cette confusion invitable dans un genre de
recherches presque constamment subordonnes aux chances de
l'imprvu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute
l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matriaux pour
crire ces lignes. J'y trouve mentionne l'closion de l'Ammophile
des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argente le 2 du
mme mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte  l'closion de
l'Ammophile hrisse. C'est un dtail non lucid par oubli. Les
dates donnes pour les deux autres espces rentrent dans la loi
gnrale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu  l'poque des
chaleurs. Par analogie, je rapporte  la mme poque la sortie de
l'Ammophile hrisse hors du cocon.

D'o proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler 
leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est force: ces
Hymnoptres ne sont pas de l'anne actuelle, mais de l'anne
prcdente, sortis de leurs cellules  l'poque habituelle, en
juin et juillet, ils ont pass l'hiver pour nidifier aussitt le
printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants.
L'exprience confirme en plein cette conclusion.

Pour peu qu'on se livre  des recherches patientes dans les bancs
verticaux de terre ou de sable bien exposs aux rayons du soleil,
l surtout o des gnrations de divers Hymnoptres rcolteurs de
miel se sont succd d'anne en anne et ont cribl la paroi d'un
labyrinthe de couloirs, de manire  lui donner l'aspect d'une
norme ponge, on est  peu prs sr de rencontrer, au coeur de
l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc
ensoleill, l'Ammophile hrisse, soit seule, soit par groupes de
trois ou quatre, attendant inactive l'arrive des beaux jours.
Cette petite fte de revoir, au milieu des deuils et des froids de
l'hiver, le gracieux Hymnoptre qui, aux premiers chants du
Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me
la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est
calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le
seuil de son abri se pntrer avec dlices des rayons les plus
chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et
parcourt pas  pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc
spongieux. Ainsi fait le petit lzard gris, quand le soleil
commence  rchauffer la vieille muraille, sa patrie.

Mais vainement on chercherait en hiver, mme aux abris les mieux
dfendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres
Hymnoptres  larves carnassires. Tous sont morts aprs le
travail d'automne, et leurs races ne sont plus reprsentes, dans
la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des
cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile
hrisse, close  l'poque des chaleurs, passe l'hiver suivant,
abrite dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son
apparition si printanire.

Avec ces donnes, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles
observ sur les crtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous
l'abri de leur pierre ces nombreux Hymnoptres amoncels? Se
proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et
d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison
propice  leurs travaux? Tout en dmontre l'invraisemblance. Ce
n'est pas au mois d'aot, au moment des fortes chaleurs, qu'un
animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de
nourriture, suc mielleux lap au fond des fleurs, ne peut non plus
tre invoqu. Bientt vont arriver les ondes de septembre, et la
vgtation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va
prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison
presque aussi varie que celle du printemps. Cette priode de
liesse pour la majorit des Hymnoptres ne saurait tre, pour
l'Ammophile hrisse, une poque de torpeur.

Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux,
balayes par des coups de mistral dracinant parfois htres et
sapins; que des cimes o la bise fait pendant six mois
tourbillonner les neiges; que des crtes enfin, enveloppes la
majeure partie de l'anne par la froide brume des nuages, soient
adoptes, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil?
Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord.
Non, ce n'est pas l que l'Ammophile hrisse doit passer la
mauvaise saison. Le groupe observ n'y tait que de passage. Aux
premiers indices de la pluie, qui nous chappaient  nous, mais ne
pouvaient chapper  l'insecte, minemment sensible aux variations
de l'atmosphre, la bande en voyage s'tait rfugie sous une
pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol.
D'o venait-elle? O allait-elle?

En cette mme poque d'aot, et principalement de septembre,
arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les
caravanes des petits oiseaux migrants, descendant par tapes des
pays o ils ont aim, des pays plus frais, plus boiss, plus
paisibles que les ntres, o ils ont lev leur couve. Ils
arrivent presque  jour fixe, dans un ordre invariable, comme
guids par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils
sjournent quelque temps dans nos plaines, riche tape o abonde
l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte,
ils visitent nos champs, o le soc du labourage met alors 
dcouvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur rgal; 
ce rgime, promptement ils gagnent croupion matelass de graisse,
grenier d'abondance, rserve nutritive pour les fatigues  venir;
enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente
vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, o l'insecte ne
manque jamais: l'Espagne et l'Italie mridionales, les les de la
Mditerrane, l'Afrique. C'est l'poque des joies de la chasse et
des succulentes brochettes de Pieds-noirs.

La Calandrelle, le_ Crou_, comme on dit ici, est la premire
arrive.  peine le mois d'aot commence, qu'on la voit explorer
les champs caillouteux,  la recherche des petites semences de
Setaria, mauvaise gramine qui infeste les cultures.  la moindre
alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien
imit par son nom provenal. Elle est bientt suivie du Tarier,
qui butine paisiblement de petits charanons, des criquets, des
fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence
l'illustre srie des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se
continue, quand septembre est arriv, par le plus clbre, le
Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifi de tous ceux qui ont pu
apprcier ses hautes qualits. Jamais Becfigue des gourmets de
Rome, immortalis dans les pigrammes de Martial, n'a valu
l'exquise et parfume pelote de graisse du Motteux, devenu
scandaleusement obse par un rgime immodr. C'est un
consommateur effrn d'insectes de tout ordre. Mes archives de
chasseur naturaliste font foi du contenu de son gsier. On y
trouve tout le petit peuple des gurets: larves et charanons de
toutes espces, criquets, opatres, cassides, chrysomles,
grillons, forficules, fourmis, araignes, cloportes, hlices,
iules et tant d'autres. Et pour faire diversion  cette nourriture
de haut got, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller
sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux,
lorsqu'il vole d'une motte de terre  l'autre, avec ce faux air de
papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue
tale. Aussi Dieu sait  quel prodige d'embonpoint il s'lve.

Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son
contemporain d'migration, autre passionn consommateur
d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dnomment
absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos ptres
n'a jamais hsit  l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par
excellence. Ce nom seul renseigne  fond sur le caractre
dominant. Aucun autre n'atteint pareille obsit. Un moment arrive
o charg de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la
naissance du crne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. 
peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mrier  l'autre, o il
halte dans l'paisseur de la feuille,  demi touff de gras
fondu, victime de son amour du charanon.

Octobre nous amne la svelte Lavandire grise, mi-cendre, mi-
blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine.
Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le
laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la
vermine dans le sillon tout frais. Vers la mme poque arrive
l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyes en claireurs;
puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de
bl et des terres en friche, o abondent les semences de Setaria,
leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la
scintillation gnrale des gouttes de rose et des cristaux de
gele blanche appendus  chaque brin d'herbe, le miroir lance ses
clairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la
chouette, lance par la main du chasseur, fait sa courte vole,
s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des
roulements d'yeux effars; et l'Alouette d'arriver, d'un vol
plongeant, curieuse de voir de prs la brillante machine ou le
grotesque oiseau. Elle est l, devant vous,  quinze pas, les
pattes pendantes, les ailes tales, en manire de Saint-Esprit.
C'est le moment: visez et feu! Je souhaite  mes lecteurs les
motions de cette ravissante chasse.

Avec l'Alouette, souvent dans les mmes compagnies, nous vient la
Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatope qui traduit
le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue
sur la chouette, autour de laquelle il volue dans un balancement
continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des migrants qui
nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y
sjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres,
des insectes surtout; puis fortifis, riches d'embonpoint, ils
poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre,
pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, o la neige est trs
rare, o mille petites graines sont  dcouvert sur le sol, mme
au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les
champs de bl et les friches; telle est la Farlouse qui prfre
les luzernires et les prairies.

L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas
dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplace par l'Alouette
huppe, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais
il n'est pas ncessaire de remonter bien avant dans le nord pour
trouver les lieux favoris de ses couves: le dpartement
limitrophe, la Drme, est dj riche en nids de cet oiseau. Il est
alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre
possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver,
beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drme. Il leur
suffit d'migrer dans le dpartement voisin pour avoir plaines
sans neige et menues semences assures.

Semblable migration  petite distance me parat tre la cause du
rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai
tabli que cet Hymnoptre passe l'hiver  l'tat d'insecte
parfait, rfugi dans quelque abri, o il attend le mois d'avril
pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses
prcautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas  redouter
le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter
l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, 
lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il
fuira donc les cantons neigeux, les pays o le sol profondment se
gle; il se runira en caravane migrante  la manire des
oiseaux, et franchissant monts et valles, ira lire domicile dans
les vieilles murailles et les bancs sablonneux que rchauffe le
soleil mridional. Puis, les froids passs, la bande regagnera, en
totalit ou en partie, les lieux d'o elle tait venue. Ainsi
s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'tait une
tribu migrante, qui, venue des froides terres de la Drme pour
descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la
profonde et large valle du Toulourenc et, surprise par la pluie,
faisait halte sur la crte du mont. L'Ammophile hrisse, pour se
soustraire aux froids de l'hiver, paratrait donc soumise  des
migrations.  l'poque o les petits oiseaux voyageurs commencent
le dfil de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son
voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud.
Quelques valles traverses, quelques montagnes franchies, lui
feraient trouver le climat dsir.

J'ai recueilli deux autres exemples de runions extraordinaires
d'insectes  de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouv la
chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles  sept
points, la bte  bon Dieu du langage populaire. Ces insectes,
appliqus sur la pierre tant des parois que de la toiture en
dalles, taient si serrs l'un contre l'autre, que le grossier
difice prenait,  quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules
de corail. Je n'oserais valuer les myriades de Coccinelles qui se
trouvaient l en assemble gnrale. Ce n'est certainement pas la
nourriture qui avait attir ces mangeuses de pucerons sur la cime
du Ventoux, presque  deux kilomtres d'altitude. La vgtation y
est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurs jusque-
l.

Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du
Ventoux,  une altitude de 734 mtres, j'ai t tmoin d'une
runion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus
saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches  pic,
se dresse une croix avec pidestal de pierres de taille. C'est sur
les faces de ce pidestal et sur les rochers lui servant de base
que le mme Coloptre du Ventoux, la Coccinelle  sept points,
s'tait rassembl en lgions. Les insectes taient pour la plupart
immobiles; mais partout o le soleil donnait avec ardeur, il y
avait continuel change entre les arrivants, qui venaient prendre
place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir
aprs un court essor.

L, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner
sur les causes de ces tranges runions en des points arides, sans
Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien
n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les
maonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples
d'migration entomologique? Y aurait-il assemble gnrale,
pareille  celle des Hirondelles avant le jour du dpart commun?
tait-ce l des points de convocation, d'o la nue des
Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien
possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bte  bon Dieu
n'a jamais gure fait parler d'elle pour sa passion des voyages.
Elle nous semble bien casanire quand nous la voyons faire
boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos
fves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir runion
plnire, par myriades, au sommet du Ventoux, o le Martinet ne
monte qu'en des moments de fougue effrne. Pourquoi ces
assembles  de telles hauteurs? Pourquoi ces prdilections pour
les blocs d'une maonnerie?

CHAPITRE XV
LES AMMOPHILES

Taille fine, tournure svelte, abdomen trs trangl  la naissance
et rattach au corps comme par un fil, costume noir avec charpe
rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces
fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration,
mais bien diffrents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des
orthoptres, Criquets, phippigres, Grillons; les Ammophiles ont
pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prvoir 
lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrire de
l'instinct.

Si le mot ne sonnait convenablement  l'oreille, volontiers je
chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des
sables, comme trop exclusif et souvent erron. Les vritables amis
des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les
Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles,
dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prdilection pour
les sables purs et mobiles; ils les fuient mme comme trop sujets
 des boulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui
doit rester libre jusqu' ce que la cellule ait reu les vivres et
l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant
l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol lger, de fouille
facile, o l'lment sablonneux soit ciment par un peu d'argile
et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes  maigre gazon
exposes au soleil, voil les lieux prfrs. Au printemps, ds
les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hrisse
(_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y
trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile
argente (_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A._
_holosericea)_. Je condenserai ici les documents que les quatre
espces m'ont fournis.

Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical,
une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume
d'oie, et une profondeur d'environ un demi-dcimtre. Au fond est
la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation
du puits d'entre. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu  peu de
frais, en une sance; la larve n'y trouvera protection contre
l'hiver qu' la faveur de la quadruple enceinte de son cocon,
imit de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire  son
excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux
entrains. Comme toujours, les tarses antrieurs servent de rteaux
et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque
grain de sable rsiste trop  l'arrachement, on entend monter du
fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une
sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et
du corps tout entier. Par intervalles rapprochs, l'Hymnoptre
apparat au jour avec la charge de dblais entre les dents, un
gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin,  quelques
dcimtres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le
nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs
dimensions, paraissent mriter attention spciale: du moins
l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller
les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte  pied et
les dpose  proximit du puits. Ce sont l matriaux de choix,
moellons tout prpars qui serviront plus tard  clore le logis.

Ce travail extrieur se fait avec des allures compasses et une
diligence grave. L'insecte, hautement retrouss, l'abdomen tendu
au bout de son long pdicule, se retourne, vire de bord tout d'une
pice, avec la raideur gomtrique d'une ligne qui pivoterait sur
elle-mme. S'il lui faut rejeter  distance les dblais jugs
encombrants, il le fait par petites voles silencieuses, assez
souvent  reculons, comme si l'Hymnoptre, sortant de son puits
la tte la dernire, vitait de se retourner afin d'conomiser le
temps. Ce sont les espces  ventre longuement pdicul, comme
l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui dploient le
mieux dans l'action cette rigidit d'automate. C'est si dlicat,
en effet,  gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au
bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige.
On marche donc avec une sorte de prcision gomtrique; s'il faut
voler, c'est  reculons pour s'pargner des virements de bord trop
rpts. Au contraire, l'Ammophile hrisse, dont le pdicule
abdominal est court, possde en travaillant  son terrier, la
dsinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la
plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas
l'embarras du ventre.

Le logis est creus. Sur le tard, ou mme tout simplement lorsque
le soleil s'est retir des lieux o le terrier vient d'tre for,
l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis
en rserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir
une pice  sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la
satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas  rencontrer
ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamtre un
peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est
transporte avec les mandibules, et mise, pour clture provisoire,
sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque
le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse,
l'insecte saura trs bien retrouver le logis, rendu inviolable par
la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralyse,
saisie par la peau de la nuque et trane entre les pattes du
chasseur; il soulvera la dalle que rien ne distingue des autres
petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il
introduira la pice de gibier au fond du puits, dposera son oeuf
et bouchera dfinitivement la demeure en balayant dans la galerie
verticale les dblais conservs  proximit.

 plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile
argente m'ont rendu tmoin de cette clture temporaire du
terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avance fait
renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scells mis au
logis par l'Hymnoptre, moi aussi je renvoyais au lendemain la
suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des
lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repre, en
implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver
le puits lorsqu'il serait combl. Toujours, si je ne revenais pas
trop matin, si je laissais  l'Hymnoptre le loisir de mettre 
profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier
dfinitivement bouch et approvisionn.

La fidlit de mmoire est ici frappante. L'insecte, attard  son
travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe
pas la soire, il ne passe pas la nuit dans le gte qu'il vient de
fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, aprs en
avoir masqu l'entre avec une petite pierre. Les lieux ne lui
sont pas familiers; il ne les connat pas mieux que tout autre
endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex
languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de l,
au gr de leur vagabondage. L'Hymnoptre s'est trouv l par
hasard; le sol lui a plu et le terrier a t creus. Maintenant
l'insecte part. O va-t-il? Qui le sait... peut-tre sur les
fleurs du voisinage, o, aux dernires lueurs du jour, il lchera,
dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucre, de mme
que l'ouvrier mineur, aprs les fatigues de la noire galerie,
cherche le rconfort de la bouteille du soir. Il part, entran
plus ou moins loin, de station en station  la cave des fleurs. La
soire, la nuit, la matine se passent. Il faut cependant revenir
au terrier et complter l'oeuvre; il faut y revenir aprs les
marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de
fleur en fleur des libations de la veille. Que la Gupe regagne
son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien l qui m'tonne: le
nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont
connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir  son
terrier aprs si longue absence, n'a rien de ce que pourrait
donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a
visit hier, peut-tre pour la premire fois et qu'il faut
retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement dsorient
et de plus embarrass d'un lourd gibier. Ce petit exploit de
mmoire topographique s'accomplit nanmoins, parfois avec une
prcision dont je restais merveill. L'insecte marchait droit 
son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous
les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de
longues hsitations, des recherches multiplies.

Si la difficult s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la
hte de l'exploration, est dpose en haut lieu, sur une touffe de
thym, un bouquet de gazon, o elle soit en vidence pour tre
retrouve plus tard. Ainsi allge, l'Ammophile reprend ses
actives recherches. J'ai eu trac au crayon,  mesure que
cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le rsultat fut
une ligne des plus embrouilles, avec courbures et angles
brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds,
lacets, intersections rptes, enfin un vrai labyrinthe dont la
complication traduisait au regard les perplexits de l'insecte
gar.

Le puits retrouv et la dalle leve, il faut revenir  la
Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans ttonnements,
lorsque les alles et venues de l'Hymnoptre se sont par trop
multiplies. Bien qu'elle ait laiss sa proie convenablement
visible, l'Ammophile parat prvoir l'embarras de la retrouver
quand le moment sera venu de la traner au logis. Du moins, si la
recherche du gte se prolonge trop, on voit l'Hymnoptre
brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir  la
Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour
s'affirmer que c'est bien l son gibier, sa proprit. Puis
l'insecte accourt de nouveau, en toute hte, sur les lieux de
recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut
une troisime, pour rendre visite  la proie. Volontiers, je
verrais dans ces retours rpts vers la Chenille, un moyen de se
rafrachir le souvenir du point de dpt.

Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication;
mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a
creus la veille, sur l'emplacement inconnu o l'on conduit les
hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mmoire des lieux,
dont j'aurai plus tard  raconter les merveilleuses prouesses.
Pour revenir moi-mme, le lendemain, au puits dissimul sous le
couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter 
ma mmoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements,
jalons, enfin toute une minutieuse gomtrie.

Le scell provisoire du terrier avec une dalle, comme le
pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argente, me
parat inconnu des deux autres espces. Je n'ai jamais vu du moins
leur logis protg d'un couvercle. Cette absence de clture
temporaire semble s'imposer du reste  l'Ammophile hrisse.  ce
qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et
fouit aprs son terrier non loin du lieu de capture. La mise en
magasin des vivres tant de la sorte possible  l'instant mme, il
est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant 
l'Ammophile soyeuse, je lui souponne un autre motif pour ignorer
l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres
ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met
jusqu' cinq, mais beaucoup plus petites. De mme que nous
ngligeons de fermer une porte  passages frquents de mme
l'Ammophile soyeuse nglige peut-tre la prcaution de la dalle
pour un puits o elle doit descendre, au moins  cinq reprises,
dans un bref laps de temps.

Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves
consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile
soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes,
allonges, qui marchent en bouclant le corps et en le dbouclant.
Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant
tour  tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles
arpenteuses. Le mme terrier runit des vivres  coloration trs
varie; preuve que l'Ammophile chasse indiffremment toutes les
espces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille,
car le chasseur lui-mme est bien faible, et sa larve ne doit pas
faire copieuse consommation malgr les cinq pices de gibier qui
lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hymnoptre se
rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roules en cercle
par l'effet de la piqre qui les a paralyses, les cinq pices
sont empiles dans la cellule; celle qui termine la pile porte
l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites.

Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille  chaque larve.
Il est vrai qu'ici le volume supple au nombre: le gibier choisi
est corpulent, dodu, capable de suffire amplement  l'apptit du
ver. J'ai retir, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des
sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur;
quinze fois, chiffre norme si l'on considre quelle dpense de
force ce doit tre pour le chasseur que de traner semblable
gibier, par la peau de la nuque,  travers les mille difficults
du terrain. Aucun autre Hymnoptre soumis avec sa proie 
l'preuve de la balance, ne m'a montr pareille disproportion
entre le ravisseur et son butin. La varit presque indfinie de
coloration dans les vivres exhums des terriers ou reconnus entre
les pattes des Ammophiles tablit encore que les trois
dprdateurs n'ont pas de prfrence et font prise de la premire
Chenille venue,  la condition qu'elle soit de taille convenable,
ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne  la srie
des Papillons nocturnes. Le gibier le plus frquent consiste en
Chenilles  costume gris, ravageant le collet des plantes sous une
mince couche de terre.

Ce qui domine l'histoire entire des Ammophiles, ce qui appelait
de prfrence toute mon attention, c'est la manire dont l'insecte
se rend matre de sa proie et la plonge dans l'tat inoffensif
rclam par la scurit des larves. Le gibier chass, la Chenille,
possde en effet une organisation fort diffrente de celle des
victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes,
Charanons, Criquets, phippigres. L'animal se compose d'une
srie d'anneaux ou segments similaires, disposs bout  bout:
trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui
doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des
pattes membraneuses ou fausses pattes, spciales  la Chenille et
non reprsentes dans le Papillon; d'autres enfin sont dpourvus
de membres. Chacun de ces anneaux possde son noyau nerveux, ou
ganglion, foyer de la sensibilit et du mouvement: de sorte que le
systme de l'innervation comprend douze centres distincts,
loigns l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire
log sous le crne et comparable au cerveau.

Nous voil bien loin de la centralisation nerveuse des Charanons
et des Buprestes, se prtant si bien  la paralysie gnrale par
un seul coup de dard; nous voil bien loin aussi des ganglions
thoraciques que le Sphex blesse l'un aprs l'autre pour abolir les
mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation
unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze,
spars entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et
disposs en chapelet  la face ventrale, sur la ligne mdiane du
corps. De plus, ce qui est la rgle gnrale chez les tres
infrieurs o le mme organe se rpte un grand nombre de fois et
perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont
dans une large indpendance l'un de l'autre: chacun anime son
segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troubl
dans ses fonctions par le dsordre des segments voisins. Qu'un
anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilit, et les
autres, demeurs intacts, n'en resteront pas moins longtemps
encore mobiles et sensibles. Ces donnes suffisent pour montrer le
haut intrt qui s'attache aux procds meurtriers de
l'Hymnoptre en face de son gibier.

Mais si l'intrt est grand, la difficult d'observation n'est pas
petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissmination
une  une sur de grandes tendues, enfin leur rencontre presque
toujours fortuite, ne permettent gure d'entreprendre avec elles,
pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des exprimentations
mdites  l'avance. Il faut longtemps pier l'occasion,
l'attendre avec une inbranlable patience, et savoir en profiter 
l'instant mme quand elle se prsente, enfin au moment o vous n'y
songiez plus. Cette occasion, je l'ai guette des annes et encore
des annes; puis un jour, tout  coup, la voil qui se prsente 
mes yeux avec une facilit d'examen et une clart de dtail qui me
ddommagent de ma longue attente.

Au dbut de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au
meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la
rapidit de l'opration, l'aiguillon de l'Hymnoptre s'adresser
une fois pour toutes, soit au cinquime, soit au sixime segment
de la victime. Pour confirmer ce rsultat, la pense m'est venue
de constater encore l'anneau piqu sur des Chenilles non
sacrifies sous mes yeux et drobes aux ravisseurs occups  les
traner au terrier; mais ce n'est pas  la loupe que je devais
recourir, aucune loupe ne permettant de dcouvrir sur une victime
la moindre trace de blessure. Voici le procd suivi. La Chenille
tant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la
pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de
sensibilit par le plus ou moins de signes de douleur que
manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquime segment ou le
sixime jusqu' la transpercer mme de part en part, la Chenille
ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrire de ce segment
insensible, on en pique mme lgrement un second, la Chenille se
tord et se dmne, avec d'autant plus de violence que le segment
explor est plus loign du point de dpart. Vers l'extrmit
postrieure surtout, le moindre attouchement provoque des
contorsions dsordonnes. Le coup d'aiguillon a donc t unique,
et c'est le cinquime anneau ou le sixime qui l'a reu.

Que prsentent donc de particulier ces deux segments pour tre
ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier?
Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre
chose. En laissant de ct les Chenilles arpenteuses de
l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres,
l'organisation suivante, en comptant la tte pour premier segment
trois paires de pattes vraies places sur les anneaux deux, trois,
et quatre; quatre paires de pattes membraneuses places sur les
anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernire paire de
pattes membraneuses places sur le treizime et dernier anneau. En
tout huit paires de pattes, dont les sept premires forment deux
groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces
deux groupes sont spars par deux segments sans pattes, qui sont
prcisment le cinquime et le sixime.

Maintenant, pour enlever  la Chenille ses moyens d'vasion, pour
la rendre immobile, l'Hymnoptre ira-t-il darder son stylet dans
chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t-
il surtout ce luxe de prcautions quand la proie est petite, toute
faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera
donn en un point central, d'o la torpeur produite par la
gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus
bref dlai possible, au sein des segments munis de pattes. Le
segment  choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas
douteux: c'est le cinquime ou le sixime, sparant les deux
groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqu par les dductions
rationnelles est donc aussi le point adopt par l'instinct.

Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement dpos
sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul,
la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions
compromettantes; o la piqre de l'aiguille ne produit rien, la
morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera
ainsi immobile jusqu' ce que le nourrisson ait pris des forces et
puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant.

Dans mes recherches ultrieures, les observations se multipliant,
des doutes me vinrent, non sur les consquences auxquelles j'tais
arriv, mais sur leur extension gnrale. Que de faibles
arpenteuses, que des Chenilles de taille mdiocre aient assez d'un
seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque
le dard atteint le point si propice qui vient d'tre dtermin,
c'est chose d'elle-mme fort probable et d'ailleurs dmontre soit
par l'observation directe, soit par l'exploration de la
sensibilit au moyen d'une aiguille. Mais il arrive  l'Ammophile
des sables et surtout  l'Ammophile hrisse, de capturer des
proies normes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de
fois celui du ravisseur. Ce gibier gant sera-t-il trait comme la
fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans
l'impossibilit de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet?
L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les
parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en pril soit l'oeuf,
soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tte  tte dans
l'troite chambre du terrier, la dbile crature qui vient
d'clore et cette espce de dragon assez libre encore de
mouvements pour rouler et drouler ses tortueux replis.

Mes soupons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le
rapport de la sensibilit. Tandis que le menu gibier de
l'Ammophile soyeuse et de l'Ammophile argente se dbat avec
violence lorsque l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau
atteint par le dard de l'Hymnoptre, les grasses Chenilles de
l'Ammophile des sables, et surtout de l'Ammophile hrisse,
demeurent immobiles quel que soit l'anneau stimul, au milieu, en
avant, en arrire, n'importe. Avec elles, plus de contorsions,
plus de brusques enroulements de croupe; la pointe d'acier ne
provoque, comme signe d'un reste de sensibilit, que de faibles
frmissements de peau. Ainsi que l'exige la scurit de la larve
approvisionne de cette monstrueuse proie, il y a donc ici
abolition  peu prs totale de la facult de se mouvoir et de
sentir. Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hymnoptre en a
fait une masse inerte, mais non morte.

Il m'a t donn d'assister  l'oeuvre de l'Ammophile oprant de
son bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de
l'instinct ne m'a montr chose plus mouvante. Avec un de mes amis
que la mort, hlas! devait bientt m'enlever, je revenais du
plateau des Angles, tendre des embches au Scarabe sacr pour
mettre  l'preuve son savoir-faire, quand une Ammophile hrisse
se montre  nous, fort affaire,  la base d'une touffe de thym.
Aussitt tous les deux de nous coucher  terre, trs prs de
l'Hymnoptre en travail. Notre prsence n'intimide pas l'insecte,
qui vient un moment se poser sur ma manche, reconnat ses deux
visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont immobiles et retourne 
sa touffe de thym. Vieil habitu, je sais ce que veut dire cette
familiarit audacieuse: l'Hymnoptre est proccup de quelque
grave affaire. Attendons et nous verrons.

L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de
fines radicelles de gramen, elle plonge la tte sous les petites
mottes souleves. Avec prcipitation, elle accourt un peu d'ici,
un peu de l autour du thym, visitant toutes les failles qui
peuvent donner accs sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile
qu'elle se creuse; elle est en chasse de quelque gibier log sous
terre; on le voit  ses manoeuvres, rappelant celles d'un chien
qui chercherait  dloger un lapin de son clapier. Voici qu'en
effet, mu de ce qui se passe l-haut et traqu de prs par
l'Ammophile, un gros Ver gris se dcide  quitter son gte et 
venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitt l,
qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dpit de
ses contorsions. Camp sur le dos du monstre, l'Hymnoptre
recourbe l'abdomen, et mthodiquement, sans se presser, comme un
chirurgien connaissant  fond l'anatomie de son opr, plonge son
bistouri  la face ventrale, dans tous les segments de la victime,
du premier au dernier. Aucun anneau n'est laiss sans coup de
stylet; avec pattes ou sans pattes, tous y passent, et par ordre,
de l'avant  l'arrire.

Voil ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilit que
rclame une observation irrprochable. L'Hymnoptre agit avec une
prcision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme
presque toujours ignore; il connat l'appareil nerveux complexe de
sa victime, et pour les ganglions rpts de sa Chenille rserve
ses coups de poignard rpts. Je dis: il sait et connat; je
devrais dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son
acte est tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement
compte de ce qu'il fait, obit  l'instinct qui le pousse. Mais
cette inspiration sublime, d'o vient-elle? Les thories de
l'atavisme, de la slection, du combat pour l'existence, sont-
elles en mesure de l'interprter raisonnablement? Pour moi et mon
ami, ce fut et c'est rest une des plus loquentes rvlations de
l'ineffable logique qui rgente le monde et guide l'inconscient
par les lois de son inspiration. Remus  fond par cet clair de
vrit, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la paupire une
larme d'indfinissable motion.

CHAPITRE XVI
LES BEMBEX

Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhne, en face de
l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris
pour les observations que je vais rapporter. C'est le bois des
Issarts. Que l'on ne se mprenne pas sur la valeur de ce mot, le
bois veillant en gnral dans l'esprit l'ide d'un sol matelass
d'un frais tapis de mousse, et l'ide du couvert d'une haute
futaie d'o descend un demi-jour tamis par le feuillage. Les
plaines brles, o grince la Cigale sur le ple olivier, ne
connaissent pas ces dlicieuses retraites remplies d'ombre et de
fracheur.

Le bois des Issarts est un taillis de chnes verts,  hauteur
d'homme, clairsems par maigres touffes qui temprent  peine 
leur pied les ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours
caniculaires de juillet et d'aot, je m'tablissais des aprs-midi
en quelque point du taillis favorable  mes observations, j'avais
pour refuge un grand parapluie qui, plus tard, vint, de la manire
la plus inattendue, me prter un concours bien prcieux sous un
autre rapport, ainsi que mon rcit l'tablira en temps opportun.
Si j'avais nglig de me munir de ce meuble, embarrassant pour une
longue course, la seule ressource contre une insolation tait de
me coucher tout au long derrire quelque butte de sable; et
lorsque les artres taient par trop en bullition dans les
tempes, le moyen suprme consistait  m'abriter la tte  l'entre
de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fracheur
au bois des Issarts.

Le sol non occup par les bouquets de vgtation ligneuse est 
peu prs nu et se compose d'un sable fin, aride et trs mobile,
que le vent amoncelle en petites dunes partout o les souches et
les racines des chnes verts forment obstacle  sa dissmination.
La pente de ces dunes est en gnral bien unie,  cause de
l'extrme mobilit des matriaux, qui s'boulent dans la moindre
dpression et rtablissent d'eux-mmes la rgularit des surfaces.
Il suffit de plonger le doigt dans le sable et de le retirer pour
amener aussitt un boulis qui comble la cavit et rtablit les
choses en l'tat primitif, sans laisser de trace visible. Mais 
une certaine profondeur, variable suivant l'poque plus ou moins
recule des dernires pluies, le sable conserve un reste
d'humidit qui le maintient en place, et lui donne la consistance
ncessaire pour tre creus de lgres excavations sans
affaissement des parois et de la vote. Un soleil ardent, un ciel
magnifiquement bleu, des pentes qui cdent sans la moindre
difficult aux coups de rteau de l'Hymnoptre, du gibier en
abondance pour la nourriture des larves, un emplacement paisible
que ne trouble presque jamais le pied du passant, tout est runi
en ce lieu de dlices des Bembex. Assistons  l'oeuvre de
l'industrieux insecte.

Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou
profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est
convi vers la fin de juillet. Un Bembex (B. restrata) brusquement
survient, je ne sais d'o, et s'abat sans recherches pralables,
sans hsitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne
diffre en rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses
tarses antrieurs qui, arms de robustes ranges de cils,
rappellent  la fois le balai, la brosse et le rteau, il
travaille  dblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient
sur les quatre pattes postrieures, les deux de derrire un peu
cartes; celles de devant,  coups alternatifs, grattent et
balaient le sable mobile. La prcision et la rapidit de la
manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait
le moulinet des tarses. Le sable, lanc en arrire sous le ventre,
franchit l'arcade des jambes postrieures, jaillit en un filet
continu semblable  celui d'un liquide, dcrit sa parabole et va
retomber  deux dcimtres plus loin. Ce jet poudreux, toujours
galement nourri, des cinq et des dix minutes durant, dmontre
assez l'tourdissante rapidit des outils en action. Je ne
pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui
n'enlve rien nanmoins  la grce dgage,  la libert
d'volution de l'insecte, avanant et reculant d'un ct puis de
l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet.

Le terrain creus est des plus mouvants.  mesure que
l'Hymnoptre creuse, le sable voisin s'boule et comble la
cavit. Dans l'boulis sont compris de menus dbris de bois, des
queues de feuilles pourries, des grains de gravier plus volumineux
que les autres. Le Bembex les enlve avec les mandibules et les
porte plus loin  reculons; puis il revient balayer, mais toujours
peu profondment, sans tentatives pour s'enfoncer en terre. Quel
est son but en ce travail tout  la surface? Il serait impossible
de le dire d'aprs ce premier coup d'oeil; mais ayant pass bien
des journes avec mes chers Hymnoptres, et groupant en un
faisceau les donnes parses de mes observations, je crois
entrevoir le motif des manoeuvres actuelles.

Le nid de l'Hymnoptre est l certainement, sous terre, 
quelques pouces de profondeur; dans une logette creuse au sein du
sable frais et fixe se trouve un oeuf, peut-tre une larve que la
mre approvisionne au jour le jour de mouches, invariables
victuailles des Bembex dans leur premier tat. La mre,  tout
moment, doit pouvoir pntrer dans ce nid, portant au vol, entre
les pattes, le gibier quotidien destin au nourrisson, de mme que
l'oiseau de proie pntre dans son aire ayant dans les serres la
venaison destine aux petits. Mais si l'oiseau rentre chez lui,
sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans autre difficult
que celle du poids et de l'embarras du gibier captur, le Bembex
ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois  la rude besogne de
mineur et en ouvrant  nouveau une galerie qui s'obstrue, se clt
d'elle-mme par le fait seul de l'boulement du sable  mesure que
l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule
pice  parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la
larve, au milieu des dbris de son festin de quinze jours; le
vestibule troit, o la mre s'engage pour pntrer dans
l'appartement du fond ou pour sortir et aller en chasse, s'croule
chaque fois, du moins dans la partie antrieure creuse au milieu
d'un sable trs sec, que des entres et des sorties rptes
rendent plus mobile encore. Chaque fois qu'il entre et chaque fois
qu'il sort, l'Hymnoptre doit par consquent se frayer un passage
au sein de l'boulis.

La sortie ne prsente pas de difficult, le sable et-il la
consistance qu'il pouvait avoir au dbut, lorsqu'il a t remu
pour la premire fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il
est en scurit sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son
temps et faire agir sans prcipitation tarses et mandibules. C'est
une tout autre affaire pour la rentre. Le Bembex a l'embarras de
sa proie, que les pattes retiennent serre contre le ventre; le
mineur est ainsi priv du libre usage de ses outils. Circonstance
bien plus grave: d'effronts parasites, vrais bandits en
embuscade, sont tapis ici et l aux environs du terrier, guettant
la difficultueuse rentre de la mre pour dposer  la hte leur
oeuf sur la pice de gibier,  l'instant mme o elle va
disparatre dans la galerie. S'ils russissent, le nourrisson de
l'Hymnoptre, le fils de la maison prira affam par de goulus
commensaux.

Le Bembex parat au courant de ces prils; aussi des dispositions
sont-elles prises pour que la rentre s'effectue promptement, sans
obstacles srieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cde
 la seule pousse de la tte aide d'un rapide coup de balai des
tarses antrieurs. Dans ce but, les matriaux aux abords du logis
subissent une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque
le soleil s'y prte, et que la larve pourvue de vivres ne rclame
pas ses soins, la mre passe au rteau le devant de sa porte; elle
carte les menus dbris de bois, les graviers trop forts, les
feuilles qui pourraient se mettre en travers et barrer le passage
au moment prilleux de la rentre. C'est  pareil travail de
tamisage que se livre, avec tant de zle, le Bembex que nous
venons de voir  l'oeuvre: pour rendre l'accs du logis plus
facile, les matriaux du vestibule sont fouills, pluchs
minutieusement et purgs de toute pice encombrante. Qui nous dira
mme si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activit, l'insecte
n'exprime pas  sa manire la satisfaction maternelle, le bonheur
de veiller sur le toit de la cellule qui a reu le prcieux dpt
de l'oeuf.

Puisque l'Hymnoptre se borne  des soins de mnage extrieurs,
sans chercher  pntrer dans le sable, tout est en ordre au logis
et rien ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le
moment, ne nous en apprendrait pas davantage. Examinons alors la
demeure souterraine. En raclant lgrement la dune avec la lame
d'un couteau, au point mme o le Bembex se tenait de prfrence,
on ne tarde pas  dcouvrir le vestibule d'entre, qui, tout
obstru qu'il est dans une partie de sa longueur, n'est pas moins
reconnaissable  l'aspect particulier des matriaux remus. Ce
couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou sinueux, plus long ou
plus court, suivant la nature et les accidents du terrain, mesure
de deux  trois dcimtres. Il conduit  une chambre unique,
creuse dans le sable frais, dont les parois ne sont crpies
d'aucune espce de mortier qui puisse prvenir les boulements et
donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la vote tienne
bon pendant l'ducation de sa larve, cela suffit: peu importent
les effondrements futurs lorsque la larve sera renferme dans le
robuste cocon, espce de coffre-fort que nous lui verrons
construire. Le travail de la cellule est donc des plus rustiques:
tout se rduit  une grossire excavation, sans forme bien
dtermine,  plafond surbaiss et d'une capacit qui donnerait
place  deux ou trois noix.

Dans cette retraite gt une pice de gibier, une seule, toute
petite et bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle
est destine. C'est une mouche d'un vert dor, une Lucilia Caesar,
hte des chairs corrompues. Le Diptre servi en pture est
compltement immobile. Est-il tout  fait mort? n'est-il que
paralys? Cette question s'lucidera plus tard. Pour le moment,
constatons sur le flanc du gibier un oeuf cylindrique, blanc, trs
lgrement courbe et d'une paire de millimtres de longueur. C'est
l'oeuf du Bembex. Comme nous l'avions prvu d'aprs la conduite de
la mre, rien ne presse en effet au logis: l'oeuf est pondu et
approvisionn d'une premire ration proportionne aux besoins de
la dbile larve qui doit clore dans les vingt-quatre heures. De
quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le souterrain,
se bornant  faire bonne garde aux environs, ou peut-tre creusant
d'autres terriers pour y continuer sa ponte, oeuf par oeuf, chacun
dans une cellule  part.

Cette particularit de l'approvisionnement initial avec une pice
de gibier unique et de petite taille n'est pas spciale au Bembex
rostr. Toutes les autres espces se comportent de mme. Si l'on
ouvre une loge de Bembex quelconque, peu aprs la ponte, on y
trouve toujours l'oeuf coll sur le flanc d'un Diptre, qui forme
 lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du dbut
est invariablement de petite taille, comme si la mre recherchait
des bouches plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre
motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider
dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier
service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature
suivant la frquence de telle ou telle autre espce de gibier aux
environs du nid. C'est tantt une Lucilia Caesar, tantt un
Stomoxys ou quelque petit ristale, tantt un dlicat Bombylien
habill de velours noir; mais la pice la plus frquente est une
Phrophorie,  ventre fluet.

Ce fait gnral, sans exception aucune, de l'approvisionnement de
l'oeuf avec un Diptre unique, ration infiniment trop maigre pour
une larve doue d'un vorace apptit, nous met dj sur la voie de
trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les
Hymnoptres dont les larves vivent de proie entassent dans chaque
cellule le nombre de victimes ncessaires  l'ducation complte;
ils dposent l'oeuf sur l'une des pices et clturent la loge o
ils ne rentrent plus. Dsormais la larve clt et se dveloppe
solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de
vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception  cette
loi. La cellule est d'abord approvisionne d'une pice de
venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf
est pondu. Cela fait, la mre quitte le terrier qui se bouche de
lui-mme; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de
ratisser le dehors pour galiser la surface et dissimuler l'entre
 tout regard autre que le sien.

Deux ou trois jours se passent; l'oeuf clt et la petite larve
consomme la ration de choix qui lui a t servie. La mre
cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantt lcher
pour nourriture les exsudations sucres des ttes du Panicaut,
tantt se poser avec dlices sur le sable brlant, d'o elle
surveille sans doute l'extrieur du domicile. Par moments, elle
tamise le sable de l'entre; puis elle s'envole et disparat,
occupe peut-tre ailleurs  creuser d'autres cellules, qu'elle
approvisionne de la mme manire. Mais si prolonge que soit son
absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement
servie; son instinct de mre lui apprend l'heure o le vermisseau
a fini ses vivres et rclame nouvelle pture. Elle revient donc au
nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entre;
elle pntre dans le souterrain, cette fois charge d'un gibier
plus volumineux. La proie dpose, elle quitte de nouveau le
domicile et attend au dehors le moment d'un troisime service. Ce
moment ne tarde pas  venir, car la larve consomme les victuailles
avec un dvorant apptit. Nouvelle arrive de la mre avec
nouvelle provision.

Pendant deux semaines  peu prs que dure l'ducation de la larve,
les repas se succdent ainsi, un  un,  mesure qu'il en est
besoin, et d'autant plus rapprochs que le nourrisson se fait plus
fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activit de la
mre pour suffire  l'apptit du goulu, qui trane lourdement son
ventre au milieu des dpouilles ddaignes, pattes, anneaux corns
de l'abdomen.  tout moment, on la voit rentrer avec une rcente
capture;  tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex
lve sa famille au jour le jour, sans provisions amasses
d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becque  ses petits
encore au nid. Des preuves multiplies qui mettent en vidence ce
genre d'ducation, bien singulier pour un Hymnoptre alimentant
sa famille de proie, j'ai dj cit la prsence de l'oeuf dans une
cellule o ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptre,
toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante,
qui n'exige pas un moment spcial pour tre constate.

Fouillons le terrier d'un Hymnoptre qui fait les provisions de
ses larves  l'avance: si nous choisissons le moment o l'insecte
pntre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule
un certain nombre de victimes, approvisionnement commenc, jamais
alors de larve, pas mme d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que
lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la
cellule est close, et la mre n'y revient plus. C'est donc
uniquement dans des terriers o les visites de la mre ne sont
plus ncessaires qu'il est possible de trouver des larves  ct
des vivres plus ou moins entasss. Visitons, au contraire, le
domicile d'un Bembex, au moment o celui-ci entre avec le produit
de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une
larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de dbris de vivres
dj consomms. La ration que la mre apporte maintenant est donc
destine  la continuation d'un repas qui dure dj depuis
plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des
chasses futures. S'il nous est donn de faire cette fouille sur la
fin de l'ducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai
dsir, nous trouverons, sur un copieux monceau de dbris, une
grosse larve ventrue,  laquelle la mre apporte encore des
victuailles fraches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne
quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue
par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et
se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du
gibier dvor.

Chaque fois qu'elle pntre dans le terrier, au retour de la
chasse, la mre n'apporte qu'un seul Diptre. S'il tait possible,
au moyen des dbris contenus dans une cellule o l'ducation est
finie, de compter les victimes servies  la larve, on saurait
combien de fois au moins l'Hymnoptre a visit son terrier depuis
la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mchs
et remchs en des moments de disette, sont pour la plupart
mconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson
soit moins avanc, les vivres se prtent  l'examen, quelques
pices encore entires ou presque entires, les autres, plus
nombreuses, se trouvant  l'tat de tronons assez bien conservs
pour tre dtermins. Tout incomplet qu'il est, le dnombrement
obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle
activit doit dployer l'Hymnoptre pour suffire au service d'une
pareille table. Voici la carte de l'un des menus observs.

En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B.
Julii_)[9], parvenue  peu prs au tiers de la taille qu'elle doit
dfinitivement acqurir, je trouve le gibier dont suit le dtail.
-- 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dpecs; 4
_Syrphus corolloe_, deux au complet, deux autres en pices; 3
_Gonia atra_, tous les trois intacts et dont un apport 
l'instant mme par la mre, ce qui m'a fait dcouvrir le terrier;
2 _Pollenia ruficollis_, l'un intact, l'autre entam; le
_Bombylius_ rduit en marmelade; 2 _Echinomyia intermedia_, 
l'tat de dbris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore  l'tat de
dbris. Total: 20 pices. Voil certes un menu aussi abondant que
vari; mais comme la larve n'a gure que le tiers de la grosseur
finale, la carte complte du festin pourrait bien s'lever  une
soixantaine de pices.

La vrification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans
difficult aucune: je vais remplacer moi-mme le Bembex dans ses
soins maternels et fournir  la larve de vivres jusqu' satit.
Je dmnage la cellule dans une petite bote de carton, que je
meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est dpose la larve,
avec tous les gards dus  son dlicat piderme. Autour d'elle,
sans oublier un dbris, je range les provisions de bouche dont
elle tait pourvue. Enfin je reviens chez moi, la bote toujours 
la main pour viter des secousses qui pourraient renverser le
logis sens dessus dessous et mettre en pril mon lve pendant un
trajet de plusieurs kilomtres. Quelqu'un qui m'et vu, sur la
route poudreuse de Nmes, extnu de fatigue et portant  la main,
avec un soin religieux, le fruit unique de ma pnible course, un
vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, et certes bien
souri de ma navet.

Le voyage s'accomplit sans encombre:  mon arrive, la larve
continuait paisiblement de manger ses Diptres, comme si de rien
n'tait. Le troisime jour de la captivit, les vivres pris dans
le terrier mme taient achevs; le ver, de sa bouche pointue,
fouillait dans le tas de dbris sans rien trouver  sa convenance;
les parcelles saisies, trop arides, lambeaux corns et dpourvus
de suc, taient rejetes avec dgot. Le moment est venu pour moi
de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptres  ma
porte, tel sera le rgime de ma prisonnire. Je les tue en les
pressant entre les doigts, mais sans les craser. La premire
ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En
vingt-quatre heures, tout tait dvor. Le lendemain, je sers 2
ristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la
journe, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit
jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le
neuvime, la larve refuse toute nourriture et se met  filer son
cocon. Le relev de ses huit jours de bombance se chiffre par le
nombre de 62 pices, composes principalement d'ristales et de
Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pices trouves entires
ou en dbris dans la cellule, forme un total de 82.

Il est possible que je n'aie pas lev ma larve avec la sobrit
hyginique et la sage pargne qu'et observes la mre; il y a eu
peut-tre du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en
une seule fois et abandonns  l'entire discrtion du ver. En
quelques circonstances, j'ai cru reconnatre que les choses ne se
passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes
relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables
des alluvions de la Durance, je mets  dcouvert un terrier o
l'Hymnoptre (_Bembex oculata)_ vient de pntrer avec un
_Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de
nombreux dbris et quelques Diptres complets, savoir: 4
_Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga
agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter
sous mes yeux. Or, il est  remarquer qu'une moiti de ce gibier,
les Sphrophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent
mme de la larve; tandis que l'autre moiti est encore dans la
galerie, sur le seuil de la cellule, et par consquent hors des
atteintes du ver, incapable de se dplacer. Il me parat donc que
la mre dpose provisoirement ses captures, lorsque la chasse
abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de rserve
o elle puise  mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours
pluvieux pendant lesquels tout travail chme.

Ainsi pratique avec conomie, la distribution des vivres
prviendrait des gaspillages que je n'ai pas su viter avec ma
larve, trop somptueusement traite peut-tre. J'abaisse donc le
chiffre obtenu et je le rduis  une soixantaine de pices, de
taille mdiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et
de l'_Eristalis tenax_. Tel serait  peu prs le nombre de
Diptres servis par la mre  la larve lorsque la proie est de
mdiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma rgion,
except le Bembex rostr (_B. rostrata)_, et le Bembex bident
(_B. bidentata_), qui affectionnent particulirement les Taons.
Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une  deux
douzaines, suivant la grosseur du Diptre qui varie beaucoup d'une
espce  l'autre du genre Taon.

Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici
l'numration des Diptres observs dans les terriers des six
espces de Bembex qui font le sujet de ce travail.

1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espce  Cavaillon,
une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement.
Les cinq espces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.

2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptre sur lequel l'oeuf est pondu
consiste le plus souvent en une Sphrophorie, _Sphoerophoria
scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions
ultrieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia
ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe,
Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia,
Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement
habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois
trouv de 5  6 individus dans un seul terrier.

3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dpose galement son oeuf sur
le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava,
Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis,
Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion
notatum._ Son gibier de prdilection consiste en Bombyles et en
Anthrax.

4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est dpos soit sur un
_Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont
un mlange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia
intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis,
Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._

5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un
consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_,
sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert  sa larve exclusivement du
gros gibier appartenant aux diverses espces du genre _Tabanus_.

6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionn chasseur de
Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur
quel autre Diptre il pond son oeuf.

Cette varit de provisions dmontre que les Bembex n'ont pas de
gots exclusifs et s'attaquent indiffremment  toutes les espces
de Diptres que leur offrent les hasards de la chasse. Il parat y
avoir nanmoins quelques prdilections. Ainsi une espce consomme
surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisime et
une quatrime des Taons.

CHAPITRE XVII
LA CHASSE AUX DIPTRES

Aprs ce relev des vivres des Bembex sous forme de larve, il
convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces
Hymnoptres un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les
fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au pralable une
quantit suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce
qui permettrait de clore, immdiatement aprs, la cellule et de
n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hymnoptre s'astreint-il 
ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de
jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant
chaque fois avec effort un chemin dans le sable boul, soit pour
chasser aux environs, soit pour apporter  la larve la capture du
moment? C'est ici, avant tout, une question de fracheur de
vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout
gibier faisand, envahi par la pourriture: comme aux vers des
autres fouisseurs, il lui faut de la chair frache, et toujours de
la chair frache.

Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des
Ammophiles, comment la mre rsout le problme des conserves
alimentaires, le problme qui consiste  dposer par avance dans
la cellule la quantit ncessaire de gibier et  le maintenir des
semaines entires dans un parfait tat de fracheur, que dis-je,
presque  l'tat de vie, bien que les victimes soient immobiles
ainsi que l'exige la scurit du vermisseau qui en fait pture.
Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent
cette merveille. Le stylet  venin est dard dans les centres
nerveux une seule fois, ou bien  diverses reprises, suivant la
structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opre, la victime
conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.

Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du
meurtre. Les Diptres retirs d'entre les pattes du ravisseur
entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les
apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques-
uns, peut-on constater de lgres convulsions des tarses, derniers
vestiges d'une vie qui s'teint. Les mmes apparences de mort
complte se retrouvent habituellement chez les insectes non tus
en ralit, mais paralyss par l'habile coup de dard des Cerceris
et des Sphgiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se
dcider que d'aprs la manire dont se conservent les victimes.

Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre,
les Orthoptres des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les
Coloptres des Cerceris gardent la flexibilit de leurs membres,
la fracheur de leur coloration et l'tat normal de leurs viscres
pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des
cadavres, mais des corps plongs dans une torpeur qui n'aura pas
de rveil. Les Diptres des Bembex se comportent tout autrement.
Les ristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livre
prsente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'clat
de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dors
avec trois bandes pourpres, plissent vite et se ternissent comme
le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptres, grands et
petits, enfouis dans des cornets o l'air circule, se desschent
en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, prservs de
l'vaporation dans des tubes de verre o l'air est stagnant, se
moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien rellement
morts lorsque l'Hymnoptre les apporte  la larve. Si quelques-
uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures
terminent leur agonie. Ainsi, par dfaut de talent dans l'emploi
de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue  fond ses
victimes.

tant connue cette mort complte du gibier au moment o il est
saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex?
Comme tout se suit mthodiquement, comme tout s'enchane dans les
actes de l'Hymnoptre avis! Les vivres ne pouvant se conserver
sans pourriture au del de deux ou trois jours, ne doivent pas
tre emmagasins au grand complet ds le dbut d'une ducation qui
durera pour le moins une quinzaine; forcment la chasse et la
distribution doivent se faire au jour le jour, peu  peu,  mesure
que le ver grandit. La premire ration, celle qui reoit l'oeuf,
durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au
naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par
consquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la
pice avant qu'elle fut consomme. Cette pice ne sera donc pas un
Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue
Sphrophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un
ver si dlicat encore. Viendront aprs et par ordre croissant les
pices de haute venaison.

En l'absence de la mre, le terrier doit tre clos pour viter 
la larve de fcheuses invasions; l'entre nanmoins doit pouvoir
s'ouvrir trs frquemment,  la hte, sans difficult srieuse,
lorsque l'Hymnoptre rentre, charg de son gibier et guett par
d'audacieux parasites. Ces conditions feraient dfaut dans un sol
consistant, tel que celui o d'habitude s'tablissent les
Hymnoptres fouisseurs: la porte, bante par elle-mme,
demanderait chaque fois un travail pnible et long, soit pour tre
obstrue avec de la terre et du gravier, soit pour tre
dsobstrue. Le domicile sera, par consquent, creus dans un
terrain trs mobile  la surface, dans un sable fin et sec, qui
cdera aussitt au moindre effort de la mre et, en s'boulant,
fermera de lui-mme la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante
qui, repousse de la main, livre passage et se remet en place. Tel
est l'enchanement des actes que dduit la raison de l'homme et
que met en pratique la sapience des Bembex.

Pour quel motif le ravisseur met-il  mort le gibier saisi, au
lieu de le paralyser simplement? Est-ce dfaut d'habilet dans
l'emploi de son dard? est-ce difficult provenant soit de
l'organisation des Diptres, soit des manoeuvres usites pour la
chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont chou
pour mettre un Diptre, sans le tuer, dans cet tat d'immobilit
complte o il est si facile de plonger un Bupreste, un Charanon,
un Scarabe, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une
gouttelette d'ammoniaque dans la rgion ganglionnaire du thorax.
L'insecte expriment difficilement devient immobile; et quand il
ne remue plus, la mort relle est arrive, comme le prouve la
prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de
confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai t tmoin de
trop de problmes ingnieusement rsolus pour croire qu'une
difficult insurmontable pour l'exprimentateur puisse arrter la
bte. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex,
volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.

Peut-tre le Diptre, si mollement cuirass, si peu replet, disons
le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralys par le dard
rsister assez longtemps  l'vaporation et se desscherait
pendant deux ou trois semaines d'attente. Considrons la fluette
Sphrophorie, premire bouche de la larve. Pour suffire 
l'vaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un
rien. Le ventre est une fine lanire; ses deux parois se touchent.
Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel
gibier, dont l'vaporation tarit en quelques heures les humeurs,
lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins
douteux.

Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumire
sur ce point. Dans la proie retire d'entre les pattes des Bembex,
il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite  la
hte, sans mnagements au hasard d'une lutte dsordonne. Le
Diptre a parfois la tte tourne sens devant derrire, comme si
le ravisseur lui et tordu le cou; ses ailes sont chiffonnes; sa
fourrure, quand il en possde, est bouriffe. J'en ai vu avec le
ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportes
dans la bataille. D'habitude, cependant, la pice est intacte.

N'importe: vu la nature du gibier, dou d'ailes promptes  la
fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet
gure, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un
Cerceris en face de son lourd Charanon, un Sphex aux prises avec
le Grillon corpulent ou l'phippigre ventrue, l'Ammophile qui
tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la
partie belle avec une proie trop lente pour viter l'attaque. Ils
peuvent prendre leur temps, choisir  l'aise le point mathmatique
o le dard doit pntrer et oprer enfin avec la prcaution d'un
physiologiste qui sonde du scalpel le patient tendu sur la table
de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: 
la moindre alerte, la proie prestement dcampe, et son vol dfie
celui du ravisseur. L'Hymnoptre doit fondre  l'improviste sur
son gibier, sans mesurer l'attaque, sans mnager les coups, comme
le fait l'Autour chassant dans les gurets. Mandibules, griffes,
dard, toutes les armes doivent concourir  la fois  la chaude
mle pour terminer au plus vite une lutte o la moindre
indcision laisserait  l'attaqu le temps de fuir. Si ces
prvisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne
saurait tre qu'un cadavre ou du moins une proie blesse  mort.

Eh bien, ces prvisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait
avec une fougue que ne dsapprouverait pas l'oiseau de proie.
Surprendre l'Hymnoptre en chasse n'est pas chose aise;
vainement on s'armerait de patience pour pier le ravisseur aux
environs du terrier: l'occasion favorable ne se prsenterait pas,
car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre
dans ses rapides volutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute
inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais
jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie,
qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du
bois des Issarts.

Je n'tais pas seul  profiter de son ombre; ma socit tait
habituellement nombreuse. Des Taons d'espces diverses venaient se
rfugier sous le dme de soie, et se tenaient, paisibles, qui
d'ici, qui de l, sur l'toffe tendue. Leur compagnie me faisait
rarement dfaut lorsque la chaleur tait accablante. Pour tromper
mes heures d'inaction, j'aimais  voir leurs gros yeux dors, qui
reluisaient comme des escarboucles  la vote de mon abri;
j'aimais  suivre leur grave marche quand un point trop chauff
au plafond les obligeait de se dplacer un peu.

Un jour: pan! La soie tendue rsonne comme la membrane d'un
tambour. Quelque gland peut-tre vient de tomber d'un chne sur le
parapluie. Bientt aprs, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais
plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le
parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente,
j'inspecte le voisinage: rien. Le mme coup sec se reproduit. Je
porte mes regards au plafond et le mystre s'explique. Les Bembex
du voisinage, consommateurs de Taons, avaient dcouvert les riches
victuailles qui me faisaient socit, et pntraient effrontment
sous l'abri pour piller au plafond les Diptres. Les choses se
passaient  souhait, je n'avais qu' laisser faire et  regarder.

De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'clair, et
s'lanait au plafond de soie, qui rsonnait d'un coup sec.
Quelque chose se passait l-haut de tumultueux, o l'oeil ne
distinguait plus l'attaquant de l'attaqu, tant la mle tait
vive. La lutte n'avait pas une dure apprciable: l'Hymnoptre se
retirait tout aussitt avec une proie entre les pattes. Le stupide
troupeau de Taons,  cette soudaine irruption qui les dcimait
l'un aprs l'autre, reculait un peu tout  la ronde, sans
abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors!
pourquoi s'mouvoir?

Il est clair qu'une telle soudainet dans l'attaque et une telle
promptitude dans l'enlvement de la proie ne permettent pas au
Bembex de rgler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son
office sans doute, mais il est dirig sans prcision vers les
points que les hasards de la lutte mettent  sa porte. Pour
donner le coup de grce  leurs Taons mal sacrifis, et se
dbattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex
mchonner la tte et le thorax des victimes. Ce trait  lui seul
dmontre que l'Hymnoptre veut un vrai cadavre et non une proie
paralyse, puisqu'il met si peu de mnagement  terminer l'agonie
du Diptre. Tout considr, je pense donc que, d'une part, la
nature du gibier trop prompt  se desscher, et d'autre part les
difficults d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex
servent  leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par
consquent au jour le jour.

Suivons l'Hymnoptre quand il rentre au terrier avec sa capture
maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex
tarsier (B. tarsata) qui arrive charg d'un Bombyle. Le nid est
plac au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du
chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose
de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied
 terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre
suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de
circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu.
Si quelque chose d'insolite vient  se rvler  son perant
regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte,
redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Aprs quelques
instants, le voici revenu. En planant  une certaine lvation, il
a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La
descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur;
enfin l'Hymnoptre s'abat sans indcision aucune, en un point que
rien  mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse.
Le piaulement plaintif  l'instant cesse.

L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque
l'oeil le plus exerc ne saurait distinguer un point de l'autre
sur la nappe de sable; il s'est abattu par  peu prs aux environs
du logis, dont il va maintenant rechercher l'entre, masque, lors
de la dernire sortie, non seulement par l'boulement naturel des
matriaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de
l'Hymnoptre. Mais non: le Bembex n'hsite pas du tout, il ne
ttonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde  voir dans les
antennes des organes propres  diriger les insectes dans leurs
recherches. En ce moment de la rentre au nid, je ne vois rien de
particulier dans le jeu des antennes. Sans lcher un seul moment
son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point mme o
il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitt avec le
Diptre sous le ventre. Le sable s'boule, la porte se ferme, et
voil l'Hymnoptre chez lui.

En vain, des centaines de fois, j'ai assist au retour du Bembex
dans son domicile; c'est toujours avec un tonnement nouveau que
je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hsitation une porte
que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimule avec un
soin jaloux, non maintenant aprs l'entre du Bembex, car le
sable, plus ou moins bien boul ne se nivelle pas par sa propre
chute et laisse tantt une lgre dpression, tantt un porche
incompltement obstru; mais bien aprs la sortie de
l'Hymnoptre, car celui-ci, partant pour une expdition, ne
nglige jamais de retoucher le rsultat de l'boulement naturel.
Attendons son dpart, et nous le verrons, avant de s'loigner,
balayer les devants de sa porte et les niveler avec une
scrupuleuse attention. La bte partie, je dfierais l'oeil le plus
perspicace de retrouver l'entre. Pour la retrouver, lorsque la
nappe sablonneuse tait de quelque tendue, il me fallait recourir
 une sorte de triangulation; et, que de fois encore, aprs
quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes
efforts de mmoire se sont trouvs en dfaut! Il me restait le
jalon, le ftu de gramine implant sur le seuil de la porte,
moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles
retouches  l'extrieur du nid, trop souvent faisait disparatre
le bout de paille.

CHAPITRE XVIII
UN PARASITE. LE COCON

Je viens de montrer le Bembex planant, charg de sa capture, au-
dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, trs lent, et
accompagn d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrive
circonspecte, hsitante, pourrait faire croire que l'insecte
examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche,
avant de prendre pied,  bien se remmorer les lieux. Mais un
autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les
conditions habituelles, lorsque rien de prilleux n'attire son
attention, l'Hymnoptre survient brusquement, d'un vol imptueux,
et, sans planer avec piaulement, sans hsiter, s'abat aussitt sur
le seuil de sa porte ou trs prs. Toute recherche est inutile,
tant sa mmoire est fidle. Informons-nous donc des causes de
cette arrive hsitante  laquelle je viens de faire assister le
lecteur.

L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient,
parce qu'un danger trs grave menace le nid. Son bourdonnement
plaintif est signe d'anxit: il ne le fait pas entendre quand il
n'y a pas pril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis
pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une
masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi
redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut viter  tout prix, est
l,  terre, bien immobile sur le sable,  proximit du domicile.
C'est un petit Diptre, de trs pauvre apparence, de tournure
inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex.
L'audacieux bourreau des Diptres, lui qui tord si prestement le
cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose
entrer chez lui parce qu'il se voit guett par un autre Diptre,
vrai pygme qui fournirait  peine une bouche  ses larves.

Que ne fond-il sur lui pour s'en dbarrasser? L'Hymnoptre a le
vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise,
les larves ne la ddaigneront pas, puisque tout Diptre leur est
bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en
pices d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat
fuir, affol de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de
Diptres est chass par un autre Diptre, et l'un des plus petits.
Je m'incline sans esprer jamais comprendre ce renversement des
rles. Pouvoir se dbarrasser sans difficult d'un ennemi mortel,
qui mdite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le
rgal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est l, 
votre porte, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de
l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot;
disons plutt harmonie des tres, car, puisque ce misrable
Diptre a son petit rle  remplir dans l'ensemble des choses,
faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lchement devant
lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.

Traons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex,
il s'en trouve, et trs frquemment, qui sont occups  la fois
par la larve de l'Hymnoptre et par d'autres larves, trangres 
la famille et goulues commensales de la premire. Ces trangres
sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme
et de couleur vineuse due  la teinte de la bouillie alimentaire
que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est
variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage.
Elles appartiennent  une espce de Diptre, ainsi qu'il rsulte
de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre
 leur place. L'ducation en domesticit achve la dmonstration.
leves dans des botes, sur une couche de sable, avec des mouches
que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'o,
l'anne d'aprs, sort un petit Diptre, un Tachinaire du genre
Miltogramme.

C'est le mme Diptre qui, embusqu aux environs du terrier, cause
au Bembex de si vives apprhensions. La terreur de l'Hymnoptre
n'est que trop fonde. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis.
Autour du monceau de vivres, que la mre s'extnue  maintenir en
quantit suffisante, en compagnie du nourrisson lgitime, six 
dix convives affams, qui, de leur bouche aigu, piquent au tas
commun, sans plus de rserve que s'ils taient chez eux. La
concorde parat rgner  table. Je n'ai jamais vu la larve
lgitime se formaliser de l'indiscrtion des larves trangres, ni
celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre.
Toutes, ple-mle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans
chercher noise aux voisines.

Jusque-l tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave
difficult. Si active que soit la mre nourrice, il est clair
qu'elle ne peut suffire  pareille dpense. Il lui fallait
d'incessantes expditions de chasse pour nourrir une seule larve,
la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter  la fois une
quinzaine de goulues? Le rsultat de cet norme accroissement de
famille ne peut tre que la disette, la famine mme, non pour les
larves du Diptre qui, plus htives dans leur dveloppement,
devancent la larve du Bembex et profitent des jours o l'abondance
est encore possible, vu le trs jeune ge de leur amphitryon; mais
bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la mtamorphose sans
pouvoir rparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers
convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres
surviennent tant que la mre pntre dans le nid et achvent de
l'affamer.

Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du
Bembex est effectivement bien infrieure pour la grosseur  ce que
supposerait le tas de vivres consomms, et dont les dbris
encombrent la cellule. Toute flasque, macie, rduite  la
moiti, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de
tisser un cocon dont elle ne possde pas les matriaux de soie;
elle prit en un coin du logis parmi les pupes de ses convives
plus heureux qu'elle. Sa fin peut tre plus cruelle encore. Si les
vivres manquent, si la mre nourrice tarde trop de revenir avec de
la pture, les Diptres dvorent la larve du Bembex. Je me suis
assur de cette noire action en levant moi-mme la niche. Tout
allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou
 dessein, la ration quotidienne tait supprime, le lendemain ou
le surlendemain, j'tais sr de trouver les larves du Diptre
dpeant avec avidit la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid
est envahi par les parasites, la larve lgitime doit fatalement
prir, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif
qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rdant
autour de son logis.

Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous
les Hymnoptres fouisseurs indistinctement ont leurs terriers
dvaliss par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers
observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parl des
manoeuvres de ces effronts Diptres; mais aucun, que je sache,
n'a entrevu le ct si curieux du parasitisme aux dpens des
Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien
diffrentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionns 
l'avance, et le Miltogramme dpose ses oeufs sur les pices de
gibier au moment o elles sont introduites. L'approvisionnement
termin et son oeuf pondu, l'Hymnoptre clture la cellule, o
dsormais closent et vivent ensemble la larve lgitime et les
larves trangres, sans jamais tre visites dans leur solitude.
Le brigandage des parasites est donc ignor de la mre et reste
impuni faute d'tre connu.

Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mre rentre 
tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure
l'ducation; elle sait sa gniture en compagnie de nombreux
intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle
touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert
sa larve, ces affams commensaux qui, loin de se contenter des
restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si
bornes que soient ses valuations numriques, que douze sont plus
que un; les dpenses en victuailles disproportionnes avec ses
moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au
lieu de prendre ces hardis trangers par la peau du ventre et de
les jeter  la porte, elle les tolre pacifiquement.

Que dis-je: elle les tolre? Elle les nourrit, elle leur apporte
la becque, ayant peut-tre pour ces intrus la mme tendresse
maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle
dition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances
encore plus singulires. Que le Coucou, presque de la taille de
l'pervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire
impunment son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle-
ci,  son tour, domine peut-tre par l'aspect terrifiant de son
nourrisson  face de crapaud, accepte l'tranger et lui donne ses
soins,  la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais
que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec
une superbe audace, confier ses oeufs  l'aire de l'oiseau de
proie, au nid de l'pervier lui-mme, le sanguinaire mangeur de
Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait
le dpt et tendrement lverait la niche d'oisillons? C'est
prcisment l ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptres qui
soigne d'autres Diptres, giboyeur qui distribue la pture  un
gibier dont le dernier rgal sera sa propre larve ventre. Je
laisse  d'autres plus habiles le soin d'interprter ces
tonnantes relations.

Assistons  la tactique employe par le Tachinaire dans le but de
confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de rgle absolue que
le moucheron ne pntre jamais dans le terrier, le trouvt-il
ouvert et le propritaire absent. Le madr parasite se garderait
bien de s'engager dans un couloir o, n'ayant plus la libert de
fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui,
l'unique moment propice  ses desseins, moment qu'il guette avec
une exquise patience, est celui o l'Hymnoptre s'engage dans la
galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-l, si court
qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moiti
du corps engage dans l'entre et va disparatre sous terre, le
Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pice de gibier qui
dborde un peu l'extrmit postrieure du ravisseur, et tandis que
celui-ci est ralenti par les difficults de l'entre, l'autre,
avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux
mme, trois coup sur coup.

L'hsitation de l'Hymnoptre, emptr de sa charge, a la dure
d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour
accomplir son mfait sans se laisser entraner au del du seuil de
la porte. Quelle ne doit pas tre la souplesse de fonction des
organes pour se prter  cette ponte instantane! Le Bembex
disparat, introduisant lui-mme l'ennemi au logis; et le
Tachinaire va se tapir au soleil,  proximit du terrier, pour
mditer de nouvelles noirceurs. Si l'on dsire vrifier que les
oeufs du Diptre ont t rellement dposs pendant cette rapide
manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au
fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du
ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la dure du retard
prouv  l'entre. Ces oeufs, de trs petite taille, ne peuvent
appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes,
l'ducation  part dans une bote donne pour rsultat des larves
de Diptre, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.

L'instant adopt par le moucheron est choisi avec un discernement
suprieur: c'est le seul o il lui soit permis d'accomplir ses
desseins sans pril, sans vaines poursuites. L'Hymnoptre,  demi
engag dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement
camp sur l'arrire-train de la proie; s'il souponne la prsence
du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa libert de
mouvements dans l'troit couloir; enfin, malgr toutes ses
prcautions pour faciliter l'entre, il ne peut disparatre
toujours sous terre avec la clrit ncessaire, tant le parasite
est prompt. En vrit, voil l'instant propice et le seul, puisque
la prudence dfend au Diptre de pntrer dans l'antre o d'autres
Diptres, bien plus vigoureux que lui, servent de pture  la
larve. Au dehors, en plein air, la difficult est insurmontable,
tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant 
l'arrive de la mre lorsque son domicile est surveill par des
Miltogrammes.

Quelques-uns de ces moucherons, tantt plus, tantt moins, trois
ou quatre d'habitude, sont poss sur le sable, dans une immobilit
complte, tous les regards tourns vers le terrier, dont ils
savent trs bien l'entre, si dissimule qu'elle soit. Leur
coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge
sanguinolent, leur immobilit que rien ne lasse, bien des fois
m'ont mis en l'esprit l'ide de bandits qui, vtus de bure et la
tte enveloppe d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade
l'heure d'un mauvais coup. L'Hymnoptre arrive charg de sa
proie. Si rien d'inquitant ne le proccupait,  l'instant mme il
prendrait pied devant la porte. Mais il plane  une certaine
lvation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hsite;
un piaulement plaintif, rsultant d'une vibration spciale des
ailes, dnote ses apprhensions. Il a donc vu les malfaiteurs.
Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux
comme l'indique le mouvement de leurs ttes rouges; tous les
regards convergent vers le butin convoit. Alors se passent les
marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la
prudence.

Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il
se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le
voil qui plane  un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons
prennent l'essor et se portent tous  l'arrire de l'Hymnoptre;
ils planent  sa suite, qui plus prs, qui plus loin et
gomtriquement aligns. Si, pour djouer leur dessein, le Bembex
tourne, ils tournent aussi avec une prcision qui les maintient en
arrire sur la mme ligne droite; si l'Hymnoptre avance, ils
avancent; si l'Hymnoptre recule, ils reculent; mesurant leur
vol, tantt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de
file. Ils ne cherchent nullement  se jeter sur l'objet de leur
convoitise; leur tactique se borne  se tenir prts, dans cette
position d'arrire-garde qui leur pargnera des hsitations
d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin.

Parfois, lass de ces obstines poursuites, le Bembex met pied 
terre; les autres,  l'instant se posent sur le sable, toujours en
arrire, et ne bougent plus. L'Hymnoptre repart avec des
piaulements plus aigus, signe sans doute d'une indignation
croissante, les moucherons repartent  sa suite. Un moyen suprme
reste pour dvoyer les tenaces Diptres: d'un lan fougueux, le
Bembex s'envole au loin, avec l'espoir peut-tre d'garer les
parasites par de rapides volutions  travers champs. Mais les
astucieux moucherons ne donnent pas dans le pige: ils laissent
partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable
autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mmes poursuites
recommenceront, jusqu' ce qu'enfin l'obstination des parasites
ait puis la prudence de la mre. En un moment o sa vigilance
est en dfaut, les moucherons sont aussitt l. L'un d'eux, le
mieux favoris par sa position, s'abat sur la proie qui va
disparatre, et c'est fait: l'oeuf est pondu.

Il est ici de pleine vidence que le Bembex a le sentiment du
danger. L'Hymnoptre sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du
nid, la prsence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives
pour dvoyer les Tachinaires, ses hsitations, ses fuites, ne
laissent sur ce point l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc,
me demanderai-je encore une fois, que le ravisseur de Diptres se
laisse harceler par un autre Diptre, par un bandit infime,
incapable de la moindre rsistance, et qu'il atteindrait d'un lan
s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment dbarrass de la proie
qui le gne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs? Que lui faudrait-
il pour exterminer la calamiteuse engeance du voisinage du
terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques instants. Mais
ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la conservation
des tres; et les Bembex se laisseront toujours harceler, sans que
jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le moyen
radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrs de trop prs
par les moucherons, laissaient tomber leur proie et prcipitamment
s'enfuyaient affols, mais sans aucune dmonstration hostile,
quoique la chute du fardeau leur laisst pleine libert de
mouvements. La proie lche, si ardemment convoite tout  l'heure
par les Tachinaires, gisait  terre,  la discrtion de tous, et
nul n'en faisait cas. Ce gibier en plein air tait sans valeur
pour les moucherons, dont les larves rclament l'abri d'un
terrier. Il tait sans valeur aussi pour le Bembex souponneux,
qui, de retour, le palpait un moment et l'abandonnait avec ddain.
Une interruption momentane de surveillance lui avait rendu la
pice suspecte.

Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone
ne prsente rien de remarquable pendant les deux semaines que
durent son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du
cocon. Le parcimonieux dveloppement des organes srifiques ne
permet pas au ver une demeure de soie pure, compose, comme celle
des Ammophiles et des Sphex, de plusieurs enceintes qui
superposent leurs barrires pour dfendre la larve et plus tard la
nymphe de l'accs de l'humidit, dans un terrier peu profond et
mal protg, quand viennent les pluies de l'automne et les neiges
de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex est dans des
conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex, puisqu'il
est situ  quelques pouces de profondeur dans un sol des plus
permables. Aussi, pour se crer un abri suffisant, la larve
supple, par son industrie,  la petite quantit de soie dont elle
dispose. Avec des grains de sable artistement assembls, ciments
entre eux au moyen de la matire soyeuse, elle se construit un
cocon des plus solides, o l'humidit ne peut pntrer.

Trois mthodes gnrales sont employes par les Hymnoptres
fouisseurs dans la confection de l'habitacle o doit s'effectuer
la mtamorphose. Les uns creusent leurs terriers  de grandes
profondeurs, sous des abris; leur cocon est alors compos d'une
seule enceinte, assez mince pour tre transparente. Tel est le cas
des Philanthes et des Cerceris. D'autres se contentent d'un
terrier peu profond, dans un sol dcouvert; mais alors, tantt ils
ont assez de soie pour multiplier les assises du cocon, comme le
font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantt, la quantit
de soie tant insuffisante, ils ont recours au sable agglutin,
ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares. On
prendrait le cocon des Bembciens pour le robuste noyau de quelque
semence, tant il est compact et rsistant. Sa forme est
cylindrique, avec une extrmit en calotte sphrique et l'autre
pointue. Sa longueur mesure une paire de centimtres. 
l'extrieur, il est lgrement rugueux, d'aspect assez grossier;
mais en dedans la paroi est glace d'un fin vernis.

Mes ducations en domesticit m'ont permis de suivre dans tous ses
dtails la construction de cette curieuse pice d'architecture,
vrai coffre-fort o se bravent en scurit les intempries. La
larve repousse d'abord autour d'elle les dbris de ses vivres et
les refoule dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui
ai mnag dans une bote avec des cloisons de papier.
L'emplacement nettoy, elle fixe aux diverses parois de sa demeure
des fils d'une belle soie blanche, formant une trame araneuse,
qui maintient  distance l'encombrant monceau des restes
alimentaires, et sert d'chafaudage pour le travail suivant.

Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure,
au centre des fils tendus d'une paroi  l'autre. La soie seule,
magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa
forme est celle d'un sac ouvert  un bout d'un large orifice
circulaire, ferm  l'autre et termin en pointe. La nasse des
pcheurs en donne une assez fidle image. Les bords de l'ouverture
sont maintenus carts et toujours tendus par de nombreux fils qui
en partent et vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le
tissu de ce sac est d'une finesse extrme, qui permet de voir par
transparence toutes les manoeuvres du ver.

Les choses depuis la veille se trouvaient en cet tat, lorsque
j'ai entendu la larve gratter dans la bote. En ouvrant, j'ai
trouv ma captive occupe  ratisser, du bout des mandibules, la
paroi de carton, le corps  moiti hors du sac. Dj le carton
tait profondment entam, et un monceau de menus dbris tait
amass devant l'orifice du hamac pour tre utilis plus tard.
Faute d'autres matriaux, le ver aurait sans doute fait emploi de
ces ratissures pour sa construction. J'ai jug plus  propos de le
servir suivant ses gots et de lui donner du sable. Jamais larve
de Bembex n'avait construit avec des matriaux aussi somptueux. Je
versai  la prisonnire du sable  scher l'criture, du sable
bleu sem de paillettes dore de mica.

La provision est dpose devant l'orifice du sac, situ lui-mme
dans une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le
travail qui va suivre. La larve,  demi penche hors du hamac,
choisit son sable presque grain par grain, en fouillant dans le
tas avec les mandibules. Si quelque grain, trop volumineux se
prsente, elle le saisit et le rejette plus loin. Quand le sable
est ainsi tri, elle en introduit une certaine quantit dans
l'difice de soie en le balayant de sa bouche. Cela fait, elle
rentre dans la nasse et se met  tendre les matriaux en couche
uniforme sur la face infrieure du sac, puis elle agglutine les
divers grains et les enchsse dans l'ouvrage avec de la soie pour
ciment. La face suprieure se btit avec plus de lenteur: les
grains y sont ports un  un et aussitt fixs avec le mastic
soyeux.

Ce premier dpt de sable n'embrasse encore que la moiti
antrieure du cocon, la moiti se terminant par l'orifice du sac.
Avant de se retourner pour travailler  la moiti postrieure, la
larve renouvelle sa provision de matriaux et prend certaines
prcautions afin de ne pas tre gne dans son oeuvre de
maonnerie. Le sable extrieur, amoncel devant l'entre, pourrait
s'bouler dans l'enceinte et entraver le constructeur dans un
espace aussi troit. Le ver prvoit l'accident: il agglutine
quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable qui bouche
l'orifice d'une manire bien imparfaite, mais suffit pour empcher
l'boulement. Ces prcautions prises, la larve travaille  la
moiti postrieure du cocon. De temps  autre, elle se retourne
pour s'approvisionner au dehors; elle dchire un coin du rideau
qui la protge contre l'envahissement du sable extrieur, et par
cette fentre, elle happe les matriaux ncessaires.

Le cocon est encore incomplet, tout ouvert  son gros bout; il lui
manque la calotte sphrique qui doit le clore. Pour ce travail
final, le ver fait une abondante provision de sable, la dernire
de toutes; puis il repousse le tas amoncel devant l'entre. 
l'orifice, une calotte de soie est alors tisse et parfaitement
raccorde  l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette
fondation de soie les grains de sable, tenus en rserve 
l'intrieur, sont dposs un  un et ciments avec la bave
soyeuse. Cet opercule termin, la larve n'a plus qu' donner le
dernier fini  l'intrieur de l'habitacle, et  glacer les parois
d'un vernis qui doit protger sa peau dlicate contre les
rugosits du sable.

Le hamac de soie pure et l'hmisphre qui plus tard le ferme ne
sont, on le voit, qu'un chafaudage destin  servir d'appui  la
maonnerie de sable et  lui donner une rgulire courbure; on
pourrait les comparer aux cintres en charpente que les
constructeurs disposent pour btir un arceau, une vote. Le
travail fini, la charpente est retire, et la vote se soutient
par son propre quilibre. De mme, quand le cocon est achev, le
support de soie disparat, en partie noy dans la maonnerie, en
partie dtruit par le contact de la terre grossire; et aucune
trace ne reste de l'ingnieuse mthode suivie pour assembler en
difice d'une parfaite rgularit des matriaux aussi mobiles que
le sable.

La calotte sphrique formant l'embouchure de la nasse initiale est
un travail  part, rajust au corps principal du cocon. Si bien
conduits que soient le raccordement et la soudure des deux pices,
la solidit n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maonnant
d'une manire continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur
le pourtour du couvercle une ligne circulaire de moindre
rsistance. Mais ce n'est pas l vice de structure; c'est, au
contraire, nouvelle perfection. Pour sortir plus tard de son
coffre-fort, l'insecte prouverait de graves difficults, tant les
parois sont rsistantes. La ligne de jonction, plus faible que les
autres, lui pargne apparemment bien des efforts, car c'est en
majeure partie suivant cette ligne que se dtache le couvercle,
lorsque le Bembex sort de terre  l'tat parfait.

J'ai appel ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pice trs
solide, tant  cause de sa configuration que de la nature de ses
matriaux. boulements et tassements de terrain ne peuvent le
dformer, car la plus forte pression des doigts ne parvient pas
toujours  l'craser. Peu importe donc  la larve que le plafond
de son terrier, creus dans un sol sans consistance, s'effondre
tt ou tard; peu lui importe mme, sous sa mince couverture de
sable, la pression du pied d'un passant; elle n'a plus rien 
craindre du moment qu'elle est enclose dans son robuste abri.
L'humidit ne la met pas davantage en pril. J'ai tenu des quinze
jours des cocons de Bembex immergs dans l'eau sans leur trouver,
aprs, la moindre trace d'humidit  l'intrieur. Que ne pouvons-
nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge! Enfin,
par sa gracieuse forme d'oeuf, ce cocon semble plutt le produit
d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant
du mystre, les cocons que je fis construire avec du sable 
scher l'criture, eussent t des bijoux d'une industrie
inconnue, de grosses perles constelles de points d'or sur un fond
bleu lapis, destines au collier d'une lgante de la Polynsie.

CHAPITRE XIX
RETOUR AU NID

L'Ammophile forant son puits  une heure tardive de la journe,
abandonne son ouvrage aprs en avoir ferm l'orifice avec le
couvercle d'une pierre, s'loigne d'une fleur  l'autre, se
dpayse, et sait nanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille
au domicile creus la veille, malgr l'inconnu des lieux, souvent
nouveaux pour elle; le Bembex, charg de gibier, s'abat, avec une
prcision mathmatique, sur le seuil de sa porte, obstrue de
sable et confondue avec le reste de la nappe sablonneuse. O mon
regard et ma mmoire sont en dfaut, leur coup d'oeil et leur
souvenir ont une sret qui tient de l'infaillible. On dirait
qu'il y a dans l'insecte quelque chose de plus subtil que le
souvenir simple, une sorte d'intuition des lieux sans analogue en
nous, enfin une facult indfinissable que je nomme mmoire, faute
d'autre expression pour la dsigner. L'inconnu ne peut avoir de
nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour sur ce point
de la psychologie des btes, j'ai institu une srie d'expriences
que je vais exposer ici.

La premire a pour objet le Cerceris tubercul, le chasseur de
Clones. Vers dix heures du matin, je prends douze femelles
occupes, dans le mme talus, dans la mme bourgade, soit 
l'excavation, soit  l'approvisionnement des terriers. Chaque
prisonnire est enferme  part dans un cornet de papier, et le
tout est mis dans une bote. Je m'loigne de l'emplacement des
nids de deux kilomtres environ, et je relche alors mes Cerceris,
en ayant soin d'abord, pour les reconnatre plus tard, de les
marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un bout de
paille tremp dans une couleur indlbile.

Les Hymnoptres s'envolent  quelques pas seulement, dans toutes
les directions, qui d'ici, qui de l; ils se posent sur des brins
d'herbe, se passent un moment les tarses antrieurs sur les yeux
comme blouis par le vif soleil qui leur est brusquement rendu,
puis prennent l'essor les uns plus tt, les autres plus tard, et
se dirigent tous, sans hsitation aucune, en ligne droite vers le
sud, c'est--dire dans la direction de leur domicile. Cinq heures
plus tard, je reviens  l'emplacement commun des nids.  peine
arriv, je vois deux de mes Cerceris  marque blanche travaillant
aux terriers; bientt un troisime survient de la campagne avec un
Charanon entre les pattes; un quatrime ne tarde pas  le suivre.
Quatre sur douze, en moins d'un quart d'heure, c'tait assez pour
la conviction. Je jugeai inutile de prolonger mon attente. Ce que
quatre ont su faire, les autres le feront s'ils ne l'ont dj
fait; et il est bien permis de supposer que les huit absents sont
en course pour raison de chasse, ou bien retirs dans les
profondeurs de leurs galeries. Ainsi, transports  deux
kilomtres, dans une direction et par une voie dont ils ne
pouvaient avoir eu connaissance au fond de leur prison de papier,
mes Cerceris taient revenus, en partie du moins,  leur domicile.

J'ignore  quelle distance les Cerceris prolongent leurs domaines
de chasse; et il peut se faire que, dans un rayon de deux
kilomtres, le pays leur soit plus ou moins connu. Non
suffisamment dpayss au point o je les avais transports, ils
auraient alors regagn leur domicile par l'habitude acquise des
lieux. L'exprience tait  renouveler, avec un loignement plus
grand et un lieu de dpart qu'on ne pt souponner tre connu de
l'Hymnoptre.

Au mme groupe de terriers o j'ai puis le matin, je prends donc
neuf Cerceris femelles, dont trois venant de subir la prcdente
preuve. Le transport se fait encore dans l'obscurit d'une bote,
chaque insecte reclus dans son cornet de papier. Le point de
dpart choisi est la ville voisine, Carpentras,  trois kilomtres
environ du terrier. Je dois relcher mes btes, non au milieu des
champs, comme la premire fois, mais en pleine rue, au centre d'un
quartier populeux, o les Cerceris, avec leurs moeurs rustiques,
n'ont certainement jamais pntr. Comme la journe est dj
avance, je diffre l'preuve, et mes captifs passent la nuit dans
leurs prisons cellulaires.

Le lendemain matin, vers les huit heures, je les marque sur le
thorax d'un double point blanc pour les distinguer de ceux de la
veille n'en portant qu'un seul; et je les rends  la libert, l'un
aprs l'autre, au milieu de la rue. Chaque Cerceris relch monte
d'abord verticalement entre les deux ranges de faades, comme
pour se dgager au plus vite du dfil de la rue et gagner les
larges horizons; puis, dominant les toits, il s'lance tout
aussitt, et d'un fougueux essor, vers le sud. Et c'est du sud que
je les ai apports dans la ville; c'est au sud que se trouvent
leurs terriers. Neuf fois, avec mes neuf prisonniers, rendus
libres l'un aprs l'autre, j'eus ce frappant exemple de l'insecte
qui, totalement dpays, n'hsite pas dans la direction  suivre
pour revenir au nid.

Quelques heures plus tard, j'tais moi-mme aux terriers. Je vis
plusieurs des Cerceris de la veille, reconnaissables  leur point
blanc unique sur le thorax; mais je n'en vis aucun de ceux que je
venais de relcher. N'avaient-ils su retrouver leur domicile?
taient-ils en expdition de chasse, ou bien se tenaient-ils
cachs dans leurs galeries pour y calmer les motions d'une telle
preuve? Je ne sais. Le lendemain, nouvelle visite de ma part; et
cette fois, j'ai la satisfaction de trouver  l'ouvrage, aussi
actifs que si rien d'extraordinaire ne s'tait pass, cinq
Cerceris  double point blanc sur le thorax. Trois kilomtres au
moins de distance, la ville avec ses habitations, ses toitures,
ses chemines fumeuses, choses si nouvelles pour ces francs
campagnards, n'avaient pu faire obstacle  leur retour au nid.

Enlev de sa couve, et transport  des distances normes, le
Pigeon promptement revient au colombier. Si l'on voulait
proportionner la longueur du trajet au volume de l'animal, combien
le Cerceris, transport  trois kilomtres et retrouvant son
terrier, serait suprieur au Pigeon! Le volume de l'insecte ne
fait pas un centimtre cube, et celui du Pigeon doit bien galer
le dcimtre cube, s'il ne le dpasse pas. L'Oiseau, un millier de
fois plus gros que l'Hymnoptre, devrait donc, pour rivaliser
avec celui-ci, retrouver le colombier  une distance de 3000
kilomtres, trois fois la plus grande longueur de la France du
nord au sud. Je ne sache pas qu'un Pigeon voyageur ait jamais
accompli pareille prouesse. Mais puissance d'aile et encore moins
lucidit d'instinct ne sont pas qualits se mesurant au mtre. Le
rapport des volumes ne peut ici se prendre en considration; et
l'on ne doit voir dans l'insecte qu'un digne mule de l'oiseau,
sans dcider  qui des deux revient l'avantage.

Pour revenir au colombier et au terrier, lorsqu'ils sont
artificiellement dpayss par l'homme, et transports  de grandes
distances, en des rgions non encore visites par eux et dans des
directions inconnues, le Pigeon et le Cerceris sont-ils guids par
le souvenir? Ont-ils pour boussole la mmoire, quand, parvenus 
une certaine hauteur, d'o ils relvent en quelque sorte le point,
ils s'lancent, de toute leur puissance d'essor, du ct de
l'horizon o se trouvent leurs nids? Est-ce la mmoire qui leur
trace la route dans les airs  travers de rgions qu'ils voient
pour la premire fois? videmment non: il ne peut y avoir souvenir
de l'inconnu. L'Hymnoptre et l'Oiseau ignorent les lieux o ils
se trouvent; rien ne peut les avoir instruits de la direction
gnrale suivant laquelle s'est effectu le dplacement, car c'est
dans l'obscurit d'un panier clos ou d'une bote que le voyage
s'est accompli. Localit, orientation, tout leur est inconnu; et
cependant ils se retrouvent. Ils ont donc pour guide mieux que le
souvenir simple: ils ont une facult spciale, une sorte de
sentiment topographique, dont il nous est impossible de nous faire
une ide, n'ayant en nous rien d'analogue.

Je vais tablir exprimentalement combien cette facult est
subtile, prcise, dans le cycle troit de ses attributions, et
combien aussi elle est borne, obtuse, s'il lui faut sortir des
habituelles conditions o elle s'exerce. Telle est l'invariable
antithse de l'instinct.

Un Bembex, activement occup de l'alimentation de sa larve, quitte
le terrier. Il y reviendra tout  l'heure avec le produit de sa
chasse. L'entre est soigneusement bouche avec du sable, que
l'insecte y a balay  reculons avant de partir; rien ne la
distingue des autres points de la surface sablonneuse; mais ce
n'est pas l du tout une difficult pour l'Hymnoptre, qui
retrouve sa porte avec un tact que j'ai dj fait ressortir.

Mditons quelque perfidie, modifions l'tat des lieux pour
drouter la bte. -- Je recouvre l'entre d'une pierre plate,
large comme la main. Bientt l'Hymnoptre arrive. Le changement
profond qui s'est fait en son absence sur le seuil du logis,
parat ne lui causer la moindre hsitation; du moins le Bembex
s'abat tout aussitt sur la pierre, et cherche un moment 
creuser, non au hasard sur la dalle, mais en un point qui
correspond  l'orifice du terrier. La duret de l'obstacle l'a
promptement dissuad de cette entreprise. Il parcourt alors la
pierre en tous sens, la contourne, se glisse par dessous et se met
 fouiller dans la direction prcise du logis.

La pierre plate est trop peu pour drouter la fine mouche:
trouvons mieux que cela. Afin d'abrger, je ne laisse pas le
Bembex continuer ses fouilles, qui, je le vois, aboutiraient
promptement au succs; je le chasse au loin avec le mouchoir.
L'absence assez longue de l'insecte effray me permettra de
prparer  loisir mes embches. Quels matriaux maintenant
employer? En ces exprimentations improvises, il faut savoir
tirer parti de tout. Non loin, sur le chemin, est le crottin frais
d'une bte de somme. Voil du bois pour faire flche. Le crottin
est recueilli, mis en morceaux, miett, puis rpandu en une
couche d'au moins un pouce d'paisseur, sur le seuil du terrier et
des alentours, dans une tendue d'un quart de mtre carr environ.
Voil certes une faade d'habitation comme jamais Bembex n'en
connut de pareille. Coloration, nature des matriaux, effluves
stercorales, tout concourt  donner le change  l'Hymnoptre.
Prendra-t-il cela, cette nappe de fumier, cette ordure, pour le
devant de sa porte? -- Mais, oui: le voici qui arrive, examinant
de haut l'tat insolite des lieux, et prend pied au centre de la
couche, prcisment en face de l'entre. Il fouille, se fait jour
 travers la masse filandreuse, et pntre jusqu'au sable o
l'orifice du couloir est aussitt trouv. Je l'arrte, pour le
chasser au loin une seconde fois.

Cette prcision avec laquelle l'Hymnoptre s'abat devant sa
porte, masque cependant d'une faon si nouvelle pour lui, n'est-
elle pas la preuve que la vue et le souvenir ne sont pas ici les
seuls guides? Que peut-il y avoir de plus? Serait-ce l'odorat?
C'est fort douteux, car les manations du crottin n'ont pu mettre
en dfaut la perspicacit de l'insecte. Essayons nanmoins une
autre odeur. J'ai sur moi prcisment, faisant partie de mon
bagage entomologique, un petit flacon d'ther. La nappe de fumier
est balaye et remplace par un matelas de mousse, peu pais mais
 grande surface, et sur lequel je verse le contenu de mon flacon
aussitt que je vois le Bembex arriver. Trop fortes, les vapeurs
thres tiennent d'abord l'Hymnoptre  distance. C'est
l'affaire d'un instant. Puis l'Hymnoptre s'abat sur la mousse,
rpandant encore une odeur trs sensible d'ther; il traverse
l'obstacle et pntre chez lui. Les effluves thrs ne le
droutent pas mieux que les effluves stercoraux. Quelque chose de
plus sr que l'odorat lui dit o est son nid.

Frquemment on a fait intervenir les antennes comme sige d'un
sens spcial apte  guider les insectes. J'ai dj montr comment
la suppression de ces organes parat n'entraver en rien les
recherches des Hymnoptres. Essayons encore une fois, dans de
plus larges conditions. Le Bembex est saisi, amput de ses
antennes jusqu' la racine, et aussitt relch. Aiguillonn par
la douleur, affol par sa captivit entre mes doigts, l'insecte
part plus rapide qu'un trait. Il me faut attendre une grosse
heure, trs incertain du retour. L'Hymnoptre arrive pourtant,
et, avec son invariable prcision, s'abat tout prs de sa porte,
dont j'ai pour la quatrime fois chang le dcor. L'emplacement du
nid est maintenant couvert d'une mosaque de cailloux de la
grosseur d'une noix. Mon travail qui, par rapport au Bembex,
dpasse ce que sont pour nous les monuments mgalithiques de la
Bretagne, les alignements de menhirs de Carnac, est inefficace
pour tromper l'insecte mutil. L'Hymnoptre priv d'antennes
retrouve son entre au milieu de ma mosaque avec la mme facilit
que l'avait fait en d'autres conditions l'insecte pourvu de ces
organes. Je laissai la fidle mre rentrer en paix cette fois dans
son logis.

Les lieux transforms d'aspect coup sur coup  quatre reprises;
les devants de la demeure changs dans leur coloration, leur
odeur, leurs matriaux; la douleur enfin d'une double blessure,
tout avait chou pour drouter l'Hymnoptre, pour le faire
simplement hsiter sur le point prcis de sa porte. J'tais  bout
de stratagmes, et je comprenais moins que jamais comment
l'insecte, s'il n'a pas un guide spcial dans quelque facult de
nous inconnue, peut se retrouver lorsque la vue et l'odorat sont
mis en dfaut par les artifices dont je viens de parler.

 quelques jours de l, une exprience me sourit pour reprendre le
problme sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre 
dcouvert dans toute son tendue, sans trop le dnaturer, le
terrier des Bembex, opration  laquelle se prtent aisment le
peu de profondeur de ce terrier, sa direction presque horizontale
et la faible consistance du sol o il est creus.  cet effet, le
sable est peu  peu racl avec la lame d'un couteau. Ainsi priv
de sa toiture d'un bout  l'autre, la demeure souterraine devient
un demi-canal, une rigole, droite ou courbe, d'une paire de
dcimtres de longueur, libre au point o tait la porte d'entre,
termine en cul-de-sac  l'autre bout, o gt la larve au milieu
de ses victuailles.

Voil le domicile  dcouvert, en pleine lumire, sous les rayons
du soleil. Comment se comportera la mre  son retour? Divisons la
question suivant le prcepte scientifique: l'embarras pourrait
tre grand pour l'observateur; ce que j'ai dj vu me le fait
assez souponner. La mre survenant a pour mobile la nourriture de
sa larve; mais pour arriver  cette larve, il faut premirement
trouver la porte. Ver et porte d'entre, voil dans la question
les deux points qui me semblent mriter d'tre examins  part.
J'enlve donc le ver ainsi que les provisions; et le fond du
couloir devient place nette. Ces prparatifs faits, il n'y a plus
qu' s'armer de patience.

L'Hymnoptre survient enfin et va droit  sa porte absente, 
cette porte dont il ne reste que le seuil. L, pendant une bonne
heure, je le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler
le sable et s'obstiner, non  creuser une nouvelle galerie, mais 
rechercher cette clture mobile qui doit aisment cder sous la
seule pousse de la tte et livrer passage  l'insecte. Au lieu de
matriaux mouvants, il trouve sol ferme, non encore remu. Averti
par cette rsistance, il se borne  explorer la surface, toujours
dans l'troit voisinage de l'endroit o devrait se trouver
l'entre. Quelques pouces d'cart, c'est tout ce qu'il se permet.
Les points qu'il a dj sonds et balays pour la vingtime fois,
il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir se dcider
 sortir de son troit rayon, tant est tenace sa conviction que la
porte devrait tre l et pas ailleurs. Avec une paille,  diverses
reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte ne
s'y laisse prendre: il revient tout aussitt  l'emplacement de sa
porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, parat
attirer son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait
quelques pas, toujours en rtelant; puis revient  l'entre. Deux
ou trois fois, je lui vois parcourir la rigole dans toute sa
longueur; il atteint le cul-de-sac, demeure de la larve, y donne
ngligemment quelques coups de rteau et se hte de regagner le
point o fut l'entre, pour y continuer ses recherches avec une
persistance qui finit par lasser la mienne. Plus d'une heure
s'tait coule, et le tenace Hymnoptre cherchait toujours sur
l'emplacement de la porte disparue.

Que se passera-t-il en prsence de la larve? Tel est le second
point de la question. Continuer l'exprimentation avec le mme
Bembex n'et pas prsent les garanties dsirables: l'insecte,
rendu plus opinitre par ses vaines recherches, me semblait
maintenant obsd d'une ide fixe, cause certaine de troubles pour
les faits que je dsirais constater. Il me fallait un sujet
nouveau, non surexcit, uniquement livr aux impulsions du premier
moment. L'occasion ne tarda pas  se prsenter.

Le terrier est mis  dcouvert d'un bout  l'autre, comme je viens
de l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est
laisse en place, les provisions sont respectes; tout est en
ordre dans la maison, il n'y manque que la toiture. Et bien,
devant ce domicile  jour, dont le regard saisit librement tous
les dtails, vestibule, galerie, chambre du fond avec le ver et
son monceau de Diptres; devant cette demeure devenue rigole, 
l'extrmit de laquelle s'agite la larve, sous les cuisants rayons
du soleil, la mre ne change rien aux manoeuvres dj dcrites.
Elle met pied  terre au point o fut l'entre. C'est l qu'elle
fouille, qu'elle balaie le sable; c'est l qu'elle revient
toujours aprs quelques essais ailleurs, dans un rayon de quelques
pouces. Nulle exploration de la galerie, nul souci de la larve en
angoisse. Le ver, dont le dlicat piderme vient brusquement de
passer de la douce moiteur d'un souterrain aux pres ardeurs de
l'insolation, se tord sur son monceau de Diptres mchs; la mre
ne s'en proccupe. C'est pour elle le premier des objets venus
pars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de boue
sche, et pas plus. a ne mrite pas attention.  cette tendre et
fidle mre, qui s'extnue pour arriver au berceau de son
nourrisson, il faut pour le moment la porte d'entre, l'habituelle
porte et rien que cette porte. Ce qui remue ses entrailles
maternelles, c'est le souci du passage connu. La voie est libre
cependant: rien n'arrte la mre, et sous ses yeux se dmne
anxieusement le ver, but final de ses inquitudes. D'un bond, elle
serait au malheureux, qui rclame assistance. Que n'accourt-elle
auprs du nourrisson chri? Elle lui creuserait nouvelle demeure;
rapidement elle le mettrait  l'abri sous terre. Mais non: la mre
s'entte  la recherche d'un passage n'existant plus, tandis que
le fils se grille au soleil sous ses yeux. Ma surprise n'a pas
d'gale devant cette obtuse maternit, le plus puissant nanmoins,
le plus fcond en ressources, de tous les sentiments qui agitent
l'animal.  peine en croirais-je le tmoignage de ma vue sans des
preuves rptes  satit tant sur les Cerceris et les
Philanthes que sur les Bembex de diffrentes espces.

Il y a plus fort encore. La mre, aprs de longues hsitations,
s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle
avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci de l, sans s'y
arrter, quelques ngligents coups de balai. Guide par de vagues
rminiscences, et peut-tre aussi par le fumet de venaison
qu'exhale le tas de Diptres, elle atteint par moments le fond de
la galerie, le point mme o gt la larve. Voil la mre et son
fils. En ce moment de rencontre aprs de longues angoisses, y a-t-
il soins empresss, effusion de tendresse, signe quelconque de
maternelle joie? Qui le croirait n'a qu' recommencer mes
expriences pour se dissuader. Le Bembex ne reconnat en rien sa
larve, chose pour lui de valeur nulle, encombrante mme, pur
embarras. Il marche sur le ver, il le pitine sans mnagement,
dans ses alles et venues prcipites. S'il veut essayer une
fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrire par de
brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne
traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gnerait
dans son travail. Ainsi rudoye, la larve songe  la dfense. Je
l'ai vue saisir la mre par un tarse, sans plus de faon qu'elle
en aurait mis  mordre la patte d'un Diptre, sa proie. La lutte
fut vive, mais enfin les froces mandibules lchrent prise, et la
mre disparut affole, en jetant un piaulement d'ailes des plus
aigus. Cette scne dnature, le fils mordant la mre, essayant
peut-tre de la manger, est rare et amene par des circonstances
qu'il n'est pas permis  l'observateur de provoquer; ce  quoi il
est toujours possible d'assister, c'est la profonde indiffrence
de l'Hymnoptre devant sa progniture, et le ddain brutal avec
lequel est trait cette masse encombrante, le ver. Une fois le
fond du couloir explor du rteau, ce qui est affaire d'un
instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la
demeure, o il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il
continue  se dmener,  se tordre, o l'ont rejet les
maternelles ruades. Il prira sans secours aucun de sa mre, qui
ne le reconnat plus faute d'avoir trouv l'habituel passage.
Repassons par l le lendemain, et nous le verrons au fond de sa
rigole,  demi cuit au soleil et dj la proie des mouches, dont
il faisait lui-mme sa proie.

Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un
l'autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont
impuissantes  troubler. Que cherche le Bembex, en dernire
analyse? La larve, videmment. Mais pour arriver  cette larve, il
faut pntrer dans le terrier, et pour pntrer dans ce terrier,
il faut d'abord en trouver la porte. Et c'est  la recherche de
cette porte que la mre s'obstine, devant sa galerie librement
ouverte, devant ses provisions, devant sa larve elle-mme. La
maison en ruines, la famille en pril, pour le moment ne lui
disent rien; il lui faut, avant tout, le passage connu, le passage
 travers le sable mobile. Prisse tout, habitation et habitant,
si ce passage n'est pas retrouv! Ses actes sont comme une srie
d'chos qui s'veillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et dont
le suivant ne parle que lorsque le prcdent a parl. Non pour
cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute
de l'habituelle entre, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela
suffit: les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier cho
est muet, et les autres se taisent. Quel abme de sparation entre
l'intelligence et l'instinct!  travers les dcombres de
l'habitation ruine, la mre, guide par l'intelligence, se
prcipite et va droit  son fils; guide par l'instinct, elle
s'arrte obstinment o fut la porte.

CHAPITRE XX
LES CHALICODOMES

Raumur a consacr l'un de ses mmoires  l'histoire du
Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeille maonne. Je me
propose de reprendre ici cette histoire, de la complter et de la
considrer surtout sous un point de vue qu'a totalement nglig
l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de
dire comment je fis connaissance avec cet Hymnoptre.

C'tait  mes premiers dbuts dans l'enseignement, vers 1843.
Sorti depuis quelques mois de l'cole normale de Vaucluse, avec
mon brevet et les nafs enthousiasmes de dix-huit ans, j'tais
envoy  Carpentras pour y diriger l'cole primaire annexe au
collge. Singulire cole, ma foi, malgr son titre pompeux de
suprieure. Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidit
qu'entretenait une fontaine adosse au dehors dans la rue. Pour
jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait,
et une troite fentre de prison, avec barreaux de fer et petits
losanges de verre enchsss dans un rseau de plomb. Tout autour,
pour siges, une planche scelle dans le mur; au milieu, une
chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bton de craie.

Matin et soir, au son de la cloche; on lchait l-dedans une
cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et
 l_'Epitoine, _taient vous, comme on disait alors,  quelques
_bonnes annes de franais_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait
chercher chez moi un peu d'orthographe.

Enfants et grands garons taient l ple-mle, d'instruction trs
diverse, mais d'une dsesprante unanimit pour faire des niches
au matre, au jeune matre dont quelques-uns avaient l'ge ou mme
le dpassaient.

Aux petits, j'enseignais  dchiffrer les syllabes; aux moyens,
j'apprenais  tenir correctement la plume pour crire quelques
mots de dicte sur les genoux; aux grands, je dvoilais les
secrets des fractions et mme les arcanes de l'hypotnuse. Et pour
tenir en respect ce monde remuant, donner  chaque intelligence
travail suivant ses forces, tenir en veil l'attention, chasser
enfin l'ennui de la sombre salle, dont les murailles suaient la
tristesse encore plus que l'humidit, j'avais pour unique
ressource la parole, pour unique mobilier le bton de craie.

Mme ddain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui
n'tait pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer o en
tait l'enseignement des sciences physiques,  qui si large place
est faite aujourd'hui. Le collge avait pour principal un
excellent homme, le digne abb X***, qui, peu soucieux
d'administrer lui-mme les pois verts et le lard, avait abandonn
le commerce de la soupe  quelqu'un de sa parent, et s'tait
charg d'enseigner la physique.

Assistons  l'une de ses leons. Il s'agit du baromtre. De
fortune, l'tablissement en possde un. C'est une vieille machine,
toute poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et
portant inscrits, sur sa planchette en gros caractres, les mots
tempte, pluie, beau temps.

Le baromtre, fait le bon abb s'adressant  ses disciples qu'il
tutoie patriarcalement, le baromtre annonce le bon et le mauvais
temps. Tu vois les mots crits sur la planche, tempte, pluie; tu
vois Bastien?

Je vois rpond Bastien, le plus malin de la bande. Il a dj
parcouru son livre; il est au courant du baromtre mieux que le
professeur.

Il se compose, continue l'abb, d'un canal de verre recourb,
plein de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il
fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre...
l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand,
monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la
longue branche est ouverte ou ferme. Je ne me rappelle plus
bien.

Bastien va  la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe
des pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis
avec un sourire fermement panoui sous le poil follet de sa
moustache naissante:

Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte
par le haut. Voyez, je sens le creux.

Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait 
remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de
l'espiglerie, touffaient du mieux leur envie de rire.

L'abb, impassible: Cela suffit. Descends, Bastien. crivez,
messieurs, crivez dans vos notes que la longue branche du
baromtre est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oubli moi-
mme.

Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant,
s'amliorrent: on eut un matre, un matre pour tout de bon,
sachant que la longue branche d'un baromtre est ferme. Moi-mme
j'obtins des tables o mes lves pouvaient crire au lieu de
griffonner sur leurs genoux; comme ma classe devenait chaque jour
plus nombreuse, on finit par la ddoubler. Du moment que j'eus un
aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changrent de
face.

Parmi les matires enseignes, une surtout nous souriait, tant au
matre qu'aux lves. C'tait la gomtrie en plein champ,
l'arpentage pratique. Le collge n'avait rien de l'outillage
ncessaire; mais avec mes gros moluments, 7 francs s'il vous
plat, je ne pouvais hsiter  me mettre en dpense. Chane
d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, querre et boussole, sont
acquis  mes frais. Un graphomtre minuscule, gure plus large que
la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni par
l'tablissement. Le trpied manquait; je le fis faire. Bref, me
voil outill.

Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la
sombre salle pour les champs. C'tait fte. On se disputait
l'honneur de porter les jalons, rpartis par faisceaux de trois;
et plus d'une paule, en traversant la ville, se sentait
glorifie,  la vue de tous, par les doctes btons de la
gomtrie. Moi-mme, pourquoi le cacher, je n'tais pas sans
ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement
l'appareil le plus dlicat, le plus prcieux: le fameux
graphomtre de cent sous. Les lieux d'opration taient une plaine
inculte, caillouteuse, un harmas comme on dit dans le pays. L,
nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empchait de
surveiller mon personnel; l, condition absolue, je n'avais 
redouter pour mes coliers la tentation irrsistible de l'abricot
vert. La plaine s'tendait en long et en large, uniquement
couverte de thym en fleurs et de cailloux rouls. Il y avait libre
place pour tous les polygones imaginables; trapzes et triangles
pouvaient s'y marier de toutes les faons. Les distances
inaccessibles s'y sentaient les coudes franches; et mme une
vieille masure, autrefois colombier, y prtait sa verticale aux
exploits du graphomtre.

Or, ds la premire sance, quelque chose de suspect attira mon
attention. Un colier tait-il envoy au loin planter un jalon; je
le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se
relever, chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et
des signaux. Un autre, charg de relever les fiches, oubliait la
brochette de fer et prenait  sa place un caillou; un troisime,
sourd aux mesures d'angle, miettait entre les mains une motte de
terre. La plupart taient surpris lchant un bout de paille Et le
polygone chmait, les diagonales taient en souffrance. Qu'tait-
ce donc que ce mystre?

Je m'informe, et tout s'explique. N fureteur, observateur,
l'colier savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le matre.
Sur les cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des
nids de terre. Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs
les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manire
d'oprer m'est enseigne. Le miel, quoique un peu fort, est trs
acceptable. J'y prends got  mon tour, et me joins aux chercheurs
de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour
la premire fois, je vis l'Abeille maonne de Raumur, ignorant
son histoire, ignorant son historien.

Ce magnifique Hymnoptre, portant ailes d'un violet sombre et
costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les
galets ensoleills, parmi le thym, son miel apportant diversion
aux svrits de la boussole et de l'querre d'arpenteur, firent
impression vivace en mon esprit; et je dsirai en savoir plus long
que ne m'en avaient appris les coliers: dvaliser les cellules de
leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en
vente un magnifique ouvrage sur les insectes: _Histoire naturelle
des animaux articuls, _par De Castelnau, E. Blanchard, Lucas.
C'tait riche d'une foule de figures qui vous prenaient par
l'oeil; mais hlas! c'tait aussi d'un prix! ah! d'un prix!
Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 7 francs ne devaient-ils
pas suffire  tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps.
Ce que je donnerai de plus  l'une, je le retrancherai  l'autre,
balance  laquelle doit fatalement se rsigner quiconque prend la
science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-l, ma prbende
universitaire reut saigne copieuse: je consacrai  l'acquisition
du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait
combler plus tard l'norme dficit.

Le livre fut dvor, c'est le mot. J'y appris le nom de mon
Abeille noire; j'y lus pour la premire fois des dtails de moeurs
entomologiques; j'y trouvai, envelopps  mes yeux d'une sorte
d'aurole, les noms vnrs des Raumur, des Huber, des Lon
Dufour; et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centime
fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait: Et toi aussi,
tu seras historien des btes. -- Naves illusions qu'tes-vous
devenues! Mais refoulons ces souvenirs tristes et doux  la fois,
pour arriver aux faits et gestes de notre Abeille noire.

_Chalicodome, _c'est--dire maison en cailloutage, en bton, en
mortier; dnomination on ne peut mieux russie, si ce n'tait sa
tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec.
Ce nom s'applique, en effet,  des Hymnoptres qui btissent
leurs cellules avec des matriaux analogues  ceux que nous
employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail
de maon, mais de maon rustique plus vers dans le pis que dans
la pierre de taille. tranger aux classifications scientifiques,
ce qui jette grande obscurit dans plusieurs de ses mmoires,
Raumur a nomm l'ouvrier d'aprs l'ouvrage, et appel nos
btisseurs en pis _Abeilles maonnes:_ ce qui les peint d'un mot.

Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma
muraria_), celui dont Raumur a magistralement donn l'histoire;
et le Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas
spcial aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire
croire, mais se retrouve en Grce, en Algrie et dans la rgion
mditerranenne de la France, en particulier dans le dpartement
de Vaucluse, o il est un des Hymnoptres les plus abondants au
mois de mai. Dans la premire espce, les deux sexes sont de
coloration si diffrente, qu'un observateur novice, tout surpris
de les voir sortir d'un mme nid, les prend d'abord pour des
trangers l'un  l'autre. La femelle est d'un superbe noir velout
avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mle, ce velours noir
est remplac par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. La
seconde espce, de taille bien moins grande, n'a pas cette
opposition de couleurs; les deux sexes y portent mme costume,
mlange diffus de brun, de roux et de cendr. Enfin le bout de
l'aile, lav de violac sur un fond rembruni, rappelle, mais de
loin, la riche pourpre de la premire. Les deux espces commencent
leur travail  la mme poque, vers les premiers jours du mois de
mai.

Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix,
dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Raumur,
d'une muraille bien expose au soleil et non recouverte de crpi,
qui, se dtachant, compromettrait l'avenir des cellules. Il ne
confie ses constructions qu' des fondements solides,  la pierre
nue. Dans le Midi, je lui reconnais mme prudence; mais, j'ignore
pour quel motif,  la pierre de la muraille, il prfre
gnralement ici une autre base. Un caillou roul, souvent gure
plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la
dbcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la valle du
Rhne, voil le support de prdilection. L'extrme abondance de
pareil emplacement pourrait bien tre pour quelque chose dans le
choix de l'Hymnoptre: tous nos plateaux de faible lvation,
tous nos terrains arides  vgtation de thym, ne sont
qu'amoncellement de galets ciments de terre rouge. Dans les
valles, le Chalicodome a de plus  sa disposition les pierrailles
des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux
prfrs sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de
cailloux rouls que les eaux ne visitent plus. Enfin,  dfaut de
galet, l'Abeille maonne s'tablit sur une pierre quelconque, sur
une borne de champs, sur un mur de clture.

Le Chalicodome de Sicile met encore plus de varit dans ses
choix. Son emplacement de prdilection est la face infrieure des
tuiles en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est
petite habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord
du toit. L, tous les printemps, il s'tablit par colonies
populeuses, dont la maonnerie, transmise d'une gnration 
l'autre, et chaque anne amplifie, finit par couvrir d'amples
surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles d'un
hangar, occupait une superficie de cinq  six mtres carrs. En
plein travail, c'tait un monde tourdissant par le nombre et le
bruissement des travailleurs. Le dessous d'un balcon plat
galement au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une fentre
abandonne, surtout si elle est close d'une persienne qui lui
laisse libre passage. Mais ce sont l lieux de grands rendez-vous,
o travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers
d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome
de Sicile s'tablit dans le premier petit recoin venu, pourvu
qu'il y trouve base fixe et chaleur. La nature de cette base lui
est d'ailleurs fort indiffrente. J'en ai vu btir sur la pierre
nue, sur la brique, sur le bois des contrevents, et jusque sur les
carreaux de vitre d'un hangar. Une seule chose ne lui va pas: le
crpi de nos habitations. Aussi prudent que son congnre, il
craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait  un appui
dont la chute est possible.

Enfin, pour des raisons que je ne peux m'expliquer encore d'une
manire satisfaisante, le Chalicodome de Sicile change souvent, du
tout au tout, l'assiette de sa btisse: de sa lourde maison de
mortier, qui semblerait exiger le solide appui du roc, il fait
demeure arienne, appendue  un rameau. Un arbuste des haies, quel
qu'il soit, aubpine, grenadier, paliure, lui fournit le support,
habituellement  hauteur d'homme. Le chne vert et l'orme lui
donnent lvation plus grande. Dans le fourr buissonneux, il fait
donc choix d'un rameau de la grosseur d'une paille; et, sur cette
troite base, il construit son difice avec le mme mortier qu'il
mettrait en oeuvre sous un balcon ou le rebord d'un toit. Termin,
le nid est une boule de terre, traverse latralement par le
rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est
d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont
collabor; mais ce dernier cas est rare.

Les deux Hymnoptres font emploi des mmes matriaux: terre
argilo-calcaire, mlange d'un peu de sable et ptrie avec la
salive mme du maon. Les lieux humides, qui faciliteraient
l'exploitation et diminueraient la dpense en salive pour gcher
le mortier, sont ddaigns des Chalicodomes, qui refusent la terre
frache pour btir, de mme que nos constructeurs refusent pltre
vent et chaux depuis longtemps teinte. De pareils matriaux,
gorgs d'humidit pure, ne feraient pas convenablement prise. Ce
qu'il leur faut, c'est une poudre aride, qui s'imbibe avidement de
la salive dgorge et forme, avec les principes albumineux de ce
liquide, une sorte de ciment romain prompt  durcir, quelque chose
enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec de la chaux
vive et du blanc d'oeuf.

Une route frquente, dont l'empierrement de galets calcaires,
broys sous les roues, est devenu surface unie, semblable  une
dalle continue, telle est la carrire  mortier qu'exploite de
prfrence le Chalicodome de Sicile. Qu'il s'tablisse sur un
rameau dans une haie, ou qu'il fasse lection de domicile sous le
rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est toujours au
sentier voisin, au chemin,  la route, qu'il va rcolter de quoi
btir, sans se laisser distraire du travail par le continuel
passage des gens et des bestiaux. Il faut voir l'active Abeille 
l'oeuvre quand le chemin resplendit de blancheur sous les rayons
d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, chantier o l'on
construit, et la route, chantier o le mortier se prpare, bruit
le grave murmure des arrivants et des partants qui se succdent,
se croisent sans interruption. L'air semble travers par de
continuels traits de fume, tant l'essor des travailleurs est
direct et rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de
mortier de la grosseur d'un grain de plomb  livre; les arrivants
aussitt s'installent aux endroits les plus durs, les plus secs.
Tout le corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules,
ils ratissent avec les tarses antrieurs, pour extraire des atomes
de terre et des granules de sable, qui, rouls entre les dents,
s'imbibent de salive et se prennent en une masse commune. L'ardeur
au travail est telle que l'ouvrier se laisse craser sous les
pieds des passants plutt que d'abandonner son ouvrage.

Enfin le Chalicodome des murailles, qui recherche la solitude,
loin des habitations de l'homme, se montre rarement sur les
chemins battus, peut-tre parce qu'ils sont trop loigns des
lieux o il construit. Pourvu qu'il trouve  proximit du galet
adopt comme emplacement du nid, de la terre sche, riche en menus
graviers, cela lui suffit.

L'Hymnoptre peut construire tout  fait  neuf, sur un
emplacement qui n'a pas encore t occup; ou bien utiliser les
cellules d'un vieux nid, aprs les avoir restaures. Examinons
d'abord le premier cas.

Aprs avoir fait le choix de son galet, le Chalicodome des
murailles y arrive avec une pelote de mortier entre les
mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la
surface du caillou. Les pattes antrieures et les mandibules
surtout, premiers outils du maon, mettent en oeuvre la matire,
que maintient plastique l'humeur salivaire peu  peu dgorge.
Pour consolider le pis, des graviers anguleux, de la grosseur
d'une lentille, sont enchsss un  un, mais seulement 
l'extrieur, dans la masse encore molle. Voil la fonction de
l'difice.  cette premire assise en succdent d'autres, jusqu'
ce que la cellule ait la hauteur voulue, de deux  trois
centimtres.

Nos maonneries sont formes de pierres superposes, et cimentes
entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir
la comparaison avec le ntre. Pour faire conomie de main-d'oeuvre
et de mortier, l'Hymnoptre, en effet, emploie de gros matriaux,
de volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les
choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des
angles qui, agencs les uns dans les autres, se prtent mutuel
appui et concourent  la solidit de l'ensemble. Des couches de
mortier, interposes avec pargne, les maintiennent unis. Le
dehors de la cellule prend lui l'aspect d'un travail
d'architecture rustique, o les pierres font saillie avec leurs
ingalits naturelles; mais l'intrieur, qui demande surface plus
fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver est revtu d'un
crpi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est dpos sans
art, on pourrait dire  grands coups de truelle; aussi le ver a-t-
il soin, lorsque la pte de miel est finie, de se faire un cocon
et de tapisser de soie la grossire paroi de sa demeure. Au
contraire, les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se
tissent pas de cocon, glacent dlicatement la face intrieure de
leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire
travaill.

La construction, dont l'axe est toujours  peu prs vertical et
dont l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser couler le
miel, de nature assez fluide, diffre un peu de forme suivant la
base qui la supporte. Assise sur une surface horizontale, elle
s'lve en manire de petite tour ovalaire; fixe sur une surface
verticale ou incline, elle ressemble  la moiti d'un d  coudre
coup dans le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-mme,
le galet, complte la paroi d'enceinte.

La cellule termine, l'Abeille s'occupe aussitt de
l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier
celles du gent pine fleuri (Genista scorpius), qui dorent au
mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent liqueur
sucre et pollen. Elle arrive, le jabot gonfl de miel, et le
ventre jauni en dessous de poussire pollinique. Elle plonge dans
la cellule la tte la premire et pendant quelques instants on la
voit se livrer  des haut-le-corps, signe du dgorgement de la
pure mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y
rentrer  l'instant mme, mais cette fois  reculons. Maintenant,
avec les deux pattes de derrire, l'Abeille se brosse la face
infrieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen.
Nouvelle sortie et nouvelle rentre la tte la premire. Il s'agit
de brasser la matire avec la cuiller des mandibules, et de faire
du tout un mlange homogne. Ce travail de mixtion ne se rpte
pas  chaque voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les
matriaux sont amasss en quantit notable.

L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est  demi
pleine. Il reste  pondre un oeuf  la surface de la pte et 
fermer le domicile. Tout cela se fait sans dlai. La clture
consiste en un couvercle de mortier pur, que l'Abeille construit
progressivement de la circonfrence au centre. Deux jours au plus
m'ont paru ncessaires pour l'ensemble du travail,  la condition
que le mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux, ne
vienne pas interrompre l'ouvrage. Puis, adosse  cette premire
cellule, une seconde est btie et approvisionne de la mme
manire. Une troisime, une quatrime, etc., succdent, toujours
pourvues de miel, d'un oeuf, et cltures avant la fondation de la
suivante. Tout travail commenc est poursuivi jusqu' parfaite
excution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque
sont termins, pour la prcdente, les quatre actes de la
construction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la
clture.

Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire
sur le galet dont il a fait choix, et se montre mme fort jaloux
de son emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le
nombre des cellules adosses l'une  l'autre sur le mme caillou
n'est pas considrable, de six  dix le plus souvent. Huit larves
environ, est-ce l toute la famille de l'Hymnoptre? ou bien
celui-ci va-t-il tablir aprs, sur d'autres galets, progniture
plus nombreuse? La surface de la mme pierre est assez large pour
fournir encore appui  d'autres cellules, si la ponte le
rclamait; l'Abeille pourrait y btir trs  l'aise, sans se
mettre en recherche d'un autre emplacement, sans quitter le galet
auquel attachent les habitudes, la longue frquentation. Il me
parat donc fort probable que la famille, peu nombreuse, est
tablie au complet sur le mme caillou, du moins lorsque le
Chalicodome btit  neuf.

Les six  dix cellules composant le groupe sont certes demeure
solide, avec leur revtement rustique de graviers; mais
l'paisseur de leurs parois et de leurs couvercles, deux
millimtres au plus, ne parat gure suffisante pour dfendre les
larves quand viendront les intempries. Assis sur sa pierre, en
plein air, sans aucune espce d'abri, le nid subira les ardeurs de
l't, qui feront de chaque cellule une tuve touffante, puis les
pluies de l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis
encore les geles d'hiver, qui mietteront ce que les pluies
auront respect. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il rsister 
toutes ces causes de destruction; et s'il rsiste, les larves,
abrites par une paroi trop mince, n'auront-elles pas  redouter
chaleur trop forte en t, froid trop vif en hiver?

Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins
avec sagesse. Toutes les cellules termines, elle maonne sur le
groupe un pais couvert, qui, form d'une manire inattaquable par
l'eau et conduisant mal la chaleur,  la fois dfend de
l'humidit, du chaud et du froid. Cette matire est l'habituel
mortier, la terre gche avec de la salive; mais, cette fois, sans
mlange de menus cailloux. L'Hymnoptre en applique, pelote par
pelote, truelle par truelle, une couche d'un centimtre
d'paisseur sur l'amas des cellules, qui disparaissent
compltement noyes au centre de la minrale couverture. Cela
fait, le nid a la forme d'une sorte de dme grossier, quivalant
en grosseur  la moiti d'une orange. On le prendrait pour une
boule de boue qui, lance contre une pierre, s'y serait  demi
crase et aurait sch sur place. Rien au dehors ne trahit le
contenu, aucune apparence de cellules, aucune apparence de
travail. Pour un oeil non exerc, c'est un clat fortuit de boue,
et rien de plus.

La dessiccation de ce couvert gnral est prompte  l'gal de
celle de nos ciments hydrauliques; et alors la duret du nid est
presque comparable  celle d'une pierre. Il faut une solide lame
de couteau pour entamer la construction. Disons, pour terminer,
que, sous sa forme finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage
primitif, tellement que l'on prendrait pour travail de deux
espces diffrentes les cellules du dbut, lgantes tourelles, 
revtement de cailloutage, et le dme de la fin, en apparence
simple amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment, et nous
trouverons en dessous les cellules et leurs assises de menus
cailloux parfaitement reconnaissables.

Au lieu de btir  neuf, sur un galet qui n'a pas t encore
occup, le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux
nids qui ont travers l'anne sans subir notables dommages. Le
dme de mortier est rest, bien peu s'en faut, ce qu'il tait au
dbut, tant la maonnerie a t solidement construite; seulement,
il est perc d'un certain nombre d'orifices ronds correspondant
aux chambres, aux cellules qu'habitaient les larves de la
gnration passe. Pareilles demeures, qu'il suffit de rparer un
peu pour les mettre en bon tat, conomisent grande dpense de
temps et de fatigue; aussi les Abeilles maonnes les recherchent
et ne se dcident pour des constructions nouvelles que lorsque les
vieux nids viennent  leur manquer.

D'un mme dme il sort plusieurs habitants, frres et soeurs,
mles roux et femelles noires, tous ligne de la mme Abeille. Les
mles, qui mnent vie insouciante, ignorent tout travail et ne
reviennent aux maisons de pis que pour faire un instant la cour
aux dames, ne se soucient de la masure abandonne. Ce qu'il leur
faut, c'est le nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier
 gcher entre les mandibules. Restent les jeunes mres, seules
charges de l'avenir de la famille.  qui d'entre elles reviendra
l'immeuble, l'hritage du vieux nid? Comme soeurs, elles y ont
droit gal: ainsi le dciderait notre justice, depuis que, progrs
norme, elle s'est affranchie de l'antique et sauvage droit
d'anesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours  la base
premire de la proprit: le droit du premier occupant.

Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du
premier nid libre  sa convenance, s'y tablit; et malheur
dsormais  qui viendrait, voisine ou soeur, lui en disputer la
possession. Des poursuites acharnes, de chaudes bourrades,
auraient bientt mis en fuite la nouvelle arrive. Des diverses
cellules qui billent, comme autant de puits, sur la rondeur du
dme, une seule pour le moment est ncessaire; mais l'Abeille
calcule trs bien que les autres auront plus tard leur utilit
pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse
qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les
visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maonnes
travailler  la fois sur le mme galet.

L'ouvrage est maintenant trs simple. L'Hymnoptre examine
l'intrieur de la vieille cellule pour reconnatre les points qui
demandent rparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant
la paroi, extrait les dbris terreux provenant de la vote qu'a
perce l'habitant pour sortir, crpit de mortier les endroits
dlabrs, restaure un peu l'orifice, et tout se borne l. Suivent
l'approvisionnement, la ponte et la clture de la chambre. Quand
toutes les cellules, l'une aprs l'autre, sont ainsi garnies, le
couvert gnral, le dme de mortier, reoit quelques rparations
s'il en est besoin; et c'est fini.

 la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile prfre compagnie
nombreuse; et c'est par centaines, trs souvent par nombreux
milliers, qu'il s'tablit  la face infrieure des tuiles d'un
hangar ou du rebord d'un toit. Ce n'est pas ici vritable socit,
avec des intrts communs, objet de l'attention de tous; mais
simplement rassemblement, o chacun travaille pour soi et ne se
proccupe des autres; enfin une cohue de travailleurs rappelant
l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le
mortier mis en oeuvre est le mme que celui du Chalicodome des
murailles, aussi rsistant, aussi impermable, mais plus fin et
sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utiliss. Toute
chambre libre est restaure, approvisionne et scelle. Mais les
anciennes cellules sont loin de suffire  la population, qui,
d'une anne  l'autre, s'accrot rapidement. Alors,  la surface
du nid, dont les habitacles sont dissimuls sous l'ancien couvert
gnral de mortier, d'autres cellules sont bties, tant qu'en
rclament les besoins de la ponte. Elles sont couches
horizontalement ou  peu prs, les unes  ct des autres, sans
ordre aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les
coudes franches. Il btit o il veut,  la seule condition de ne
pas gner le travail des voisins; sinon les houspillages des
intresss le rappellent  l'ordre. Les cellules s'amoncellent
donc au hasard sur ce chantier o ne rgne aucun esprit
d'ensemble. Leur forme est celle d'un d  coudre partag suivant
l'axe, et leur enceinte se complte soit par les cellules
adjacentes, soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles
sont rugueuses et montrent une superposition de cordons noueux
correspondant aux diverses assises de mortier. Au dedans, la paroi
en est galise sans tre lisse, le cocon du ver devant plus tard
suppler le poli qui manque.

 mesure qu'elle est btie, chaque cellule est immdiatement
approvisionne et mure, ainsi que vient de nous le montrer le
Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant
la majeure partie du mois de mai. Enfin tous les oeufs sont
pondus, et les Abeilles, sans distinction de ce qui leur
appartient et de ce qui ne leur appartient pas, entreprennent en
commun l'abri gnral de la colonie. C'est une paisse couche de
mortier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble des
cellules. Finalement, le nid commun a l'aspect d'une large plaque
de boue sche, trs irrgulirement bombe, plus paisse au
centre, noyau primitif de l'tablissement, plus mince aux bords,
o ne sont encore que des cellules de fondation nouvelle et d'une
tendue fort variable suivant le nombre des travailleurs et, par
consquent, suivant l'ge du nid premier fond. Tel de ces nids
n'est gure plus grand que la main; tel autre occupe la majeure
partie du rebord d'une toiture et se mesure par mtres carrs.

Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une
fentre abandonne, sur une pierre, sur un rameau de haies, le
Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manire. S'il s'tablit,
par exemple, sur un rameau, l'Hymnoptre commence par mastiquer
solidement sur l'troit appui la base de sa cellule. Ensuite la
construction s'lve et prend forme d'une tourelle verticale. 
cette premire cellule approvisionne et scelle en succde une
autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le travail dj fait.
De six  dix cellules sont ainsi groupes l'une  ct de l'autre.
Puis un couvert gnral de mortier enveloppe le tout et englobe
dans son paisseur le rameau, ce qui fournit solide point
d'attache.

CHAPITRE XXI
EXPRIENCES

difis sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter
o bon vous semble, dplacer, changer entre eux, sans troubler
soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des
cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prtent
facilement  l'exprimentation, seule mthode qui puisse jeter un
peu de clart sur la nature de l'instinct. Pour tudier avec
quelque fruit les facults psychiques de la bte, il ne suffit pas
de savoir profiter des circonstances qu'un heureux hasard prsente
 l'observation; il faut savoir en faire natre d'autres, les
varier autant que possible, et les soumettre  un contrle mutuel;
il faut enfin exprimenter pour donner  la science une base
solide de faits. Ainsi s'vanouiront un jour, en face de documents
prcis, les clichs fantaisistes dont nos livres sont encombrs:
Scarabe conviant des collgues  lui prter main-forte pour
retirer sa pilule du fond d'une ornire, Sphex dpeant sa mouche
pour la transporter malgr l'obstacle du vent, et tant d'autres
dont abuse qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est
rellement pas. Ainsi encore se prpareront les matriaux qui, mis
en oeuvre tt ou tard par une main savante, rejetteront dans
l'oubli des thories prmatures, assises sur le vide.

Raumur, d'habitude, se borne  relever les faits tels qu'ils se
prsentent  lui dans le cours normal des choses, et ne songe 
scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de
conditions artificiellement ralises.  son poque tout tait 
faire; et la moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va
au plus press, la rentre de la rcolte, et laisse  ses
successeurs l'examen en dtail du grain et de l'pi. Nanmoins, au
sujet du Chalicodome des murailles, il mentionne une exprience
entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte comment un nid
d'Abeille maonne fut renferm sous un entonnoir en verre, dont on
avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze. Il en
sortit trois mles qui, tant venus  bout d'un mortier dur comme
pierre, ne tentrent pas de percer une fine gaze ou jugrent ce
travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles prirent
sous l'entonnoir. Communment les insectes, ajoute Raumur, ne
savent faire que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre
ordinaire de la nature.

L'exprience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,
donner  couper une gaze  des ouvriers outills pour percer un
pis quivalent du tuf ne me parat pas inspiration heureuse: on
ne peut demander  la pioche d'un terrassier le travail des
ciseaux d'une couturire. En second lieu, la transparente prison
de verre me semble mal choisie. Ds qu'il s'est ouvert un passage
 travers l'paisseur de son dme de terre, l'insecte se trouve au
jour,  la lumire, et pour lui le jour, la lumire, c'est la
dlivrance finale, c'est la libert. Il se heurte  un obstacle
invisible, le verre; pour lui le verre est un rien qui arrte.
Par-del, il voit l'tendue libre, inonde de soleil. Il s'extnue
en efforts pour y voler, incapable de comprendre l'inutilit de
ses tentatives contre cette trange barrire qui ne se voit pas.
Il prit enfin puis, sans avoir donn, dans son obstination, un
regard  la gaze fermant la chemine conique. L'exprience est 
refaire en de meilleures conditions.

L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire,
suffisamment opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurit,
assez mince pour ne pas prsenter de rsistance srieuse aux
efforts du prisonnier. Comme il y a fort loin, en tant que nature
de barrire, d'une cloison de papier  une vote de pis,
informons-nous d'abord si le Chalicodome des murailles sait, ou,
pour mieux dire, peut se faire jour  travers pareille cloison.
Les mandibules, pioches aptes  percer le dur mortier, sont-elles
galement des ciseaux propres  couper une mince membrane? Voil
le point dont il faut avant tout s'informer.

En fvrier, alors que l'insecte est dj dans son tat parfait, je
retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs
cellules, et je les introduis, chacun  part, dans un bout de
roseau, ferm  une extrmit par la cloison naturelle du noeud,
ouvert  l'autre. Ces fragments de roseau reprsenteront les
cellules du nid. Les cocons y sont introduits de manire que la
tte de l'insecte soit tourne vers l'orifice. Enfin mes cellules
artificielles sont cltures de diffrentes manires. Les unes
reoivent dans leur ouverture un tampon de terre ptrie, qui,
dessche, quivaudra en paisseur et en consistance au plafond de
mortier du nid naturel. Les autres ont pour clture un cylindre de
sorgho  balai, pais au moins d'un centimtre; enfin quelques-
unes sont bouches avec une rondelle de papier gris solidement
fixe par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposs  ct
l'un de l'autre dans une bote, verticalement, et la cloison de ma
fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte
qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent
faire ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la
paroi situe au-dessus de leur tte. J'abrite le tout sous une
large cloche de verre, et j'attends le mois de mai, poque de la
sortie.

Les rsultats dpassent, et de beaucoup, mes prvisions. Le tampon
de terre, oeuvre de mes doigts, est perc d'un trou rond, ne
diffrant en rien de celui que le Chalicodome pratique  travers
son dme natal de mortier. La barrire vgtale, si nouvelle pour
mon prisonnier, c'est--dire le cylindre en tige de sorgho,
s'ouvre pareillement d'un orifice que l'on dirait fait 
l'emporte-pice. Enfin l'opercule de papier gris livre passage 
l'Hymnoptre, non par une effraction, une dchirure violente,
mais encore au moyen d'un trou rond nettement dlimit. Donc mes
Abeilles sont capables d'un travail pour lequel elles n'taient
pas nes; elles font, pour sortir de leurs cellules de roseau, ce
que leur race n'avait probablement jamais fait; elles perforent la
paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrire de papier,
comme elles auraient perc leur naturel plafond de pis. Quand
vient le moment de se librer, la nature de l'obstacle ne les
arrte pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces;
et, dsormais, des raisons d'impuissance ne peuvent tre invoques
s'il s'agit d'une simple barrire de papier.

En mme temps que les cellules faites de bouts de roseau, taient
prpars et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs
galets. Sur l'un d'eux j'ai fix une feuille de papier gris
troitement applique contre le dme de mortier. Pour sortir,
l'insecte devra percer la cloche de terre, puis la feuille de
papier, qui lui succde sans intervalle vide. Autour de l'autre,
j'ai coll sur la pierre un petit cne du mme papier gris; il y a
donc ici, comme dans le premier cas, double enceinte, paroi de
papier, avec cette diffrence que les deux enceintes ne font plus
immdiatement suite l'une  l'autre, mais sont spares par un
intervalle vide, d'un centimtre environ  la base, et croissant 
mesure que le cne s'lve.

Les rsultats de ces deux prparations sont tout diffrents. Les
Hymnoptres du nid  feuille de papier applique sur le dme sans
intervalle, sortent en perant la double enceinte, dont la
dernire, l'enveloppe de papier, est troue d'un orifice rond bien
net, comme nous en ont dj montr les cellules en bout de roseau
fermes d'un couvercle de mme nature. Pour la seconde fois, nous
reconnaissons ainsi que, si le Chalicodome s'arrte devant une
barrire de papier, la cause n'en est pas son impuissance contre
pareil obstacle. Au contraire, aprs s'tre fait jour  travers le
dme de terre, les habitants du nid recouvert du cne, trouvant 
distance la feuille de papier, n'essaient pas mme de percer cet
obstacle, dont ils auraient si facilement triomph si la feuille
et t applique sur le nid. Sans tentative de libration, ils
meurent sous le couvert. Ainsi avaient pri, dans l'entonnoir de
verre, les Abeilles de Raumur, n'ayant, pour tre libres, qu'une
gaze  percer.

Ce fait me parat riche de consquences. Comment! Voil de
robustes insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui
tampon de bois tendre et diaphragme de papier sont parois si
faciles  trouer malgr la nouveaut de la matire, et ces
vigoureux dmolisseurs se laissent sottement prir dans la prison
d'un cornet, qu'ils ventreraient en un seul coup de mandibules?
Cet ventrement, ils le peuvent, mais ils n'y songent pas. Le
motif de leur stupide inaction ne saurait tre que celui-ci. --
L'insecte est excellemment dou en outils et en facults
instinctives pour accomplir l'acte final de ses mtamorphoses:
l'issue du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules
ciseaux, lime, pic, levier, pour couper, ronger, abattre tant son
cocon et sa muraille de mortier que toute autre enceinte, pas par
trop tenace, substitue  la paroi naturelle du nid. De plus,
condition majeure sans laquelle l'outillage resterait inutile, il
a, je ne dirai pas la volont de se servir de ses outils, mais
bien un stimulant intime qui l'invite  les employer. L'heure de
la sortie venue, ce stimulant s'veille, et l'insecte se met au
travail du forage.

Peu lui importe alors que la matire  trouer soit le mortier
naturel, la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui
l'emprisonne ne lui rsiste pas longtemps. Peu lui importe mme
qu'un supplment d'paisseur s'ajoute  l'obstacle, et qu'
l'enceinte de terre se superpose une enceinte de papier; les deux
barrires, non spares par un intervalle, ne font qu'un pour
l'Hymnoptre, qui s'y fait jour parce que l'acte de la dlivrance
se maintient dans son unit. Avec le cne de papier, dont la paroi
reste peu  distance, les conditions changent, bien que l'enceinte
totale, au fond, soit la mme. Une fois sorti de sa demeure de
terre, l'insecte a fait tout ce qu'il tait destin  faire pour
se librer; circuler librement sur le dme de mortier est pour lui
la fin de la dlivrance, la fin de l'acte o il faut trouer.
Autour du nid une autre barrire se prsente, la paroi du cornet;
mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient d'tre
accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une fois
en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,
et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le
vouloir. L'Abeille maonne prit faute de la moindre lueur
d'intelligence. Et, dans ce singulier intellect, il est de mode
aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine! La mode
passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes
vieilleries de l'me et de ses immortelles destines.

Raumur raconte encore comment son ami Du Hamel, ayant saisi avec
des tenettes une Abeille maonne qui tait entre en partie dans
une cellule, la tte la premire, pour la remplir de pte, la
porta dans un cabinet assez loign de l'endroit o il l'avait
prise. L'Abeille lui chappa dans ce cabinet et s'envola par la
fentre. Sur-le-champ Du Hamel se rendit au nid. La maonne y
arriva presque aussitt que lui, et reprit son travail. Elle en
parut seulement un peu plus farouche, conclut le narrateur.

Que n'tiez-vous ici, vnr matre, avec moi sur les bords de
l'Aygues, vaste nappe de galets  sec les trois quarts de l'anne,
torrent norme quand il pleut; je vous eusse montr
incomparablement mieux que la fugitive chappe aux tenettes. Vous
eussiez assist, partageant ma surprise, non  un bref essor de la
maonne qui, transporte dans un cabinet voisin, se dlivre et
revient aussitt au nid, dont les environs lui sont familiers;
mais  de voyages de long cours et par des voies inconnues. Vous
eussiez vu l'Abeille, dpayse par mes soins  de grandes
distances, rentrer chez elle avec un tact gographique que ne
dsavoueraient pas l'Hirondelle, le Martinet et le Pigeon
voyageur; et vous vous seriez demand, comme moi, quelle
inexplicable connaissance de la carte des lieux guide cette mre
en recherche du nid.

Venons au fait. Il s'agit de renouveler avec le Chalicodome des
murailles mes expriences d'autrefois avec les Cerceris:
transporter dans l'obscurit l'insecte fort loin de son nid et
l'abandonner  lui-mme aprs l'avoir marqu. Si quelqu'un se
trouvait dsireux de rpter l'preuve, je lui transmets ma
manire d'oprer, ce qui pourra abrger les hsitations du dbut.

L'insecte que l'on destine  long voyage doit tre videmment
saisi avec certaines prcautions. Pas de tenettes, pas de pinces,
qui pourraient fausser une aile, donner une entorse, et
compromettre la puissance d'essor. Tandis que l'Abeille est  sa
cellule, absorbe dans son travail, je la recouvre d'une petite
prouvette de verre. En s'envolant, la maonne s'y engouffre, ce
qui me permet, sans la toucher, de la transvaser aussitt dans un
cornet de papier, que je me hte de fermer. Une boite en fer-
blanc, bote d'herborisation, me sert au transport des
prisonnires, chacune dans son cornet.

C'est sur les lieux choisis comme point de dpart que le plus
dlicat reste  faire: marquer chaque captive avant sa mise en
libert. Je fais emploi de craie en poudre fine, dlaye dans une
forte dissolution de gomme arabique. La bouillie, dpose avec un
bout de paill sur un point de l'insecte, y laisse tache blanche,
qui promptement se sche et adhre  la toison. S'il s'agit de
marquer un Chalicodome pour ne pas le confondre avec un autre dans
des expriences de courte dure, comme j'en rapporterai plus loin,
je me borne  toucher, de ma paille charge de couleur, le bout de
l'abdomen, tandis que l'insecte est  demi plong dans la cellule,
la tte en bas. Cet attouchement lger passe inaperu de
l'Hymnoptre, qui continue son travail sans drangement aucun;
mais la marque n'est pas bien solide, et de plus elle est en un
point dfavorable  sa conservation, car l'Abeille, avec ses
frquents coups de brosse sur le ventre pour dtacher le pollen,
tt ou tard la fait disparatre. C'est donc au beau milieu du
thorax, entre les ailes, que je dpose le point de craie gomme.

Dans ce travail, l'emploi de gants n'est gure possible: les
doigts rclament toute leur dextrit pour saisir avec dlicatesse
la remuante Abeille et matriser ses efforts sans brutale
pression. On voit dj qu' ce mtier, s'il n'y a pas d'autre
profit, il y a du moins gain assur de piqres. Un peu d'adresse
fait viter le dard, mais pas toujours. On s'y rsigne. Du reste,
la piqre des Chalicodomes est loin d'tre aussi cuisante que
celle de l'Abeille domestique. Le point blanc est dpos sur le
thorax; la maonne part, et la marque se sche en route.

Une premire fois, je prends deux Chalicodomes des murailles
occups  leurs nids sur les galets des alluvions de l'Aygues, non
loin de Srignan; et je les transporte chez moi  Orange, o je
les lche aprs les avoir marques. D'aprs la carte de l'tat-
major, la distance entre les deux points est d'environ quatre
kilomtres en ligne droite. La mise en libert des captives a lieu
sur le soir,  une heure o les Hymnoptres commencent  mettre
fin aux travaux de la journe. Il est alors probable que mes deux
Abeilles passeront la nuit dans le voisinage.

Le lendemain matin, je me rends aux nids. La fracheur est encore
trop grande, et les travaux chment. Quand la rose est dissipe,
les Maonnes se mettent  l'ouvrage. J'en vois une, mais sans
tache blanche, qui apporte du pollen  l'un des deux nids d'o
proviennent les voyageurs que j'attends. C'est une trangre qui,
trouvant inoccupe la cellule dont j'ai moi-mme expatri la
propritaire, s'y est tablie et en a fait son bien, ignorant que
c'est dj le bien d'une autre. Depuis la veille, peut-tre, elle
travaille  l'approvisionnement. Sur les dix heures, au fort de la
chaleur, la matresse de cans survient tout  coup: ses droits de
premier occupant sont inscrits pour moi en caractres irrcusables
sur le thorax, blanchi de craie. Voil une de mes voyageuses de
retour.

 travers les vagues des bls,  travers les champs roses de
sainfoin, elle a franchi les quatre kilomtres; et la voil de
retour au nid, aprs avoir butin en route, car elle arrive, la
vaillante, avec le ventre tout jaune de pollen. Rentrer chez soi,
du fond de l'horizon, c'est merveilleux; y rentrer la brosse 
pollen bien garnie, c'est sublime d'conomie. Un voyage, pour les
Abeilles, serait-il voyage forc, est toujours expdition de
rcolte. Elle trouve au nid l'trangre -- Qu'est ceci? Tu vas
voir! Et la propritaire fond furieuse sur l'autre, qui peut-tre
ne songeait  mal. C'est alors, entre les deux maonnes,
d'ardentes poursuites par les airs. De temps  autre, elles
planent presque immobiles face  face,  une paire de pouces de
distance, et, l sans doute, se mesurant du regard, s'injurient du
bourdonnement. Puis, elles reviennent s'abattre sur le nid en
litige, tantt l'une, tantt l'autre. Je m'attends  les voir se
prendre corps  corps,  faire jouer le dard entre elles. Mon
attente est due: les devoirs de la maternit parlent trop
imprieusement en elles pour leur permettre de risquer la vie en
lavant l'injure dans un duel  mort. Tout se borne  des
dmonstrations hostiles,  quelques bourrades sans gravit.

La vraie propritaire nanmoins semble puiser double audace,
double force dans le sentiment de son droit. Elle prend pied sur
le nid, pour ne plus le quitter, et accueille l'autre, chaque fois
qu'elle ose s'approcher, avec un frlement d'ailes irrit, signe
non quivoque de sa juste indignation. Dcourage, l'trangre
finit par abandonner la place.  l'instant la maonne se remet au
travail, aussi active que si elle ne venait pas de subir les
preuves de son long voyage.

Encore un mot sur les rixes au sujet de la proprit. Quand un
Chalicodome est en expdition, il n'est pas rare qu'un autre,
vagabond sans domicile, visite le nid, le trouve  son gr et s'y
mette au travail, tantt  la mme cellule, tantt  la cellule
voisine s'il y en a plusieurs de libres, cas habituels des vieux
nids.  son retour, le premier occupant ne manque pas de
pourchasser l'intrus, qui finit toujours par tre dlog, tant est
vif, indomptable chez le matre le sentiment de la proprit. Au
rebours de la sauvage maxime prussienne, la force prime le droit,
chez les Chalicodomes le droit prime la force; autrement ne
pourrait s'expliquer la retraite constante de l'usurpateur, qui,
pour la vigueur, ne le cde en rien au vrai propritaire. S'il n'a
pas autant d'audace, c'est qu'il ne se sent pas rconfort par
cette puissance souveraine, le droit, qui fait autorit, entre
pareils, jusque chez la brute.

Le second de mes deux voyageurs ne parut pas, ni le jour de
l'arrive du premier, ni les jours suivants.

Une autre preuve est dcide, cette fois avec cinq sujets. Le
lieu de dpart, le lieu de l'arrive, la distance, les heures,
tout reste le mme. Sur les cinq expriments, j'en retrouve trois
 leurs nids le lendemain les deux autres font dfaut.

Il est ainsi parfaitement reconnu que le Chalicodome des
murailles, transport  quatre kilomtres de distance et relch
dans des lieux qu'il n'a certes jamais vus, sait revenir au nid.
Mais pourquoi en manque-t-il au rendez-vous, d'abord un sur deux,
puis deux sur cinq? Ce que l'un sait faire, l'autre ne le
pourrait-il? Y aurait-il disparit dans la facult qui les guide
au milieu de l'inconnu? Ne serait-ce pas plutt disparit de
puissance de vol? Le souvenir me revient que mes Hymnoptres
n'taient pas tous partis avec le mme entrain. Les uns,  peine
chapps de mes doigts, s'taient fougueusement lancs dans les
airs, o je les avais perdus tout aussitt de vue; les autres
s'taient laisss choir  quelques pas de moi aprs courte vole.
Ces derniers, la chose parat certaine, ont souffert pendant le
trajet, peut-tre de la chaleur concentre dans la fournaise de ma
bote. Je peux bien avoir endolori la jointure des ailes pendant
l'opration de la marque, si difficile  conduire quand il faut
veiller aux coups de dard. Ce sont des clops, des invalides, qui
traneront dans les sainfoins voisins, et non de vigoureux
voiliers comme il en faut pour le voyage.

L'exprience est  refaire, en ne tenant compte que de ceux qui
partiront aussitt d'entre mes doigts, avec un essor franc et
vigoureux. Les hsitants, les tranards qui s'arrtent tout  ct
sur un buisson, seront laisss hors de cause. En outre,
j'essaierai d'valuer de mon mieux le temps employ pour le retour
au nid. Pour pareille exprience, il me faut un nombre
considrable de sujets: les faibles et tous les clops, et ils
seront peut-tre nombreux, devant tre mis au rebut. Le
Chalicodome des murailles ne peut me fournir la collection
dsire: il n'est pas assez frquent et je tins  ne pas trop
troubler la petite peuplade que je destine  d'autres observations
sur les bords de l'Aygues. Heureusement j'ai chez moi, en pleine
activit, sous le rebord de la toiture d'un hangar, un magnifique
nid de Chalicodome de Sicile. Je peux, dans la cit populeuse,
puiser en aussi grand nombre que je voudrai. L'insecte est petit,
plus de moiti moindre que le Chalicodome des murailles;
n'importe: il n'y aura que plus de mrite pour lui s'il sait
franchir les quatre kilomtres que je lui rserve, et retrouver
son nid. J'en prends quarante, isols, comme d'habitude, dans des
cornets.

Une chelle est dresse contre le mur pour arriver au nid: elle
doit servir  ma fille Agla, et lui permettre de constater
l'instant prcis du retour de la premire Abeille. La pendule de
la chemine et ma montre sont mises en concordance pour la
comparaison du moment de dpart et du moment d'arrive. Les choses
ainsi disposes, j'emporte mes quarante captives et me rends au
point mme o travaille le Chalicodome des murailles, dans les
alluvions de l'Aygues. La course aura double but: observation de
la maonne de Raumur et mise en libert de la maonne sicilienne.
Pour le retour de celle-ci la distance sera donc encore de quatre
kilomtres.

Enfin mes prisonniers sont relchs, tous marqus d'abord d'un
large point blanc au milieu du thorax. Ce n'est pas en vain que
l'on manie du bout des doigts, un  un, quarante irascibles
Hymnoptres, qui dgainent aussitt et jouent du dard empoisonn.
Avant que la marque soit faite, le coup de stylet n'est que trop
souvent donn. Mes doigts endoloris ont des mouvements de dfense
que la volont ne peut toujours rprimer. Je saisis avec plus de
prcaution pour moi que pour l'insecte, je serre parfois plus
qu'il ne conviendrait pour mnager mes voyageurs. C'est une belle
et noble chose, capable de faire braver bien des prils, que
d'exprimenter afin de soulever, s'il se peut, un tout petit coin
des voiles de la vrit; mais encore est-il permis de laisser
poindre quelque impatience s'il s'agit de recevoir, en une courte
sance, quarante coups d'aiguillon au bout des doigts.  qui me
reprocherait mes coups de pouce non assez mnags, je
conseillerais de recommencer l'preuve: il jugera par lui-mme de
la dplaisante situation.

Bref: soit  cause des fatigues du transport, soit par le fait de
mes doigts qui ont trop appuy et fauss peut-tre quelques
articulations, sur mes quarante Hymnoptres, il n'en part qu'une
vingtaine d'un essor franc et vigoureux. Les autres vaguent sur
les herbages voisins, inhabiles  conserver l'quilibre, ou se
maintiennent sur les osiers o je les ai poss, sans se dcider 
prendre le vol, mme quand je les excite avec une paille. Ces
dfaillants, ces estropis  paules luxes, ces impotents mis 
mal par mes doigts, doivent tre dfalqus de la liste. Il en est
parti vingt environ, d'un essor qui n'a pas hsit. Cela suffit et
largement.

 l'instant mme du dpart, rien de prcis dans l'orientation
adopte, rien de cet essor direct vers le nid que m'avaient
autrefois montr les Cerceris en pareille circonstance. Aussitt
libres, les Chalicodomes fuient, comme effars, qui dans une
direction, qui dans la direction tout oppose. Autant que le
permet leur vol fougueux, je crois nanmoins reconnatre un prompt
retour des Abeilles lances  l'oppos de leur demeure, et la
majorit me semble se diriger du ct de l'horizon o se trouve le
nid. Je laisse ce point avec des doutes, que rendent invitables
des insectes perdus de vue  une vingtaine de mtres de distance.

Jusqu'ici l'opration a t favorise par un temps calme; mais
voici qui vient compliquer les affaires. La chaleur est touffante
et le ciel se fait orageux. Un vent assez fort se lve, soufflant
du sud, prcisment la direction que doivent prendre mes Abeilles
pour retourner au nid. Pourront-elles surmonter ce courant
contraire, fendre de l'aile le torrent arien? Si elles le
tentent, il leur faudra voler prs de terre, comme je le vois
faire maintenant aux Hymnoptres qui continuent encore  butiner;
mais l'essor dans les hautes rgions, d'o elles pourraient
prendre claire connaissance des lieux, leur est, ce me semble,
interdit. C'est donc avec de vives apprhensions sur le succs de
mon preuve que je reviens  Orange, aprs avoir essay de drober
encore quelque secret au Chalicodome des galets de l'Aygues.

 peine rentr chez moi, je vois Agla, la joue fleurie
d'animation. -- Deux, fait-elle; deux arrives  trois heures
moins vingt, avec la charge de pollen sous le ventre. -- Un de
mes amis tait survenu, grave personnage de loi, qui, mis au
courant de l'affaire, oubliant code et papier timbr, avait voulu
assister, lui aussi,  l'arrive de mes pigeons voyageurs. Le
rsultat l'intressait plus que le procs du mur mitoyen. Par un
soleil sngalien et une chaleur de fournaise rverbre par la
muraille, de cinq minutes en cinq minutes, il montait  l'chelle,
tte nue, sans autre abri contre l'insolation que sa crinire
grise et touffue. Au lieu de l'unique observateur que j'avais
apost, je retrouvais deux bonnes paires d'yeux surveillant le
retour.

J'avais relch mes Hymnoptres sur les deux heures et les
premiers arrivs rentraient au nid  trois heures moins vingt.
Trois quarts d'heure  peu prs leur avaient donc suffi pour
franchir les quatre kilomtres; rsultat bien frappant, surtout si
l'on considre que les Abeilles butinaient en route, comme en
tmoignaient le ventre jauni de pollen, et que, d'autre part,
l'essor des voyageurs devait tre entrav par le souffle contraire
du vent. Trois autres rentrrent sous mes yeux, toujours avec la
preuve du travail fait en chemin, la charge pollinique. La journe
touchant  sa fin, l'observation ne pouvait tre continue.
Lorsque le soleil baisse, les Chalicodomes quittent, en effet, le
nid pour aller se rfugier je ne sais o, qui d'ici, qui de l;
peut-tre sous les tuiles des toits et dans les petits abris des
murailles. Je ne pouvais compter sur l'arrive des autres qu' la
reprise des travaux, au moment du plein soleil.

Le lendemain, quand le soleil rappela au nid les travailleurs
disperss, je repris le recensement des Abeilles  thorax marqu
de blanc. Le succs dpassa toutes mes esprances: j'en comptai
quinze, quinze des expatries de la veille, approvisionnant ou
maonnant comme si rien d'extraordinaire ne s'tait pass. Puis
l'orage, dont les indices se multipliaient, clata, et fut suivi
d'une srie de jours pluvieux qui m'empchrent de continuer.

Telle qu'elle est, l'exprience suffit. Sur une vingtaine
d'Hymnoptres qui m'avaient paru en tat de faire le voyage
lorsque je les avais relchs, quinze au moins taient revenus:
deux dans la premire heure, trois dans la soire, et les autres
le lendemain matin. Ils taient revenus malgr le vent contraire
et, difficult plus grave, malgr l'inconnu des lieux o je les
avais transports. Il est indubitable, en effet, qu'ils voyaient
pour la premire fois ces oseraies de l'Aygues, choisies par moi
comme point de dpart. Jamais d'eux-mmes ils ne s'taient
loigns  pareille distance, car pour btir et approvisionner
sous le rebord du toit de mon hangar, tout le ncessaire est 
porte. Le sentier au pied du mur fournit le mortier; les prairies
mailles de fleurs dont ma demeure est entoure fournissent
nectar et pollen. Si conomes de leur temps, ils ne vont pas
chercher  quatre kilomtres de distance ce qui abonde  quelques
pas du nid. Du reste, je les vois journellement prendre leurs
matriaux de construction sur le sentier et faire leurs rcoltes
sur les fleurs des prairies, en particulier sur la sauge des prs.
Suivant toute apparence, leurs expditions ne dpassent pas une
centaine de mtres  la ronde. Comment donc mes dpayses sont-
elles revenues? Quel est leur guide? Ce n'est certes pas la
mmoire, mais une facult spciale qu'il faut se borner 
constater par ses tonnants effets, sans prtendre l'expliquer,
tant elle est en dehors de notre propre psychologie.

CHAPITRE XXII
CHANGE DE NIDS

Poursuivons la srie des expriences sur le Chalicodome des
murailles. Par sa position sur un galet que l'on dplace comme
l'on veut, le nid de cet Hymnoptre se prte aux plus
intressantes preuves. Voici la premire.

Je change un nid de place, c'est--dire que je transporte  une
paire de mtres plus loin le caillou qui lui sert de support.
L'difice et sa base ne faisant qu'un, le dmnagement s'opre
sans le moindre trouble dans les cellules. Le galet est dpos en
lieu dcouvert et se trouve bien en vue comme il l'tait sur son
emplacement naturel. L'Hymnoptre,  son retour de la rcolte, ne
peut manquer de l'apercevoir.

Au bout de quelques minutes, le propritaire arrive et va droit o
tait le nid. Il plane mollement au-dessus de l'emplacement vide,
examine et s'abat au point prcis o reposait la pierre. L,
recherches pdestres, obstinment prolonges; puis l'insecte prend
l'essor et s'envole au loin. Son absence est de courte dure. Le
voici revenu. Les recherches sont reprises, au vol ou  pied, et
toujours sur l'emplacement que le nid occupait d'abord. Nouvel
accs de dpit, c'est--dire brusque essor  travers l'oseraie;
nouveau retour et reprise des vaines recherches, constamment sur
l'empreinte mme qu'a laisse le galet dplac. Ces fuites
soudaines, ces prompts retours, ces examens tenaces du lieu
dsert, longtemps, fort longtemps se rptent avant que la maonne
soit convaincue que son nid n'est plus l. Certainement elle a vu,
elle a revu le nid dplac, car parfois en volant elle a pass en
dessus,  quelques pouces; mais elle n'en fait cas. Ce nid, pour
elle, n'est pas le sien, mais la proprit d'une autre Abeille.

Souvent l'preuve se termine sans qu'il y ait mme simple visite
au galet chang de place et port  deux ou trois mtres plus
loin: l'Abeille part et ne revient plus. Si la distance est moins
considrable, un mtre par exemple, la maonne prend pied, plus
tt ou plus tard, sur le caillou support de sa demeure. Elle
visite la cellule qu'elle approvisionnait ou construisait peu
auparavant;  diverses reprises elle y plonge la tte; elle
examine pas  pas la surface du galet, et, aprs de longues
hsitations, va reprendre ses recherches sur l'emplacement o la
demeure devrait se trouver. Le nid qui n'est plus  sa place
naturelle est dfinitivement abandonn, ne serait-il distant que
d'un mtre du point primitif. En vain l'Abeille s'y pose 
plusieurs reprises; elle ne peut le reconnatre pour sien. Je m'en
suis convaincu en le retrouvant, plusieurs jours aprs l'preuve,
exactement dans le mme tat o il tait lorsque je l'avais
dplac. La cellule ouverte et  demi garnie de miel tait
toujours ouverte et livrait son contenu au pillage des fourmis; la
cellule en construction tait reste inacheve, sans une nouvelle
assise de plus. L'hymnoptre, la chose est vidente, pouvait y
tre revenu, mais n'y avait pas repris le travail. La demeure
dplace tait pour toujours abandonne.

Je n'en dduirai pas l'trange paradoxe que l'Abeille maonne,
capable de retrouver son nid du bout de l'horizon, ne sait plus le
retrouver  un mtre de distance: l'interprtation des faits
n'amne nullement l. La conclusion me parat celle-ci:
l'Hymnoptre garde impression tenace de l'emplacement occup par
le nid. C'est l qu'il revient, mme quand le nid n'y est plus,
avec une obstination difficile  lasser. Mais il n'a que trs
vague ide du nid lui-mme. Il ne reconnat pas la maonnerie
qu'il a construite lui-mme et ptrie de sa salive; il ne
reconnat pas la pte qu'il a lui-mme amasse. En vain il visite
sa cellule, son oeuvre; il l'abandonne, ne la prenant pas pour
sienne du moment que l'endroit o repose le galet n'est plus le
mme.

trange mmoire, il faut l'avouer, que celle de l'insecte, si
lucide dans la connaissance gnrale des lieux, si borne dans la
connaissance du chez soi. Volontiers je l'appellerai instinct
topographique: la carte du pays lui est connue; et le nid chri,
la demeure elle-mme, non. Les Bembex nous ont dj conduits 
pareille conclusion. Devant le nid mis  dcouvert, ils ne se
proccupent de la famille, de la larve qui se tord dans l'angoisse
au soleil. Ils ne la reconnaissent pas. Ce qu'ils reconnaissent,
ce qu'ils cherchent et trouvent avec une prcision merveilleuse,
c'est l'emplacement de la porte d'entre dont il ne reste plus
rien, pas mme le seuil.

S'il restait des doutes sur l'impuissance o se trouve le
Chalicodome des murailles de reconnatre son nid autrement que
d'aprs la place que le galet occupe sur le sol, voici de quoi les
lever. -- Au nid de l'Abeille maonne, j'en substitue un autre
pris  quelque voisine, et pareil, autant que faire se peut, aussi
bien sous le rapport de la maonnerie que sous le rapport de
l'approvisionnement. Cet change et ceux dont il me reste 
parler, se font en l'absence du propritaire bien entendu.  ce
nid qui n'est pas le sien, mais repose au point o tait l'autre,
l'Abeille s'tablit sans hsitation. Si elle construisait, je lui
offre une cellule en voie de construction. Elle y continue le
travail de maonnerie avec le mme soin, le mme zle, que si
l'ouvrage dj fait tait son propre ouvrage. Si elle apportait
miel et pollen, je lui offre une cellule en partie approvisionne.
Ses voyages se continuent, avec miel dans le jabot et pollen sous
le ventre, pour achever de garnir le magasin d'autrui.

L'Abeille ne souponne donc pas l'change; elle ne distingue pas
ce qui est sa proprit et ce qui ne l'est pas; elle croit
toujours travailler  la cellule vraiment sienne. Aprs l'avoir
laisse en possession un certain temps du nid tranger, je lui
rends le sien. Ce nouveau changement est incompris de
l'Hymnoptre: le travail se poursuit dans la cellule rendue, au
point o il tait dans la cellule substitue. Puis, second
remplacement par le nid tranger; et mme persistance de l'insecte
 y continuer son ouvrage. Alternant ainsi, toujours  la mme
place, tantt le nid d'autrui, tantt le nid propre de l'Abeille,
je me suis convaincu,  satit, que l'Hymnoptre ne peut faire
de diffrence entre ce qui est son oeuvre et ce qui ne l'est pas.
Que la cellule lui appartienne ou non, il y travaille avec ferveur
pareille, pourvu que le support de l'difice, le galet, occupe
toujours le primitif emplacement.

On peut donner  l'preuve intrt plus vif, en mettant  profit
deux nids voisins dont le travail soit  peu prs galement
avanc. Je les transporte l'un  la place de l'autre. La distance
en est d'une coude  peine. Malgr ce voisinage si rapproch, qui
permet  l'insecte d'apercevoir  la fois les deux domiciles et de
choisir entre eux, les deux Abeilles,  leur arrive, se posent 
l'instant chacune sur le nid substitu et y continuent leur
ouvrage. Alternons les deux nids autant de fois que bon nous
semblera, et nous verrons les deux Chalicodomes garder
l'emplacement choisi par eux, et travailler  tour de rle tantt
 leur propre cellule, tantt  la cellule d'autrui.

On pourrait croire que cette confusion a pour cause une troite
ressemblance entre les deux nids, car m'attendant fort peu, en mes
dbuts, aux rsultats que je devais obtenir, je choisissais aussi
pareils que possible les deux nids  substituer l'un  l'autre,
crainte  rebuter les Hymnoptres. Ma prcaution supposait une
clairvoyance que l'insecte n'a pas. Je prends maintenant, en
effet, deux nids d'une dissemblance extrme  la seule condition
que, de part et d'autre, l'ouvrier trouve une cellule conforme au
travail qui l'occupe en ce moment. Le premier est un vieux nid
dont le dme est perc de huit trous, orifices des cellules de la
prcdente gnration. Une de ces huit cellules a t restaure,
et l'Abeille y travaille  l'approvisionnement. Le second est un
nid de fondation nouvelle, sans dme de mortier et compos d'une
seule cellule  revtement de cailloutage. L'insecte s'y occupe
pareillement de l'amas de pte. Voil certes deux nids qui ne
sauraient diffrer davantage, l'un avec ses huit chambres vides et
son ample dme de pis; l'autre avec son unique cellule, toute
nue, grosse au plus comme un gland.

Eh bien, devant ces nids changs et distants d'un mtre  peine,
les deux Chalicodomes n'hsitent pas longtemps. Chacun gagne
l'emplacement de son domicile. L'un, propritaire d'abord du vieux
nid, ne trouve plus chez lui qu'une cellule. Il inspecte
rapidement le galet, et, sans autre faon, plonge dans la cellule
trangre d'abord la tte pour y dgorger le miel, puis le ventre
pour y dposer le pollen. Et ce n'est pas l action impose par la
ncessit de se dbarrasser au plus vite, n'importe o, d'un
pnible fardeau, car l'Hymnoptre s'envole et ne tarde pas 
revenir avec une nouvelle rcolte, qu'il emmagasine soigneusement.
Cet apport de provisions dans le garde-manger d'autrui se rpte
autant de fois que je le permets. L'autre Hymnoptre, trouvant 
la place de son unique cellule, la spacieuse construction  huit
appartements, est d'abord assez embarrass. Quelle est la bonne,
parmi les huit cellules? Dans quelle est l'amas de pte commenc?
L'Abeille donc visite une  une les chambres, y plonge jusqu'au
fond, et finit par rencontrer ce qu'elle cherche, c'est--dire ce
qu'il y avait dans son nid  son dernier voyage, un commencement
de provisions.  partir de ce moment, elle fait comme sa voisine,
et continue, dans le magasin qui n'est pas son ouvrage, l'apport
du miel et du pollen.

Remettons les nids  leurs places naturelles, changeons-les
encore, et chaque Abeille, aprs de courtes hsitations
qu'explique assez la diffrence si grande des deux nids,
poursuivra le travail dans la cellule de son propre ouvrage, et
dans la cellule trangre, alternativement. Enfin l'oeuf est pondu
et l'habitacle cltur, quel que soit le nid occup au moment o
les provisions suffisent. De tels faits disent assez pourquoi
j'hsite  donner le nom de mmoire  cette facult singulire qui
ramne l'insecte, avec tant de prcision,  l'emplacement de son
nid, et ne lui permet pas de distinguer son ouvrage de l'ouvrage
d'un autre, si profondes qu'en soient les diffrences.

Exprimentons maintenant le Chalicodome des murailles sous un
autre point de vue psychologique. -- Voici une Abeille maonne qui
construit; elle en est  la premire assise de sa cellule. Je lui
donne en change une cellule non seulement acheve comme difice,
mais encore garnie de miel presque au complet. Je viens de la
drober  sa propritaire, qui n'aurait pas tard  y dposer son
oeuf. Que va faire la maonne devant ce don de ma munificence, lui
pargnant fatigues de btisse et de rcolte? Laisser l le
mortier, sans doute; achever l'amas de pte, pondre et sceller. -
- Erreur, profonde erreur: notre logique est illogique pour la
bte. L'insecte obit  une incitation fatale, inconsciente. Il
n'a pas le choix de ce qu'il doit faire; il n'a pas le
discernement de ce qui convient et de ce qui ne convient pas; il
glisse, en quelque sorte, suivant une pente irrsistible,
dtermine d'avance pour l'amener au but. C'est ce qu'affirment
hautement les faits qu'il me reste  rapporter.

L'Abeille qui btissait et  qui j'offre cellule toute btie et
pleine de miel ne renonce nullement au mortier pour cela. Elle
faisait travail de maonne; et une fois sur cette pente, entrane
par l'inconsciente impulsion, elle doit maonner, son travail
serait-il inutile, superflu, contraire  ses intrts. La cellule
que je lui donne est certainement parfaite de construction,
d'aprs l'avis du matre maon lui-mme, puisque l'Hymnoptre 
qui je l'ai soustraite y achevait la provision de miel. Y faire
des retouches, y ajouter surtout, est chose inutile et, qui plus
est, absurde. C'est gal: l'Abeille qui maonnait maonnera. Sur
l'orifice du magasin  miel, elle dispose un premier bourrelet de
mortier, puis un autre, un autre encore, tant enfin que la cellule
s'allonge du tiers de la hauteur rglementaire. Voil l'oeuvre de
maonnerie accomplie, non aussi dveloppe, il est vrai, que si
l'Hymnoptre avait continu la cellule dont il jetait les
fondations au moment de l'change des nids; mais enfin d'une
tendue plus que suffisante pour dmontrer l'impulsion fatale 
laquelle obit le constructeur. Arrive alors l'approvisionnement,
abrg lui aussi, sinon le miel dborderait par l'addition des
rcoltes des deux Abeilles. Ainsi le Chalicodome qui commence 
construire et  qui l'on donne cellule acheve et garnie de miel,
ne change rien  la marche de son travail: il maonne d'abord et
puis approvisionne. Seulement il abrge, son instinct
l'avertissant que les hauteurs de la cellule et la quantit de
miel commencent  prendre des proportions par trop exagres.

L'inverse n'est pas moins concluant. Au Chalicodome qui
approvisionne, je donne un nid  cellule bauche, trs
insuffisante encore pour recevoir la pte. Cette cellule, humide
en sa dernire assise de la salive de son constructeur, peut se
trouver ou non accompagne d'autres cellules contenant oeuf et
miel et rcemment scelles. L'Hymnoptre, dont elle remplace le
magasin  miel en partie plein, se montre fort embarrass quand il
arrive avec sa rcolte devant ce godet imparfait, sans profondeur,
o l'approvisionnement ne pourrait trouver place. Il l'examine, la
sonde du regard, la jauge avec les antennes et en reconnat la
capacit insuffisante. Longtemps il hsite, s'en va, revient,
s'envole encore et retourne bientt, press de dposer ses
richesses. L'embarras de l'insecte est des plus manifestes. Prends
du mortier, ne pouvais-je m'empcher de dire en moi-mme; prends
du mortier et achve le magasin. C'est travail de quelques
instants, et tu auras rservoir profond comme il convient. --
L'Hymnoptre est d'un autre avis: il approvisionnait, il doit
approvisionner quand mme. Jamais il ne se dcidera  quitter la
brosse  pollen pour la truelle  mortier; jamais il ne suspendra
la rcolte qui l'occupe en ce moment pour se livrer au travail de
construction dont l'heure n'est pas venue. Il ira plutt  la
recherche d'une cellule trangre, en l'tat qu'il dsire, et s'y
introduira pour y loger son miel, dt-il recevoir furieux accueil
du propritaire survenant. Il part, en effet, pour tenter
l'aventure. Je lui souhaite succs, tant moi-mme cause de cet
acte dsespr. Ma curiosit vient de faire d'un honnte ouvrier
un voleur.

Les choses peuvent prendre tournure encore plus grave, tant est
inflexible, imprieux, le dsir de mettre sans tarder la rcolte
en lieu sr. La cellule incomplte, dont l'Hymnoptre ne veut pas
 la place de son propre magasin achev et garni de miel en
partie, se trouve parfois, ai-je dit, avec d'autres cellules
contenant oeuf, pte, et closes depuis peu. Dans ce cas, il m'est
arriv, mais non toujours, d'assister  ceci. L'insuffisance de la
cellule inacheve bien reconnue, l'Abeille se met  ronger le
couvercle de terre fermant l'une des cellules voisines. Avec de la
salive, elle ramollit un point de l'opercule de mortier, et
patiemment, atome par atome, elle creuse dans la dure cloison.
L'opration marche avec une lenteur extrme. Une grosse demi-heure
se passe avant que la fossette excave ait l'ampleur ncessaire
pour recevoir une tte d'pingle. J'attends encore. Puis
l'impatience me gagne; et bien convaincu que l'Abeille cherche 
ouvrir le magasin, je me dcide  lui venir en aide pour abrger.
De la pointe du couteau, je fais sauter le couvercle. Avec lui
vient le couronnement de la cellule, qui reste avec le bord
fortement brch. Dans ma maladresse, d'un vase gracieux j'ai
fait un mauvais pot gueul.

J'avais bien jug: le dessein de l'Hymnoptre tait de forcer la
porte. Voici qu'en effet, sans se proccuper des brches de
l'orifice, l'Abeille s'tablit aussitt  la cellule que je lui ai
ouverte.  nombreuses reprises, elle y apporte miel et pollen,
quoique les provisions y soient dj au grand complet. Enfin dans
cette cellule, renfermant dj un oeuf qui n'est pas le sien, elle
dpose son oeuf; puis elle clture de son mieux l'embouchure
gueule. Donc cette Abeille qui approvisionnait n'a su, n'a pu
reculer devant l'impossibilit o je l'avais mise de continuer son
travail  moins d'achever la cellule incomplte remplaant la
sienne. Ce qu'elle faisait, elle a persist  le faire en dpit
des obstacles. Elle a jusqu'au bout accompli son oeuvre mais par
les voies les plus absurdes: entre avec effraction dans le bien
d'une autre, approvisionnement continu dans un magasin qui dj
regorgeait, dpt de l'oeuf dans une cellule o la vraie
propritaire avait dj pondu, enfin clture de l'orifice dont les
brches rclamaient srieuses rparations. Quelle meilleure preuve
dsirer de cette pente irrsistible  laquelle obit l'insecte?

Enfin il est certains actes rapides et conscutifs tellement lis
l'un  l'autre, que l'excution du second exige la rptition
pralable du premier, alors mme que celui-ci est devenu inutile.
J'ai dj racont comment le Sphex  ailes jaunes s'obstine 
descendre seul dans son terrier, aprs avoir rapproch le Grillon
que j'ai la malice d'loigner aussitt. Ses dconvenues
multiplies coup sur coup ne le font pas renoncer  la visite
domiciliaire pralable, visite bien inutile quand il l'a rpte
pour la dixime, pour la vingtime fois. Le Chalicodome des
murailles nous montre, sous une autre forme, semblable rptition
d'un acte sans utilit, mais prlude obligatoire de l'acte qui le
suit. Quand elle arrive avec sa rcolte, l'Abeille fait double
opration d'emmagasinement. D'abord elle plonge, la tte premire,
dans la cellule pour y dgorger le contenu du jabot; puis elle
sort et rentre tout aussitt  reculons pour s'y brosser l'abdomen
et en faire tomber la charge pollinique. Au moment o l'insecte va
s'introduire dans la cellule, le ventre premier, je l'carte
doucement avec une paille. Le second acte est ainsi empch.
L'Abeille recommence le tout, c'est--dire plonge encore, la tte
premire au fond de la cellule, bien qu'elle n'ait plus rien 
dgorger, le jabot venant d'tre vid. Cela fait, c'est le tour
d'introduire le ventre.  l'instant, je l'carte de nouveau.
Reprise de la manoeuvre de l'insecte, toujours la tte en premier
lieu; reprise aussi de mon coup de paille. Et cela se rpte ainsi
tant que le veut l'observateur. cart au moment o il va
introduire le ventre dans la cellule, l'Hymnoptre vient 
l'orifice et persiste  descendre chez lui d'abord la tte la
premire. Tantt la descente est complte, tantt l'Abeille se
borne  descendre  demi, tantt encore il y a simple simulacre de
descente, c'est--dire flexion de la tte dans l'embouchure; mais
complet ou non, cet acte qui n'a plus de raison d'tre, le
dgorgement du miel tant fini, prcde invariablement l'entre 
reculons pour le dpt du pollen. C'est ici presque mouvement de
machine, dont un rouage ne marche que lorsque a commenc de
tourner la roue qui le commande.

NOTES

Les Hymnoptres suivants me paraissent nouveaux pour notre faune.
En voici la description:

CERCERIS ANTONIA. -- H. Fab.

Longueur de 16  18 mm. Noir, densment et fortement ponctu.
Chaperon soulev en manire de nez, c'est--dire formant une
saillie convexe, large  la base, pointue au bout et semblable 
la moiti d'un cne coup dans le sens de sa longueur. Crte entre
les antennes prominente. Un trait linaire au-dessus de la crte,
joues et un gros point derrire chaque oeil, jaunes. Chaperon
jaune, avec la pointe noire. Mandibules d'un jaune ferrugineux,
leur extrmit noire. Les 4-5 premiers articles des antennes d'un
jaune ferrugineux, les autres bruns.

Deux points sur le prothorax, les cailles des ailes et le
postcusson, jaunes. Premier segment de l'abdomen avec deux taches
punctiformes. Les quatre segments suivants ayant  leur bord
postrieur une bande jaune fortement chancre en triangle, ou
mme interrompue et d'autant plus que le segment occupe un rang
moins recul.

Dessous du corps noir. Pattes en entier d'un jaune ferrugineux.
Ailes lgrement rembrunies  l'extrmit. FEMELLE.

Le mle m'est inconnu.

Par la coloration, cette espce se rapproche du _Cerceris
labiata_, dont elle diffre surtout par la forme du chaperon et
par sa taille beaucoup plus grande. Observe aux environs
d'Avignon en juillet. Je ddie cette espce  ma fille Antonia,
dont le concours m'a t souvent prcieux dans mes recherches
entomologiques.

CERCERIS JULII. -- H. Fab.

Longueur de 7  9 mm. Noir densment et fortement ponctu.
Chaperon plan. Face couverte d'une fine pubescence argente. Une
troite bande jaune de chaque ct au bord interne des yeux.
Mandibules jaunes avec leur extrmit brune. Antennes noires en
dessus, d'un roux ple en dessous; face infrieure de leur article
basilaire jaune.

Deux petits points distants sur le prothorax, les cailles des
ailes et le postcusson, jaunes. Une bande jaune sur le troisime
segment de l'abdomen, et une autre sur le cinquime; ces deux
bandes profondment chancres  leur bord antrieur, la premire
chancre en demi-cercle, la seconde en triangle.

Dessous du corps entirement noir. Hanches noires, cuisses
postrieures en entier noires; celles des deux paires antrieures
noires  la base, jaunes  l'extrmit. Jambes et tarses jaunes.
Ailes un peu enfumes. FEMELLE.

Var.: 1 Prothorax sans points jaunes; 2 Deux petits points
jaunes sur le second segment de l'abdomen; 3 Bande jaune au ct
interne des yeux plus larges; 4 Chaperon antrieurement bord de
jaune.

Le mle m'est inconnu.

Ce Cerceris, le plus petit de ma rgion, approvisionne ses larves
avec des Curculionides de la moindre taille, _Bruchus granarius_
et _Apion gravidum_. Observ aux environs de Carpentras, o il
nidifie en septembre, dans le grs tendre, vulgairement _safre_.

BEMBEX JULII. -- H. Fab.

Longueur de 18  20 mm. Noir, hriss de poils blanchtres sur la
tte, le thorax et la base du premier segment de l'abdomen. Labre
allong, jaune. Chaperon en dos d'ne, formant comme un angle
tridre, dont une face, celle du bord antrieur, est en entier
jaune, tandis que chacune des deux autres est marque d'une large
tache rectangulaire noire, contigu avec sa voisine et formant
avec celle-ci un chevron; ces deux taches, ainsi que les joues,
couvertes d'un fin duvet argent. Joues jaunes ainsi qu'une ligne
mdiane entre les antennes. Bord postrieur des yeux longuement
margin de jaune. Mandibules jaunes, brunes  l'extrmit. Les
deux premiers articles des antennes jaunes en dessous, noirs en
dessus; les autres noirs.

Prothorax noir, ses cts et sa tranche dorsale jaunes. Msothorax
noir, le point calleux et un petit point de chaque ct, au-dessus
de la base des pattes intermdiaires, jaunes. Mtathorax noir,
avec deux points jaunes en arrire, et un autre plus large, de
chaque ct, au-dessus de la base des pattes postrieures. Les
deux premiers points manquent parfois.

Abdomen en dessus d'un noir brillant; nu, si ce n'est  la base du
premier segment, qui est hriss de poils blanchtres. Tous les
segments avec une bande transversale ondule, plus large sur les
cts qu'au milieu, et se rapprochant du bord postrieur  mesure
que le segment est de rang plus recul. Sur le cinquime segment,
la bande jaune atteint le bord postrieur. Segment anal jaune,
noir  la base, hriss sur toute sa surface dorsale de papilles
d'un roux ferrugineux, servant de base  des cils. Une range de
pareils tubercules cilifres occupe aussi le bord postrieur du
cinquime segment. En dessous, l'abdomen est d'un noir brillant,
avec une tache jaune triangulaire de chaque ct des quatre
segments intermdiaires.

Hanches noires, cuisses jaunes sur le devant, noires en arrire;
jambes et tarses jaunes. Ailes transparentes.

MLE. -- La tache en chevron du chaperon est plus troite, ou mme
disparat entirement; face alors en entier jaune. Les bandes de
l'abdomen sont d'un jaune trs ple presque blanc. Le sixime
segment porte une bande comme les prcdents, mais raccourcie et
souvent rduite  deux points. Le deuxime segment a en dessous
une carne longitudinale, releve et spiniforme en arrire. Enfin
le segment anal porte en dessous une saillie anguleuse assez
paisse. Le reste comme dans la femelle.

Cet Hymnoptre se rapproche beaucoup du _Bembex rostrata_ pour la
taille et la disposition des couleurs noire et jaune. Il en
diffre surtout par les traits suivants. Le chaperon fait un angle
tridre, tandis qu'il est arrondi, convexe, dans les autres
Bembex. Il prsente en outre  sa base une large bande noire en
chevron, forme de deux taches rectangulaires conjointes et
veloutes d'un duvet argent, trs brillant sous une incidence
convenable. Le segment anal est hriss en dessus de papilles et
de cils roux; il en est de mme du bord postrieur du cinquime
segment; enfin les mandibules ne sont taches de noir qu'
l'extrmit, tandis que la base est en mme temps noire dans le
_Bembex rostrata_. Les moeurs ne diffrent pas moins. Le _Bembex
rostrata_ chasse surtout des Taons; le _Bembex Julii_ ne fait
jamais gibier de gros Diptres, et s'adresse  des espces de
moindre taille, trs variables du reste.

Il est frquent dans les terrains sablonneux des Angles, aux
environs d'Avignon, et sur la colline d'Orange.

AMMOPHILA JULII -- H. Fab.

Longueur de 16  22 mm. Ptiole de l'abdomen compos du premier
segment et de la moiti du second. Troisime cubitale rtrcie
vers la radiale. Tte noire avec duvet argent sur la face.
Antennes noires. Thorax noir, stri transversalement sur ses trois
segments, plus fortement sur le prothorax et le msothorax. Deux
taches sur les flancs, et une en arrire de chaque ct du
mtathorax, couvertes de duvet argent. Abdomen nu, brillant.
Premier segment noir. Deuxime segment rouge dans sa parti
rtrcie en ptiole et dans sa partie largie. Troisime segment
en entier rouge. Les autres d'un beau bleu indigo mtallique.
Pattes noires, avec duvet argent sur les hanches. Ailes
lgrement rousstres. Nidifie en octobre et approvisionne chaque
cellule de deux mdiocres Chenilles.

Se rapproche de l'_Ammophila holosericea_, dont elle a la taille,
mais en diffre d'une manire nette par la coloration des pattes
qui toutes sont noires, par sa tte et son thorax beaucoup moins
velus, enfin par les stries transverses des trois segments du
thorax.

* * *

Je dsire que ces trois Hymnoptres portent le nom de mon fils
Jules,  qui je les ddie.

Cher enfant, ravi si jeune  ton amour passionn des fleurs et
des insectes, tu tais mon collaborateur, rien n'chappait  ton
regard clairvoyant; pour toi, je devais crire ce livre, dont les
rcits faisaient ta joie; et tu devais toi-mme le continuer un
jour. Hlas! tu es parti pour une meilleure demeure, ne
connaissant encore du livre que les premires lignes! Que ton nom
du moins y figure, port par quelques-uns de ces industrieux et
beaux Hymnoptres que tu aimais tant.

Orange, 3 avril 1879

J.-H. F.



     [1] Village du Gard, en face d'Avignon.
     [2] Les Scarabes portent aussi le nom d'Ateuchus.
     [3] Le Gymnopleure pilulaire est un bousier assez
voisin du Scarabe mais de plus petite taille. Il roule
comme lui des pilules de bouse ainsi que l'indique son
nom. Le Gymnopleure est rpandu partout, mme dans le
nord; tandis que le Scarabe sacr ne s'carte gure des
bords de la Mditerrane.
     [4] Voir _Mulsant_, Coloptres de France,
Lamellicornes.
     [5] Pour le mmoire complet, consulter _Annales des
Sciences naturelles_, 2e srie, tome XV
     [6] Les 450 Buprestes exhums appartiennent aux
espces suivantes: _Buprestis octo guttata; B. bifasciata;
B. pruni; B. tarda; B. biguttata; B. micans; B. flavo
maculata; B. chrysostigma; B. novem maculata._
     [7] Voir aux notes la description de cette espce,
nouvelle pour l'entomologie.
     [8] Annales des sciences naturelles, 3e srie, tome V.
     [9] Voir les notes pour la description de cette espce
nouvelle.






End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs entomologiques - Livre I
by Jean-Henri Fabre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE I ***

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