The Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe

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Title: Le renard

Author: Goethe

Translator: Edouard Grenier

Release Date: January 13, 2006 [EBook #17509]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               LE RENARD

                                  par

                                 GOETHE

                      traduit par DOUARD GRENIER.



                        COLLECTION HETZEL & LVY.
           PARIS, MICHEL LVY FRRES, DITEURS, Rue Vivienne, 2.
    BRUXELLES.--TYP. DE Veuve J. VAN BUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeck, 12.

                                 1858




PREMIER CHANT.


La Pentecte, cette fte charmante, tait arrive; les champs et les
bois se couvraient de verdure et de fleurs; sur les collines et sur les
hauteurs, dans les buissons et dans les haies, les oiseaux, rendus  la
joie, essayaient leurs gaies chansons; chaque pr fourmillait de fleurs
dans les valles odorantes; le ciel brillait dans une srnit majestueuse
et la terre tincelait de mille couleurs.

Noble, le roi des animaux, convoque sa cour; et tous ses vassaux
s'empressent de se rendre  son appel en grand quipage; de tous les
points de l'horizon arrivent maints fiers personnages, Lutk la grue et
Markart le geai, et tous les plus importants. Car le roi songe  tenir sa
cour d'une manire magnifique avec tous ses barons; il les a convoqus
tous ensemble, les grands comme les petits. Nul ne devait y manquer
et cependant il en manquait un: Reineke le renard, le rus coquin,
qui se garda bien de se rendre  l'appel,  cause de tous ses crimes
passs. Comme la mauvaise conscience fuit le grand jour, le renard fuyait
l'assemble des seigneurs. Tous avaient  se plaindre; ils taient tous
offenss; et, seul, Grimbert le blaireau, le fils de son frre, avait t
pargn.

Ce fut le loup Isengrin qui porta le premier sa plainte, accompagn de ses
protecteurs, de ses cousins et de tous ses amis. Il s'avana devant le roi
et soutint ainsi l'accusation: Trs-gracieux seigneur et roi, coutez
mes griefs! Vous tes plein de grandeur et de noblesse; vous faites 
chacun justice et merci: veuillez donc tre touch de tout le mal que j'ai
souffert,  ma grande honte, de la part de Reineke. Mais, avant tout,
soyez touch du dshonneur qu'il a jet si souvent sur ma femme et des
blessures qu'il a faites  mes enfants; hlas! il les a couverts d'ordures
d'une matire si corrosive, qu'il y en a encore trois  la maison qui
souffrent d'une cruelle ccit. Il est vrai que, depuis longtemps, il a
t question de ce crime: on avait mme fix un jour pour mettre ordre
 de pareils griefs; il offrit de faire tous les serments; mais bientt
il changea d'avis et courut s'enfermer dans sa forteresse; c'est ce que
savent trop bien tous les hommes qui m'entourent ici. Seigneur, il me
faudrait bien des semaines pour raconter rapidement tous les maux que le
brigand m'a faits. Quand toute la toile que l'on fait  Gand deviendrait
du parchemin, elle ne pourrait pas contenir tous les tours qu'il m'a
jous; aussi je les passe sous silence. Mais le dshonneur de ma femme me
ronge le coeur; j'en tirerai vengeance, quoi qu'il arrive.

Lorsque Isengrin eut ainsi tristement parl, on vit s'avancer un petit
chien qui s'appelait Vackerlos; il parlait franais et raconta combien il
tait pauvre et qu'il ne lui restait rien au monde qu'un petit morceau
d'andouille et que Reineke le lui avait pris! Alors le chat Hinz, tout en
colre, s'lana d'un bond et dit: Grand roi, que personne ne se plaigne
du mal fait par le sclrat plus que le roi lui-mme. Je vous le dis, dans
cette assemble, il n'y a personne ici, jeune ou vieux, qui doive craindre
ce criminel autant que vous. Quant  la plainte de Vackerlos, elle ne
signifie rien; il y a des annes que cette affaire est arrive; c'est 
moi qu'appartenait cette andouille. J'aurais d me plaindre alors; j'tais
all chasser; chemin faisant je fis une ronde de nuit dans un moulin; la
meunire dormait, je pris tout doucement une andouille, je l'avouerai;
mais, si Vackerlos y et jamais quelque droit, il le doit  mon adresse.

La panthre dit:  quoi bon ces plaintes et ces paroles? elles ne servent
 rien; le mal est assez constat. C'est un voleur, un assassin, je le
soutiens hardiment. Ces messieurs le savent bien; il est artisan de tout
crime. Tous les seigneurs, et le roi lui-mme, viendraient  perdre
fortune et honneur, qu'il en rirait s'il y gagnait seulement un morceau
de chapon gras. Que je vous raconte le tour qu'il a fait hier  Lampe le
livre; le voici devant vous, cet homme qui n'offensa jamais personne.
Reineke joua le dvot et s'offrit  lui enseigner rapidement tous les
chants d'glise et tout ce que doit savoir un sacristain; ils s'assirent
en face l'un de l'autre et commencrent le _Credo_. Mais Reineke ne
pouvait pas renoncer  ses anciennes pratiques: au milieu de la paix
proclame par notre roi et malgr son sauf-conduit, il tint Lampe serr
dans ses griffes et colleta astucieusement l'honnte homme. Je passais
prs de l; j'entendis leur chant, qui,  peine commenc, cessa tout 
coup; je m'en tonnai. Mais, lorsque j'arrivai prs d'eux, je reconnus
Reineke; il tenait Lampe par le collet, et certes il lui et t la
vie si, par bonheur, je n'tais pas all par l. Le voil! regardez les
blessures de cet homme pieux. Et maintenant, sire, et vous, seigneurs,
souffrirez-vous que la paix du roi, son dit et son sauf-conduit soient
le jouet d'un voleur? Oh! alors le roi et ses enfants entendront encore
longtemps les reproches des gens qui aiment le droit et la justice!

Isengrin ajouta: Il en sera ainsi et malheureusement Reineke ne changera
pas. Oh! que n'est-il mort depuis longtemps! ce serait  souhaiter pour
les gens pacifiques; mais, si on lui pardonne encore cette fois, il dupera
audacieusement ceux qui s'en doutent le moins maintenant.

Le neveu de Reineke, le blaireau, prit maintenant la parole et dfendit
courageusement Reineke, dont la fausset pourtant tait bien connue:
Seigneur Isengrin, dit-il, le vieux proverbe a bien raison: N'attends
rien de bon d'un ennemi. Vraiment mon oncle n'a pas  se louer de vos
discours; mais cela vous est facile. S'il tait comme vous  la cour
et qu'il jouit de la faveur du roi, vous pourriez vous repentir d'avoir
parl si malignement de lui et d'avoir renouvel ces vieilles histoires.
En revanche, ce que vous avez fait de mal  Reineke vous l'oubliez et
cependant, plus d'un seigneur le sait, vous aviez fait un pacte et jur
de vivre en bons compagnons. Voici l'histoire: vous verrez  quels dangers
il s'est expos, un hiver,  cause de vous. Un voiturier passait la route,
conduisant une cargaison de poisson; vous l'aviez flair et vous auriez
voulu pour beaucoup goter de sa marchandise. Malheureusement, l'argent
vous manquait. Vous vntes trouver mon oncle; vous le dcidez et il
s'tend sur le chemin comme s'il tait mort. Par le ciel! c'tait une ruse
bien audacieuse. Mais attendez, vous verrez quelle fut sa part du poisson.
Le voiturier arrive et voit mon oncle dans l'ornire: il tire vivement
son couteau pour l'ventrer. Le prudent Reineke ne bouge pas plus que
s'il tait mort; le voiturier le jette sur son chariot et se rjouit de sa
trouvaille. Oui, voil ce que mon oncle a os pour Isengrin! Tandis que
le voiturier continuait sa route, Reineke jetait les poissons en bas;
Isengrin venait de loin tout  son aise et mangeait les poissons. Cette
manire de voyager ne plut pas longtemps  Reineke. Il se leva, sauta 
bas et vint demander sa part du butin; mais Isengrin avait tout dvor, et
si bien, qu'il en pensa crever; il n'avait laiss que les artes, qu'il
offrit, du reste,  son ami. Voici un autre tour que je veux aussi vous
raconter: Reineke avait appris qu'il y avait chez un paysan un cochon
gras, tu le jour mme, pendu au clou; il le dit fidlement au loup. Ils
partent ensemble pour partager loyalement le profit et les dangers; mais
la peine et le danger furent pour Reineke seul; car il s'introduisit
par la fentre et  grande peine jeta la proie commune au loup rest au
dehors. Par malheur, il y avait l tout prs des chiens qui flairrent
Reineke dans la maison et le houspillrent d'importance; il leur chappa
tout bless, alla bien vite trouver Isengrin, lui raconta ses malheurs et
demanda sa part du butin: Je t'ai gard un dlicieux morceau, lui dit
celui-ci: tu n'as qu' t'y mettre et le bien ronger, tu m'en diras des
nouvelles! Et il lui apporta le morceau: c'tait le crochet en bois aprs
lequel le paysan avait pendu le cochon; le rti tout entier, ce morceau
de roi, avait t dvor par le loup, aussi injuste que glouton. Reineke,
suffoqu de colre, ne put rien dire; mais ce qu'il pensait, vous le
pensez bien vous-mme. Sire, certainement le loup a fait plus de cent
pareils tours  mon oncle; mais je les passe sous silence. Si Reineke
est mand devant vous, il saura bien mieux se dfendre; en attendant,
trs-gracieux roi et noble souverain, j'oserai faire une remarque: vous
avez entendu, et ces seigneurs aussi, de quelle manire insense Isengrin
a parl de sa femme et de son dshonneur, qu'il devrait protger au prix
de ses jours. Il y a sept annes rvolues, mon oncle a donn son amour 
la belle Girmonde; c'tait  la danse, par une belle nuit d't; Isengrin
tait en voyage. Je le raconte comme je le sais. Amicalement et poliment
elle a t mise plus d'une fois  sa disposition, et qu'y a-t-il 
ajouter? Elle ne s'en est jamais plainte: elle s'en trouve mme trs-bien:
mais lui, quelle figure fait-il? S'il tait sage, il se tairait sur ce
chapitre, qui ne peut lui rapporter que de la honte. Allons plus loin,
continua le blaireau: maintenant c'est le conte du livre! pur bavardage!
Est-ce que le matre ne doit pas chtier l'colier quand il manque
d'attention et de mmoire? ne doit-on pas punir les enfants? et, si on
leur passait leur lgret et leur mchancet, comment lverait-on la
jeunesse? Qu'y a-t-il encore? Vackerlos se plaint d'avoir perdu une
andouille, en hiver, derrire un buisson; il ferait bien mieux de dvorer
son chagrin en silence. Car nous venons de l'entendre, elle tait vole:
ce qui vient de la flte retourne au tambour; et qui peut faire un
crime  mon oncle d'avoir pris au voleur un bien vol? Il faut que les
gentilshommes de haute naissance corrigent les voleurs et s'en fassent
craindre. Oui, il l'et pendu alors, qu'il eut t pardonnable; mais il
lui laissa la libert par respect pour le roi; car au roi seul appartient
le droit de vie et de mort. Mais mon oncle ne doit compter que sur peu
de reconnaissance, quelle que soit son exactitude  faire le bien et 
s'abstenir du mal. Depuis que la paix du roi a t proclame, personne
ne l'observe comme lui. Il a chang sa vie, ne mange qu'une fois par jour,
vit comme un ermite, se mortifie, porte une haire sur la peau et se prive
depuis longtemps de viande et de gibier, comme me le racontait encore hier
quelqu'un qui venait de le voir. Il a quitt Malpertuis, son chteau fort;
il se btit un ermitage pour y demeurer. Vous verrez vous-mme comme il
est maigre et ple par suite de l'abstinence, et des autres pnitences
que son repentir lui a imposes. Peu lui importe que chacun lui jette
la pierre. Il n'a qu' venir, il se dfendra et confondra tous ses
accusateurs.

Lorsque Grimbert eut fini, parut Henning le coq, entour de toute sa
famille, au grand tonnement de l'assemble. Sur une bire en deuil,
derrire lui, on portait une poule sans tte. C'tait Gratte-Pied la
meilleure des couveuses. Hlas! son sang coulait et c'tait Reineke qui
l'avait rpandu. Maintenant, il s'agissait de le faire savoir au roi. Le
brave Henning parut donc devant le roi, la douleur peinte dans tout son
tre; il tait accompagn de deux coqs galement en deuil: l'un s'appelait
Kreyant, il n'y avait pas de meilleur coq entre la Hollande et la France;
l'autre ne lui cdait en rien, il avait nom Kantart; c'tait un fier et
honnte compagnon; tous deux portaient un cierge allum; c'taient les
frres de la victime. Ils appelrent la vengeance du ciel sur l'assassin.
Deux coqs plus jeunes portaient la bire et l'on entendait de loin leurs
gmissements. Henning prit la parole: Trs-gracieux seigneur et roi!
nous dplorons une perte irrparable. Prenez piti du mal qui m'est fait,
 moi et  mes enfants. Vous voyez l'oeuvre de Reineke! Lorsque l'hiver
fut pass, que les feuilles et les fleurs nous invitaient  la joie,
je m'enorgueillissais de ma famille, qui passait si gaiement les beaux
jours avec moi; dix jeunes fils et quatorze filles, tous pleins de vie!
ma femme, cette poule excellente, les avait levs en un t. Tous taient
forts et contents; ils trouvaient chaque jour leur nourriture dans une
place bien abrite. C'tait la cour d'un riche monastre; un mur lev
nous dfendait; et six grands chiens, les vaillants gardiens de la maison,
aimaient mes enfants et protgeaient leur vie. Mais Reineke le voleur
tait dsol de nous voir passer, en paix, d'heureux jours  l'abri de ses
ruses. Il rdait toujours la nuit au pied du mur et coutait aux portes;
mais les chiens le flairaient et alors il n'avait qu' courir! Enfin,
une fois ils l'attraprent et le houspillrent rudement; mais il put
s'chapper et nous laissa quelque temps en repos. Maintenant, coutez
bien! Quelques jours aprs, le voil qui arrive en ermite, et me remet une
lettre orne d'un cachet. Je le reconnus: c'tait votre cachet et je lus
dans la lettre que vous aviez ordonn la paix aux animaux et aux oiseaux.
Il m'apprit qu'il tait devenu un ermite, et qu'il avait fait voeu d'expier
des pchs dont il confessait l'normit. Personne ne devait donc plus se
dfier de lui; il avait promis devant Dieu de ne plus manger de viande. Il
me fit examiner son froc, toucher son scapulaire. Il me montra, de plus,
un certificat donn par le prieur, et, pour m'inspirer plus de confiance
encore, la haire qu'il portait sous son froc. Puis il partit en disant:
Que la bndiction du ciel soit avec vous! il me reste encore beaucoup 
faire aujourd'hui; j'ai encore  lire _None_ et _Vpres_. Il lisait en
marchant. Mais il ne pensait qu'au mal: il mditait notre perte. Le coeur
joyeux, j'allai bien vite raconter  mes enfants la bonne nouvelle que
contenait votre lettre; ils se rjouirent tous. Puisque Reineke tait
devenu ermite, nous n'avions plus de soucis, plus de crainte. Je sortis
avec eux de l'autre ct du mur. Nous jouissions tous de notre libert.
Mais bien mal nous en prt. Reineke tait tapi en embuscade dans un
buisson; il en sort d'un bond et nous barre la porte; il saute sur le plus
beau de mes fils et l'emporte avec lui, et, une fois qu'il en eut tt, il
n'y eut plus rien  faire;  toute heure, le jour, la nuit, il renouvela
ses tentatives, et ni chiens ni chasseurs ne purent nous prserver de ses
ruses. C'est ainsi qu'il m'enleva presque tous mes enfants. De plus de
vingt, il m'en reste cinq; il m'a pris tous les autres. Oh! prenez piti
de ma douleur amre! hier encore, il m'a tu ma fille; les chiens ont
sauv son cadavre. Regardez, la voil! c'est lui qui a fait le crime.
Que ce spectacle vous touche le coeur!

Alors le roi dit: Approche, Grimbert, et regarde. Voil donc comment
l'ermite pratique le jene et comme il fait pnitence! Si je vis encore
une anne, je promets qu'il s'en repentira! Mais  quoi servent les
paroles? coutez, malheureux Henning! Votre fille recevra tous les
honneurs qui sont dus aux morts. Je lui ferai chanter _Vigile_ et la ferai
ensevelir en grande pompe: puis nous discuterons avec ces seigneurs le
chtiment que mrite le meurtrier.

Alors le roi ordonna de chanter _Vigile_. Le mme peuple entonna: _Domino
placebo_. On en chanta tous les versets. Je pourrais vous raconter qui a
chant la Leon et qui les Rponses; mais cela durerait trop longtemps et
nous nous en tiendrons l. Le corps fut dpos dans un tombeau; l'on leva
dessus un beau marbre, poli comme du verre, taill  quatre faces en
pyramide, et l'on pouvait y lire en grosses lettres: Gratte-Pied, fille
de Henning le coq, la meilleure des poules couveuses: personne ne sut
mieux pondre et gratter plus habilement la terre. Hlas! elle repose
ci-dessous. Le meurtrier Reineke l'a ravie  la tendresse des siens. Que
tout le monde apprenne sa perfidie et sa mchancet et pleure le sort de
la dfunte.--Telle tait son pitaphe.

Aprs la crmonie, le roi convoqua les plus sages pour tenir conseil avec
eux sur le moyen de punir le mfait dont on leur avait mis des preuves si
claires devant les yeux. Ils dcidrent qu'il fallait envoyer un messager
au rus criminel, et que sous peine de vie il et  comparatre  la
cour du roi le premier dimanche qu'elle se rassemblerait; on nomma pour
messager Brun l'ours. Le roi dit  l'ours: Votre roi vous recommande
d'accomplir votre message diligemment. Mais soyez prudent; car Reineke est
faux et malin. Il n'est sorte de ruse qu'il n'emploiera. Il vous flattera,
il vous mentira; pour vous duper, tout lui sera bon.--Oh! pas du tout,
rpliqua l'ours avec assurance, soyez tranquille! Si jamais il a
l'impudence de tenter rien de pareil avec moi, je jure de par Dieu que
je le lui ferai payer si cher, qu'il n'aura garde de ne pas venir!




DEUXIME CHANT.


C'est ainsi que Brun l'ours s'en alla firement  la recherche de Reineke.
Il rencontra d'abord un dsert sablonneux qui n'en finissait pas. Quand il
l'eut travers, il arriva dans les montagnes o Reineke avait coutume de
chasser; la veille encore, il s'y tait livr  ce divertissement. Mais
il lui fallut aller jusqu' Malpertuis, rsidence magnifique de Reineke.
De tous les chteaux, de toutes les forteresses qui lui appartenaient.
Malpertuis tait le plus sr donjon. Reineke s'y retirait aussitt qu'il
avait  craindre quelque attaque. Brun monta au chteau et trouva la
porte d'entre ferme  triples verrous. Il se recula un peu et se prit
 rflchir; enfin, il se mit  crier: Mon neveu, tes-vous  la maison?
C'est Brun l'ours qui vient comme messager du roi. Car le roi a donn sa
parole de vous faire comparatre en jugement  la cour; c'est moi qui dois
venir vous chercher afin que justice soit faite  tous; sinon, il vous en
cotera la vie; car, si vous ne bougez pas, vous tes menac de la roue
et de la potence. C'est pourquoi prenez le meilleur parti, venez et
suivez-moi; autrement, il pourrait vous en repentir.

Reineke entendit tout ce beau discours du commencement jusqu' la fin sans
broncher ni donner signe de vie. Il se disait: N'y aurait-il pas moyen de
faire payer cher  ce lourdaud son orgueilleuse loquence? Songeons-y un
peu. Il descendit dans les caves du chteau, dont les fondements avaient
t btis avec beaucoup d'art. Il s'y trouvait des trous et des cavernes
avec des corridors longs et troits et quantit de portes qu'on ouvrait et
fermait suivant les ncessits du moment. Apprenait-il qu'on le rechercht
pour quelque mfait, il trouvait l le meilleur asile. Souvent aussi de
pauvres animaux s'taient laiss prendre dans ces mandres, et taient
devenus la proie du brigand. Reineke avait bien entendu le discours de
l'ours; mais, avec sa prudence habituelle, il craignit qu'il n'y et
quelque embuscade derrire le messager. Mais, quand il se fut assur que
l'ours tait bien venu tout seul, il sortit et dit: Soyez le bienvenu,
mon trs-digne oncle! Pardonnez-moi si je vous ai fait attendre; je
lisais mon brviaire. Je vous remercie d'avoir pris la peine de venir.
Car certainement cela ne me sera pas inutile  la cour; je l'espre du
moins. Mon cher oncle, soyez le bienvenu  toute heure! En attendant, que
le blme retombe sur ceux qui vous ont command ce voyage; car il est long
et prilleux!  ciel! comme vous tes chauff! vos poils sont couverts
de sueur, et vous respirez  peine. Est-ce que le roi n'avait pas d'autre
messager que le plus noble de ses seigneurs, celui dont il fait le plus de
cas? Mais il devait sans doute en tre ainsi pour mon plus grand bien;
je vous en prie, protgez-moi  la cour, o l'on m'a tant calomni. Mon
intention tait de m'y rendre librement demain, malgr le mauvais tat de
ma sant, et c'est encore mon projet; aujourd'hui, je suis trop mal pour
me mettre en voyage. J'ai eu le malheur de trop manger d'un aliment qui ne
convient gure; car il me donne de terribles coliques.--Qu'est-ce donc?
lui demanda Brun. L'autre reprit:  quoi bon vous le raconter? La vie
n'est pas facile ici; mais je prends mon mal en patience; ce n'est pas
tous les jours fte! et, quand il n'y a rien de mieux pour moi et les
miens, ma foi, nous mangeons des rayons de miel, il y en a toujours tant
qu'on en veut. Mais je n'en mange que par ncessit; me voil maintenant
tout enfl, et ce n'est pas tonnant! j'ai aval cette drogue-l 
contre-coeur. Si je puis jamais m'en passer, du diable si j'en mange
encore!--Eh! qu'ai-je entendu, mon neveu? reprit l'ours; faites-vous donc
ainsi fi du miel que tant d'autres recherchent? Le miel, faut-il vous le
dire? est le meilleur des aliments, du moins pour moi. Vous n'avez qu'
m'en donner, vous ne vous en repentirez pas! je serai encore plus  votre
service.--Vous plaisantez, dit l'autre.--Non, vraiment, rpond l'ours, je
parle trs-srieusement.--S'il en est ainsi, reprend le renard, il m'est
facile de vous tre agrable; car le paysan Rustevyl demeure au bas de la
montagne, c'est chez lui qu'il y a du miel! Certes, vous et toute votre
famille n'en avez jamais vu autant  la fois. Brun se sentait dvor
d'une ardente convoitise pour ce mets chri. Oh! conduisez-moi bien vite
l, mon cher neveu! s'cria-t-il, je ne l'oublierai jamais. Procurez-moi
du miel, quand mme je n'en mangerais pas tout mon sol.--Allons, dit
le renard, ce n'est pas le miel qui manquera. J'ai peine  marcher
aujourd'hui, il est vrai; mais l'amour que j'ai toujours eu pour vous
m'adoucira le chemin. Car je ne connais personne de tous mes parents pour
qui j'aie eu de tout temps autant de vnration! Mais venez! en revanche,
vous m'aiderez  la cour  confondre mes puissants ennemis et mes
accusateurs. Quant  aujourd'hui, je m'en vais vous rassasier de miel
autant que vous en pourrez porter. Le rus coquin faisait allusion aux
coups que l'ours allait recevoir des paysans furieux.

Reineke prit les devants et Brun suivit aveuglment. Si je russis,
pensait le renard, je te vois mener aujourd'hui mme  la foire, o tu
mangeras un miel un peu amer. Ils arrivrent  la cour de Rustevyl;
l'ours se rjouit, mais bien  tort, comme tous les fous qui se laissent
duper par l'esprance.

Le soir tait arriv et Reineke savait qu'ordinairement  cette heure
Rustevyl tait couch dans sa chambre; il tait charpentier de son tat et
fort habile homme. Il y avait dans sa cour un tronc de chne tendu par
terre; pour le fendre, il avait dj fait entrer deux coins solides dans
le bois, et l'arbre entam billait  une de ses extrmits presque la
longueur d'une aune. Reineke l'avait bien remarqu; il dit  l'ours: Mon
oncle, il y a dans cet arbre bien plus de miel que vous ne supposez;
fourrez-y votre museau aussi profondment que vous pourrez. Je vous
conseille seulement de ne pas y mettre trop de voracit, vous pourriez
vous en trouver mal.--Croyez-vous, dit l'ours, que je sois un glouton? Fi
donc! il faut de la modration en toute chose. C'est ainsi que l'ours se
laissa enjler; il fourra dans la fente sa tte jusqu'aux oreilles et mme
les pattes de devant.

Reineke se mit aussitt  l'oeuvre, et,  force de tirer et de pousser, il
fit sortir les coins, et voil Brun pris, la tte et les pieds comme dans
un tau, malgr ses cris et ses prires. Quelles que fussent sa force et
sa hardiesse, Brun fut  une rude preuve et c'est ainsi que le neveu
emprisonna son oncle par ses ruses. L'ours hurlait, beuglait, et avec
ses pattes de derrire grattait la terre en fureur et fit en somme un tel
tapage, que Rustevyl se releva. Le matre charpentier prit sa hache  tout
hasard afin d'tre arm dans le cas o l'on chercherait  lui nuire.

Cependant Brun se trouvait dans de terribles angoisses; le chne
l'treignait plus fortement. Il avait beau s'agiter en hurlant de douleur,
il n'y gagnait rien; il croyait n'en sortir jamais; c'est ce que pensait
aussi Reineke et il s'en rjouissait. Lorsqu'il vit de loin s'avancer
Rustevyl, il se mit  crier: Brun, comment cela va-t-il? Modrez-vous
 l'endroit du miel; dites-moi, le trouvez-vous bon? Voil Rustevyl qui
arrive et qui va vous offrir l'hospitalit; vous venez de dner, il vous
apporte le dessert: bon apptit! Et Reineke s'en retourna  son chteau
de Malpertuis. Lorsque Rustevyl arriva et vit l'ours, il courut bien vite
appeler les paysans qui taient encore runis au cabaret. Venez! leur
cria-t-il; il y a un ours de pris dans ma cour, c'est la pure vrit!
Ils suivirent en courant; chacun fit diligence autant qu'il put. L'un prit
une fourche, l'autre un rteau, le troisime une broche, le quatrime
une pioche, et le cinquime tait arm d'un pieu. Jusqu'au cur et au
sacristain qui arrivrent avec leur batterie de cuisine. La cuisinire du
cur (elle s'appelait madame Yutt et savait prparer le gruau mieux que
personne) ne resta pas en arrire, elle vint avec sa quenouille pour faire
un mauvais parti au malheureux ours. Brun entendait, dans une dtresse
affreuse, le bruit croissant de ses ennemis qui approchaient. D'un effort
dsespr, il arracha sa tte de la fente; mais il y laissa sa peau et
ses poils jusqu'aux oreilles. Non, jamais, on n'a vu un animal plus 
plaindre! le sang lui jaillit des oreilles.  quoi cela lui sert-il
d'avoir dlivr sa tte? ses pattes restent encore dans l'arbre; il les
arrache vivement d'une secousse; il tombe sans connaissance: les griffes
et la peau des pattes taient restes dans l'tau de chne. Hlas! cela
ne ressemblait gure au doux miel dont Reineke lui avait donn l'espoir;
le voyage ne lui avait gure russi; c'tait une triste expdition! Pour
comble de malheur, sa barbe et ses pieds sont couverts de sang; il ne peut
ni marcher, ni courir; et Rustevyl approche! Tous ceux qui sont venus avec
lui tombent sur l'ours; ils ne songent qu' le tuer. Le cur le frappe de
loin avec un bton trs-long. La pauvre bte a beau se tourner  droite
ou  gauche, ses ennemis le pressent, les uns avec des pieux, les autres
avec des haches; le forgeron a apport des marteaux et des tenailles;
d'autres viennent avec des bches et des boyaux; ils frappent, ils crient,
ils frappent jusqu' ce que l'ours roule de frayeur et de dtresse dans
sa propre ordure. Ils tombrent tous dessus; nul ne resta en arrire.
Le bancal Schloppe et Ludolf le canard furent les plus enrags; Grold
maniait le flau avec ses doigts crochus;  ses cts se tenait le gros
Kuckelrei. Ce furent les deux qui frapprent le plus. Abel Quack et madame
Yutt aussi s'en donnrent  coeur joie; Talk frappa l'ours avec sa botte.
Il n'y eut pas que ceux que nous venons de nommer; car, hommes et femmes,
tous y coururent: chacun en voulait  la vie de Brun. Kuckelrei poussait
les plus hauts cris, il faisait l'important; car madame Villigtrude, qui
demeure prs de la porte, tait sa mre (on le savait); quant  son pre,
il tait inconnu. Pourtant les paysans croyaient que ce pouvait bien tre
Sander le Noir, le moissonneur, un fier compagnon (quand il tait seul).
Il y eut aussi maintes pierres jetes qui assaillirent de tous cts
l'infortun Brun. Enfin, le frre de Rustevyl s'avana et assna sur
la tte de l'ours un si bon coup de bton, qu'il en fut tout tourdi;
pourtant la violence du coup le fit lever. perdu, il se prcipita au
milieu des femmes, qui se culbutrent l'une sur l'autre, en criant.
Quelques-unes mme tombrent dans la rivire: l'eau tait profonde. Le
cur se mit  crier: Regardez! voil madame Yutt la cuisinire qui
disparat l-bas avec sa pelisse, et sa quenouille est ici! Au secours,
mes braves gens! je promets deux tonneaux de vin et indulgence plnire
pour rcompense  qui la sauvera. Tous, croyant l'ours mort, se
prcipitrent dans l'eau pour sauver les femmes; on en retira cinq au
bord. Voyant ses ennemis ainsi occups, Brun se glissa en rampant dans
l'eau; ses atroces douleurs le faisaient hurler; il aimait mieux se noyer
que d'tre assomm de coups si ignominieux. Il n'avait jamais essay de
nager et il esprait en finir du coup avec la vie. Contre son attente, il
se sentit nager et porter sans encombre par le courant. Tous les paysans
le virent et s'crirent: Ce sera pour nous une honte ternelle! Ils
taient dsols et ils s'en prirent aux femmes: Que ne restiez-vous  la
maison! Regardez, il nage, il s'en va. Ils revinrent dans la cour pour
revoir le tronc de chne et ils y trouvrent encore la peau et les poils
de la tte et des pieds; ils en rirent en disant: Tu reviendras une autre
fois, nous avons les oreilles en gage! C'est ainsi qu'ils se moquaient
de l'ours aprs lui avoir fait tant de mal, mais il tait bien heureux
d'en tre quitte ainsi. Il maudissait les paysans qui l'avaient battu,
se plaignait de la douleur qu'il ressentait aux pieds et aux oreilles;
il maudissait Reineke, qui l'avait trahi. C'est dans ces pieuses penses
qu'il nageait, et la rivire, qui tait rapide et grande, le porta en peu
de temps prs d'une lieue plus loin; l, il aborda et se mit  gmir: Le
soleil a-t-il jamais vu animal plus en dtresse! Et il ne croyait pas
pouvoir passer la journe; il pensait mourir sur l'heure, et il s'criait:
 Reineke! tratre, perfide, crature sans foi! et il pensait aux coups
des paysans, il pensait au tronc de chne et il maudissait les ruses de
Reineke.

Pour le renard, lorsqu'il eut ainsi conduit son oncle  la recherche du
miel, il se mit  courir aprs des poulets dont il connaissait le gte.
Il en attrapa un et s'enfuit en tranant son butin au bord de la rivire.
Il se mit  le dvorer sans retard, se mit en qute d'autres aventures le
long de la rivire, but une gorge et se dit: Que je suis donc content
d'tre dbarrass de ce lourdaud de Brun! Je parie que Rustevyl l'a rgal
de coups de hache! L'ours m'a toujours t hostile, je lui ai rendu
la monnaie de sa pice. Je l'ai toujours appel mon cher oncle; mais
maintenant il est sans doute mort sur son chne; j'en rirai toute ma vie!
 prsent, il ne pourra pas se plaindre, ni me nuire. Et, comme il
marchait, il jette les yeux plus bas et aperoit l'ours, qui se roulait
au bord de la rivire. Il fut tout contrit de le voir encore en vie.
Ah! Rustevyl, s'cria-t-il, misrable paresseux! lourdaud de paysan!
c'est ainsi que tu ddaignes une proie aussi grasse et d'aussi bon got,
que plus d'un gourmand aurait pay bien cher et qu'on l'avait presque
mise dans la main! Pourtant l'honnte Brun t'a laiss un gage de sa
reconnaissance pour ton hospitalit. Telles taient ses penses,
lorsqu'il aperut Brun triste, puis et sanglant. Enfin, il lui cria:
Mon cher oncle, est-ce vous que je retrouve? N'avez-vous rien oubli
chez Rustevyl? Dites-le moi; je lui ferai savoir o vous avez laiss ce
qui vous manque. Sans doute, vous lui avez vol bien du miel; ou bien
l'auriez-vous pay? Comment cela s'est-il pass? Eh! seigneur, comme
vous voil arrang! cela vous donne bien triste mine! Est-ce que le miel
n'tait pas bon? Il y en a encore  vendre au mme prix! Mais dites-moi
donc, mon oncle,  quel ordre de religieux vous tes-vous affili puisque
vous portez maintenant une calotte rouge sur la tte? tes-vous donc
devenu abb? Le barbier qui a ras votre tonsure vous a un peu coup les
oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et
vos gants. O diable les avez-vous laisss? Telles taient les railleries
que Brun dut entendre coup sur coup et la douleur le rendait muet; il ne
savait  quel saint se vouer. Pour ne pas en entendre davantage, il se
trana jusque dans l'eau et se laissa emporter par le courant jusque sur
l'autre rive. L, il s'tendit, malade et dsespr; et, se plaignant tout
haut, il se disait: Que ne suis-je mort! Je ne puis pas marcher et il
me faut retourner  la cour, et me voil retenu ici de la faon la plus
ignominieuse par la perfidie de Reineke. Si je m'en tire jamais la vie
sauve, je l'en ferai certainement repentir. Pourtant il se releva, se
trana avec d'atroces douleurs pendant quatre jours et arriva enfin  la
cour.

Lorsque le roi aperut l'ours en si piteux tat: Grand Dieu!
s'cria-t-il, est-ce Brun que je vois? Qui l'a maltrait ainsi? Et Brun
rpondit: Ce que vous voyez est lamentable, en effet; voil dans quel
tat m'a mis l'infme trahison de Reineke! Alors le roi, tout en colre,
dit: Je tirerai une vengeance impitoyable de cet attentat. Un seigneur
comme Brun serait ainsi jou par Reineke? Oui, je le jure, par mon
honneur et par ma couronne, Reineke sera puni comme Brun a le droit de
l'exiger. Si je ne tiens pas ma parole, je ne porte plus d'pe, j'en
fais le serment!

Le roi ordonne au conseil de se rassembler; il eut  discuter et  fixer
sur le champ le chtiment de tant de crimes. Tous furent d'avis, en
tant qu'il plairait au roi, qu'il fallait encore enjoindre  Reineke de
comparatre pour se dfendre contre ses accusateurs et que Hinz le chat
porterait sur-le-champ ce message  Reineke,  cause de sa souplesse et de
sa prudence. Tel fut l'avis gnral.

Et le roi, entour de ses pairs, dit  Hinz: Fais bien attention
{~REPLACEMENT CHARACTER~} l'avis de ces seigneurs! Si Reineke se fait
citer une troisime fois, lui et toute sa race s'en repentiront
ternellement; s'il est sage, il viendra  temps. Pntre-le bien de
cette ide; il mpriserait tout autre messager; mais de toi il acceptera
ce conseil.

Hinz rpliqua: Que cela tourne en bien ou en mal, une fois que je serai
arriv prs de lui, comment dois-je m'y prendre? Ma foi, vous ferez ce que
vous voudrez, mais je crois qu'il vaudrait mieux envoyer tout autre  ma
place; je suis si petit! Brun l'ours, qui est si grand et si fort, n'a pas
pu en venir  bout. Comment m'en tirerai-je? Oh! veuillez m'excuser.--Tu
ne me persuades pas, rpliqua le roi. Les petits hommes ont une ruse et
une sagesse qu'on ne trouve souvent pas dans les plus grands. Si tu n'es
pas un pril par la taille, tu as, en revanche, de la prudence et de
l'esprit.

Le chat obit en disant: Que votre volont soit faite! Le voyage russira
si je vois un prsage  main droite sur ma route.




TROISIME CHANT.


Hinz le chat avait dj fait un bout de chemin, quand il aperut de loin
un merle: Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes
vers moi et viens voler  ma droite! L'oiseau vola et vint chanter sur
un arbre  la gauche du chat. Hinz en fut tout contrit; il y voyait un
prsage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire.
Il continua son chemin vers Malpertuis, o il trouva Reineke assis devant
la maison; il le salua et lui dit: Que Dieu vous accorde une heureuse
soire! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de
m'accompagner  la cour; de plus, il vous fait dire de rpondre  vos
accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en ptir. Reineke
lui dit: Soyez le bienvenu ici, mon trs-cher neveu! Que le Seigneur vous
bnisse selon mes souhaits! Mais le tratre n'en pensait pas un mot dans
son coeur; il tramait de nouvelles ruses et songeait  renvoyer encore ce
messager honteusement bafou  la cour. Il appelait le chat toujours son
neveu et lui disait: Mon neveu, quelle nourriture prfrez-vous? On dort
mieux aprs dner, je suis l'hte aujourd'hui; demain matin, nous irons
{~REPLACEMENT CHARACTER~} la cour tous les deux, cela s'arrange bien
ainsi. Je ne connais aucun de mes pareils en qui j'aie plus de confiance
que vous. Car ce glouton d'ours est venu  moi avec un air plein de
morgue; il est fort et irritable, et pour beaucoup je n'aurais pas
risqu le voyage avec lui. Mais maintenant, cela va sans dire, je suis
heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous partirons de bonne heure;
je crois que c'est ce qu'il y a de mieux  faire.

Hinz repartit: Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y
sommes. La lune brille sur la bruyre et les chemins sont secs. Reineke
dit: Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous
saluent amicalement de jour, et, si l'on venait  les rencontrer dans les
tnbres, on s'en trouverait peut-tre fort mal. Alors Hinz rpliqua:
Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste
ici? Reineke dit: Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous
offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dors.--Je n'en
mange jamais, rpliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien  la
maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement trait et
vous pouvez garder votre miel pour les autres.--Aimez-vous donc tant
les souris? dit Reineke. Si vous parlez srieusement, je puis vous en
procurer. Mon voisin le cur a dans sa cour une grange o il y a tant de
souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le cur se plaindre
d'en tre ennuy nuit et jour. Sans y songer le chat s'cria: Faites-moi
le plaisir de me conduire o il y a tant de souris: car je les prfre
 tout le gibier du monde. Reineke dit: Eh bien, vraiment, vous allez
faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre got, ne perdons pas
un instant.

Hinz le crut et le suivit; ils arrivrent  la grange du cur. La
muraille tait de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et
avait pris, pendant le sommeil du cur, le plus beau de ses poulets.
Martinet, le neveu chri du bon prtre voulait en tirer vengeance; il
avait adroitement prpar un noeud coulant devant l'ouverture. De cette
faon il esprait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui
ne pouvait manquer de revenir. Reineke, qui s'tait aperu du mange,
dit au chat: Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je
monterai la garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans
l'obscurit, vous en prendrez par douzaines. Ah! coutez comme elles
sifflent gaiement! comme elles babillent! Quand vous en aurez assez,
vous n'avez qu' revenir; vous me trouverez l. Il ne faut pas nous
sparer ce soir; car, demain, nous partirons de bonne heure et nous
abrgerons le chemin par de joyeux propos.--Croyez-vous, dit le chat,
qu'on puisse entrer l en toute sret? car parfois les prtres ont de
la malice en tte.

Alors le rus renard rpliqua: Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors
nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous
fera un dner agrable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le
mangerons pas moins de bon coeur.

 ces mots ironiques de Reineke, Hinz le chat sauta dans le trou et tomba
dans le pige. Telle fut l'hospitalit que Reineke offrit  son hte.

Lorsque Hinz se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le
saisit; il se dmena et bondit avec force: alors le noeud se rtrcit. Il
appela Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'coutait  l'autre ct
du trou et se rjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans
l'ouverture: Hinz, comment trouvez-vous les souris? Elles sont
engraisses, je crois. Si Martinet savait seulement que vous mangez de
ce gibier, certainement il vous apporterait de la moutarde; c'est un
enfant plein d'attentions. Est-ce que l'on chante ainsi  la cour
pendant le dner? Je n'aime pas cette musique. Si seulement Isengrin
tait dans ce trou pris au pige comme vous, il me payerait tout le mal
qu'il m'a fait! Et Reineke s'en alla.

Mais il ne s'en alla pas pour se livrer  ses voleries ordinaires; pour
lui, l'adultre, le vol, le meurtre et la trahison n'taient pas des
pchs; et il s'tait mis en tte une autre aventure. Il voulait visiter
la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il esprait
apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le sclrat voulait
renouveler ses vieux pchs. Isengrin tait parti pour la cour et il
voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour
l'infme renard avait allum la colre du loup. Reineke entra dans
l'appartement de la dame; elle n'tait pas  la maison. Bonjour, petits
btards, dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en
alla  ses affaires.

Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: Est-ce que personne
n'est venu me demander?--Notre parrain Reineke vient de sortir 
l'instant; il avait  vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il
nous a appels ses petits btards--Il me le payera! s'cria Girmonde.
Et vite elle courut se venger de cette injure  l'instant mme. Elle
savait o le trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colre:
Qu'avez-vous dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez
prononces effrontment devant mes enfants? Vous me le payerez! Telles
furent ses paroles. Elle lui montre un visage enflamm de colre, elle
le prend par la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et
cherche  lui chapper; elle s'lance rapidement sur ses pas. Or, voici
ce qui en advint. Il y avait dans le voisinage un chteau en ruine: ils
y entrrent tous les deux en courant; le mur d'une des tours tait
crevass de vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans
peine, car la crevasse tait troite. La louve s'y prcipita aussi la
tte la premire; grande et forte, comme elle tait, elle entra, poussa,
tira, voulut poursuivre, s'enfona toujours plus avant, si bien qu' un
moment elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant
Reineke, il courut par un dtour de l'autre ct, revint prs d'elle et
lui donna de la besogne. Mais elle ne se fit pas faute de paroles
d'injures: Tu te conduis comme un filou! Et Reineke rpondait: Si
l'on n'a jamais vu pareille chose, eh bien, on la voit maintenant.

On gagne peu  oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait
Reineke. Mais tout tait bon  ce sclrat. Quand la louve put se dgager
de la crevasse, Reineke tait dj bien loin et courait  ses affaires.
C'est ainsi que la louve, qui songeait  se faire justice elle-mme, pour
dfendre son honneur, le perdit doublement.

Mais retournons auprs de Hinz. Le pauvre diable, quand il se sentit
pris, se mit  geindre  la faon des chats d'une manire lamentable.
Martinet l'entendit et sauta hors du lit. Dieu soit lou, dit-il, j'ai
dress mon pige  temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il
paye pour le poulet. Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle
(tout le monde dormait  la maison), veille son pre, sa mre et tous
les domestiques en criant: Le renard est pris, son affaire est claire.
Tous, grands et petits, arrivrent; le cur lui-mme se leva et
s'enveloppa d'un manteau; la cuisinire le prcdait avec deux
lanternes; et Martinet, qui tait arm d'un bton, se jeta sur le chat
et le btonna si bien, qu'il lui creva un oeil. Tous se rurent aussitt
sur lui; le cur, arm d'une fourche, se prcipita sur Hinz, qu'il
croyait le voleur. Hinz, pensant mourir, s'lana d'un bond dsespr
entre les cuisses du prtre, mordit, gratigna, maltraita horriblement
le pauvre cur et vengea ainsi cruellement la perte de son oeil. Le cur
jeta les hauts cris et tomba  terre sans connaissance. La cuisinire,
sans y songer, se dsolait, en disant que c'tait pour lui jouer un tour
 elle-mme que le diable avait mis le cur dans cet tat. Elle jura
deux et trois fois qu'elle et mieux aim perdre tout son petit bien
plutt que de voir un pareil malheur  son matre. Oui, disait-elle
avec force serments, j'aurais mieux aim perdre tout un trsor, si je
l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets. C'est ainsi qu'elle
dplore le malheur de son matre et ses graves blessures. Enfin, ils le
portent en gmissant sur son lit, laissant Hinz avec sa corde au cou,
car ils l'avaient oubli.

Lorsque le chat, dans sa dtresse, se vit tout seul, rou de coups,
grivement bless et si prs de la mort, l'amour de la vie l'emporta;
il se jeta sur la corde et se mit  la ronger. Pourrai-je m'en tirer
jamais? se disait-il; et il russit  couper la corde. Jugez de son
bonheur! Il se hta de fuir la place o il avait tant souffert. Il se
prcipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, o il
arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. C'est donc ainsi
que le diable s'est jou de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut
donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et rou de coups!
Tu devrais te cacher!

La colre du roi fut terrible. Il jura de faire prir ce tratre de
Reineke sans misricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses
ministres se rendirent auprs de lui; et il leur demanda comment il
fallait s'y prendre pour rduire enfin le rebelle couvert de tant de
crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke,
Grimbert le blaireau prit la parole: Il se peut qu'il y ait dans cette
assemble plusieurs seigneurs qui aient  se plaindre de Reineke; mais il
ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilges de tout homme
libre. Il faut le citer une troisime fois. Alors, s'il ne vient pas, la
loi pourra le frapper. Le roi rpondit: Je crains bien de ne pas trouver
de messager pour porter la troisime injonction  ce rus coquin. Qui
est-ce qui a un oeil de trop? qui est-ce qui est assez tmraire pour
risquer sa vie auprs de cet architratre et, en fin de compte, pour ne
pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.

Le blaireau rpliqua  haute voix: Sire, si vous l'exigez, je me
chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer
officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre
mouvement? Vous n'avez qu' ordonner. Alors le roi le congdia en lui
disant: Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous 
l'oeuvre avec prudence; car vous avez affaire  un homme dangereux. Et
Grimbert dit: Je veux pourtant l'essayer; j'espre russir  vous le
ramener.

C'est ainsi qu'il partit pour le chteau de Malpertuis; il y trouva
Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: Mon oncle Reineke,
je vous salue! Vous tes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes
tous tonns de vous voir mpriser, je dirai mme bafouer l'injonction
du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes
et les mauvais bruits ne font que grandir de tous cts. Je vous le
conseille, venez  la cour avec moi, sans plus de dlais. Beaucoup,
beaucoup de griefs ont t ports devant le roi; aujourd'hui, l'on vous
invite  paratre pour la troisime fois; si vous ne venez pas, vous
serez condamn. Alors, le roi,  la tte de ses vassaux, viendra vous
assiger dans votre fort de Malpertuis; et vous prirez, corps et biens,
vous, votre femme et vos enfants. Vous n'chapperez pas au roi; c'est
pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux  faire, venez avec moi  la
cour! Vous ne manquerez pas de dtours pleins de ruses; ils sont dj
prts et vous vous sauverez; car dj plus d'une fois, aux assises de la
justice, vous avez eu  passer par des preuves plus difficiles et
toujours vous vous en tes tir heureusement en confondant vos ennemis.
Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la rponse de Reineke:
Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre  la cour
pour me dfendre moi-mme. J'espre que le roi m'accordera ma grce; il
sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis
dtest des autres par cela mme. Sans moi, la cour ne peut pas exister.
Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais trs-bien
qu'aussitt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler,
toute sa colre s'vanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le
roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche
mdiocrement:  eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que
partout o je suis,  quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui
l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour
trouver un expdient habile dans les affaires pineuses, c'est toujours
Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne
peuvent me pardonner; ce sont ceux-l que j'ai  redouter: car ils ont
jur ma mort, et justement les plus acharns sont  la cour maintenant.
Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur
rsister, seul? Voil la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il
vaut mieux aller  la cour avec vous pour me dfendre; cela me fera plus
d'honneur que de prcipiter ma femme et mes enfants dans un abme de
maux par tous ces dlais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop
puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obir quand il
l'ordonne... Peut-tre pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement
avec nos ennemis.

Reineke ajouta ensuite: Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous
les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien
ranges dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son pre, et
Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! rgalez bien
les enfants pendant mon absence, je vous saurai gr  mon retour, s'il est
heureux, d'avoir suivi mes recommandations.

C'est ainsi qu'il partit, accompagn de Grimbert, laissant dame Ermeline
avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut afflige.

Ils avaient dj fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit  Grimbert:
Mon trs-cher neveu et trs-digne ami, je dois vous avouer que je
tremble d'effroi! Je ne puis me soustraire  l'horrible pense que je
marche rellement  la mort! Je vois devant moi tous les pchs que j'ai
commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquitude que j'en ressens.
Confessez-moi, il n'y a pas d'autre prtre dans le voisinage; quand
j'aurai soulag mon coeur, je paratrai plus facilement devant mon roi.

Grimbert dit: Renoncez d'abord au vol, au brigandage,  la trahison, 
vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de
rien.--Je le sais, rpliqua Reineke; maintenant, commenons et
coutez-moi avez recueillement _Confiteor tibi, pater et mater_, que
j'ai fait bien des tours  la loutre, au chat et  maint autre; je le
confesse et j'en ferai pnitence.--Parlez franais, dit le blaireau, si
vous voulez que je vous comprenne. Reineke dit: J'ai pch, comment
pourrais-je le nier? contre toutes les btes vivantes. Mon oncle l'ours,
je l'ai pris dans un arbre; il y a laiss sa peau; il a t assomm de
coups. Hinz, je l'ai men  la chasse aux souris; mais, pris au pige,
il eut grandement  souffrir, et il y a perdu un oeil. Henning se plaint
avec raison de ce que je lui ai vol ses enfants, grands et petits, et
que j'ai pris plaisir  les dvorer. Je n'ai pas mme pargn le roi, et
j'ai eu l'audace de lui jouer plus d'un tour,  lui et  la reine
elle-mme; elle le dcouvrira plus tard. Je dois confesser, en outre,
que j'ai dshonor bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas
le temps de tout dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nomm mon oncle,
en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de
cela bientt six ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, o je
demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait  se
faire moine. Il pensait que ce serait un bon mtier pour lui. Il se mit
 tirer la cloche; le carillon le ravit; en consquence, je lui liai les
pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et,
debout, se mit  tirer la corde avec bonheur: on et dit un apprenti
sonneur. Mais cet art devait peu lui russir; il continua ainsi  sonner
 tort et  travers. Les gens se prcipitrent de tous cts vers le
couvent, croyant qu'un grand malheur tait arriv; ils trouvrent en
arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu'il et pu leur expliquer
qu'il voulait embrasser l'tat ecclsiastique, il fut presque assomm
par la foule. Cependant l'imbcile n'abandonna pas son projet. Il me
pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brlai si bien les
poils sur la tte, que toute la peau ne fut plus qu'une crote. C'est
ainsi que maintes fois je l'ai expos aux coups et aux bourrades avec
force infamies.

Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visit dame
Girmonde en public et en secret. J'aurais d ne pas le faire. Plt  Dieu
que cela ne ft jamais arriv! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de
cette tache. Voil toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et
qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie;
j'accomplirai humblement toute pnitence, si dure qu'elle soit, que vous
m'imposerez.

Grimbert savait ce qu'il y avait  faire en pareille circonstance:
il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: Mon oncle,
frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par
terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus;
ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obissant. Telle
est la pnitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos pchs,
vous exempte de tout chtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur,
quelque grands qu'aient t vos pchs.

Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pnitence, Grimbert lui
dit: Prouvez, par de bonnes oeuvres, mon oncle, que vous vous tes amend;
lisez les psaumes, frquentez assidment les glises et jenez les jours
prescrits; montrez le chemin  qui vous le demande, aimez  faire l'aumne
et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au
brigandage,  la trahison et aux embches. De cette faon, soyez-en sr,
vous rentrerez en grce.

Reineke dit: Je le ferai; je vous le jure! Et la confession fut finie.

Ils continurent leur voyage; le pieux Grimbert et son pnitent passrent
par une riche plaine, et aperurent bientt sur leur droite un couvent.
Il appartenait  des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et
nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux
chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de
l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit  Grimbert:
Notre plus court chemin est de passer prs du mur. Mais le rus pensait
aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son
confesseur et s'approche des poulets; alors le drle se mit  rouler des
yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui
marchait derrire les autres, lui donnait dans l'oeil: il ne le perd pas
de vue un instant, il bondit et le frappe par derrire. Les plumes volent
dj.

Mais Grimbert, indign, lui reproche cette rechute honteuse: Est-ce ainsi
que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans
vos pchs pour un poulet,  peine au sortir de la confession? Voil un
beau repentir! Et Reineke dit: J'ai pourtant commis ce pch en pense,
 mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai
plus jamais, et j'y renonce volontiers. Leur chemin les conduisait tout
autour du couvent; ils eurent  passer sur un petit pont, et Reineke
se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se
contraignait; si on lui avait coup la tte, elle aurait d'elle-mme vol
vers les poulets; telle tait la violence de ses dsirs. Grimbert le vit
et lui criait: Malheureux oncle, o garez-vous vos yeux? Vraiment, vous
tes un affreux glouton! Reineke rpondit: Vous avez tort, mon neveu; ne
vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prires. Laissez-moi dire un
_Pater noster_ pour l'me des poulets et des oies que j'ai vols en si
grand nombre  ces saintes femmes de nonnes! Grimbert se tut, et Reineke
le renard ne dtourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put
les voir. Enfin, les deux voyageurs retombrent sur la grande route et
s'approchrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperut le donjon du roi,
il tomba dans une profonde tristesse, car il tait gravement inculp.




QUATRIME CHANT.


Lorsqu'on apprit  la cour l'arrive de Reineke, petits et grands, tous
accoururent pour le voir; bien peu taient disposs en sa faveur; presque
tous avaient  se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiter fort
peu; du moins, il n'en laissa rien paratre au moment o, avec Grimbert le
blaireau, il monta l'avenue du chteau, hardiment et avec aisance. Il fit
son entre firement et tranquillement, comme s'il et t le fils du roi
et  l'abri de toute accusation. Mme quand il parut devant Noble, le roi,
au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.

Sire et trs-gracieux seigneur, se mit-il  dire, vous tes grand et
noble, le premier en dignit et en honneur; je vous supplie d'entendre
ma dfense en ce jour. Jamais Votre Majest n'a trouv un plus fidle
serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est  cause de cela que
j'ai tant d'ennemis  cette cour; je perdrais votre amiti, si vous
pouviez croire les mensonges de mes perscuteurs comme ils le voudraient;
mais heureusement vous pserez les raisons des deux parties, vous
entendrez la dfense comme l'accusation; et, si derrire moi ils ont tram
maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connat ma fidlit,
c'est elle qui m'attire cette perscution.

--Taisez-vous! rpondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne
vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le chtiment
vous rclame. Avez-vous observ la paix que j'ai proclame parmi les
animaux, et que vous aviez jur d'observer? Voil le coq,  qui, lche
voleur que vous tes, vous avez enlev tous ses enfants, les uns aprs
les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez
lorsque vous foulez aux pieds mon autorit et que vous faites souffrir mes
serviteurs? Le pauvre Hinz a perdu sa sant! Combien faudra-t-il de temps
 Brun pour gurir ses blessures? Mais je vous pargne le reste, car les
accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvs, vous
chapperez difficilement.

--Est-ce l tout mon crime, trs-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce
ma faute si Brun revient  la cour la tte tout en sang? Pourquoi a-t-il
voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont
venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se dfendre? Ils
l'ont couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter  l'eau,
n'aurait-il pas d se venger comme un homme de coeur? Et Hinz le chat,
que j'ai reu honorablement et trait suivant mes faibles moyens,
pourquoi ne s'est-il pas abstenu, malgr tous mes conseils, de commettre
un vol dans la maison du cur? S'il leur est arriv malheur, ai-je
mrit d'tre puni, parce qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela
touche-t-il votre couronne royale? Mais vous pouvez disposer de moi
selon votre volont, et, si claire que soit la chose, en dcider selon
votre bon plaisir, on bien ou en mal.  quelque sauce que vous me
mettiez, que je sois aveugl, pendu ou dcapit, que votre volont soit
faite; nous sommes tous en votre pouvoir; vous nous avez tous sous la
main; vous tes fort et puissant;  quoi servirait au faible de se
dfendre? Si vous voulez me tuer, ce vous sera un bien mince profit;
mais advienne que pourra, je suis  votre disposition. Le blier Bellyn
dit alors: Le moment est venu, commenons l'accusation. Isengrin
arrive avec ses parents, Hinz le chat, Brun l'ours et une foule
d'animaux: l'ne Boldevyn et Lampe le livre, Vackerlos le petit chien
et Ryn le dogue, la chvre Metk, Hermen le bouc et, de plus,
l'cureuil, la belette et l'hermine. Le boeuf et le cheval ne manquaient
pas non plus et avec eux les btes sauvages comme le cerf, le daim, le
castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en foule;
Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutk la grue vinrent en
volant; Tybk la cane, Alhid l'oie et d'autres apportrent leurs
griefs; Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se
plaignit amrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des
quadrupdes en foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnrent
sur le renard en mettant ses mfaits au grand jour. Ils espraient voir
enfin son chtiment; ils se pressaient en foule devant le roi, en criant
 qui mieux mieux, entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en
avant toutes sortes d'histoires, vieilles et rcentes. Jamais  aucun
jour de justice on n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trne
du roi. Reineke restait immobile et faisait face  tout.  la fin, il
prit la parole, et sa dfense lgante et facile coula de ses lvres
comme si c'et t la pure vrit; il sut tout carter et tout arranger.

 l'entendre, on s'merveillait, on le croyait innocent, il avait mme
du droit de reste et beaucoup  se plaindre. Mais, en fin de compte, des
hommes d'honneur et sincres se levrent contre Reineke, tmoignrent
contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en tait fait! car le
conseil du roi dcida,  l'unanimit, que Reineke le renard mritait la
mort. Il fut donc condamn  tre pris, li et conduit par le cou  la
potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.

Maintenant, Reineke lui-mme regarda la partie comme perdue; son loquence
ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-mme le jugement.
Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entrana, le criminel endurci eut devant
les yeux sa misrable fin. Pendant qu'on excutait ainsi la sentence qui
frappait Reineke et que ses ennemis se dpchaient de le conduire  la
mort, ses amis taient plongs dans la douleur et la stupfaction. Le
singe, le blaireau et maints autres de la parent de Reineke entendirent
avec peine le jugement et en furent plus dsols qu'on ne l'et pu croire;
car Reineke tait un des premiers barons et il tait maintenant dpossd
de tous ses honneurs, de toutes ses dignits, et condamn  une mort
infamante. Combien un pareil spectacle devait rvolter ses parents! Ils
prirent tous cong du roi et quittrent la cour jusqu'au dernier. Le roi
fut fch de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke
avait de parents qui, mcontents de sa mort, se retirrent de la cour.
Et le roi dit  un de ses familiers: Certainement Reineke est un mchant
homme; mais on devrait considrer qu'il y a plusieurs de ses parents dont
la cour ne peut pas se passer.

Cependant Isengrin, Brun et Hinz le chat taient occups autour du
prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mmes d'infliger  leur ennemi le
chtiment honteux que le roi avait ordonn; ils le conduisirent rapidement
hors du palais et l'on voyait dj la potence de loin.

Le chat, tout en colre, dit alors au loup: Pensez bien, seigneur
Isengrin, comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frre 
la potence et comme sa haine a russi; ne l'entrana-t-il pas jusque-l?
Dpchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il
vous a trahi d'une manire infme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous
a perfidement livr  la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures
et, de plus,  la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites
attention et soutenez-vous! S'il nous chappait aujourd'hui, si son esprit
et ses ruses pouvaient le dlivrer, jamais nous ne retrouverions le jour
de la vengeance. Dpchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal
qu'il nous a fait. Isengrin dit:  quoi bon tant de paroles? Donnez-moi
vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.

C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les
coutait en silence; mais il leur dit  la fin: Puisque vous me hassez
si cruellement et ne songez qu' vous venger par ma mort, sachez que
vous n'y russirez pas. N'ai-je pas le droit de m'tonner? Hinz s'en
est bien tir, quoique la corde fut bonne. Car il y est pass aussi
lorsqu'il courait aprs les souris dans la maison du cur; il n'en
sortit pas  son honneur. Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez
bien de mettre votre oncle  mort; vous croyez donc que vous y
parviendrez?

Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister
 l'excution; la reine, accompagne de ses dames d'honneur, se joignit 
la procession; derrire eux se prcipitait la foule des pauvres et des
riches; tous dsiraient la mort de Reineke et voulaient y assister.
Pendant ce temps-l, Isengrin parlait  ses parents et  ses amis; il les
exhortait  serrer les rangs et  veiller sans relche sur le renard; car
ils craignaient toujours que le rus prisonnier ne se sauvt. Le loup
disait en particulier  sa femme: Sur ta vie! ne le perds pas de vue;
aide-nous  garder le sclrat! s'il s'chappait, nous serions tous
couverts de honte. Il disait  Brun: Songez comme il vous a bafou:
c'est le moment de le payer avec usure. Hinz grimpera au haut de la
potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'chelle,
et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin! Brun repartit:
Placez seulement l'chelle, je me charge de le tenir.

Voyez donc, disait Reineke, comme vous tes presss de faire mourir votre
oncle! Ne devriez-vous pas plutt le protger et le dfendre, prendre
piti de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien
grce; mais  quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il
ordonne  sa femme de me tenir et de m'empcher de m'chapper. Si elle
pensait au temps pass, elle ne songerait gure  me faire du mal. Mais,
si mon heure est arrive, je voudrais que tout ft bientt fini. Mon pre
aussi eut de terribles moments  passer; mais cela ne dura pas longtemps;
 sa mort, il n'tait certes pas aussi entour que moi ni accompagn de
tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait
certainement  votre honte.--Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle
morgue parle ce sclrat? Allons, marchons! sa fin est arrive.

Reineke se disait avec angoisse: Oh! si je pouvais, dans cette
extrmit, inventer vite quelque stratagme heureux et nouveau pour que
le roi me ft grce de la vie et que mes ennemis, ces trois-l, fussent
 jamais confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous  tout prix, car il
s'agit de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les
maux tombent sur moi. Le roi est courrouc, mes amis sont loin et mes
ennemis tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu
peu de compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers;
j'ai beaucoup pch, et cependant j'espre voir changer mon sort. Si je
puis seulement parvenir  prendre la parole,  coup sr, ils ne me
pendront pas; je ne perds pas toute esprance.

Du haut de l'chelle, il se tourna vers le peuple et s'cria: Je vois la
mort devant mes yeux et je ne lui chapperai pas. Je vous prie seulement,
vous tous qui m'coutez, de m'accorder une petite grce avant de quitter
cette terre. J'aimerais  faire devant vous, en toute vrit et pour la
dernire fois, l'aveu sincre de tout le mal que j'ai commis, afin que
personne ne ft un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, rest
inconnu; je parerai ainsi  plus d'un mal avant de mourir et j'ose esprer
que Dieu m'en tiendra compte dans sa misricorde.

Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: Il demande
bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref dlai. Sur leur prire, le
roi le permit. Reineke se sentit le coeur un peu plus lger; il espra une
heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grce qu'on lui accordait,
il commena ainsi:

_Spiritus domini_, viens  mon secours! Je ne vois pas dans cette
assemble quelqu'un  qui je n'aie fait de mal. Je n'tais encore qu'un
mince compagnon, j'tais  peine sevr, que pouss par mes dsirs, je me
mlais aux agneaux et aux chevrettes qui jouaient en plein air auprs
des troupeaux; j'coutais avec dlices leurs voix blantes, et la chair
frache me tentait. J'en gotai bien vite. Je mordis jusqu'au sang un
petit agneau; je lchai le sang, qui me parut dlicieux, et je tuai, en
outre, quatre des plus petites chvres; je les mangeai et je continuai
mes exploits; je n'pargnai aucun oiseau, ni les poulets, ni les canards,
ni les oies; partout o j'en trouvais, je les dvorais, et maintes fois
j'ai cach dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me
convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un
hiver, au bord du Rhin, o il tait en embuscade derrire des arbres, il
m'assura d'abord que j'tais de sa race; il pouvait mme me compter sur
ses doigts les degrs de parent. Je le laissai dire; nous fmes alliance
en nous promettant mutuellement de vivre en fidles compagnons; hlas! je
devais m'attirer par l plus d'un malheur. Nous rdions ensemble dans le
pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait tre
en commun; mais il ne l'tait pas: il faisait le partage comme bon lui
semblait; jamais je n'en reus la moiti. Mais tout cela, ce n'est rien.
Quand il avait vol un veau, un blier, quand je le trouvais nageant dans
l'abondance, qu'il tait en train de dvorer une chvre frachement tue,
ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait  grogner  mon
approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est
ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que ft
la dimension du butin. Lors mme qu'il arrivait que nous eussions pris
ensemble un boeuf ou une vache, aussitt on voyait accourir sa femme et
ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient loign
du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre ctelette,  moins
qu'elle ne ft ronge jusqu' la moelle, et il fallait supporter tout
cela; mais, Dieu soit lou, je ne souffrais pas de la faim; je me
nourrissais en secret de mon immense trsor d'or et d'argent, que je
garde mystrieusement dans un endroit sr; il me suffit et au del: on
en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore. Le roi, tout
attentif, lorsqu'il fut question du trsor, se pencha en avant et dit: 
D'o vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trsor. Et Reineke dit:
Je ne vous cacherai pas ce secret;  quoi cela me servirait-il? car je
ne puis rien emporter de toutes ces choses prcieuses. Mais, puisque vous
l'ordonnez, je vais tout vous raconter; car il faut bien qu'on le sache
une fois; et vraiment pour tout l'or du monde je ne voudrais pas garder
plus longtemps ce grand secret. Apprenez-le donc, ce trsor a t vol.
Une conjuration a t faite pour vous tuer, vous, sire! et, si  l'instant
mme le trsor n'avait pas t habilement enlev, c'en tait fait de vous.
Faites-y bien attention, trs-gracieux seigneur, de ce trsor dpendaient
votre vie et votre postrit; et c'est son dtournement qui a jet mon
propre pre dans de si grands malheurs, qui l'a conduit prmaturment au
tombeau et peut-tre  une ternit de souffrances; mais, sire, tout cela
est arriv pour votre salut!

Et la reine coutait, toute consterne, ce discours plein d'horreur,
ce mystre confus du meurtre de son poux, cette trahison, ce trsor et
tout ce qu'il avait dit: Songez-y bien, Reineke, s'cria-t-elle, je vous
exhorte srieusement; le grand plerinage est devant vous; soulagez votre
me par le repentir; dites toute la vrit et parlez clairement de ce
meurtre.

Et le roi ajouta: Que chacun fasse silence: que Reineke descende et
vienne prs de moi, pour que je l'entende, car l'affaire me concerne
personnellement.

Reineke, en l'entendant, se sentit renatre  l'esprance; il descendit de
l'chelle, au grand dsappointement de ses ennemis; il s'approcha aussitt
du roi et de la reine, qui l'interrogrent avidement sur les dtails de
cette histoire.

Alors il se prpara  de nouveaux et plus normes mensonges. Si je
pouvais regagner, se disait-il, les bonnes grces du roi et de la reine,
et si en mme temps je pouvais russir  perdre les ennemis qui m'ont
mis si prs de la mort, je serais sauv. Srement ce serait pour moi
un avantage bien inattendu; mais, je le vois, il me faut dire bien des
mensonges et gros comme des montagnes.

La reine impatiente continua  interroger Reineke: Apprenez-nous
clairement comment la chose s'est passe! Dites la vrit, songez 
votre conscience, dlivrez votre me!

Reineke rpondit: Je ne demande pas mieux que de tout dire. Je m'en vais
mourir; c'est irrmissible; ce serait de la folie  moi de charger ma
conscience  la fin de ma vie et de m'attirer un chtiment ternel. Il
vaut mieux tout avouer, et, si par malheur il me faut accuser mes parents
et mes amis les plus chers, hlas! que puis-je faire? L'enfer est l qui
me menace.

Le roi, durant cet entretien, tait devenu tout inquiet; il dit  Reineke:
Est-ce bien la vrit?

Reineke lui rpondit avec une attitude pleine de dissimulation:
Certes, je suis un grand pcheur; mais je dis la vrit.  quoi cela me
servirait-il de vous mentir? Je me damnerais pour l'ternit. Vous le
savez bien, il en a t dcid ainsi, il faut que je meure, je vois la
mort devant moi et je ne mentirai pas; car rien en ce monde, bien ou mal,
ne peut venir  mon secours. Reineke pronona ces paroles en tremblant et
parut dsespr.

Et la reine dit: Sa dtresse me touche; je vous en prie, monseigneur,
regardez-le avec misricorde et songez que par cette confession nous
vitons plus d'un malheur; coutons, le plus tt possible, le fond de
cette tristesse. Ordonnez le silence et qu'il parle devant tous.

Et le roi commanda le silence. Toute l'assemble se tut, et Reineke dit:
Puisque vous le dsirez, sire, prtez l'oreille  ce que je vais dire.
Quoique mon discours ne soit pas appuy de lettres et de documents,
il n'en sera pas moins fidle et prcis; je vais vous dcouvrir la
conjuration et je compte bien n'pargner personne.




CINQUIME CHANT.


coutez maintenant la ruse du renard et le dtour qu'il prit pour cacher
ses mfaits et nuire  autrui. Il inventa un abme de mensonges, insulta 
la mmoire de son pre, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son
ami le plus honnte, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela
pour donner crance  son rcit et se venger de ses accusateurs.

Mon pre, se mit-il  dire, avait t assez heureux pour dcouvrir dans
le temps, par des moyens mystrieux, le trsor du roi Eimery le Puissant;
mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui
fit perdre la tte; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit
{~REPLACEMENT CHARACTER~} mpriser ses compagnons: il chercha plus haut
ses amis. Il envoya Hinz le chat dans les Ardennes pour chercher Brun
l'ours. Il tait charg de lui promettre fidlit, de l'inviter  venir
en Flandre et  se faire proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette
missive, il s'en rjouit de tout son coeur et, sans rien craindre, il se
hta de venir en Flandre; car il y avait longtemps qu'il avait pareille
pense en tte. Il y trouva mon pre, qui le reut avec joie et envoya
chercher sur-le-champ Isengrin et le sage Grimbert; et tous quatre se
mirent  traiter l'affaire; mais j'oublie qu'il y eut un cinquime:
c'tait Hinz le chat. Il y a tout prs de l un petit village qui
s'appelle Ifte, et ce fut justement l, entre Ifte et Gand, qu'ils se
runirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemble; ils n'taient
pas avec Dieu! c'tait le diable; c'tait mon pre qui les possdait
avec son or. Ils rsolurent la mort du roi; ils se jurrent entre eux
une fidle et ternelle alliance, et tous les cinq promirent galement
par serment, la main tendue sur la tte d'Isengrin, de choisir pour roi
Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture {~REPLACEMENT
CHARACTER~} Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trne imprial.
Si quelques amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon
pre tait charg de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne
russissait pas, de les exiler aussitt. Je vins  connatre ce secret,
voici comment: Grimbert s'tait gris un beau matin et s'tait mis 
bavarder; l'imbcile raconta toute la scne  sa femme en lui
recommandant le silence; il croyait que cela suffisait. Celle-ci
rencontra ma femme, qui dut jurer solennellement par le nom des rois
mages, et s'engagea sur l'honneur, cote que cote,  n'en pas souffler
un mot, et  qui elle dcouvrit tout. Ma femme ne tint pas mieux sa
parole; car  peine m'eut-elle trouv, qu'elle me raconta ce qu'elle
venait d'entendre et me donna un moyen sr de reconnatre la vrit de
l'histoire; mais je n'en tais pas plus  mon aise pour autant. Je me
rappelais les grenouilles dont le croassement tait enfin mont
jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles rclamaient un roi et voulaient vivre
sous son autorit aprs avoir joui de la libert. Dieu les exaua: il
leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les dteste et ne
leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les insenses se
plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les met  la
raison.

Reineke parlait  haute voix  toute l'assemble; tous les animaux
l'entendaient, et il continua ainsi son discours: Voil ce que je
craignais pour nous tous; et il en et t ainsi. Sire, je craignais pour
vous, et j'en esprais une meilleure rcompense. Je connais les menes de
Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le
pre. S'il devenait le matre, nous aurions tous pri. Notre roi est de
race noble, il est puissant et misricordieux, me disais-je  part moi; ce
serait un triste change que d'lever sur le trne un ours et un lourdaud
de vaurien. Pendant quelques semaines je mditai l-dessus et cherchai les
moyens d'arrter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant
que mon pre possderait son trsor, il gagnerait des adhrents, il
russirait  coup sr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute
mon attention sur les moyens de dcouvrir le lieu o se trouvait le trsor
pour l'enlever secrtement. Mon pre allait-il en campagne, le vieux rus
allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la
pluie ou le temps sec, j'tais aussitt derrire lui et j'piais ses
dmarches. Un jour, j'tais cach dans une tanire, plein de tristesse et
pensant toujours  dcouvrir le trsor dont je connaissais toute
l'importance, quand tout  coup je vis mon pre sortir d'une crevasse, et
glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je
restai coi et cach o j'tais; il se crut seul, regarda de tous cts,
et, ne voyant personne, de prs ou de loin, il se livra  la manoeuvre
que je vais vous dire. Il se mit  boucher le trou avec du sable et sut
trs-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le
reconnatre  moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya
trs-adroitement avec sa queue l'endroit o il avait pos ses pattes et
effaa la piste avec son museau. Voil ce que j'appris ce jour-l de mon
pre, qui tait expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il
partit et s'en alla  ses affaires. Je me demandai si le trsor n'tait
pas l. Je me mis vite  l'oeuvre; en peu de temps, j'eus dcouvert la
crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. L, je trouvai de l'or, de
l'argent et mille autres choses prcieuses en quantit. En vrit, mme
les plus gs d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis
{~REPLACEMENT CHARACTER~} l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous
fmes occups  porter et {~REPLACEMENT CHARACTER~} traner; brouettes
et voitures nous manquaient; nous emes mille peines et mille fatigues,
ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi que nous
avons enfin transport les joyaux dans une place qui nous parut plus
convenable. Cependant mon pre se runissait chaque jour avec ceux qui
trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient rsolu et vous
en frmirez. Brun et Isengrin avaient envoy tout d'abord des lettres
franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils
devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre
{~REPLACEMENT CHARACTER~} son service et mme leur promettait
gracieusement de leur payer leur solde d'avance. Mon pre parcourait la
contre en montrant des lettres de change probablement tires sur son
trsor, qu'il croyait toujours en sret; mais c'en tait fait; il
aurait eu beau se livrer  toutes les recherches avec ses complices, il
n'aurait pas trouv un liard. Il n'pargna aucune fatigue; c'est ainsi
qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin et avait raccol
maints mercenaires. L'argent devait donner force poids {~REPLACEMENT
CHARACTER~} ses belles paroles. L't arriva; mon pre revint auprs des
conjurs. Il leur raconta toutes ses peines, tous ses prils et surtout
la dtresse o il se trouva en Saxe devant les chteaux forts o il
manqua perdre la vie; car l, tous les jours, il fut poursuivi par des
chasseurs  cheval et des meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du
monde  s'en tirer sain et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides
conjurs la liste des compagnons qu'il avait gagns par ses promesses et
par son or. La nouvelle rjouit Brun. Tous les cinq se mirent 
parcourir la liste ensemble; il y tait dit: Douze cents parents
d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront la gueule ouverte et les
dents aiguises; de plus, les chats et les ours sont tous dvous 
Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe se prsenteront,
mais  condition de toucher un mois de solde d'avance; en revanche, ils
s'engagent  tre prts en masse  la premire rquisition. Dieu soit
lou de m'avoir permis de djouer leurs plans! car, lorsque tout fut
arrang, mon pre se hta de les quitter pour aller voir son trsor. Son
chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau
fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et
son dsespoir aussi; car le trsor tait loin et il ne put le dcouvrir
nulle part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon pre
se pendit de douleur et de honte. Voil tout ce que j'ai fait pour
arrter la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en
repens pas. Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, sigent dans le
conseil {~REPLACEMENT CHARACTER~} la droite du roi. Et toi, Reineke,
quelle est maintenant ta rcompense, pauvre malheureux, pour avoir
abandonn ton propre pre, afin de sauver le roi? O en trouverez-vous
d'autres qui se perdent eux-mmes pour prolonger vos jours?

Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de possder le
trsor; ils firent quelques pas  l'cart, appelrent Reineke, pour lui
parler en particulier, et lui dirent vivement: Parlez, o est le trsor?
Nous voudrions le savoir.

Reineke leur rpondit:  quoi cela me servirait-il de montrer toutes
ces richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutt mes
ennemis, des voleurs et des assassins, qui veulent m'ter la vie  force
de mensonges.

--Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous
laissera vivre; il oubliera le pass, il domptera sa colre. Mais,
{~REPLACEMENT CHARACTER~} l'avenir, soyez plus sage et restez fidle et
dvou au roi.

Reineke dit: Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous
qu'il me fera grce, qu'il oubliera entirement toutes mes fautes,
tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement caus, et
certainement il n'y aura pas un souverain qui possdera de nos jours
une richesse gale  celle que lui procurera ma fidlit; le trsor est
immense; je vous montrerai la place: vous serez stupfaits.

--Ne le croyez pas, rpliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de
brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car
vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.

La reine dit: Il est vrai que jusqu'ici il a mrit peu de confiance;
mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau
et son propre pre et qu'il dvoile leurs forfaits. Il ne dpendait que
de lui de les mnager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres
animaux; il ne mentirait pas si follement.

--Si vous pensez, rpondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en
rsultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plat; je prendrai
sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une
dernire, je me fierai  lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma
couronne, si jamais,  l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il
s'en repentira ternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, mme
au dixime degr, payeront pour lui. Nul ne m'chappera et ils priront
tous dans les procs, la honte et la misre!

Lorsque Reineke vit comment les penses du roi prenaient un autre cours,
il reprit courage et dit: Serais-je donc assez fou, sire, pour vous
raconter des histoires dont la vrit ne serait pas dmontre dans
quelques jours? Et le roi crut  ses paroles et lui pardonna tout, la
trahison de son pre, puis ses propres mfaits. La joie de Reineke fui
immense: il chappait  temps  la fureur de ses ennemis et  la mort.

Noble roi, trs-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre,
 vous et  votre pouse, tout ce que vous avez fait pour votre
serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une
reconnaissance ternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil
quelqu'un  qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trsor qu' vous
deux. De quelles grces ne m'avez-vous pas combl! C'est pourquoi je vous
donne bien volontiers le trsor du roi Eimery tel qu'il l'a possd. Je
vais vous dire maintenant o il est, et en toute vrit. coutez! dans
l'est des Flandres, il y a un dsert au milieu duquel il y a un bouquet de
bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine
qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit
bois. Dans toute l'anne, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce
pays-l; il n'est hant que par la chouette et le hibou. C'est l que
j'ai enfoui le trsor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien!
Allez-y vous-mme avec votre pouse; personne ne serait assez sr pour
le charger d'un tel message et il y aurait trop  perdre; je ne vous le
conseille pas. Allez-y vous-mme. Vous passerez prs de Krekelborn; vous
apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est
pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trsor
est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la
masse entre les racines; vous dcouvrirez tout de suite les joyaux les
plus riches en or fin artistement travaill; vous y trouverez aussi la
couronne d'Eimery; si la volont de l'ours s'tait ralise, c'est lui qui
devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau
chefs-d'oeuvre d'orfvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait
les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux,
oui, j'en suis sr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous
direz-vous, honnte renard, toi qui as cach si sagement tant de trsors
sous la mousse, puisses-tu tre heureux partout et toujours! C'est ainsi
que parla l'hypocrite.

Le roi repartit: Il faut que vous m'accompagniez; car comment
trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler
d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma
vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je
pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu
n'inventes tous ces noms?

Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupon de la bouche du roi;
il dit: Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il
s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je
suspect  prsent? D'abord, je m'en tiens l, on peut tout trouver dans
les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera.
Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont vritables. L-dessus,
il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: N'ayez
pas peur; le roi exige, par le serment de fidlit que vous lui avez prt
dernirement, que vous disiez toute la vrit; dites-nous, si toutefois
vous le savez, o se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous coutons.

Lampe dit: Je puis vous le dire. C'est dans le dsert. Krekelborn est
tout prs d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois o Simonet
le bancroche s'tait retir pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses
compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y
rfugiai en grande dtresse pour fuir le chien Ryn.

Reineke lui dit: Vous pouvez maintenant retourner prs des autres; le
roi est suffisamment instruit. Et le roi dit  Reineke: Pardonnez-moi,
si j'ai t un peu vif et si j'ai dout de votre parole; mais songez
maintenant  me mener  cet endroit.

Reineke dit: Combien je m'estimerais heureux, s'il m'tait permis
aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais
on vous l'imputerait  pch. Quelle que soit ma honte, je dois faire un
aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps
que Isengrin fit ses voeux dans un couvent;  la vrit, ce n'tait pas
pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dvorait
presque tout le couvent! On lui donnait  manger pour six; tout cela tait
trop peu pour lui; il se plaignit  moi de sa faim et de ses ennemis;
enfin, j'en pris piti, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche
parent. Je l'aidai  prendre la clef des champs. Voil comment j'ai
encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec
votre consentement, veiller aux intrts de mon me et, demain matin, au
lever du soleil, partir en plerin pour Rome afin d'y chercher
l'absolution; de l, je passerai la mer. Ainsi tous mes pchs seront
lavs; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher  vos cts avec
honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: Comment
le roi peut-il frquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner  mort
et qui, de plus, est frapp d'excommunication? Sire, vous le voyez bien,
il ne faut plus y songer.

--C'est vrai, rpliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es
excommuni, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut
me conduire  la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches
{~REPLACEMENT CHARACTER~} te relever de ton excommunication. Je te
permets de partir demain matin; je ne veux pas empcher ton plerinage;
car il me semble que tu veux te convertir au bien. Dieu bnisse ton
projet et te permette d'accomplir le voyage!




SIXIME CHANT.


C'est ainsi que Reineke rentra en grce auprs du roi. Et le roi
s'avana dans un endroit lev, et, du haut d'une pierre, commanda le
silence  tous les animaux assembls; il les fit asseoir sur l'herbe
d'aprs leur rang et leur naissance; Reineke tait debout  ct de la
reine, et le roi, aprs s'tre recueilli, prit la parole en ces termes:
coutez-moi en silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et
riches, grands et petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma
maison! Reineke est en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait
{~REPLACEMENT CHARACTER~} le pendre; mais il m'a rvl des secrets
d'tat si importants, que, tout bien considr, je lui rends ma
confiance et mes bonnes grces. La reine, mon pouse, a, de plus,
intercd pour lui; je me suis laiss mouvoir en sa faveur; je lui
pardonne entirement, et je lui rends la vie et ses biens; dsormais, la
paix que j'ai proclame le couvre et le protge. Je vous ordonne donc 
tous, sous peine de mort, de traiter dsormais avec honneur Reineke, sa
femme et ses enfants, partout o vous les rencontrerez, la nuit comme le
jour. En outre, que je n'entende plus aucune plainte  son sujet; s'il a
mal agi, c'est dans le pass; il veut s'amender et il le fera
certainement. Car, demain, de bonne heure, le bton  la main et la
besace au dos, il partira pour Rome en pieux plerin, et, de l, il
passera la mer; il ne reviendra que lorsqu'il aura obtenu l'absolution
complte de tous ses pchs.

L-dessus Hinz se tourna avec colre vers Brun et Isengrin: Maintenant,
peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais tre bien loin; une fois
rentr en grce, Reineke mettra tout en oeuvre pour nous perdre tous les
trois. J'ai dj perdu un oeil, gare  l'autre!--Le cas est difficile, dit
Brun, je le vois. Isengrin ajouta: C'est par trop singulier! Parlons au
roi sur-le-champ! Il alla effectivement, avec Brun, se prsenter, d'un
air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement
et vivement. Le roi leur dit: Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est
rentr en grce! Le roi se fcha, et sur l'heure les fit prendre,
enchaner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait
dit de leur trahison.

Voil comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il
se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut mme s'arranger si
adroitement, que l'on coupa  l'ours un morceau de sa peau, de la largeur
d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de
plerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des
souliers en lui disant: Puisque Votre Majest daigne me reconnatre pour
son plerin, qu'elle veuille bien m'aider  accomplir ce voyage. Isengrin
a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cdt
une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi.
Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une
femme de mnage reste presque toujours  la maison.

La reine trouva cette demande raisonnable: Ils peuvent effectivement se
passer chacun d'une paire de souliers, dit-elle gracieusement. Reinecke
la remercia et dit en s'inclinant avec joie: Avec ces quatre souliers,
je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions
en qualit de plerin, vous en prendrez votre part, vous et mon gracieux
souverain. Nous sommes astreints  prier pendant tout le plerinage pour
tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous rcompense de votre
bont! Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et
sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrire. Tous deux y
perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchs misrablement
prs de Brun, ils croyaient toucher  leur dernire heure, tandis que
l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla prs d'eux
et railla encore la louve par-dessus le march: Chre amie, lui dit-il,
voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espre qu'ils dureront; vous
vous tes donn bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant
pour me dfendre; j'ai russi. Si vous vous tes rjouie, c'est  mon
tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans
mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance  mes chers
parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous
n'aurez pas  vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le
partagerai avec vous; je vais les chercher  Rome et par del la mer.
Dame Girmonde tait accable de douleur, elle pouvait  peine parler; mais
elle prit sur elle et dit en soupirant: C'est pour punir nos pchs que
Dieu vous laisse ainsi russir. Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi;
tous deux taient bien malheureux: prisonniers, blesss et raills par
leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinz; Reineke aurait bien
voulu lui jouer un pareil tour.

Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa  graisser les souliers qu'il
avait pris  ses parents, s'empressa de se prsenter devant le roi,
et lui dit: Votre serviteur est prt  commencer son pieux voyage;
faites-moi la grce de commander  votre aumnier de me bnir, afin que
je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bnis. Le roi
avait pour chapelain le blier; il tait charg de toutes les affaires
ecclsiastiques et servait de secrtaire au roi; on l'appelait Bellyn.
Il le fit appeler, et lui dit: Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles
sacres sur Reineke pour bnir le voyage qu'il va entreprendre; il va
{~REPLACEMENT CHARACTER~} Rome et passera la mer. Suspendez-lui la
besace, et mettez-lui le bton  la main.

Bellyn rpondit: Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est
pas relev de son excommunication; je m'attirerais des dsagrments de la
part de mon vque, si j'agissais suivant votre dsir. Il l'apprendrait,
srement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien  Reineke
{~REPLACEMENT CHARACTER~} tort et  travers. Si l'on pouvait arranger
l'affaire et me garantir de tout reproche de mon vque le seigneur
_Sansraison_, et que le prieur _Lasefund_ ne s'en fcht pas, ou bien le
doyen _Rapiamus_, je le bnirais bien volontiers selon votre
commandement.

Le roi rpliqua: Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup
de paroles pour ne rien dire. Que vous bnissiez Reineke  tort et
{~REPLACEMENT CHARACTER~} travers, que diable cela me fait-il? Que
m'importent votre vque et son chapitre? Reineke va en plerinage 
Rome et vous voudriez l'empcher? Bellyn se grattait derrire l'oreille
avec angoisse; il redoutait la colre de son roi. Il se mit aussitt 
lire dans son livre pour le plerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela
ne lui servit pas {~REPLACEMENT CHARACTER~} grand'chose, comme bien vous
pensez.

Quand on eut fini de lire les prires, on lui remit la besace et le bton;
le plerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le plerinage. De fausses
larmes coulrent le long des joues du sclrat et mouillrent sa barbe
comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait
un chagrin, c'tait de ne pas avoir fait le malheur de tous  la fois
et de n'en avoir humili que trois. Cependant il se releva et supplia
l'assistance de vouloir bien prier fidlement pour lui autant que
possible. Maintenant, il se prpara  partir rapidement, il se sentait
coupable et il avait tout  craindre. Reineke, lui dit le roi, vous tes
bien press; pourquoi cela?--Celui qui entreprend une bonne action ne doit
jamais tarder, rpliqua Reineke. Veuillez me donner cong; l'heure est
arrive; daignez me laisser partir.--Partez-donc, dit le roi. Et il
ordonna  tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout
de route le faux plerin. Pendant ce temps-l, Brun et Isengrin, tous deux
prisonniers, taient dans les larmes et la douleur.

Voil comment Reineke sut regagner entirement l'amour du roi et quitta
la cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte
avec son bton et sa besace, mais il n'avait pas plus  y faire qu'un
arbre de mai  Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tte.
Pour le moment, il avait russi  se jouer de son roi et  se faire
suivre  son dpart et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui
l'avaient accus. Et, ne pouvant renoncer  la ruse, il dit encore en
partant: Sire, veillez bien  ce que les deux tratres ne vous
chappent pas. Une fois libres, ils ne renonceraient pas  leurs affreux
attentats. Votre vie est menace, sire songez-y!

Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de
candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna
alors  son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient
d'abord accompagn Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris
des mines si tristes, si dsoles, qu'il avait mu la piti de plus d'un
bon coeur. Lampe tait surtout trs-mu: Pourquoi, disait le sclrat,
pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous tiez assez bon,
vous et Bellyn, le blier, pour m'accompagner encore plus loin, votre
socit me serait un grand bienfait. Vous tes d'agrable compagnie et
d'honntes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous
tes ecclsiastiques et de moeurs saintes; vous vivez justement comme j'ai
vcu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre
faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou
de la viande ou d'autres aliments plus recherchs. C'est pas ces paroles
louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractres faibles; tous deux
l'accompagnrent jusqu' sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de
Malpart, Reineke dit au blier: Restez ici, Bellyn, et mangez  loisir
ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un got
excellent. J'emmne Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est
dj bien afflige et qui tombera dans le dsespoir lorsqu'elle apprendra
que je vais en plerinage  Rome.

Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les
deux. Il fit entrer Lampe; ils trouvrent dame Renard bien triste,
couche auprs de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle
n'esprait plus voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperut,
avec sa besace et son bton, elle s'en tonna fort, et dit: Mon cher
Reineke, dites-moi comment cela s'est-il pass? Que vous est-il arriv?
Et il dit: J'tais dj condamn, prisonnier, enchan, lorsque le roi
me fit grce et me dlivra, et je m'en vais en plerinage; Brun et
Isengrin restent en otages; puis le roi m'a donn Lampe pour le punir et
nous en ferons ce que bon nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit
{~REPLACEMENT CHARACTER~} la fin et en connaissance de cause: C'est
Lampe qui t'a trahi. Il a donc mrit un grand chtiment; c'est lui qui
me payera tout. Lorsque Lampe entendit ces paroles menaantes, il eut
peur, il perdit la tte; il voulut se sauver et chercha  s'enfuir.
Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit par le cou
le pauvre diable, qui se mit  crier de toutes ses forces: Au secours!
au secours! Bellyn, je suis perdu! le plerin m'gorge! Mais il ne cria
pas longtemps, car Reineke eut bientt fait de lui couper la gorge.
Voil comme il traita son hte. Venez, dit-il, et mangeons vite, car le
livre est gras et d'un got parfait. C'est vraiment la premire fois
qu'il sert  quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui
avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le tratre aille donc
m'accuser encore!

Reineke se mit  la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils corchrent
le livre sans plus tarder et le mangrent de bon apptit. Dame Renard le
trouva dlicieux et s'cria plus d'une fois: Mille fois merci au roi et
{~REPLACEMENT CHARACTER~} la reine; grce  eux, nous avons fait un
festin magnifique; que Dieu les en rcompense!

--Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais
notre apptit ne chmera pas, car je compte vous approvisionner encore; il
faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent  moi et me
veulent du mal payent l'cot.

Dame Ermeline dit: Oserais-je vous demander comment vous vous tes tir
d'affaire?--Il me faudrait bien des heures, rpondit-il, si je voulais
raconter avec quelle adresse j'ai enlac le roi et l'ai tromp, lui et la
reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amiti qui rgne entre le roi et
moi ne tient qu' un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la
vrit, il se mettra dans une terrible colre. Si je retombe jamais en
son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et
cherchera  me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais
parfaitement; il ne me lchera pas que je ne sois pendu, il faut nous
sauver. Fuyons en Souabe! L, personne ne nous connat; nous y vivrons
suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait l bonne chre et tout s'y
trouve en abondance: des poulets, des oies, des livres, des lapins, du
sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de
toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des oeufs. L'eau
est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en
quantit, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et
anas; qui sait tous leurs noms! Voil les poissons que j'aime, je n'ai pas
besoin de plonger profondment sous l'eau; je m'en suis toujours nourri
lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons
enfin goter la paix, il nous faut aller l; vous viendrez avec moi.
Entendez-moi bien! le roi m'a laiss chapper cette fois parce que je lui
ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le
trsor du roi Eimery; je lui ai dcrit la place o il doit se trouver prs
de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas
un ftu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi tromp,
il se mettra dans une colre pouvantable. Car vous pouvez vous faire une
ide de tous les mensonges que j'ai d inventer avant d'chapper. Il est
vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai t dans une plus
grande dtresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas
de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais
je ne me laisserai persuader de retourner  la cour pour me mettre encore
au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habilet du monde
pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.

Dame Ermeline dit avec tristesse: Qu'allons-nous devenir? Nous serons
pauvres et trangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque.
Vous tes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc ncessaire de
chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain
n'est gure prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sret ici?
Notre chteau est si fort! Quand mme le roi nous assigerait avec son
arme et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes
secrtes, tant de sentiers inconnus, que nous chapperions toujours. Vous
le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des
choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela
qui m'inquite. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de
passer la mer. Je puis  peine me calmer; que pourrait-il en advenir!

--Ma chre femme, ne vous tourmentez pas, rpondit Reineke, coutez-moi
et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce
que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse
force ne signifie rien. Cela ne m'empchera pas de continuer  faire des
miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait,
j'ai peu de chose  aller chercher  Rome, et, quand j'aurais fait dix
voeux, je ne tiens pas  voir Jrusalem. Je resterai prs de vous; la vie
sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi
veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus
puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le
coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prte vie, il s'en
trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!

Bellyn se mit  crier  la porte avec impatience: Lampe, ne sortirez-vous
pas? Venez donc! Il est temps de partir! Reineke l'entendit, descendit
bien vite, et lui dit:Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en
train de rire avec sa cousine, il espre que vous voudrez bien le lui
permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera
pas partir de si tt; vous ne voulez pas troubler sa joie?

Bellyn rpondit: J'ai entendu crier; qu'tait-ce donc? J'ai cru
reconnatre la voix de Lampe; il criait: Bellyn, au secours! au secours!
Lui avez-vous fait du mal? Le malin renard lui dit: coutez-moi bien!
Je parlais du plerinage que j'ai fait voeu de faire:  cette nouvelle, ma
femme tomba dans le dsespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba
sans connaissance. Lampe le vit et en fut effray, et, dans son trouble,
il se mit  crier: Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine
n'en reviendra pas!

--Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jet des cris de
frayeur.--Il ne lui est pas tomb un cheveu de la tte, assura le perfide;
j'aimerais mieux qu'il m'arrivt du mal  moi-mme qu' Lampe. Savez-vous,
ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a pri, si je passais  la maison, de
lui dire mon avis par crit sur certaines affaires d'importance; mon cher
neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prtes. Je lui dis
d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe tait dans
la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine,
toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait
pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai
crit ces lettres.

--Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il
faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait  se briser, je
m'en trouverais mal. Reineke lui dit: Je vais y pourvoir, la besace que
l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je
suppose; elle est paisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis
sr qu'en revanche le roi vous donnera force loges; il vous recevra avec
honneur, vous serez trois fois le bienvenu.

Le blier crut tout cela. L'autre se dpcha de rentrer, prit la besace,
y fourra la tte de Lampe et pensa au moyen d'empcher le pauvre Bellyn
d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: Passez la besace autour de
votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraner par la curiosit 
regarder ces lettres. Ce serait une curiosit dangereuse; elles sont bien
empaquetes; laissez-les ainsi. N'ouvrez mme pas la besace! J'ai fait
un noeud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans
les affaires d'importance; et, si le roi trouve le noeud convenu, vous
mriterez des grces et des prsents en votre qualit de fidle messager.
Mme quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant
dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseill ces
lettres aprs mre rflexion, que vous avez mme aid  les crire; cela
vous rapportera profit et honneur.

Bellyn fut ravi, se mit  gambader  et l avec joie, et dit: Reineke,
mon neveu et mon matre, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez
m'honorer; je serai trs-flatt d'apporter ainsi devant tous les seigneurs
de la cour d'aussi bonnes penses, des paroles aussi belles et aussi
lgantes. Car, certes, je ne sais pas crire aussi bien que vous; mais
ils seront obligs de le penser, et c'est  vous que je le devrai. C'est
pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi,
maintenant, n'avez-vous plus rien  me commander? Lampe ne part-il pas
d'ici en mme temps que moi?

--Non, comprenez bien, dit le rus Reineke, cela n'est pas possible. Allez
toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitt que je lui aurai
confi certaines affaires assez graves!--Dieu soit avec vous, dit Bellyn,
je vais donc partir. Et il s'en alla rapidement.  midi, il tait  la
cour.

Lorsque le roi l'aperut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit:
Eh bien, Bellyn, d'o venez-vous, et o avez-vous laiss Reineke? Vous
portez sa besace; qu'est-ce que cela signifie? Bellyn repartit: Sire,
il m'a pri de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rdiges 
nous deux. Vous y trouverez des choses de la dernire importance
subtilement traites, et c'est moi qui en ai conseill le contenu. Les
voici dans la besace; c'est lui qui a fait le noeud.

Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui tait notaire et secrtaire
du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les
lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait
plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinz. Lorsque Bokert eut, avec
l'aide de Hinz son compagnon, dfait le noeud de la besace, il en tira
avec tonnement la tte du pauvre livre: Voil d'tranges lettres!
s'cria-t-il. Qui les a crites? Qui l'expliquera? C'est la tte de Lampe;
tout le monde peut le reconnatre.

Le roi et la reine reculrent d'horreur. Mais le roi baissa la tte, et
dit:  Reineke, si je te tiens jamais! Le roi et la reine s'affligrent
extrmement. Comme Reineke m'a tromp, dit le roi, oh! si je n'avais pas
ajout foi  ses infmes mensonges! Il tait tout troubl, et tous les
animaux comme lui. Mais Lopard, le plus proche parent du roi, prit la
parole: Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous tes si afflig et la
reine aussi. Chassez ces penses; prenez courage. Un tel abattement devant
tout le monde ne peut que vous dshonorer. N'tes-vous pas matre et
seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu' vous obir!

--C'est pour cela mme, rpondit le roi, qu'il ne faut pas vous tonner
si j'ai le coeur si contrit. Par malheur, je me suis laiss garer. Car
le tratre, par une ruse infme, m'a induit  punir mes amis. Brun et
Isengrin sont tous deux humilis et prisonniers; ne dois-je pas m'en
repentir du fond de mon coeur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter
ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajout tant de foi aux
artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi
trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laisse sduire; elle m'a
pri et suppli pour lui. Oh! que n'ai-je t plus ferme! Maintenant le
remords est tardif et tout conseil est superflu.

Lopard dit: Sire, coutez ma prire, ne vous livrez pas plus longtemps
 la douleur! Le mal fait peut se rparer. Livrez le blier en expiation
 l'ours, au loup et  la louve; car Bellyn a avou hautement et
audacieusement qu'il avait conseill la mort de Lampe; qu'il expie donc
maintenant! aprs cela, nous courrons sus  Reineke; nous le prendrons,
s'il plat  Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il
s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux
prisonniers, je suis sr qu'ils accepteront une rconciliation.

Ce conseil plut au roi qui dit  Lopard: Votre avis me plat. Allez-moi
chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans
mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il
faut qu'ils apprennent les infmes mensonges de Reineke, comment il a pu
chapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe  mort. Que tout le
monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de rconciliation,
je leur livre, suivant votre avis, le tratre Bellyn et tous ses parents 
perptuit.

Lopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur
enleva leurs liens; puis il leur dit: Consolez-vous, je vous apporte de
la part du roi la paix et la libert. coutez-moi, messeigneurs: si le roi
vous a fait du mal, il en est fch; il vous le fait dire et dsire que
cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn,
sa famille et tous ses parents  perptuit. Sans autre forme de procs,
jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois,
n'importe, ils sont  vous. De plus, notre gracieux matre vous permet
encore de nuire par tous les moyens  Reineke, qui vous a trahis; lui, sa
femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les
poursuivre partout o vous les trouverez, personne ne vous en empchera.
C'est au nom du roi que je vous apporte cette libert et ces privilges.
Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les
dsagrments de ces derniers jours, jurez-lui fidlit et respect, vous le
pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille
d'accepter ces propositions.

C'est ainsi que la paix fut faite; le blier la paya de sa tte, et tous
ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille
d'Isengrin. Voil l'origine de cette haine ternelle. Maintenant les
loups, sans honte et sans remords, continuent  dvorer les brebis et les
agneaux; ils croient avoir le droit de leur ct; leur fureur n'en pargne
pas un; jamais ils ne se rconcilieront.

En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze
jours; il voulait montrer publiquement combien il avait  coeur de faire
la paix avec ces seigneurs.




SEPTIME CHANT.


La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint
chevalier s'y rendit;  tous les animaux rassembls vinrent se joindre
d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblrent de respect Brun et
Isengrin, qui oublirent leurs souffrances, en se voyant fts par la
meilleure compagnie qui ait jamais t runie. Les trompettes et les
timbales rsonnaient, et l'on se livrait  la danse avec ces belles
manires qu'on ne trouve qu' la cour; tout avait t prodigu de ce que
l'on pouvait dsirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des
invitations; oiseaux et quadrupdes se mirent en route. On les voyait,
paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hter d'arriver. Pour
Reineke, le faux plerin, il tait aux aguets dans sa maison; il ne
songeait gure  aller  la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil.
Suivant sa coutume, ce que le drle prfrait, c'tait de jouer ses tours.
Et la cour rsonnait des chants les plus mlodieux; on offrait sans
relche  boire et  manger aux invits. On se livrait aux jeux du tournoi
et de l'escrime. Chacun s'tait runi  ses pareils; on dansait, on
chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec
affabilit du haut de son estrade; cette grande runion lui plaisait, et
il voyait cette foule avec joie.

Huit jours taient dj couls; le roi venait de se mettre  table avec
ses premiers barons; la reine tait  ses cts, lorsque le lapin parut
devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:

Sire, et vous tous, prenez piti de moi! car rarement vous aurez entendu
le rcit d'une trahison plus perfide et plus meurtrire que celle dont
Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait tre six
heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui
passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il tait habill
comme un plerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prires. Je
voulus passer rapidement pour me rendre  votre cour. Quand il me vit,
il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'tait pour
me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'trangler; je
sentis ses griffes derrire mes oreilles. Je crus vraiment que j'tais un
homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par
terre. Par bonheur, je me dgageai, et, grce  la lgret de ma course,
je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je
me tus et m'enfuis; mais, hlas! je lui ai laiss une de mes oreilles et
j'arrive la tte en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc!
il m'a frapp avec tant d'imptuosit, que je suis presque rest sur
le coup. Maintenant, voyez ma dtresse, voyez le cas qu'il fait de vos
saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre  votre cour, lorsque
le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?

Il finissait  peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit  dire:
Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis gure en tat
de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me
brise encore le coeur; oyez le dplorable malheur qui vient d'arriver
aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous tions partis aujourd'hui
de grand matin, quand nous vmes Reineke tendu mort sur la bruyre,
les yeux rouls de travers, la gueule ouverte et la langue pendante.
De frayeur, je me mis  pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai
et me lamentai: Hlas! quel malheur! Je redoublai mes gmissements:
Hlas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis dsole! Ma femme
s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui ttai le ventre et
la tte; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne
trahissait pas un reste de vie; mais elle couta en vain; nous eussions
jur tous les deux qu'il tait mort. coutez maintenant le malheur! tandis
que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproch son
bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tte
d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi.  malheur! malheur
 moi! m'criai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai
perdu de frayeur. Si je n'avais pas t si prompt, je serais devenu sa
proie galement; c'est  grand'peine que j'ai chapp aux griffes de
l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauv ma triste
vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du sclrat; hlas! il et bientt
fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il et t
d'humeur  en manger plusieurs autres; il n'a rien laiss, pas une patte,
pas un petit os. Pourquoi ai-je assist  un pareil spectacle! Il s'en
alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le coeur navr, je volai  la
place funbre; l, je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma
femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire,
prenez piti! car, si vous pargnez ce tratre encore cette fois, si vous
tardez  en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi
 votre paix et  votre sauf-conduit, on trouverait  dire bien des choses
qui pourraient vous dplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du
crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun
tranche du grand seigneur. Cela touche de prs  votre dignit, veuillez
le considrer.

Voil dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la
corneille noble. Le roi s'cria en colre: Je le jure par ma fidlit
conjugale! je punirai ce crime de telle faon, qu'on ne l'oubliera
de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le
souffrirai pas. Trop lgrement j'ai cru ce coquin et l'ai laiss
chapper. Moi-mme, je l'ai quip en plerin et lui ai donn cong, comme
s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur!
Avec quelle facilit n'a-t-il pas su gagner l'intrt de la reine! Elle
m'a persuad et maintenant il s'est chapp; mais je ne serai pas le
dernier qui se repentira amrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si
nous laissons le sclrat plus longtemps sans punition, c'est une honte.
Il a toujours t un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous,
messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y
mettons srieusement, nous sommes srs du succs.

Le discours du roi plut fort  Brun et  Isengrin. Nous serons donc
vengs  la fin! pensrent-ils tous les deux. Mais ils n'osrent pas
parler, voyant que le roi tait de mauvaise humeur et excessivement en
colre.

La reine dit enfin: Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous
mettre en d'aussi violentes colres et faire un serment si  la lgre;
votre dignit en souffre, ainsi que l'autorit de votre parole. Car
nous ne voyons encore nullement la vrit au grand jour; il faut encore
entendre l'accus. Et, s'il tait prsent, plus d'un se tairait qui parle
maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car
plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres mfaits. J'ai
toujours regard Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais
pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit
arriv autrement. Car son avis est toujours bon  suivre, quoique,  vrai
dire, sa vie mrite plus d'un blme. De plus, il faut songer aux grandes
alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas  tre prcipites,
et ce que vous aurez rsolu, vous l'excuterez toujours  la fin, puisque
vous tes notre matre et seigneur.

Et Lopard ajouta: Puisque vous coutez tout le monde, coutez donc aussi
Reineke. Qu'il se prsente et on excutera sur-le-champ votre rsolution.
C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble
pouse.

L-dessus, Isengrin se mit  dire: Que chacun conseille pour le mieux!
Seigneur Lopard, coutez-moi! Quand mme Reineke viendrait  l'instant
ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin,
il ne m'en serait pas moins trs-facile de prouver qu'il a mrit la mort.
Mais je me tais jusqu' ce que nous le tenions. Avez-vous donc oubli
comme il en a menti au roi avec son trsor? Ne devait-il pas le trouver 
Husterlo, prs de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge?
Il nous a tous tromps; et, moi et Brun, il nous a dshonors; mais j'en
mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mne sur la bruyre la
vie qu'on vient de nous dire; il rde a et l, il pille, il tue; si le
roi et les seigneurs le trouvent bon, on procdera comme ils le veulent.
Mais, s'il voulait venir srieusement  la cour, il y serait dj depuis
longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux
ftes de la cour, et il est rest chez lui.

Le roi dit alors:  quoi bon l'attendre si longtemps? Prparez-vous tous
(telle est ma volont)  me suivre dans six jours; car vraiment je veux
voir la fin de ces dmls. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il
pas capable  la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prts, en aussi
bon tat que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances
et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun
porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de
bataille. Nous allons assiger la forteresse de Malpertuis; nous verrons
ce qu'il a dans son chteau.

Tous les seigneurs s'crirent: Nous obirons!

C'est ainsi que le roi et les seigneurs entreprirent d'assiger la
forteresse de Malpertuis pour punir Reineke. Mais Grimbert, qui avait fait
partie du conseil, s'chappa en secret et alla trouver Reineke pour lui en
dire la nouvelle. Il s'en allait tout afflig, gmissait et se disait 
lui-mme: Hlas! mon oncle, que va-t-il advenir? Toute ta race dplore
ton sort  juste titre; car tu es le chef de toute notre race! Quand tu
nous dfendais devant le tribunal, nous tions bien tranquilles: personne
ne pouvait rsister  ton adresse.

C'est dans ces penses qu'il atteignit le chteau; il trouva Reineke assis
en plein air; il venait de prendre deux jeunes pigeons qui avaient voulu
essayer leur essor loin du nid; mais leurs plumes taient trop petites;
ils taient tombs  terre, hors d'tat de se relever, et Reineke les
avait attraps; car il allait souvent  la chasse. Il aperut de loin
Grimbert et l'attendit; il le salua et lui dit: Soyez le bienvenu,
mon cher neveu, vous que j'aime le plus de toute ma famille! Pourquoi
vous pressez-vous tant? Vous tes tout essouffl; m'apportez-vous des
nouvelles?

Grimbert lui rpondit: La nouvelle que j'apporte n'a rien d'agrable,
vous le voyez, j'accours avec effroi; tout est perdu, votre vie et votre
fortune! J'ai t tmoin de la colre du roi; il a jur de vous prendre et
de vous punir par une mort infme. Il a donn l'ordre  tous ses vassaux
de paratre ici dans six jours, arms d'arcs, d'pes, d'arquebuses, et
avec des chariots; ils vont tous tomber sur vous, songez-y bien! Isengrin
et Brun sont aussi bien avec le roi que je le suis avec vous, et tout
se fait  leur gr. Isengrin vous accuse tout haut d'tre le brigand et
l'assassin le plus pouvantable, et ses cris meuvent le roi. Il est nomm
marchal; vous en aurez des nouvelles dans peu de semaines. C'est le lapin
et la corneille qui ont dpos contre vous. Si le roi peut vous saisir
cette fois, vous ne vivrez pas longtemps; voil ce que je crains.

--Voil tout? rpondit le renard. C'est une bagatelle. Quand mme le roi
avec tout son conseil aurait promis et jur ma mort par un double et
triple serment, je n'aurais qu' me prsenter en personne et je les
mettrais tous  mes pieds; car ils ne font que discuter et ne savent
jamais conclure. Laissons cela, mon cher neveu, suivez-moi et voyez un
peu ce que je vais vous donner. Je viens justement de prendre deux petits
pigeons tout jeunes et tout gras; c'est pour moi le plus dlicieux de tous
les mets; car ils sont faciles  digrer: on n'a qu' les avaler. Et ces
petits os, comme ils sont bons! ils fondent dans la bouche, c'est moiti
lait, moiti sang. Cette nourriture lgre me convient, et ma femme a le
mme got que moi. Venez donc! elle nous recevra amicalement; mais qu'elle
ignore pourquoi vous tes venu. La moindre des choses lui tombe sur le
coeur et la rend malade. Demain, je me rendrai  la cour avec vous; l,
mon cher neveu, j'espre que vous me viendrez en aide, comme il convient
entre bons parents.--Je mettrai volontiers ma fortune et ma vie  votre
disposition, dit le blaireau: et Reineke rpondit: Je ne l'oublierai
pas. Si mes jours se prolongent, vous n'y perdrez point. L'autre
repartit: Comparaissez bravement devant les seigneurs et dfendez-vous de
votre mieux: ils vous couteront. Lopard a t d'avis qu'il ne fallait
pas vous punir avant de vous avoir entendu; la reine a opin de mme.
Remarquez bien cette circonstance et tchez de l'utiliser. Mais Reineke
dit: Soyez tranquille, tout cela s'arrangera. Le roi, si colre, se
calmera quand il m'aura entendu; je m'en tirerai encore cette fois.
Et ils entrrent tous les deux et furent gracieusement reus par la dame
de la maison; elle leur servait tout ce qu'elle avait. On partagea les
pigeons; on les trouva dlicieux; et chacun en savoura sa part. Ils ne se
rassasiaient pas et ils en auraient certainement mang une demi-douzaine,
s'ils avaient su o les trouver.

Reineke dit au blaireau: Avouez, mon neveu, que j'ai des enfants
charmants. Ils plaisent  tout le monde. Dites-moi, comment trouvez-vous
Rousseau et Reinhart, le petit? Ils augmenteront un jour notre famille;
pour le moment, ils commencent  se former petit  petit, ils font ma joie
du matin jusqu'au soir. L'un me prend un poulet, l'autre met la patte
sur un gteau; ils plongent mme bravement dans l'eau pour attraper les
canards et les vanneaux. Je voudrais bien les envoyer  la chasse plus
souvent; mais il faut que je leur apprenne avant tout la prudence et les
prcautions  prendre pour savoir se garer des lacets, des chasseurs et
des chiens. Une fois au fait et bien dresss comme il faut, alors ils
chasseront tous les jours et rien ne manquera  la maison. Ils chassent
dj de race et savent dj maints tours. Quand ils s'y mettent, les
autres animaux s'enfuient; ils sautent  la gorge de l'ennemi, qui ne
gigotte pas longtemps. C'est la faon de Reineke. Ils savent aussi happer
vivement, et leur bond est infaillible; voil ce qu'il faut!

Grimbert dit: C'est un honneur et une cause de joie d'avoir des enfants
comme on le dsire et qui s'habituent de bonne heure  aider leurs parents
dans leurs mtiers. Je me flicite de tout mon coeur de les savoir de ma
famille et j'en attends des merveilles.

--Laissons cela, rpliqua Reineke; allons nous coucher; car nous sommes
tous las et Grimbert surtout doit tre fatigu. Et ils se couchrent dans
la salle, dont le plancher tait tout couvert de foin et de feuilles, et
dormirent tous ensemble. Mais Reineke veillait de frayeur; il lui semblait
que la chose valait qu'on y penst, et le matin le trouva encore plong
dans sa mditation. Il se leva de sa couche et dit  sa femme: Ne vous
inquitez pas! Grimbert m'a pri de l'accompagner  la cour; restez
tranquillement  la maison. Si quelqu'un vous parle de moi, arrangez
cela pour le mieux et gardez bien le chteau; de cette faon nous serons
tous en sret. Dame Ermeline s'cria: C'est bien trange! vous osez
retourner  la cour o l'on vous a voulu faire tant de mal. Y tes-vous
oblig? Je n'en vois pas la ncessit; songez au pass!

--Certes, dit Reineke, ce n'tait pas pour rire; j'avais beaucoup
d'ennemis et ma dtresse fut grande; mais il arrive bien des choses sous
le soleil. Contre toute probabilit, il advient tel et tel vnement
et celui qui croit possder une chose la perd tout d'un coup. Ainsi
laissez-moi partir! J'ai fort  faire l-bas; restez en paix, je vous en
supplie, vous n'avez pas besoin de vous tourmenter. Attendez-moi, vous me
reverrez, ma chre amie, dans cinq ou six jours, si cela m'est possible.

Et il partit, accompagn de Grimbert le blaireau.




HUITIME CHANT.


Grimbert et Reineke s'en allrent donc ensemble  travers la bruyre, en
droite ligne vers le chteau du roi. Reineke dit: Advienne que pourra!
cette fois j'ai un pressentiment que mon voyage aura les meilleurs
rsultats. Mon cher neveu, coutez-moi: depuis la dernire fois que je me
suis confess  vous, je suis retomb dans plus d'un pch. En voici de
grands, de petits et ceux que j'avais oublis l'autre fois. J'ai su me
faire une besace avec un morceau de la peau de l'ours; le loup et la louve
ont d me donner leurs souliers; voil comment je me suis veng. C'est 
force de mensonges que j'obtins tout cela; je sus exciter la colre du roi
et je l'ai indignement tromp; car je lui fis un conte et lui ai invent
des trsors imaginaires. Ce n'tait pas encore assez: je mis  mort Lampe
et je chargeai Bellyn de porter la tte de la victime; le roi se mit en
colre contre lui et c'est lui qui a pay pour moi. Quant au lapin, je
l'ai vivement serr derrire les oreilles jusqu' l'touffer, mais j'eus
le chagrin de le voir chapper. Je dois aussi l'avouer, la corneille ne
se plaint pas  tort; j'ai mang sa femme. Voil mes mfaits depuis ma
confession. Mais alors j'en ai oubli un que je vais vous raconter: c'est
une friponnerie qu'il faut que vous sachiez; car je n'aimerais pas m'en
charger la conscience; je l'ai mise autrefois sur le compte du loup. Nous
allions une fois ensemble entre Hackys et Elverdingen; nous vmes de loin
une jument avec son poulain, noirs comme un corbeau l'un et l'autre;
le poulain pouvait avoir quatre mois. Isengrin, qui tait tourment
par la faim me dit: Demande donc  la jument si elle veut nous vendre
son poulain, et  quel prix. Alors j'allai prs d'elle et je tentai
l'aventure. Chre dame jument, lui dis-je, ce poulain est  vous,  ce
que je vois; voudriez-vous bien le vendre? J'aimerais  le savoir.--Si
vous le payez bien, rpondit-elle, je puis m'en dfaire. Quant au prix que
j'en veux, vous pouvez le lire, il est crit sur mon pied de derrire. Je
compris ce que cela voulait dire et je repartis: Je dois vous l'avouer,
je ne sais pas lire et crire comme je le dsirerais. D'ailleurs, ce n'est
pas moi qui ai envie de votre enfant; c'est Isengrin qui m'a envoy,
car c'est lui qui voudrait vider cette affaire.--Qu'il vienne donc!
rpliqua-t-elle; je vais le lui apprendre. Et je retournai prs
d'Isengrin, qui m'attendait. Si vous voulez vous rassasier, lui dis-je,
vous n'avez qu' vous approcher; la jument vous donne le poulain: le prix
en est crit sur son sabot de derrire. Vous n'avez qu' le regarder,
m'a-t-elle dit; mais,  mon grand chagrin, j'ai d manquer maintes
excellentes occasions parce que je n'ai pas appris  lire et  crire.
Essayez-le, vous, mon oncle, et regardez ce qui est crit; vous le
comprendrez peut-tre. Isengrin dit: Pourquoi ne le lirais-je pas? Ce
serait un peu fort! je comprends l'allemand, le latin, le welche, et mme
le franais: car j'ai fait mes tudes  Erfurt; j'ai pass mes examens de
droit; j'ai fait ma licence en rgle et je lis toutes les critures, comme
si c'tait mon nom; aussi je ne serai pas embarrass en ce moment. Restez
l! je m'en vais lire cette criture, nous allons voir! Et il alla et
dit  la jument: Combien le poulain? Faites un prix raisonnable! Elle
rpondit: Vous n'avez qu' lire la somme; elle est crite sur mon pied
de derrire.--Voyons, repartit le loup. Elle dit: Faites! et elle leva
le pied; il venait d'tre ferr de six clous; elle le frappa juste et en
plein! car elle atteignit le loup  la tte; il tomba  la renverse et
resta comme mort. La jument dtala de son mieux. Le loup resta vanoui
assez longtemps. Au bout d'une heure, il revint  lui et se mit  hurler
comme un chien. Je m'approchai de lui et lui dis: Mon cher oncle, o est
la jument? le poulain avait-il bon got? Vous tes rassasi et vous m'avez
oubli: cela n'est pas bien; c'est moi qui vous ai servi de messager; vous
vous tes mis  dormir aprs le repas. Dites-moi qu'est-ce qu'il y avait
d'crit sous le pied de la jument? car vous tes un grand savant!--Ah!
rpliqua-t-il, avez-vous bien le coeur de railler? Comme je suis arrang
cette fois-ci! Un rocher aurait piti de moi: que le diable emporte la
jument aux longues jambes! son pied tait garni d'un fer avec des clous
neufs; c'tait le chiffre crit; j'en ai six blessures dans la tte.
 peine s'il en rchappa. J'ai maintenant tout confess, mon cher neveu,
pardonnez-moi toutes ces oeuvres coupables. Il est difficile de savoir ce
qu'il m'adviendra  la cour; en tout cas, j'ai soulag ma conscience et
je me suis purg de mes pchs. Dites-moi maintenant ce que je dois faire
pour m'amender afin de revenir en tat de grce.

Grimbert dit: Je vous retrouve charg de nouveaux pchs. Mais les
morts ne peuvent pas revenir  la vie; certes, il vaudrait mieux qu'ils
ne fussent pas morts. Mais, mon cher oncle, en considration de la
circonstance terrible o vous tes et de la mort prochaine qui vous
menace, je veux bien vous absoudre de vos pchs en ma qualit de
serviteur de Dieu, car vos ennemis vont vous attaquer sans merci, je
crains tout; on ne vous pardonnera pas surtout l'envoi de la tte du
livre. Avouez-le, ce fut une grande tmrit que cette insulte au roi
et cela vous nuira plus que votre tourderie ne l'a pens.

--Nullement, rpliqua le renard. Je dois vous le dire; c'est une
singulire affaire que le monde et sa morale; on ne peut pas tre un
saint comme au couvent, vous le savez bien. Celui qui vend du miel, se
lche les doigts de temps en temps. Lampe m'a tent on ne peut plus; il
gambadait  et l devant mes yeux, sa petite personne toute
grassouillette me plut et je mis toute affection de ct. C'est ainsi
que je fis ptir aussi Bellyn.  eux le mal,  moi le pch; mais aussi
ces animaux sont si lourds, si grossiers et si stupides en toute chose!
Il m'et fallu encore faire des crmonies! Je n'en avais gure l'envie.
Je venais d'chapper  grand'peine  la cour et  la potence, et je leur
enseignai maintes choses, mais sans profit. Certainement chacun devrait
aimer son prochain, je dois l'avouer; cependant j'ai fait peu de cas de
ceux-ci, mais ceux qui sont morts sont morts, vous l'avez dit vous-mme.
Parlons d'autre chose. Nous vivons dans des temps dangereux; car que se
passe-t-il de haut en bas? On ne souffle plus un mot; pourtant nous n'en
pensons pas moins, nous autres. Le roi pille tout comme les autres, nous
le savons; ce qu'il ne prend pas lui-mme, il le fait prendre par des
ours et des loups, et il croit qu'il en a le droit. Il ne se rencontre
personne qui ose lui dire la vrit, tellement le mal a pntr partout.
Ni confesseur, ni chapelain; ils se taisent! Pourquoi? Parce qu'ils en
prennent leur part, n'y aurait-il qu'une soutane  gagner; et puis que
l'on vienne s'en plaindre! On ferait aussi bien de prendre la lune avec
ses dents, ce serait peine perdue et le plaignant fera bien de choisir
un autre mtier. Car ce qui est pris est pris et l'on peut dire adieu 
ce qui est tomb sous la patte d'un puissant; on coute peu la plainte
et elle fatigue  la longue. Notre matre est le lion, et il croit de sa
dignit de tout prendre pour lui. Il nous appelle d'ordinaire ses gens;
dans le fait, ce qui est  nous me fait l'effet d'tre  lui. Vous le
dirai-je, mon neveu? le roi aime surtout les gens qui viennent  lui les
mains pleines et qui font tout ce qu'il veut; on ne le voit que trop
clairement. La rentre du loup et de l'ours au conseil cotera cher
{~REPLACEMENT CHARACTER~} plus d'un; ils volent et pillent; le roi les
aime; chacun le voit et se tait, et pense que son tour viendra. Il y en
a plus de quatre de la sorte aux cts du roi, les plus grands seigneurs
et les plus distingus de la cour. Quand un pauvre diable comme Reineke
prend par hasard un petit poulet, ils se jettent tous sur lui, le
poursuivent, le saisissent et le condamnent  mort  l'unanimit. On se
dbarrasse ainsi des petits voleurs, les grands ont de l'avance; ils
gouvernent le pays et les chteaux.

Voyez-vous, mon neveu, quand je vois tout cela et que je rflchis
l-dessus, alors, ma foi, je joue aussi mon jeu et je me dis souvent: Il
ne doit pas y avoir de mal  cela puisque tout le monde agit ainsi! Il
est vrai que la conscience se remue par moment, et me montre de loin la
colre cleste et le jugement dernier, et me fait penser  ma fin; si
petit qu'il soit, le bien mal acquis doit se rendre. Et alors j'ai des
remords dans mon coeur; mais cela ne dure pas longtemps. Oui,  quoi cela
te servirait-il d'tre le meilleur? Les meilleurs n'en sont pas moins
peu respects par le peuple dans ces temps-ci; car la foule sait
s'enqurir de tout, elle n'pargne personne, elle invente ceci et cela.
Il y a peu de bien dans le menu peuple et vraiment il y a bien peu de
citoyens qu'on puisse appeler justes et bons: car ils ne font que dire
du mal; ils savent pourtant le bien qu'il y a  dire des seigneurs
grands et petits; mais ils le taisent et rarement il en est question. Ce
que je trouve de plus triste, c'est l'illusion qu'ont les hommes de
croire que chacun dans l'orgueil de sa volont pourrait gouverner et
juger le monde. Si chacun mettait  la raison sa femme et ses enfants,
et savait rfrner l'insolence de ses domestiques, on pourrait, lorsque
les fous prodiguent tout, goter une heureuse mdiocrit. Mais comment
le monde pourrait-il s'amliorer? chacun se permet tout et veut corriger
les autres par la force, et nous tombons de plus en plus dans l'abme du
mal. Des non-sens, le mensonge, la trahison, le vol, les faux serments,
le brigandage et l'assassinat, on n'entend pas parler d'autre chose; des
faux prophtes et des hypocrites trompent indignement les hommes. Tout
le monde vit ainsi, et, quand on veut les exhorter  changer, ils le
prennent lgrement et vous rpondent: Eh! si le pch tait aussi
lourd et aussi grand qu'on nous l'a prch, ici et l, le prtre serait
le premier  l'viter. Ils s'excusent ainsi par le mauvais exemple et
ressemblant tout  fait aux singes qui, ns pour imiter sans choix et
sans raison, s'attirent une correction svre. Il est vrai que les
ecclsiastiques devraient mieux se conduire; ils pourraient faire bien
des choses  condition de les faire secrtement; mais ils ne nous
mnagent gure, nous autres laques, et font tout ce qui leur plat
devant nous, comme si nous tions aveugles; mais nous le voyons trop
clairement, les voeux qu'ils ont faits plaisent aussi peu  ces messieurs
qu'ils plaisent beaucoup aux pcheurs amoureux des oeuvres mondaines.
Ainsi, par del les Alpes, les prtres ont ordinairement chacun une
matresse; de mme, dans nos provinces, il n'y en a gure moins qui ne
commettent ce pch. On m'a mme dit qu'ils ont des enfants comme les
personnes maries; et ils n'pargnent ni soins ni zle pour les mettre
au pinacle. Ceux-ci ne pensent nullement  leur origine, ne cdent le
pas  personne, passent fiers et droits comme s'ils taient d'une race
noble et pensent que tout cela est lgitime. Autrefois on ne tenait pas
tant de compte de ces enfants de prtres; maintenant, on les appelle
tous dames et seigneurs. Vraiment, l'argent est tout-puissant. On aura
peine  trouver des principauts o les prtres ne lvent pas des impts
et ne mettent  profit les villages et les moulins. Ce sont eux qui
pervertissent le monde, la commune apprend  faire mal; car o le prtre
possde, tout le monde pche et un aveugle entrane un autre loin du
bien. Qui remarque les bonnes oeuvres des prtres pieux et comme ils
difient la sainte glise par leur bon exemple? qui les prend pour
modle? On se fortifie dans le mal, au contraire. Voil ce qui se passe
dans le peuple; comment le monde deviendrait-il meilleur?

Mais coutez-moi encore. Quand un enfant n'est pas lgitime, qu'y peut-il
faire? Il n'a qu' se tenir tranquille, car voil tout ce que je veux
dire, comprenez-moi bien. Quand donc un btard se conduit humblement et
n'irrite pas les autres par sa vanit, cela ne saute pas aux yeux et l'on
aurait tort de gloser sur ces gens-l. Ce n'est pas la naissance qui nous
fait noble et bon; on ne peut pas nous en faire une honte. C'est le vice
et la vertu qui distinguent les hommes. On honore, et avec raison, des
ecclsiastiques bons et bien instruits, mais les mauvais donnent un
mauvais exemple. Quand un de ceux-ci prche les meilleures choses, les
laques se prennent  dire: Il dit le bien et fait le mal; lequel des
deux choisir? Il ne sert pas l'glise non plus, il a beau prcher:
Imposez-vous et btissez des glises, je vous le conseille, mes chers
frres, si vous voulez gagner des grces et des indulgences! C'est ainsi
qu'il termine tous ses sermons, et sa contribution est bien mince, nulle
mme. S'il n'y avait que lui, l'glise tomberait en ruine. Car il ne
s'inquite que de vivre le mieux du monde, de se parer de vtements
prcieux et de se nourrir de mets dlicats. Quand il s'est ainsi proccup
outre mesure des choses de ce monde, comment pourra-t-il prier et chanter
la messe? Un bon prtre est journellement et  toute heure vou assidment
au service du Seigneur. Il ne songe qu' faire le bien; il est utile 
la sainte glise: il sait guider les laques, par le bon exemple sur le
chemin du salut jusqu' la porte. Mais je connais aussi ceux qui sont des
hypocrites; ils ne font que bavarder et criailler pour l'apparence, et
recherchent toujours les riches; ils savent flatter et aiment par-dessus
tout  se faire inviter. Si l'on en convie un  sa table, le second vient
aussi; il en vient mme encore deux ou trois. Au couvent, celui qui sait
bien parler, on l'lve en dignit, il devient lecteur, custode ou prieur;
les autres sont mis de ct. Les plats sont ingalement servis; car il
y en a qui passent la nuit dans le choeur  chanter,  lire, autour des
tombeaux, tandis que les autres ont du bon temps, du repos, et mangent les
meilleurs morceaux. Et les lgats du pape, les abbs, les prieurs, les
prlats, les bguines et les moines, qu'il y aurait  dire l-dessus!
partout la devise est: Donnez-moi le vtre et laissez-moi le mien. On
en trouverait bien peu, pas sept peut-tre, qui mnent une sainte vie,
suivant la rgle de leur ordre. Voil comment l'tat ecclsiastique est
faible et dfectueux.

--Mon oncle, dit le blaireau, je trouve trange que vous confessiez les
pchs d'autrui.  quoi cela vous servira-t-il? Il me semble que vous avez
assez des vtres. Dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous  vous tourmenter de
l'tat ecclsiastique, de ceci et de cela? Que chacun porte son fardeau,
que chacun rponde de la manire dont il remplit les devoirs de son tat;
personne ne pourra se soustraire, ni jeunes ni vieux, dans le sicle ou
bien dans le clotre, vous parlez trop de toutes sortes de choses et vous
pourriez m'induire en erreur  la fin. Vous savez parfaitement le train
du monde et l'arrangement de toutes les choses; personne ne ferait un
meilleur prtre. Je devrais venir, avec d'autres ouailles, me confesser
prs de vous, couter votre enseignement et puiser  votre sagesse; car,
je dois l'avouer, la plupart d'entre nous sont lourds et grossiers et en
auraient bien besoin.

Quand ils approchrent de la cour, Reineke dit: Le sort en est jet! et
il prit son courage  deux mains. Ils rencontrrent Martin le singe, qui
se mettait en route pour Rome; il les salua tous deux. Mon cher oncle,
prenez courage, dit-il au renard. Et il l'interrogea sur ce qui lui tait
arriv, quoique l'affaire lui ft parfaitement connue.

Reineke lui dit: J'ai t accus de nouveau par quelques fripons, je ne
sais trop qui, mais il y a surtout la corneille et le lapin; l'un a perdu
sa femme, l'autre son oreille. Que m'importe cela? Si je pouvais seulement
parler au roi en particulier, ils s'en ressentiraient tous les deux.
Mais ce qui me gne le plus, c'est que je suis encore sous le coup de
l'excommunication papale. Et, dans cette affaire, c'est le prieur qui
a la haute main, il est tout-puissant prs du roi. J'ai encouru cette
excommunication pour Isengrin, qui s'est fait moine dans le temps au
couvent d'Elkmar et qui a jet le froc aux orties; il me jurait qu'il ne
pouvait plus vivre ainsi, que la rgle tait trop svre, qu'il ne pouvait
pas jener si longtemps ni prier toujours. Alors je l'aidai  s'chapper.
J'en suis au regret; car il me calomnie maintenant auprs du roi et
cherche continuellement  me nuire. Je devrais aller  Rome; mais dans
quel embarras laisserais-je les miens  la maison! car Isengrin ne
manquera pas de les maltraiter, partout o il les trouvera. Puis il y en a
tant d'autres qui me veulent du mal et s'attaquent aux miens! Si j'tais
dlivr de mon excommunication, ma vie serait bien plus facile, je
tenterais plus  l'aise de refaire fortune  la cour.

Martin rpliqua: Je puis vous aider; cela se trouve bien! je m'en vais de
ce pas  Rome et je vous y servirai avec adresse; je ne vous laisserai pas
opprimer! Comme secrtaire de l'vque, il me semble que je connais cette
besogne. Je ferai en sorte que l'on cite le prieur  Rome, c'est moi qui
le combattrai. Voyez-vous, mon oncle, je me charge de l'affaire et je
saurai la mener  bonne fin. Je ferai prononcer le jugement;  coup sr,
vous aurez l'absolution, je vous la rapporterai; vos ennemis n'auront pas
de quoi s'en rjouir et ils perdront leurs peines et leur argent. Car je
connais la marche des affaires  Rome et je sais ce qu'il y a  dire et 
taire. Il y a l mon oncle Simon, qui est puissant et considr; il est
tout au service des bons payeurs; puis Friponneau, voil un protecteur!
et le docteur Prendtout et d'autres encore, Tiremanteau et Belletrouvaille
sont tous de mes amis. J'envoie d'avance mon argent; car, voyez-vous,
l, c'est la meilleure manire de se faire connatre. Ils parlent bien de
jugements et de citations; mais ils n'en veulent qu' l'argent. Et, quand
l'affaire serait encore plus tortueuse, je la redresserais en payant bien.
Apportes-tu de l'argent, tu trouves bon accueil; te manque-t-il, les
portes se referment. Restez donc tranquillement au pays, mon oncle; je me
charge de votre affaire, je trancherai le noeud. Rendez-vous  la cour;
vous y trouverez dame Rckenau, ma femme; le roi et la reine l'aiment
beaucoup. Elle a l'intelligence prompte. Parlez-lui; elle est de bon
conseil et aime  s'employer pour ses amis. Vous trouverez l plusieurs
parents. Il ne suffit pas toujours d'avoir raison. Vous trouverez prs
d'elle ses deux soeurs, nos trois enfants, et d'autres parents encore,
prts  vous servir, si vous le dsirez. Si l'on vous refuse justice, je
vous ferai voir ce que je puis faire. Si l'on vous opprime, faites-le moi
savoir rapidement! Et je ferai mettre l'interdit sur le royaume, sur le
roi, sur les femmes, les hommes et les enfants; il ne sera plus permis de
chanter, de dire la messe, de baptiser, d'enterrer. Quoi qu'il arrive,
fiez-vous-en  moi l-dessus, mon oncle! le pape est vieux et malade, il
ne s'occupe pas des affaires ou en tient peu de compte. C'est le cardinal
Immodr qui a tout pouvoir  la cour; il est jeune, vigoureux, plein de
rsolution. Il aime une femme de ma connaissance; elle lui remettra une
requte. Elle vient toujours  bout de ce qu'elle veut. Son secrtaire,
Jean Partie, qui connat mieux que personne les monnaies anciennes et
nouvelles; puis son camarade Lcouteur, qui est un homme du monde; et le
notaire Versoreck, bachelier des deux droits, et qui, s'il y reste encore
un an, sera consomm dans les critures pratiques; je les connais tous.
Il y a encore deux juges qui s'appellent Moneta et Penarius; quand ils
ont dcid, c'est dcid. Voil quelles sont les ruses et les intrigues
que l'on pratique  Rome,  l'insu du pape. Il faut se faire des amis!
car c'est par leur moyen que l'on obtient l'absolution de ses pchs
et que les peuples sont relevs de l'interdit. Reposez-vous l-dessus,
mon trs-digne oncle! car le roi sait depuis longtemps que je ne vous
laisserai pas prir; j'ai pris votre cause en main et je la ferai
triompher. Qu'il songe, en outre, que beaucoup de seigneurs, et de ses
meilleurs conseillers, sont allis aux singes et aux renards. Cela ne vous
nuira pas, quoi qu'il arrive.

Reineke lui dit: Vous me consolez infiniment; comptez sur ma
reconnaissance, si je me tire d'affaire cette fois-ci. Ils se firent
leurs adieux. Reineke continua son chemin et, sans autre escorte que
Grimbert le blaireau, s'en alla  la cour du roi, o l'on tait bien mal
dispos pour lui.




NEUVIME CHANT.


Reineke tait donc arriv  la cour et pensait carter les griefs qui le
menaaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis runis autour de lui,
tous avides de vengeance et demandant sa mort, le coeur lui faillit; il se
prit  douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les
barons, Grimbert  ses cts. Ils arrivrent auprs du trne du roi; l,
Grimbert lui dit  l'oreille: Pas de timidit, Reineke, songez-y: le
bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le
danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut. Reineke lui
dit: C'est la vrit; je vous remercie de tout mon coeur de cet admirable
conseil, et, si jamais je rentre dans ma libert, je vous en tmoignerai
ma gratitude. Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient
beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait gure les
mnager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux
castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperut encore assez
d'amis dans la salle autour du roi.

Reineke s'agenouilla devant le trne et dit prudemment: Que Dieu, qui
sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur
et roi, et vous aussi, madame, et donne  Vos Majests la sagesse et la
bont, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste;
car il y a maintenant bien de la fausset parmi les hommes. Beaucoup
paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas rellement; oh! si chacun avait
crit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait
bien que je ne mens pas et que je suis toujours prt  vous servir! Il est
vrai que des mchants m'accusent avec vhmence; ils voudraient bien me
nuire et m'enlever vos bonnes grces, comme si j'en tais indigne. Mais je
connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a
pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.

Toute l'assemble se pressa et s'agita; chacun fut merveill de l'audace
de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes taient connus; comment
pourrait-il chapper au chtiment?

Sclrat de Reineke, dit le roi, toutes tes belles paroles ne te
sauveront pas cette fois. Elles ne te serviront pas longtemps  te
dguiser  force de mensonges et de fourberies, tu touches  ta fin;
car ta fidlit, tu l'as prouve par ta conduite avec le lapin et la
corneille; cela seul suffirait. Mais tes trahisons sont crites partout,
toutes tes actions sont perfides et tortueuses, mais elles ne dureront pas
longtemps; car la mesure est pleine. Ce sont mes dernires paroles.

Reineke se dit: Que va-t-il m'arriver? Ah! si j'tais seulement  la
maison! quel moyen vais-je inventer? Quoi qu'il arrive, il faut que je
franchisse ce pas; essayons tout.

Puissant roi, noble prince, dit-il, si vous pensez que j'aie mrit
la mort, vous n'avez pas considr l'affaire sous son bon ct; c'est
pourquoi je vous prie de m'entendre avant tout; je vous ai toujours
utilement conseill; aux jours de dtresse je suis rest prs de vous,
lorsque d'autres s'clipsaient, qui se mettent entre nous maintenant pour
me perdre, et profitent du moment o je suis loign. Vous pouvez, sire,
dcider ce qu'il vous plaira quand j'aurai parl; si je suis dclar
coupable, il me faudra bien supporter mon sort. Vous avez peu song 
moi, tandis que je veillais avec le plus grand soin  la garde du pays.
Croyez-vous donc que je serais venu  la cour, si j'eusse t coupable
d'un grand ou d'un petit mfait? J'aurais vit soigneusement votre
prsence et celle de mes ennemis. Non, certainement, tous les trsors du
monde ne m'auraient pas fait quitter ma forteresse pour venir ici; l,
j'tais libre et sur mon terrain. Mais, comme je n'ai conscience d'aucun
mal, je suis venu  la cour. J'tais justement occup  faire sentinelle,
lorsque mon neveu m'apporta l'injonction de me rendre ici. Je venais de
mditer de nouveau sur les moyens de me relever de l'excommunication. J'ai
confr l-dessus avec Martin et il m'a promis devant Dieu de me dlivrer
de ce fardeau: J'irai  Rome, m'a-t-il dit, je me charge entirement de
cette affaire; retournez  la cour, vous serez relev de l'interdit.
Voyez! voil le conseil que m'a donn Martin et il doit s'y entendre;
car l'excellent vque, le soigneur Sansraison, ne peut pas s'en passer;
depuis cinq ans, il est son secrtaire pour les affaires contentieuses.
Voil comment je suis venu ici, o je trouve griefs sur griefs. Le lapin
me calomnie; mais Reineke est prsent maintenant: qu'il paraisse devant
moi! car il est certes facile de se plaindre des absents, mais il faut
entendre la contre-partie avant de porter un jugement dfinitif. Les
hypocrites! cette corneille et ce lapin, ils n'ont pas eu  se plaindre de
moi, par ma foi! car, avant-hier matin, de trs-bonne heure, le lapin me
rencontre et me salue; je venais de me placer sur le seuil de mon chteau
et j'y rcitais les prires du matin. Il me dit qu'il allait  la cour:
Dieu soit avec vous! lui rpondis-je; l-dessus, il se plaignit
d'tre las et affam. Je lui demandai amicalement s'il voulait manger:
J'accepterai avec reconnaissance, rpliqua-t-il. Je vous l'offre de
tout mon coeur, lui dis-je. J'entrai avec lui et lui servis sans retard
des cerises et du beurre; le mercredi, je ne mange pas de viande. Et il
se rassasiait avec du pain, du beurre et des fruits, lorsqu'entra mon
fils, le plus petit, pour voir s'il ne restait rien sur la table, car les
enfants aiment  manger, et le petit mit la patte dans le plat. Alors le
lapin lui donna une tape sur la gueule et lui mit les dents et les lvres
tout en sang. Reinhart, mon autre petit, vit le coup et sauta  la gorge
du lapin et se mit en devoir de venger son frre. Voil ce qui est arriv,
ni plus ni moins; je me dpchai d'accourir, je punis les enfants et je
sparai avec peine les deux combattants. S'il a attrap quelques mauvais
coups, il n'a rien  dire; car il en avait mrit bien de l'autre; et, si
j'avais eu mauvaise intention, mes petits tout seuls en seraient bien vite
venus  bout. Et voil comme il m'en rcompense! Je lui ai arrach une
oreille, dit-il: je l'ai reu avec honneur et il en porte les marques.
Plus tard, la corneille vint me trouver et se plaignit d'avoir perdu son
pouse, qui serait morte d'indigestion pour avoir mang un assez gros
poisson avec toutes ses artes. O cela est arriv, c'est ce qu'il sait
mieux que personne. Maintenant il prtend que je l'ai tue, et c'est lui
qui l'a tue, et, si on le faisait dposer srieusement, et qu'on me
permt d'en faire autant, la corneille parlerait tout autrement. Car
les oiseaux volent si haut, qu'il n'y a pas de sauts qui puissent les
atteindre. Si quelqu'un veut m'accuser de pareils mfaits, qu'il ait au
moins des tmoins honntes et valides; car c'est ainsi que l'on procde
contre un gentilhomme, et j'ai droit d'y compter. Mais, s'il ne s'en
trouve pas, il y a un autre moyen. Me voici! je suis prt  combattre en
champ clos! que l'on dsigne le jour et le lieu; qu'il se prsente ensuite
un digne champion, mon gal par la naissance et que chacun maintienne son
droit; que l'honneur reste  celui qui l'aura gagn; c'est un droit qui
est acquis depuis longtemps et je ne demande rien de plus.

Tout le monde entendit avec la plus extrme surprise les paroles pleines
de hauteur que Reineke venait de prononcer. La corneille et le lapin,
saisis de frayeur, s'clipsrent sans oser souffler un seul mot. En s'en
allant, ils disaient entre eux: Il serait peu prudent de lui tenir tte.
Nous aurions beau tout tenter, nous n'en viendrions pas  bout. Quels
tmoins avons-nous? Nous tions seuls avec le sclrat. En fin de compte,
c'est toujours nous qui payerions les pots casss. Que le bourreau lui
fasse payer un jour tous ses crimes et le rcompense comme il le mrite!
Il nous offre le combat; nous pourrions nous en trouver mal. Vraiment,
non, il n'y faut pas songer; car nous savons combien il est rus, souple
et perfide. Il ferait faon de cinq comme nous et encore le payerions-nous
cher.

Pour Isengrin et Brun, ils n'taient pas  leur aise; ils virent avec
dplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: S'il y a encore
d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les
entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accus, o
sont-ils? Reineke dit: Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et
celui-l; et, lorsqu'ils se prsentent, on se tient chez soi. Ces deux
tratres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et
me nuire; mais je leur pardonne;  peine je parais, ils se ravisent et
s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux
de prter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont loigns.
Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche
peu, c'est pour les autres que je le dplore.

--coute-moi, dit le roi, tratre que tu es! Dis, qui t'a pouss  tuer si
misrablement le fidle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas
tout pardonn, quelque grands qu'eussent t tes crimes? Tu as reu de mes
mains la besace et le bton de plerin; ainsi quip, tu devais partir
pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refus et j'esprais que tu
t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tu Lampe; puis tu fais de
Bellyn un messager qui m'apporte sa tte dans la besace et me dit devant
tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez crites ensemble,
et que c'est lui qui a tout conseill, et je trouve dans la besace la
tte du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un dfi que vous m'avez
jet. J'ai gard Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est  ton tour
maintenant. Reineke dit: Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne
dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne
suis-je pas mort! Hlas! avec eux je perds le plus grand des trsors!
car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au
monde. Qui aurait jamais cru que le blier tuerait Lampe et vous volerait
ces trsors? Il faut donc se dfier mme o personne ne souponnerait des
ruses et des dangers.

Dans sa colre, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il
se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernires
paroles; il tait rsolu  le punir de mort. Il trouva justement dans son
appartement la reine avec dame Rckenau; la guenon tait particulirement
chre au roi et  la reine; cette circonstance ne devait pas nuire
 Reineke. Elle tait instruite, sage et loquente; partout o elle
paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs.
Elle remarqua la colre du roi et lui parla ainsi: Sire, quand vous
daignez me prter l'oreille sur ma prire, vous ne vous en tes jamais
repenti, et, quand vous tes courrouc, vous me pardonnez d'oser vous
dire une parole de clmence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui,
quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les
siens? Reineke, malgr tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que
je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il
se prsente devant la justice. Son pre, que votre pre a combl de
faveur, a eu aussi beaucoup  souffrir des mauvaises langues et des
calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitt qu'on
approfondissait l'affaire, tout s'claircissait: ses envieux lui faisaient
un crime mme de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui  la cour
de plus de considration que Brun et qu'Isengrin: car il serait  dsirer
pour ces derniers qu'ils eussent su carter aussi tous les griefs dont on
les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose  la loi,  en
juger par leurs conseils et par leurs actions.

Le roi lui rpliqua: Comment pouvez-vous tre tonne que j'en veuille 
Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de sduire Bellyn, et qui,
avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'tre un honnte
et fidle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des
preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir mpris mon sauf-conduit et
d'avoir pill, vol tout le pays et mis  mort mes sujets? Non, je ne le
souffrirai pas plus longtemps. La guenon lui rpliqua: Certes, il n'est
pas donn  tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil
cas, et celui qui russit mrite toute confiance; mais les envieux
cherchent  lui nuire secrtement; puis, quand ils sont en nombre, ils
paraissent au grand jour. C'est ce qui est arriv plus d'une fois 
Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il
vous a donns, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il
n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se prsentrent
devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procs? Reineke
y parvint; et vous l'en avez compliment devant tout le monde.

Le roi rpondit aprs un moment de rflexion: Je me rappelle bien cette
affaire, mais j'en ai oubli les dtails; elle tait embrouille, il me
semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.

Et la guenon dit: Puisque le roi l'ordonne, j'obis. Il y a juste deux
ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amrement
qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il et t
condamn dj en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de
justice et exposa l'affaire avec beaucoup de vivacit: le serpent, en
voulant passer  travers une haie, s'tait pris dans un lacet qui y
tait tendu; le noeud se resserra et le serpent allait y prir, lorsque,
par bonheur pour lui, un voyageur vint  passer; dans sa dtresse il lui
cria: Prends piti de moi, dlivre-moi, je t'en supplie! L'homme lui
dit: Je veux bien te dlivrer, car tu me fais piti; mais jure-moi
auparavant de ne pas me faire de mal. Le serpent ne demanda pas mieux,
jura par ce qu'il y a de plus sacr de ne faire aucun mal  son
librateur, et l'homme le dgagea. Ils marchrent ensemble un bout de
chemin; le serpent commena  souffrir de la faim, il se jeta sur
l'homme et voulut le dvorer; le malheureux ne lui chappa qu'
grand'peine. Voil donc mon salaire et la reconnaissance que j'ai
mrite, s'cria l'homme. N'as-tu donc pas jur par ce qu'il y a de plus
sacr? Le serpent lui dit: Ce n'est pas ma faute; c'est la faim qui
m'y pousse; ncessit n'a pas de loi, je suis dans mon droit. L'homme
lui rpliqua: pargne-moi jusqu' ce que nous arrivions auprs de gens
qui nous jugeront impartialement. Et le serpent dit: Je patienterai
jusque-l. Ils continurent leur chemin et trouvrent de l'autre ct
de l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et
leur dit: Venez et coutez! Le corbeau couta gravement l'affaire et
dcida sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il esprait en
attraper un morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: J'ai gagn,
dit-il, personne n'a rien  y redire.--Non, rpliqua l'homme, je n'ai
pas entirement perdu: est-ce  un brigand  me condamner  mort? est-ce
 un seul  dcider? J'en appelle suivant la procdure; portons
l'affaire devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.--Allons,
dit le serpent. Ils allrent, rencontrrent le loup et l'ours, et tous
se runirent. L'homme avait tout  craindre; car il y avait quelque
danger  se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car
il avait autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux.
Il avait assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans
rendre ainsi leur jugement: Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne
reconnat pas la loi: la ncessit dlie de tout serment. Le voyageur
fut dans une grande dtresse; car ils en voulaient tous  sa vie. Le
serpent avec un sifflement horrible se jeta sur lui en lui lanant son
venin; le pauvre homme l'esquiva avec terreur. C'est une grande
injustice que tu commets, lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu matre
de ma vie?--Tu l'as entendu, rpliqua le serpent, les juges en ont
dcid deux fois et deux fois tu as perdu. L'homme rpondit: Ce sont
des voleurs et des assassins; je ne les reconnais pas pour juges. Allons
trouver le roi; quelle que soit sa dcision, je l'accepte; je serai bien
malheureux, si je perds encore, mais je m'y soumettrai. L'ours et le
loup lui dirent en raillant: Tu n'as qu' essayer, le serpent gagnera,
il ne demande pas mieux. Car ils pensaient que tous les seigneurs de la
cour jugeraient comme eux et ils reprirent gaiement leur chemin avec le
voyageur. Ils comparurent tous devant vous, le serpent, le loup, l'ours
et les deux corbeaux. Le loup comparut mme en trois personnes; il avait
pris avec lui ses deux enfants, l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable.
Ces deux derniers donnaient fort  faire  l'homme; ils taient venus
pour prendre aussi leur part, car ils sont trs-gloutons, et alors ils
hurlrent devant vous avec une grossiret si insupportable, que vous
fites chasser de la cour ces deux lourdauds.

L'homme en appela  Votre Majest; il raconta comment le serpent avait
voulu le tuer, malgr le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il
implorait protection: de son ct, le serpent ne niait rien; il ne faisait
valoir que la ncessit toute-puissante de la faim, qui ne connat pas de
loi. Sire, votre embarras tait grand; l'affaire vous semblait bien
pineuse et bien difficile  dcider en bonne justice, car il paraissait
dur de condamner l'homme, qui s'tait montr bon et secourable; mais, d'un
autre ct, vous pensiez  la faim si terrible. Vous convoqutes votre
conseil. L'opinion de la plupart n'tait pas favorable  l'homme; car ils
pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majest fit mander
Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le
procs selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire;
c'est  lui que vous remtes le jugement  prononcer et sa dcision devait
tre sans appel. Reineke dit aprs une rflexion: Je trouve, avant tout,
ncessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au
lacet comme l'a trouv le paysan, alors je prononcerai le jugement. On
lia donc le serpent dans la haie  la mme place. Reineke dit alors: Les
voil donc tous les deux dans l'tat o ils se trouvaient avant le procs
et aucun des deux n'a gagn ni perdu; maintenant la justice va se montrer
d'elle-mme. Car, si l'homme le veut, il peut encore dlivrer le serpent;
sinon, il n'a qu' le laisser; quant  lui, il est libre de continuer son
chemin et d'aller  ses affaires. Comme le serpent s'est montr ingrat
et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me parat la
vritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise. Ce
jugement plut alors  tout le monde,  vous, sire, et  vos conseillers;
le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine
toute la premire. On remit bien des choses sur le tapis  ce sujet; on
dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux  la guerre; qu'ils taient
craints au loin; qu'ils aimaient  se trouver au pillage; qu'ils taient
grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil
ils manquaient souvent de la prudence ncessaire: car ils ont l'habitude
de se fier  leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre
 l'oeuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas tre plus vaillant
qu'ils ne le sont  la maison:  l'arme, ils aiment beaucoup  rester
en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que
d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe 
qui est la maison que la flamme dvore, pourvu qu'ils se chauffent au
brasier; ils ne prennent piti de personne, pourvu que leurs gosiers se
remplissent. Ils avalent les oeufs et en laissent les coquilles aux pauvres
diables, et ils croient avoir partag en honntes gens. Reineke, au
contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et,
s'il a pch, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre
ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.

Le roi lui rpondit: Cela mrite rflexion. L'affaire se passa comme
vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure
pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un trait
d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe  la fin; car il se tire
d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tte? Le loup, l'ours, le
chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par
les jouer. Il te  l'un l'oreille,  l'autre l'oeil, au troisime la vie;
vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce
mchant et prendre sa cause en main.

--Sire, rpliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble
et sa famille est nombreuse, veuillez le considrer.

Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour
tait runie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents
de Reineke qui taient venus en grand nombre pour protger leur cousin;
il serait difficile d'en faire le dnombrement. Il considra toute cette
grande famille d'un ct, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour
semblait partage en deux camps.

Le roi dit alors: coute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que
tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidle Lampe et en
m'envoyant sa tte dans la besace, comme si c'tait des lettres? Vous
l'avez fait pour m'insulter; j'ai dj puni Bellyn; le mme sort t'attend.

--Malheur  moi! s'cria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort!
coutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable,
tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et
de dtresse; je suis un homme perdu. Car ce tratre de Bellyn m'a ravi les
plus grands trsors que jamais un mortel ait vus. Hlas! ils cotent la
vie  Lampe! Je les avais confis  tous deux, mais Bellyn s'est empar
de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver  force de
recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront
perdus  jamais!

La guenon rpliqua. Pourquoi dsesprer? S'ils sont sur la terre,
tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous
interrogerons avec soin prtres et laques; mais dites-nous comment
taient ces trsors?

Reineke dit: Ils taient si prcieux, que nous ne les retrouverons
jamais; celui qui les possde les gardera certainement. Comme dame
Ermeline va se dsoler  cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera
jamais; car elle m'avait conseill de leur confier ces prcieux joyaux.
Maintenant, on m'accable de faussets et l'on m'accuse; mais je
maintiens mon droit; j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je
voyagerai par tous pays pour retrouver ces trsors, quand je devrais y
perdre la vie!




DIXIME CHANT.


 mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de
raconter  mes amis quels cadeaux prcieux je vous avais destins; quoique
vous ne les ayez pas reus, mon intention n'en tait pas moins louable.

--Dis-le, rpondit le roi; mais sois bref.

--Hlas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier
de ces joyaux prcieux tait une bague; je la remis  Bellyn, qui devait
la donner au roi. Cette bague tait d'une structure fantastique;
elle tait en or fin et digne de briller dans le trsor de mon roi. 
l'intrieur, du ct qui touchait au doigt, taient graves des lettres
entrelaces; c'taient trois mots hbreux d'une signification toute
particulire. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Matre
Abryon de Trves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit
qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg;
et ce juif a une science toute spciale des herbes et des pierres. Lorsque
je lui montrai cette bague, il me dit: Bien des choses prcieuses sont
caches l-dessous. Les trois noms gravs ont t apports du paradis par
Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de misricorde; et celui qui
porte cette bague au doigt est  l'abri de tout danger; rien ne peut le
blesser, ni tonnerre, ni clairs, ni magie. Le matre ajouta qu'il avait
lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et
qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une
pierre prcieuse; c'tait une escarboucle qui brillait la nuit et montrait
clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle gurissait
les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de
toute dtresse; il n'y avait que la mort qui ne se laisst pas charmer. Le
matre me rvla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui
la possde voyage heureusement par tous pays; il n'a rien  craindre de
l'eau et du feu; il ne peut tre ni pris ni trahi, et il chappe toujours
au pouvoir de son ennemi: il n'a qu' regarder cette pierre  jeun, un
jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de
cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles.
Elle dtruit galement la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le
possesseur de la bague sentent leurs coeurs se changer en peu d'instants.
Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouve
dans le trsor de mon pre, et que je voulais envoyer au roi? Car je
n'tais pas digne d'une bague aussi prcieuse; je le savais trs-bien.
Elle doit appartenir, me disais-je,  celui qui est le plus grand de tous;
notre bien-tre ne repose que sur lui; et j'esprais garder ses jours de
tout mal.

Bellyn devait, en outre, porter aussi  la reine un peigne et un miroir
pour me rappeler  son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trsor
de mon pre pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle
oeuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir!
elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre;
et, malgr ses prires et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir.
Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice  la reine,
ma trs-gracieuse souveraine, qui m'a toujours combl de bienfaits et
prserv de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur;
elle est noble, de haute naissance; elle est pare de toutes les vertus
et l'anciennet de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions.
Elle tait digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les
a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne.
L'artiste l'avait fait d'os de panthre, les restes de cette noble
crature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs
parent sa robe, qui rpand de doux parfums partout o elle va. C'est
pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre  la piste; car ils
respirent la sant dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent
tous. C'tait donc avec ces os de panthre que ce beau peigne avait t
artistement fabriqu; il tait brillant comme de l'argent, d'une blancheur
et d'une puret inexprimable, et l'odeur du peigne tait plus parfume que
la cannelle et que l'oeillet. Quand la panthre meurt, cette bonne odeur se
rpand dans tous ses os, s'y fixe et les empche de se corrompre; elle
chasse toute pidmie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du
peigne, on voyait les plus dlicieuses figurines en relief entremles
d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait
reprsent l'histoire de Pris le Troyen, le jour o, prs d'une fontaine,
il vit devant lui trois desses qu'on nommait Pallas, Junon et Vnus.
Elles se disputrent longtemps  qui possderait la pomme d'or qui
leur avait appartenu jusqu' prsent  toutes les trois. Enfin, elles
se comparrent et Pris devait donner la pomme  la plus belle, qui
seule devait la possder. Et le jeune berger les regardait tout en
rflchissant. Junon lui disait: Si je reois la pomme, si tu me
reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes. Pallas
rpliquait: Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel
le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis. Vnus dit:
 quoi bon la puissance?  quoi bon les trsors? ton pre n'est-il pas
le roi Priam? tes frres, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et
puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protge par son arme et
n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu
veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le
plus magnifique trsor qu'il y ait sur la terre. Ce trsor, c'est la plus
belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la
louer dignement? Donne-moi la pomme et tu possderas l'pouse du roi grec,
la belle Hlne, le trsor des trsors. Et Pris lui donna la pomme et la
proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida  enlever la belle reine,
la femme de Mnlas, qui devint la sienne  Troie. Voil l'histoire
qui tait en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des
cussons remplis de devises artistement crites; on n'avait qu' les lire
et on comprenait toute la fable.

coutez maintenant ce que j'ai  vous dire du miroir. En place de
verre, il tait fait d'une seule aigue-marine d'une beaut et d'une
puret admirables; tout s'y refltait, mme  une lieue de distance, la
nuit aussi bien que le jour. Et, si quelqu'un avait sur la figure une
faute, quelle qu'elle ft, une petite tache dans l'oeil, il n'avait qu'
se regarder dans le miroir;  l'instant mme, tous les dfauts, toutes
les laideurs disparaissaient. Est-il tonnant que je me dsole d'avoir
perdu un pareil miroir? On avait pris pour faire la table un bois
prcieux, solide et clatant qu'on appelle sthym; les vers ne le
piquent pas et il est plus estim que l'or,  juste titre; aprs lui
vient l'bne. C'est de ce bois-l que jadis un excellent artiste fit,
sous le roi Krompards, un cheval dou d'une trange proprit: il ne
lui fallait qu'une heure pour faire cent lieues. Je ne peux pas raconter
 prsent cette histoire dans tous ses dtails; le fait est qu'il n'y
eut jamais de pareil cheval depuis que le monde est monde. La largeur du
cadre de ce miroir tait d'un pied et demi; il tait orn de ciselures
pleines d'art et sous chaque tableau le sujet tait crit en lettres
d'or, comme il convient. Je vais vous les raconter en peu de mots. Le
premier reprsentait le cheval envieux: il avait voulu disputer de
vitesse avec le cerf. Mais il tait rest en arrire et sa douleur avait
t grande. Il s'en alla trouver un berger et lui dit: Je ferai ton
bonheur, si tu m'obis promptement. Mets-toi sur mon dos; je te
porterai. Un cerf vient de se cacher l dans la fort; il faut le
prendre; tu vendras chrement sa chair, sa peau et son bois.
Enfourche-moi! nous allons courir aprs lui.--Je veux bien l'essayer, dit
le berger. Il le monta et ils partirent. Ils aperurent le cerf en peu
de temps, le suivirent rapidement et se mirent  le chasser; il avait
l'avance, le cheval se dgota bientt de la besogne et dit  l'homme:
Descends, je suis fatigu; j'ai besoin de repos.--Non, vraiment,
rpliqua l'homme. Tu m'obiras et tu sentiras mes perons; car c'est toi
qui m'as appris  te chevaucher. Et voil comment l'homme dompta le
cheval. Voyez! telle est la rcompense de celui qui cherche 
grand'peine  nuire aux autres et s'attire lui-mme toutes sortes de
maux. Je continue  vous expliquer ce qui tait reprsent sur le cadre
du miroir: comme quoi un ne et un chien taient tous deux au service
d'un richard. Le chien tait naturellement le favori; car il assistait
aux repas de son matre, mangeait avec lui du poisson et de la viande et
reposait mme quelquefois sur les genoux de son protecteur, qui
s'amusait  lui donner du pain blanc; et le chien en reconnaissance
remuait la queue et lui lchait la main. L'ne Boldewyn, voyant le
bonheur du chien, devint triste dans son coeur, et se dit:  quoi donc
pense notre matre d'accabler de tant d'amiti cette bte inutile qui
saute sur lui et lui lche la barbe, tandis que c'est  moi de
travailler et de traner les sacs? Qu'il essaye seulement de faire en
une anne avec cinq et mme dix chiens autant de besogne que j'en fais
dans un mois! Et pourtant, c'est  lui qu'on donne les meilleurs
morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher 
plate terre, et, que je sois attel ou mont, je suis partout un objet
de raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux
aussi m'attirer les bonnes grces du matre. Tout en se parlant ainsi,
il vit son matre qui passait prs de lui. L'ne alors se mit  lever la
queue et  sauter sur son matre en criant, chantant et braillant 
toute force; il lui lchait la barbe, et, tout en cherchant  le
caresser  la faon du chien, lui fit mainte bosse  la tte. Le matre,
plein d'effroi, s'en dbarrassa avec peine et s'cria: Arrtez cet ne,
assommez-le! Les valets accoururent; il reut une grle de coups
jusqu' l'curie, o il resta un ne comme devant. Il y en a encore
beaucoup de son espce qui jalousent la fortune des autres et ne s'en
trouvent pas mieux. Si l'un d'eux arrive jamais dans une haute position,
il y fait aussi bonne figure qu'un porc, qui voudrait manger son potage
avec une cuiller. En vrit, c'est la mme chose. Que l'ne porte les
sacs au moulin, qu'il couche sur la paille et mange des chardons. Si on
veut le traiter d'autre sorte, il n'en reste pas moins un ne. Quand un
ne arrive au pouvoir, il y a peu de bien  en attendre; il ne cherche
que son intrt; que lui importe le reste?

Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon rcit ne vous ennuie
pas, qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des
lgendes, l'histoire de mon pre avec Hinz. Ils avaient fait alliance
ensemble pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les
deux de s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin.
Une fois en campagne, ils aperurent des chiens et des chasseurs  peu
de distance du chemin. Le chat dit: C'est ici qu'un bon conseil serait
prcieux! Mon pre rpliqua: Le cas est pressant, mais j'ai rempli mon
sac de conseils excellents et nous tiendrons notre serment de ne pas
nous quitter; c'est ce qui doit passer avant tout. Hinz rpondit:
Advienne que pourra, je sais un bon moyen et je vais l'employer. Et il
grimpa vite sur un arbre pour chapper aux chiens, et il planta l son
compagnon. Mon pre restait donc seul dans sa dtresse; les chasseurs
arrivrent. Hinz lui dit: Eh bien, mon oncle, comment cela va-t-il?
Ouvrez donc votre sac! S'il est plein de bons conseils, c'est maintenant
qu'il faut s'en servir: le moment est arriv. Les chasseurs donnrent
du cor et s'appelrent entre eux. Mon pre se mit  courir, les chiens
le poursuivirent avec force aboiements: il criait de peur et jeta son
lest plus d'une fois; il s'en trouva plus lger et chappa  ses
ennemis. Vous venez de l'entendre, il avait t trahi d'une manire
intime par son plus proche parent en qui il avait toute confiance. Il
manqua d'y perdre la vie; car les chiens taient si vites, que c'en
tait fait de lui s'il ne s'tait pas souvenu d'une caverne o il se
glissa et o ses ennemis le perdirent de vue. Il y a encore bien des
gens qui se conduisent comme Hinz s'est conduit jadis avec mon pre;
comment puis-je l'aimer et l'honorer? Il est vrai que je lui ai  moiti
pardonn, mais il en reste encore quelque chose. Tout cela tait
reprsent sur le miroir avec des figures et des mots.

On y voyait encore un tour de la faon du loup qui montre sa
reconnaissance pour le bien qu'on lui a fait. Il avait trouv dans un
pturage un cheval dont il ne restait que les os; mais il tait affam:
il se jeta dessus comme un glouton et un os se mit en travers dans son
gosier. Il se trouvait fort embarrass, il tait dans un mauvais cas. Il
envoya message sur message pour appeler les mdecins; personne ne put le
secourir, quoiqu'il en et offert  tous une grande rcompense.  la fin,
il se prsenta une grue avec un bret rouge sur la tte.

Le malade la supplia en ces termes: Docteur, enlevez-moi vite ma douleur!
je vous donne pour l'extraction de cet os tout ce que vous pouvez
dsirer. La grue crut  ces belles paroles; elle fourra son bec avec sa
tte dans la gueule du loup et en retira l'os. Malheureux, hurla le loup,
tu me fais mal! Je souffre! que cela ne t'arrive plus; je te pardonne
aujourd'hui. Si c'tait un autre, je ne l'aurais pas support aussi
patiemment.--Soyez tranquille, repartit la grue, vous voil guri;
donnez-moi la rcompense que j'ai mrite, puisque je vous ai tir
d'affaire.--Entendez-vous ce fou! dit le loup; c'est moi qui ai  me
plaindre; il demande une rcompense, et il oublie la grce que je viens
de lui faire! Ne lui ai-je pas laiss retirer de ma gueule son bec et sa
tte, sains et saufs? le drle ne m'a-t-il pas fait souffrir? Puisqu'il
parle de rcompense, c'est moi vraiment qui devrais en exiger une. Voil
comment les fripons agissent avec leurs serviteurs.

Ces histoires et d'autres encore, sculptes artistement, ornaient le cadre
du miroir avec maintes arabesques et des lgendes en or. Je ne me trouvais
pas digne d'un joyau aussi prcieux, je suis trop peu de chose; je
l'envoyai, par consquent,  madame la reine. Je pensais ainsi faire ma
cour  elle et  son auguste poux. Mes enfants, si jolis garons, furent
dsols lorsque je donnai le miroir; ils avaient coutume de sauter et de
jouer devant la glace; ils s'y regardaient avec plaisir; ils s'y amusaient
 y voir leurs queues, qui leur descendent jusqu'aux talons, et souriaient
de leurs petites frimousses. Malheureusement, je ne souponnais gure
la mort de l'honnte Lampe, lorsque je lui confiai, ainsi qu' Bellyn,
ces trsors, sur la foi de leur serment; je les tenais tous deux pour
d'honntes gens; je ne me rappelle pas avoir eu jamais de meilleurs amis.
Malheur  l'assassin! Je veux apprendre quel est celui qui a cach ces
trsors. Tt ou tard tout meurtrier est dcouvert. Si quelqu'un ici, dans
l'assemble, pouvait dire au moins o sont ces trsors et comment Lampe a
t tu!

Voyez, mon gracieux matre, il vous passe journellement devant les yeux
tant d'affaires importantes, que vous ne pouvez pas toutes les retenir;
mais peut-tre avez-vous encore souvenir du service signal que mon pre
a rendu au vtre dans cet endroit mme. Votre pre tait malade, le mien
lui a sauv la vie; et pourtant vous dites que ni moi ni mon pre ne vous
avons jamais fait de bien. Daignez m'couter encore, et permettez-moi de
le dire,  la cour de votre pre, mon pre tait combl d'honneurs et de
dignits en qualit de mdecin. Il savait interroger les urines du malade;
il aidait la nature et il savait gurir toutes les maladies des yeux
et celles des organes les plus nobles. Il connaissait les vertus de
l'mtique; de plus, il tait bon dentiste et arrachait les dents malades
en se jouant. Je comprends que vous ayez pu l'oublier; il n'y aurait l
rien d'tonnant; car vous n'aviez que trois ans. Votre pre fut oblig
de garder le lit en hiver avec de si grandes douleurs, qu'il fallait le
lever et le porter. Il fit convoquer tous les mdecins d'ici  Rome; tous
l'abandonnrent. Enfin, il envoya chercher mon pre, qui vit sa dtresse
et la gravit de sa maladie. Mon pre en fut trs-pein et lui dit: Mon
roi et mon gracieux seigneur, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour
vous sauver! mais laissez-moi voir votre urine dans un verre. Le roi
fit ce que demandait mon pre, mais en se plaignant que son tat ne
faisait qu'empirer (on avait reprsent aussi sur le miroir la gurison
instantane de votre pre). Alors le mien dit aprs mre rflexion: Votre
sant l'exige: dcidez-vous sans retard  manger le foie d'un loup g au
moins de sept ans. Ne mnagez rien! il s'agit de votre vie; votre urine
ne demande que du sang, dcidez-vous promptement. Le loup se trouvait
dans le cercle des courtisans et n'entendit pas ces paroles avec plaisir.
Votre pre dit l-dessus: Vous l'avez entendu, seigneur loup, vous ne me
refuserez pas votre foie pour me gurir.

Le loup rpondit: Je n'ai que cinq ans. Il ne peut pas vous servir!--Que
de paroles inutiles! rpliqua mon pre; ce n'est pas cela qui peut nous
arrter: je verrai l'ge sur-le-champ  l'inspection du foie. Il fallait
que le loup passt  l'instant mme  la cuisine, et le foie fut trouv
bon. Votre pre le mangea incontinent; il fut guri sur l'heure de toutes
ses maladies.

Sa reconnaissance envers mon pre fut grande; chacun  la cour fut
oblig de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis
ce jour, mon pre marchait toujours  la droite du roi. Votre pre lui
fit cadeau, je le sais mieux que personne, d'une chane d'or avec une
barette rouge qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous
l'honoraient hautement. Mais, hlas! il n'en a pas t de mme avec son
fils et les services ont t bien vite oublis. Les plus avides coquins
sont en faveur; le gain et l'intrt sont  l'ordre du jour; la justice
et la sagesse sont mprises. Des laquais deviennent seigneurs et, comme
d'habitude, c'est le pauvre qui en ptit. Quand de pareilles gens
arrivent au pouvoir, ils frappent  tort et  travers sur le menu
peuple, ne songeant plus d'o ils sont sortis; ils ne songent qu' tirer
leurs pingles de tout jeu. Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet
acabit-l. Ils n'coutent aucune supplique,  moins qu'elle ne soit
richement accompagne d'un prsent, et, lorsqu'ils ajournent les
solliciteurs, cela veut dire: Apportez! apportez une fois, deux fois,
trois fois! Ces loups avides gardent les meilleurs morceaux pour eux;
et, s'il fallait, en perdant peu de chose, sauver la vie de leur matre,
on les verrait hsiter. Le loup ne voulait-il pas refuser son foie pour
gurir le roi? et qu'est-ce que le foie? Je le dis franchement, vingt
loups perdraient la vie et le roi et la reine conserveraient la leur, il
n'y aurait pas grand mal; car une mauvaise semence, que peut-elle
produire de bon? Vous avez oubli ce qui s'est pass dans votre enfance;
mais je le sais parfaitement comme si c'tait arriv hier; l'histoire
tait reprsente sur le miroir suivant le dsir de mon pre; des
pierres prcieuses et des arabesques d'or en faisaient la bordure. Je
donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce miroir!

--Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de
raconter. Si ton pre a t un grand personnage  la cour et a rendu tant
de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le
rappelle pas, et personne ne m'en a parl. Au contraire, j'ai les oreilles
rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu,  ce que
j'entends dire du moins. Si c'est  tort et si ce sont de vieilles
histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois
par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.

--Seigneur, rpondit Reineke, l-dessus, je puis bien m'expliquer devant
vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien 
vous-mme! ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en prserve! Je
ne fais que mon devoir en vous servant de toutes mes forces.
Certainement, vous n'avez pas oubli l'histoire. Un jour, j'avais t
assez heureux pour attraper un porc avec Isengrin; il se mit  crier,
nous l'gorgemes. Vous vntes  passer en disant, avec force plaintes,
que votre femme vous suivait et que, si quelqu'un voulait partager
quelques morceaux avec vous, vous en seriez bien aise tous les deux.
Cdez-nous quelque chose de votre capture, dtes-vous alors. Isengrin
dit bien: Oui! mais dans sa barbe, de faon  tre  peine compris.
Pour moi, je rpondis: Seigneur! qu'il soit fait selon votre volont,
et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui doit faire le
partage?--Le loup, rpondtes-vous. Isengrin s'en rjouit fort; il
partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en donna un
quart, l'autre quart  votre femme, et se jeta sur la moiti qu'il se
mit  dvorer, aprs m'avoir jet, outre les oreilles, le nez et un
morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu. Il
montra l peu de gnrosit. Vous le savez, mon roi, vous etes bientt
mang votre part; mais je remarquai que votre faim n'tait pas apaise;
Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait  manger et  engloutir
sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqu avec
vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les
marques; il se sauva avec la nuque en sang et des bosses  la tte en
hurlant de douleur, et vous lui avez cri ces paroles: Reviens et
apprends  rougir! si tu fais encore les parts, tche de les faire
mieux; sans cela, je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et
rapporte-nous encore  manger.--Seigneur, le commandez-vous?
rpliquai-je. Dans ce cas, je vais le suivre et je suis sr de vous
rapporter quelque chose. Cela vous plut. Isengrin se conduisit alors
comme un maladroit; il saignait, soupirait et se plaignait; mais je le
poussai en avant, nous chassmes ensemble et prmes un veau. C'est une
nourriture qui vous plat. Quand nous l'apportmes, il se trouva qu'il
tait gras; vous vous mtes  sourire et  dire  ma louange maintes
paroles amicales; vous prtendiez que j'tais un excellent pourvoyeur en
cas de dtresse et vous me dtes, en outre, de partager le veau. Je dis
alors: La moiti est  vous et l'autre moiti est  la reine; ce qui se
trouve dans le corps, comme le coeur, le foie et les poumons, appartient,
comme de raison,  vos enfants; je prends pour moi les pieds, que j'aime
 ronger; le loup aura la tte, c'est un morceau dlicieux. Aprs avoir
entendu ces paroles, vous rpliqutes: Dis-moi, qui t'a appris 
partager avec tant de courtoisie? j'aimerais  le savoir. Je rpondis:
Mon matre n'est pas loin; car c'est le loup qui, avec sa tte rouge et
sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai fait grande
attention  la manire dont il partagea ce matin le jeune porc et j'ai
compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve que ce
n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne
recueillit que de la honte et du dommage de sa voracit. Il y a assez de
ses pareils; ils dvorent tous les fruits de la terre, avec les
vaisseaux eux-mmes. Ils dtruisent tout bien-tre; on ne peut en
attendre nul mnagement, et malheur au pays qui les nourrit!

Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honor. Tout ce que
je possde et tout ce que je puis acqurir, je le consacre, avec bonheur,
 vous et  votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la
meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous
verrez o se trouve la vraie fidlit. Et Isengrin voudrait se mesurer
avec Reineke! Cependant, hlas! le loup est le premier en dignit et il
opprime tout le monde. Il ne s'inquite gure de votre intrt; en tout ou
en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que
l'on coute, et la parole de Reineke est en petite estime!

Seigneur, il est vrai, on m'a accus et je ne reculerai pas; car il faut
que j'aille jusqu'au bout et je le dis  haute voix: Y a-t-il quelqu'un
ici prsent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des
tmoins; qu'il s'en tienne  la cause et mette en gage sa fortune, son
oreille, sa vie, dans le cas o il perdra. J'offre d'en faire autant.
Telle a toujours t la jurisprudence: que l'on procde encore ainsi
aujourd'hui, et que le procs tout entier, le pour et le contre, soient
fidlement consigns et examins; j'ai le droit de le demander!

--Quoi qu'il en soit, rpondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer
aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai,
vhmentement souponn d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidle
messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a t sensible, et je fus
extrmement afflig de voir sa tte sanglante sortir de la besace. Bellyn,
son mchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux
continuer  te dfendre, suivant les formes judiciaires. Quant  ce qui me
concerne personnellement, je pardonne  Reineke; car il m'a t fidle,
dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore
plainte contre lui, nous sommes prts  l'entendre: qu'il produise des
tmoins irrprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est l  sa
disposition!

Reineke dit: Sire, grand merci! vous coutez tout le monde et chacun
jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il
y a de plus sacr que c'est la tristesse dans l'me que j'ai dit adieu 
Bellyn et  Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait
leur arriver  tous les deux; car je les aimais tendrement.

C'est ainsi que Reineke apprtait avec art ses discours et ses rcits.
Tout le monde y croyait; il avait dcrit les bijoux avec tant de grce,
son attitude tait si grave, qu'il parut dire la vrit; on alla mme
jusqu' vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi,  qui ces joyaux
plaisaient; il aurait bien voulu les possder: Allez en paix, dit-il 
Reineke; voyagez et cherchez au loin  retrouver ce que nous avons perdu.
Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon
secours, il est  votre service.

--C'est avec gratitude, rpondit Reineke, que je reconnais cette grce;
ces paroles me relvent et me rendent l'espoir. Le chtiment du crime est
votre plus haute prrogative. L'affaire me parat obscure; mais la lumire
se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zle, voyager nuit et
jour et interroger tout le monde. Quand je saurai o sont ces bijoux, si
je ne puis pas les reconqurir moi-mme,  cause de ma faiblesse, je vous
demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous russirons. Si je suis
assez heureux pour vous rapporter ces trsors, mes peines seront enfin
rcompenses et ma fidlit justifie.

Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit  tous les mensonges que
Reineke avait tisss avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi
galement; il pouvait donc s'en aller voyager o bon lui semblait et
sans en demander la permission.

Mais Isengrin ne put pas se contenir plus longtemps, et, grinant des
dents, il s'cria: Sire! voil donc que vous croyez encore ce brigand
qui vous a dj menti deux ou trois fois! Qui n'en sera pas tonn? Ne
voyez-vous pas que ce fripon vous trompe et nous ruine tous! Jamais il
ne dit la vrit et il ne pense qu' faire des mensonges. Mais il ne
m'chappera pas ainsi! il faut que vous appreniez qu'il est un voleur et
un perfide. Je sais trois grands mfaits qu'il a commis; il ne m'chappera
pas, dussions-nous nous battre. Il est vrai que l'on exige de nous des
tmoins; mais  quoi bon? quand mme ils seraient ici pour parler et
tmoigner durant toute la journe, cela ne servirait  rien. Il n'en
ferait jamais qu' sa tte. Souvent il n'y a pas de tmoins  citer; alors
il faudrait donc permettre au criminel de jouer ses tours comme si de rien
n'tait! Personne n'ose souffler un mot. Il diffame un chacun et tout le
monde a peur de lui. Vous et les vtres, vous vous en ressentirez tous
ensemble. Aujourd'hui, je le tiens, il ne pourra m'viter, il faut qu'il
me rende raison; il n'a qu' se dfendre.




ONZIME CHANT.


Isengrin le loup continua de porter plainte en ces termes: Vous allez
voir, sire, comment Reineke, qui a toujours t un coquin, l'est encore
et ne dit d'infmes mensonges que pour me dshonorer, moi et ma famille.
Il m'a toujours voulu couvrir de honte, moi, et ma femme encore plus.
C'est ainsi qu'un jour il lui avait persuad de traverser un tang par
un gu marcageux; il lui avait promis de lui faire prendre beaucoup de
poisson en un jour; elle n'avait qu' plonger sa queue dans l'eau, l'y
laisser, et tous les poissons devaient venir s'y prendre en telle
quantit, que quatre personnes comme elle ne pourraient pas tous les
manger. Elle traversa l'tang,  gu d'abord, puis  la nage vers la
fin, prs de la Bonde; l, l'eau tait plus profonde, et ce fut  cet
endroit qu'il lui dit de laisser pendre sa queue. Vers le soir, le froid
devint intense et il se mit  geler furieusement, de sorte qu'elle
pouvait  peine y tenir. Dans le fait, sa queue ne tarda pas  tre
prise dans la glace. Elle ne pouvait pas la remuer; elle s'imaginait que
c'tait les poissons qui la rendaient si lourde, et que la pche avait
russi. Reineke, le misrable voleur, le remarqua, et ce qu'il fit, je
n'ose pas vous le dire; elle tait sans dfense. Il me le payera avant
de sortir d'ici! Ce crime cotera encore aujourd'hui mme la vie  l'un
de nous deux, tels que vous nous voyez, car il ne s'en tirera pas avec
de belles paroles; je l'ai pris moi-mme sur le fait. Le hasard m'avait
amen sur une colline de ce ct-l; j'entendis crier au secours! Cette
pauvre femme abuse, elle tait prise dans la glace et ne pouvait se
dfendre contre Reineke, et il me fallut voir ma honte de mes propres
yeux! C'est un miracle vraiment que je n'en aie pas eu le coeur bris!
Reineke, m'criai-je, que fais-tu? Il m'entendit et se sauva. Alors je
me dirigeai vers l'tang, le coeur serr de tristesse; il me fallut le
traverser, geler dans l'eau froide, et je ne pus qu' grand'peine casser
la glace pour dlivrer ma femme. Hlas! cela n'alla pas tout seul! elle
dut tirer avec force, et il resta un quart de la queue pris dans la
glace; elle se mit  hurler tout haut de douleur; les paysans
l'entendirent, sortirent du village, nous dcouvrirent et s'appelrent
entre eux. Ils accoururent par l'cluse avec des piques et des haches,
les femmes avec leurs quenouilles, tous faisant grand tapage: Prenez!
frappez, tuez! criaient-ils entre eux. Je n'eus jamais si grande
frayeur de ma vie. Girmonde en avoue autant. Nous emes toutes les
peines du monde  nous sauver en courant: notre poil fumait. Il vint un
petit garon en courant, un diable d'enfant, arm d'une pique et lger 
la course, qui nous poursuivit et manqua nous faire un mauvais parti. Si
la nuit n'tait pas venue, nous serions rests sur la place. Et les
femmes, ces vilaines sorcires, criaient que nous avions mang leurs
brebis; elles auraient bien voulu nous prendre et nous poursuivaient
d'injures. Mais nous nous dirigemes de nouveau vers l'eau, et nous nous
glissmes dans les roseaux; une fois l, les paysans n'osrent plus nous
poursuivre: car il tait nuit. Ils retournrent chez eux. Nous
chappmes ainsi bien juste. Vous le voyez, sire, trahison, mort et
violence, voil les crimes dont il s'agit, et vous les punirez
svrement.

Lorsque le roi eut entendu cette accusation, il dit: Il en sera fait
justice selon la loi; mais coutons la rponse de Reineke. Et Reineke
parla ainsi: Si l'histoire tait vraie, cette affaire me rapporterait
peu d'honneur. Dieu me prserve dans sa misricorde qu'il en soit comme
il le prtend! Cependant, je ne veux pas nier avoir appris  sa femme 
prendre des poissons et lui avoir montr le meilleur chemin pour
traverser l'tang. Mais elle y mit tant d'avidit, aussitt qu'elle
entendit parler de poisson, qu'elle oublia le chemin, la modration et
mes leons. Si elle est reste prise dans la glace, c'est qu'elle a
attendu trop longtemps; car, si elle avait retir sa queue  temps, elle
et pris assez de poisson pour faire un dlicieux repas. Trop d'ambition
nuit toujours. Quand le coeur s'habitue  l'intemprance, il se prpare
bien des regrets. Celui qui a l'esprit de gloutonnerie ne vit que dans
la dtresse; personne ne le rassasie. Dame Girmonde l'a prouv,
lorsqu'elle fut prise dans la glace. Mais elle est peu reconnaissante de
tous mes soins. Voil donc ce que je retire du secours honnte que je
lui ai prt! car je poussai et cherchai de toutes mes forces  la
soulever. Mais elle tait trop lourde pour moi, et c'est dans cette
occupation que me trouva Isengrin, qui passait sur l'autre bord. Il se
mit  crier et  jurer si furieusement, que vraiment je fus saisi de
peur en entendant cette belle bndiction; une, deux et trois fois il
m'adressa les plus horribles maldictions, et se mit  crier, gar par
la colre. Je me dis: Va-t'en sans plus tarder; il vaut mieux courir
que mourir. Je fis bien; car alors il m'et dchir. Quand deux chiens
se mordent pour un os, il faut bien que l'un des deux perde. C'est
pourquoi il me semble que le meilleur parti  prendre tait d'viter sa
colre et son garement. Il tait furieux et il l'est encore, qui peut
le nier? Interrogez sa femme. Qu'ai-je affaire avec un menteur comme
lui? Car aussitt qu'il vit sa femme prise dans la glace, il se mit 
crier et  jurer, et l'aida  se dtacher. Si les paysans se mirent
aprs eux, c'est pour leur plus grand bien; car de cette faon leur sang
fut mis en mouvement et ils ne gelrent plus. Qu'y a-t-il  dire encore?
C'est une vilaine conduite que de diffamer sa femme par de pareils
mensonges. Interrogez-la elle-mme; elle est l. Et, s'il avait dit la
vrit, elle n'aurait pas manqu de se plaindre elle-mme. En tous cas,
je demande un dlai d'une semaine pour parler  mes amis de la rponse
qui est due au loup et  sa plainte.

Girmonde dit alors: Dans toute votre personne et dans toutes vos
actions, il n'y a que friponnerie, comme nous le savons bien, tromperie,
malice, dissimulation, effronterie. Qui se fie  vos discours captieux
est sr de s'en trouver mal  la fin; vous ne vous servez jamais que de
paroles entortilles et fausses. J'en ai fait l'preuve dans le puits.
Deux seaux y sont suspendus. Vous vous tiez mis, je ne sais pourquoi,
dans l'un d'eux, et vous tiez descendu au fond; mais vous ne pouviez
plus remonter et vous tiez dans une grande dtresse. Je passai prs du
puits, au matin, et vous demandai qui vous y avait descendu. Vous me
dites: Vous arrivez bien  propos, chre commre; je suis toujours prt
 vous faire profiter de toutes mes bonnes aubaines. Mettez-vous dans le
seau qui est l-haut, vous descendrez et vous mangerez ici des poissons
tout votre sol. C'est pour mon malheur que je passais par-l; car je
vous crus lorsque je vous entendis jurer que vous aviez mang tant de
poisson, que vous en aviez mal au ventre. Sotte que j'tais! je me
laissai sduire et me mis dans le seau; il descendit; l'autre remonta;
nous nous rencontrmes, Cela me parut bizarre. Je vous dis, pleine
d'tonnement: Qu'est-ce que cela veut dire? Vous me rpondtes:
Monter et descendre, c'est ainsi que cela se passe ici-bas. C'est
prcisment ce qui nous arrive  tous deux: voil le train du monde. Les
uns sont abaisss, les autres sont levs, chacun suivant ses mrites.
Je vous vis sortir du seau et vous en aller en courant, tandis que je
restai au fond du puits et qu'il me fallut attendre tout le jour et
recevoir force coups avant d'en sortir. Quelques paysans s'tant
approchs de la fontaine m'aperurent. En proie  une faim terrible,
dvore de tristesse et de frayeur, j'tais dans un tat pitoyable. Les
paysans se dirent entre eux: Regardez donc, voil, dans le seau, tout
au fond, l'ennemi qui dcime nos troupeaux.--Remontons-le, dit l'un
d'eux. Je me tiendrai prt  le recevoir, au bord du puits, il nous
payera nos brebis! La manire dont je fus reue fut lamentable. Les
coups plurent sur ma peau; ce fut le jour le plus triste de ma vie; 
peine chappai-je  la mort.

Reineke dit alors l-dessus: Songez bien aux consquences, et vous
trouverez certainement que les coups vous ont fait du bien. Pour ma part,
je prfre m'en passer, et, dans cette circonstance, il fallait que l'un
de nous deux ft battu: impossible de nous en tirer ensemble! Si vous
voulez y faire attention, cela vous servira de leon, et,  l'avenir,
en pareille circonstance, vous ne vous fierez  personne si lgrement.
Le monde est plein de malice.

--Oui, rpliqua le loup, on n'a pas besoin d'autre preuve! Personne ne m'a
plus offens que ce tratre-l. Je n'ai pas encore racont le tour qu'il
m'a jou une fois en Saxe, parmi la gent des singes. Il me persuada de me
glisser dans une caverne o il savait bien qu'il m'arriverait du mal.
Si je n'avais pas pris la fuite rapidement, j'y aurais laiss mes yeux et
mes oreilles. Il m'avait dit auparavant, avec des paroles insinuantes, que
je trouverais l sa cousine, c'est--dire la guenon. J'chappai au pige
et il en fut dsol. C'est par malice qu'il m'avait envoy dans ce nid
abominable, qui me fit l'effet de l'enfer.

Reineke rpondit devant toute la cour: Isengrin parle tout de travers.
Assurment, il n'a pas sa tte. Qu'il raconte plus clairement ce qu'il
veut dire de la guenon. Il y a deux ans et demi qu'il partit pour la Saxe,
afin d'y mener joyeuse vie; je l'y suivis. Voil ce qui est vrai; le
reste est un mensonge. Les gens dont il parle n'taient pas des singes,
c'taient des loups marins; et jamais je ne les reconnatrai pour mes
parents. Martin le singe et dame Rckenau sont mes parents: j'honore
l'une comme ma cousine, et l'autre comme mon cousin, et je m'en vante:
il est notaire et expert en droit. Mais ce qu'Isengrin raconte de ces
cratures-l, c'est assurment pour se moquer de moi; je n'ai rien  faire
avec eux, et ils n'ont jamais t mes parents; car ils ressemblent au
diable d'enfer. Si j'ai appel cousine, cette vieille horreur, je l'ai
bien fait exprs. Je n'y ai rien perdu, je dois le confesser; elle me
traita fort bien. Sans cela, elle aurait pu songer  m'touffer.

Voyez-vous, messeigneurs, nous avions quitt le grand chemin; et, en
passant derrire une montagne, nous dcouvrmes une caverne sombre et
profonde. Isengrin, comme d'habitude, mourait de faim. Qui l'a jamais
vu, mme alors, rassasi  sa fantaisie? Je lui dis: Il doit y avoir 
manger dans cette caverne; je ne doute pas que ses habitants ne
partagent avec nous. Nous serons les bienvenus. Isengrin me rpondit:
Je vais vous attendre sous cet arbre; vous tes de toute faon plus
adroit que moi  faire de nouvelles connaissances; quand on vous donnera
 manger, vous me le ferez savoir! C'est ainsi que le fripon songeait 
mes risques et prils  attendre ce qui pourrait arriver; pour moi,
j'entrai dans la caverne. Je traversai en frmissant un corridor long et
tortueux qui n'en finissait pas. Mais qu'y trouvai-je dans le fond? Je
ne voudrais pas pour tout l'or du monde avoir encore dans ma vie une
frayeur pareille! Quelle niche d'affreuses btes de toutes grandeurs!
et la mre par-dessus le march! je crus que c'tait le diable. Elle
avait une gueule norme garnie de dents affreuses, de longues griffes
aux mains et aux pieds, et, par derrire, une grande queue au bas du
dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi pouvantable! Ses petits, tout
noirs, ressemblaient  autant de jeunes spectres. Elle me jeta un regard
effroyable. Je voudrais bien tre loin d'ici, me disais-je tout bas.
Elle tait plus grande qu'Isengrin lui-mme, et quelques-uns de ses
petits avaient presque la mme taille. Toute cette vilaine famille tait
couche sur du foin pourri et couverte de boue jusqu'aux oreilles; on
respirait une puanteur plus forte que celle de la poix d'enfer.  dire
vrai, cette socit ne me plut gure; car elle tait trop nombreuse et
j'tais tout seul. Ils faisaient des grimaces horribles. Alors
j'inventai et j'essayai d'un expdient; je les saluai de mon mieux et me
prsentai comme une connaissance et un ami. Je dis cousine  la vieille
et cousins aux enfants, et n'pargnai pas les paroles: Que Dieu vous
donne des jours longs et heureux! Sont-ce l vos enfants? Vraiment, je
ne devrais pas le demander; ils me ravissent! Dieu du ciel! comme ils
sont gais, comme ils sont gentils! on les prendrait tous pour des fils
de roi! Loue soyez-vous d'avoir augment notre famille de si dignes
rejetons; je m'en rjouis extrmement. Je me trouve bien heureux d'avoir
de pareils cousins; car, dans les jours de dtresse, on a besoin de ses
parents. Lorsque je lui fis tant d'honneur, bien malgr moi, elle me
reut avec les mmes gards, me traita d'oncle et fit comme si elle me
connaissait, quoique nous ne fussions nullement parents. Cependant, il
n'y avait pas de mal cette fois-l  l'appeler ma cousine. Je suais de
peur en attendant; mais elle me rpondit affectueusement: Reineke, mon
cher parent, soyez mille fois le bienvenu! Comment vous portez-vous? Je
vous serai oblige toute ma vie de cette visite; vous enseignerez la
prudence  mes enfants, afin qu'ils arrivent aux honneurs. C'est ainsi
qu'elle me parla; voil ce que j'avais amplement mrit par quelques
paroles en l'appelant ma cousine et en voilant la vrit. Pourtant
j'aurais bien voulu tre dehors. Mais elle ne voulut pas me laisser
partir et me dit: Vous ne vous en irez pas que je ne vous aie trait.
Restez, et laissez-vous servir! Elle m'apporta des aliments en
quantit; j'aurais vraiment peine  les nommer tous maintenant; j'tais
tonn on ne peut plus de les voir approvisionns de la sorte: poissons,
chevreuils et bonne venaison; je mangeai de tout, je le trouvai
excellent. Lorsque j'eus mang  mon apptit, elle apporta, en outre, un
morceau de cerf qu'elle me chargea de porter chez moi,  ma famille, et
je leur dis adieu. Reineke, me dit-elle encore, venez me revoir.
J'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu; je fis en sorte de m'en
aller. Ce n'tait pas un grand rgal pour les yeux et pour le nez: un
peu plus, j'en serais mort. Je m'en allai en courant le long du
souterrain, jusqu' ce que je fusse arriv  l'arbre prs de l'entre.
Isengrin tait l  geindre; je lui demandai comment il allait; il me
rpondit: Pas bien, je vais mourir de faim! J'eus piti de lui, et lui
donnai le morceau exquis que j'avais avec moi. Il le dvora avidement,
me remercia beaucoup; maintenant, il l'a oubli. Quand il eut fini, il
me dit: Apprenez-moi qui habite dans cette caverne. Comment vous en
tes-vous trouv? bien ou mal? Je lui dis toute la vrit, et lui
donnai toutes les instructions. Le nid n'est pas beau, lui dis-je; en
revanche, on y trouve d'excellente nourriture. Si vous dsirez en avoir
votre part, entrez hardiment. Mais par-dessus tout, gardez-vous de dire
_la vrit_ si vous voulez avoir tout  souhait; soyez sobre de vrit,
lui rptai-je encore. Car celui qui dit toujours imprudemment la
vrit, est perscut partout o il se retire; il reste  l'cart et les
autres sont invits. Voil comment je lui dis d'y aller. Je lui
recommandai de dire, quoi qu'il arrivt, de ces choses que tout le monde
aime  entendre et alors qu'il serait bien reu. Sire, je parlais en
toute conscience. Mais il fit tout le contraire, et, s'il a attrap
quelques coups  cette occasion, qu'il les garde! il n'avait qu'
m'imiter. Ses poils sont gris, il est vrai, mais il y a peu de sagesse
dessous. Ces gens-l n'estiment ni la prudence, ni la dlicatesse
d'esprit; cette race grossire de lourdauds ne connat nullement le prix
de la prudence. J'eus beau lui recommander d'tre conome de vrit dans
cette circonstance: Je sais bien ce qu'il y a  faire, me rpondit-il
avec hauteur. Et il entra au trot dans la caverne. Quand il vit au fond
cette horrible femelle, il crut voir le diable! et les enfants encore!
Il se mit  crier tout bahi: Au secours! Quelles sont ces horribles
btes? Ces tres-l sont-ils vos enfants? On dirait vraiment une
engeance infernale. Noyez-les! c'est ce qu'il y a de mieux  faire pour
que cette engeance ne se rpande pas sur la terre! Si c'taient les
miens, je les tranglerais. On pourrait prendre avec eux des diablotins;
on n'aurait qu' les lier sur des roseaux dans un marais, ces vilains et
sales garnements! Oui, vraiment, on devrait les appeler des singes de
marais, ce nom leur conviendrait bien! La mre rpondit aussitt, tout
en colre: Quel diable nous envoie ce messager? Qui vous a pri de nous
dire des grossirets? Et mes enfants, qu'ils soient beaux ou laids, que
vous importe? Nous venons de quitter  l'instant mme Reineke; c'est un
homme plein d'exprience, il doit s'y connatre; il disait  haute voix
qu'il trouvait tous mes enfants beaux, bien faits et de bonne faon, et
qu'il tait heureux de les reconnatre comme parents. Voil ce qu'il
nous a dit ici,  cette place, il n'y a pas une heure. S'ils ne vous
plaisent pas comme  lui, personne ne vous a pri de venir, vous le
savez bien. Isengrin lui demanda  manger sur-le-champ: Apportez,
dit-il; sans cela, je vous aiderai  chercher!  quoi bon tant de
paroles? Et il s'apprta  toucher par force  leurs provisions;
c'tait une malheureuse ide. Car elle se jeta sur lui, le mordit, lui
dchira la peau avec ses griffes, et le houspilla d'importance; ses
enfants s'en mlrent aussi en mordant et en gratignant. Il se mit
alors  hurler et  crier; tout en sang, et sans se dfendre, s'enfuit 
grands pas jusqu' l'entre de la caverne. Je le vis arriver couvert de
morsures et d'gratignures, la peau en lambeaux, une oreille fendue et
le nez tout en sang; ils lui avaient fait maintes blessures et l'avaient
mis dans un vilain tat. Je lui demandai s'il avait dit la vrit, et il
me rpondit: J'ai dit ce que j'ai vu. Cette horrible sorcire m'a tout
dfigur! Je voudrais qu'elle ft ici dehors, elle me le payerait cher!
Qu'en dites-vous, Reineke? Avez-vous jamais vu de pareils enfants, aussi
laids, aussi mchants? Lorsque je le lui eus dit, ce fut fini, je ne
trouvai plus grce devant ses yeux, et je me suis mal trouv dans son
trou.--tes-vous fou? lui rpondis-je. Je vous avais recommand tout le
contraire. J'ai bien l'honneur de vous saluer (auriez-vous d lui
dire), chre cousine. Comment allez-vous? comment vont vos charmants
petits enfants? Je me rjouis beaucoup de revoir mes chers neveux,
grands et petits.

Mais Isengrin me dit: Appeler cousine, cette mgre? et neveux, ces
hideux enfants? Que le diable les emporte! Une pareille parent me fait
horreur. Fi donc! c'est une horrible racaille que je ne veux plus revoir.
Voil pourquoi et comment il fut si maltrait. Maintenant, sire, c'est 
vous de juger! A-t-il raison de dire que je l'ai trahi? Il peut dire si
l'affaire ne s'est pas passe comme je la raconte.

Isengrin rpliqua alors rsolument: En vrit, nous ne viderons pas cette
querelle avec des paroles.  quoi bon nous essouffler? Le bon droit est
toujours le bon droit, et on verra  la fin celui qui de nous deux le
possde. Reineke, tu as voulu payer d'audace, qu'il en soit ainsi! Nous
combattrons l'un contre l'autre, et tout s'arrangera! Vous ne manquez pas
de paroles pour raconter la grande faim que j'ai eue devant la demeure
des singes et la gnrosit que vous etes alors de me donner  manger.
Je voudrais bien savoir avec quoi? Vous ne m'avez apport qu'un os,
probablement vous aviez mang la viande. Partout, vous vous moquez de moi,
et dans des termes qui touchent mon honneur. Par d'infmes mensonges vous
m'avez rendu suspect d'avoir mdit une conspiration contre le roi et
d'avoir voulu lui ter la vie: tandis que vous lui faites briller je ne
sais quels trsors devant les yeux. Il aurait bien de la peine  les
trouver! Vous avez outrag ma femme, et vous me le payerez. Je vous accuse
de toutes ces choses; je combattrai pour d'anciens et de nouveaux griefs,
et, je le rpte, vous tes un assassin, un tratre et un voleur. Nous
combattrons  mort; voil assez de bavardages et d'insultes; je vous
prsente un gant, comme tout appelant doit le faire; gardez-le comme
un gage. Nous nous retrouverons bientt. Le roi l'a entendu, tous les
seigneurs aussi. J'espre qu'ils seront tmoins de ce duel judiciaire;
vous n'chapperez pas jusqu' ce que l'affaire soit enfin dcide; alors
nous verrons.

Reineke pensa en lui-mme: Il s'agit ici de jouer sa fortune et sa vie!
Il est grand de taille et moi petit. Si je ne suis pas le plus fort
cette fois-ci, toutes mes ruses ne m'auront pas servi  grand'chose. Mais
attendons. Car, tout bien considr, c'est moi qui ai l'avantage; n'a-t-il
pas dj perdu ses griffes de devant? Si ce vieux fou ne se calme pas, il
faut  tout prix que la chose ne se passe pas comme il le dsire.

Reineke dit alors au loup: Vous tes vous-mme un tratre, Isengrin, et
tous les griefs dont vous voulez me charger ne sont que des mensonges.
Vous voulez vous battre? Eh! bien, j'accepte le dfi et je ne reculerai
pas. Il y a longtemps que je le dsire! Voici mon gant.

Le roi reut ces gages que les deux adversaires lui remirent firement.
Il leur dit en mme temps: Il faut que vous me donniez caution que vous
ne manquerez pas de vous prsenter demain pour combattre; car je trouve
vos allgations confuses de part et d'autre; on se perd dans toutes vos
histoires. Les garants d'Isengrin furent l'ours et le chat; ceux de
Reineke, son cousin Moncke, fils du singe, et Grimbert.

Reineke, lui dit dame Rckenau, soyez bien tranquille; que votre prudence
ne vous abandonne pas. Mon mari, votre oncle, qui est maintenant en
route vers Rome, m'a enseign jadis une prire compose par l'abb de
Schluckauf. Cet abb, entre autres faveurs, la donna par crit sur un
parchemin  mon mari. Cette prire, lui dit l'abb, est trs-efficace
pour les hommes qui vont se battre; il faut la rciter le matin  jeun, et
durant tout le jour on est dlivr de prils et de malheurs,  l'abri de
la mort, des douleurs et des blessures. Que cela vous rassure, mon neveu;
demain matin, je vous la rciterai; demain matin, ayez donc bon courage et
soyez sans crainte.

--Ma chre cousine, lui rpondit le renard, je vous remercie de tout mon
coeur; je n'oublierai pas ce service. Mais je compte surtout sur la justice
de ma cause et sur mon habilet.

Les amis de Reineke passrent la nuit avec lui et chassrent toutes ses
ides noires par de gais propos. Mais dame Rckenau, plus que tous les
autres, tait active et proccupe du lendemain. Elle le fit tondre de la
tte  la queue; elle le fit oindre d'huile et de graisse sur la poitrine
et sur le ventre; Reineke se montra gras, rond et ferme sur jambes. Elle
lui dit en outre: coutez-moi et songez  ce que vous avez  faire;
coutez le conseil d'amis pleins d'exprience; il vous sera d'un grand
secours. Buvez vaillamment et retenez votre urine, et, quand demain matin
vous descendrez dans le champ clos, prenez-vous-y adroitement; arrosez-en
compltement le bout de votre queue et cherchez  en frapper votre
adversaire. Si vous pouvez lui en asperger les yeux, c'est ce qu'il y aura
de mieux; il en perdra presque la vue; cela vous arrangera et il en sera
bien empch. Il vous faut aussi dans le commencement jouer la peur et
vous enfuir rapidement contre le vent. S'il vous poursuit, faites de
la poussire avec vos pieds afin de lui remplir les yeux de sable et
d'immondices. Sautez alors de ct, tudiez tous ses mouvements, et, quand
il s'essuiera, prenez votre avantage et aspergez-lui de nouveau les yeux
avec cette eau corrosive afin qu'il devienne entirement aveugle; qu'il ne
sache plus o il en est, et que la victoire vous reste. Mon cher neveu,
dormez quelques instants, nous vous veillerons quand il en sera temps.
Cependant, je vais rciter sur vous,  l'instant mme, les paroles sacres
dont je vous ai parl, et qui doivent vous fortifier. Et elle lui imposa
les mains sur la tte en prononant ces paroles: _Ne roest negebaut geid
sum namteflih duuda mein te dachs_. Maintenant, adieu, vous
voil{~REPLACEMENT CHARACTER~} invulnrable! L'oncle Grimbert en dit
autant; puis ils l'emmenrent coucher. Il dormit tranquillement. Au
lever du soleil, la loutre et le blaireau vinrent veiller leur cousin.
Ils le salurent amicalement en lui disant: Faites bien vos
prparatifs! La loutre lui offrit alors un joli canard, en lui disant:
Mangez, je l'ai pris pour vous avec force bonds sur l'cluse de
Painpoulet; puisse-t-il vous faire plaisir, mon cousin!

--C'est une bonne trenne, dit joyeusement Reineke; je ne fais pas fi d'un
pareil morceau. Que Dieu vous rcompense d'avoir song  moi! Il djeuna
avec apptit, but de mme et se dirigea avec ses parents vers le champ
clos dans la plaine sablonneuse o devait avoir lieu le combat.




DOUZIME CHANT.


Lorsque le roi vit Reineke paratre ainsi dans la lice, tout tondu et,
des pieds  la tte, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit  rire
sans fin. Renard, qui t'a appris ce tour-l? lui cria-t-il. On a bien
raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le mme; partout
et toujours tu sais te tirer d'affaire. Reineke s'inclina profondment
devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans
la lice d'un pas assur. Le loup avec ses parents s'y trouvait dj; ils
souhaitaient au renard une fin misrable; il entendit maintes paroles
emportes et maintes menaces. Mais Lynx et Lopard, les matres du camp,
apportrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestrent
la vrit de leur cause. Isengrin jura avec vhmence et la menace dans
les yeux que Reineke tait un tratre, un voleur, un assassin souill de
tous les crimes, convaincu de violence et d'adultre, faux en tout point;
qu'il le soutenait au pril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il
n'tait pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme
toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu
faire de ses mensonges une vrit et qu'il y parviendrait encore moins
dans ce jour.

Les matres du camp s'crirent: Que chacun fasse son devoir! le bon
droit va se montrer. Petits et grands quittrent la lice pour qu'on pt y
enfermer les deux combattants. La guenon se mit  dire tout bas et vite 
Reineke: Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon
conseil!

Reineke lui rpondit gaiement: Votre bonne exhortation redouble mon
courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la
ruse qui m'ont tir de tant de prils o je me suis trouv si souvent,
alors que je risquais si tmrairement ma vie. Comment ne me conduirais-je
pas de mme, maintenant que je suis vis--vis de ce sclrat? J'espre
bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il
mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance. En ce
moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde
regarda avidement.

Isengrin, d'un air sauvage et furieux, tendit ses pattes et s'avana la
gueule ouverte, en faisant des bonds normes. Reineke, plus lger, vita
le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau
corrosive et le trana dans la poussire pour le remplir de sable.
Isengrin croyait dj le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les
yeux avec sa queue et l'tourdit du coup. Ce n'tait pas la premire
fois qu'il employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient dj prouv
la fatale vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveugl les
enfants d'Isengrin, comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est
au pre qu'il en voulait. Aprs l'avoir asperg de la sorte, il sauta de
ct, se plaa contre le vent, agita le sable et chassa la poussire
dans les yeux du loup, qui se dpchait, et de bien mauvaise grce, de
se frotter et de s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke,
en revanche, jouait adroitement de son balai pour atteindre encore son
ennemi et l'aveugler entirement. Le loup s'en trouva mal; car le renard
profita alors de son avantage. Aussitt qu'il vit les yeux de son ennemi
obscurcis de larmes douloureuses, il se mit  l'assaillir de coups
vigoureux,  l'gratigner,  le mordre et toujours  lui asperger les
yeux. Le loup, presque sans connaissance, frappait au hasard, et
Reineke, enhardi, le raillait en lui disant: Seigneur loup, vous avez
dans le temps dvor plus d'une innocente brebis et mang dans votre vie
plus d'un animal irrprochable; j'espre que les autres seront en paix
dornavant; dans tous les cas, il vous plaira de les laisser en paix et
leur bndiction sera votre rcompense. Votre me gagnera  cette
conversion, surtout si vous attendez patiemment la fin. Cette fois-ci,
vous n'chapperez pas de mes mains, que vous ne m'ayez apais par vos
supplications; dans ce cas, je vous pargnerai et vous laisserai la
vie.

Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire
par la gorge et se croyait sr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que
lui, se dmena furieusement et se dgagea en deux secousses. Cependant
Reineke eut le temps de l'attraper  la figure, de le blesser cruellement
et de lui arracher un oeil de la tte; le sang coula le long du nez 
grands flots.

Reineke s'cria; Voil ce que je voulais! j'ai russi! Le loup, tout en
sang, se sentit dfaillir. Mais la perte de son oeil le rendit furieux, et,
malgr ses blessures et ses douleurs, il s'lana contre Reineke, qu'il
renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation
et toute sa prudence lui tait de peu de secours. Isengrin lui prit
rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait
en guise de main. Reineke gisait  terre tristement; il craignait de
perdre la main  l'instant mme et mille penses se croisaient dans son
esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles:
Brigand! l'heure de ta mort est arrive! rends-toi  l'instant ou bien je
te fais prir pour toutes tes perfidies. Je m'en vais rgler ton compte
maintenant; cela ne t'aura pas servi  grand'chose d'avoir gratt la
poussire, d'avoir mouill ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et
graiss ton corps. Malheur  toi maintenant! tu m'as fait tant de mal,
tu m'as calomni et borgn. Mais tu ne m'chapperas pas.

Reineke se disait: Me voici dans un bien triste tat; que dois-je faire?
Si je ne me rends pas, il m'gorge, et, si je me rends, je suis dshonor
 tout jamais. Oui, je mrite cette punition. Car je l'ai trop maltrait,
trop grivement offens.

Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. Mon
cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie  l'instant mme votre
vassal avec tout ce que je possde. J'irai pour vous en plerinage au
tombeau sacr dans la terre sainte et dans toutes les glises pour vous en
rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre me et il en
restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bnfice votre pre
et votre mre dans la vie ternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin?
Je vous vnre comme si vous tiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a
de plus sacr, d'tre dornavant entirement  vous avec tous les miens.
Tous vous obiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous
offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-mme. Acceptez-le, vous
serez un jour le matre du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous
l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je
vous en laisserai le choix, ainsi qu' votre femme et  vos enfants. De
plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me
dit malin et vous tes fort;  nous deux, nous pouvons faire de grandes
choses. Il faut nous allier; l'un arm de la force, l'autre de la ruse,
qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre.
Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu viter ce duel d'une
faon honorable; mais vous m'avez provoqu et l'honneur me faisait une
loi d'y rpondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis
pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. pargner ton oncle, me
disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais dtest,
vous vous en seriez trouv pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par
mgarde, je vous ai bless  l'oeil, j'en suis cordialement afflig. Mais
ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remde pour vous gurir et
vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre oeil ne revient
pas, une fois que vous serez guri, il n'y aura rien de plus commode; vous
n'aurez qu'une fentre  fermer quand vous voudrez dormir; nous autres,
nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents
s'inclineront  l'instant mme devant vous. Ma femme et mes enfants,
sous les yeux du roi et devant toute l'assemble, viendront vous prier et
vous conjurer de me pardonner et de me faire grce de la vie. Alors je
confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vrit, que je vous ai
calomni et tromp de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que
je ne sais rien de mal sur votre compte et que dornavant je ne vous
offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rv une satisfaction aussi
complte que celle que je vous offre  cette heure? Si vous me tuez, quel
profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours  craindre mes parents et
mes amis; tandis que, si vous m'pargnez, vous quitterez avec gloire et
honneur le champ de bataille, vous paratrez  tous de grand coeur et de
grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez
pas de sitt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est 
prsent tout  fait indiffrent de vivre ou de mourir.

--Perfide renard, rpondit le loup, comme tu aimerais  en tre quitte!
Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour
ranon, je ne te lcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux
serments, parjure que tu es!  coup sr, si je te laissais aller, tu ne
me donnerais pas mme des coquilles d'oeuf. J'estime peu ta famille, je
l'attends de pied ferme et j'espre supporter sa haine sans trop de peine.
Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas
tes railleries, si je te dlivrais sur tes belles promesses. Qui ne te
connatrait pas serait tromp. Tu m'as pargn aujourd'hui, dis-tu,
effront coquin? et n'ai-je pas perdu un oeil? sclrat, ne m'as-tu pas
dchir la peau en vingt endroits? et m'as-tu laiss respirer seulement
lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'tre pour toi clment
et misricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert.
Tratre! tu as dshonor et ruin ma femme et moi; cela te cotera la
vie.

C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-l, son fripon
d'adversaire avait pass son autre patte entre les cuisses du loup. Il le
saisit par les parties sensibles et se mit  les tirer et  les tordre
d'une faon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit  crier et
 hurler d'une faon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien
vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup  deux mains,
en tirant et pinant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de
violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se
vida de dtresse. Le renard s'en rjouit; maintenant, il esprait vaincre.
Il ne le lcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse
et dans le dsespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait
des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donn ce
spectacle pour des montagnes d'or; sans lcher prise, il tira et trana
le loup pour que tout le monde vt son tat misrable, et se mit  pincer,
mordre et griffer l'infortun, qui se roulait dans la poussire et ses
propres ordures en poussant des hurlements touffs avec des convulsions
et des gestes dsesprs.

Ses amis poussrent des cris de douleur, et prirent le roi d'arrter le
combat, si tel tait son bon plaisir. Et le roi rpondit: Si c'est
votre avis  tous, et votre dsir, qu'il en soit ainsi, je ne demande
pas mieux.

Et le roi ordonna aux deux matres du camp, Lynx et Lopard, d'aller
trouver les deux combattants. Ils entrrent dans le champ clos et dirent
au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi dsirait arrter le
combat, et faire cesser le duel. Il dsire, ajoutrent-ils, que vous lui
cdiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de
vous deux prissait dans ce duel, ce serait dommage des deux cts. Vous
avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi
pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagns pour
toujours  votre cause.

Reineke dit: Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que
j'obirai au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je
ne demande rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de
consulter mes amis. Alors tous les amis de Reineke s'crirent tous:
Nous sommes d'avis qu'il faut suivre la volont du roi. Ils
accoururent en foule autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau,
le singe, la loutre et le castor. Il eut alors aussi pour amis la
martre, la belette, l'hermine, l'cureuil et beaucoup d'autres qui lui
taient hostiles auparavant et nagure encore n'osaient pas prononcer
son nom; ils accoururent tous prs de lui. Il se trouva alors avoir pour
parents ceux qui l'accusaient jadis; ils venaient lui prsenter leurs
femmes et leurs enfants, les grands, les moyens, les petits, et mme les
tout petits; chacun le ftait, le flattait; cela n'en finissait pas.

Dans le monde, il en est toujours ainsi.  celui qui est heureux on
souhaite sant et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui
est tomb dans la misre n'a qu' prendre patience. C'est ce qui arriva
en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rle auprs du
vainqueur. Les uns jouaient de la flte, les autres chantaient, d'autres
encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui
disaient: Rjouissez-vous! vous avez jet un nouveau lustre sur vous et
votre race dans cette journe! Nous tions bien affligs de vous voir
succomber; mais la chance a tourn bientt et par un coup de matre.
Reineke dit modestement: Le bonheur m'a favoris. Et il remercia ses
amis. Ils s'en vinrent tous  grand bruit, prcds par Reineke et les
juges du camp. Ils arrivrent ainsi devant le le trne du roi et Reineke
s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les
seigneurs: C'est un beau jour pour vous; vous avez dfendu votre cause
avec honneur. En consquence, je vous proclame quitte. Vous tes relev de
tout chtiment; je tiendrai prochainement  cette occasion un conseil avec
mes gentilshommes, aussitt qu'Isengrin sera rtabli; pour aujourd'hui, la
cause est entendue.

--Sire, rpondit modestement Reineke, votre conseil est bon  suivre;
vous savez ce qu'il y a de mieux  faire. Lorsque je parus devant vous,
j'avais beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au
loup, mon puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il
m'eut presque en son pouvoir, ses acolytes s'crirent: Qu'il meure!
Ils m'accusrent en mme temps que lui, uniquement pour me pousser 
bout et pour lui tre agrable; car tout le monde pouvait remarquer
qu'il tait plus en faveur que moi et personne ne songeait  la fin ni 
ce qui pouvait tre la vrit. Je les comparerais volontiers  ces
chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la
cuisine, dans l'esprance que le matre queux voudrait bien leur jeter
quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperurent un
de leurs confrres qui venait de prendre  la cuisine un morceau de rti
et qui pour son malheur ne s'tait pas sauv assez vite, car le
cuisinier l'chauda d'importance et lui brla la queue; cependant il ne
lcha pas sa prise et se mla aux autres chiens qui dirent entre eux:
Voyez comme le cuisinier favorise celui-l! Voyez quel morceau exquis
il lui a donn! Le chien leur rpondit: Vous ne vous y entendez gure;
vous me louez et vous m'enviez en me considrant par devant, o vos
regards caressent ce dlicieux rti; mais regardez-moi par derrire et
vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.
Quand ils virent comme il tait cruellement brl, que ses poils taient
tous tombs et sa peau toute ratatine, ils furent saisis d'horreur;
personne ne voulut plus aller  la cuisine. Ils s'enfuirent tous et le
laissrent l. Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de
faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On
les voit  toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne
les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque
mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal.
Voil ce que font tous les gens qui ne considrent pas le rsultat
final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prosprit a
une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent  droite et 
gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois,
grands et petits, qui se dtachent d'eux et les laissent tout nus, comme
ont fait les chiens qui abandonnrent immdiatement leur camarade,
lorsqu'ils virent son mal et son croupion dshonor. Sire, vous
comprenez qu'on ne pourra jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne
rougiront jamais de lui. Je vous remercie mille fois de toutes les
grces que vous m'avez faites, et, toutes les fois que je pourrai
connatre votre volont, je me ferai un vrai bonheur de la mettre 
excution.

--Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, rpondit le roi; j'ai tout
entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme
autrefois vous voir siger dans mon conseil en qualit de noble baron et
je vous impose le devoir de participer  toute heure  mon conseil
intime; je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme
vous le mritez, je l'espre. Aidez-moi  gouverner tout pour le mieux.
Je ne puis gure me passer de vous  la cour, et, si vous joignez la
vertu  la sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous
et ne fera prvaloir ses conseils sur les vtres. Dornavant, je
n'couterai plus les plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et
vous agirez toujours  ma place, en qualit de chancelier de l'empire.
Mon sceau vous sera confi, et ce que vous aurez fait et crit restera
fait et crit.

Voil de quelle faon Reineke arriva au comble des honneurs et comment
tout ce qu'il conseille et dcide, en bien ou en mal, a force de loi.

Reineke remercia le roi en disant: Mon noble souverain, vous me faites
beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de
ma raison. L'avenir vous le prouvera.

Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-l.
Il gisait dans la lice vaincu et en piteux tat; sa femme et ses enfants
allrent  lui, et Hinz le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses
parents; ils le mirent en gmissant sur une civire que l'on avait
bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportrent loin du
champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs
chirurgiens vinrent qui pansrent ces blessures et y versrent quelques
gouttes de baume; tous ses membres taient paralyss. Ils lui frottrent
l'oreille avec une herbe et il ternua fortement par devant et par
derrire. Et ils dirent ensemble: Il faudra le frotter d'onguent et le
baigner. C'est ainsi qu'ils rassurrent la famille du loup plonge dans
la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps.
Il s'veilla, les ides encore confuses, et l'inquitude le prit; la
honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta  haute voix et parut
dsespr. Girmonde le veillait attentivement, le coeur plein de tristesse,
songeant  tout ce qu'elle avait perdu; elle tait debout, accable de
mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en
voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il
devint furieux de douleur; ses souffrances taient grandes et les suites
bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait
gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout;
il partit firement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et
le congdia avec ces paroles affectueuses:  bientt! Le renard
s'agenouilla devant le trne en disant: Je vous remercie de tout mon
coeur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces
seigneurs. Que Dieu vous rserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai
votre volont; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon
devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner
chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.

--Allez-y, rpondit le roi, et ne craignez plus rien. C'est ainsi que
partit Reineke, favoris comme personne. Il y en a bien de son espce qui
ont le mme talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont
pas moins  leur aise.

Reineke quitta firement la cour avec sa famille et quarante parents;
on leur rendait honneurs et ils s'en rjouissaient. Reineke marchait le
premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il tait radieux; sa
queue s'panouissait, il avait conquis la faveur du roi, il tait rentr
au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: Je partagerai
ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la
sagesse est plus prcieuse que l'or.

C'est ainsi que Reineke, accompagn de tous ses amis, prit le chemin de
Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui
lui avaient t favorables et qui taient rests  ses cts, au moment
du pril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittrent et
chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme
Ermeline en bonne sant; elle le salua avec joie, lui demanda comment il
avait fait pour chapper encore  ses ennemis. Reineke lui dit: J'y suis
parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je sigerai comme autrefois dans
le conseil, et ce sera  l'ternel honneur de toute notre race. Le roi m'a
nomm tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confi le sceau
de l'tat. Tout ce que Reineke fait et crit reste  tout jamais crit et
bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donn au loup en peu d'instants
une rude leon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, bless et toute sa
race dshonore; je l'ai bien arrang! il ne servira plus  grand'chose en
ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en
gurira pas de sitt. Que m'importe! je suis son suprieur et celui de
tous ceux qui faisaient cause avec lui.

La femme de Reineke se rjouit fort; le coeur des deux petits renards se
gonfla aussi d'orgueil au rcit de la victoire de leur pre. Ils se dirent
entre eux joyeusement: Nous allons maintenant vivre des jours heureux,
honors de tous, et nous n'aurons qu' penser  fortifier notre chteau et
 vivre gaiement et sans souci.

Reineke est honor de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc
bientt  la sagesse, vite le mal et respecte la vertu! Voil la morale
de ce pome, dans lequel le pote a ml la fable  la vrit, afin que
vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi
afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement du train
de ce monde. Car c'est ainsi qu'il se fait, c'est ainsi qu'il restera, et
voil comment se termine notre pome des faits et gestes de Reineke.
Que Dieu nous accorde l'ternit bienheureuse! _Amen!_

                                    FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Le renard, by Goethe

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RENARD ***

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