The Project Gutenberg EBook of Napolon et Alexandre Ier (2/3), by 
Albert Vandal (1853-1910)

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Title: Napolon et Alexandre Ier (2/3)
       L'alliance russe sous le premier Empire

Author: Albert Vandal (1853-1910)

Release Date: February 12, 2010 [EBook #31260]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLON ET ALEXANDRE IER (2/3) ***




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NAPOLON
ET
ALEXANDRE Ier



TOME SECOND



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en dcembre 1892.



DU MME AUTEUR:

Napolon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. I.
_De Titsit  Erfurt_. 3e _dition_. Un volume in-8 avec portraits. Prix
8 fr.

Louis XV et lisabeth de Russie. 2e _dition_. Un volume in-8. Prix 8
fr. (_Couronn par l'Acadmie franaise, prix Bordin_.)

Une Ambassade franaise en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
de Villeneuve_ (1728-1741). Un volume in-8. Prix 8 fr.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANClRE, 8.




NAPOLON
ET
ALEXANDRE Ier


L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE


II

1809.--LE SECOND MARIAGE DE NAPOLON
DCLIN DE L'ALLIANCE

PAR

ALBERT VANDAL

_Troisime dition_

[Illustration:]


PARIS

LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10

1894




NAPOLON
ET
ALEXANDRE Ier




CHAPITRE PREMIER

LE LENDEMAIN D'ERFURT


Intentions respectives de Napolon et d'Alexandre au sortir
d'Erfurt.--Offres de paix  l'Angleterre.--Napolon veut soumettre
l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
qui lui font dtester l'ide d'une nouvelle guerre et de nouvelles
victoires en Allemagne.--Il craint notamment de rveiller la question
polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est  ses yeux
la grande utilit de l'alliance.--Instructions  Caulaincourt.--Projets
ultrieurs: la Mditerrane et l'Orient.--Tendance d'Alexandre 
s'isoler de l'Europe.--Son imagination se dtourne de
l'Orient.--Influence dominante de Spranski.--Passion
rformatrice.--Spranski et l'alliance franaise.--Erreur persistante
sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof 
Paris.--Campagne de Napolon au del des Pyrnes.--Rsultats
incomplets.--Retour  Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napolon
s'opinitre  l'ide de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrive du roi et de la reine de
Prusse; importance attribue  leur voyage.--Napolon torture la Prusse;
protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
la reine Louise.--Le mnage imprial.--Souhait de nouvel an adress par
Napolon  Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
Roi dtruit l'intrt qu'inspire la Reine.--Rapparition et triomphe de
la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napolon requiert le
concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
dans un systme de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
 Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg  Ptersbourg.--Alexandre
encourage l'Autriche  la guerre en croyant l'en dtourner.



I

A Tilsit, Alexandre Ier avait dit  Napolon: Je serai votre second
contre l'Angleterre. A Erfurt, il lui avait renouvel ce serment, en
termes solennels, par trait, et les deux empereurs s'taient promis de
vaincre ensemble celle qu'ils avaient dsigne comme leur ennemie
commune et l'ennemie du continent[1]. Ils offriraient d'abord la paix 
l'Angleterre, la sommeraient de reconnatre la part que l'un et l'autre
s'taient faite dans l'Europe transfigure. Si l'adversaire refusait,
ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes
leurs forces jusqu' ce qu'elle et procur la paix dont ils avaient 
l'avance arrt les bases. Toutefois, ayant pos ce principe, ils
n'avaient russi qu'imparfaitement  en dduire l'application sous forme
d'engagements prcis et de rgles communes; en ralit, si leurs
volonts tendaient encore au mme but, elles ne s'accordaient plus sur
les moyens de l'obtenir, et bien diffrente tait la conception que l'un
et l'autre se faisaient de l'avenir. Napolon ne voyait que la guerre
pour conqurir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la
conscration de ses conqutes; Alexandre esprait que la paix viendrait
 lui, sans qu'il et  la forcer par des oprations compromettantes.
Napolon se traait un plan tout d'action, comportant des mouvements
prcipits, multiples,  excuter successivement dans toutes les parties
de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goter ds  prsent
en repos les avantages acquis, d'assister aux vnements plutt que d'y
participer, et, en face de l'Europe o partout les haines restaient
ardentes et les passions inapaises, se plaisait au rve d'une politique
contemplative.

[Note 1: Prambule du trait d'Erfurt, DE CLERCQ, _Traits de la
France_, II, 284.]

Aprs l'entrevue du Nimen, assur momentanment de l'alliance russe,
qui interrompait le cours des coalitions, Napolon avait cru pouvoir se
retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et
l'accabler d'vnements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance,
emport par son imagination, perdant le sentiment du rel et du
possible, il avait voulu treindre et soulever l'Europe, enrler partout
les forces vives des nations, accaparer toutes les armes, toutes les
flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les
points du globe o cette puissance pouvait tre aborde et saisie. Dans
cet lan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqu: une
fausse manoeuvre avait fait chouer toutes ses combinaisons et en avait
dmontr l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une
action  sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage
d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait
commenc contre les usurpations de la force la revanche du droit et de
la justice. En Espagne, la dynastie s'tait livre; la nation, violente
dans son indpendance sans tre maintenue par des masses suffisantes,
s'tait leve contre le conqurant: elle avait dtruit l'une de ses
armes, rejet les autres au pied des Pyrnes, ouvert la Pninsule aux
Anglais, report sur terre,  nos cts, la guerre que Napolon s'tait
flatt d'tendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui
fallait avant tout se relever de cet chec qui avait port  son
prestige un coup dsastreux et qui tait apparu  tous ses ennemis comme
un signal de dlivrance. Plus l'atteinte avait t sensible, plus il
importait que le chtiment ft exemplaire et prompt. Napolon ira donc
tout d'abord en Espagne et y ramnera les Franais: il veut de sa
personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa
fortune, qui a cr derrire lui un ardent foyer de haine et de rvolte,
une rsistance populaire, acharne, fanatique, et qui s'est faite la
Vende de l'Europe.

Cette guerre en avait engendr une autre, puisque la maison d'Autriche,
aprs avoir trembl pour elle-mme au premier bruit de l'attentat de
Bayonne et prcipitamment reconstitu ses forces, cdait maintenant  la
tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la rsolution
de se faire elle-mme l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de
1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connatre cette dcision, Napolon
la pressentait; il prvoyait le cas o, aprs une courte expdition en
Espagne, il aurait  se retourner contre l'Autriche et  se mesurer avec
un deuxime adversaire.

Il avait cr lui-mme cette situation, ayant fourni  l'Autriche, par
les vnements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour
attaquer. Nanmoins, si responsable qu'il ft de la guerre nouvelle qui
grondait en Allemagne, il souhaitait passionnment de l'viter. Non
qu'il craignt les gnraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne
s'taient-ils point connus et mesurs  Marengo,  Ulm,  Austerlitz?
Cent combats, cent victoires, avaient attest la supriorit de ses
armes, et si l'Autriche disposait momentanment d'effectifs plus
nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-mme, en son
aptitude  dcouvrir et  crer des ressources, pour redouter
srieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les
difficults et les prils de tout ordre o le jetterait une campagne de
plus en Europe, mme couronne d'un clatant succs.  l'intrieur, elle
achverait de lui aliner l'opinion, unanime  blmer son entreprise
d'Espagne; elle augmenterait le sourd mcontentement qui de toutes parts
couvait contre lui; elle prouverait dfinitivement aux Franais que son
rgne tait la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si
l'Autriche s'affirmait irrconciliable en descendant pour la quatrime
fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible
hostilit, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer
peut-tre, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant
nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et
de raison, Napolon comprenait le danger de bouleverser davantage
l'ancien difice europen, de briser l'imposante monarchie qui en avait
t longtemps la clef de vote. Cette destruction apparatrait comme un
dfi de plus aux royauts lgitimes; elle ajouterait  l'inquitude, 
l'exaspration gnrales; en particulier, elle risquerait de nous
brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait ncessaire
de faire appel  toutes les activits disponibles, d'ameuter toutes les
ambitions. Les Polonais du duch de Varsovie seraient les premiers 
nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la
runion  leur tat des provinces que l'Autriche avait nagure ravies 
leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette
quasi-restauration rveillerait les alarmes du troisime copartageant,
soulverait entre la France et la Russie une question mortelle 
l'entente. Napolon voulait donc s'pargner la ncessit de vaincre
l'Autriche, parce qu'il se sentait expos  ne remporter sur elle que de
funestes triomphes et qu'il apprhendait, non les chances, mais les
suites de la lutte.

Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait  la
guerre que devant la certitude d'tre crase; il dsirait lui en
imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'clat, de
svrit et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la
Russie.  ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement 
une crise europenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'tait pas 
prsumer que l'Autriche, si anime, si haineuse qu'elle ft, pt
s'exposer de gaiet de coeur, sans avoir t provoque ni directement
menace,  prir broye entre la France et la Russie. De sa part, une
prise d'armes contre Napolon isol ne serait qu'une dangereuse
tmrit; une rupture avec la France assiste de la Russie serait un
acte de dmence impossible  supposer. Si donc, pensait Napolon, la
cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas 
la fermet d'Alexandre dans le systme franais, c'est qu'elle escompte
tout au moins la neutralit de ce monarque. L'attitude d'Alexandre 
Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette scurit. Au fond du
coeur, Napolon ne pardonnait pas  son alli de s'tre aveugl alors sur
des intentions dj suspectes, de s'tre obstinment refus, en nous
promettant par trait secret son assistance contre toute agression, 
prendre ds  prsent vis--vis de l'adversaire le ton de la rigueur et
de la menace[2]. Sans savoir que Talleyrand avait livr  l'Autriche le
secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et prcipit
ainsi les rsolutions guerrires, il ne se dissimulait pas que
l'entrevue avait mal rempli son objet et laiss subsister le danger.
Nanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les prparatifs
hostiles continuaient, se rendrait enfin  l'vidence, consentirait 
accentuer son langage,  montrer les dents[3], exercerait  Vienne une
pression assez forte pour imposer un dsarmement. En quittant  Erfurt
le gnral de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait
laiss pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment
ouverts sur l'Autriche, de lui dnoncer tout acte inquitant, tout
mouvement plus prononc, de l'amener  y rpondre par des runions de
troupes sur la frontire de Galicie, par des concentrations effectues 
grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop rpter que l'empereur
Napolon, en s'loignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est
confi en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne
et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut
qu'elle soit non seulement relle, mais apparente, qu'elle s'affirme et
s'atteste par des dmonstrations extrieures.  l'aide de ces
raisonnements et de ces instances, Napolon esprait rparer sa
demi-dfaite d'Erfurt, reprendre en sous-oeuvre le projet avort et
enchaner l'Autriche par le bras de la Russie.

[Note 2: Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.]

[Note 3: _Documents indits_.]

En mme temps, il se flattait d'tre  lui-mme sa ressource: pour
immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il
comptait sur le spectacle d'activit et d'irrsistible nergie qu'il
donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur Franois, chez
tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre
nous, c'tait une opinion rpandue que la guerre d'Espagne absorberait
longtemps notre attention et nos forces, que de longues annes n'en
verraient pas la fin. Que cette guerre prsume interminable s'achve en
trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balaye, les Anglais
jets  la mer, le roi Joseph remis sur son trne et le pays pli  nos
volonts, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve
en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche
ne tiendront pas devant cette rapparition. On la verra s'humilier,
rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et
d'accepter des garanties. Si Napolon veut frapper vite et fort en
Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de
ses victoires un contre-coup accablant au del du Rhin, et il espre que
la soumission de la Pninsule assurera indirectement la tranquillit de
l'Allemagne.

L'Espagne dompte, l'Autriche comprime, Napolon se trouvera dans la
position o il avait espr se placer au commencement de 1808; il
disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prosprit
et de puissance, il pourra enfin ngocier utilement la reddition de sa
rivale. S'il s'est prt aux tentatives de paix immdiate concertes 
Erfurt, il ne croit gure  leur succs tant que la rvolte espagnole et
le soulvement de l'Autriche, en laissant  nos ennemis des allis et
des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il
entend cependant ne pas rompre les pourparlers ds qu'il en aura
constat l'inutilit prsente; il les fera durer, trainer, afin de
retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succs militaires et
diplomatiques auront remontr  l'Angleterre la ncessit de cder. Si
elle s'obstine malgr tout  la lutte, alors le moment sera venu de
recourir  ces entreprises crasantes et gigantesques que Napolon a
ajournes plutt qu'exclues et qui demeurent invariablement 
l'arrire-plan de sa pense. Pour les excuter, il se rserve ds 
prsent quelques moyens, susceptibles de se dvelopper par la suite. Il
ne porte pas au del des Pyrnes toutes les forces qu'il a retires
d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut
reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques
cette menace permanente. D'autres corps sont dirigs vers les ctes de
Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y
prtent,  inquiter les ennemis dans la Mditerrane,  prendre contre
eux des postes, des bases d'offensive,  tenter de hardis coups de main,
jusqu'au jour o d'autres armes, rendues disponibles par la cessation
des guerres en Europe, mises  bord de nos escadres reconstitues, iront
atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa
puissance, aux colonies, dans l'Amrique, dans l'Orient surtout et dans
la valle du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre,
Napolon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis;
l'enivrant d'esprances, le fascinant de son gnie, l'enveloppant de sa
ruse, il se subordonnera plus troitement cet alli, l'entranera  sa
suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au del
des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conoit
d'autres, qu'il gradue suivant les ncessits de la lutte et qu'il tage
dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en
armes, le spectacle de l'Allemagne pacifie, le blocus continental
aggrav, les ports europens plus strictement ferms, auront sans doute
raison de leur constance: si les Anglais rsistent  tant
d'avertissements et d'atteintes, il restera  l'Empereur, pour achever
leur dsastre,  dchaner contre eux sur la Mditerrane et l'Orient
une tempte d'vnements.

       *       *       *       *       *

C'tait  tort toutefois qu'aprs avoir achet la connivence passive
d'Alexandre, Napolon fondait encore quelque espoir sur son concours, et
les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne rpondaient gure 
cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme  son action que la paix
avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapproches
et troitement marques. Dsormais, il tait inbranlablement rsolu 
se confiner dans le cercle des intrts individuels et particuliers de
la Russie,  ne s'en plus carter; il se bornerait  terminer les deux
guerres qui lui taient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt
avait  l'avance prvu et spcifi les rsultats,  arracher la Finlande
aux Sudois et aux Turcs les Principauts. Encore et-il prfr devoir
ces conqutes  la rsignation des vaincus plutt qu' des efforts
renouvels, s'pargner la ncessit de combattre  nouveau et de verser
le sang. En Finlande, une trve avait t conclue, mais l'inflexibilit
du roi Gustave IV, pousse jusqu' la draison, ne permettait point
d'esprer qu'il consentt au sacrifice d'une province avant d'avoir
puis ses dernires ressources. De ce ct, Alexandre prvoyait que ses
armes auraient  porter des coups sensibles et peut-tre accablants. En
Orient, il s'tait engag vis--vis de Napolon  ne reprendre les
hostilits qu'aprs trois mois; il emploierait ce temps  ngocier avec
les Turcs,  runir un congrs,  tenter un essai de pacification sur la
base de la cession des Principauts. Si la Porte se refusait  cet
abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses
forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour
menacer la frontire autrichienne et faire au profit de Napolon la
police de l'Allemagne. En gnral, dans les questions o les termes et
l'esprit des traits rclamaient sa coopration, il s'acquitterait en
procds courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un
inpuisable contingent de paroles aimables, de dclarations tendres, de
professions enthousiastes, mais en tout accorderait  Napolon l'amiti
du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les
Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne
participerait plus autrement  une lutte o il ne se reconnaissait qu'un
intrt secondaire. Quant  reprendre les vastes projets dont on s'tait
entretenu l'an pass,  remettre en question le dmembrement de la
Turquie, il s'tait fait une rgle de demeurer sourd  toute suggestion
de ce genre[4].  jamais, il avait dtach son esprit de ces conceptions
tentatrices et dcevantes, et dfinitivement il avait laiss retomber le
voile sur les perspectives qui l'avaient un instant bloui. Au dehors,
il s'interdisait dsormais d'avoir de l'imagination.

[Note 4: Rapport n 12 de Caulaincourt  Napolon, 15 fvrier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Pour lui, le roman de l'alliance tait fini; dans cet accord, il ne
voyait plus qu'une opration o il entendait soigneusement limiter ses
risques et raliser des bnfices prvus et valus  l'avance; ces
rsultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute
entreprise extrieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans
ses frontires mieux traces et largement tendues.

Son ambition se tournait vers l'intrieur, et c'tait l maintenant
qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate
s'tait propos de marquer son rgne par des innovations bienfaisantes,
d'initier plus compltement son peuple  la civilisation europenne, de
relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et o
Pierre le Grand n'avait cr qu'une puissance, de faire une nation. Ce
projet gnreux avait enchant sa jeunesse; plus tard, dans les annes
qui avaient suivi son avnement, il s'tait compos un ministre secret,
un conseil intime avec lequel il aimait  s'entretenir et  raisonner de
la rforme; mais son ardeur spculative n'avait abouti alors qu' de
rares et incompltes mesures; c'tait surtout pour lui le dlassement
d'autres travaux, un moyen de se reposer de la ralit dans le rve. Il
avait le coeur d'un rformateur, il n'en avait point le caractre:
toujours, devant l'immensit et les difficults de la tche, ses
rsolutions avaient faibli; il lui avait manqu l'nergie ncessaire
pour se mettre  l'oeuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant
qu'un homme lui tait apparu dans lequel il avait reconnu ses propres
aspirations, mieux dfinies, plus prcises, plus susceptibles de se
traduire sous une forme concrte et tangible.  mesure qu'il connaissait
davantage Spranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce
ministre sorti du peuple, tranger  tout esprit de caste, pourrait le
complter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur,
Spranski avait de plus la facult et le besoin d'agir, la vaillance
allgre qu'il faut pour s'attaquer aux prjugs, pour guerroyer contre
les abus, la persvrance dans l'effort et la volont d'aboutir. Appuy
sur lui, Alexandre esprait raliser l'oeuvre  laquelle il mettait sa
gloire. Dans les annes qui vont suivre, il ne cessera d'lever
Spranski; sous le titre de secrtaire du conseil d'empire, il en fera
une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative
et de proposition. Dsormais, une troite intimit de pense, une
parfaite unit de vues, une collaboration de tous les instants
s'tablissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de
Spranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conoit ou excute.

Spranski n'avait qu'en politique intrieure le got des expriences
hardies et risques; il poussait son matre  s'absorber dans les soins
de l'administration et pensait que la Russie devait se rgnrer
elle-mme avant de s'pandre au dehors. Il apprciait pourtant et
voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un
instrument de conqute qu'un moyen d'ducation. Par elle, il esprait
nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre
lui-mme en mesure d'tudier nos lois, nos institutions, ceux qui en
avaient t les auteurs, la nation enfin qui avait soulev le monde par
ses ides avant de le bouleverser par ses armes.  Erfurt, il s'tait
montr attentif, curieux, interrogateur: il et voulu tout connatre de
la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait
de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la mthode de Bonaparte.
Alexandre lui-mme, moins ami de l'Empereur que par le pass, dcid 
se raidir contre les exigences et les sductions de sa politique,
restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et
l'ordre intrieur des tats. Il demeurait sous l'impression des instants
passs  Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples
donns, des enseignements que Napolon lui avait dispenss avec une
verve prodigue, le recherchait et l'obsdait; il subissait encore
l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pense. De l, chez le
Tsar et son ministre, une propension invincible  se chercher en France
des sujets d'tude et d'imitation; de l l'empreinte que portent leurs
crations diverses, leur snat, leur conseil d'empire, leurs
institutions judiciaires, administratives, financires, scolaires,
toutes d'origine napolonienne, inspires de l'esprit latin et
brusquement implantes sur un sol mal prpar  les recevoir.  mesure
qu'Alexandre s'loigne moralement du conqurant, il s'attache  tudier
de plus prs en Napolon le lgislateur, le constructeur d'tat: il
cherche  lui emprunter ses secrets, ses procds, et, pour transformer
la Russie, se met  l'cole du glorieux despote qui a refait la France.

Tout entier  cette oeuvre de rorganisation et de progrs, Alexandre
n'avait qu'une crainte, c'tait que les affaires de l'Europe, dont il
entendait autant que possible se dpartir, vinssent le rclamer et le
reprendre. Il n'chapperait pas  cette diversion si la guerre, confine
aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du
continent, entre la France et l'Autriche. Aussi dsirait-il prolonger la
paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la
tranquillit prsente et de la scurit  venir de la Russie. Non qu'il
tnt pour bon et dfinitif le rgime impos  l'Europe: il le hassait
en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier
n'aboutirait qu' l'aggraver,  faire peser plus durement sur tous la
loi du vainqueur. Puis, l'entre en campagne de l'Autriche le mettrait
dans le cas de tenir les engagements dfensifs qu'il avait contracts
avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du
Danube. Il lui faudrait se soustraire  une obligation positive ou
participer  de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa
conscience. Son voeu sincre tait donc que l'Autriche s'apaist.
Seulement, persistant  s'abuser sur le caractre des armements excuts
dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement
d'une nation qui se croit menace et se met instinctivement en dfense.
Il restait convaincu qu' la brusquer et  la malmener il ne gagnerait
rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant dispos  la
guerre, il s'pargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux
Autrichiens,  Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de
cordialit, il rpugnait  changer de ton vis--vis d'eux et se
persuadait toujours qu'il les dterminerait  dsarmer,  abjurer toute
pense d'offensive, en leur rptant qu'il ne permettrait  personne de
les attaquer.

Si la cour de Vienne continuait, malgr ces paroles rconfortantes, 
provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en
mdiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses
intrts et le soin de sa dignit au monarque qui l'aurait toujours
mnage,  celui qui aimait  se poser en arbitre chevaleresque des
diffrends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins
d'tre le souverain d'un puissant tat que le premier gentilhomme
d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours  la menace qu' la
dernire extrmit; il craignait, s'il se prtait trop tt et trop
docilement aux dsirs de l'Empereur, de l'encourager lui-mme 
assaillir l'Autriche; il croyait devoir protger cette puissance contre
elle-mme, contre ses propres emportements, mais surtout contre une
ambition toujours en qute de proies nouvelles. Il agirait de mme
envers la Prusse. Sans arme, sans argent, sans frontires, cet tat
semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur mme de
sa situation, jointe  l'irritation des esprits en Allemagne, laissait
parfois craindre de sa part quelque tentative dsespre. Alexandre ne
pousserait pas plus  la rbellion la Prusse que l'Autriche; il lui
recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des
douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolrerait jamais son
crasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne
Europe; il s'assurerait des droits  la gratitude des deux puissances
qu'il aurait peut-tre  requrir un jour, si des conjonctures plus
propices, impossibles  prvoir actuellement, lui fournissaient
l'occasion de rtablir sur le continent l'quilibre des forces et la
prdominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'alli de
Napolon, sans renoncer  se faire le consolateur de ses ennemis.

Ds son dpart d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se rvlent et
s'accusent. Ramenant  sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse 
toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dpasser l'ambassadeur
et aller jusqu'au matre. Il semble se retourner vers l'alli dont il
vient de se sparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et
d'amiti. Cependant, traversant Koenigsberg, il y passe deux jours auprs
du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie,
dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus
loin, il a un souvenir pour le ministre franais qui  Erfurt l'a averti
de se dfier, qui a pris secrtement son parti et approuv ses
rsistances: il paye  Talleyrand le prix de cette dfection. S'arrtant
 Mittau, il y fait dcider le mariage de la princesse Sophie-Dorothe
de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de
Bnvent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lvres, accompagn
d'pithtes louangeuses: On rvre votre bon esprit, crit Caulaincourt
 Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander
souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intrt la famille
qu'il vous a donne[5]. Aprs avoir acquitt une dette de
reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre
remonte dans le Nord  pas compts, prend son temps pour revenir dans sa
capitale et remettre la main aux affaires de l'tat, tandis que
Napolon, revenu d'Erfurt  Paris d'un trait, ne rentre dans son empire
que pour le traverser et voler en Espagne.

[Note 5: Archives des affaires trangres, Russie, 150. Caulaincourt
se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il
ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et
d'Autriche.]



II

En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laiss son ministre des
affaires trangres, le comte Roumiantsof, l'homme d'tat qui, aprs
Spranski, avait le plus de part  sa confiance et approchait le plus
prs de sa pense. Roumiantsof devait s'tablir  Paris pour quelque
temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations
extrieures M. de Champagny, la ngociation de paix  laquelle avait t
invite l'Angleterre. Il prcdait le nouvel ambassadeur de Russie, le
prince Kourakine, dsign pour remplacer le comte Tolsto, rendu  sa
vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof reprsenterait
le Tsar  Paris, sans discontinuer ses fonctions ministrielles.

En lui, Napolon voyait moins un intermdiaire avec les Anglais qu'un
trait d'union avec la Russie. S'il russissait  sduire Roumiantsof et
 le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier
l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en oeuvre pour charmer le
ministre voyageur, que le sjour de Paris lui soit rendu fertile en
agrments, fcond en satisfactions, que tous ses gots y soient caresss
et flatts. Roumiantsof est pris d'art et de littrature, c'est un
rudit et un curieux; il faut que nos muses, nos collections, nos
tablissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon
de lui en dtailler les beauts, de lui en expliquer l'organisation;
tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera gnreusement offert. Il a
la passion des livres: on lui composera une bibliothque d'ouvrages
rares. L'Empereur veut qu'il se plaise  Paris, qu'il y prenne ses
habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe,
le confie  ses ministres, le recommande  leur sollicitude, puis, aprs
un rapide coup d'oeil sur l'intrieur de l'Empire, va prendre au del des
Pyrnes le commandement de ses armes et les mettre en action.

En Espagne, il est vainqueur partout o il rencontre l'ennemi et peut
l'aborder; ses tapes se comptent par des batailles gagnes. Contre les
cent mille hommes de troupes rgles que lui oppose l'insurrection, il
refait en grand la manoeuvre d'Austerlitz; aprs avoir laiss les ennemis
s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant,
il pousse contre leur centre, l'enfonce  Burgos, se rabat sur leur
gauche, qu'il fait sabrer  Tudela par le marchal Lannes, tandis que
Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu
aprs, la charge de Somo-Sierra dgage la route de Madrid. Le 4
dcembre, l'Empereur est matre de cette capitale, ddaigne d'y entrer
et se borne  y rtablir l'autorit de son frre. La guerre et t
finie, si nous n'avions eu affaire qu' un gouvernement, si le peuple ne
ft rest debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte.
Les armes rgulires de l'Espagne ont t battues et pulvrises:
d'autres armes naissent de cette poussire, et la rsistance se
perptue en se dissminant. Au moins Napolon espre-t-il employer le
temps qui lui reste  passer dans la Pninsule en frappant un grand coup
sur l'arme anglaise, sortie du Portugal et aventure en Castille; par
un ensemble d'oprations concentriques, il se dispose  l'envelopper et
 la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui
mnage plus l'occasion de succs dcisifs et surtout ne lui permet plus
d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrire, l'arme du
gnral Moore chappe au filet et se drobe  un dsastre. Napolon se
jette aussitt sur ses traces, la serre de prs dans les montagnes de la
Galice, lui prend ses tranards, ses bagages, ses magasins, la pousse
furieusement vers la cte, o il espre l'anantir avant que des
vaisseaux anglais en aient recueilli les dbris. Cependant, peut-il
s'garer longtemps dans cette extrmit lointaine de la Pninsule, priv
de communications rgulires avec la France, absent en quelque sorte de
l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent 
travers mille prils;  la lueur d'un feu de bivouac, il lit les
dpches qui lui sont prsentes, et aussitt une vive proccupation se
peint sur ses traits[6]. D'importantes nouvelles le rappellent en
arrire: sur divers points de l'Europe, les vnements ont march;
l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin rclament
son attention et peuvent lui commander d'immdiates rsolutions. On le
voit alors s'arracher  la poursuite des Anglais, laisser  Soult le
soin d'achever leur droute, rtrograder sur Benavente, puis sur
Valladolid: dans cette ville, o il peut recevoir les estafettes de
Paris en cinq jours[7], il s'arrte, s'tablit et, tournant le dos 
l'Espagne, fait front  l'Europe.

[Note 6: _Mmoires du duc de Rovigo_, IV, 27.]

[Note 7: _Corresp._, 14684.]

Les nouvelles qu'il avait reues en route, celles qui lui parvinrent 
Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient  l'ouverture
des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et
son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurge ft admise au dbat,
par l'organe de ses juntes, et traite en puissance reconnue[8]. En mme
temps, l'Autriche semblait de plus en plus dispose  se dclarer pour
eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes
parts.

[Note 8: _Id._, 14643.]

C'est d'abord notre ambassadeur  Vienne, le gnral Androssy, qui
signale un mauvais vouloir persistant et des apprts de guerre. Tandis
que le cabinet se drobe toujours  la reconnaissance du roi Joseph et
refuse de fournir ce gage, les rserves et les milices, soi-disant
convoques pour une priode d'exercices et de manoeuvres, sont retenues
sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilises.
Androssy ne se prononce pas encore sur le caractre offensif de ces
mesures, mais il constate dans la socit une recrudescence de passions
hostiles et surprend partout l'cho de colres qui s'enhardissent. Les
salons lui dclarent la guerre; ils l'ont toujours trait en suspect;
ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'vitent; quant 
l'Empereur, il ne lui adresse que de brves et sches paroles, toujours
les mmes, auxquelles l'ambassadeur rpond sur le mme ton: Sa Majest,
crit Androssy  la date du 13 dcembre, m'a demand, suivant son
usage: _Que fait votre matre?_--Rponse: _Je n'en ai de nouvelles que
par les feuilles publiques, mais je le crois  cheval_. La conversation
ne s'est pas engage plus avant[9].

[Note 9: Androssy  Champagny. Cette dpche, comme tous les autres
extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce
chapitre et le suivant, est tire des archives des affaires trangres,
Vienne, 381 et 382.]

La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer  Paris son
ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l't. Comme
toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie
les protestations pacifiques; mais ds qu'on le presse un peu, ds qu'on
cherche  obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se
trahit. Pour le pntrer, M. de Champagny lui a demand s'il apportait
la reconnaissance des nouveaux rois: silence de M. de Metternich. Il a
cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe
maintenant entre les deux gouvernements, et, aprs un petit moment de
prparation, il a commenc, avec l'air le plus embarrass du monde, une
phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la
finir davantage, une seconde, puis une troisime, puis une quatrime, et
aprs une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arriv  me
dire: _Mais... mais... le gnral Androssy a dclar cette forme
inadmissible_. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard
de la reconnaissance... Je dois dire  Votre Majest que je n'ai jamais
vu  M. de Metternich, qui a ordinairement un ton ais et positif, tant
d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi
entortill[10].

[Note 10: Champagny  l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives
nationales, AF, IV, 1675.]

De cet entretien, le secrtaire d'tat franais emporte la conviction
que la cour de Vienne n'attend que le moment d'oser. Attendra-t-elle
ce moment, comme les peureux, jusqu' ce qu'il soit pass? C'est
l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un dfaut d'nergie chez
l'adversaire est dmentie par d'autres rapports. Des observateurs placs
sur les flancs de l'Autriche, nos agents  Trieste, en Bavire, en Saxe,
signalent dans les provinces frontires des armements fivreux,
prcipits, des prparatifs d'entre en campagne. Dj, dans toutes les
parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lve le masque, fait cause
commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues dmontre
que la maison d'Autriche, passe  la solde de nos ennemis, va excuter
en leur faveur une nouvelle diversion.

Pour faire face  un assaut plus probable,  un danger plus imminent,
l'Empereur ordonne de Valladolid des leves et quelques mouvements. Il
renforce les corps laisss en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube,
envoie  Eugne un plan pour la dfense de l'Italie; il invite les
princes de la Confdration rhnane  complter leurs contingents, sans
les rassembler encore; il prpare enfin, annonce son retour  Paris, et
fait remonter vers les Pyrnes quelques dtachements de sa garde[11].

[Note 11: _Corresp._, janvier 1809.]

Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu' titre de prcautions:
elles seront rvoques si l'Autriche se calme, et mme l'Empereur ne se
rsout pas ds  prsent  faire refluer vers le Nord toutes les troupes
qu'il a destines  la soumission dfinitive de l'Espagne et  des
entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernires surtout
qui restent son espoir secret et sa pense de prdilection.  demi
tourn vers l'Autriche, il ne dtache pas tout  fait son regard des
contres o l'Angleterre lui donne prise et s'offre  dcouvert: son
attention reste partage entre la ligne du Rhin et des Alpes, o il lui
faut se mettre en dfense, l'Espagne, o il presse le sige de Saragosse
et organise une expdition contre l'Andalousie, la Mditerrane enfin et
l'Orient, o le ramnent d'audacieuses vellits d'offensive. L'Orient
le sollicite  nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-mme  une
intervention. Les courriers qui ont annonc les dispositions menaantes
de l'Autriche ont en mme temps donn l'avis d'une rvolution de plus 
Constantinople. Le vizir Baractar, qui durant quelques mois a montr et
incarn l'autorit aux yeux des Ottomans, vient de prir dans une
sdition, sous les dbris de son palais en flammes; plus que jamais, la
soldatesque fait la loi, et ce progrs dans l'anarchie semble rapprocher
pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prvision de cet
croulement, le moment n'est-il pas venu de rserver et d'occuper
certaines positions d'un intrt majeur pour la lutte finale contre
l'Angleterre? En mme temps que Napolon signe l'appel aux souverains de
la Confdration, il ordonne  Toulon un rassemblement de forces
navales; il dcrte qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de
soixante-quinze voiles, prte  porter dans un point quelconque de la
Mditerrane trente-deux mille hommes, quips et munis pour une
expdition lointaine[12]. Ostensiblement, ces prparatifs sont dirigs
contre la Sicile, mais l'Empereur confie  son ministre de la marine
qu'il assigne  la flotte une destination plus importante[13]: il vise
la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'gypte,
cette gypte qu'il a rv tant de fois de ressaisir, d'o il pourra
exclure les Anglais de la Mditerrane orientale, les dominer en Asie et
les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions,
il laisse entrevoir de vastes projets: Cette escadre de la
Mditerrane, crit-il  Decrs, m'intresse au del de ce que vous
pouvez penser[14]. Deux divisions retires d'Allemagne l'anne
prcdente, celles de Boudet et de Molitor, seront appeles  former le
corps expditionnaire, si elles n'ont  se reporter dans le Nord. En
attendant que la situation se dessine, Napolon les retient prs de
Lyon, d'o elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou
descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu' la dernire extrmit, en
cas de ncessit absolue,  son duel avec l'Angleterre pour se battre
sans raison[15] contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une
nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se prparant  la
soutenir, il ne se rsigne pas encore  ne pouvoir l'empcher.

[Note 12: _Corresp._, 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.]

[Note 13: _Id._, 14665.]

[Note 14: _Id._, 14630.]

[Note 15: _Id._, 14864.]

C'est qu'il n'a pas renonc  s'aider de la Russie pour contenir et
paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance
carte de ses prvisions l'hypothse d'un concert effectif entre les
deux empereurs. Faux calcul videmment, puisque Alexandre a contract 
Erfurt des devoirs positifs et s'est oblig  nous secourir en cas
d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifest ses
intentions, l'erreur o l'on est  Vienne s'explique, demeure plausible,
et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que
Napolon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne.

 cet gard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des
preuves. Androssy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait
connatre les motifs principaux qui fondaient la confiance de
l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre  Erfurt et les
confidences tratresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de
rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au
grand jour. Entre la socit de Ptersbourg, foncirement hostile  la
France, acharne  branler l'oeuvre de Tilsit, et l'aristocratie
viennoise, il y avait communaut affiche de passions, de rancunes,
d'esprances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons
semblait prcder celle des gouvernements.

En Autriche, si le Tsar avait ses reprsentants, la Russie mondaine et
opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient  Vienne une place
considrable. C'taient un certain nombre de Russes haut placs, hommes
en vue, femmes lgantes, qu'une hostilit trop prononce  la politique
franaise d'Alexandre avait loigns de Ptersbourg et qui taient venus
apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage
d'migrs. Ce groupe d'exils volontaires, trait d'union entre les deux
capitales, avait pour chef le comte Andr Razoumowski, le plus haut et
le plus fat des hommes[16]. Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en
1807, Razoumowski y avait t l'agent principal et le moteur des
coalitions. Aprs Tilsit, relev de ses fonctions, il s'tait entt
dans les haines que son matre semblait avoir rpudies: il tait rest
 Vienne, et l, grce  une situation puissamment tablie, il avait
organis et menait avec clat sa guerre prive contre la France. Les
salons de ses compatriotes, o il trnait et donnait le ton, s'ouvraient
exclusivement  nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de
l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu,
recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur
guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se
plaisaient  l'attiser, en promettant un revirement trs prochain dans
la politique de la Russie. Suivant eux, de graves vnements se
prparaient  Ptersbourg; en s'attachant  un systme rprouv par
l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'tait
particulirement expos aux dangers qui menacent en tout temps le
pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des
mcontents tait  bout; une rvolution de palais tait imminente; cette
crise, certains prtendaient l'avoir toujours prophtise: ils la
montraient annonce de longue date par des avis reus, par des signes
caractristiques, et rappelaient ces mots crits par une dame de Moscou
 l'une de ses amies de Vienne, ds le dbut du rgne: Je viens
d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince
prcd des meurtriers de son grand-pre, ctoy par ceux de son pre et
suivi des siens[17].

[Note 16: _Documents indits_.]

[Note 17: Dpche d'Androssy, 13 dcembre 1808.]

 entendre les plus modrs parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit
besoin de recourir aux moyens extrmes, au remde asiatique[18], leur
gouvernement rentrerait de lui-mme dans ses voies naturelles;
l'empereur Alexandre tait dgot de l'alliance franaise; ses yeux se
dessillaient, la grce le touchait, et le plus lger effort suffirait
pour le rattacher dfinitivement  la bonne cause. Diffrents faits
semblaient donner raison  ces pronostics. Dans les salons de Vienne,
les membres de la lgation russe coutaient sans sourciller les propos
les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Aprs
Erfurt, le comte Tolsto, ancien ambassadeur  Paris, avait pass par
Vienne pour se rendre  l'arme du Danube;  Vienne, comme ses
sentiments anti-franais taient connus, il avait reu grand accueil et
tait devenu pour un temps l'homme  la mode; avec une imperturbable
assurance, il s'tait alors port garant de la bienveillance de son
gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter  l'clat de son
rang,  ses fonctions passes,  ses attaches connues avec l'entourage
intime du Tsar, un caractre presque officiel[19]. Relevant ces divers
symptmes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagn et suivi
l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais 
prendre au srieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain
pouvantail, une apparence prte  s'vanouir, et mme la situation lui
avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre  une
explication directe. L'un des personnages les plus en vue de
l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait
d'tre dsign pour aller en qualit d'ambassadeur  Ptersbourg, o
l'empereur Franois n'entretenait depuis quelques mois qu'un charg
d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa
mission, et l'on comptait que son loquence, dissipant les derniers
scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion dj
fort avance.

[Note 18: Joseph DE MAISTRE, _Mmoires et Correspondance_, p. 322.]

[Note 19: Dpches d'Androssy, 13 et 24 dcembre 1808, 15 janvier
1809.]

Pour djouer ces menes, pour couper court  ces esprances, il
suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il tait rsolu  tenir ses
engagements, s'en exprimt hautement, avec nettet, sur un ton qui
n'admettrait ni contestation ni rplique; que la correction, l'nergie
de son langage ft taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient
prjuger sa dloyaut; qu'il s'affirmt  la fois matre chez lui et
prt  intervenir avec autorit hors de ses frontires, pour rprimer ou
punir toute atteinte  la paix continentale. Napolon revenait donc 
l'ide, vainement poursuivie  Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il
menat l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait dsormais
d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les
circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore
manifest par des signes indiscutables sa volont de combattre; un doute
pouvait tre lgitimement conserv sur ses projets. Mais ce qui s'tait
pass  Vienne depuis Erfurt, les armements continus, le ton pris par
la socit, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'
l'vidence l'intention ferme et prconue de faire la guerre?
L'vnement donnait raison  Napolon contre les scrupules d'Alexandre,
et il tait difficile d'admettre que ce monarque,  le supposer de bonne
foi, se refust aujourd'hui aux dmarches dont il avait nagure contest
l'utilit.

Ce service, il importait que la Russie nous le rendt au plus vite,
avant que l'Autriche se ft livre  des actes qui la compromettraient
irrvocablement; il tait indispensable que, ds  prsent, les deux
cours allies s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage,
et l'un des motifs qui prcipitaient le retour de Napolon en France,
tait le dsir d'entamer et d'acclrer cette ngociation. S'il court de
Valladolid  Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans
cette capitale. Persuad dsormais de l'inanit des tentatives auprs de
l'Angleterre, le ministre russe annonce son dpart; il se dit rappel en
Russie par d'imprieux devoirs. Avant qu'il nous chappe, Napolon veut
le voir, lui parler, le convaincre de la ncessit d'agir  Vienne avec
force et sans retard[20].

[Note 20: _Corresp._, 14690.]

Ds  prsent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel
direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance,
M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hte vers Saint-Ptersbourg.
Cet officier est charg d'une lettre pour l'empereur Alexandre, o
Napolon se rappelle au souvenir de son alli et lui envoie ses souhaits
de nouvel an; il en reoit une autre pour le duc de Vicence[21]. Dans
cette dernire, qui est une instruction pressante, Napolon prescrit 
son ambassadeur de faire sentir  Alexandre l'urgence d'une action
diplomatique  deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de
Ptersbourg rdige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette
pice sera conue en termes premptoires; elle portera  l'Autriche
sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture
pacifique. Les reprsentants des deux puissances  Vienne, l'ambassadeur
de France et le charg d'affaires russe, la prsenteront ensemble, sous
forme de notes identiques. Ils recevront en mme temps pour instruction,
s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la rponse qui leur sera
faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un
mme mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce dpart
simultan, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures,
pourra faire rflchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire
terreur.[22]

[Note 21: Rappelons que M. de Caulaincourt avait reu au printemps
de 1808 le titre de duc de Vicence.]

[Note 22: Rapport de Caulaincourt en date du 22 fvrier 1809. Nous
rappelons que les lettres de Napolon  Caulaincourt, pendant la mission
de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont
connues que par les rponses qui s'y rfrent point par point. Toutes
les lettres et tous les rapports de Caulaincourt  l'Empereur, cits
dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et
1699.]

Dj et par avance, Napolon annonce et rpand qu'il est sr de la
Russie, que cette cour marche  sa suite, qu'elle envisage la situation
comme lui et s'unira  tous ses mouvements. Dans chacune des lettres
qu'il dicte pour ses frres, pour son beau-fils, pour les souverains
allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait
contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il
mande  Eugne: Les nouvelles que je reois de tout ct me disent que
l'Autriche remue; la Russie est aussi indigne que moi de toutes ces
fanfaronnades;  Jrme: L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre
mouvement hostile, aura bientt cess de rgner: voil ce qui est trs
clair. Quant  la Russie, jamais nous n'avons t mieux ensemble. Il
crit au roi de Saxe: Je prie Votre Majest de me dire ce qu'elle pense
de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indigne de cette
conduite et ne peut la concevoir. S'adressant au roi de Wurtemberg, il
parle  la fois en son nom et en celui du Tsar: Nous ne pouvons rien
concevoir, dit-il,  cet esprit de vertige qui s'est empar de la cour
de Vienne[23]. Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la
Russie, esprant que l'cho va en retentir  Vienne et y porter
l'pouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre
l'adversaire qu'il veut intimider des rsolutions supposes d'Alexandre:
avant de les connatre, il les prjuge et les publie.

[Note 23: _Corresp._, 14715, 14721, 14722, 14731.]

Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle
redevient sa pense dominante.  ce but convergent tous ses efforts, et
certes n'est-ce point un mdiocre sujet d'observation que de le voir,
dans cette oeuvre de politique prventive, devancer de soixante ans le
plus redoutable adversaire que la France ait rencontr devant elle au
cours de ce sicle, et en quelque sorte lui tracer la voie.  la veille
de nos derniers dsastres, en 1870, le ministre qui se fit
l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prt  s'engager
contre nous, craignait que l'Autriche mal rconcilie, gardant au coeur
l'amertume d'une dfaite rcente et d'un traitement rigoureux, ne se
levt contre lui et ne mt la Prusse entre deux adversaires. Il comprit
alors que la Russie, par sa proximit, par sa masse, par son aspect
imposant, tait mieux  mme que quiconque d'exercer  Vienne une action
paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire  ses yeux le mirage de
l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que rels, qu'elle
immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'tait
exactement le rle que Napolon, usant de procds identiques, avait
essay de suggrer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui
proposait  nouveau en janvier 1809, et c'tait  cette preuve,
renouvele dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il
attendait et jugerait Alexandre.



III

Tandis que Napolon, aprs trois mois de combats et de marches, ne
s'arrachait  la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne
diplomatique, tandis que l'officier dpch par lui traversait
l'Allemagne pour porter  Ptersbourg le nouveau mot d'ordre de
l'alliance, la cour de Russie continuait  s'enfermer dans une sereine
et souriante immobilit. Alexandre tmoignait invariablement sa
gratitude pour les avantages qui lui avaient t promis  Erfurt et ne
montrait pas trop d'impatience  les recueillir. Le seul point de son
empire o se manifestt quelque activit tait la frontire de Sude; de
ce ct, les hostilits avaient recommenc, sans prendre un caractre
soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expdition contre les
les d'Aland, d'une descente sur les ctes de Sude, mais l'une et
l'autre restaient  l'tat de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le
formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrs, dont le lieu
avait t fix  Jassy: en attendant l'issue de la ngociation, les
troupes russes, sous un chef octognaire, le prince Prosarofski, se
tenaient dans leurs cantonnements. Quant  l'Autriche, croyant lui avoir
rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de ritrer ses
dmarches, se rduisait  une attitude passive, et sa diplomatie 
Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au
pied.

Sa principale occupation et son plaisir taient toujours de prparer des
rformes, de travailler avec Spranski. Abordant le terrain de la
pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste
tablissement d'instruction secondaire; ils runissaient aussi les
lments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils
voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au
modle qu'il s'tait propos, Alexandre s'tait mis en rapport avec nos
principaux jurisconsultes et savants[24], se faisant expdier trs
rgulirement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt
pour intermdiaire de ces relations avec la France pacifique et le
tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le dbut d'une
clatante mission, l'ambassadeur n'avait vcu plus prs de lui.  tout
instant, de courts billets autographes, termins par des formules
cordiales ou familires, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa
Majest l'attendait  dner; elle avait  l'entretenir en particulier;
elle dsirait le fliciter d'un succs de nos armes ou simplement le
voir et prendre de ses nouvelles[25]. Ces faveurs toutes prives ne
faisaient point tort aux honneurs publics; ils taient prodigus en
toute circonstance  celui que Ptersbourg appelait _l'Ambassadeur_ tout
court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'et point exist  ses
cts d'autres reprsentants. La socit, il est vrai, subissait cette
situation plutt qu'elle ne l'acceptait de bonne grce: elle reprochait
 Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorit et de
commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait,
l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du
monarque: Bientt, disait-elle, il rdigera aussi les ukases.
Pourtant, l'hostilit envers la France se traduisait actuellement par
des propos frondeurs plutt que par de violentes rvoltes. Dans les
salons, le passe-temps prfr tait de discuter nos bulletins
d'Espagne, d'en contester la vracit, d'annoncer priodiquement des
dfaites franaises, jusqu'au moment o quelque fait retentissant, comme
la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre  l'vidence et
faisait s'allonger les mines[26]. La socit s'occupait beaucoup aussi
de ses plaisirs, partageait son temps entre des ftes nombreuses et
quelques intrigues, mlait les unes aux autres, et la grande affaire de
l'hiver tait un vnement mondain auquel on se plaisait  attacher une
signification politique: la venue  Ptersbourg du roi et de la reine de
Prusse.

[Note 24: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 25: 9 dcembre 1808: J'avais la plume en main, gnral, pour
vous crire, lorsque je reois  l'instant votre lettre. Je voulais vous
faire compliment des succs dont me parle le comte Romanzof dans ses
dpches et dont j'ai vu la confirmation dans votre _Moniteur_. Le comte
Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espre
que tout ira maintenant au gr de nos dsirs. Recevez, en attendant,
gnral, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. ALEXANDRE.

15 janvier 1809: Je suis fch, gnral, de vous savoir encore
indispos. J'ai reu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir
t une trs belle affaire et amnera srement des rsultats majeurs. Je
suis charm que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais trs fch
de votre indisposition. Recevez, je vous prie, gnral, l'assurance de
toute mon estime. ALEXANDRE.

20 juin 1809: Faites-moi le plaisir, gnral, de passer chez moi dans
une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intressant  vous
communiquer. A. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 26: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

Avant de rentrer dans leur capitale vacue par nos troupes,
Frdric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de
rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 
Berlin et dernirement  Koenigsberg; ils s'taient annoncs  lui pour
janvier 1809. Il tait difficile de savoir au juste de qui venait
l'initiative de cette runion: chacun se dfendait de l'avoir prise et
voulait avoir t provoqu. Quoi qu'il en ft, le Tsar se mit
immdiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalit. Ds que
Leurs Majests Prussiennes eurent franchi la frontire, il leur fit
prsenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide
cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses quipages au-devant d'eux.
Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y tait
qu'apprts de rception et de ftes. Par un raffinement de dlicatesse,
avec cette lgance de procds qui lui tait habituelle, Alexandre
voulait que le couple dsol, rendu par le malheur plus digne d'gards,
trouvt dans ses tats un accueil prvenant, magnifique, plus conforme 
la grandeur passe des Hohenzollern qu' leur fortune prsente, et les
souverains allemands allaient tre traits  Ptersbourg comme si la
Prusse et gagn la bataille d'Ina.

En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se
dplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue  leurs
voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies consquences. Dans le
cas prsent, si Frdric-Guillaume et la Reine se rendaient 
Ptersbourg, n'tait-ce point pour mouvoir et attendrir le Tsar sur
leur sort, pour le ramener  leur cause, c'est--dire  celle des rois
opprims et torturs par Napolon? Dans cette visite, concordant avec le
dpart de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un
nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre 
l'alliance franaise. Nos agents avaient beau protester contre cette
interprtation et rpter par ordre que le voyage du roi de Prusse
n'avait rien qui pt dplaire  Sa Majest, qu'il ne pouvait produire
aucun mauvais effet[27], on n'attribuait  leurs paroles que la valeur
contestable d'un dmenti officiel.  Ptersbourg, nos ennemis se
rjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquitaient; Caulaincourt
tmoignait quelque humeur et s'armait de vigilance.

[Note 27: Instructions de Champagny  Androssy, 26 janvier 1809.]

Ce qui ajoutait  ses craintes, c'tait qu'Alexandre avait fait preuve
tout rcemment d'un intrt renouvel pour la Prusse, et pris sa dfense
avec une chaleur presque indigne.  Erfurt, pour complaire  son alli,
Napolon avait accord  la Prusse un rabais de vingt millions sur
l'indemnit de guerre. Cette remise allait tre sanctionne par un
accord en prparation entre les cours de Paris et de Koenigsberg, mais
Napolon, toujours dur  la Prusse, gtait son bienfait en l'entourant
de restrictions et d'exigences. Il prtendait assujettir le vaincu 
payer l'intrt des sommes restant dues,  solder certains frais
occasionns par l'occupation des trois places de sret, charges
imprvues qui diminueraient d'autant l'allgement de la Prusse: la
France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru
gnreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait
un dfaut d'gards vis--vis de lui-mme et presque un manque de foi; il
s'en tait plaint  Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume
qui ne lui tait pas habituel: L'Empereur m'a promis, disait-il,
mandez-lui que j'en appelle  sa parole... J'attends de son amiti que
les choses seront rtablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a
t convenu  Erfurt. Je tiens positivement  cela. Je suis fidle
observateur de mes engagements: l'empereur Napolon doit de mme tenir
les siens. Il ne faut pas, pour quelques cus arrachs  des gens qui
sont dj plus que ruins, porter atteinte aux souvenirs que me laisse
notre entrevue... J'ai t l'intermdiaire d'un bienfait, je rclame
donc la parole qu'on m'a donne[28]. Lorsque l'Empereur aurait
satisfait  sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intresser  la
Prusse et de penser  elle; mais la vivacit de son langage semblait
tmoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune
attristait sa conscience.

[Note 28: Rapport n 4 de Caulaincourt, 20 dcembre 1808.]

Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruine ne disposait-elle
point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La
beaut, la grce de la reine Louise ne produiraient-elles pas 
Ptersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas chapp 
l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus expos  le
subir que son coeur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait
refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue
date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nomme
dans leurs dpches la belle Narischkine. Cette dame avait pass
l'automne hors de Ptersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqu
qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'tait point dtourn de son
chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait mme paru rapprocher
l'Empereur de l'Impratrice et rendu  celle-ci tous ses droits[29];
les amis de la souveraine rgnante avaient indiscrtement clbr cette
reprise d'intimit conjugale, et le bruit en tait venu jusqu'
Napolon. Affectant pour le bonheur priv et les satisfactions de son
alli la plus extrme sollicitude, l'Empereur n'avait point pour
habitude de l'exhorter  la vertu et ne ngligeait pas, au besoin, de
pourvoir  ses distractions[30]; il avait cru nanmoins devoir fliciter
Alexandre  mots couverts d'un vnement qui pouvait assurer  ce prince
une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis
cette phrase: Votre Majest veut-elle me permettre de lui souhaiter une
bonne sant et un beau petit autocrate de toutes les Russies[31]?
Cependant, pour quiconque observait de prs le mnage imprial, il tait
ais de se convaincre que la rconciliation n'avait qu'un caractre
officiel et de convenance, que l'union des coeurs ne se referait pas,
qu'un long pass d'indiffrence les avait  jamais spars et glacs.
L'Impratrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, ddaignait le
moindre effort pour fixer son mari; mme, disait-on, elle voyait
approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec
quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en
observateur pntrant au spectacle de Ptersbourg, expliquait par la
politique cette surprenante abngation: L'incomparable dame, disait-il,
ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'vnement
en question qu'un moyen d'arracher le matre  un parti qu'elle
abhorre[32]. Tout conspirait donc  livrer Alexandre aux sductions de
l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle
point remporter auprs de lui le triomphe que Napolon lui avait si
dlibrment refus, et trouver  Ptersbourg sa revanche de Tilsit?

[Note 29: _On dit_ de Ptersbourg, transmis par l'ambassadeur avec
ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.]

[Note 30:  Erfurt, une actrice de la Comdie franaise,
mademoiselle Bourgoing, avait t remarque d'Alexandre; l'hiver
suivant, elle reut un cong pour se rendre  Ptersbourg.]

[Note 31: Lettre publie par M. Tatistcheff. _Alexandre Ier et
Napolon_, p. 467.]

[Note 32: _Corresp._, III, 172.]

Le Roi et la Reine arrivrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume
et Auguste de Prusse. L'entre fut solennelle; toute la garnison,
quarante-cinq mille hommes environ, tait sous les armes et faisait la
haie. Malgr la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut
accompagner  cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la
Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par
les deux Impratrices avec une grce recherche; au fond des
appartements somptueux qui lui avaient t prpars, la reine Louise
trouva une surprise dlicatement mnage et le moyen de remonter
magnifiquement sa garde-robe: douze robes de chaque espce, du meilleur
got et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux
chles qu'on ait pu runir[33].

[Note 33: Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt,
disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attire. _On dit_ et
nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'poque sont pleines
d'allusions souvent cruelles  la gne matrielle o se trouvaient
rduits le roi et la reine de Prusse.]

Les jours suivants, on visita la ville, tincelante sous sa parure
d'hiver, neigeuse et ensoleille, et les ftes se succdrent sans
interruption: runions intimes et splendides galas, revues et manoeuvres,
soupers, concerts, bal en costume national russe, reprsentations
franaises au thtre de l'Ermitage, excursions en traneau, rien ne fut
omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme
ordinaire des rceptions princires, pour mettre un peu de varit dans
ce qui est la monotonie mme. Jamais, depuis nombre d'annes,
Ptersbourg n'avait vu pareil dploiement de faste, n'avait prsent
autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter  ce
tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique
nglige; Caulaincourt se plaignait que toutes les affaires russes
fussent suspendues[34], et Napolon, crivant  Paris au comte
Roumiantsof, lui annonait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant
les nouvelles et les journaux de Ptersbourg, qu'on y dansait beaucoup
en l'honneur des belles voyageuses[35].

[Note 34: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 35: Lettre publie par M. Tatistcheff, _Alexandre Ier et
Napolon_, p. 478-479. Cf. la _Correspondance de Joseph de Maistre_,
III, 171-211, et les _Souvenirs de la comtesse de Voss_, grande
matresse  la cour de Prusse, _Neunundsechzig Jahre, am Preussischen
Hofe_, 341-353.]

Cette rception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de
rendre la situation de son reprsentant passablement dlicate.
Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tte. Loin de s'enfermer
dans une rserve malsante, il se montra partout, mais ne perdit aucune
occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le
Tsar et la Reine le souvenir de Napolon.

Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre
de ses prrogatives: dans toutes les circonstances o il eut  paratre
avec des dignitaires russes ou trangers, il n'admit d'autre rang que le
premier. Il ne voulut pas tre prsent  la Reine en tte du corps
diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant
d'un prcdent tabli  Erfurt, il rclama, comme duc franais, le droit
de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa
prtention n'ayant pas t admise d'emble, il s'excusa de danser et
brilla par cette abstention. Ayant ainsi plac la France hors de pair,
il put tout  son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et
contribua  faire aux htes d'Alexandre les honneurs de Ptersbourg.

Il fut le seul des ministres trangers  les recevoir,  leur donner un
grand bal, dans son htel par avec un luxe de fleurs qui donnait en
plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion
d'attirer  l'ambassade le monde officiel au complet, de faire dfiler
toute la terre devant le portrait de Napolon[36]. Dans cette
circonstance, il se montra environn d'une vritable cour, forme par
les reprsentants des tats feudataires de la France: chacun d'eux avait
accept de l'assister dans ses devoirs de matre de maison, et prsida
une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles
dpassrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus russi en ce
genre. La Reine fut traite avec la plus respectueuse dfrence: elle
prouvait toutefois, en prsence de Caulaincourt, une gne
insurmontable; devant lui, c'est  peine si elle osait parler aux
personnes convaincues d'hostilit envers la France: elle s'observait
beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes
rvoltes[37].

[Note 36: Toute la terre tait  cette fte, crivait Joseph de
Maistre, except le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi
des Deux-Siciles) et moi. _Corresp._, III, 211.]

[Note 37: DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 200.]

La surveillance et les prcautions de notre ambassadeur taient
superflues, car le voyage, malgr les premires apparences, ne tournait
pas  la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public
mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens,
aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les vieux
Russes, hostiles  tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour
se mettait inutilement en frais pour une royaut trangre; chez les
autres, si la France tait peu gote, la Prusse restait impopulaire,
depuis la dsastreuse coopration de 1807; enfin, le Roi tait l pour
dtruire l'intrt qu'inspirait la reine[38]. Le physique ingrat de
Frdric-Guillaume, ses manires empruntes, son locution pnible, ses
efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il
avait moins que personne, l'uniforme surann dont il s'affublait et qui
semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot,
provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des
sourires que l'on n'avait pas le bon got d'touffer. Tout le monde,
crivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et
surtout de sa moustache. C'tait si haut aux premiers bals que les
Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais
on n'est un peu dcemment que quand l'Empereur est  quatre pas de
l[39].

[Note 38: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 39: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Autour de la Reine, les gards et les sympathies renaissaient, sans
aller jusqu' l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux  rparer les
gaucheries de son mari, ayant pass sa vie  tre la contenance du
Roi[40], le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-mme,
toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus  prsent de ces
attraits vainqueurs qui entranent et subjuguent. Les preuves de sa vie
avaient ruin sa sant et fltri sa beaut. En vain elle s'essayait 
lutter, recourait  tous les artifices de la toilette, se contraignait
pour assister  toutes les runions, s'y montrait habille un peu
hardiment[41], couverte de diamants, pare avec un luxe qui prtait
dans sa position  des remarques dsobligeantes; en vain, surmontant ses
souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidle 
cette constante proccupation de plaire qui avait t en d'autres temps
son charme irrsistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre
elle et l'impratrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas
toujours  son avantage, et Caulaincourt, forant peut-tre la note,
rsumait ainsi l'opinion gnrale: On ne trouve plus la Reine belle,
quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paratre[42].

[Note 40: _Documents indits_.]

[Note 41: J. de Maistre, _Correspondance_, III, 208.]

[Note 42: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

L'empereur Alexandre, il est vrai, se montrait prs d'elle le chevalier
le plus galant, le plus prvenant[43]; mais il tait ais de
reconnatre que ces hommages restaient voulus; ils s'adressaient  la
souveraine malheureuse plus qu' la femme, et le jeune monarque ne
retrouvait plus ses impressions d'autrefois. Ajoutons que son coeur
s'tait repris ailleurs. Mme Narischkine avait reparu et ne manquait
aucune fte. Confiante en ses charmes, elle affectait comme 
l'ordinaire une mise d'une simplicit superbe: peu d'ornements et de
parure,  peine de bijoux; seulement, elle avait pris soin d'entremler
 ses beaux cheveux noirs quelques fleurs de _ne m'oubliez pas_.
Alexandre avait-il besoin de ce muet et touchant rappel pour comprendre
et revenir? Toujours est-il que les regards passionns, les attentions
compromettantes furent pour celle qui les sollicitait discrtement: Les
hommages qu'elle cherchait ont t aussi publics que de coutume: on dit
les soins les mmes, les visites mme plus frquentes[44]. Dans
l'preuve  laquelle l'attendaient ses ennemis, la favorite avait trouv
l'occasion de reprendre et de consolider son empire.

[Note 43: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 44: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Moins accessible que de coutume aux sductions de la Reine, Alexandre se
laisserait-il ramener  la Prusse et dtacher de Napolon par des motifs
d'un ordre moins intime?

Bien que les ftes parussent absorber tous les instants, la politique ne
fut pas totalement absente du voyage; elle eut sa part dans les
entretiens entre le Tsar et le Roi, mais Alexandre, loin de se montrer
dispos  entrer contre nous dans de nouveaux accords, ne fit entendre 
ses htes que des conseils de rsignation. S'il ne renonait pas 
obtenir de Napolon des adoucissements  leur sort, s'il ne cessait de
rclamer pour eux justice et piti, il les exhortait en mme temps  se
plier momentanment aux exigences du vainqueur. Il ne leur dfendait pas
d'esprer des jours meilleurs, mais les suppliait de ne point
compromettre l'avenir par des rvoltes inutiles et prmatures. Suivant
certains tmoignages, il serait all plus loin: Si j'en crois, crivait
Caulaincourt, une personne assez digne de foi et qui m'a assur l'avoir
entendu,  un dner chez l'Impratrice mre et devant elle en prenant le
caf, l'Empereur causant avec le roi de Prusse lui aurait dit que la
gographie autant que la raison voulaient que la Prusse se rattacht
comme autrefois au systme de la France. N'a-t-on pas compos cela pour
moi[45]? Si justifi que puisse paratre en cette occasion le
scepticisme de l'ambassadeur, il est certain qu'Alexandre laissa
repartir le Roi et la Reine combls de toutes les dlicatesses de
l'amiti[46], mais nullement encourags  se mler, quoi qu'il pt
arriver, aux agitations de l'Allemagne[47]. Comme il avait rencontr
chez Frdric-Guillaume une docilit accable, comme d'autre part le
caractre alarmant des mesures prises par l'Autriche lui chappait
toujours, il s'imagina une fois de plus avoir assur la paix
continentale et retourna  sa quitude.

[Note 45: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 46: J. DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 190.]

[Note 47: Cf. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 350.]

Le message de Valladolid, faisant appel  son concours diplomatique
contre l'Autriche, rclamant une note comminatoire, tomba  Ptersbourg
peu de jours aprs le dpart des souverains prussiens: c'tait un coup
de tonnerre dans un ciel o le Tsar s'obstinait  n'apercevoir aucun
nuage. Il fut mu et troubl de cette rquisition, de cet effort pour
rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec
Caulaincourt qu'aprs s'tre prpar  la discussion et avoir mrement
assis ses ides; il eut alors avec l'ambassadeur une explication trs
amicale, mais vive et serre: Depuis que j'ai l'honneur de traiter des
affaires avec l'empereur Alexandre, crivait Caulaincourt, jamais il n'a
parl avec autant de chaleur[48].

[Note 48: Rapport du 22 fvrier 1809.]

En prsence des faits qu'on lui dnonait, Alexandre reconnaissait
l'utilit d'un avertissement  l'Autriche, admettait le principe d'une
note identique. Seulement, il n'entendait pas donner  cette dmarche la
sanction que Napolon jugeait indispensable, c'est--dire autoriser le
retrait ventuel des missions. Cette mesure, prlude ordinaire des
hostilits, lui paraissait de nature  froisser,  exasprer une cour
qui lui semblait plus maladroite que malintentionne. Suivant lui, les
craintes inspires  l'Autriche, le peu d'gards tmoign pour elle,
l'isolement o elle avait t tenue pendant les confrences d'Erfurt,
avaient t les causes premires de ses agitations. Pour apaiser
l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours
l'emploi des traitements doux, appliqus d'une main lgre; contre le
mal qui prenait un caractre aigu, il continuait de croire  la vertu
souveraine des calmants [49]. S'il consentait  se servir de l'arme
forge par Napolon, c'tait  la condition de l'mousser et d'en ter
la pointe. De plus, il dsirait que la dmarche propose, au lieu d'tre
excute par les reprsentants des deux cours  Vienne, le ft par des
personnages plus qualifis, d'une exprience et d'un tact reconnus:
pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour
parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modration
inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand
rempliraient soit  Vienne, soit  Paris, auprs de M. de Metternich, la
mission spciale dont ils seraient investis.

[Note 49: L'espoir de terminer des diffrends politiques, crivait
Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille,
flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun
raisonnement ne change le fond de son opinion.]

Aprs avoir pos ce prliminaire, Alexandre fit expdier  Paris un
projet de note dont il avait discut avec Caulaincourt, soigneusement
mesur et mitig les expressions. Les deux cours y faisaient en termes
assez svres le procs de la conduite tenue par les Autrichiens et leur
demandaient de dsarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur
signalaient la responsabilit morale qui rsulterait pour eux d'une
agression, plutt qu'elles ne cherchaient  leur en faire craindre les
consquences matrielles. La note sous-entendait les engagements
militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point;
elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule et pu
changer les volonts de l'Autriche et lui interdire la guerre[50].

[Note 50: Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV,
1698, envoi du 22 fvrier 1809, 2e annexe.]

En mme temps, Alexandre crivait  Roumiantsof pour le mettre au fait
de ses intentions. Sa lettre tait fort longue, un volume, disait-il;
tout entire de sa main, trace au crayon suivant son habitude, elle
dcouvre le fond mme de sa pense; elle rvle son dsir plus vif que
jamais d'viter la guerre, son dsaccord avec Napolon quant aux moyens
de la prvenir, sa mprise persistante sur les dispositions relles de
l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur.

L'empereur Napolon, dit le Tsar, est intress  connatre d'une
manire positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on
obtienne d'elle une rponse catgorique et, au cas qu'elle ne soit pas
satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour
moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connatre les vraies
intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre
est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la
conduite que nous allons tenir rponde  ce but. Une note, la mieux
faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour
l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions,
gterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon  attendre de
l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre bless entre
pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la
blessant encore qu'on peut esprer d'empcher ces gens de faire ce qui
nous est essentiel d'viter?--Mon opinion serait donc que la note ft
sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances
tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente,
c'est une preuve que, mene par l'Angleterre, elle veut  toute force
une rupture. Mais ne laissons pas  un Anstett (c'tait le nom du charg
d'affaires de Russie  Vienne) et  un Androssy  juger de l'effet
qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui
tenir; rservons-nous cela  nous-mmes ou bien  des hommes qui
possdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince
de Bnvent. Il est de tout notre intrt d'empcher, du moins
d'loigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche,
car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez
embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos
engagements  tirer l'pe. Si c'est la France, nos engagements n'ont
rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste  peu prs
aussi embarrassante, et l'croulement de l'Autriche sera un malheur rel
dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir[51].

[Note 51: Lettre du 10 fvrier 1809. Archives de Saint-Ptersbourg.]

Alexandre fait ensuite  Roumiantsof le rcit de ses premires
conversations avec le prince de Schwartzenberg, arriv rcemment 
Ptersbourg. L'entre en matire de cet envoy n'a pas laiss que d'tre
inquitante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a
fait entendre que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied o elle
tait, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux
courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet tat de
crise et d'anxit.  cet aveu, le Tsar a rpondu que l'Autriche devait
choisir entre des revers invitables et des dangers peut-tre
imaginaires. Napolon est invincible; se heurter volontairement  lui,
c'est courir  la ruine. D'autre part, Napolon ne veut pas la guerre;
on le sait  Ptersbourg, et Alexandre s'est port fort de cette
intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au
secours de l'Autriche, si celle-ci tait attaque, mais n'a point cach
ses engagements dfensifs avec la France et s'est dclar rsolu  les
tenir.

Par malheur, ce qu'il ne confiait point  Roumiantsof, ce qui nous est
rvl par les dpches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laiss
apercevoir, au travers mme de ses admonestations, un fond d'intrt, de
tendresse pour la cause autrichienne, en mme temps qu'une hostilit
sourde contre Napolon.  l'entendre, son but n'tait point d'imposer 
nos ennemis une ternelle rsignation; il leur demandait seulement
d'attendre, de temporiser; il fallait se rserver pour l'avenir, se
garder intact pour de meilleures occasions: l'heure de la vengeance
sonnerait un jour[52]. En laissant tomber de ses lvres ces graves et
funestes paroles, Alexandre exprimait-il rellement sa pense?
Voulait-il simplement, suivant un procd qui lui tait habituel,
accommoder son langage au got de son interlocuteur[53]? tait-ce pour
se mieux faire couter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine
mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que
Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce
prince ne prterait aux Franais, dans la lutte dcide  Vienne, qu'un
concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part  son gouvernement
de cette conviction rconfortante; mme, d'aprs lui, ne fallait-il
point dsesprer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de
l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et
changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de
l'interprtation donne  ses paroles: au contraire croyait-il avoir
produit sur Schwartzenberg l'impression la plus dcourageante et se
flattait-il par l de ramener l'Autriche  des ides de paix. Il a
expdi son courrier, crivait-il  Roumiantsof, et, sans en avoir la
certitude mathmatique, je nourris l'espoir de prvenir de la part de
l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant  obtenir le mme
but de la part de la France; c'est  quoi je me flatte que vos efforts
auront russi[54]. Ainsi revenait en lui cette pense, autorise par
l'exemple du pass, fausse dans la circonstance, que Napolon, au moins
autant que l'Autriche, avait besoin d'tre dtourn de la guerre; il
laissait  Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact  Paris avec
le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tche dlicate et de
recommander aux Tuileries la paix qu'il et fallu imposer  Vienne.

[Note 52: Rapport de Schwartzenberg du 15 fvrier 1809, cit par
BEER, _op. cit._, page 349.]

[Note 53: Il arrive souvent  l'Empereur de n'avoir point d'autre
vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec
les mets qu'il suppose lui plaire. _Mmoires du prince Adam
Czartoryski_, t. II, 218-219.]

[Note 54: Lettre du 10 fvrier 1809. Archives de Saint-Ptersbourg.]




CHAPITRE II

RUPTURE AVEC L'AUTRICHE


Retour de Napolon  Paris.--Son humeur.--Disgrce de Talleyrand; effet
produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de
Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napolon juge que la guerre avec
l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Reprsentants de
cette puissance  Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyaut,
son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas
Roumiantsof.--Conversations vhmentes de l'Empereur avec ce
ministre.--Lgre dtente.--Napolon se reprend  l'espoir d'immobiliser
l'Autriche et requiert  nouveau le concours diplomatique de la
Russie.--_La grande dmarche_.--Consquences irrparables de la guerre
d'Espagne.--Rle de Metternich.--Roumiantsof se drobe et quitte la
place.--L'Autriche dvoile bruyamment ses dispositions
offensives.--Caractre national de la guerre.--Pressants appels de
Napolon  la Russie.--Perplexits d'Alexandre.--Procds
vasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--vnements de
Turquie et de Sude.--Irruption des Autrichiens en Bavire.--Duplicit
d'Alexandre; ses dclarations en sens contraire  Caulaincourt et 
Schwartzenberg.--Il s'arrte au parti de ne faire  l'Autriche qu'une
guerre illusoire et fictive.



I

Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que
l'Empereur tait aux Tuileries: il tait arriv  huit heures du matin,
plus tt qu'il ne l'avait annonc, surprenant sa cour et sa capitale; il
avait couru  franc trier de Valladolid  Burgos et mis six jours 
faire en poste le trajet de Valladolid  Paris. Cette fois encore il
revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et rcolt des trophes;
quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient
prcd dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'panouissait pas
sur son visage; il reparaissait sombre, proccup, irritable; sa colre
s'veillait facilement; il est ais de dplaire[55], remarquait
Roumiantsof, qui assistait  ce retour. C'est qu' tous les sujets de
dplaisir fournis  l'Empereur pendant la fin de son sjour en Espagne
s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les
avait trouves presque en arrivant: une lettre d'Androssy, en date du
15 janvier, contenait ce post-scriptum: Au moment o je terminais ma
dpche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre;
l'attaque serait au commencement de mars.  en croire cet avis, appuy
d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur 
se prcipiter au combat, va prvenir l'emploi des moyens imagins pour
la retenir.

[Note 55: Lettre  l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 fvrier 1809.
Archives de Saint-Ptersbourg.]

La guerre qui s'annonce  brve chance, Napolon l'accepte dsormais;
il la poussera  fond, avec rage, mais il la dteste toujours, car elle
le dtourne de l'Angleterre, et la sincrit des efforts auxquels il
s'est livr pour l'empcher se mesure  son courroux contre la puissance
qui l'oblige  la faire. L'Autriche devient  ce moment l'objet
principal de sa haine: elle le mine[56], crit Roumiantsof. C'est elle
l'irrconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa
route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut
briser et anantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa
colre. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des
coupables. Assurment, en prsence des difficults qui venaient
l'assaillir, il et d d'abord s'incriminer lui-mme, se rappeler qu'il
avait provoqu toutes les dynasties en s'attaquant  la plus indigne,
mais  la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois,
s'il avait le devoir d'tre mcontent de lui-mme, il avait aussi le
droit d'tre mcontent des autres. Profitant de ses fautes et de la
lassitude gnrale, une opposition s'tait forme contre lui  sa cour
mme, dans ses conseils; l, l'esprit de critique et de censure tait
encourag par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la
grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence,
avaient oubli leurs rivalits pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils
avaient escompt sa disparition, cherch les lments d'un autre
gouvernement, song  se prparer en dehors de lui une fortune et un
avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait
la cour de Vienne  brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un
dignitaire franais poussait la flonie jusqu' recommander aux
Autrichiens de ne point se laisser prvenir[57], Napolon jugeait
qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intrieur et
l'tranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six
mois, il apercevait vaguement une main habitue  manier l'intrigue, 
en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colre, devinant juste,
tomba sur Talleyrand.

[Note 56: _Id._, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Ptersbourg]

[Note 57: Paroles de Talleyrand  Metternich, BEER, _Zehn Jahre
oesterreichischer Politik_, p. 365.]

On sait la scne qu'il fit au prince de Bnvent le 28 janvier aux
Tuileries, en prsence de MM. Cambacrs et Decrs. Pendant de longues
heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et
d'outrages; puis, aprs l'avoir trait et stigmatis comme criminel
d'tat, il se borna  lui retirer la clef de grand chambellan; il avait
furieusement grond pour svir  peine, car c'tait chez lui un principe
que de ne jamais briser tout  fait les hommes qui l'avaient utilement
servi au dbut de sa carrire. On sait aussi que Talleyrand soutint
l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilit dfrente,
s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette
attitude trouva  la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus
merveill que le vieux Roumiantsof; il avait assist en Russie  trois
changements de rgne,  la naissance et au dclin de fortunes
brillantes,  de mmorables chutes, et n'avait jamais vu porter la
disgrce avec une si hautaine dsinvolture[58].

[Note 58: Roumiantsof  l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 fvrier
1809. Archives de Saint-Ptersbourg.]

Le renvoi de Talleyrand, si justifi qu'il ft, devait faire tort 
Napolon en Russie; il y serait envisag comme un divorce plus complet
de sa part avec les ides de modration et de prudence. L'empereur
Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientt, de
flatteuses et dlicates paroles, tombes de haut, transmises par un
membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince
dans sa disgrce, le provoquer  une mystrieuse correspondance qui en
fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le
compte de l'tranger[59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour
augmenter les dfiances d'Alexandre, hter son dtachement, nuire 
Napolon et conspirer sans relche, jusqu'au jour o les dsastres de la
France le replaceront au premier rang et o de grands services, rendus
par lui au pays, viendront le rhabiliter sans le disculper.

[Note 59: Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur
Alexandre, soit directement, soit par l'intermdiaire de Nesselrode et
de Spranski. Archives de Saint-Ptersbourg et _Recueil de la Socit
impriale d'histoire de Russie_, t. XXI.]

Le lendemain de la scne des Tuileries, il y avait bal chez la reine de
Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le
vieux prince Kourakine, avec un mnage russe en rsidence  Paris, le
prince et la princesse Wolkonski, taient les seuls trangers dont
l'Empereur et permis l'invitation. Pendant la soire, il prit  part
les deux premiers, les emmena dans une salle attenante  celles o l'on
dansait, et l leur parla de la situation pendant trois heures, avec
vhmence[60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois
Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins.
Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer  lui ce
ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reu avec apparat
les lettres de crance, de les entretenir, voulant  la fois leur faire
honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le
proccupait, et son premier dsir tait de savoir jusqu' quel point il
pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il
avait rclame jusqu' prsent ne lui suffisait plus: avant mme d'avoir
reu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se
produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait tait
celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empcher la guerre, allait-elle y
participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour
l'entraner, Napolon se cherchait un intermdiaire utile avec le Tsar,
un homme capable de s'lever  la hauteur des ncessits prsentes, de
s'en bien pntrer, d'exercer  Ptersbourg une influence dterminante,
de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme
dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait
envoys, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage?

[Note 60: _Mmoires de Metternich_, II, 266.]

Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, aprs avoir travers
pompeusement d'minentes fonctions et reprsent en dernier lieu la
Russie  Vienne, tait venu achever en France une trop longue carrire.
En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la
main beaucoup plus heureuse qu' l'poque o il avait appel le comte
Pierre Tolsto au poste de Paris. Tolsto s'tait arm contre nous de
haines persistantes; c'tait un ennemi, malencontreusement charg de
cimenter l'accord. Kourakine pchait par dfaut d'intelligence plutt
que de bonne volont, et le gnral Androssy, qui l'avait eu pour
collgue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqu, l'avait fait
prcder en France de ce portrait: M. le prince Kourakine n'a qu'un
principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entirement
revenu, mais sur lequel il me parat un peu refroidi. Il n'a qu'une
ide, qui est celle de la paix; ses vues ne s'tendent pas plus loin.
Crdule  l'excs, parce qu'il ne se donne pas la peine de rflchir, et
livr  l'insinuation de ses sous-ordres, il a t ici..... dans une
mystification continuelle. Dou d'une vanit extrme, le faubourg
Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais 
rendre hommage  ses qualits personnelles; toutes sont excellentes;
mais je ne le considre que comme homme public, et c'est sous ce dernier
rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement[61].

[Note 61: Androssy  Champagny, 14 novembre 1808.]

 Paris, Kourakine avait t envoy pour reprsenter plutt que pour
traiter: il avait t choisi  raison de son immense fortune, qui lui
permettrait de tenir fastueusement son rang,  raison aussi de sa
docilit inerte. Malgr ses prventions renaissantes, il ferait de son
mieux pour rpondre  la pense de Tilsit, pour plaire  Napolon.
Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son dfaut absolu
d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre 
comprendre un souverain qui tait l'activit, le mouvement mme, 
suivre et  servir une volont de feu.

Avec cela, les trangets de sa personne, qui lui avaient valu une
clbrit europenne, ne lui permettaient gure de prendre  la cour et
dans le monde une place conforme  son titre. Ds son arrive  Paris,
o il avait amen un personnel dmesurment nombreux, o il aimait 
s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il
tait devenu un objet de curiosit. Chez lui, une laideur caractrise,
un embonpoint norme, s'accentuaient davantage par un costume d'une
magnificence outre: Alexandre Borissovitch tait convaincu qu'un
ambassadeur se juge  l'habit, au faste qu'il dploie dans sa mise et
dont il est lui-mme le vivant talage; c'est ainsi qu'il restait
fidle, au milieu d'une socit renouvele, aux modes somptueuses et
surannes de l'autre sicle, aux lourds habits de brocart; il les
agrmentait de dentelles, en exagrait la richesse par une profusion de
diamants et de pierres prcieuses; il les constellait de plaques en
brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionns dans les
diffrentes capitales et dont il ne se sparait  aucun moment de la
journe[62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'tait que
ridicule. Son langage compass, sa religion de l'tiquette, sa manie de
mettre le crmonial partout, mme dans les actes les plus simples de la
vie, compltaient un type plus propre  russir au thtre qu' figurer
avec autorit sur la scne politique. Paris s'amuserait longtemps de son
physique et de ses manires, tout en se pressant  ses superbes
rceptions.

[Note 62: Suivant la chronique intime du temps, ces dcorations
taient devenues l'une des ncessits de l'existence du prince,  tel
point qu'il en portait ds le matin un exemplaire complet, cousu  sa
robe de chambre. Baron ERNOUF, _Maret, duc de Bassano_, p. 305.]

Dj la malignit publique s'exerait  ses dpens; elle relevait en
lui, en mme temps qu'une susceptibilit formaliste, certain despotisme
fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses
terres, des caprices de vieil enfant gt, dont les jeunes gens de son
ambassade taient les premiers  souffrir, mais n'taient pas les
derniers  plaisanter. Jusqu' ses infirmits lui taient un obstacle 
l'accomplissement suivi et rgulier de ses fonctions. Tourment par la
goutte, souffrant priodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et
parlant beaucoup de sa sant, Kourakine n'avait apport parmi nous qu'un
reste de forces, destin  sombrer dfinitivement dans les plaisirs de
Paris. Affichant  tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en
garder la dignit. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se
faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transforms plus ou
moins en secrtaires;  Paris, son empressement  organiser des runions
extramondaines avant mme d'ouvrir ses salons  la bonne compagnie, ses
assiduits  l'Opra, prs du personnel de la danse, la gravit comique
avec laquelle il faisait dans ce milieu office de mdiateur et
s'efforait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientt
aux observateurs que la police impriale entretenait auprs de lui le
sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se
faire l'Empereur d'un homme appel  traiter des plus hauts intrts et
que les rapports de police lui prsentaient comme le hros d'aventures
scabreuses ou burlesques. Trs vite, il apprcia Kourakine  sa juste
valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renona  compter
avec une apparence d'ambassadeur[63].

[Note 63: Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720.
VASSILTCHIKOF, _les Razoumovski_, IV, 384-424.]

Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus srieuses ressources? Cet
homme d'tat, par sa longue exprience des affaires, par sa finesse
d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la
confiance que lui tmoignait son matre. En politique, ses prfrences
taient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France,
par leur position topographique, par le paralllisme de leurs intrts,
taient faites pour s'entendre et s'unir; dans le systme de Tilsit, il
ne voyait que la mise en application d'un principe gnral; c'tait le
thoricien de l'alliance. Il la chrissait d'ailleurs comme son oeuvre,
et lorsqu'il lui voyait produire des rsultats tels que la runion des
Principauts, il s'applaudissait de cet tat florissant avec un orgueil
de pre. En Napolon, il reconnaissait un des plus extraordinaires
phnomnes qui eussent travers le cours des sicles. Son voeu le plus
cher et t de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire
servir  l'intrt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec
prcaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses
fougues. Les allures de la politique impriale le dconcertaient,
habitu qu'il tait  la marche plus lente, aux procds plus dlicats
de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se sparer de Napolon, ne
le suivait plus que d'un pas tranant et parfois tremblant.

Son sjour  Paris lui avait inspir plus d'admiration que de confiance;
ayant tout examin avec une curiosit attentive, ayant frquent le
monde et les salons, o il avait fait goter son esprit aimable et
lgrement prcieux, il avait dml le fort et le faible de
l'tablissement imprial. Trs frapp des cts de grandeur, de
noblesse, d'utilit pratique que prsentait le rgime, il en avait
trouv tous les ressorts tendus  se rompre et avait compris que la
France elle-mme, sous cet appareil magnifique et rigide, commenait
d'prouver une sensation de gne et d'touffement. L'Empereur lui
demandant un jour: Comment trouvez-vous que je gouverne les
Franais?--Un peu trop srieusement, Sire, avait-il rpondu[64]. Alarm
d'un despotisme qui pesait de plus en plus  tout le monde, redoutant
chez Napolon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modrer, de
le contenir, de lui tenir tte au besoin, mais sentait nanmoins la
ncessit, pour conserver ses bonnes grces, de le mnager extrmement
et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait 
Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il tait combl
ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatt, sa
vanit satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de
circonspection et de mfiance.

[Note 64: _Mmoires de Mme de Rmusat_, III, 342.]

Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napolon resta fidle au
plan de sduction qu'il s'tait fait vis--vis de lui; il ne
l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les
prvenances qui lui taient personnelles, Roumiantsof dcouvrit vite un
sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour allie; il comprit que
Napolon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses
dboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi 
Erfurt! Alors, tout et pu tre rpar ou prvenu: en parlant haut, en
menaant, la Russie et aisment arrt l'Autriche sur la pente o elle
se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprcier la situation, et
son tort,  lui Napolon, avait t de ne pas insister davantage pour
que l'on adoptt ses vues. Il se reprochait vivement et  Votre
Majest, crivait Roumiantsof  Alexandre, de ce qu' Erfurt on n'avait
pas pris le parti d'exiger que l'Autriche dsarmt[65]. Il dit un jour
au comte: Notre alliance finira par tre honteuse, vous ne voulez rien
et vous vous mfiez de moi[66].

[Note 65: Roumiantsof  l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809.
Archives de Saint-Ptersbourg.]

[Note 66: _Id._, 30 janvier-11 fvrier 1809.]

Dans la campagne imminente, il paraissait dsirer plutt qu'esprer la
coopration de la Russie. Au reste, si ses allis le laissaient sans
secours, il se suffirait  lui-mme et de son pe trancherait la
querelle. Les soldats improviss de l'Autriche, mal quips,  peine
habills, ces soldats tout nus, ces masses armes que l'on jetait sur
son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait
l'Autriche et la jetterait  ses pieds: Elle veut un soufflet, je m'en
vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en
remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a  faire[67]. Mais
il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre
l'Autriche en pices, conviant la Russie au partage des dpouilles. 
ces violences, Roumiantsof rpondait avec assez d'-propos; il faisait
ses rserves, risquait des objections sous une forme enveloppe, et aux
mtaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: Je
donnerai des coups de bton  l'Autriche, disait Napolon.--Sire, ne les
lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligs de
compter les bleus[68].

[Note 67: Roumiantsof  l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 fvrier
1809. Archives de Saint-Ptersbourg.]

[Note 68: _Id_.]

Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage
tait moins brutal et plus pos: l'crasement et la dissolution de
l'Autriche n'taient plus les seules perspectives qu'il envisaget.
Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mrite; la besogne
avait t rude, mais les rsultats commenaient  se montrer. J'ose le
dire, crivait le ministre russe, j'ai us sa colre[69].

[Note 69: _Id_.]

C'tait attribuer trop d'efficacit  quelques propos mollients, et la
vritable cause de l'accalmie tait que la guerre apparaissait 
Napolon un peu moins certaine. D'abord, il s'tait repris, durant
quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre  la source mme de toutes
les complications, de nouer avec Londres une ngociation srieuse; il
avait cru entrevoir la possibilit, crivait Champagny  Caulaincourt,
de faire une nouvelle dmarche pour la paix auprs de l'Angleterre[70].
Trs rapidement, ce fil lui avait chapp, mais de nouveaux avis de
Vienne avaient rectifi les prcdents, cause d'une alerte prmature.
Aujourd'hui, Androssy reconnaissait s'tre trop ht de donner l'veil:
dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la
continuation des prparatifs entams depuis dix mois et qui se
poursuivaient sans s'acclrer[71].

[Note 70: Champagny  Caulaincourt, 7 fvrier 1809.]

[Note 71: Androssy  Champagny, 3 fvrier 1808. Archives des
affaires trangres.]

Napolon revenait donc  penser que l'explosion n'aurait pas lieu avant
avril ou avant mai. La rupture se trouvant ajourne, ne saurait-on
l'empcher? En se htant, en unissant plus troitement leurs efforts,
peut-tre la France et la Russie arriveraient-elles encore  temps pour
imposer  l'Autriche une soumission qui dispenserait de la combattre.
Mais les moyens prconiss jusqu' ce jour, avis, remontrances communes,
ne rpondent plus aux besoins de la situation. Si Napolon laisse
expdier la note identique, dont le texte lui est enfin parvenu, il n'y
voit plus qu'un palliatif insuffisant, surtout dans les termes o elle a
t rdige par Alexandre. Il veut plus, il veut une dmarche
solennelle, dcisive, qui prsentera au moins cet avantage de dissiper
toute incertitude sur les dispositions de l'Autriche et de l'obliger 
se dvoiler. Ce qu'il faut, c'est obtenir d'elle des garanties
indispensables en change de celles qui lui seront accordes, lui
confrer d'une part des srets positives et lui signifier de l'autre
des exigences formelles. L'Empereur fit  Roumiantsof la proposition
suivante: Alexandre Ier offrirait  l'Autriche de lui garantir, par
trait, l'intgrit de ses tats contre la France; Napolon prendrait
avec elle le mme engagement contre la Russie; en retour, l'Autriche
serait invite  dsarmer,  rvoquer ses mesures guerrires; elle
pourrait le faire en toute scurit, puisqu'elle trouverait dans la
parole crite des deux empereurs, dans celle surtout d'Alexandre, dont
elle ne saurait suspecter la sincrit, une inviolable sauvegarde. Pour
mieux la rassurer, Napolon parlait mme d'vacuer les territoires de la
Confdration, de ramener toutes ses troupes en de du Rhin, sans
vouloir toutefois s'en faire une obligation stricte, ni prendre  cet
gard d'engagement avec personne[72].

[Note 72: Rapport de Roumiantsof  Alexandre, 30 janvier-11 fvrier
1809. Archives de Saint-Ptersbourg. Lettres de Champagny 
Caulaincourt, en date des 4, 14, 18 et 23 fvrier 1809. Cf. les _OEuvres
de Roederer_, III, p. 537.]

Nonobstant cette rserve, l'Empereur n'tait jamais all aussi loin dans
ses tentatives pour comprimer le conflit, puisqu'il offrait de
s'interdire  perptuit l'offensive, sous peine de mettre contre lui
ses allis mmes et de trouver la Russie derrire l'Autriche. Le tort de
sa proposition tait de comporter pour cette dernire une humiliation
qui ne pouvait tre accepte. Ce qu'il s'agissait de demander 
l'Autriche, c'tait de livrer ses armes, de renoncer  tout moyen de se
faire respecter par elle-mme, pour s'en remettre  la parole de ses
deux puissantes voisines et ne plus exister que sous leur bon plaisir.
Sa puissance et sa fiert renouveles ne lui eussent point permis de se
placer dans une position aussi manifeste d'infriorit et de dpendance,
d'accder  un dsarmement sans rciprocit: elle n'admettait et ne
cherchait plus de garantie qu'en elle-mme, dans ses forces dmesurment
accrues, dans le mouvement national qu'elle avait foment, depuis que
notre mainmise sur l'Espagne avait rveill ses craintes et surexcit
ses passions. En vain Napolon, s'insurgeant contre les consquences de
sa faute, s'efforce-t-il une dernire fois de leur chapper; il les
retrouve partout devant lui et ne russira plus  les carter de son
chemin. La guerre qu'il a suscite le prcipite dans celle qu'il
souhaite d'viter, et l'acte fatal qui a fauss toute sa politique, le
mettant aux prises avec des difficults auxquelles il n'est plus de
solution pacifique et normale, le condamne partout  poursuivre, 
vouloir,  exiger l'impossible.

 supposer pourtant que la dmarche propose ft susceptible de quelque
effet, qu'elle pt produire  Vienne un moment d'hsitation et d'arrt,
ouvrir la voie aux pourparlers et conduire  un arrangement, c'tait 
la condition que la Russie s'emparerait sur-le-champ de notre ide et y
conformerait son langage. Avec raison, Napolon tenait essentiellement 
ce que les premires paroles vinssent d'Alexandre. L'Autriche avait
plac jusque-l son espoir dans la faiblesse de ce monarque, elle l'y
mettait encore, d'aprs des tmoignages priodiquement renouvels:
c'tait de Ptersbourg que devait venir  son adresse l'avertissement
suprme, la sommation qui la dsabuserait et ne lui laisserait d'autre
refuge que la scurit dans la soumission. Le voeu de Napolon tait donc
que Roumiantsof adoptt de suite le projet franais, qu'il le transmt
et le recommandt chaleureusement  Ptersbourg, qu'il dtermint le
Tsar  prendre l'initiative de la ngociation et  l'appuyer par une
grande dmonstration militaire. Roumiantsof lui-mme, restant parmi
nous, aurait  y agir d'urgence: Champagny et lui se feraient vis--vis
de l'Autriche un langage commun, tout de fermet et de vigueur. Puisque
la prsence du comte  Paris rapprochait pour ainsi dire les deux
cabinets, on devait en profiter pour imprimer  leurs mouvements une
extrme promptitude, pour tablir entre tous leurs actes la concordance,
la simultanit parfaites que l'loignement des capitales rendait
d'ordinaire difficiles  obtenir.

Malheureusement, Roumiantsof passait par des alternatives cruelles, par
des anxits sans nombre, qui le rendaient incapable de toute volont
nergique et suivie. Malgr le caractre imprieusement pacifique de nos
demandes, Napolon l'inquitait de plus en plus, et sa crainte tait que
le conqurant, en le poussant  prononcer son attitude vis--vis de
l'Autriche, n'et d'autre but que d'associer la Russie  une criminelle
offensive. Parfois, aprs ses longues conversations aux Tuileries, il
refoulait ces doutes; il voulait croire en l'Empereur, lors mme qu'il
n'arrivait pas  comprendre toutes ses vues,  pntrer tous ses
calculs, et il se disait que, si la foi napolonienne avait ses dogmes,
elle pouvait avoir aussi ses mystres. L'instant d'aprs, un scrupule le
ressaisissait; dans le flux de paroles chappes  Napolon, il se
rappelait une phrase, une expression qui lui paraissait de nature 
justifier ses alarmes: il s'y attachait avec une douloureuse
obstination. Dans ce trouble de son esprit, il cherchait alors  qui
s'ouvrir,  qui parler de ses angoisses. Avec un -propos singulier,
Metternich se trouvait toujours  porte de recueillir ses confidences;
l'adroit Allemand affectait de rechercher la socit du Russe,
l'entourait de soins, le mangeait de caresses[73]. Dans leurs
frquentes entrevues, Roumiantsof recommandait bien  Metternich la
prudence, suppliait que l'Autriche se calmt, s'observt, vitt de
donner sur elle aucune prise; mais en mme temps il se laissait aller 
montrer ce qui en Napolon le heurtait et l'effarait. Comme bien l'on
pense, Metternich s'appliquait  cultiver,  entretenir,  dvelopper
ces craintes utiles; il rfutait les arguments de Napolon, affirmait
l'innocence de l'Autriche, plaidait cette cause en termes habiles, et
Roumiantsof le quittait, sinon convaincu, du moins plus branl, plus
perplexe que jamais[74].

[Note 73: Champagny  Napolon, 4 janvier 1809. Archives nationales,
AF, IV, 1676.]

[Note 74: Mmoires de Metternich, II, 269  274.]

Subissant de la sorte des impressions diverses et successives, le vieux
ministre n'arrive pas  voir clair dans la situation,  se former un
jugement,  dmler qui veut la guerre, qui se prpare  attaquer; aussi
s'abstient-il de tout acte susceptible d'engager son gouvernement et
surtout de compromettre sa personne. Il conteste d'abord l'utilit,
l'urgence de la grande dmarche; il perd ainsi plusieurs jours, alors
que toute heure a son prix et laisse l'Autriche s'aventurer davantage
dans la voie o elle s'est jete. Il transmet enfin  Ptersbourg les
propositions impriales, mais n'y ajoute pas un mot d'approbation ou de
commentaire. Il se drobe  toute initiative, se refuse au rle de
premire ligne que Napolon voudrait lui faire jouer. Pour viter la
crise que tout retard prcipite, il s'en remet au temps, se confie 
l'avenir, au hasard, cette Providence des irrsolus. La politique russe,
qu'il se trouve appel par sa prsence auprs de Napolon  reprsenter
avec autorit ou plutt  faire, flotte ainsi sans direction; elle
parat par moments s'acheminer dans une voie, puis s'arrte, revient sur
ses pas, s'attarde en d'inutiles dtours et aboutit au nant.

 la fin, Roumiantsof prit un parti: ce fut de s'en aller et de
retourner  Ptersbourg, dans le but, disait-il, d'y travailler au
maintien de la paix entre la France et l'Autriche. Ce dpart ou plutt
cette fuite confondit tous ceux qui en furent tmoins. Metternich ne
dissimula point au ministre russe qu'il s'effaait de la scne 
l'instant dcisif; il lui dsigna comme le moment de crise les quatre
semaines qu'il passerait sur le grand chemin[75]. Quant  Napolon, en
voyant Roumiantsof se drober dfinitivement, il conut la plus fcheuse
ide de ses talents, de son caractre, et ne devait jamais lui pardonner
sa dsertion.

[Note 75: _Mmoires de Metternich_, II, 273.]

Il essaya cependant, jusqu'au dernier moment, de le convaincre et de
l'endoctriner. Le comte allait monter en voiture, lorsque M. de
Champagny se fit annoncer. Je l'ai trouv, crivait le ministre
franais[76], djeunant et ses chevaux attels. Le but de la visite
tait de lui dnoncer un nouveau mfait de l'Autriche: la part prise par
cette cour  la paix qui venait d'tre signe aux Dardanelles entre la
Porte et l'Angleterre; nos agents  Constantinople avaient acquis la
preuve de ses efforts pour rapprocher les Turcs de nos ennemis, pour les
attirer dans une ligue antifranaise, et saisi l un des noeuds de la
coalition en train de se former. mu de ces renseignements, Roumiantsof
parut emporter de Paris quelques vellits d'agir, qui ne tinrent pas
contre les rflexions de la route. Arriv prs de la frontire russe, il
reut des lettres de son matre qui l'autorisaient, qui l'invitaient,
dans une certaine mesure,  revenir sur ses pas ou  se porter vers
Vienne. Il n'en tint compte, continua sa route et rentra  Ptersbourg
dans le milieu de mars.

[Note 76: Lettre  Caulaincourt, 14 fvrier 1809.]

Avant ce retour, Alexandre, instruit par courrier des propositions de
Napolon, en avait fait l'objet de quelques entretiens avec
Schwartzenberg. Il avait dvelopp l'ide de la double garantie, sans la
prsenter sous forme de communication officielle. Le prince n'avait pu
mconnatre l'importance de cette ouverture, mais avait aussitt rvoqu
en doute la sincrit de Napolon et d'ailleurs n'avait point dissimul
qu'il tait trop tard[77]. En effet, tandis que se prolongeait 
Ptersbourg cette dernire et strile controverse, le bruit des armes,
retentissant plus fortement  Vienne et grossissant sans cesse, vint
couvrir la voix des ngociateurs, dnoncer le caractre irrvocable des
dcisions de l'Autriche et l'approche des hostilits.

[Note 77: Rapport de Caulaincourt du 6 mars 1809.]

Dans ses premiers calculs, l'Autriche avait fix en mars l'instant de
l'agression si mrement prmdite; elle avait senti ensuite
l'impossibilit d'tre prte pour cette poque et report en avril
l'chance guerrire[78].  la fin de fvrier, elle passa des mesures
d'organisation  celles qui prcdent immdiatement l'entre en
campagne, mise en mouvement des troupes mobilises, quipes et exerces
de longue main.  cette heure, elle renona  protester d'intentions
pacifiques que des actes impossibles  dissimuler ou  travestir eussent
trop ouvertement dmenties. Metternich reut ordre de faire connatre 
Paris que sa cour, prenant prtexte des prcautions militaires ordonnes
sur le territoire de la Confdration, mettait elle-mme ses armes sur
le pied de guerre. Le 2 mars, cette notification a lieu;  ce moment,
tout s'branle dans la monarchie autrichienne, et trois cent mille
hommes de troupes actives, de rserve, de landwehr, runis dans les
diffrentes provinces, s'coulent tumultueusement vers la frontire. Nos
agents  Vienne assistent  cette marche; par chaque courrier, ils
signalent de nouveaux passages de troupes; ils voient les rgiments
traverser la capitale au bruit des chansons et des fifres, aux
acclamations de la multitude. Anime par ces apprts, la population
s'exalte et s'enfivre; un dlire guerrier saisit toutes les classes et
se rvle par ses manifestations ordinaires[79]. L'agitation descend des
salons dans la rue, la fire aristocratie viennoise se mle au peuple
pour en exciter et en diriger les passions. Les femmes font le mtier
de recruteurs pour la milice; elles stimulent les hsitants et les
envoient se battre; la jeune impratrice distribue solennellement aux
bataillons de la landwehr, dans la cathdrale de Saint-tienne, des
drapeaux dont elle a elle-mme brod les cravates[80]. Quant 
l'empereur Franois, il suit l'impulsion avec une sorte d'inconscience;
parfois il semble s'effrayer de sa propre audace, s'meut de
l'application des mesures qu'il a approuves en principe. Voyant des
fentres de la Burg dresser deux cents pices d'artillerie sur leurs
affts, il s'tonne, se fche, s'crie qu'il n'a point donn d'ordres;
mais ses incurables dfiances contre Napolon le ressaisissent aussitt,
et il rpte, en s'occupant machinalement dans son cabinet: _Cet homme
me donne bien du tracas; il veut absolument dtruire ma monarchie_[81].
Cette ide qu'on lui a inculque dissipe ses doutes, lve ses scrupules,
lui fait oublier la parole donne au lendemain d'Austerlitz; en prenant
l'initiative des hostilits, il s'imagine de bonne foi prvenir une
attaque qui n'a jamais t dans la pense de son adversaire, et il monte
docilement  cheval pour accompagner jusqu'aux portes de la ville les
milices qui partent pour la frontire.  la fin de mars, les armes sont
ranges face  la Bavire, face au grand-duch de Varsovie, face au
Frioul, sur les trois points o doit s'oprer l'irruption: l'archiduc
Charles a pris le commandement en chef; des manifestes au peuple
allemand annoncent la guerre, sans la dclarer encore; enfin, quelques
jours plus tard, les autorits de Braunau, ville frontire, arrtent un
courrier porteur de dpches pour notre lgation, rompent le cachet aux
armes de France et, par cette violation du droit des gens, ouvrent la
srie des actes manifestement hostiles.

[Note 78: BEER, _op. cit.,_ 367-369.]

[Note 79: Dans les spectacles, crivait notre reprsentant le 23
mars, on saisit toutes les allusions aux circonstances et surtout celles
qui regardent l'indpendance de l'Allemagne; les applaudissements sont
immodrs.]

[Note 80: Dpche du charg d'affaires Dodun, en date du 4 avril
1809. Le mme agent crivait le 18 mars: En 1805, la guerre tait dans
le gouvernement, non dans l'arme ni le peuple. En 1809, elle est voulue
par le gouvernement, par l'arme et par le peuple.]

[Note 81: Dpche d'Androssy du 18 fvrier 1809.]

L'Autriche se dmasquait plus tt que Napolon ne l'avait pens; tonn
de cet affolement, il se demandait encore si elle soutiendrait jusqu'au
bout son audace, dpasserait ses frontires, se ferait matriellement
l'agresseur, si tout ce tapage n'tait pas un moyen de provoquer une
attaque et de s'en pargner l'odieux. Quoi qu'il en soit, il prend
aussitt ses dispositions de combat. Jusqu' prsent, pour enlever aux
Autrichiens tout sujet d'alarme trop positif, il n'a ordonn en
Allemagne aucune mesure de prparation immdiate; nos corps de l'arme
du Rhin restent dissmins sur de vastes espaces, les contingents
bavarois, wurtembergeois, saxons, sont organiss, sans tre runis;
Napolon a des forces en Allemagne et n'a point d'arme; pour la
premire fois depuis le dbut de ses campagnes, il est en retard sur
l'adversaire. Mais son activit magique pare  tout et supple 
l'insuffisance du temps. Prompte comme l'clair, sa volont fait de
toutes parts natre le mouvement; en quelques jours, il complte,
grossit, approvisionne, met en marche, rapproche les corps franais ou
allis, pousse Davoust sur Bamberg, Oudinot sur Augsbourg, Massna sur
Ulm, et la proximit de ces points permettra d'oprer une concentration
gnrale, ds que le plan de l'ennemi se sera clairement dvoil, et
d'opposer  l'archiduc une masse d'hommes assez forte pour lui barrer le
chemin de la valle du Rhin. En Italie, l'Empereur range l'arme du
prince Eugne sur la rive droite de l'Adige; dans l'Allemagne du Nord,
sur le flanc de l'Autriche, il rassemble les Saxons, les Polonais, en
fait le 9e corps de notre arme, leur donne mission de couvrir Dresde et
Varsovie. En mme temps, au del de l'Autriche ennemie, il cherche la
Russie allie et l'appelle aux armes.

Ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes qu'il rclame
d'Alexandre; l'instant est venu o les allis de Tilsit et d'Erfurt
doivent combiner ventuellement leurs oprations militaires et ds 
prsent leurs mouvements de troupes. Pour dterminer la Russie  se
mettre en position de le secourir, Napolon multiplie les efforts. Les
dpches ministrielles  Caulaincourt se succdent dsormais sans
interruption: le 5 mars, puis le 11, le 18, le 22, le 23, le 24, le 26,
le 29, Champagny signale  l'ambassadeur l'urgence d'obtenir des mesures
promptes, srieuses et retentissantes; l'Empereur crit lui-mme au
Tsar, il crit plus longuement  Caulaincourt; par l'intermdiaire de
cet agent, il rclame un change de vues entre les deux cours sur les
moyens de concerter leur action et demande que l'on arrte ds  prsent
un plan de campagne.

Tous calculs faits, il compte que la Russie, sans s'affaiblir
notablement en Finlande et sur le Danube, peut nous seconder avec 80,000
hommes; la situation gographique de cette puissance lui permet de les
employer avec une souveraine efficacit pour la cause commune. Les
possessions moscovites, en y comprenant les Principauts virtuellement
runies, se dploient en demi-cercle autour de la partie orientale de la
monarchie autrichienne; elles enveloppent et enlacent la Galicie, la
Hongrie et la Transylvanie. En agissant sur divers points de sa
frontire, par des mouvements concentriques, la Russie peut treindre
l'Autriche ds le premier moment, la saisir par derrire et, la tirant
fortement  elle, la paralyser dans son lan vers le Rhin. Il est donc
ncessaire que le Tsar ait une forte arme en Pologne, prte  entamer
la Galicie au premier signal; il n'est pas moins utile que l'arme russe
du Danube, trop nombreuse pour l'adversaire dbile qui lui est oppos,
dtache sa fraction la plus occidentale pour la tourner contre
l'Autriche, qu'elle la porte, par une conversion  droite, en face de la
Transylvanie, et la tienne prte  envahir cette province. La Russie
peut contribuer galement  la dfense de l'Allemagne franaise, pousser
un corps jusqu' Dresde et l'intercaler entre l'Autriche souleve et la
Prusse frmissante. Que la Russie rgle d'ailleurs sa coopration
suivant ses facults et ses convenances; Napolon subordonnera ses
mouvements  ceux de son alli. Alexandre veut-il se porter sur Dresde
avec 40,000 hommes? c'est dans cette ville qu'on lui tendra la main.
Prfre-t-il faire masse de ses forces et pousser droit  Vienne?
Napolon lui offre rendez-vous sous les murs de cette capitale[82].
L'essentiel est que la Russie nous informe de ce qu'elle fera, afin que
les oprations se combinent, surtout qu'elle prenne ses mesures au plus
vite, hautement, bruyamment, qu'elle tire l'pe avec fracas, qu'elle
sorte ses troupes de leurs garnisons, qu'elle les mette sous la tente,
qu'elle montre partout ses armes. Il n'y a pas un moment  perdre,
crit Napolon  Alexandre, pour que Votre Majest fasse camper ses
troupes sur les frontires de nos ennemis communs. J'ai compt sur
l'alliance de Votre Majest, mais il faut agir, et je me confie en
elle[83]. De toutes manires, le Tsar peut exercer sur les vnements
une influence favorable et dcisive; s'il reste un dernier espoir, une
chance unique et fugitive d'viter la guerre, c'est que la Russie, en
faisant talage de ses forces et preuve de ses dispositions franaises,
terrifie l'Autriche et l'arrte au bord de l'abme. Si la lutte doit
invitablement se produire, l'intervention active de la Russie, en
faisant du premier coup pencher la balance, abrgera cette crise
succdant  tant d'autres.

[Note 82: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

[Note 83: Lettre publie par M. Tatistcheff dans la _Nouvelle
Revue_, 1er septembre 1891.]



II

Les appels de Napolon, s'autorisant de promesses vingt fois rptes,
se confondaient avec la voix mme de l'honneur militaire et de la
probit politique. Seulement, l'Empereur tait-il fond  invoquer ces
grandes lois, aprs avoir lui-mme, au cours de l'anne prcdente, par
les dtours et les ambiguts de sa conduite, enfonc le doute et le
soupon au coeur d'Alexandre? Dans le cas prsent, le Tsar tait trop
incertain pour nous accorder du premier coup ou nous refuser son
concours. Il obit  une tendance propre aux esprits irrsolus et qui
les porte  s'pargner l'embarras d'une dcision en la retardant le plus
possible. Cette guerre avec l'Autriche qui choque sa conscience, sa
politique, qu'il fera  contre-coeur, si les circonstances l'y obligent
expressment, il rpugne encore  l'admettre comme invitable et  s'y
prparer; c'est une hypothse importune dont il prfre dtourner ses
regards. Il se drobe donc, fuit devant le parti  prendre, et use  son
tour de diplomatie dilatoire. Nagure, Napolon lui a fait longuement
attendre une concession positive aux dpens de la Turquie: il a remis et
ajourn la Russie de mois en mois. Alexandre trouve aujourd'hui sa
revanche et reprend  son compte le jeu justement reproch  son alli,
en se servant, il est vrai, de procds tout autres. Pour se soustraire
 une dcision prmature, Napolon employait des moyens  son image,
surprenants et grandioses, suscitait d'blouissants prestiges, parlait
de partager l'Orient et de remanier l'univers. Pour rserver une
dtermination qui lui cote, Alexandre raffine l'art des petits moyens,
celui des compliments et des phrases; il s'y montre inventif, excellent,
inimitable: il y met du gnie.

 ce moment, ses rapports avec notre ambassadeur sont curieux 
observer. Plus que jamais, M. de Caulaincourt est trait au Palais
d'hiver en ami, en commensal prfr. Deux ou trois fois la semaine, il
dne chez Sa Majest, partageant cet honneur avec le petit groupe
d'intimes qui compose la socit habituelle et privilgie du Tsar.
Pendant la runion, Alexandre saisit toutes les occasions de clbrer
Napolon et la France; il vante son attachement  l'alliance, son dsir
de la maintenir inbranlable, d'en remplir toutes les obligations, et
ces politesses sans consquence lui sont un moyen de prparer et de
faciliter la tche qui s'imposera  lui tout  l'heure, dans son
cabinet, lorsqu'il se retrouvera seul  seul avec Caulaincourt et devra
rsister doucement  cet ambassadeur rclamant un concert effectif de
mesures. Plus ses entretiens d'affaires deviennent vagues et quivoques,
plus ses propos de table sont empreints de cordialit, fconds en
remarques obligeantes, en effets dlicatement mnags, et il organise 
l'adresse de la France toute une srie de dmonstrations intimes,
flatteuses, caressantes, destines  masquer le vide de ses intentions.

D'abord, le retour de Roumiantsof donna lieu  une scne
caractristique. La premire fois qu'il se retrouva avec notre
ambassadeur  la table du souverain, le ministre voyageur dut raconter
par le menu son sjour  Paris, Alexandre se plaisant  le faire parler,
 relever dans ses discours tout ce qui pouvait charmer l'amour-propre
d'un Franais. Le comte comprit et joua parfaitement son rle. Dj le
bruit de ses propos enthousiastes sur Napolon courait la ville: on
citait ce mot de lui: Lorsqu'on cause avec l'empereur Napolon, on ne
se trouve d'esprit que ce qu'il veut bien vous en laisser[84]. Chez le
Tsar, Roumiantsof dispersa ses loges sur tous les membres de la famille
impriale et du gouvernement; il n'omit rien et n'oublia personne. Il
ne cessa de parler de Paris, soit dans le salon avant le dner, soit
pendant le dner. Il parla aussi beaucoup de Malmaison, de
l'Impratrice, de sa grce, de la reine de Hollande, de son amabilit,
de sa bont, de la beaut de la princesse Pauline, de la grande et belle
reprsentation de la cour. Il parla ensuite des ministres, cita l'esprit
de M. Fouch, l'amabilit, le gnie de M. le prince de Bnvent,
l'agrment de sa socit. (Depuis l'vnement du 28 janvier, ces
compliments manquaient singulirement leur but.) Il ne tarit pas en
loges sur tout, rpta plusieurs fois: C'est  Paris que doivent aller
tous ceux qui veulent apprendre quelque chose en quelque genre que ce
soit... L'Empereur ramenait continuellement la conversation sur Paris.
Le comte la soutenait en homme qui pntrait l'intention obligeante de
son matre. L'Impratrice s'en mla plusieurs fois[85]...

[Note 84: Feuille de nouvelles jointe  la lettre de Caulaincourt 
l'Empereur en date du 22 mars 1809.]

[Note 85: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

Aprs le dner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur
daigna m'appeler dans son cabinet. Toujours sur le mme ton, il
protesta en premier lieu de sa loyaut, de son dvouement, puis, venant
 l'Autriche et dj moins affirmatif, mit le dsir de ne rien
prcipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout
rcemment  Vienne prcisait la situation. Bien inform des
circonstances, citant des faits, accumulant des dtails, il conclut du
spectacle belliqueux que donnait l'Autriche  la ncessit urgente pour
l'alliance franco-russe de se mettre elle-mme sur le pied de guerre et
de rassembler ses moyens. Je parlais, crivait-il  Napolon, des
grandes runions de troupes en Bohme et sur l'Inn, enfin de tout ce qui
se passait, pour convaincre Sa Majest qu'il tait temps de prendre un
parti pour l'tat de guerre o l'on pouvait tre d'un moment  l'autre;
qu'il tait mme instant pour Votre Majest de savoir par o agiraient
les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en
Transylvanie et en Galicie aussitt qu'on aurait la nouvelle des
hostilits. Je lui fis sentir que les oprations de Votre Majest, la
grande direction militaire, dpendraient ncessairement du concert et du
nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait;
que l'tat d'hostilit de l'Autriche, constat depuis si longtemps, ne
pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette
puissance[86]...

[Note 86: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

--Je veux encore croire que la paix est possible, telle fut en
substance la rplique d'Alexandre. Et il dveloppa ce thme longuement,
contre toute vidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas
rpondu expressment  l'offre de la double garantie, et que cette
dmarche suprme pouvait changer ses rsolutions. Au reste, s'il fallait
combattre, l'Empereur le trouverait prt; la Russie ne serait pas en
retard, mais se livrer ds  prsent  des mouvements guerriers pourrait
nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant  Paris
qu' Ptersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres
qu'il avait  soutenir, celles de Sude, d'Angleterre et de Turquie, et
 cet gard de rcentes circonstances ne le laissaient point  court
d'arguments. En Orient, la ngociation avec la Turquie s'tait rompue
sur une question qui intressait la France plus encore que la Russie; le
cabinet de Ptersbourg avait exig, comme condition pralable de la
paix, que la Porte renont aux bons rapports rcemment rtablis avec
les Anglais et expulst de Constantinople leur charg d'affaires; les
Turcs n'ayant point souscrit  cette exigence, le congrs de Jassy
s'tait spar; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et
obtenir par la force l'abandon des Principauts. Contre la Sude, la
Russie avait d pousser vivement les hostilits, le gouvernement de
Stockholm ne manifestant aucun dsir de paix, et mme porter au del du
golfe de Bothnie une partie de son arme. Au Nord comme au Sud, elle
avait  combattre et  faire front; ses deux ailes restaient engages,
ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'et
voulu et de peser ds  prsent sur l'Allemagne.

 ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de rpondre que
les guerres de Turquie et de Sude n'exigeaient pas un vaste dploiement
de forces, que la Russie, matresse sur le Danube et en Finlande des
territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu' maintenir ses
positions,  observer une dfensive imposante, et qu'elle conservait
assez de troupes disponibles pour oprer vigoureusement contre
l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens
financiers, sur les brches faites  son trsor, sur les pertes que lui
infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il
termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver
dans le cas de demander  la France; il s'agissait d'un emprunt 
mettre  Paris pour le compte de la Russie[87].

[Note 87: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

Pendant plusieurs semaines, des scnes analogues se rptrent, 
quelques jours d'intervalle. En manire de simple conversation,
Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, ds que l'on
en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion
russe, ses belles rsolutions se fondent, s'vanouissent, ce qui ne
l'empche point de reprendre le lendemain la suite de ses prvenances.

Parfois, avant d'aborder le fond du dbat, il varie ses procds de
sduction prliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il
mdit de l'Autriche. Il raille agrablement le ton et les allures des
diplomates viennois, leur gravit pdantesque: Schwartzenberg lui a
montr, dit-il, une immense dpche de M. de Stadion, premier ministre
d'Autriche; elle est tout  fait dans le genre allemand; on y prend les
choses de si loin que je lui ai demand si elle datait du dluge[88].
Tout cela, d'ailleurs, n'est qu'un fatras de paradoxes[89], trahissant
l'embarras d'un cabinet qui s'vertue pniblement  dfendre une
mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitt argument de cet aveu pour
dmontrer une fois de plus la parfaite inutilit, contre une cour
convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour
rclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces.
Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant
que ses troupes ne sont qu' deux ou trois marches de la frontire; il
cite les divisions, les rgiments qui doivent composer son arme de
Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups  porter en
Transylvanie et en Allemagne.

[Note 88: Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.]

[Note 89: _Id._]

Dans une autre confrence, Caulaincourt revient  la charge; mieux arm,
fort des lettres qu'il a reues directement de Napolon, il essaye
d'entrer en matire sur le plan de campagne; il lit, commente les
passages, de haute et imptueuse allure, o l'Empereur propose  son
alli de cimenter leur union par la confraternit du champ de bataille,
lui donne rendez-vous devant l'ennemi,  Dresde ou  Vienne.  Dresde,
rpond Alexandre, il est trop tard. Ce serait paralyser mes moyens par
des marches, pendant qu'ils peuvent tre plus utilement employs. Puis,
ce serait dcouvrir toute ma frontire. Nous parlerons, du reste, de
cela un de ces jours. C'est aujourd'hui vendredi saint. Vous savez que
jusqu'aprs Pques, nous avons une foule de devoirs religieux prescrits
par notre rite. Je ne puis donc vous parler d'affaires aujourd'hui, mais
ce sera trs incessamment. Aujourd'hui, je ne voulais que vous voir et
vous dire ce que je sais sur la Sude[90]. Et il transporta son
interlocuteur sur les bords de la Baltique, o la scne avait
soudainement chang.  Stockholm, les chefs de l'arme et de la
noblesse, fatigus d'obir  un roi en dmence, avaient dtrn Gustave
IV et dcern la rgence  son oncle, le duc de Sudermanie. Cette
rvolution, avec ses dtails dramatiques ou piquants, venait  point
pour nourrir la conversation avec l'ambassadeur de France et la tenir
loigne des frontires autrichiennes.

[Note 90: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

En persistant dans ce jeu vasif, il semblait qu'Alexandre voult se
laisser surprendre par l'vnement. Son but, s'il tait tel, fut
pleinement rempli. Le 9 avril, avant qu'un plan de campagne et t mme
bauch entre la France et la Russie, avant que le Tsar et fait
connatre exactement le nombre, l'emplacement, la destination de ses
troupes, les Autrichiens franchirent l'Inn et se rpandirent en torrent
sur la Bavire. Le mme jour, l'archiduc Jean violait avec son arme le
territoire italien; au Nord, l'archiduc Ferdinand entrait avec cinquante
mille hommes dans le grand-duch et l'aigle autrichienne apparaissait
sur le chemin de Varsovie. Sans garder le souci des apparences, sans
allguer un grief personnel, sans mme dclarer la guerre, l'Autriche la
commenait  ses risques et prils et jouait son existence dans une
suprme partie.

Caulaincourt requit aussitt et officiellement la coopration russe, en
vertu des conventions de Tilsit et d'Erfurt. De son ct, Schwartzenberg
se livrait  de dernires tentatives, manoeuvrait tous les ressorts de
l'intrigue, mettait en mouvement les salons, les femmes, faisait agir 
la fois la mre et la favorite d'Alexandre. La socit entire, se
levant en tumulte, circonvenant l'Empereur, le suppliait de garder au
moins la neutralit et de ne point prendre les armes contre la puissance
qui se faisait le champion de l'indpendance europenne.

Alexandre devait enfin se prononcer; cette ncessit tant redoute, si
obstinment lude, s'imposait  lui et venait le saisir. Il lui fallait
se rsoudre, mais le choix lui restait entre plusieurs partis.  vrai
dire, la parole donne ne lui en permettait qu'un: combattre
immdiatement avec la France et nous aider de tout son pouvoir. On ne
saurait toutefois refuser  sa perplexit de srieux motifs: ses
scrupules et ses craintes taient lgitimes. Cette guerre qu'il n'avait
su ni prvoir ni prvenir, tout en s'obligeant  y participer, lui tait
 bon droit odieuse: elle risquait d'entraner des rsultats funestes 
l'Europe,  la Russie, particulirement funestes  l'alliance. Si
l'Autriche justifiait par sa conduite toutes les svrits, son
effondrement total, sa destruction n'en serait pas moins une calamit
gnrale et un malheur pour tous. La disparition de cette antique
monarchie ouvrirait au centre du continent un abme que rien ne saurait
combler et achverait de dsquilibrer l'Europe. Les tats qui se
composeraient avec les dbris du vaincu, dbiles et inconsistants,
devant tout au vainqueur, ne seraient plus que les postes avancs de la
domination franaise; chacun de nos vassaux voudrait sa part de
l'Autriche mise  sac; en particulier, le duch de Varsovie rclamerait
et obtiendrait vraisemblablement la Galicie; cette extension
quivaudrait au rtablissement de la Pologne, et de tous les changements
 craindre, c'tait celui qu'Alexandre apprhendait avec le plus de
persistance et d'effroi. Dans tous les cas, la Russie se sentirait 
dcouvert, directement expose au choc de l'ambition napolonienne, ds
que l'Autriche ne s'lverait plus en masse compacte au devant de sa
frontire. Pour que la Russie pt vivre tranquille, pour qu'elle pt
demeurer notre allie, il tait ncessaire qu'un tat puissant continut
de sparer les deux empires et de faire contre-poids  la France
dmesurment accrue. Par une rencontre extraordinaire, Alexandre Ier,
constitu ennemi de l'Autriche en vertu d'engagements formels, ne devait
rien craindre autant, dans le combat  livrer, que l'crasement trop
complet de l'adversaire, et il tait naturel qu'il songet  se prmunir
contre un tel pril. On et donc conu qu'avant de s'engager dans la
guerre, il et pris ses prcautions, formul ses rserves, demand 
Napolon la promesse de ne point abuser de la victoire et de n'en point
tirer des consquences fatales  l'ordre europen, destructives de la
scurit russe.

Ces exigences, Napolon les avait prvues et s'tait mis en mesure d'y
satisfaire. Il avait autoris Caulaincourt  signer, s'il en tait
positivement requis, un accord sur les conditions de la paix future; il
consentait  se lier les mains dans une certaine mesure,  limiter
l'essor d'une ambition qui allait se dchaner  nouveau. Sa situation
militaire, plus critique qu'il ne l'avouait, lui avait command cette
condescendance[91]. Alexandre tait donc libre d'opter entre une
assistance accorde d'emble, de confiance, dans un lan chevaleresque,
et une coopration conditionnelle. Il pouvait remplir ses engagements
tout d'abord, s'associer au conflit et, par sa loyaut, par l'efficacit
de son action, se mettre en droit de parler haut quand viendrait l'heure
de rgler la destine du vaincu et de remanier la carte; il pouvait
aussi prendre ds  prsent ses srets, obtenir de Napolon des
assurances contre le dmembrement de l'Autriche, contre le
rtablissement de la Pologne, quitte ensuite  entrer franchement dans
la lutte dont il aurait  l'avance circonscrit les rsultats.

[Note 91: Lettre de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

Il carta l'un et l'autre de ces partis pour s'arrter  un troisime,
le pire et le moins digne de tous,  un expdient dont Spranski parat
lui avoir suggr l'ide[92]. Tout en exprimant de justes inquitudes
sur le sort futur de l'Autriche, il ne rclama aucun engagement
pralable et ne mit point Caulaincourt dans le cas d'user de ses
pouvoirs. Il annona  Napolon une assistance sans rserve, pleine et
entire, mais rsolut de ne la lui prter qu'en apparence et de
n'opposer  l'Autriche qu'un simulacre de guerre. Sans rpudier les
obligations de l'alliance, il s'en dlia subrepticement et aima mieux
transgresser sa parole que de la redemander. Il fit plus: avant de
combattre nos ennemis pour la forme, il voulut les rassurer sur la
porte relle de ses mesures, et nous allons l'entendre, double dans son
langage comme dans sa conduite, promettre son concours  la France et
son inaction  l'Autriche.

[Note 92: BEER, 349, d'aprs les rapports de Schwartzenberg.]

Ds qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'branlaient
pour passer la frontire, il fit savoir  notre reprsentant qu'il
rompait avec l'agresseur: Ils payeront cher, disait-il en parlant des
Autrichiens, leur folie et leur jactance[93]. Pour donner plus de poids
 ces assurances, il les rpta  Caulaincourt devant tmoins, en
prsence du cercle de familiers qu'il runissait priodiquement  sa
table. Avant de rendre publique sa dclaration de guerre, il la fit en
petit comit, sous forme d'allusion et d'allgorie. Ce soir-l, il fut
plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il
tait charm, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de
Caulaincourt se ft choisi une maison de campagne tout prs de la
sienne; l'intimit en deviendrait plus troite et plus facile: Je veux
faire faire, disait-il, un petit tlgraphe pour notre correspondance.
Nous ne pouvons tre plus proches voisins.

[Note 93: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]

L'AMBASSADEUR.--Je suis absolument sous le canon de Votre Majest.

L'EMPEREUR.--Celui-l ne tirera que pour vous.

L'AMBASSADEUR.--Je n'en ai jamais dout, Sire; mais comme les
ambassadeurs aiment les traits, je voulais en proposer un  l'amiral de
Votre Majest. (Un yacht de la marine impriale russe tait mouill sur
la Nva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.)

L'EMPEREUR.--Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? _Vous ne ferez
pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts._

Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une
intention si prononce, que les vingt personnes qui taient  table,
ainsi que l'Impratrice, se regardrent. L'Empereur continua la
conversation avec moi[94].

[Note 94: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]

Six jours plus tard, le passage de l'Inn tant connu, les apparentes
rsolutions du Tsar se signalrent au grand jour. Un manifeste de guerre
fut lanc contre l'Autriche. Alexandre dclara qu'il congdiait
Schwartzenberg, qu'il rappelait sa lgation de Vienne, que ses troupes
allaient entrer en ligne. Il crivait  Napolon: Votre Majest peut
compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres
dj sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes
sont concentres sur la frontire de la Galicie et pourront agir sous
peu... Votre Majest y verra, j'espre, mon dsir de remplir simplement
mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un alli
fidle[95]. Son langage  Caulaincourt tait encore plus positif et
formel que ses lettres: Je ne ferai rien  demi, disait-il, et il
ajoutait: Au reste, je m'en suis expliqu avec les Autrichiens[96].

[Note 95: Lettres publies par nous dans la _Revue de la France
moderne_, 1er juin 1890.]

[Note 96: Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.]

Comment s'tait-il expliqu? C'est ce que nous apprend le rapport de ses
derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis  Vienne par cet
ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le dplaisir que lui causait la
conduite de l'Autriche: il constata qu' elle seule incombait la
responsabilit de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait
dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses
engagements. Ces prmisses poses, il en tira une conclusion inattendue:
L'Empereur me dit, crivait Schwartzenberg aprs une conversation tenue
le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en
m'assurant que rien ne serait oubli de ce qui serait humainement
possible d'imaginer pour viter de nous porter des coups. Il ajouta que
sa position tait si trange que, quoique nous nous trouvassions sur une
ligne oppose, il ne pouvait s'empcher de faire des voeux pour notre
succs[97]. Le 20 avril, Alexandre ritrait ces assurances et mme
allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre
d'viter, autant qu'il dpendrait d'elles, toute collision, tout acte
d'hostilit; que d'ailleurs leur entre en campagne serait soigneusement
retarde[98].

[Note 97: BEER, 351.]

[Note 98: _Id._]

Ainsi, non content de proposer  l'Autriche un combat fictif, o l'on
viterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre
promettait de reculer cette dmonstration vaine: il ne contrarierait
point nos ennemis dans leurs premires oprations et les laisserait
profiter de leur avance. Est-ce  dire qu'il n'attendt qu'une victoire
de l'archiduc Charles pour prononcer sa dfection, se retourner contre
l'Empereur et porter le dernier coup au colosse branl? Sa pense
parat avoir t moins simple, moins perfide, surtout moins arrte.
Profondment troubl et dconcert, n'apercevant de toutes parts que
difficults et prils, il arrivait  l'extrme de la duplicit par
l'incertitude; dsirant que Napolon ft contenu et refrn, le
craignant trop d'autre part pour se dtacher ouvertement de lui et
braver sa colre, souhaitant des succs aux Autrichiens et n'y croyant
pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgr tout
quelque utilit  l'alliance franaise, dont il n'avait pas encore
recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilis par des
tendances contradictoires. Il s'cartait des vnements, sans renoncer
toutefois  profiter de leurs indications; peut-tre se flattait-il, si
la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir
avec autorit entre des adversaires galement puiss. Il essayait, en
un mot, de rserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi
bien, en s'enfermant dans une neutralit dguise, qui n'avait mme
point le mrite de l'abstention franche et nette, il s'tait tout droit
 la reconnaissance,  la considration de l'une et l'autre partie: il
s'enlevait la facult de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il
ft, s'interdisait d'influer sur les rsultats de la guerre et se
condamnait  les subir: il se mettait  la merci des vnements, au lieu
de participer  leur direction.

Tout d'abord, par la lenteur et l'hsitation de ses mouvements, il va
porter une atteinte irrmdiable  l'alliance sans servir avec
efficacit la cause europenne, indigner Napolon sans sauver
l'Autriche, car l'instant n'est pas venu o le conqurant doit
rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en chec, il
faudra plus que l'effort isol d'une puissance. Si l'Autriche est
fortement arme, pleine d'ardeur, embrase de nouvelles et plus
gnreuses passions; si beaucoup de nos vieux rgiments, disperss en
Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supriorit du
commandement supple  tant de dsavantages, et Napolon, mme sans
l'arme d'Austerlitz et d'Ina, va continuer de vaincre. Dj il est en
Allemagne, au milieu de troupes lectrises par sa prsence; Davoust,
Lannes, Massna sont auprs de lui, et d'incomparables hauts faits,
dtournant nos regards d'une politique quivoque, nous ramnent pour un
temps en pleine pope.




CHAPITRE III

LA COOPRATION RUSSE


Premiers et foudroyants succs de notre arme d'Allemagne: Napolon 
Vienne.--Immobilit des Russes.--Composition de leur arme; le prince
Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilits
respectives.--Prtextes allgus.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
de persuasion; parallle entre la France conservatrice et l'Autriche
rvolutionnaire.--L'ordre de marche indfiniment retard.--Effets
dsastreux de cette mesure pour la Russie elle-mme et pour
l'alliance.--L'archiduc Ferdinand  Varsovie.--Poniatowski se jette en
Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
russes limitrophes.--Rveil de la question polonaise.--motion 
Ptersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Rplique de
Caulaincourt.--Scne d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
sur le marchal Lannes.--Impression produite sur Napolon par l'inertie
des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
une phase nouvelle.--Dfaut rciproque de sincrit.--Napolon rserve
le sort de la Galicie.--Il se dispose  une lutte dcisive.--Entre en
scne de l'arme russe.--Extrme lenteur de ses mouvements.--Le gnral
Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
Napolon.--Caractre des oprations russes en Galicie.--Jeu convenu
entre les deux quartiers gnraux.--Querelles entre Polonais et
Russes.--Wagram.--Scnes de Cracovie.--tat des esprits  Ptersbourg:
exaspration des salons.--Alexandre accentue son langage.--Premire note
au sujet de la Pologne: la question officiellement pose.--Armistice de
Znaym.--Droits acquis par les Polonais et mnagements dus  la
Russie.--Problme qui se pose devant Napolon au lendemain de Wagram.



I

En se jetant sur la Bavire avec toutes ses forces, l'archiduc Charles
avait espr saisir notre arme en flagrant dlit de formation et lui
infliger un dsastre. Conu avec audace, ce plan fut excut avec
timidit: la prsence seule de l'Empereur, ds qu'elle tait connue,
dconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre 
tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui
hsitent et ttonnent, bien servi lui-mme par le sang-froid et
l'intelligence de ses lieutenants, Napolon russit  oprer sa
concentration sous le feu de l'ennemi; ce rsultat obtenu, il frappe sur
la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il
spare le centre de la gauche, repousse cette dernire  Abensberg, 
Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre
la masse principale, o se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre
Davoust et Lannes, la serre dans cet tau, lui tue ou lui prend vingt
mille hommes  Eckmhl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse
d'autre refuge que les montagnes de la Bohme. Il s'assure ainsi la rive
droite du Danube, enlve aux ennemis leur base d'oprations, les carte
violemment de la route de Vienne, s'y jette  leur place, et cette
bataille de cinq jours, commence pour repousser une attaque, se termine
par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens
s'efforcent-ils, par de longs dtours, de se rejoindre et de nous
prcder en avant de Vienne, ils sont partout prvenus et intercepts;
l'un d'eux arrive  temps pour nous disputer le passage de la Traun, il
est  demi dtruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des
Habsbourg, isole, enveloppe, canonne, n'a plus qu' succomber et 
recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas dfinitivement
tranche. Sur la rive gauche du Danube, en arrire de Vienne, l'arme du
prince Charles se rallie et reprend sa cohsion; en Tyrol, en Italie, en
Pologne, sur tous les points o Napolon ne commande pas en personne,
les Autrichiens ont gagn du terrain et remport des succs; la Prusse
s'agite, une partie de ses troupes dserte pour se mettre spontanment
en campagne, se former en bandes d'insurgs et commencer la guerre de
partisans; un soulvement gnral de l'Allemagne reste  craindre.
Nanmoins, tabli au centre de la monarchie autrichienne, Napolon
presse et treint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de
combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois aprs
l'ouverture des hostilits, il couche  Schoenbrunn.  la mme date, les
Russes n'avaient pas encore dpass leur frontire.

Dans les jours qui avaient prcd la crise, Alexandre s'tait rsign 
masser, en face de la Galicie, une arme entire: quatre divisions au
complet, plus une rserve d'infanterie et de cavalerie; le tout
composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le
commandement du prince Serge Galitsyne[99]. Caulaincourt avait vivement
insist pour que ce gnral ret d'avance l'ordre d'entrer en Galicie
ds que les Autrichiens auraient commenc leurs oprations dans le Nord
et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette prcaution,
on ne perdrait point de temps, et l'action de nos allis rpondrait coup
pour coup  celle de nos adversaires.  plusieurs reprises, Alexandre
avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui.  la fin,
press plus vivement, il dit  l'ambassadeur: Le prince n'a pas l'ordre
que vous demandez. Nos gnraux ne sont pas des hommes auxquels on
puisse se fier pour une dtermination de cette nature. Ils se
serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-tre rien du tout.
Je serai prvenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira
immdiatement aprs que je saurai que les Autrichiens ont pass leur
frontire.--Puis-je mander  l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que
l'arme marchera sur Olmtz?--Elle marchera dans la direction
d'Olmtz[100], rpondait alors le Tsar, usant d'une distinction
subtile. Au reste,  l'entendre, cette arme tait prte, munie de tous
ses moyens, en tat d'agir sous vingt-quatre heures.

[Note 99: Dans l'arme russe, la division constituait l'unit
stratgique par excellence et comprenait un effectif sensiblement
suprieur  celui qui figurait chez nous sous la mme dnomination.]

[Note 100: Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.]

Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duch
avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze
jours pour que la Russie pt entrer en campagne, et bientt les
prtextes d'ajournement de se succder, variant  l'infini, spcieux ou
tranges. C'taient la saison mauvaise, le dgel tardif, les pluies
persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le dbordement
des rivires contrariait leurs premires marches; le prince Galitsyne
n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier gnral; on avait d
lui laisser quelque dlai et s'incliner devant un motif respectable: il
mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter
avec les moeurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie;
tout y est lent, compliqu, pnible; quoi d'tonnant si cette pesante
machine prouve quelque difficult  se mettre en mouvement, si ses
allures incertaines contrastent avec la rapidit foudroyante des
oprations qui se mnent en Allemagne?

 dfaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il
envoya ses voeux tout d'abord, puis ses flicitations enthousiastes. Au
dbut des hostilits, il avait paru attendre avec une impatience
anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur
sur les lieux, son gnie valant des armes[101]. Aprs Abensberg et
Eckmhl, il clata en transports d'admiration pour les belles oprations
qui avaient valu de tels rsultats. Que n'tait-il aux cts de
Napolon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir
prs de l'Empereur en campagne des reprsentants spciaux et que
l'uniforme russe part dans l'tat-major franais, comme le tmoignage
irrcusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre
quartier gnral deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et
Gorgoli, chargs de compliments et de lettres flatteuses.

[Note 101: Rapport de Caulaincourt du 29 avril.]

Il prtendait envier  ses propres messagers la faveur qu'il leur
accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activit de son
gnie guerrier et de s'instruire  son cole: quelle plus belle
occasion pour un militaire[102]? Ayant appris qu'un officier russe en
sjour  Paris, invit par Napolon  suivre la campagne, s'tait drob
 ce prilleux honneur: Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il
 Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'tre
conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de
porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvnient quitter Ptersbourg
pour deux mois, je serais dj o il n'a pas voulu aller. Il y a des
gens qui ne sentent rien[103]. Toutefois, Caulaincourt ayant hasard
que les armes franaise et russe taient destines  se rapprocher, et
qu' ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-tre rejoindre la
sienne, cette observation coupa court aux panchements du monarque: il
sourit comme  une chose qui pouvait tre dans sa pense, mais ne
rpondit rien de positif[104].

[Note 102: _Id._, 4 mai.]

[Note 103: Rapport n 33, mai 1809.]

[Note 104: Rapport du 4 mai.]

Pour le dterminer au moins  agir par ses troupes, notre ambassadeur
invoquait toujours les engagements pris, la parole donne; il montrait
l'honneur du Tsar intress  ne point laisser Napolon supporter seul
le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut puis ses arguments
ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il prsenta sous
une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en
rsultaient pour l'autocrate de Russie.

Suivant lui,  y regarder de prs, la guerre qui s'engageait n'tait que
la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les
principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives,
avec cette diffrence que les rles taient totalement intervertis et
que Napolon se faisait le dfenseur de tous les gouvernements contre
l'Autriche passe corps et me  la rvolution. Par haine et par
ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochs 
la France en 1792 et vers dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve,
on n'avait qu' lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens,
ses appels incendiaires,  considrer ses efforts pour s'entourer
d'insurrections, pour propager le feu de la rvolte. D'ailleurs, ne
conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en
favorisant dans toutes les cours,  celle de Russie notamment, les
menes de l'opposition mondaine?  cette heure, les pires
rvolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce
sont ces esprits chagrins, mcontents, qui lvent la tte contre l'ordre
lgalement tabli, prtendent ressusciter un pass  jamais aboli et
s'obstinent  poursuivre leur chimre au prix des plus violents
dchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous
les pouvoirs existants et ne tend  rien moins qu' une perturbation
gnrale.

Je fis sentir  Sa Majest, crivait Caulaincourt  Napolon, que
l'Autriche s'tait servie des mmes moyens que les gens qui avaient fait
la Rvolution en France; que si ses projets eussent russi, non
seulement elle n'aurait pu matriser les vnements aprs avoir rompu
tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en
aurait t aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait
de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient t
menacs des mmes dangers. Je parlai  l'Empereur des salons, des
propos, de l'influence qu'ils avaient eue  Vienne, de celle qu'ils
pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles
consquences ne dcidait pas  les comprimer. Je dis  Sa Majest que
l'exaspration d'une partie des salons n'tait pas dirige contre la
France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprim
la licence du sicle, l'effervescence de toutes les ttes, et arrt le
torrent rvolutionnaire qui menaait tous les trnes et l'ordre social,
en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de
censure; qu'il n'y avait plus rien de sacr nulle part depuis que les
ides amricaines et anglaises avaient tourn toutes les ttes; que tous
les petits-matres russes, allemands ou franais se croyaient le droit
de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des
communes avait jug le duc d'York et Mlle Clarke[105]; que M. de Stadion
attaquant l'autorit souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant
 la France que c'tait  l'empereur Napolon seulement que l'empereur
Franois faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait t
Marat; que le moindre des maux qui pt rsulter du systme mis en avant
par l'Autriche, et t la mme anarchie que pendant la guerre de Trente
ans, s'il n'en et rsult le rgime rvolutionnaire; que ces prtendus
gens bien pensants de Ptersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'taient
autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de
diffrence que dans le costume; que ceux de 1809, habills en prtendus
royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en
affichant partout en Allemagne les mots d'indpendance et de libert
germaniques, et les autres en blmant toujours le souverain et frondant
toutes les oprations du gouvernement; enfin, que cette secte se
prononait avec plus de violence contre Votre Majest que contre les
autres souverains, parce qu'Elle avait vu la premire o tendaient ses
efforts et comprim fortement tous les anarchistes, royalistes ou
jacobins; qu'on ne devait pas plus de mnagements au gouvernement qui
avait prconis ce systme dsorganisateur et rvolutionnaire qu'on en
avait eu pour les fous qui avaient guillotin pour tablir leur
rve[106].

[Note 105: Allusion au scandale retentissant qui venait d'clater 
Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'arme anglaise, tait
accus d'avoir confr des grades  la sollicitation de Mme Clarke, avec
laquelle il vivait et qui vendait son appui  prix d'argent: la Chambre
des communes procdait  une enqute.]

[Note 106: Rapport n 33, mai 1809.]

Lorsque Caulaincourt eut amplement dvelopp ces ides, le Tsar prit la
parole et abonda dans le mme sens. Il convint que tant de gens
n'levaient la voix contre l'empereur Napolon que parce qu'il avait
comprim l'anarchie et mis un frein  la licence[107]; aprs deux
heures de conversation, on se spara parfaitement d'accord, sans que
cette communaut de vues dt avancer d'un instant les premires
oprations de l'arme. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer
irrit tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie
des chefs; mais, ajoutait-il, o tait le remde? La Finlande, la
Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et
dtermins; pour commander contre l'Autriche, il avait d recourir  un
vieux gnral, survivant de l'autre sicle, dbris des guerres antiques.
Le prince Galitsyne faisait campagne  la mode d'autrefois, en prenant
son temps, avec une lenteur mthodique, sans se douter que les prceptes
et les exemples de Napolon avaient renouvel l'art de vaincre, et
Alexandre rptait d'un ton dsol, mais avec une apparence de sincrit
parfaite: C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le
pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions
faire des sottises[108]. Au reste, il n'admettait pas que la droiture
de ses gnraux, non plus que la sienne, pt tre mise en doute: C'est
apathie et point mauvaise volont[109]. Et Roumiantsof venait dire 
Caulaincourt, d'un air entendu: Nous sommes lents, mais nous marchons
droit[110]. En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause;
l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril pour le soir
mme[111], n'tait pas encore parti de Ptersbourg le 15 mai[112];
c'tait plus qu'un manque trop rel d'entrain parmi les gnraux et les
officiers, c'tait un dfaut d'intention chez le souverain qui tenait
l'arme immobile et paralyse.

[Note 107: _Id._]

[Note 108: Rapport n 39, juin 1809.]

[Note 109: Rapport du 5 juin.]

[Note 110: _Id._, 18 mai.]

[Note 111: _Id._, 29 avril.]

[Note 112: Archives de Saint-Ptersbourg.]

Cette inertie voulue, conforme aux assurances donnes  l'Autriche,
tait plus qu'une infraction  la foi jure; c'tait la faute la plus
lourde que la Russie pt commettre,  ne considrer que ses intrts
propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre
actuelle, c'tait que cette crise ne dtermint ou ne prpart le
rtablissement de la Pologne, par la runion de la Galicie au duch de
Varsovie.  la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province
polonaise, attribue  l'Autriche dans les partages, sentirait renatre
en elle l'esprit d'indpendance et de nationalit; elle s'insurgerait,
pour peu qu'on lui en laisst le temps et la facult; elle tendrait les
bras  ses frres du grand-duch, les accueillerait, les appellerait sur
son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divis se
ferait d'un lan spontan,  la faveur de la lutte, et Napolon
vainqueur, trouvant un tat dj reconstitu, n'aurait plus qu'
consacrer le fait accompli: il aurait moins  recrer qu' reconnatre
la Pologne. Le danger tait rel pour la Russie, mais il dpendait
d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en
Galicie, en y faisant acte de prsence et d'autorit, et les
circonstances, la configuration des lieux, la manire dont s'engageaient
les hostilits dans le Nord, lui facilitaient singulirement cette
tche.

La Galicie autrichienne, plus tendue  cette poque qu'elle ne l'est
aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontire
de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux
pays, point de forteresses, point de rivires, aucun obstacle qui pt
arrter les troupes impriales. De plus, en dbouchant de la Galicie
pour se porter contre le grand-duch, situ au nord et  l'ouest de
cette province, l'archiduc Ferdinand avait d en retirer la meilleure
partie de ses troupes; il l'avait abandonne  elle-mme, n'y laissant
que des dtachements isols et de rares garnisons; en fait, il la
livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur
Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu' avancer pour occuper la
Galicie sans coup frir, pour prendre ensuite l'arme de l'archiduc en
flanc ou  revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en
rendant un service signal  la cause commune, assurer la scurit de la
Russie contre les risques de l'avenir. Entr le premier en Galicie,
avant que les troupes du grand-duch, obliges d'abord  la dfensive,
aient eu le temps d'y pntrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il
serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de
confier la province  la garde jalouse de ses troupes et de la placer
sous squestre. S'tant nantie par provision et ayant mis la main sur
l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en rgler
l'attribution dfinitive, disposer de sa conqute, la restituer aux
Autrichiens ou se la faire adjuger en toute proprit. Agir vite, sans
hsitation, tait donc pour elle non seulement le parti le plus conforme
 ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa
part cette loyaut serait prudence. Au contraire, en retenant
indfiniment ses troupes sur sa frontire, elle s'interdisait de peser
sur les destines ultrieures de la Galicie; elle laissait le champ
libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans
le soulvement de cette province une diversion  l'attaque autrichienne,
et s'effaant devant des allis dont elle suspectait  bon droit les
intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rle.

Les consquences de sa conduite, faciles  prvoir, ne se firent pas
attendre. Surpris par l'irruption de l'arme autrichienne, qui
s'avanait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski
rtrograda tout d'abord. Aprs avoir sauv l'honneur de ses armes dans
un combat ingal,  Racsyn, il abandonna le sige du gouvernement,
laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consterne et passa avec toutes
ses forces sur la rive gauche, derrire Praga, cette tte de pont qui
dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette
direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de
ses allis saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et
demeurait en contact avec les parties de la Galicie situes  l'est de
la Vistule,  proximit du grand-duch. Il se gardait le moyen, tandis
que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de
se dtourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie,
de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dgager Varsovie
sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant mme que cette rsolution
hardie lui ft suggre par le prince major gnral, au nom de
l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement[113]. On vit alors un
spectacle trange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant
en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonant  forcer le passage de
la Vistule, se met  la descendre par la rive gauche, pousse ses partis
jusqu' Thorn et menace Dantzick; en mme temps, Poniatowski remonte le
fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.

[Note 113: SOLTYK, _Relation des oprations de l'arme aux ordres du
prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de_ 1809. Paris 1841, 1
vol., p. 202-203.]

Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva  son
approche et vint  lui. Les chefs de la noblesse, les grands
propritaires, donnrent le signal; ils taient nombreux dans le pays,
puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru dtruire  jamais
en la frappant trois fois, survivait dans leurs coeurs. Ils en
conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations
seigneuriales o ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de
Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait runi dans
un difice spcial les reliques des rois et des hros polonais, ddi ce
temple ou plutt ce mausole  la patrie perdue[114].  la vue de
Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se
reconnut dans ce hros chevaleresque, galant et aventureux comme elle,
qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares,
dans le cliquetis des armes, en tte d'un tat-major empanach. Les
nobles le recevaient  la tte de leurs vassaux en armes, rgiments tout
forms; les femmes lui prparaient des ovations et des ftes; partout o
il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des chteaux,
le mouvement se propagea dans les autres parties du pays.  tout
instant, les rangs de l'arme s'ouvraient pour recevoir des volontaires;
elle vit arriver jusqu' des vieillards, survivants des guerres
d'indpendance, qui demandaient  venger leurs compagnons et  tuer des
Autrichiens. Surprises et dconcertes, les autorits, les garnisons
impriales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutes en
partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mmes la dfection et
la rvolte. Aprs la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne
dfilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient
dans son effectif n'eurent pas plus tt aperu les uniformes polonais,
les drapeaux surmonts de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs
et, rebelles  la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les
enseignes chries[115]. Nulle part la rsistance ne fut srieuse; les
troupes du duch entraient le 9 mai  Lublin, le 20  Zamosc, le 23 
Lemberg.

[Note 114: SOLTYK, 505]

[Note 115: SOLTYK, 224-225.]

Arriv dans cette ville, Poniatowski essaya de rgulariser le mouvement
et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement
provisoire fut institu pour la Galicie, des milices organises et
quipes. En mme temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux
armes, Poniatowski flattait leurs esprances patriotiques; sans annoncer
positivement leur runion au grand-duch, il les exhortait  tout
attendre de l'avenir et  se confier en Napolon; une proclamation
lance au nom du roi de Saxe leur parlait des destines que leur
prparaient leur propre courage et la protection du hros victorieux;
des libelles rpandus  profusion, des articles de journaux, des ordres
du jour rptaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetes  des
populations surexcites par la lutte, ivres d'enthousiasme, taient
interprtes par elles comme la promesse de leur rendre une patrie[116].

[Note 116: _Id._, 136-267, _Correspondance de M. Serra, rsident de
France  Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre  Dresde_. Archives
des Affaires trangres.]

Le bruit de cette effervescence arriva promptement  Ptersbourg; il y
rpandit un trouble et un effroi inexprimables. Le pril tant redout,
vaguement aperu jusqu'alors  travers les brumes de l'avenir, se
rapprochait, se prcisait; le fantme devenait ralit, et au contact de
la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans
ses intrts essentiels, menace dans son intgrit, inquite dans la
possession des provinces que les trois partages lui avaient
successivement attribues.

Il faut convenir que des faits regrettables, caractristiques,
justifiaient ces apprhensions. L'agitation ne s'arrtait pas aux
limites de la Galicie; elle passait la frontire moscovite; en Volhynie
et en Podolie, une fermentation dangereuse commenait. En certains
districts, le pays se dpeuplait de jeunes gens: tous migraient en
terre libre, allaient s'enrler sous les drapeaux de Poniatowski, et la
surveillance des autorits, les rigueurs annonces, ne russissaient pas
 empcher cet exode.  Kaminietz, l'entranement fut tel que les
employs de l'administration, Polonais de race et de coeur, disparurent
en masse, laissant les bureaux dserts et les services interrompus[117].
Le grand-duch et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets,
ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple;
cette Pologne extrieure semblait aspirer, attirer  elle celle que la
Russie avait absorbe et croyait avoir touffe dans son sein. On peut
juger de l'effet que produisaient  Ptersbourg ces nouvelles, tombant
dans un milieu dj souponneux et prvenu. La socit en prenait
occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'tait
donc, disait-elle, pour en arriver  de tels rsultats que le Tsar avait
mis sa main dans celle de l'usurpateur, accept d'tre son auxiliaire et
son complice; aujourd'hui, les effets de ce systme nfaste se
manifestaient au grand jour; le doute n'tait plus permis; toute
illusion deviendrait criminelle, sacrilge, et il fallait reconnatre
que l'alliance franaise menait en droite ligne, par la restauration de
la Pologne, au dmembrement de l'empire[118].

[Note 117: SOLTYK, 267.]

[Note 118: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

Au milieu de ces cris de haine et de colre, Alexandre restait en
apparence impassible et doux; il tchait d'apaiser plutt que d'irriter
les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point
partager toutes leurs inquitudes. Cependant, ds qu'il se retrouvait
avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles
dnotaient une obsdante proccupation, la crainte que Napolon ne
mditt et ne prpart une restauration. Si son langage demeurait
douloureux plutt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique.
lve de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre
s'tait habitu  considrer le maintien de cette oeuvre comme une
ncessit vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies
franaises, il n'hsiterait pas de les sacrifier  un intrt majeur, et
solennellement il nous mettait le march  la main. Il ne cachait pas
qu' ses yeux l'incorporation de la Galicie au duch serait une cause de
rupture, que l'empereur Napolon devait opter entre Ptersbourg et
Varsovie: Je tiens  notre alliance, disait-il  Caulaincourt, j'y
tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait
mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire 
l'Empereur mon matre: Soit! renonons  notre systme, sacrifions
jusqu'au dernier homme plutt que de souffrir qu'on augmente ce domaine
polonais, car c'est attenter  notre existence[119]. Ds  prsent,
l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce
qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolrance
de Napolon; ils le rendaient responsable de la commotion donne  ce
pays, des appels lancs aux passions locales, et lui reprochaient de
laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de
l'alliance.

[Note 119: Rapport n 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.]

Avec beaucoup de raison, Caulaincourt rpliqua que la Russie devait
avant tout s'accuser elle-mme; il n'et tenu qu' elle, en s'assurant
d'abord de la Galicie, de ne point laisser se crer sur ses frontires
un foyer de propagande polonaise. Ses retards taient cause de tout, et
mme n'tait-il plus possible de les attribuer uniquement  la mollesse
et  la ngligence: la mauvaise volont des chefs, leur sympathie active
pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et
Caulaincourt rpondit aux rcriminations du Tsar en lui fournissant la
preuve de cette connivence; c'tait une lettre crite par l'un des
gnraux russes, le prince Gortchakof,  l'archiduc Ferdinand, et tombe
aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la
France et exprimait ouvertement l'espoir d'une runion prochaine entre
Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.

En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupfait; cela
l'tonnait d'autant plus, disait-il, que ce gnral tait un de
ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui crivaient  Moscou
dans le meilleur esprit[120]. Au reste, il ferait prompte et exemplaire
justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en
conseil de guerre; mais il se montrait profondment surpris, bless, de
ce qu'on voult conclure d'un tort particulier  une tendance gnrale,
faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilit d'une
faute individuelle. tait-ce l cette confiance qui devait rgner entre
les allis de Tilsit et d'Erfurt, prsider  tous leurs rapports?
Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il cartait avec soin de
son langage tout ce qui et pu atteindre et froisser personnellement
l'ambassadeur; loin de l, il laissait  ses reproches quelque chose
d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son
interlocuteur avec une insistance mue, avec des gestes amicaux, comme
s'il et voulu, en le berant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de
cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scne
d'attendrissement. Si d'injustes soupons, assurait-il, l'avaient frapp
au coeur, il prfrait tout de mme que Caulaincourt les lui et
franchement exprims; c'tait sur ce ton qu'on lui devait parler; il
aimait  s'expliquer de la sorte avec un homme qui possdait son estime
et son affection. En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majest
daigna m'embrasser[121].

[Note 120: Rapport du 28 mai.]

[Note 121: _Id._]

Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient
marcher, qu'il avait ritr l'ordre de passer la frontire, ne ft-ce
qu'avec une patrouille[122]; il sentait que de nouvelles lenteurs
n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Sude touchait  sa fin, la
rgence de Stockholm demandait  traiter, et la pacification du Nord, 
laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre  la
Russie une arme de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mt
quelque empressement  regagner le temps perdu, il tait trop tard pour
que son arme pt arrter l'impulsion donne aux Polonais et aussi
contribuer avec efficacit au succs de nos oprations.  ce moment
mme, la lutte entre Napolon et l'Autriche touchait  sa priode
dcisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures
critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'taient coules
depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps,  supposer que
les Russes eussent agi ds le dbut, avec promptitude et bonne foi, ils
eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'arme
du prince Ferdinand, puis, entranant les Polonais  leur suite,
atteindre et dpasser Cracovie, se diriger sur Olmtz et paratre en
masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'tait dans la partie
mridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrire le
Danube, tout prs de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux
Franais et avait concentr sa rsistance. Si les Russes s'taient mis
en mesure de le prendre  revers, il et hsit  conserver la position
o il s'tait tabli et retranch pour risquer sa dernire bataille.
Craignant d'tre saisi entre deux feux, il se ft probablement rejet
sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohme ou en Hongrie, laissant la
France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en
amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: prive de sa dernire base
d'oprations, coupe en son milieu, la monarchie autrichienne et t
rduite  capituler et  demander grce. L'immobilit de Galitsyne se
prolongeant, les Polonais taient trop peu nombreux pour excuter  eux
seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une
province autrichienne, mais l'arme de Ferdinand, rappele de Varsovie,
suffisait maintenant  les arrter,  les tenir loin du thtre
principal des oprations. Assur de ses derrires, certain que les
Russes n'arriveraient plus  temps pour tomber dans son dos, l'archiduc
Charles put rester sur le Danube, attendre Napolon en se couvrant de
cette barrire et, dans d'immortels combats, disputer la victoire.

[Note 122: _Id._]

Le 21 mai, l'arme franaise entreprit de franchir le fleuve. Massna et
Lannes avaient pass, avec trois divisions, enlev Aspern et Essling,
lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des
forces triples des leurs, les deux marchaux tinrent jusqu'au soir dans
les villages conquis, et nous gardrent un dbouch au del du fleuve.
Le soir et dans la nuit, les ponts furent rtablis, le passage repris.
Le lendemain, les desseins de Napolon s'accomplissaient, lorsque le
fleuve se souleva  nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux
l'arme franaise. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'viter un
dsastre. Les corps isols sur la rive gauche eurent  livrer une
seconde bataille, avec des munitions presque puises; ils la livrrent
 la baonnette et rsistrent trente heures. Ce ne fut que dans la
soire du lendemain, quand les Autrichiens eurent cess leurs furieux
assauts, que les ntres se replirent dans l'le de Lobau, ramenant dix
mille blesss, remportant Lannes frapp  mort, laissant  l'ennemi cinq
mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse
qu'une victoire! L'arme tait sauve; rest dans Lobau, Napolon
matrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Nanmoins son
opration avait chou, et l'archiduc, repouss dans toutes ses
attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succs d'ensemble. Essling
tait un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant
encore que l'horrible journe du 8 fvrier 1807;  Essling, non
seulement Napolon n'avait pas dtruit l'ennemi, mais il avait recul et
cd le champ de bataille; moins obissante, la fortune lui donnait un
plus srieux avertissement et pour la seconde fois manquait  son
rendez-vous.

Nous savons, par de rcentes expriences, combien, en temps de crise de
guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dnaturent en se propageant,
combien la passion, l'esprance, la crdulit, sont promptes 
accueillir des bruits exagrs ou controuvs. En 1809, l'Europe suivait
avec une motion croissante le duel entre Napolon et l'Autriche. Cet
intrt n'tait pas seulement la curiosit haletante qui s'attache aux
pripties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur
le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conqurant
s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples;
Napolon vaincu, ramen sur le Rhin, c'tait la rvolte et
l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accrditer l'espoir
d'un tel soulagement tait accueilli et transmis avec avidit. Les
bulletins de l'archiduc, rpts par des chos complaisants, devancrent
partout les ntres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient
des ailes; le bruit que l'arme franaise avait essuy un dsastre
courut de toutes parts et causa une effervescence gnrale. C'est  ces
nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient
surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol
s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage,
que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle
s'tait borne jusqu'alors  stipendier, prparerait et excuterait
l'expdition de Walcheren.

En Russie, chez la seule puissance indpendante qui se disait notre
allie, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut
diffrer suivant les milieux. Les salons de Ptersbourg poussrent des
cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit
avec celle de la socit un parfait contraste. S'il est permis de
croire, d'aprs les confidences que nous avons recueillies de la bouche
mme d'Alexandre au dbut de la campagne, qu'un insuccs de Napolon
n'tait pas pour lui dplaire, les sentiments qu'il affecta furent
strictement conformes  l'alliance; mme l'occasion lui parut propice
pour redoubler ces tmoignages de pure forme qui ne cotaient jamais 
sa bonne grce.

 l'arrive des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Ds que
d'autres avis eurent rectifi les premiers, il crivit  Caulaincourt un
billet pour le prvenir et le rassurer[123]; il fit porter  Napolon
une nouvelle lettre, par un troisime aide de camp: Les Autrichiens,
disait-il, viennent de rpandre des bruits sur quelques avantages qu'ils
auraient obtenus. Accoutum  compter sur le gnie suprieur de Votre
Majest, j'y ajoute peu de foi[124]. Il affirmait d'ailleurs que, quoi
qu'il pt arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidlit
 l'preuve des vnements[125].

[Note 123: Ce billet tait ainsi conu: Dans ce moment, gnral, je
viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre
de M. de Champagny  Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se
rapporte  la fameuse affaire, de mme de Koenisgberg une copie d'une
lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse)  Goltz, que
je m'empresse, gnral, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a
t bien diffrente de ce que les Autrichiens tachent de la faire
paratre. Tout  vous. ALEXANDRE. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 124: Lettre publie par nous dans la _Revue de la France
moderne_, juin 1890.]

[Note 125: Rapport du 14 juin.]

Lorsqu'il sut tous les dtails de l'affaire, il rendit au courage de nos
troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes  tant de braves
tombs sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait
seulement bless et amput, parut lui inspirer un particulier intrt:
Je vous jure, disait-il  Caulaincourt, que j'ai donn  la situation
du marchal Lannes autant de regrets que s'il tait un des miens. Je
vous prie, gnral, de l'exprimer  l'Empereur; j'y ai pens toute la
nuit. C'est un grand exemple pour tous nos gnraux qu'un marchal, dj
couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur.
Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que
je prends  son glorieux malheur, vous me ferez plaisir[126]. Il allait
jusqu' s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet
lan, redevenait-il sincre. Son me naturellement gnreuse vibrait au
rcit des belles actions, et en cet instant o la France incarnait plus
que jamais  ses yeux le courage, l'honneur, les mles vertus, il se
sentait ramen  nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et
subjugu par tant d'hrosme: J'ai toujours aim votre nation,
disait-il; mme quand nous tions en guerre, je crois que je la
prfrais aux Autrichiens. J'ai tmoign de l'intrt pour le sort de
ces derniers  cause de la balance politique; mais, comme individus, je
n'ai pas oubli 1805, et nous n'avons eu qu' nous plaindre d'eux. Votre
nation a de l'nergie; tous les hommes ont de l'me, de l'amour-propre,
de l'honneur; j'aime cela[127]!

[Note 126: _Id._]

[Note 127: Rapport du 14 juin.]

--Des compliments et des phrases ne sont pas des armes; ce sont des
armes qu'exigeait la circonstance[128]: telles furent les paroles
svres, mais mrites, par lesquelles Napolon accueillit les
protestations d'Alexandre, dmenties par l'abandon o nous laissaient
ses soldats. Au dbut de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur
Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les oprations du Nord; mal
inform, lentement instruit, il avait peine  se reconnatre au travers
de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de
Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'et conseill;
comment les Polonais voluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance,
entre l'arme de Ferdinand, qui leur tait numriquement suprieure, et
celle de Galitsyne, qui et d les rduire au rle d'auxiliaires et
mener la campagne? O tait l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut
seulement dans les derniers jours de mai, aprs Essling, lorsque
l'Empereur eut quitt Lobau encombr de blesss et de mourants,
lorsqu'il se fut rtabli sur la rive droite,  Ebersdorf, au milieu de
son arme encore tout mue et frmissante du grand choc, que les
rapports de Poniatowski, joints  ceux de Caulaincourt, achevrent de
l'clairer et d'carter le voile. Il apprit en mme temps que
Schwartzenberg n'avait pas encore quitt Ptersbourg un mois aprs
l'ouverture des hostilits, que la lgation russe tait demeure 
Vienne jusqu'au dpart du gouvernement autrichien.  tous ces signes, il
comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu' prsent, ayant
volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacit, et
la certitude de cette dfection lui fut particulirement sensible au
lendemain d'un chec, en ces heures d'preuve o se font connatre les
dvouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans
son alli, malgr de successives dceptions, s'abattit d'un seul coup.
Plus souponneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit
toujours  la loyaut du Tsar et rejette sur les sous-ordres la
responsabilit des retards, il va droit  la vrit, perce  jour le jeu
d'Alexandre, comme s'il et assist aux entretiens de ce monarque avec
Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet
arrt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de rgler en
consquence sa conduite et ses discours. Napolon lui fait tenir par
Champagny une lettre remarquable; c'est  la fois un panchement et une
instruction: la colre, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est 
la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses
rserves[129].

[Note 128: Champagny  Caulaincourt, 2 juin.]

[Note 129: Une partie de cette lettre a t publie par Armand
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
l'Empire_, t. IV, p. 211.]

Monsieur l'ambassadeur, crit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut
pas que je vous cache que les dernires circonstances lui ont fait
beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la
Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce
cabinet. On n'avait jamais vu prtendre garder l'ambassadeur de la
puissance  laquelle on dclarait la guerre... Six semaines sont
coules, et l'arme russe n'a pas fait un mouvement, et l'arme
autrichienne occupe le grand-duch comme une de ses provinces.

Le coeur de l'Empereur est bless; il n'crit pas  cause de cela 
l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui tmoigner une confiance qu'il
n'prouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en
lui-mme son dplaisir, mais il n'apprcie plus l'alliance de la
Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le
grand-duch, auraient rendu un vritable service, et auraient au moins
entretenu quelque illusion sur un fantme d'alliance.

L'Empereur a mieux aim que je vous crivisse ces mots que de vous
envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme
annules vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable,
paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mlez
en aucune manire des affaires de la Russie avec la Sude et la Turquie;
remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grce et dignit, ne faites
que ce que vous avez strictement  faire; mais qu'on n'aperoive aucun
changement dans vos manires et dans votre conduite. Que la cour de
Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'tre
d'elle; par cela mme que l'Empereur ne croit plus  l'alliance de la
Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est
dsabus, soit partage par toute l'Europe. Anantissez cette lettre du
moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace[130].

[Note 130: Deux jours aprs, l'Empereur revenait  cheval
d'Ebersdorf  Schoenbrunn. Sur la roule poussireuse et brle de soleil,
il allait au pas, suivi  quelque distance par son tat-major et n'ayant
 ses cts que le gnral Savary. Tout  coup, il s'ouvrit  lui, parla
de la Russie, laissa dborder sa douleur et son irritation: Ce n'est
pas une alliance que j'ai l, disait-il, et il ajoutait, en faisant
allusion  l'hostilit dclare ou latente de tous les souverains
d'ancien rgime: Ils se sont tous donn rendez-vous sur ma tombe, mais
ils n'osent pas s'y runir. _Mmoires de Rovigo_, IV, 145.]

Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute
rcrimination, toute parole de nature  provoquer un dbat dont le bruit
retentirait par toute l'Europe et signalerait prmaturment l'altration
des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit 
Caulaincourt de s'enfermer dans une rserve absolue, quoique courtoise;
il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main
de toutes les affaires o il s'est engag pour complaire  la Russie,
reprend partout sa libert, rserve ses rsolutions  venir. Songe-t-il
ds  prsent  bouleverser son systme aussitt que la campagne
d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il  revenir aux traditions de notre
ancienne politique,  renouer des relations avec la Sude, avec la
Turquie,  faire de ces deux tats, accols  la Pologne restaure, ses
points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels
il a fait porter quelques paroles de paix[131], une rconciliation sur
le champ de bataille? En un mot, incline-t-il  rpudier l'oeuvre de
Tilsit et  en prendre la contre-partie? Il semble que cette pense ait
travers pour la premire fois son me emplie d'amertume, mais elle y
passa comme un clair, sans se prciser ni se fixer.

[Note 131: BEER, 421-422; METTERNICH, I, 75-76.]

En effet, six jours aprs, tandis que Lobau se hrissait de
retranchements, tandis que Massna et Davoust tenaient tte  l'ennemi
sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie
prcipitaient leur marche  travers les Alpes pour rejoindre l'arme,
l'avis arriva que les Russes commenaient leur mouvement. Galitsyne
n'tait pas encore entr en Galicie, mais il venait de lancer une
proclamation pour annoncer son entre. Le dernier aide de camp envoy
par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catgoriques, que l'on
marchait enfin et que tout s'branlait. L'Empereur rpand aussitt cette
nouvelle; il la met  l'ordre du jour de l'arme, en tte du XVIIe
bulletin[132]. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur
relle, pourra rassurer nos allis, empcher des dfections, consterner
l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse.
Napolon retrouve donc quelque utilit  l'alliance et se rattache
malgr tout  l'ide de la conserver comme l'lment fondamental de son
systme. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation,
le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il
reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera dsormais d'une
manire nouvelle.

[Note 132: _Corresp._, 15316.]

Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement
dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus  l'alliance, c'est--dire
qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il
sent qu'il a trop prsum d'Alexandre en se flattant de l'engager
entirement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille
 celle qui vient d'clater, la France ne devra, en fait, compter que
sur elle-mme, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le
champ de bataille. Mais cette assistance matrielle, sur laquelle il
n'avait jamais fond un bien ferme espoir, n'tait pas l'unique avantage
qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-tre n'tait-ce
point le principal. Avant tout, Napolon comptait sur l'effet moral de
l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation  employer
pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa
conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le
reste du continent hsiterait  se soulever tout entier, les tentatives
de rvolte n'auraient jamais que le caractre de mouvements locaux,
partiels, alors mme que le Tsar bornerait ses services  de simples
dmonstrations. S'il est prouv aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre
serait illusion et chimre, cet accord tout extrieur, purement
platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilit, pourvu
que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une ralit.
L'ombre seule de l'amiti entre Napolon et Alexandre peut en imposer 
nos ennemis, dcourager leur haine, abrger leur rsistance; ce fantme
d'alliance que l'apparition des Russes en Galicie ramne sur la scne,
il importe de le faire subsister non seulement jusqu' la dfaite de
l'Autriche, mais jusqu' la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de
Napolon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres
ncessits de sa politique, tendront  le conserver.

Dans ce but, il remet Caulaincourt en activit. Il lui permet de
favoriser la paix des Russes avec la Sude, trs dsire  Ptersbourg;
il l'autorise  insister pour que la diversion en Galicie soit aussi
srieuse et efficace que possible. Lui-mme traite bien les trois aides
de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulire. Sans doute,
il ne lui plat point qu'Alexandre ignore tout  fait son
mcontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa
rponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il
incrimine l'impritie, la mollesse du commandement en Russie, il se
donne toujours l'air de prsupposer la loyaut du souverain; il laisse
dire que ses propres sentiments n'ont point chang, il le fait dire par
son ministre. Dans de nouvelles lettres expdies  l'ambassadeur,
confies  des messagers russes et destines par consquent  passer
sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style
de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il rpond sur le mme
ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions mme. Votre Majest,
rptait Alexandre  l'Empereur, retrouvera en moi toujours un alli et
un ami fidle[133].--Les intentions de l'empereur Alexandre, rplique
Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majest, qui ne peut que se
fliciter d'avoir un aussi fidle alli, et j'oserais presque dire un
ami aussi sincre[134].

[Note 133: Lettres signales  la page 78.]

[Note 134: Champagny  Caulaincourt, 10 juillet 1809.]

Mais comment concilier cette amnit toute de surface avec le
dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la
Pologne renaissante? Sur ce point, Napolon s'arrte  un jeu prudent et
double. Cette fois encore, il carte la pense d'une restauration
totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activit
guerrire des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de
diversion contre l'Autriche, il vite de refroidir et de dtromper les
populations du grand-duch, celles de la Galicie; il flicite,
rcompense leurs chefs, ne dsavoue point les appels patriotiques de
Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour  sensation, mais se
garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement
vis--vis de la Russie. Il prend mme quelques soins pour calmer les
alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurge de
la Galicie, au lieu d'tre constitue  l'tat de province autonome,
soit occupe et administre en son nom; c'est  lui,  l'Empereur et
Roi, que les autorits devront prter serment; les aigles franaises
remplaceront partout les emblmes de l'Autriche; les milices de Galicie
arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un
caractre ncessairement transitoire, aura l'avantage de ne point
engager l'avenir, de ne dcourager aucune esprance et de ne justifier
aucune crainte. Par cette prcaution, Napolon voudrait empcher que la
question de Galicie se soulve aujourd'hui  l'tat aigu dans ses
rapports avec la Russie; embarrass pour la rsoudre, il la repousse
dans l'avenir, l'loigne jusqu' la paix avec l'Autriche. Il remet 
plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et termin la
campagne par un coup d'clat, le soin de dcouvrir un expdient qui lui
permette de rassurer Alexandre sans s'aliner les Polonais, et, pour le
moment, sa grande affaire est de vaincre.

Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et
ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines  l'organiser;
quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne
livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre.
Et chaque jour qui s'coule est marqu par des apprts formidables.
C'est sur Lobau que l'arme doit prendre son point d'appui pour aborder
de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'le une forteresse, un
arsenal et un chantier; il y accumule un matriel immense, des moyens de
passage varis et srs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes
minutieuses du mtier, se fait ingnieur, mcanicien, pontonnier; il
invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le
fleuve et conjurer ses rvoltes. En mme temps, il complte et renforce
son arme; il attire sous Vienne les troupes d'Eugne, qui viennent de
triompher  Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a
d'hommes, de talents, de dvouements  sa disposition, il l'accumule sur
l'troit espace o doit se dcider le sort de la guerre. C'est seulement
lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses prcautions, rendu le
succs infaillible  force d'industrie et de prvoyance, qu'il reprendra
l'opration avorte; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi,
reconnu, amnag  l'avance, imposant  l'ennemi son lieu, son heure,
son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.



II

Tandis que la puissance franaise se repliait et se ramassait sur
elle-mme, pour mieux prendre son lan, les Russes s'taient enfin mis
en campagne. L'ordre de marche avait t expdi le 18 mai  Galitsyne:
le 3 juin, cinquante-trois jours aprs l'ouverture des hostilits, trois
divisions sur quatre, avec le quartier gnral et une rserve de
cavalerie, soit quarante  quarante-cinq mille hommes, passaient la
frontire et entamaient sur plusieurs points la Galicie dj occupe par
les troupes varsoviennes.

Quelque tardif et insuffisant qu'il ft, ce concours pouvait avoir sa
valeur et influer, sinon sur le succs d'ensemble, au moins sur la
situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il
semblait se produire d'autant plus opportunment qu'il concordait avec
un retour offensif de l'ennemi. Rappel du Nord par l'irruption des
Polonais sur ses derrires, l'archiduc Ferdinand s'tait d'abord mis en
retraite sur Varsovie, puis avait vacu cette capitale, le 2 juin, et
remontant  son tour la Vistule, par la rive gauche, tait venu se
poster en face des territoires occups par Poniatowski sur le bord
oppos, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les
Polonais de leur conqute. Il commena son mouvement par l'attaque de
Sandomir; la reprise de cette place,  cheval sur le fleuve, lui
permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes
polonaises, Sandomir tait mal fortifi et hors d'tat de soutenir un
long sige; l'enceinte se rduisait  un mur dlabr, o le temps avait
fait brche. Prvenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses
troupes et prit position  peu de distance de Sandomir, toujours sur la
rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce
poste, il tait  mme de se porter vers la place et de la secourir, 
condition toutefois que quelques corps russes, se joignant  lui et
entrant en ligne, vinssent compenser l'infriorit numrique de ses
forces.

Mais les Russes avanaient avec une lenteur dsesprante. Ils
abrgeaient les tapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins
un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts
tendissent  perdre du temps; leurs corps erraient  l'aventure, sans
direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins 
s'garer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrme
malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils hassaient la
guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y
participer. S'il faut en croire les rcits polonais, lorsque Poniatowski
envoyait  Galitsyne des aides de camp pour le presser, le gnral russe
faisait porter ostensiblement  ses divisionnaires des instructions
conues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expdiait
contre-ordre[135].

[Note 135: SOLTYK, 253.]

Pourtant, le 12 juin, un corps assez considrable, sous les ordres du
gnral prince Souvarof, fils du glorieux marchal dont le nom est rest
synonyme de fougue et d'entrain, tait arriv sur le San, en arrire et
tout prs des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le mme jour,
les Autrichiens, qui avaient pass la Vistule et investi Sandomir sur
les deux rives, marchrent contre la position de Poniatowski et lui
donnrent l'assaut. La lutte fut acharne; les braves Varsoviens
faisaient obstacle de tout, reprenaient la rsistance derrire chaque
repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles,
dconcertaient leur adversaire par d'imptueuses charges  la
baonnette; ils conservrent leur position toute la journe, mais l'aide
des Russes leur tait indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir
les jours suivants, repousser dfinitivement l'ennemi et dgager la
place.

Suppli d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de
Poniatowski qu'un langage glac:  la fin, il promit de faire avancer
l'une de ses brigades au del du San, pour prolonger et appuyer l'aile
gauche des Polonais, dborder et tourner la droite autrichienne. Le
mouvement commena; des prparatifs de passage avaient t faits, un
pont jet, quand un grand trouble se manifesta tout  coup dans l'esprit
du gnral Sievers, qui commandait la brigade; on tait un lundi, jour
rput dfavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter
sous de si fcheux auspices; l'opration annonce fut remise au
lendemain. Le lendemain, il se trouva que le gnral Sievers avait gar
sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les
Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place.
Poniatowski se sentit abandonn et trahi; la rage au coeur, il donna le
signal de la retraite et ramena son arme derrire le San, puis courut
de sa personne  Lublin, o se trouvait le quartier gnral de
Galitsyne. En s'loignant, il entendait les coups de canon de plus en
plus espacs que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie
de la place[136].

[Note 136: SOLTYK, 283-293. _Correspondance de M. Serra_ (cet agent
se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski 
Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires trangres, Russie,
149.]

 Lublin, il montra le pril instant, l'urgente ncessit d'un secours,
mais se heurta de nouveau  des refus et  des rticences: tout ce qu'il
put obtenir fut la promesse que l'arme impriale franchirait le San 
la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne et remu
un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant  couvrir par
leur prsence la retraite de l'arme varsovienne. Tratresse conduite!
s'cria Napolon en apprenant ces scnes, et, dans son indignation, il
ne put s'empcher d'ordonner  Caulaincourt les plus fortes
reprsentations. La jonction des Russes  l'arme polonaise, lui fit-il
crire, ne devait-elle donc tre marque que par un revers et par la
perte d'une conqute que les Polonais  eux seuls avaient su faire et
conserver! Il est vrai que la dpche, fidle au systme de ne jamais
mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitt: Sans
doute, ce n'est pas l l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut
qu'il connaisse de quelle manire ses intentions sont remplies; ce sera
lui rendre un vritable service que de le mettre dans le cas de se faire
obir[137]. Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait
qu'interprter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute
latitude  son mauvais vouloir: En gnral, disaient ses instructions,
il lui est enjoint d'viter les oprations communes avec les troupes
varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une faon
indirecte[138].

[Note 137: Champagny  Caulaincourt, 10 juillet 1809.]

[Note 138: Roumiantsof  Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

Puisque les Russes refusaient opinitrement de combattre avec les
Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux
armes, non pas conjointement, mais paralllement, dans des rgions
distinctes?  la suite de ses confrences avec Galitsyne, Poniatowski
prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la
Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec
mission de reprendre  leur charge, de complter, d'tendre l'occupation
des parties de la Galicie dj insurges, et de pousser l'ennemi de ce
ct le plus loin possible.

Ayant assum cette tche, les Russes la remplirent de singulire faon.
D'abord, ils laissrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes
volantes, roccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empch
cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur et t
plus facile que de couper et d'envelopper les dtachements aventurs au
milieu de leurs masses profondes. Ils les laissrent se replier 
l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, voluer avec autant de
scurit que sur un champ de manoeuvre. De part et d'autre, on paraissait
s'tre donn le mot pour viter de se rencontrer et de croiser le fer.
Les Autrichiens se portaient-ils d'un ct? Les Russes se dirigeaient
immdiatement en sens inverse, si bien, crivait Poniatowski, qu'il
suffisait de connatre les projets d'une de ces armes pour savoir
d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire[139]. Si l'on
s'apercevait, on se gardait de brler une amorce. Une seule fois, prs
d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent changs, et ce fut par
erreur; les Autrichiens avaient mal distingu les uniformes et cru avoir
affaire  des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter 
Galitsyne ses excuses pour cette mprise; on avait  regretter un mort
et deux blesss[140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se
trouvaient en prsence, elles s'observaient tranquillement; les hommes
mettaient pied  terre, les chevaux taient dessells et dbrids; puis,
pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait  se
rapprocher,  lier conversation, et il n'tait point rare de surprendre
Autrichiens et Russes en train de cimenter leur bonne intelligence en
buvant ple-mle les uns avec les autres[141]. Ces faits significatifs,
joints  l'envoi rpt de parlementaires,  de frquentes alles et
venues d'un quartier gnral  l'autre, eussent suffi pour dnoncer 
l'observateur le moins perspicace un jeu convenu  l'avance entre les
deux partis, un persistant et frauduleux concert.

[Note 139: Lettre prcite de Poniatowski  Caulaincourt.]

[Note 140: RAMBAUD, _Histoire de Russie_, p. 559.]

[Note 141: Poniatowski  Caulaincourt, 5 juillet 1809.]

En effet,  la suite de ngociations occultes, l'entente s'tait opre
sur certains points, et la comdie se menait d'un mutuel accord. Lorsque
les Russes taient entrs en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait
fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils
seraient reus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demand 
connatre leurs intentions. Galitsyne avait rpondu qu'il ne pouvait se
dispenser d'obir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui
prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement
jusqu' la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement  ne point
dpasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait
charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas  fond ses
entreprises et mesurerait ses coups.

Cet avis, accompagn de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les
Autrichiens sur la porte relle de l'intervention moscovite; il ne leur
suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident,
ne pourrait-on les amener  s'en imposer une au Midi, sur le chemin de
Cracovie et des parties centrales de la monarchie,  prendre, par
exemple, pour terme extrme de leur marche, l'un des affluents de droite
de la Vistule, l'une des rivires qui coulent perpendiculairement  ce
fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut
renvoy au quartier gnral russe afin de ngocier un arrangement sur
ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons
vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolonge de
l'une de ses divisions devant cette rivire.  la fin, il consentit 
prendre comme ligne sparative des deux armes la Wisloka, situe 
quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le
moment et s'y achemineraient  aussi petits pas que possible, les
dtachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre.
Conformment  ce pacte, Galitsyne mit une semaine  traverser l'troite
bande de territoire qui spare les deux cours d'eau; arriv sur la
Wisloka, il s'arrta et ne bougea plus[142]. D'ailleurs, dans les pays
qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis
qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rtablissaient partout les
autorits, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblmes
polonais ou franais, dfendaient de prter serment  Napolon[143]. Les
patriotes taient perscuts, traits en rebelles; la Russie semblait
n'tre entre en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur
Franois, prendre la province en dpt pour le compte du lgitime
propritaire et la lui garder intacte.

[Note 142: BEER, 398-400. WERTHEIMER, _Geschichte OEsterreichs und
Ungarns im ernsten Jahrzehnt des 19 Jahrhunderts_, II, 354, d'aprs les
documents autrichiens, spcialement les lettres de l'archiduc Ferdinand
 l'archiduc Charles.]

[Note 143: SOLTYK, 283 et 298.]

Cette conduite exasprait les Polonais, non moins que l'attitude
quivoque des Russes devant l'ennemi. L'tat-major de Poniatowski, le
conseil d'tat du duch, qui reprsentait l'autorit suprme, criaient
trs haut  la trahison; avec l'intemprance de pense et de langage
propre  la nation, militaires et civils ne se contentaient point
d'invoquer des faits vrais, ils les exagraient, les dnaturaient au
besoin, en inventaient d'autres, pour les signaler  qui de droit. Ils
crivaient  l'empereur Napolon, au major gnral Berthier,  M. de
Caulaincourt; ils adressaient au prince Galitsyne lui-mme des
protestations o se dissimulait mal, sous les formes du langage
officiel, un pre ressentiment. De son ct, Galitsyne reprochait aux
officiers de Poniatowski leurs allures indpendantes, leurs procds
rvolutionnaires, les esprances qu'ils affichaient et rpandaient
autour d'eux, jusqu'au nom de Polonais qu'ils se donnaient et dont la
Russie contestait la lgalit; il en rsultait d'aigres discussions, une
guerre de paroles o l'on se jetait mutuellement  la face des griefs
justifis, o chacun avait  la fois tort et raison.

Chacun de ces incidents pnibles, retentissant  Ptersbourg, ajoutait
au malaise ressenti dans cette capitale et aux embarras de Caulaincourt.
C'tait  cet ambassadeur qu'aboutissaient toutes les plaintes, avec le
devoir de les appuyer ou d'y rpondre; il devait incriminer la conduite
des gnraux russes et dfendre en mme temps celle des Polonais, tche
d'autant plus ingrate qu'il sentait crotre chaque jour les dfiances
d'Alexandre. Rapportant tout  l'ide qui faisait son tourment, le Tsar
croyait en dcouvrir dans les plus petits faits l'indice et la preuve.
Propos, crits, conduite, disait-il en montrant la Galicie et le duch,
rien n'est l dans le systme de l'alliance. Il faut qu'on
s'explique[144]. Quant  Roumiantsof, la Pologne lui devenait
littralement un cauchemar. Pour rassurer le monarque et son conseiller,
subissant l'un et l'autre l'influence d'une socit exaspre, les
efforts de Caulaincourt demeuraient impuissants, et mme les mesures
auxquelles Napolon s'tait arrt par mnagement pour la Russie
allaient contre leur but, taient accueillies avec dfaveur et prises en
mauvaise part. L'ordre donn d'occuper au nom de l'Empereur les
districts insurgs de la Galicie offusqua fort Alexandre: il ne pouvait
souffrir, disait-il, que l'on crt une province franaise sur ses
frontires[145]. Ce qui le froissait particulirement, c'tait
l'inattention de l'Empereur  lui rpondre; ce dfaut de formes
blessait, inquitait le monarque qui en mettait de si raffines dans
tous ses rapports personnels avec son alli, et le silence de Napolon,
 mesure qu'il se prolongeait, lui semblait de sinistre augure et gros
d'arrire-penses.

[Note 144: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

[Note 145: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

Enfin, le 23 juillet, l'aide de camp Tchernitchef reparut  Ptersbourg:
il arrivait en droite ligne du champ de bataille de Wagram, o Napolon
l'avait tenu  ses cts toute la journe et lui avait remis la croix de
la Lgion d'honneur[146]. Il apportait en mme temps une lettre de
l'Empereur. Napolon avait mis son orgueil  ne rpondre au Tsar que
pour lui annoncer un triomphe, pour lui faire sentir que la France,
laisse  elle-mme, avait su nanmoins surmonter tous les obstacles.
Cette hautaine intention perce  travers les excuses qu'il allgue;
elles taient d'ailleurs de telle nature que lui seul pouvait en
prsenter de pareilles. Monsieur mon Frre, crivait-il, je remercie
Votre Majest Impriale de ses aimables attentions pendant trois mois.
J'ai tard  lui crire, parce que j'ai d'abord voulu lui crire de
Vienne. Aprs cela, je n'ai voulu lui crire que lorsque j'aurais chass
l'arme autrichienne de la rive gauche du Danube. La bataille de Wagram,
dont l'aide de camp de Votre Majest, qui a toujours t sur le champ de
bataille, pourra lui rendre compte, a ralis mes esprances[147]...

[Note 146: Je voudrais l'avoir mrite, disait Alexandre, et la
recevoir de la mme manire que lui et  ct de l'Empereur. Rapport n
44 de Caulaincourt, 26 juillet.]

[Note 147: _Corresp._, 15508.]

En effet, les journes des 5 et 6 juillet ont magnifiquement rpar
l'insuccs d'Essling. Napolon a fait ce prodige de surprendre l'ennemi
en excutant une opration prvue, prpare, annonce depuis six
semaines. Cent soixante quinze mille Autrichiens l'attendaient entre
Aspern et Essling, derrire des dfenses accumules. En dbouchant
brusquement par la pointe est de l'le de Lobau, il trompe leurs
prvisions, tourne et fait tomber leurs ouvrages, se donne le temps de
jeter cent cinquante mille hommes sur la rive gauche et de les dployer
perpendiculairement au fleuve avant qu'on ait pu lui opposer une
rsistance srieuse; il marche alors  l'arme de l'archiduc, qui a d
se reporter sur les hauteurs d'Enzersdorf et de Deutsch-Wagram, et il
l'arrache de ces positions dans la plus formidable bataille qu'il ait
encore livre. La victoire de Wagram nous assure dfinitivement la ligne
du Danube et refoule les forces autrichiennes dans les parties
excentriques de la monarchie; ce coup retentissant dtruit  nouveau les
esprances de tous nos ennemis, avous ou secrets, accable et prosterne
l'Europe.

 Ptersbourg cependant, o l'on tait plus loin qu'ailleurs du thtre
des oprations, o le nom mme d'alli donnait plus d'indpendance et de
franc parler, les esprits taient trop monts pour que l'annonce de nos
succs pt ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait
toujours sur un objet unique, la Pologne, et les vnements du Danube ne
firent qu'imparfaitement diversion  ceux de la Vistule, d'autant plus
qu'un conflit nouveau, plus grave que les prcdents, venait de surgir
au lendemain mme de Wagram entre Varsoviens et Russes.

Depuis que Poniatowski, se sparant des Russes, avait report sur la
rive gauche ses forces et son activit, Cracovie, situe dans la sphre
de ses oprations, tait devenue son objectif; c'tait la conqute qu'il
promettait  ses soldats comme rcompense de leurs efforts, et dont la
perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux
Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs
de leur grandeur passe, tait pour eux la ville sainte, celle dont la
prise serait le gage moral de leur relvement: il serait beau de
proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui
dormaient dans l'antique mtropole. Les troupes de Poniatowski
poussaient donc  Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant,
toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant  outrance. Les
Autrichiens opposaient peu de rsistance, leur but tant moins de
dfendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion
srieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mmes de l'archiduc Charles.
Repousss sur Cracovie aprs plusieurs engagements, ils ne jugrent pas
 propos de s'y maintenir. Ds que les Polonais furent en vue, le
gnral qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14
juillet au soir, on convint que les hostilits seraient suspendues
pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit  vacuer la
ville, o les troupes de Poniatowski feraient leur entre le lendemain.

Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme tait au comble; avec joie,
avec orgueil, ils se montraient l'imposante cit, la ville aux vieux
palais, aux cent glises, dploye sur les deux rives de la Vistule: ils
la possdaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne ft bientt 
eux, puisque leurs ennemis renonaient  la leur disputer. Ils avaient
compt sans leurs allis. Quoique fort en arrire sur l'autre rive,
l'arme de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquitude
jalouse; ds qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait
frmi  l'ide de leur abandonner cette proie prcieuse et pris ses
mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever
brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de
la Wisloka sur le Dunajec, puis au del, et se prcipiter en avant avec
une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils taient dans le voisinage
de Cracovie; ils conurent le projet de s'y introduire furtivement, dans
l'espace de quelques heures qui s'coulerait entre le dpart des
Autrichiens et l'entre des Polonais, de se glisser entre le vaincu en
retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occup sa conqute.

La complicit des Autrichiens favorisa cette surprise. D'aprs les
rapports de Poniatowski, appuys de divers tmoignages, les Autrichiens,
en mme temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prvenu les
Russes et les auraient envoy chercher; des officiers se seraient
dtachs pour guider les colonnes du gnral Souvarof accourant vers la
ville, et auraient promis une gratification au dtachement qui
arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la
nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait
dans la ville. Le lendemain,  la premire heure, conformment 
l'accord stipul, le chef d'escadron Potocki se prsenta pour occuper
l'une des portes; il la trouva garde par un dtachement russe, command
par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: J'ai ordre, dit
le Russe, de vous dfendre l'entre de la ville.--J'ai ordre, rpliqua
le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Franais, et
j'espre que vous ne me forcerez point  faire croiser les lances pour
m'en ouvrir le passage. Sievers s'effaa avec ses hommes, la porte
s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux
arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traits
en amis, des tranards de l'arme autrichienne, des officiers mme; en
perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille,
un rempart de chevaux, d'hommes, et la fort des lances. Cependant,
Poniatowski entrait  la tte de ses troupes, tambours battants,
enseignes dployes. Arriv sur la place d'Armes, il trouve devant lui
une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau
mouvement de fougue et d'impatience, il enlve alors son cheval, le
jette dans les rangs des hussards, fait brche  ce mur vivant et, par
la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne
purent avancer qu'aprs avoir crois la baonnette ou mis la lance en
arrt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaants
s'changeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit 
grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que
l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagrent la ville,
se cantonnrent dans des quartiers distincts, et l restrent 
s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre
ces allis ennemis, la tension des rapports tait devenue telle que le
moindre incident suffirait dsormais  faire clater la lutte[148].

[Note 148: SOLTYK, 314-324. Archives des Affaires trangres,
_Correspondances de Varsovie et de Dresde_, juillet-aot 1809; lettres
changes entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet,
rapport de Galitsyne, Russie, 149.]

Ces nouvelles trouvrent la socit russe dans un tat de crise plus
prononc, qu'elles aggravrent. Depuis quelque temps, les clameurs
taient si vives que Caulaincourt, pour habitu qu'il ft  de pareilles
temptes, se sentait mu devant ce dbordement d'attaques: Je n'ai pas
encore vu, disait-il, la fermentation  ce point et aussi gnrale.
Dans les salons, le Tsar n'tait pas plus pargn que la France; les
mcontents parlaient tout haut de le dposer et de confier  des mains
plus fermes les destines de l'empire[149]. Alarm de ce mouvement, qui
ne rpondait que trop  ses propres angoisses, le gouvernement ne savait
ni le rprimer ni le diriger; il se bornait  le suivre et haussait
lui-mme le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences
de la socit. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir
faire  son tour sa profession de foi. Il dclara  Caulaincourt que la
question de Pologne tait la seule sur laquelle il ne transigerait
jamais; c'est en vain que Napolon lui offrirait sur d'autres points des
avantages, des compensations brillantes: Le monde n'est pas assez grand
pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il
est question de sa restauration d'une manire quelconque[150]. Mme,
Alexandre n'entendait plus laisser  ses plaintes un caractre intime et
confidentiel. Jusqu'alors, tout s'tait pass en conversations avec le
duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Ptersbourg parlait de
recourir  des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui
exigeraient une rponse et de mettre Napolon en demeure de le
satisfaire. Je veux  tout prix tre tranquillis[151], disait
Alexandre, et il semblait subordonner sa coopration pour la suite de la
guerre  certaines garanties contre le rtablissement de la Pologne. Une
note tait en prparation; elle fut remise  Caulaincourt au lendemain
des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rdige et signe par
Roumiantsof, elle continuait  affirmer l'alliance, mais signalait les
carts de ceux qui arboraient le nom de Polonais, rcapitulait les
griefs de la Russie, avouait ses craintes, rclamait enfin des
explications et des assurances. Pour la premire fois, la question de
Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte
rgulier en saisissait l'Empereur[152].

[Note 149: Caulaincourt envoyait  Napolon, sous le titre de _On
dit_, l'cho des conversations qui se tenaient dans les salons de
Ptersbourg. L'extrait suivant donnera une ide du ton qui rgnait dans
la socit russe. _On dit_ du 19 aot: L'Empereur est bon, mais bte,
et Roumiantsof un imbcile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en
faisant la guerre, ils n'avaient qu' la commencer par s'emparer de la
Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut
faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la
Narischkine religieuse, elle servira  l'aumnier et au jardinier,
surtout s'ils sont Polonais... (la favorite tait d'origine polonaise).
Quant  Roumiantsof, il faut le faire marchand de _kwass_ (boisson
rafrachissante du pays.)]

[Note 150: Rapport n 44 de Caulaincourt, 3 aot.]

[Note 151: Rapport n 44 de Caulaincourt, 3 aot.]

[Note 152: Voy. le texte de la note aux archives des Affaires
trangres, Russie, 149.]

Le cabinet de Ptersbourg ne spcifiait pas les garanties qu'il
dsirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'tait plus autoris  en fournir
aucune. Si Napolon, au dbut de la guerre, s'tait offert  passer un
accord qui dfinirait  l'avance les conditions de la paix, il s'tait
vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su
profiter. Ds ses premiers succs, au lendemain d'Eckmhl, se jugeant
assez matre de la situation pour n'avoir plus  compter avec personne,
il avait subi de nouveau l'entranement de la lutte et de la victoire:
se demandant si le moment n'tait pas venu d'en finir avec l'Autriche
parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait
retir les pouvoirs donns  Caulaincourt et lui avait interdit de
signer aucun engagement restrictif de l'avenir[153]. L'ambassadeur dut
se borner  accuser rception de la note russe, qu'il transmit au
quartier gnral franais. Presque en mme temps, il est vrai, Alexandre
vit arriver une nouvelle lettre de Napolon; elle lui annonait que
l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait
sign un armistice,  Znaym, et que par son ordre des confrences
allaient s'ouvrir.

[Note 153: _Corresp._, 15164.]

En effet, si l'ide d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un
instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prtaient
plus  l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire,
il ne l'avait pas ananti: Wagram n'tait pas Ina, et l'empereur
Franois conservait une arme, prouve sans doute et rduite,
dsorganise en partie, mais toujours fidle, susceptible de se reformer
pour un nouvel effort et chez laquelle ses dfaites rcentes n'avaient
pas entirement effac le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement
l'Autriche, il et fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et
Napolon avait hte de terminer une campagne qui l'puisait d'hommes et
d'argent. Il avait donc admis l'Autriche  traiter et consentait  la
laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortt affaiblie,
amoindrie, hors d'tat pour longtemps de recommencer ses attaques.

L'avis de l'armistice et de la ngociation produisit  Ptersbourg une
accalmie passagre. La suspension des hostilits, en immobilisant toutes
les armes, comprimait l'lan des Polonais, rendait leur concours moins
utile  Napolon; il n'tait plus  craindre que celui-ci, pour stimuler
leur vaillance, leur accordt ds  prsent le rtablissement de leur
patrie, que la Pologne renaqut de la lutte mme et surgt tout arme
sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'loignait pour la
Russie, il continuait d'exister, et mme les conditions de la paix
risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rtablissement
de la Pologne, le trait en prparation pouvait lui servir
d'acheminement et y conduire  coup sr. Pour chtier et affaiblir
l'Autriche, Napolon serait naturellement amen  lui demander des
cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des
provinces occupes, pour les partager entre ses sujets et ses clients.
Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris,
c'est--dire les meilleures portions de la Galicie, le duch sortirait
de la lutte avec une population et des ressources doubles, surtout avec
une force morale et une assurance singulirement accrues. Dans ce
progrs, il verrait le prlude et le gage d'acquisitions nouvelles, un
pas peut-tre dcisif vers le but suprme de ses voeux, un encouragement
 ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont
l'me tait passe en lui. Aux yeux de tous, il apparatrait de plus en
plus comme un tat en voie de dveloppement continu, comme une Pologne
en train de se refaire, et les pays non encore runis, qu'il s'agt des
parcelles laisses  l'Autriche ou des provinces chues au troisime
ravisseur, c'est--dire  la Russie, subiraient plus imprieusement
l'attraction. Donc, tout accroissement du duch assez considrable pour
nourrir les esprances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux
craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succder
dans nos rapports avec elle  un trouble momentan une msintelligence
irrmdiable.

Cependant, Napolon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dpouilles
de l'Autriche, une part proportionne  leur zle,  leurs succs, 
leur rle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel
 leur vaillance et ne l'avait jamais trouve en dfaut; il les avait
vus partout  ses cts,  la place d'honneur dans tous les combats. En
gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la
mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de
Madrid. En Espagne, leurs lgions continuaient  lutter et  souffrir
pour lui; acceptant noblement leur part des preuves supportes par nos
soldats, elles s'taient fait avec eux une fraternit. Dans la campagne
d'Autriche, o les Allemands de la Confdration ne nous avaient prt
qu'un concours hsitant et contraint, les Varsoviens s'taient donns
sans rserve; seuls, ils avaient combattu de bon coeur, esprant, au prix
de leur sang, racheter leur patrie. En rcompense de tant d'efforts,
seraient-ils seuls exclus des bnfices de la victoire? Seul, le
grand-duch serait-il oubli dans la distribution gnrale de
territoires qui se ferait entre nos allis? Fallait-il le traiter plus
mal que les autres parce qu'il nous avait mieux seconds, le dsesprer
par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur
dfendaient  Napolon cette ingratitude; la politique et la prudence la
lui interdisaient galement. La population varsovienne, place au devant
de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord,
restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des
Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le coeur haut et
l'esprit en veil dans le poste de confiance qui leur tait assign, il
importait de payer gnreusement leurs services passs; mme fallait-il
se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur
patriotisme, de dissiper leur rve; sans vouloir le rtablissement de la
Pologne, Napolon tait oblig de laisser au coeur de ses habitants
l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver  l'occasion.
Aprs avoir utilement us d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas
quelque jour  les employer contre la Russie elle-mme, si cette
puissance, aujourd'hui notre allie, mais allie douteuse, prononait
plus tard sa dfection, retournait  nos ennemis? Et cette supposition
n'tait rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses
gnraux pendant la campagne, par les dfaillances de leur fidlit au
cours de cette preuve. Ainsi se dveloppaient les funestes effets de
cette guerre d'Autriche que Napolon avait provoque en Espagne, mais
reconnaissons que les fautes de son alli avaient notablement aggrav
les consquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs
mnagements pour l'ennemi, l'initiative laisse  Poniatowski et  ses
soldats, avaient prjug dans une forte mesure la dcision de
l'Empereur, enchan sa volont, et ce vainqueur des hommes subissait
une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les
ncessits du prsent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se
garder  la fois l'amiti d'Alexandre et le concours ventuel de ses
ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continut de croire et la
Pologne d'esprer en nous? Tel tait le problme qui se posait devant
Napolon, au lendemain de Wagram. S'il ne russissait pas  le rsoudre,
il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la
paix avec l'Autriche natrait  chance plus ou moins rapproche le
conflit avec la Russie.




CHAPITRE IV

LA PAIX DE VIENNE


Ouverture des confrences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
reprsenter au congrs?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
marche des ngociations; elle est la cause des lenteurs apportes de
part et d'autre  se dcouvrir et  se prononcer.--Comment la question
de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napolon ne peut
dterminer les conditions de la paix avant d'avoir pntr les
sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Ide
d'un partage ingal entre le duch et la Russie.--Enqute confie au duc
de Vicence.--Avant de se rsoudre au principe d'un grand sacrifice,
l'Autriche tient  sonder la Russie et  savoir ce qu'elle peut en
attendre.--Metternich et Nugent.--Arrire-pense de Metternich: ses
premiers efforts pour substituer l'Autriche  la Russie dans les faveurs
de Napolon.--Arrive de Tchernitchef  Vienne.--Lettre
d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar  la table de l'Empereur.--Langage
nigmatique.--Impatience de Napolon.--La cour de Dotis; conflit
d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
Bubna  Vienne.--Napolon subordonne l'intgrit de la monarchie vaincue
 un changement de souverain; premire ide d'une alliance avec la
maison d'Autriche.--Rve et ralit.--Pression exerce sur M. de
Bubna.--L'quivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arriv 
l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France  son
chevet.--Conversations de Pterhof.--Difficult d'Alexandre 
s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe  une lgre extension du
duch.--Comment Napolon profite et abuse de cette condescendance.--Son
_ultimatum_ aux Autrichiens.--Rsistance de l'empereur Franois.--Colre
de Napolon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
thtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhre en principe 
l'_ultimatum_ franais.--Transfert des ngociations  Vienne.--Napolon
fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
prcipite de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
Russie.--Garanties offertes  cette puissance.--Lettre de Champagny 
Roumiantsof; caractre et importance de cette communication.--Faute
commise par Napolon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
la porte  un tat aigu et marque le point de dpart d'un dbat dcisif
pour le sort de l'alliance.



I

Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'tait rtabli  Schoenbrnn:
c'tait maintenant de la rsidence des Habsbourg qu'il gouvernait son
empire, remettait l'ordre dans son arme, la rpartissait savamment dans
les provinces conquises, surveillait l'Europe et ngociait avec
l'Autriche. Depuis le milieu d'aot, les plnipotentiaires se trouvaient
runis dans la petite ville d'Altenbourg, situe sur les confins de la
Hongrie, un peu en de des limites de notre occupation.  Altenbourg,
M. de Champagny reprsentait l'Empereur, le comte de Metternich et le
gnral baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napolon
traitait comme empereur des Franais, comme roi d'Italie et enfin comme
protecteur de la Confdration rhnane, au nom de tous les princes qui
formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie. Quant  la Russie, sa qualit de puissance
indpendante lui donnait droit de paratre en personne au congrs et d'y
prendre place  nos cts. Userait-elle de cette facult?
Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle  Napolon le soin de
confrer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire?
L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage,
un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette
offre, absente des ngociations, elle demeure l'arrire-pense des deux
parties en prsence, occupe leur esprit, tient leurs rsolutions en
suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre
ont  craindre ou  attendre d'elle, et pse sur le dbat sans y
participer.

Napolon tait rsolu  ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche
qu'en tenant compte dans une certaine mesure des rpugnances et des
apprhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le
vaincu devait souscrire  d'amples cessions de territoires, en mme
temps qu' une rduction de ses effectifs militaires et  une lourde
indemnit. Pour la dtermination des pays dont il aurait  se saisir,
l'Empereur hsitait entre deux modes de procder[154]. Il pourrait
rtrcir et diminuer le territoire ennemi sur ses diffrentes faces,
prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohme, en
Pologne, et entaillant toutes les frontires de la monarchie, la laisser
ouverte et dmantele. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le
corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un
membre, sparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations
qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie  dtacher
semblait toute dsigne: il fallait la reconnatre dans cette Galicie
qui s'tait ranime d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur
s'arrtt au premier ou au second systme de paix, c'tait toujours en
Galicie que l'Autriche aurait  supporter les plus gros sacrifices.
Napolon se jugeait intress d'honneur  ne point replacer sous le
joug,  ne point livrer aux rigueurs de leur ancien matre des peuples
qui s'taient fis en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant
un rgime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et
dvoue; il ajouterait cette vivante matire  tous les lments dont il
avait compos sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napolonien ne
gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des mes, prtes 
s'unir indissolublement  lui par les liens de la reconnaissance.
Napolon se faisait donc une loi de dtacher la Galicie des possessions
autrichiennes, en totalit ou au moins pour une notable partie.
Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'tait ici que le dsir de
mnager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilits de
la Russie, gnait et ralentissait ses dcisions.

[Note 154: Archives des Affaires trangres, Vienne, 384.]

Son embarras tait d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof
n'avaient jamais indiqu positivement comment on devait s'y prendre pour
rgler  leur gr le sort futur de la province. On pouvait tenir pour
certain qu'ils n'admettraient  aucun prix une runion totale au
grand-duch. Sous rserve de ce point essentiel, que prtendaient-ils?
que supporteraient-ils? que voulaient-ils empcher?  cet gard, la note
remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumire.
Accusant la gravit de la question galicienne, elle ne suggrait aucun
moyen de la rsoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant,
demandait le remde, mais ne le dsignait point. Vous remarquerez comme
moi, crivait l'Empereur  Champagny avec quelque humeur, qu'il y a
toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble
qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement
pour la Galicie[155]. Dans l'ignorance o on le laissait, Napolon
flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue.

[Note 155: _Corresp._, 15676.]

Il songea d'abord  riger la Galicie en tat distinct, en royaume
spar, et  lui donner pour souverain le grand-duc de Wrtzbourg. Ce
prince tait frre de l'empereur Franois, mais admirateur et ami de
Napolon, dont il affectait de rechercher  tout propos la protection et
les bonnes grces. Transfr  Cracovie, il nous abandonnerait ses tats
d'Allemagne, qui serviraient  payer d'autres dvouements. Quant aux
Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle
insignifiante de la Galicie, prime dcerne  leur courage, et leur
principale rcompense aurait t d'avoir libr leurs frres[156].

[Note 156: Archives des Affaires trangres, Vienne, 384.]

Cet arrangement et-il t agr d'Alexandre? Pleinement mancipe,
dote d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie ft
devenue, suivant toutes probabilits, un second duch de Varsovie. Au
lieu de trouver devant elle un tat polonais, la Russie en et rencontr
deux, l'un et l'autre d'tendue mdiocre, il est vrai, mais tait-ce un
moyen de faire disparatre le pril  ses yeux que de le ddoubler? Il
semble nanmoins,  certaines paroles prononces tardivement par
l'empereur Alexandre[157], que ce monarque et envisag sans trop
d'effroi une Galicie indpendante, sous le sceptre d'un prince tranger.
Par malheur, Napolon ne s'arrta gure  cette combinaison; il y
dcouvrit des inconvnients, des dangers; il craignit que la Galicie,
confie  un Habsbourg, ne se laisst ramener dans l'orbite de
l'Autriche, ne devnt le satellite de cet empire, et il se sentit
promptement attir vers d'autres projets.

[Note 157: Caulaincourt  Champagny, 13 septembre 1809.]

Ce qu'il dsirait au fond, c'tait d'tendre et d'affermir le duch de
Varsovie, cet tat qui n'existait que par lui et pour lui, cet
auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti
pris et par principe tout agrandissement srieux du duch, quoi que l'on
ft d'autre part pour rtablir l'quilibre des forces dans le bassin de
la Vistule?  plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer
d'une manire absolue contre un accroissement quelconque du territoire
varsovien, mais il n'avait jamais exprim cette opinion au nom de son
gouvernement; il ne l'avait point consigne dans sa note; quant au
souverain, mme en simple conversation, il n'tait jamais all aussi
loin que son ministre. Il avait indiqu vaguement deux moyens de
solution: Laisser la Galicie  l'Autriche, ou faire des dispositions
qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquitent
d'aucune manire pour sa sret, sa scurit personnelle [158]. tant
donnes ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir  l'extension du
duch, s'il se voyait confrer  lui-mme un ddommagement immdiat et
des garanties pour l'avenir? Se plaant dans l'hypothse o la Galicie
tout entire serait enleve  l'Autriche, Napolon pensait  en rserver
la grosse part, les quatre cinquimes, au grand-duch; le cinquime
restant serait donn au Tsar en toute proprit et lui serait attribu 
titre de prsent bnvole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par
elle-mme, n'avait droit  rien en stricte quit. Toutefois, le partage
demeurant fort ingal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer ls,
mais Napolon, pour attnuer la disproportion des lots et combler la
diffrence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait  la Russie
des engagements crits, en bonne et due forme, par lesquels il
carterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne.

[Note 158: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet 1809.]

Quelque ingnieux que ft cet expdient destin  concilier des
ncessits opposes, ce projet en partie double, Napolon ne se
mprenait point sur la difficult d'y rallier la Russie, de faire passer
l'agrandissement du duch  la faveur de quelques clauses
compensatrices. Aussi, avant de rien dcider, voulut-il sonder le
terrain  Ptersbourg, et Caulaincourt fut charg de ce soin par une
instruction spciale et dveloppe, envoye le 12 aot. Il ne s'agissait
pas de formuler une proposition, mais de dcouvrir si elle aurait chance
d'tre accueillie, de prparer en ce cas Alexandre  la recevoir, de
l'habituer doucement, avec d'infinies prcautions,  l'ide conue par
l'Empereur.

Monsieur l'ambassadeur, crivait Champagny, Sa Majest m'ordonne de
vous faire connatre ses vues sur un des objets de la ngociation qui
vient de s'ouvrir. Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait
et cause pour la France, ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche
a des vengeances  exercer. L'honneur de la France serait compromis, si
l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui
l'ont servi. Cela ne peut tre ainsi. L'empereur Alexandre a trop de
noblesse dans le caractre pour ne pas sentir ce devoir impos 
l'Empereur. Sa Majest n'a d'autres vues que de concilier ce devoir et
la dignit de la France avec les intrts de la Russie. Tel est le but
de ses penses actuelles.

C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du
ressentiment de l'Autriche. La souverainet sur un pays dont on conserve
la possession reste toujours entire, et son exercice ne peut tre
restreint par aucune clause de trait. Il n'y en a pas qui ne ft
viole, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre,
comme chaque vexation exerce sur un Galicien serait pour l'Empereur un
coup de poignard.

En donnant toute la Galicie  la Russie, ce mal serait prvenu sans
doute, mais le principe sur lequel est fonde l'alliance ne permettrait
pas une telle concession sans une compensation quivalente. O la
trouver? La Galicie ne peut donc tre donne qu'au grand-duch de
Varsovie. L'Empereur trouve juste d'en laisser une part  la Russie, et
il value cette portion  un homme sur cinq, tandis que les quatre
autres resteraient au grand-duch. Cette ingalit est fonde sur la
diffrence des positions. Si la France tait limitrophe de la Galicie,
elle partagerait galement avec la Russie; mais elle est loin, elle ne
s'approprie aucune des provinces conquises, elle les donne  la Saxe qui
un jour, changeant de systme, pourrait s'unir  la Russie contre la
France. La Russie incorpore au contraire  son empire les provinces
qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous
les temps  sa disposition.

Aprs avoir soutenu le principe de l'ingalit  grand renfort
d'arguments contestables, Champagny s'attache  parer des plus
sduisantes qualits le lot rserv  la Russie. On le choisira
limitrophe de cet empire, afin qu'il se soude plus facilement  lui; ce
sera la partie orientale de l'ancienne Galicie, l'arrondissement situ
entre la ville de Zamosc et le Dniester. Une ville importante, celle de
Lemberg, s'y trouve comprise. Les habitants du pays professent en
majorit le culte grec, ce qui les prdestine  devenir sujets de
l'empereur orthodoxe. S'tant ainsi vertu  tenter les convoitises de
la Russie, le ministre s'applique ensuite  calmer ses dfiances et
passe au chapitre des garanties: toutes les mesures propres 
tranquilliser la Russie, dit-il, sur les suites de cet agrandissement du
grand-duch de Varsovie seraient prises par la France. Elle garantirait
 la Russie ses nouvelles possessions; tout ce qui dans les usages du
grand-duch a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de
Lithuanie[159], pourrait tre rform; on remdierait aux inconvnients
qu'on n'avait pu prvoir  Tilsit; la dnomination de Pologne et de
Polonais serait soigneusement carte.

[Note 159: Depuis 1807, le roi de Saxe, comme souverain de Varsovie,
confrait les dcorations des ordres rattachs  l'ancienne couronne de
Pologne.]

Voil, Monsieur,--conclut l'instruction,--le texte d'entretiens  avoir
avec le ministre russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand
mnagement, doivent paratre venir de vous et non de votre cour. Ce sont
des ides que vous mettez en avant. Vous n'tes pas sr mme des vues de
l'Empereur, mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyaut,
d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers
ce partage. Vous savez aussi que, fidle  l'alliance de la Russie,
dsirant la maintenir par les avantages mmes que la Russie en retire,
et ne cherchant dans la prsente guerre que l'affermissement du repos du
continent et la rcompense des efforts faits par ses allis, il met au
premier rang la Russie, qui certes en aura retir de grands avantages,
puisqu'elle aura acquis et incorpor  son empire la Valachie, la
Moldavie, la Finlande et dans la Galicie un million de population,
tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village et n'aura
eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la
reconnaissance.

Marchez avec mesure, ttez le terrain, insinuez, discutez, disposez les
esprits  des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes ni
dpches, et prvenez les soupons au lieu d'veiller les dfiances.

Dans cette dpche, je suppose la Galicie entire arrache 
l'Autriche. Si on ne pouvait en obtenir qu'une partie, ce serait
seulement le cinquime de cette partie qui appartiendrait  la Russie,
et elle serait prise de prfrence l o la religion grecque est le plus
gnralement professe.

Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y
mpreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture  la Russie,
encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions,
de savoir si l'appt d'un million de population dont elle ferait
l'acquisition pourrait la porter  consentir volontiers  ce partage de
la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec
elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir
sur notre cause et l'loigner de nous. La disposer  accder aux vues
que je vous communique doit tre le but de vos efforts. L'Empereur vous
saura gr du succs, mais il vous recommande de ne rien
compromettre[160].

[Note 160: Champagny  Caulaincourt, 12 aot 1809.]

Il tait prescrit en dernier lieu  Caulaincourt de tenir son matre au
courant, par des courriers successifs, de ses dmarches et de leurs
rsultats. Malgr la distance qui spare Ptersbourg de Vienne, on
pouvait esprer que le premier de ces courriers, en faisant diligence,
arriverait dans vingt  vingt-cinq jours. D'ici l, d'ailleurs, il tait
 prsumer qu'Alexandre, par une rponse aux dernires lettres de
l'Empereur, par l'envoi d'un plnipotentiaire, par une communication
intime ou officielle, fournirait lui-mme un premier claircissement.
Napolon espre tre assez promptement fix, mais, avant d'avoir obtenu
ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilit de parler
clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences prcises. Aussi
bien, tout dpend de la complaisance qu'il rencontrera  Ptersbourg; si
la Russie s'oppose  toute extension considrable du duch, il devra
demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres rgions; si la
Russie condescend  ses voeux, il pourra faire porter sur la Galicie la
presque totalit des sacrifices que la puissance vaincue aura  subir.

Il invite donc son plnipotentiaire aux confrences d'Altenbourg 
s'enfermer jusqu' nouvel ordre dans des gnralits. Sans doute, il est
bon ds  prsent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base,
de dterminer combien de territoires l'Autriche devra cder, sans
rechercher quels seront et o seront situs ces territoires. M. de
Champagny aura d'abord  se rclamer de l'_uti possidetis_: l'Empereur,
dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays gale en
superficie, en population, aux provinces qu'il dtient actuellement du
fait de la victoire et de la conqute.  cette prtention exorbitante,
les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre rduite, mais non
moins gnrale; grce  des concessions rciproques, les parties
pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une
somme totale de territoires et de populations qui resteront  spcifier
individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantit
sans s'occuper de la qualit. C'est l le terrain o il faut que notre
mission se place et se tienne opinitrement, en ayant garde de se
laisser surprendre ou mme prter une seule parole qui soit de nature 
nous nuire auprs de la Russie. Napolon exige que procs-verbal soit
tenu de tout ce qui se dira aux confrences: des protocoles seront
soigneusement rdigs et, communiqus  Ptersbourg, feront foi au
besoin contre des imputations mensongres et des bavardages
intresss[161]. Au reste, en toute matire, Champagny devra peu parler,
laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la ngociation
trane. vitez de paratre press, tel a t le dernier mot de
l'Empereur en l'envoyant  Altenbourg[162]. tabli au coeur de
l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position
militaire, puisant les ressources des ennemis par une occupation
prolonge de leurs provinces, mangeant et buvant  leurs dpens[163],
il ne voit aucun inconvnient  prolonger le dbat, et son voeu est de
gagner du temps jusqu' ce que la Russie lui ait fourni l'un des
lments indispensables de sa dcision[164].

[Note 161: _Corresp._, 15076.]

[Note 162: Parole rappele par Champagny en crivant  l'Empereur le
22 aot 1810. Toutes les lettres adresses par le ministre au souverain,
pendant les confrences, sont conserves aux Archives nationales, AF,
IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournes.]

[Note 163: _Corresp._, 15816.]

[Note 164: Cf. WERTHEIMER, II, 402.]

Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopt pareille tactique,
et de mme la considration de la Russie entrait pour beaucoup dans ses
calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait pli et demand grce;
aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue
pour capituler sans conditions. Au chteau de Dotis, prs Presbourg, o
la cour s'tait rfugie, la guerre  outrance conservait ses partisans,
et l'empereur Franois n'cartait point l'hypothse d'une reprise
d'hostilits, pour le cas o le vainqueur prtendrait infliger 
l'Autriche, par une paix trop onreuse, de mortelles blessures: il
aimerait mieux succomber noblement, les armes  la main, que de signer
un trait qui conduirait la monarchie  une ruine ignominieuse et sre.
Pour soutenir une lutte suprme, il mettait sa confiance dans la valeur
de son arme, dans le loyalisme de ses sujets, et ne dsesprait point
d'un secours extrieur. Il ngociait toujours avec la Prusse[165],
comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient  Walcheren,
sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient
particulirement vers la Russie, s'attachaient  pntrer cette muette
puissance,  percer le mystre de ses intentions. La Russie avait
dclar la guerre, sans la faire: de cette attitude quivoque,
fallait-il conclure qu'elle dsirait sincrement la conservation et
l'intgrit de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener  se prononcer
davantage,  intervenir au moins diplomatiquement,  limiter les
exigences du vainqueur, en le menaant d'un abandon total? Tant que la
Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur Franois
n'entendait souscrire  aucun sacrifice trop grave. Il faudra sonder la
Russie, posait-il en principe, et se mettre en tat de recommencer la
lutte[166]. Le 30 juillet, il avait crit  Alexandre et gliss dans sa
lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprim
l'espoir, la conviction, que les intrts de l'Autriche ne sauraient
jamais devenir trangers  la Russie[167]. Si le Tsar refusait de le
comprendre, adorait le succs et s'enchanait plus troitement au
vainqueur, il serait temps alors de courber la tte et de s'humilier. En
attendant, l'empereur Franois dictait en ces termes  ses
plnipotentiaires leur rle et leur langage: Les ngociateurs tcheront
de gagner du temps jusqu' la fin d'aot et de profiter de ce rpit pour
tirer au clair les intentions de Napolon[168].

[Note 165:  Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprs
du Roi et de la Reine pour qu'ils se dclarassent: le Roi s'excuta en
tranchant l'expression _noch nicht_ (pas encore), et la Reine, qui tait
prsente, celle de _bald_ (bientt). Dpche de M. de Saint-Marsan, 1er
juillet 1809. Archives des affaires trangres.]

[Note 166: _Mmoires de Metternich_, II, 307.]

[Note 167: Voy. cette lettre dans la _Correspondance de Napolon_,
XIX, 479, en note.]

[Note 168: _Mmoires de Metternich_, II, 307.]

Enchans par des instructions identiques, les plnipotentiaires
respectifs luttrent de lenteur, essayant de pntrer la partie adverse,
se faisant eux-mmes impntrables, se cuirassant de leur mieux.
Metternich et Nugent repoussrent premptoirement la base de l'_uti
possidetis_, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient
que la France prt l'initiative, parlt la premire, dsignt
nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny
ludait ces instances, multipliait les incidents, et les confrences se
rptaient sans rsultat, crmonieuses et striles[169].

[Note 169: Les Autrichiens tenaient le langage suivant: Nous sommes
dans la position d'un homme  qui on veut enlever un membre; ne
devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?--C'tait M. de
Nugent--ajoute Champagny dans une lettre  l'Empereur--qui faisait cette
comparaison,  laquelle j'ai rpondu que lui laisser le choix du membre
qu'il devait sacrifier tait lui tmoigner des gards. M. de Metternich,
qui trouvait que la comparaison de son collgue clochait un peu, en a
fait une autre: L'Autriche, a-t-il dit, est plutt dans le cas d'un
homme qui a reu un coup de feu  la jambe; n'est-ce pas au chirurgien 
lui indiquer la place o on doit lui couper la jambe? Je me suis
flicit d'tre le chirurgien de l'Autriche. Lettre du 19 aot.]

En dehors des sances, il est vrai, les langues se dliaient un peu, et
une diffrence significative d'attitude se manifestait entre les deux
plnipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que
diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilit
pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et
beaucoup de bonne grce. Il n'vitait point les occasions de voir,
d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui
fournissait complaisamment.  cette poque o la diplomatie n'avait
point perdu les traditions aimables de l'autre sicle, il n'tait pas de
ngociateurs qui ne rservassent, au milieu des plus graves ou des plus
douloureux dbats, une part de leur temps aux plaisirs de la socit. 
Altenbourg, o le congrs attirait quelque mouvement, M. de Champagny
s'attachait  grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait
de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. tabli dans
le pays par droit de conqute, il s'efforait d'en rendre le sjour
agrable aux lgitimes possesseurs et leur faisait avec amnit les
honneurs de chez eux.

Dans le chteau o il s'tait log, il donnait des dners, organisait
des rceptions. Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser,
crivait-il, je ne tromperai pas leur attente[170]. Metternich venait 
ces runions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rle
de vaincu. Le 15 aot, pendant une fte donne par les Franais en
l'honneur de la Saint-Napolon, il alla jusqu' porter un toast  la
paix, au grand scandale de son collgue, qui ne comprenait ni n'excusait
de pareilles dfaillances.

[Note 170: Lettre  l'Empereur, 17 aot, cite par WERTHEIMER, II,
400.]

Metternich avait pourtant expliqu d'avance et il prenait soin
d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler.
Ce n'tait point celle que l'empereur des Franais semblait vouloir, une
transaction prement dbattue,  signer aprs un long marchandage et qui
laisserait derrire elle des ferments de discorde: c'tait une paix
magnanime, emportant reconstitution pleine et entire de l'Autriche,
remise de toutes les provinces occupes, oubli du pass, rconciliation
durable, en un mot une paix double d'alliance,  la manire de celle
qui s'tait conclue deux ans plus tt sur les bords du Nimen.

Depuis les derniers dsastres de son pays, Metternich avait su dgager
la leon des vnements, et il ne pouvait s'empcher de mettre en
parallle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les
dernires crises, pour en tirer matire  rflexion. Depuis dix-sept
ans, se disait-il, l'Autriche s'est dvoue avec une gnrosit
imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstine  lutter sans
relche contre l'ternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagn  cette politique
intransigeante? D'avoir t quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois
l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de prcieuses provinces, de se
sentir menace aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait
preuve d'esprit plus avis; battue  Friedland, elle a souri au
vainqueur, s'est jete dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre
lui  une lutte prsentement impossible, s'est attache  sa fortune,
s'est offerte  l'aider et  le servir.

Par l, elle a gagn premirement d'assurer son intgrit et son repos;
puis, elle s'est procur peu  peu de fructueux avantages, et on l'a vue
se fortifier et s'arrondir, alors que tout dprissait ou succombait
autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement 
mditer et un exemple  suivre? Sans doute, Metternich tait loin de
songer  un rapprochement sincre avec Napolon; l'ide d'admettre comme
dfinitivement acquises les conqutes de la France, la forme nouvelle
donne  l'Europe, ne lui venait pas  l'esprit. Il estimait toutefois
que l'Autriche, en s'unissant momentanment  l'Empereur, pourrait
chapper aux consquences de sa dernire dfaite, viter de nouvelles
mutilations et se mettre  mme d'attendre dans une position sre,
commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison et le jour de
la dlivrance commune[171]; c'tait ce qu'il appelait travailler au
salut par des moyens plus doux[172]. Imiter la Russie, avec
l'arrire-pense de prendre sa place dans les faveurs de Napolon, tel
tait aujourd'hui son but, son espoir, et le rve qu'il caressait et
t d'attacher son nom  un Tilsit autrichien.

[Note 171: _Mmoires de Metternich_, II, 305.]

[Note 172: _Id._]

Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse
 son sujet. Pendant la journe, le soir,  la promenade, au bal, il
multipliait les avances. Invit  dner, il arrivait de bonne heure, et
d'un ton caressant: Causons, disait-il, car ce n'est que de cette
manire que nous pourrons faire quelque chose[173]. Et l'on causait 
la manire de diplomates cosmopolites[174], dgags des passions et
des discussions du jour, envisageant les vnements d'un point de vue
suprieur et s'efforant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le
pass; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, et t pour
Napolon le vrai moyen d'arriver  ses fins, de pacifier l'Europe et
d'abattre l'Angleterre: l'Empereur a laiss passer  Presbourg le plus
beau moment de son rgne[175]. Cependant, l'occasion perdue ne
saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un
point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'taient
troitement associes, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans
cette intimit, au lieu de la condamner  une humiliante solitude? Que
nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, place dans
une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres
personnes[176]. On pourrait reprendre d'abord une ide mise par
Napolon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble
de stipulations, une garantie rciproque, et Metternich se disait que
l'Autriche, s'tant glisse en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait
bien moyen de le dissoudre, d'vincer et de supplanter la Russie.

[Note 173: Champagny  Napolon, 29 aot.]

[Note 174: _Id._, 13 septembre.]

[Note 175: Champagny  Napolon, 13 septembre.]

[Note 176: _Id._, 18 aot.]

Ds maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprs de
Napolon et, adroitement, faisait le procs d'une cour dont son
gouvernement requrait en sous-main l'aide et la protection. La Russie,
disait-il, aurait pu empcher la guerre en prenant ds le dbut une
attitude nette et tranche, ce qui n'tait que trop vrai et conforme 
l'opinion constamment professe par l'Empereur. Pendant la campagne,
qu'avaient fait les Russes? Ils n'avaient point tir un coup de fusil
et n'avaient rpandu que le sang polonais[177], et l'Autriche, par
l'organe de son reprsentant, allait jusqu' leur faire grief de nous
avoir si mal seconds contre elle. Ce n'tait point la maison de
Habsbourg, ajoutait Metternich, qui et montr en pareille circonstance
tant de mollesse et de tideur; elle tait ferme dans ses affections, se
piquait d'une inbranlable fidlit aux engagements une fois contracts;
elle saurait, mieux qu'une cour inconsquente et volage, se faire
l'auxiliaire de grands desseins. Nous pouvons vous servir comme la
Russie, disait Metternich, et peut-tre plus constamment que la Russie,
car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous
entrer dans votre systme, et vous serez srs de nous. Voil sur quelle
base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compt faire la
paix[178].

[Note 177: _Id._]

[Note 178: Champagny  Napolon, 18 aot.]

Ces paroles, sans laisser Napolon tout  fait insensible, n'avaient pas
encore le don de l'mouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pt se
racheter autrement que par une dure expiation, et mme il commenait 
trouver qu' Dotis on ne se dcidait pas assez vite sur le principe d'un
grand sacrifice. Il avait voulu que la ngociation s'achemint  ce but
d'un pas lent; en fait, elle n'avanait point d'une ligne, et cette
immobilit contrariait l'Empereur en dpassant ses voeux. Il trouvait
surtout que Champagny tardait  lire dans le jeu des adversaires, 
reconnatre jusqu'o irait leur condescendance; il reprochait au
ministre un manque de flair et de perspicacit[179]. Pour mettre la
ngociation en mouvement, il consentit enfin  y jeter quelques noms de
villes et de provinces, peu  peu, pniblement, en se laissant tirer les
paroles, en se tenant trs loin de la Galicie. Le 24 aot, il fit
demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du ct
de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique.
En mme temps, jugeant que le terrain devait tre suffisamment prpar 
Ptersbourg, il faisait crire au duc de Vicence d'y prendre pied
davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base
indique. Expdiez ce courrier sans dlai, mande-t-il  Champagny, je
tiens cela pour press[180]. Il faut que l'adhsion du Tsar 
l'arrangement projet, obtenue et connue le plus tt possible, nous
laisse toute libert pour aller de l'avant vis--vis de l'Autriche. Au
reste, Napolon espre maintenant que, sous trs peu de jours, la lettre
par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations
prliminaires,  dfaut de cette lettre un message du Tsar, un indice,
un symptme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la
Russie, permettra de dgager l'inconnue d'o dpend la solution du
problme.

[Note 179: On conte  ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny
avait emmen avec lui pendant la campagne le chef de division La
Besnardire. Celui-ci, tant retourn  Paris aprs la paix, alla voir
le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation,
le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et
n'avait jamais parl de lui. Non, rpondit M. de La
Besnardire.--Comment, jamais!--Une fois peut-tre, par allusion, dans
les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny,
qui n'arrivait pas  dcouvrir ce que les Autrichiens seraient au fond
disposs  cder. Il dit alors: Tenez, si j'avais envoy cet autre j...
f..., je suis sr que je saurais dj ce qu'ils ont dans le ventre.]

[Note 180: _Corresp._, 15706.]



II

Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut  Vienne:
c'tait ce mme colonel Tchernitchef qui avait assist, aux cts de
Napolon,  la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son matre
pour l'empereur des Franais, une autre pour l'empereur d'Autriche;
aprs avoir remis la premire, il devait aller jusqu' Dotis prsenter
la seconde, puis revenir  Schoenbrnn et s'y mettre aux ordres de
Napolon. Ce n'tait point un ngociateur autoris, pas mme un
porte-parole; c'tait, suivant l'expression d'Alexandre, une
navette[181], destine  faciliter la correspondance entre les
souverains de France et de Russie.

[Note 181: Rapport n 48 de Caulaincourt, aot 1809.]

Napolon reut Tchernitchef le lendemain de son arrive,  sept heures
du matin, et parut content de le revoir. C'tait une figure connue:
grce aux relations de camaraderie,  la confraternit de bivouac, qui
s'taient tablies entre les officiers de notre tat-major et le jeune
colonel pendant la campagne, on arriverait peut-tre  tirer de lui
quelque renseignement. Napolon l'accueillit bien, l'accabla de
questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec
sollicitude et reut sa lettre avec empressement; elle tait conue en
ces termes:

Monsieur mon Frre... la possibilit de la paix me fait prouver une
satisfaction relle. Mes intrts se trouvent dans la main de Votre
Majest; j'aime  placer une confiance entire dans son amiti pour moi.
Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai
souvent rpt  Tilsit et  Erfurt sur les intrts de la Russie par
rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai charg
depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me rfre au
contenu de la dpche crite  la suite de mes entretiens avec lui, s'il
a t exact dans ses rapports. Votre Majest me rendra la justice qu'en
commenant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articul d'avance
pour moi; que j'ai commenc cette guerre en ayant dj quatre sur les
bras, dont deux par suite de mon systme d'alliance avec elle. Mon plus
grand dsir est que tout ce qui puisse nuire  cette alliance soit
cart, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le rpte
 Votre Majest, j'aime dans une circonstance aussi importante  compter
formellement sur son amiti pour moi. Votre Majest voit toute la
franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit
d'esprer qu'elle en usera de mme envers moi. Je charge le porteur de
cette lettre de remettre galement  l'empereur d'Autriche celle que je
lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre
Majest[182].

[Note 182: Cette lettre, ainsi que celle  l'empereur d'Autriche, a
t publie dans la _Correspondance de Napolon_, XIX, p. 480-481, en
note.]

Cette lettre tait trs formelle en certains points, trs vague sur
d'autres. Une premire conclusion se dgageait de sa lecture: l'empereur
Alexandre ne se ferait point reprsenter aux confrences; aprs avoir
abandonn  Napolon le poids de la guerre, il lui laissait la
responsabilit de la paix; il lui confiait l'intrt russe et le plaait
entre ses mains. Cet intrt se rapportait exclusivement  la Pologne.
On le savait dj, mais Alexandre le rptait  nouveau, y revenait par
trois fois, avec une insistance mue, et laissait entendre trs
nettement, quoique par allusions, que rien dans le trait ne devait
favoriser ni annoncer le rtablissement du royaume aboli. Seulement, il
ne disait point ce qui aurait  ses yeux cette signification et cette
porte. Par exemple, se considrerait-il comme ls, menac, mis en
pril, par le fait seul d'une extension de l'tat varsovien, alors mme
que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un
principe ngatif, il ngligeait d'en tirer lui-mme des consquences
positives. Ses paroles antrieures, auxquelles il se rfrait,
conservaient le mme caractre de gnralit, et Tchernitchef, que
Napolon fit tter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur
demeurait rduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt,
faisant rponse  l'instruction du 12 aot, ne serait point venu
commenter et interprter les paroles du Tsar.

Cette rponse de l'ambassadeur, Napolon la dsire maintenant avec plus
d'impatience. Quand prsumez-vous qu'elle arrivera[183]? crit-il 
Champagny, ds qu'il a vu Tchernitchef et reu son message. Le mme
jour, il veut que son plnipotentiaire  Altenbourg rserve plus
explicitement la question de la Galicie: ces pays, dira une note
annexe au protocole, doivent tre l'objet d'une discussion
particulire[184]... Pour l'instant, que Champagny nourrisse le dbat
avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la
demande de trois cercles en Bohme: Il faut vertement insister, crit
l'Empereur, pour que la ngociation se suive sur ces trois bases, ce qui
nous donne huit jours pour voir dfinitivement le parti qu'il y aura 
prendre sur la Galicie[185]. Et de nouveau son esprit travaille sur
cette pineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: J'ai
plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais  exposer  la
vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans
cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et
exiger imprieusement qu'on ngocie sur les trois bases[186].

[Note 183: _Corresp._, 15733.]

[Note 184: _Id._, 15744.]

[Note 185: _Id._]

[Note 186: _Id._ Napolon pouvait compter sur l'obissance de son
ministre. M. de Champagny ne se bornait pas  carter de ses entretiens
la question rserve, il attendait un ordre pour se permettre d'y
penser: Je ne crains pas d'tre pntr sur la Galicie, crivait-il 
l'Empereur; moi-mme je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment
o j'aurai reu les ordres de Votre Majest. Lettre du 24 aot.]

Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler
toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les
Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire
savoir que la Russie ne viendra pas au congrs, qu'elle se dsintresse
de leur sort, qu'elle les laisse isols en face du vainqueur. Champagny
est charg de faire cette communication  Metternich; il laissera mme
croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les
conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilits nouvelles la
coopration de son arme nous demeurerait pleinement assure. Napolon
lui-mme s'efforce d'accrditer cette opinion par les faveurs qu'il
prodigue publiquement  Tchernitchef. Le jour o il l'a reu en
audience, il l'invite  djeuner, le fait asseoir  sa table avec le
vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchtel, avec trois marchaux,
lui adresse plusieurs fois et familirement la parole. Il l'emmne  la
parade, au spectacle, le montre  ses cts, l'affiche, et par le soin
qu'il met  le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimit
avec l'empereur de Russie[187].

[Note 187: Rapport de Tchernitchef, dans le _Recueil de la Socit
impriale d'histoire de Russie_, XXI, 306-307.]

Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez
l'ennemi pour porter la lettre  l'empereur d'Autriche. Ne pouvant
empcher cette fugue, on chercha au moins, de notre ct,  viter tout
contact prolong entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne
 Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques
heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le
tint dans une douce captivit. Il lui dit tout plein de belles
phrases[188] pour l'empcher de voir Metternich, et le pressa
d'acclrer sa course. M. de Tchernitchef, crivait le ministre
franais  son matre, avait eu quelque envie de s'arrter pour un bal
que je donne dans ce moment. J'ai prfr qu'en se rendant  Dotis, il
n'et vu que moi. Il a djeun avec moi. Sa voiture est reste attele 
ma porte pendant une heure. Une prolongation de sjour l'aurait mis dans
le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public
souponner qu'il tait charg de quelque message secret pour ce ministre
de l'empereur d'Autriche[189]. Par surcrot de prcaution, Tchernitchef
fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons
franais, charge de faire autour de lui service d'honneur et bonne
garde.

[Note 188: Rapport de Tchernitchef, volume cit, 311.]

[Note 189: Champagny  l'Empereur, 28 aot 1810.]

 Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et gnraux,
dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun
d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le
secret de la Russie, tous cherchant  s'tayer d'elle dans leur trouble
et leurs divisions. Autour de l'empereur Franois, dans l'troite
rsidence o le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour
s'tait transporte tout entire, avec les intrigues, les luttes, les
rivalits qui en sont insparables. Sur le parti dfinitif  prendre,
c'tait toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient
pour la paix, les civils rclamaient la guerre.  ceux-ci, la lenteur
des ngociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant
croire que Napolon ne voulait pas la paix ou la voulait  des
conditions inacceptables. Puis, les partisans de la rsistance
trouvaient prs du souverain un utile auxiliaire: l'Impratrice tait de
leur avis, et cette princesse, ardente, passionne, nerveuse, presque
belle[190], dterminait souvent son mari, moiti par l'ascendant de sa
gentillesse et de sa grce, moiti par la fatigue de scnes rptes.
D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en tat de
peser sur les affaires, chacun tait men. Le vice-chancelier Stadion se
laissait gouverner par son frre, un abb belliqueux: l'Empereur, comme
tous les princes  la fois orgueilleux et timides, sensibles  la
flatterie et craintifs des supriorits, avait le got des subalternes;
il se livrait  son secrtaire, le Hongrois Baldacci, qu'il mprisait et
coutait; l'Impratrice avait pour directeur politique un comte Palfy,
qui avait gagn sa confiance en lui vouant un culte sentimental et
chevaleresque. Toutes ces influences s'exeraient actuellement en faveur
de la guerre et tendaient  l'emporter. Stadion, un instant cart,
venait d'tre rappel, d'oprer une rentre triomphante; ministres et
courtisans parlaient trs haut de s'armer d'hrosme et de reprendre la
lutte, sans se prparer avec srieux  cette suprme aventure.

[Note 190: Parole de Metternich, releve par Champagny dans une
lettre  l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF,
IV, 1675.]

Ce fut dans ces dispositions que l'empereur Franois lut la lettre
d'Alexandre apporte par Tchernitchef. Cette lettre, communique au
pralable  Napolon, tait courte, polie, et toute de formules. Le Tsar
conseillait discrtement la paix, mettait en faveur de cette solution
un voeu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir
contribuer: Il m'et t bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons
offices et d'oprer une runion d'intrts et d'amiti entre l'Autriche,
la France et la Russie[191]. Il affirmait ainsi ses sympathies pour
l'intrt autrichien, mais, par une habilet de rdaction, il ne le
sparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intrt
franais. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en
faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacit;
sa lettre n'tait point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les
rsolutions de l'Autriche.

[Note 191: Voy. la _Correspondance de Napolon_, XIX, p. 480.]

Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des
plnipotentiaires autrichiens  Altenbourg se modifia. Aprs s'tre
tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une
rserve absolue, se bornant  combattre et  discuter nos exigences, ils
mirent une sorte de prcipitation  produire des offres, en les faisant
porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient
reconnu ds le premier jour le point de dissentiment entre la France et
la Russie, le point de runion entre la Russie et l'Autriche. Nanmoins,
ils avaient vit d'abord, comme nous-mmes, d'en prononcer le nom.
Comptant que la Russie se prsenterait au congrs, ils attendaient
qu'elle ft l pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire
un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point
tarder davantage  engager l'affaire, et se montrrent disposs  nous
abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant  prendre de ce
ct, ils espraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre
Napolon et Alexandre, rveiller mme ds  prsent les dfiances du
Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-tre son
intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en tat de rbellion
latente ou dclare, tait, de toutes les possessions autrichiennes,
celle qui leur tenait le moins au coeur, ils n'eussent pas demand mieux
que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que
Metternich et Nugent, au cours de chaque confrence, renouvellent
dsormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le
reprsentant franais fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il  les
comprendre, ils insistent, ils rpondent  M. de Champagny, qui parle
d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohme, en jetant  ses pieds
quelques lambeaux de la Pologne[192].

[Note 192: Champagny  l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.]

L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'esprait pas se rdimer
entirement  ce prix et dsirait savoir, avant d'opter pour la guerre
ou de se rsigner  la paix, quel tait sur tous les points le dernier
mot du vainqueur. Pour le renseigner  ce sujet, il ne comptait plus sur
sa mission d'Altenbourg; l, il lui paraissait que les plnipotentiaires
n'avaient pas su imprimer au dbat une allure rgulire et suivie; comme
Napolon, Franois se plaignait de ses reprsentants: Vos lettres,
crivait-il  Metternich, me font l'effet d'avoir la fivre tierce: un
jour, vous m'crivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez
quelque chose qui a l'air d'tre une ouverture, mais sur laquelle on ne
peut prendre aucune dtermination[193]. Mal engag, le dbat risquait
de se traner indfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en
s'adressant directement  Napolon, par-dessus la tte de son
plnipotentiaire, de pntrer jusqu' sa pense intime et profonde?
L'empereur Franois lui crivit en personne, et chargea l'un de ses
aides de camp, le gnral comte de Bubna, de porter sa lettre 
Schoenbrnn. Il s'y bornait  protester contre toute exigence excessive;
en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napolon, s'il se
pouvait,  dsigner une bonne fois et nominativement les territoires
qu'il entendait retenir,  dcliner la totalit de ses prtentions.

[Note 193: Champagny  l'Empereur, 1er septembre 1809.]

Arriv  Vienne le 9 septembre, Bubna fut frapp des dispositions qu'il
remarqua dans l'entourage imprial, chez tous les membres de
l'tat-major franais. Ces vainqueurs taient tristes; chez ces hommes
grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrme, et il
n'en tait pas un seul qui n'et envisag avec douleur et dgot une
reprise de carnage. tablis dans la capitale ennemie, ils ne
ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, prs de ces
hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, o les attaques taient encore
dessines par les cadavres  demi ensevelis[194].  Vienne, dans cette
ville remplie d'un appareil guerrier, encombre de troupes, tincelante
de casques et de cuirasses[195], tout le monde aspirait  la paix,
Autrichiens et Franais. Pour arriver  l'Empereur, Bubna dut passer,
pour ainsi dire,  travers une haie de marchaux, de gnraux, de
dignitaires, qui souhaitaient bon succs  sa mission conciliatrice.

[Note 194: _Souvenirs du feu duc de Broglie_, I, 74.]

[Note 195: _Id._]

L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement
diffrentes. Sans doute, plutt que de renoncer  affirmer et 
consacrer sa victoire par d'clatants avantages, il risquerait tout,
pousserait son arme jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait
vraiment que cette extrmit lui ft pargne. Autour de lui, il
percevait nettement de sourds murmures et des maldictions  voix basse,
il sentait crotre la dsaffection des siens, monter la haine des
peuples. L'impatience le gagnait peu  peu de se montrer triomphant  sa
capitale, qui avait un instant dout de sa fortune, et de ressaisir
l'opinion par sa prsence. Puis, ayant voulu tout treindre  la fois,
s'tant attir de tous cts des difficults et des embarras, ayant
violent et squestr le Pape, runi Rome  l'Empire,  l'heure mme o
il luttait sur le Danube et laissait derrire lui l'Espagne en rvolte,
il avait hte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses
autres entreprises. Ce dsir de brusquer un dnouement pacifique, il ne
le dissimulait gure: devant Tchernitchef, revenu prs de lui, il
montrait sa rpugnance pour une nouvelle campagne, et dclamant: Du
sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu dj trop de rpandu...
Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je
voudrais m'en retourner  Paris[196].

[Note 196: Rapport de Tchernitchef, volume cit, 317.]

De plus, cette ngociation o il n'avait pas ses coudes franches, o il
lui fallait faire face  l'Autriche et traiter obliquement avec la
Russie, o il devait  chaque pas, avant de pousser ferme contre
l'adversaire, jeter un regard de ct vers Ptersbourg, consulter,
interroger Alexandre, scruter cette vivante nigme, l'importunait
extrmement, et il trouvait que cette Russie qui arrtait tout, qui
entravait la paix aprs s'tre efface pendant la guerre, se faisait
payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppler  cette
allie incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait  nous tenir lieu
de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complte et
gnreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les
officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance,
demandait qu'on mt  l'preuve la valeur et la fidlit de son
concours. Pourquoi, aprs tout, ne pas tenter cette exprience? Dans la
dernire campagne, l'Autriche avait tmoign d'nergie et de vitalit;
son arme s'tait bravement, noblement comporte, et nos adversaires
d'Essling ne s'taient pas montrs infrieurs  ceux d'Eylau. Certes,
l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire prcieux,
le point d'appui vritable, si elle n'avait son gouvernement.
Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur Franois, chez
lequel les prjugs tiennent lieu de volonts? Qu'attendre d'un prince
faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes
haineux et corrompus? Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui
parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci
et Stadion[197]. Mais on dit cet empereur fatigu de rgner, envahi de
lassitude et de dgot. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples,
qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trne pour y
placer un homme ferme, pacifique et sens, comme le grand-duc de
Wrtzbourg, Napolon tendra loyalement la main  ce nouveau souverain,
lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera  l'Autriche
revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance pour finir les
affaires du continent[198], en vitant du mme coup de se brouiller
avec la Russie, que n'inquitera plus la perspective d'un dplacement de
frontires en Pologne. Plusieurs fois dj cette ide a effleur son
esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant
Bubna qu'il a fait entrer, qui l'coute, il poursuit tout haut son rve,
s'y complat et s'y livre.

[Note 197: _Corresp._, 15778 et 15832.]

[Note 198: _Id._, 15832.]

S'il y avait, disait-il, un empereur  la bonne foi duquel je puisse me
fier, comme le grand-duc de Wrtzbourg ou l'archiduc Charles, je
rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais
rien[199]. Bubna rpondit que, si l'empereur Franois tait persuad de
cette intention, il abandonnerait le trne  son frre; toutefois, en
sujet fidle, il crut devoir dfendre son matre, dont il affirmait la
droiture et les volonts pacifiques: On ne me trompe pas deux fois,
reprit Napolon, et il rappela le pass: l'empereur Franois venant 
son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant,
protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain
qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans aprs
ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupe en
Espagne.  ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait
aux mtaphores tonnantes et aux comparaisons extraordinaires: Je veux
avoir affaire  un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser
tranquille ma vie durant. Les lions et les lphants ont souvent montr,
dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur
coeur. Il n'y a que votre matre qui n'en soit pas susceptible[200]...
Que l'Empereur cde le trne au grand-duc de Wrtzbourg, je restitue
tout  l'Autriche sans rien exiger[201].

[Note 199: _Id._, 15778.]

[Note 200: _Corresp._, 15778.]

[Note 201: _Id._, 15816.]

Toutefois, s'il met,  plusieurs reprises et avec force, le dsir d'une
substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande
expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile  formuler; il
peut accepter le sacrifice de l'empereur rgnant,  peine le provoquer,
non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu  l'abngation de ce monarque,
surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte
qu'il caresse une chimre, et bientt la ralit le ressaisit. La
ralit, c'est qu'il se trouve en prsence de l'Autriche vaincue et non
change, toujours hostile, gouverne par nos ennemis, aspirant  la
revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et
terrasse, il ne se dtournera point d'elle avant de l'avoir
momentanment rduite  l'impuissance, c'est--dire avant de l'avoir
mutile, dsarme et ranonne. Cependant, pour acclrer la paix, il se
rsout  des concessions, en se replaant sur le terrain d'un
arrangement de principe, destin  prcder toute spcification de
territoires. Il renonce formellement  l'_uti possidetis_; il n'exige
plus qu'un ensemble de cessions analogue  celui consenti par l'Autriche
aprs la guerre prcdente, au trait de Presbourg. Ayant demand
d'abord neuf millions d'mes pour en avoir cinq, il descend  quatre. Ce
qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher  l'Autriche quelques
districts de plus, c'est d'obtenir un succs diplomatique qui atteste et
proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en
1805, l'Europe jugera qu'il a t moins vainqueur  Wagram qu'aux
journes d'Ulm et d'Austerlitz: il fera six campagnes[202] plutt que
d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au
contraire, se dclare prte  renouveler son sacrifice de Presbourg, et
la paix pourra tre, non pas conclue, mais dcide en peu de jours.

[Note 202: Note de Maret. Archives des affaires trangres, Vienne,
384.]

C'est  cette rsignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis,
par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut
nous devenir un prcieux instrument, et aussitt Napolon met en jeu
tous les ressorts qui doivent lui livrer cette me de soldat. Par une
accumulation de dtails techniques, il prouve  Bubna qu'il est
invincible, inexpugnable dans Vienne, en tat de tenir dix ans; puis,
redevenu facile et gracieux, il flatte et enjle l'officier autrichien,
lui parle de ce qu'il entend, mtier, campagnes, histoire militaire,
valeur compare des gnraux et des armes, de Jourdan, de Pichegru,
des Russes[203]. Aprs l'avoir tenu tour  tour sous la terreur et sous
le charme, il le livre  Maret, qui ne le quitte point de deux jours,
poursuit l'oeuvre commence et se choisit lui-mme des auxiliaires. 
Vienne, Bubna a retrouv, parmi les Franais, un compagnon de jeunesse
et de rgiment, M. Alexandre de Laborde, pass au service de l'Autriche
pendant la Rvolution, ralli aujourd'hui  l'Empire, auditeur au
Conseil d'tat et attach en cette qualit au grand tat-major. Laborde
est charg d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le
ton d'une intime et familire camaraderie,  la seconde personne: Mon
cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable
 votre cour et si tu es en mesure d'aprs la manire dont on t'a envoy
ici, que tu parviennes  rendre un grand service  ton pays. Il me
semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il
est assez dans le caractre de l'Empereur de ne se point dcider par les
routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zle  se
rapprocher.--Mon ami, rpond Bubna, tu connais si je serais heureux
d'un pareil vnement, et pour son importance et pour y avoir
contribu[204]. Les prtentions de l'Empereur sont alors discutes:
Laborde en exalte la modration, la douceur, et Bubna sort de
l'entretien dfinitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite 
Dotis et d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures[205]. Napolon ne
lui permet pas encore de repartir, mais le laisse crire  sa cour,
transmettre et appuyer nos propositions. En mme temps, prononant
l'attaque de tous cts, se retournant vers les ngociateurs attards
d'Altenbourg, il invite Metternich  admettre la nouvelle base, sans
s'occuper d'autres questions[206]; de cette manire, il compte faire
franchir  la ngociation un grand pas, emporter le principe de la paix
et chapper encore  toute dsignation de territoires, puisqu'il lui
faut toujours attendre, pour fixer dfinitivement ses choix, que la
Russie se soit explique et que le sphinx ait parl.

[Note 203: Sa Majest, crivait Maret, lui a mme pris l'oreille
avec une grce familire qui l'a touch... enfin elle lui a fait un
prsent qu'il dit de grande valeur. Lettre du 15 septembre 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1675.]

[Note 204: Rapport de Laborde  Maret. Archives des affaires
trangres, Vienne, 384.]

[Note 205: _Id._]

[Note 206: _Corresp._, 15778.]



III

Il ne tenait pas  M. de Caulaincourt que l'Empereur ne ft dj et
parfaitement renseign sur les dispositions de la Russie. Pour rpondre
au voeu de son matre, l'ambassadeur dployait tout son zle. Avant mme
d'avoir reu l'instruction du 12 aot, il avait essay de s'clairer et
de procder discrtement aux explorations ncessaires. Malheureusement,
il prouvait quelque peine  pousser cette reconnaissance et n'avait
trouv d'abord personne  qui parler, le ministre tant absent et
l'Empereur malade.

Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof tait parti pour la
Finlande: il tait all se rencontrer avec les plnipotentiaires sudois
dans la ville de Frdericshamm, o il se prparait  signer une paix
triomphante qui donnerait dfinitivement  l'empire la province
conquise, avec les les d'Aland, et lui vaudrait  lui-mme le titre de
chancelier.  la mme poque, Alexandre avait d s'aliter,  la suite
d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au
chteau de Pterhof. Dans la rsidence o l'orgueilleuse Catherine avait
tout dispos pour le faste et la reprsentation, son petit-fils ne
cherchait que le repos et la solitude.  Pterhof, Alexandre aimait la
fracheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui
s'inclinent vers le golfe; dans ce dcor imposant de marbre et de
verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller 
cette nonchalance de l'esprit que laissent aprs elles les souffrances
du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses
nouvelles et tait reu; une heure, deux heures durant, il restait au
chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familire, effleurait
tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre vitait surtout le
terrain brlant de la politique europenne; il aimait mieux parler des
rformes que Spranski lui facilitait  l'intrieur, de ses efforts pour
amliorer la justice, organiser l'administration, crer une Russie
nouvelle sur le modle de la France napolonienne; c'taient ces
grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait  envisager, et
peu  peu sa pense, mobile et fluide, s'chappait du prsent, se
perdait dans l'avenir, se fondait en rverie[207].

[Note 207: Rapport n 46 de Caulaincourt, aot 1809.]

Avec tact et prcaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux
questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'tait-elle point
la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais
ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantt il
affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-mme, se bornant
 exprimer le voeu que l'Autriche ne ft pas trop affaiblie et
abme[208]; tantt il disait s'en rapporter  l'Empereur pour lui
assigner la part comme le rang qui lui revenait[209]. Au sujet de la
Galicie, il se montrait  la fois inquiet et rserv, s'abstenait de
prciser ses craintes ou ses dsirs: Caulaincourt n'arrivait point 
dmler si l'offre d'un partage quelconque entre la Russie et le
grand-duch rendrait la question plus abordable[210].

[Note 208: _Id._]

[Note 209: Rapport du 19 aot.]

[Note 210: Caulaincourt  l'Empereur, 19 aot 1809.]

Pourquoi chez le Tsar cette difficult  s'expliquer, ce langage
perptuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite
ambigu pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la
situation fausse o il s'tait volontairement plac. S'tant mis dans le
cas d'tre tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute
dmarche trop prononce ne fournt matire contre lui  de nouveaux
griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie  l'Autriche, il
aurait l'air de favoriser cette dernire, se compromettrait davantage
aux yeux de Napolon, prterait une fois de plus au reproche de
partialit envers nos ennemis. Au contraire, rclamerait-il sa part des
dpouilles de l'Autriche, il paratrait consacrer la spoliation de cette
puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napolon,
s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se
dgager, mais dont il rougissait dj aux yeux de son peuple et de
l'Europe. Ce qu'il et prfr  tout, c'et t le rtablissement en
Galicie du rgime antrieur aux hostilits; dans le cas o la Galicie
changerait de matre, il en dsirait pour lui-mme la meilleure part,
moins pour la possder que pour la soustraire aux Polonais; seulement,
il et voulu que la France lui octroyt spontanment cette acquisition,
qu'elle part la lui imposer, sans qu'il et  la dsigner et  la
solliciter. prouvant une gne invincible et une sorte de honte 
formuler des prtentions, il s'exprimait par allusions, par rticences,
dsirant qu'on le comprt  demi-mot, et il avait affaire,
malheureusement,  un alli trop dispos  ne point le comprendre.

Un jour, le 28 aot, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien
tait revenu de lui-mme aux ngociations en cours entre la France et
l'Autriche. Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal
but de ne rien faire contre les intrts de la Russie, principalement
par rapport  la Galicie. Les vues de l'Empereur, rpliqua
l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intrts de son alli;
nanmoins, peut-il abandonner les populations insurges aux rancunes de
l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-mme sur cette
question de loyaut et d'honneur; il est juge infaillible en de telles
matires. Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions
de mon matre, mais ne dshonorerait-il pas ses armes en abandonnant
ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner  Votre Majest tout
ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper,  mesure que celles du
grand-duch en faisaient la conqute?

 cette interrogation, Alexandre ne rpondit pas tout d'abord; il
rflchit, reprocha  la France, non sans quelque amertume, d'avoir
favoris l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: Vous savez que
je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur
Napolon; comme souverain, je le rvre, et de plus je lui suis
vritablement attach. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'
aplanir convenablement les difficults, viter les diffrends, prvenir,
par consquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir
l'alliance. Je dsire donc m'entendre avec vous, mais d'une manire
convenable pour mon pays et qui assure la tranquillit future de
l'Europe.

L'AMBASSADEUR.--C'est aussi le seul dsir de l'Empereur. Ses actions,
les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance
avec la Sude, tout en fait foi. Mais Votre Majest lui donnera-t-elle
le conseil de livrer  la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont
servi?

L'EMPEREUR.--Je vous ai dj dit ce que je pense l-dessus. Comme je
n'aime pas  lever entre nous une barrire insurmontable, j'ajouterai
que je ne suis pas assez draisonnable pour m'opposer  ce que le
grand-duch acquire un district de la Galicie, si elle est enleve 
l'Autriche[211].

[Note 211: Caulaincourt  Champagny, 29 aot 1809.]

Encourag par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya
d'entamer la question d'un partage ingal entre la Russie et le
grand-duch. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait
jamais un tat redoutable, le laisserait dans une situation manifeste
d'infriorit et de dpendance  l'gard de sa puissante voisine. Au
contraire, il suffirait  la Russie d'ajouter  ses immenses possessions
quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime
qu'elle ft, lui devienne prcieuse, car elle constituerait entre ses
mains un premier gage contre le rtablissement de la Pologne. Et
l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque 
parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de
prcision; il mettait le regret que ce ministre, avant son dpart,
n'et point t autoris  s'expliquer sur toutes les hypothses.

Alexandre rpondit par ses ternelles manifestations de sympathie et
d'amiti envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il,  lui ouvrir son
coeur,  le laisser lire dans sa pense, et cet panchement semblait
annoncer une confidence dcisive, lorsque le Tsar s'arrta en chemin et
de nouveau se droba: Assurez l'empereur Napolon, dit-il, que je n'ai
d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les
intrts de mon empire. D'aprs cela, il est trop grand homme d'tat
pour ne pas savoir o doit s'arrter le dsir que j'ai de lui
complaire[212]. Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de
plus net. Il demandait avant tout qu'on rpondt  sa note, qu'on le
rassurt sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilits
recommenaient, il seconderait Napolon en franc alli; l'arme du
prince Galitsyne, accrue, renforce, agirait avec efficacit et vigueur.

[Note 212: Caulaincourt  Champagny, 29 aot 1809.]

Caulaincourt plaa le compte rendu littral de cette conversation dans
un rapport  l'Empereur et dans une dpche au ministre, en les
accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance,
il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: C'est, je
crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amen l'Empereur 
convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duch;
prcdemment, tout ce qu'il disait tait absolument contraire  cette
ide[213]. Quant aux prtentions territoriales de la Russie,
l'ambassadeur prsumait,  certains indices, qu'Alexandre verrait avec
plaisir porter jusqu' la Vistule les frontires de son empire.
Nanmoins, il se dclarait dpourvu de donnes suffisantes pour fonder
un jugement et n'esprait plus, avant le retour de Roumiantsof, en
recueillir aucune.

[Note 213: _Id._]

Napolon reut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours
aprs ses explications avec Bubna. Ayant lu la dpche, il prouva
d'abord quelque dception  la trouver si peu concluante, mais se remit
promptement: aprs une courte rflexion, il se jugea instruit comme il
dsirait l'tre, matre de ses dcisions et libre d'agir. Je suis
fch, crivait-il  Champagny, que la dpche de M. de Caulaincourt
soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez[214].

[Note 214: _Corresp._, 15800.]

Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'oppost point un veto formel 
l'extension du duch; ce fut  ce point seul qu'il eut le tort de
s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relve, ne retient
qu'une phrase, celle qui correspond  ses propres voeux: il va forcer le
sens de cette phrase et ngliger les rserves dont elle est entoure.
Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour
prjuger immdiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours
enclin  violenter ou  surprendre la volont d'autrui, pour peu qu'il y
aperoive quelque facilit et que l'adversaire lui donne prise, il juge
que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point place sur le terrain
d'une rsistance absolue, se laissera finalement gagner et plier  nos
desseins. Puisqu'elle admet de bonne grce, se dit-il, un lger
accroissement du duch, elle supportera un agrandissement assez notable
de la mme principaut. Assurment,  l'aspect de cet tat fortifi,
respirant plus librement dans ses frontires largies, elle se rcriera
peut-tre, mais le don de Lemberg, avec quelque chose encore[215], lui
fermera la bouche, surtout si l'on ajoute  cette acquisition
l'engagement que le duch ne redeviendra jamais une Pologne. Quant 
dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire
de soins et de procds. Dans tous les cas, son mcontentement n'ira
point jusqu' la rvolte, et moiti par terreur et contrainte, moiti
par sduction, elle restera dans l'alliance.

[Note 215: Rapport de Tchernitchef, volume cit, 326.]

Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napolon prit son parti.
Sans doute, il prfrerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par
un changement de souverain et une conversion sincre, lui pargnt la
ncessit d'un morcellement; il reproduit, encore  titre de simple
suggestion, mais en termes plus dvelopps, la demande
d'abdication[216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable o la
cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intgrit de
l'empire, il ne songe plus  rclamer des Autrichiens la Galicie
entire; il n'en prendra que moiti  peine, diminuera d'autant le lot
rserv aux Polonais, mais fera subir  celui de la Russie une rduction
correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq  un
primitivement indiqu et, par cette distribution ingale de territoires
 ses deux allis du Nord, compltera l'ensemble des sacrifices imposs
 la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une
lettre crite en ce sens  l'empereur d'Autriche: le mme jour, pour
faire suite aux propositions de principe dj signifies  Metternich,
il ordonne d'insrer au protocole des confrences d'Altenbourg un
_ultimatum_ en rgle et dtaill, portant rpartition des masses
humaines que l'Autriche devra cder. Tout compte fait, il demande un
million six cent mille mes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube,
deux millions en Galicie,  partager entre le roi de Saxe et la
Russie. Ce sont l ses exigences finales et le terme de sa modration.
Et maintenant que tout est clair, prcis, dtermin,  quelque parti que
s'arrte la cour d'Autriche, le dbat peut changer d'allure et
prcipiter sa marche. Que les plnipotentiaires se htent donc, qu'ils
se mettent  l'oeuvre avec activit et diligence; il importe le plus tt
possible de placer l'Europe entire, y compris la Russie, en prsence du
fait accompli. Monsieur de Champagny, crit Napolon  son ministre, il
faut presser les ngociations tant que vous pourrez[217].

[Note 216: _Corresp._, 15801, 15802.]

[Note 217: _Corresp._, 15817.]



IV

Dans son impatience de conclure, Napolon comptait sans le caractre
indcis et toujours hsitant de l'empereur Franois, sans l'extrme
rpugnance de ce monarque  admettre, soit une abdication, soit un
nouveau dmembrement de sa monarchie.  Dotis, le parti de la guerre
luttait encore et maintenait ses positions. Aprs le retour de Bubna et
l'_ultimatum_ franais, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir
cause gagne. Il persuada sans trop de difficult au souverain, peu
expert en matire de gographie et de statistique, que Napolon ne lui
faisait en ralit aucune concession, que l'_ultimatum_, en ce qui
concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait 
rcapituler les demandes primitivement mises, que la France rclamait
en gros ce qu'elle avait d'abord exig en dtail, et l'empereur Franois
se fonda sur cette inexactitude matrielle pour formuler une rponse
ngative. Aprs avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux ides de
paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une
nouvelle lettre pour Napolon; il y faisait allusion  une rouverture
possible des hostilits.  Altenbourg, ses plnipotentiaires se
bornaient  prciser et  accentuer leurs concessions en Galicie; ils
laissaient entendre que, de ce ct, la condescendance de leur matre
n'aurait point de limites, mais se refusaient opinitrement  livrer le
littoral illyrien: ils repoussrent l'_ultimatum_ par une note
officielle qui n'tait que l'amplification diplomatique de la lettre
crite par leur matre.

Cette rsistance tenace et chicanire dplut fort  l'Empereur. Ds que
Bubna eut reparu  Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa
prsence le soir mme, mais son air sombre et sinistre annonait
l'orage. Cependant, habile  mesurer et  calculer les effets de sa
colre, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour
intimider son interlocuteur, sans le pousser  bout: prt  recommencer
la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il prfrait
toujours triompher par d'autres voies. Pour rduire l'Autriche, il se
proposait de lui lancer des menaces savamment gradues et tenait en
rserve un dernier argument, neuf et irrsistible. Frapp de
l'insistance que mettaient les Autrichiens  lui offrir la Galicie, il
reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller
avec Alexandre et de se mnager  la faveur de cette msintelligence un
sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et
dtruire.  ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la
Russie, il rpondra par une attestation clatante de l'alliance: 
l'aide d'un expdient audacieux, il introduira la Russie malgr elle au
dbat et l'y fera surgir  l'improviste, afin de terrifier et de
dsarmer l'adversaire.

Qu'apportez-vous, dit-il  Bubna, la paix ou la guerre? Puis, faisant
lui-mme la rponse, se rfrant  la dernire note de Metternich, sans
mme ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachete dans sa
poche, il s'cria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix.
 Dotis, disait-il, on apprciait mal la situation; on se leurrait
d'esprances pernicieuses; on cherchait moins  ngocier srieusement
qu' jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie[218].  ce
jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommenait, il la
ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la sparation des
couronnes, la dchance de la dynastie, prendrait possession en son nom
des pays occups, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au
souverain, ruinerait le crdit de la monarchie; il avait fait fabriquer
des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les
jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de
discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son _ultimatum_,
les justifia l'un aprs l'autre, insista sur l'absolue ncessit o il
se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la
jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un
chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut vhment, prolixe,
intarissable sur ce sujet. Bubna ayant object que l'Autriche ne pouvait
renoncer  ses ports, abandonner tout contact avec la mer: En ce cas,
reprit l'Empereur, la guerre est invitable. Est-ce vous qui romprez
l'armistice, ou dois-je m'en charger?

[Note 218: _Corresp._, 15837.]

Mais non, je veux que vous rendiez l'univers tmoin de votre dmence,
que vous vous montriez  lui dnonant l'armistice, compromettant
l'existence de votre tat, plutt que d'accder  des demandes que j'ai
le droit d'exiger comme vainqueur, comme matre de neuf millions de vos
sujets.  cette violente apostrophe succda un moment de silence.
L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui tait le geste des
grandes colres, se retira dans l'embrasure d'une fentre, s'y tint
immobile, pensif, absorb dans une profonde mditation, le front charg
de nuages d'o semblait devoir jaillir la foudre. Tout  coup, comme
frapp d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrme
vivacit: Savez-vous ce qui nous reste  faire? dit-il  Bubna. Si
votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en rfre 
l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le
Tsar enverra un reprsentant  Altenbourg, et je m'en rapporterai  sa
dcision[219].

[Note 219: Voy. le rcit de cette scne dans BEER, 440-442, d'aprs
les dpches de Bubna.]

Le coup de thtre tait imprvu et de grand effet; Napolon l'avait
habilement amen, aprs avoir prpar et machin la scne avec un art
suprieur. En se livrant inopinment  cet acte de foi en la Russie, il
comptait susciter  Dotis les plus dcourageantes rflexions sur
l'indissolubilit de l'alliance. On ne manquerait point de se dire chez
l'ennemi: Pour que l'empereur Napolon s'offre avec tant d'assurance 
remettre sa cause entre les mains d'Alexandre, pour qu'il choisisse ce
prince comme arbitre, c'est--dire comme juge souverain de la querelle,
il faut qu'il s'estime bien sr de la Russie, qu'il la sente derrire
lui, dvoue, obissante jusqu' la servilit, prte  le suivre
aveuglment et  marcher du mme pas. On ne douterait point que cette
cour n'et t pressentie  l'avance, qu'elle ne connt et n'approuvt
nos prtentions, qu'elle ne ft dispose  les soutenir; Napolon avait
d'ailleurs fait dire  Metternich, rpt  Bubna, que l'_ultimatum_
avait t communiqu  Ptersbourg. Mais l'Autriche ne saurait-elle le
prendre au mot, accepter l'arbitrage, attendre la sentence d'Alexandre,
dont l'opinion demeurait en fait au moins douteuse? Pour ressentir cette
crainte, Napolon connaissait trop bien la situation de l'adversaire. Il
n'ignorait point que le gouvernement autrichien, priv de ses meilleures
provinces et de leurs revenus, puisant ses dernires ressources,
prouvant d'extrmes difficults  nourrir et  ravitailler ses troupes,
ne saurait se perptuer plusieurs mois dans un tat d'intolrable
anxit, sous peine de prir d'inanition et de langueur; il lui fallait
provoquer une solution immdiate, quelle qu'elle ft, combattre ou se
soumettre, et Metternich, dans les entretiens d'Altenbourg, avait laiss
chapper cette phrase significative: Nous ne pouvons rester trois mois
encore dans cette position; il nous faut la guerre ou la paix[220].
Napolon pouvait donc en toute scurit se faire fort des sentiments
d'Alexandre, les prjuger, les affirmer, car il savait l'Autriche hors
d'tat matriellement de les mettre  l'preuve, de chercher la ralit
sous de redoutables apparences, de vrifier si l'pouvantail dress 
ses yeux ne recouvrait que le vide.

[Note 220: Champagny  l'Empereur, 18 aot 1809.]

Aprs sa conversation avec Bubna, qui avait dur trois heures, Napolon
lut la lettre de l'empereur Franois et prpara sa rponse. Il la fit
pre, rude et tonnante. Aprs avoir irrfutablement dmontr, 
l'encontre des calculs autrichiens, l'importance de ses concessions,
aprs avoir mis un soin blessant  convaincre l'empereur Franois
d'ineptie et ses conseillers de mauvaise foi, il affirmait une fois de
plus sa volont immuable de s'en tenir  l'_ultimatum_: il insistait sur
les avantages de sa position militaire, invoquait le droit du plus fort,
jetait dans la balance le poids de son pe. Il ne se radoucissait qu'
la fin, mlait alors le ton du sentiment  celui de la menace, faisait
en termes magnifiques l'loge de la paix, et la Russie lui fournissait
le trait final de sa proraison. Je suis si persuad d'avoir le bon
droit de mon ct, disait-il, je mets dans mes demandes une modration
qui tonnera tellement l'Europe, quand elle sera connue, que je
consentirais  la runion d'un congrs gnral o seraient admis mme
les plnipotentiaires de l'Angleterre, et que je vous propose de vous en
rapporter, vous et moi, Monsieur mon Frre,  l'arbitrage de l'empereur
Alexandre. Certes, je donne, par cette dernire proposition, la preuve
la plus vidente de ma rpugnance  verser le sang et de mon dsir de
rtablir la paix du continent[221].

[Note 221: _Corresp._, 15824.]

Prs d'expdier cette lettre, Napolon se ravisa. Tenant  renforcer et
 matriser le dbat, en y jetant des arguments  sensation, il jugea
inutile de l'envenimer par des paroles de colre adresses directement 
son frre d'Autriche: Il vaut mieux, dit-il, que les souverains ne
s'crivent pas que de s'crire des injures[222]. Il supprima donc sa
lettre, mais la communiqua en projet  MM. Maret et de Champagny, afin
qu'ils en fissent le thme de leurs entretiens, le premier avec Bubna,
le second avec Metternich, et qu'ils missent en oeuvre tous les moyens de
pression qu'elle contenait, menaces  la maison rgnante, allusion  un
total bouleversement de l'empire, recours confiant et superbe 
l'intervention de la Russie.

[Note 222: _Id._, 15838.]

En face de ces effrayantes perspectives, l'Autriche sentit dfaillir son
courage. Chez Franois Ier, il y avait eu vellit de rsistance plutt
que rsolution ferme et rflchie de recommencer la guerre, si Napolon
demeurait inexorable. Pendant la nouvelle mission de Bubna  Vienne, les
amis de la paix avaient insensiblement regagn du terrain  la cour de
Dotis. Aprs le retour de l'aide de camp, ils puisrent dans ses rcits
des raisons convaincantes. En particulier, ils relevrent l'intention
annonce par l'empereur des Franais, atteste par divers indices, de
dclarer dsormais la guerre  la dynastie; ils dmontrrent que le
monarque autrichien risquait sa couronne  vouloir sauver quelques
provinces. Par ce moyen, Palfy agit sur l'Impratrice, qui agit sur
l'Empereur, et le parti de la rsignation fut adopt[223].

[Note 223: WERTHEIMER, II, 415-420.]

Pour arriver plus vite  la paix, l'Autriche rsolut dsormais d'unifier
la ngociation: au lieu de la poursuivre en partie double,  Altenbourg
et  Vienne, elle la concentra dans cette dernire ville. Les
confrences d'Altenbourg furent suspendues, et Bubna reprit pour la
troisime fois le chemin de Vienne, o il eut  accompagner le prince
Jean de Lichtenstein, muni de pouvoirs en rgle; les deux envoys
devaient accepter dans ses grandes lignes l'_ultimatum_ franais, en se
rduisant  solliciter des concessions de dtail.

Napolon approchait du but. Maintenant que la ngociation se poursuit
sous ses yeux, sous sa surveillance immdiate, il la pousse rapidement,
par les moyens de contrainte et de sduction qui lui sont propres. Il
accueille bien les deux Autrichiens, ne leur mnage point les gards
personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmne au thtre,
dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de
longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des
intermdiaires diffrents, distribuant  chacun son rle. Champagny,
rappel d'Altenbourg, est charg de la discussion officielle; sa mission
est de rsister sans blesser. Il tient des confrences peu
parleuses[224], attnue la duret de ses refus par son imperturbable
politesse: Il fait cent rvrences et n'accorde pas un pouce de
terrain[225]. Dans l'intervalle des sances, Maret cause avec les
plnipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de
grce les engage  se rendre. Laborde vient  la rescousse; il est
charg des confidences  effet, des messages terrifiants. Il accourt
chez Lichtenstein pour le prvenir que les chasseurs de la garde, dj
sur le chemin de France, ont reu l'ordre de tourner bride, que
l'Empereur veut absolument tre fix, qu'au moment de partir pour une
inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter  son retour
la paix ou la guerre[226]. En butte  une pression de tous les instants,
Lichtenstein et Bubna se dsistent peu  peu de leurs demandes, avec
remords, avec douleur; ils se lamentent et cdent.

[Note 224: _Corresp._, 15903.]

[Note 225: Rapport de Laborde. Archives des affaires trangres,
Vienne, 383.]

[Note 226: Lettre de Duroc. Archives des affaires trangres,
Vienne, 384.]

Ils se rvoltaient toutefois  l'ide de n'tre venus que pour signer
une capitulation, et Napolon comprit la ncessit d'accorder  leur
amour-propre,  leur patriotisme, de lgres consolations. Aprs avoir
pos un _ultimatum_, il se rduisit  un _sine qu non_; il ne se refusa
pas  quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie.
L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province
ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la
Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napolon avait
demand d'abord deux cercles pour le duch, plus ceux de Lemberg, de
Zolkiew et de Zloczow, destins  former le lot de la Russie. Du 30
septembre au 6 octobre, il renona  rien exiger de ce ct pour les
Polonais, consentit mme  partager entre eux et l'Autriche les salines
prcieuses de Wielicka, prs de Cracovie, mais, par compensation,
n'exigea plus que deux cercles pour la Russie[227].  ce compte, si
l'Autriche gardait environ les trois cinquimes de la Galicie, ce qui
devait plaire  Ptersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de
quelque valeur qui figurt dans sa part.

[Note 227: _Corresp._, 15888.]

Alexandre, cependant, commenait  parler un peu plus clair. Il s'tait
entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et
ordinaires formules, avait jet cette phrase: Si l'on veut faire un
partage entre moi et le grand-duch, il faudra qu'il ait la petite
portion et moi la grande[228]. Mais cette rserve, connue  Schoenbrunn
dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrter
Napolon dans son essor imptueux vers une pacification dont il avait
arrt les bases. Afin de prparer l'empereur Alexandre  subir ses
dcisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y
faisait savoir que le principal voeu de la Russie allait tre exauc,
puisque la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de
matre.--J'ai mnag les intrts de Votre Majest, ajoutait-il, comme
Elle et pu le faire Elle-mme, en conciliant le tout avec ce que
l'honneur exige de moi[229]. Et il annonait la paix sous peu de jours.

[Note 228: Caulaincourt  Champagny, 13 septembre.]

[Note 229: _Corresp._, 15926.]

En effet, il sentait plus imprieusement le besoin de se l'assurer. La
longueur des ngociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait
comme un chec  sa puissance et comme un encouragement  ses ennemis;
la haine de l'Allemagne contre lui s'exasprait; un fanatique avait
tent de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de
l'indemnit de guerre, qui seule restait en suspens. Franais et
Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de
soixante-quinze millions fut adopt, et le 14 octobre MM. de
Lichtenstein et Bubna, dpassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de
signer  ces conditions, en rservant l'approbation et la signature de
leur matre. Cette paix non ratifie et partant incomplte, l'Empereur
l'annonce comme dfinitivement acquise, la publie avec fracas, la fait
clbrer par la voix de ses canons, et, pour couper court  toute
rcrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant dtromper ses
peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs
souffrances, Franois Ier s'inclina, se soumit, et Napolon emporta par
ce stratagme le dnouement d'une crise o il avait vaincu tout juste,
o sa fortune n'avait triomph qu'avec peine des difficults accumules
par sa politique, o il lui avait fallu tendre et raidir tous les
ressorts de sa puissance, puiser toutes les subtilits de sa ruse, pour
forcer la victoire et ravir la paix.

Par le trait de Vienne, sur trois millions et demi d'mes cdes par
l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient  la Bavire, tandis
que douze cent mille autres servaient  complter l'Illyrie franaise,
le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et
la Russie  peine quatre cent mille. S. M. l'empereur d'Autriche,
disait le trait, cde et abandonne  S. M. l'empereur de Russie, dans
la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire
renfermant quatre cent mille mes de population, dans laquelle la ville
de Brody ne pourra tre comprise. Ce territoire sera dtermin 
l'amiable entre les commissaires des deux empires[230]. Parmi nos
allis, tandis que le duch polonais recevait le gros lot[231], la
Russie venait au dernier rang, rduite  une gratification modique et
presque humiliante.

[Note 230: De Clercq, _Traits de la France_, II, 295.]

[Note 231: Champagny  Caulaincourt, 14 octobre 1809.]

Seulement, donnant suite  son ide premire, Napolon comptait attnuer
cette disproportion flagrante et rtablir dans une certaine mesure
l'quilibre en accordant  la Russie des garanties d'avenir. Ces
garanties, il veut les donner sur l'heure, de manire qu'elles
concident avec le trait, qu'elles paraissent  Ptersbourg faire corps
avec lui, en tre  la fois le complment et le correctif. Il entend
qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la
Russie soient mises  l'abri de toute atteinte, de toute contagion,
qu'une barrire srieuse les couvre contre les entreprises du duch. Par
les remaniements oprs, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un
autre nom et en prparer la complte rintgration, mais accrotre le
nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrmits de son empire.
Il donne la mesure de sa pense par l'engagement qu'il impose de suite
au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principaut agrandie,
soixante mille hommes au lieu de trente[232]; lorsqu'il a augment de
moiti la population varsovienne, son but n'a t que de doubler sa
grand'garde. Ce rsultat obtenu, il consent  s'interdire tout autre
projet, toute arrire-pense, tant que la Russie lui demeurera fidle,
et  enclore le duch dans des limites irrvocablement fixes.

[Note 232: Archives des affaires trangres. _Correspondance de
Dresde_, 78.]

Dj, dans sa lettre prparatoire au Tsar, il avait crit: La
prosprit et le bien-tre du duch de Varsovie exigent qu'il soit dans
les bonnes grces de Votre Majest, et les sujets de Votre Majest
peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothse,
ils ne doivent esprer aucune protection de moi[233]. Le 14 octobre, en
communiquant  Caulaincourt le texte du trait, Champagny ajoute:
Rassurez le ministre sur cet accroissement du duch de Varsovie. Il
importe de prendre des mesures pour viter les inconvnients qui se sont
montrs en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous tes autoris  donner
toutes les srets convenables. Vous pouvez mme proposer un arrangement
par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra tre admis au
service du duch, et rciproquement qu'aucun sujet du grand-duch ne
serait reu au service de la Russie[234]. Enfin, le 20 octobre, dans
une lettre crite directement au comte Roumiantsof et prenant le
caractre d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que
l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira
 proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne.

[Note 233: _Corresp._, 15926.]

[Note 234: Champagny  Caulaincourt, 14 octobre.]

L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire natre l'ide de
la renaissance de la Pologne, si loigne de sa pense, mais il est
dispos  concourir avec l'empereur Alexandre  tout ce qui pourra en
effacer le souvenir dans le coeur de ses anciens habitants. _Sa Majest
approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non
seulement de toutes les transactions politiques, mais mme de
l'histoire_. Elle engagera le roi de Saxe  se prter  tout ce qui
pourra tendre  ce but; tout ce qui pourra servir  maintenir dans la
soumission les habitants de la Lithuanie sera approuv par l'Empereur et
excut par le roi de Saxe. Les inconvnients qui se sont montrs depuis
le trait de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera
propre  les prvenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'vnement
qui accrot la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les
coeurs des anciens Polonais une esprance chimrique, leur prouvera le
peu de ralit de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un
terme  une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'tait
inquitante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent.
L'Autriche conserve encore les trois cinquimes de la Galicie, et
prcisment cette partie qui est le plus accoutume  sa domination. La
partie qui en est dtache pour appartenir au roi de Saxe en est un peu
plus que le quart de sa population totale, et ferait  peine la dixime
partie de ce qu'a t autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition
d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renatre de ses cendres?
Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens  tout ce
qui pourra assurer la tranquillit et la soumission des anciens
Polonais, et il croira les bien servir en leur pargnant de nouveaux
malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et
paternel d'un empereur, son alli et son ami[235].

[Note 235: Archives des affaires trangres, Russie, 149.]

Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il tait
impossible que la Russie n'apprt point avec douleur, avec angoisse, la
prfrence donne au grand-duch dans la rpartition des territoires;
elle y verrait la justification de ses soupons, l'indice, presque
l'aveu, des desseins imputs  Napolon; elle sentirait se fortifier et
se fixer ses craintes.

Sous le point de vue de la justice distributive, la dcision de
l'Empereur apparat irrprochable. Par leur conduite pendant la guerre,
les Russes avaient  peine mrit une rectification de frontire: C'est
plus qu'ils n'ont gagn[236], disait Napolon, et cette apprciation
tait exacte. Il est vraisemblable que la Russie et beaucoup obtenu de
lui en le secourant avec efficacit, en se rangeant loyalement  ses
cts, pour faire appel ensuite  ces sentiments d'honneur et de
confraternit militaire qui agissaient puissamment sur son me. Napolon
avait au plus haut point la loyaut du champ de bataille; ce politique
artificieux tait un soldat sans reproche; il avait la religion du
service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang vers
pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se
remmorant le pass, laissant errer son imagination, il retraait en
traits de feu le rle minent que les circonstances avaient en 1809
livr  la Russie, comment elle et d s'y prendre pour le remplir, ce
qu'il aurait fait lui-mme  la place d'Alexandre: J'eusse fait faire
volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employs contre les Turcs,
et, entrant en Hongrie, j'eusse dict la paix aux deux partis[237].
Comme la Russie avait prfr se rfugier dans l'abstention et se
dsintresser des vnements, quitte  se plaindre de leurs
consquences, c'tait  elle-mme qu'elle devait tout d'abord imputer
ses mcomptes. Nanmoins, puisque Napolon croyait toujours et fermement
 la ncessit de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part
faute grave, fconde en consquences funestes,  donner aux
apprhensions d'Alexandre un objet prcis,  fournir contre soi un grief
tangible. Il avait beau dclarer, en toute sincrit, son intention de
ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le
gage matriel donn aux Varsoviens apparaissait comme le dmenti de ses
affirmations, si catgoriques qu'elles fussent.

[Note 236: _Documents indits_.]

[Note 237: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_,
t. XXI, 11.]

Les garanties proposes, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en
quelque manire, rparer le trait. Mais sous quelle forme Napolon les
donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement
stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou crits?
Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la
teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens
et qui restaient  traiter. Nos offres provoquaient une ngociation
nouvelle, prilleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir
d'arrangements prcis, carter toute ambigut, aller jusqu'au fond des
penses respectives, au risque de les trouver irrmdiablement
discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'quivoque dont
elle avait vcu jusqu' ce jour. La question de Pologne, ne  Tilsit
avec le duch, introduite entre les deux empereurs par l'acte mme qui
les avait rapprochs, maintenue d'abord  l'tat latent, surgie tout 
coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes,
aggrave par les conditions de la paix, n'tait plus de celles qu'une
politique adroite russirait  assoupir ou  voiler: il tait ncessaire
qu'elle ft envisage franchement et aborde de face, tranche d'un
commun effort ou reconnue insoluble, et le dbat auquel elle donnerait
lieu, compliqu d'une nouvelle et intime priptie, allait marquer la
crise suprme de l'alliance.




CHAPITRE V

LA DEMANDE EN MARIAGE


Accueil fait par l'empereur Alexandre au trait de Vienne.--Extrme
mcontentement.--La lettre ministrielle du 20 octobre attnue cette
impression.--Alexandre rclame la signature d'un trait portant garantie
contre le rtablissement de la Pologne.--Digression historique de
Roumiantsof.--Le despotisme tempr par les salons.--Caulaincourt
sollicite des instructions prcises.--Dsir soutenu et progressif chez
Napolon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
dont il s'inspire.--Le divorce rsolu.--Ncessit de mnager et de
prparer Josphine.--Sjour de Fontainebleau.--Napolon incline 
pouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
prfrence.--Comment Napolon sait prparer une demande en
mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprme du prince
Kourakine.--L'emprunt russe  Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
impriale de Russie; la grande autorit en matire de mariage.--Retour
de Fontainebleau.--Premire lettre secrte au duc de Vicence.--Rserves
concernant l'ge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napolon
consent au trait portant interdiction de rtablir la Pologne; connexit
des questions.--L'alliance tend  se resserrer.--Scne du 30 novembre
aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Press par le temps, Napolon se
dcide  pouser la grande-duchesse de confiance et abandonne 
Caulaincourt tout pouvoir d'apprciation.--Varit des moyens qu'il met
en oeuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
discours au Corps lgislatif.--Phrase  effet sur les
Principauts.--Commentaire dict par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
de Vicence.--Dmarche irrvocable.--Le ministre de l'intrieur  la
tribune du Corps lgislatif; expos de la situation de l'Empire; passage
concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se rpand.--Napolon
s'attend  recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
et du voyage la manifestation extrieure et l'apothose de
l'alliance[238].

[Note 238: Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru
dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.]



I

Le 27 octobre, Caulaincourt reut le texte du trait de Vienne; il avait
 le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate
commission. Je me rendis, crit-il dans son rapport, chez l'Empereur,
qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en
entrant si c'tait le trait. Je rpondis en le lui remettant et
m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre
Majest par sa dpche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire
le trait. Il le lut sans profrer un seul mot, mais non sans montrer
qu'il n'en tait pas satisfait. Aprs, il garda assez longtemps le
silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il tait mal rcompens de sa
loyaut et surtout d'avoir remis ses intrts  Votre Majest et de
l'avoir seconde comme il l'avait fait dans la ngociation. Je voulus
rpondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur
m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre
chose. Il prit sur son bureau le jugement du gnral Gortschakof (ce
gnral venait d'tre cass pour sa conduite suspecte pendant la
campagne et par manire de satisfaction  la France) et me dit que je
voyais par la date de l'ordre de l'arme qui le contenait, qu'il y avait
longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait
cela que pour moi et comme une suite de notre dernire conversation.
Ensuite l'Empereur me parla de choses indiffrentes et me
congdia[239].

Les jours suivants, l'ambassadeur fut reu comme  l'ordinaire,
familirement,  toute heure, mais l'accueil n'tait plus le mme.
L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares
allusions  la politique: parfois un mot amer, jet dans la
conversation, tmoignait combien la blessure faite  son amour-propre,
au sentiment de sa dignit et de ses intrts, tait profonde et
cuisante; il dit un jour que les ngociateurs de Vienne avaient pris
exactement le contre-pied de ses indications[240]. L'ambassadeur lui
parlait-il de mesures propres  le tranquilliser, il dclarait, sur un
ton d'impatience, que l'empereur Napolon devait connatre ses justes
dsirs, qu'il tait temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier
Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait constern, et la socit
temptait.

[Note 239: Rapport n 58 de Caulaincourt, octobre 1809.]

[Note 240: Rapport n 59, novembre 1809.]

La lettre de Champagny  Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la
Pologne du prsent et de l'avenir, arriva dix jours aprs la rception
du trait; c'tait un peu tard pour rparer l'effet produit: le coup
tait port. Nanmoins, Alexandre fut trs frapp des termes absolus et
catgoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil
langage. Il y trouva, suivant son expression, quelque chose dans
l'esprit de l'alliance[241], et en prouva un srieux rconfort.

[Note 241: Rapport n 60 de Caulaincourt, novembre 1809.]

Ces garanties qui lui taient si positivement offertes, il se dclara
prt  les accepter, pourvu qu'elles lui fussent confres sous une
forme strictement obligatoire pour la France: entre Napolon et lui, il
ne croyait plus  la valeur des paroles et exigeait une signature. Il
parla d'abord d'assurances par crit, puis, s'enhardissant et prcisant
mieux sa pense, demanda un trait, un pacte en bonne forme. L'empereur
Napolon y prendrait l'engagement de ne jamais rtablir la Pologne; 
cette clause s'ajouterait la garantie de l'tat de possession rsultant
des partages, sans prjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce
contrat pass, Alexandre consentirait  oublier ses griefs; dlivre de
l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance
reprendrait son cours majestueux et paisible.  l'aspect de ces
consolantes perspectives, le front du Tsar se rassrnait, la paix
semblait rentrer dans son me, mais il revenait toujours  son trait,
le demandait tel qu'il l'avait conu, et  la gravit significative que
prenait alors son langage,  sa manire de peser sur chaque phrase, sur
chaque mot, on sentait qu'il nonait des conditions irrvocables et
qu'il articulait l'_ultimatum_ de son amiti[242].

[Note 242: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le
ministre, octobre-novembre 1809.]

Quant  Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que,
dans les journes qui avaient suivi son retour et prcd l'arrive du
trait de Vienne, il n'avait point imit la rserve ni paru partager
l'embarras pudique de son matre. Abordant rsolument la question de
Galicie,  l'heure mme o Napolon la tranchait  Vienne, il avait
prsent un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France
avait mconnu des voeux qu'il n'avait prouv aucun scrupule  exprimer,
il se jugeait un droit personnel  obtenir une rparation et la
rclamait prement. Depuis qu'il avait complt l'unit territoriale de
l'empire en mettant la dernire main  l'acquisition de la Finlande,
l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa proccupation
exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait 
toute force dbarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de
Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant,
mais il en subordonnait le maintien  une grande mesure par laquelle
Napolon dcouragerait les esprances des Varsoviens et glacerait leur
enthousiasme; c'tait  la France, qui avait fait le mal,  y porter
remde,  rprimer une effervescence qu'elle avait laisse natre et se
propager: Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut
les dgriser[243].

Au reste, ajoutait-il,  supposer que l'empereur Alexandre se rsignt 
fermer les yeux sur le pril extrieur qui menaait ses tats, la
fermentation croissante  l'intrieur ne lui permettrait point cet excs
de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement tait trop vif,
trop universel, et avait pris des proportions trop inquitantes pour que
quelques paroles tombes de haut, accompagnes mme de rigueurs, pussent
imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la
confiance ne se dcrte point par ukase, et l'empereur Alexandre ne
saurait dsormais, sans s'exposer  de graves prils, diffrer la
satisfaction  laquelle prtendaient ses sujets. C'est  tort, disait
alors Roumiantsof sur un ton d'panchement, que l'on suppose 
l'autocrate la pleine et parfaite indpendance de ses dcisions;
illimit en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion
mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en rsulte
pour la Russie une forme de gouvernement trs particulire: c'est le
despotisme tempr par les salons. Ce rgime n'est point nouveau; il
fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel  sa mmoire et
 sa vieille exprience, citait des faits, des exemples, propres  nous
faire mieux connatre et comprendre la Russie: L'empereur Napolon,
disait-il, et en gnral tout le monde chez vous se trompe sur ce
pays-ci. On ne le connat pas bien. On croit que l'Empereur gouverne
despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du
moins pour dcider de tout. L'empereur Napolon me l'a souvent dit en
parlant des bavardages, de l'espce d'opposition qui se manifestait ici.
Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe...
L'impratrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait
toutes les opinions; elle mnageait jusqu' l'esprit d'opposition de
quelques vieilles femmes: c'est elle-mme qui me l'a dit[244]. De ces
souvenirs voqus  propos, de toutes ces considrations, Roumiantsof
tirait argument pour rclamer un acte immdiat, un trait propre 
calmer les esprits,  venir en aide aux intentions loyales et
conciliantes du gouvernement, en un mot  _nationaliser_ l'alliance.

[Note 243: Champagny  Caulaincourt, 22 octobre 1809.]

[Note 244: Caulaincourt  Champagny, 30 octobre 1809.]

Caulaincourt n'osa obtemprer sur-le-champ  ces rquisitions. Il
s'tait entendu accuser tant de fois d'tre trop Russe qu'il craignait,
s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir  nouveau
ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et
osciller si souvent la politique impriale qu'il avait peine  la suivre
dans ses sinuosits. Au dbut de la guerre, lorsqu'il s'agissait
d'entraner nos allis dans la lutte, Napolon lui avait permis de
prendre des engagements fermes: plus tard, aprs les premires
dceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'loigner et s'isoler
de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement
froiss cette puissance, il se montrait dispos  lui complaire. Ces
mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez
l'ambassadeur un trouble et un dsarroi qui paralysaient son bon
vouloir. Au lieu d'accder aux exigences croissantes de la Russie, il se
borna  les enregistrer et  en instruire successivement sa cour. Avant
d'admettre le principe d'une assurance par crit et  plus forte raison
d'un trait, il sollicita, par deux courriers, des ordres prcis: vu
l'normit des distances, c'tait retarder d'au moins six semaines la
satisfaction d'Alexandre.

Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs
et ne rpondaient plus aux dispositions prsentes de l'Empereur. Si
Caulaincourt, au lieu d'tre rduit  des instructions dconcertantes
par leur varit, parfois contradictoires, dont le lien lui chappait,
et t mieux  mme d'observer le travail qui s'oprait dans l'esprit
du matre, de suivre dans tous ses dtours une volont souvent ondoyante
et toujours complexe, il et reconnu que le dsir d'apaiser et de
contenter la Russie tait actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il
dominait son esprit et ne s'arrtait pas aux formes dans lesquelles la
satisfaction serait donne. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais
par un don de territoire et s'tre assur de leur fidlit, Napolon est
tout entier maintenant  la contre-partie de cette oeuvre et s'est
retourn dlibrment vers la Russie, les mains pleines de concessions;
aprs s'tre  tout hasard prmuni contre une dfection d'Alexandre, il
renonce moins que jamais  la prvenir. Se sentant plus isol  mesure
qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilit de prolonger
un accord qui le garantira contre les rvoltes de l'Europe, tandis qu'il
reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre
l'Angleterre. Mme, non content de neutraliser la Russie, il revient peu
 peu  l'espoir de se la rattacher plus compltement, de provoquer un
renouveau d'intimit et de confiance, et cette ide de faire refleurir
l'alliance s'associe en lui  un projet brusquement conu, d'ordre
intime et public  la fois, intressant les plus hautes conceptions de
sa politique et touchant aux fibres les plus dlicates de son
amour-propre. L'amiti d'Alexandre lui est redevenue particulirement
ncessaire, parce qu'il s'est rsolu au divorce et qu'il pense avoir
besoin de la Russie pour donner une impratrice  la France.

Aprs Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus imprieusement
le dsir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux
trophes prsents  ses peuples un gage d'avenir, une esprance de
stabilit. Au lendemain d'une preuve o la France avait craint pour sa
vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus ncessaire d'assurer la
prennit de son oeuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans
une ligne directe.  la fin de 1807, il y avait eu chez lui vellit de
divorcer: en 1809, il y eut volont arrte, dtermination prise, et
lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette
rsolution, qui dchirait son coeur tout en ouvrant  son orgueil une
carrire nouvelle.

Dcid  rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas
immdiatement publier et raliser son projet. Souffrant du mal qu'il
ferait  Josphine, cherchant un moyen de l'avertir et dsireux de la
mnager, il passait par de douloureuses anxits qui lui faisaient
rechercher le calme et le recueillement.  son retour d'Allemagne, au
lieu de rentrer  Paris et de se montrer en triomphateur  ses peuples,
il s'arrte  Fontainebleau. L, il n'admet auprs de lui que ses
ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les
rceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de
l'appareil souverain: son intention est de vivre comme  la
campagne[245], partageant son temps entre le travail et la chasse. Il
mande aussi l'Impratrice, mais la traite avec une froideur
inaccoutume; en suspendant l'intimit alors que le lieu et les
circonstances semblent la favoriser, il voudrait prparer Josphine 
comprendre,  s'incliner devant l'invitable,  s'immoler elle-mme, 
descendre spontanment du trne pour occuper, dans la hirarchie des
princesses, le premier rang aprs l'impratrice rgnante. C'est l le
but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques
semaines de patience et de discrets efforts sont ncessaires.

[Note 245: Champagny  Caulaincourt, 7 novembre 1810.]

Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et
se pourvoir  l'avance. Dans sa pense, si le lien qui l'unissait 
Josphine devait tre dnou plutt que tranch, si la rupture devait
tre prudemment amene, le second mariage devait suivre sur-le-champ, 
la faon d'un soudain coup de thtre. Pour mieux gouverner
l'imagination des hommes, Napolon jugeait indispensable de ne jamais la
laisser se troubler et s'garer dans l'attente prolonge de grands
vnements. Ds qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui
prsentait tout acquis, irrvocables et magnifiques; il ne la tirait de
son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'tait en tout sa
manire que de procder par surprises, par blouissements, d'tonner les
esprits et de stupfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux
impratrices la transition ft brusque,  peine sensible, qu'aux yeux de
la France et du monde une princesse de sang royal appart immdiatement
 ses cts dans la place que le dpart de Josphine laisserait vacante.
Auprs de Josphine, il pensait  celle qu'il appellerait  la
remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse
apte  partager son trne,  lui donner un fils, et ses prfrences se
portrent sur la grande-duchesse Anne, soeur d'Alexandre.

Ce choix tait naturel, lgitime, presque forc. Il rpondait d'abord au
dsir de clrit qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de
cette affaire. Entre Napolon et Alexandre, la question n'tait point
nouvelle, puisqu' Erfurt, dans un panchement mnag par Talleyrand,
les deux empereurs avaient parl mariage et prononc le nom de la plus
jeune fille de Paul Ier.  cette poque, Anne Pavlovna sortait  peine
de l'enfance; il ne pouvait tre question de son tablissement qu'
titre de projet caress pour l'avenir[246]. Depuis, treize mois
s'taient couls: la grande-duchesse achevait sa quinzime anne; on
avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait
atteint l'ge de la pubert et du mariage; son extrme jeunesse, qui
restait un inconvnient, ne semblait plus un empchement, et il
paraissait naturel qu'on relevt de notre ct l'insinuation faite par
son frre; aprs ce prliminaire, une demande ne surprendrait pas 
Ptersbourg; sur ce terrain dj prpar, il semblait que tout irait
plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Mme, il y avait pour
Napolon--c'est lui qui en fit l'aveu--un engagement de tacite
honntet[247]  ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris
et pouss  fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait  ce devoir
de convenance,  cette obligation de l'amiti, il risquerait de porter 
l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un
lgitime sujet de mcontentement et de peine.

[Note 246: Voy. t. I, p. 470  473.]

[Note 247: _Corresp._, 16210.]

Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait  la former, aurait
pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant
aux deux monarques la sincrit de leurs sentiments respectifs.
Alexandre y trouverait la preuve que Napolon demeurait inbranlable
dans ses sympathies et ses prfrences. De son ct, Napolon
obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement rclam de la
Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait mnag les
protestations et les assurances; il nous en avait combls, accabls:
aujourd'hui encore, il affirmait que son coeur n'tait point chang; 
l'entendre, il admirait toujours Napolon et voulait l'aimer; lors mme
qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de
l'amiti mconnue plutt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant,
chaque fois qu'il s'tait agi pour lui de se montrer par des actes, il
s'tait aussitt rcus et drob. Pendant la guerre d'Autriche, il
avait prodigu ses voeux, ses encouragements, ses congratulations, et
refus ses armes. Ce tmoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de
nous donner, le don de sa soeur peut le remplacer; par cette marque
publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaner sa
foi, de se lier ostensiblement  l'Empereur, de se compromettre et de
s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napolon voit un
dernier moyen de l'prouver, de vrifier la droiture de ses intentions,
et il se rsout  tenter cette suprme exprience.

Dsirant qu'elle russisse, il ne la risquera qu'aprs avoir mis de son
ct toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif
fond de refus ou de rticence, il consent  le dlivrer de toute
crainte, et c'est sans doute  cette pense, conue et exprime par lui
au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes tonnamment
positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au
chancelier. Aprs son retour, Napolon se cherche d'autres moyens de
sduction; il croit les trouver d'abord dans un systme soutenu de menus
soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient
suivi les effusions de Tilsit, il ne s'tait montr aussi coulant, aussi
attentionn, et avec un art minutieux, avec ce mlange de dignit et de
grce qu'il sait employer  propos, il commence de faire sa cour  la
Russie.

D'abord, l'ambassadeur du Tsar  Paris, le prince Kourakine, redevient
l'objet de toutes les prfrences. Quelque peu d'importance qu'offrt
par lui-mme ce ministre, il reprsentait la personne de son matre, et
toute politesse qui lui serait faite irait  l'adresse d'Alexandre.
Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait  Ptersbourg de
quelque crdit mondain; il crit, mandait Caulaincourt, au moins une
fois la semaine  l'Impratrice mre et  quatre ou cinq vieilles dames
qui sont  la tte de la socit[248]. Napolon trouve donc avantage 
ce que Kourakine soit caress, choy, mis dans nos intrts. Dsormais
l'Excellence russe reoit au ministre des relations extrieures un
accueil particulirement empress: le nouveau duc de Cadore (M. de
Champagny venait de recevoir ce titre) coute sans sourciller ses
fastidieuses dissertations, reoit avec bienveillance ses requtes, et
la liste en est longue, car le prince protge beaucoup, multiplie les
demandes particulires, et rclame toujours au nom de l'alliance et de
l'amiti de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire
que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif[249]. Si
importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de
ses dsirs, et il faut des raisons d'tat pour qu'une demande formule
par lui ne soit point accueillie d'emble.

[Note 248: Caulaincourt  Napolon, 15 janvier 1809.]

[Note 249: Champagny  Caulaincourt, 12 dcembre 1809.]

Tant d'affabilit, il est vrai, ne russissait qu'imparfaitement  le
satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait
manquer  son bonheur. Il avait cru que l'arrive de l'Empereur 
Fontainebleau rouvrirait la srie des rceptions et des ftes, que Sa
Majest n'aurait rien de plus press que de le mander auprs d'elle, que
cet appel lui fournirait occasion de dployer tout son faste. Pour la
circonstance, il avait renouvel sa garde-robe, s'tait command des
habits magnifiques, avait tir de son crin ses plus prcieux joyaux, et
son secret espoir, avou  son entourage, tait d'clipser
l'archichancelier Cambacrs, dont la somptuosit proverbiale excitait
sa jalousie[250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment
souhaite, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps
le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience snile, Napolon
le fit venir  Fontainebleau avant tous ses collgues; l, avec
ostentation, il lui reconnut les prrogatives diverses de son rang, le
combla de toutes les distinctions propres  faire poque dans la vie
d'un vieux diplomate.

[Note 250: Rapport de police du 8 novembre 1809. Son Excellence le
prince Kourakine, ds qu'il a su le retour prochain de l'empereur de
Vienne, a prpar ses quipages et des habits magnifiques qu'il a fait
venir de Lyon. Il a fait tablir en diamants sa grande croix de la
Lgion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle
effacerait celle de M. l'archichancelier. Archives nationales, F7,
3721.]

En de plus importantes matires, mme proccupation de plaire. Alexandre
avait exprim ds longtemps le voeu que des ingnieurs franais fussent
mis  sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type
perfectionn. Napolon consentit  leur envoi, malgr sa rpugnance 
faire l'ducation militaire d'un peuple tranger. Il allait jusqu'aux
services d'argent, se montrait dispos  venir en aide aux finances
obres de la Russie. Le gouvernement de Ptersbourg dsirait toujours
mettre un emprunt sur la place de Paris. Ds que Napolon sut combien
le Tsar et son ministre prenaient  coeur cette opration, il accorda
sur-le-champ les autorisations ncessaires et chargea son ministre des
finances d'en aviser, par lettre spciale, les banquiers chargs de
l'mission: il verrait avec plaisir que les capitaux franais, hsitant
 s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent  la
disposition de son futur beau-frre, et que, si le mariage devait
s'accomplir, un prt de trente  cinquante millions figurt dans la
corbeille[251].

[Note 251: Champagny  Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 dcembre
1809.]

Enfin, revenant  la question de Pologne, reconnaissant en elle
l'obstacle principal ou plutt unique  la parfaite intelligence des
deux cours, il aspire plus que jamais  l'carter,  la supprimer de
leurs rapports. Quelque premptoires que soient les assurances contenues
dans la lettre de Champagny, il prouve le besoin de les ritrer, sans
savoir qu'il se trouvera bientt dans la ncessit de les prciser. Le 7
novembre, le ministre crit  l'ambassadeur; ignorant qu' cette date le
Tsar rclame un trait et que Caulaincourt en ajourne la signature, il
n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties 
fournir, mais transmet le consentement anticip de l'Empereur  tout ce
que pourra exiger la Russie. Rptez, dit-il, que nous sommes disposs
 faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France 
l'alliance de la Russie. C'est par cette facilit progressive, par ces
complaisances gradues, que Napolon prparait les voies  la dmarche
rsolue dans le secret de sa pense. Les prcautions dont il l'entoure
prouvent surabondamment sa sincrit, son dsir d'tre agr, son
intention de plus en plus ferme d'pouser la soeur d'Alexandre. Au
lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage
risquerait trop  se produire isolment; elle ne doit se prsenter
qu'accompagne, sous escorte de douces paroles et de bons procds.
Napolon tient  l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales,
condescendantes, gracieuses, destines  en faciliter le succs et 
concourir au mme but, c'est--dire  resserrer l'entente et surtout 
l'affirmer avec clat aux yeux de l'univers.

Ayant tout dispos en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer
l'affaire? Quelques soins qu'il se donnt pour se faire bien venir de la
Russie, une difficult restait  prvoir: Alexandre l'avait indique 
Erfurt, sans suggrer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille,
avait-il dit, tait le plus cher de ses voeux, ce n'tait pas  lui-mme,
c'tait  sa mre qu'il appartenait d'en dcider; l'Impratrice
douairire avait conserv toute autorit sur ses filles et les mariait 
son gr; la volont du tsar dfunt, consigne dans un acte solennel,
avait opr au profit de sa veuve ce dmembrement de la souverainet.

Depuis l'entrevue, Alexandre s'tait-il essay  abolir ou  restreindre
les prrogatives si bnvolement reconnues  sa mre? C'tait l un
point que Caulaincourt s'tait attach spontanment  claircir. Ml
aux conversations d'Erfurt, dsirant le mariage, esprant en faire le
couronnement d'une politique qui lui tait chre, il n'avait jamais
perdu de vue ce grand objet, bien que Napolon et Alexandre ne lui en
eussent plus touch mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses
entretiens; sans agir, il s'tait cru autoris  observer, et ses yeux
taient rests constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar
et sa mre. Or, il avait vu cette princesse,  ct de son fils chef
d'tat, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les
circonstances. Au jour des fianailles entre la grande-duchesse
Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait prsid la crmonie; dans
la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la
cour et le corps diplomatique, elle tait monte seule sur l'estrade
recouverte de pourpre o se tenaient les futurs poux; elle avait uni
leurs mains et reu leurs hommages: La premire marque de respect de la
fille, crivait l'ambassadeur, a toujours t pour la mre[252]. Le
rle dvolu  celle-ci ne drogeait pas, il est vrai,  la coutume
russe, mais Caulaincourt avait remarqu en mme temps le soin extrme de
l'Empereur  s'effacer,  ne figurer qu'en simple qualit de spectateur
et de tmoin, comme ferait un particulier. Il n'tait sorti de sa
rserve que pour rendre  sa mre les tmoignages d'une dfrence
raffine[253].

[Note 252: _On dit et Nouvelles de Ptersbourg_, 17 janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 253: _Id._: On a remarqu avec tonnement que l'Empereur ait
pouss aux fianailles le respect filial au point de quitter sa place
pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mre y avait poss,
pendant qu'elle tait  l'autel fianant sa fille et son futur gendre.
Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main
et lui prsenta ses gants, que l'Impratrice rgnante, qui tait prs de
sa belle-mre, ne lui avait pas offert de prendre.]

Depuis, affectant de renoncer  toute influence politique, Marie
Fodorovna continuait de gouverner l'intrieur de la famille et
s'attribuait avec une vigilance jalouse ce dpartement. Elle se montrait
peu  Ptersbourg, vivait toute l'anne  Gatchina, afin, disait-elle,
de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de
surveiller leur ducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation
tait de pourvoir  l'tablissement de sa dernire fille. Dans ce but,
elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les
capitales; il y avait toujours quelque part une ngociation entame en
son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation
toute spciale tait reconnue et accepte: les prtendants faisaient
parvenir directement leur demande  l'impratrice Marie: c'tait la
marche accoutume, normale, et Caulaincourt s'tait fait un devoir d'en
instruire son matre, par une lettre crite le 4 fvrier 1809 et reste
sans rponse:

La premire dmarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle,
s'adressent  la mre[254].

[Note 254: Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Napolon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie;
qu'avait-il  compter avec la volont d'une femme,  incliner devant
elle la raison d'tat! D'ailleurs, il tenait pour impossible
qu'Alexandre, matre dans l'empire, ne le ft point dans sa famille; ce
ddoublement des pouvoirs rpugnait  la conception qu'il se faisait de
l'autorit; il n'y croyait gure, et si le Tsar lui opposait les
rsistances d'une mre, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait
qu'un prtexte. En Russie, il ne connat que l'ami et l'alli de Tilsit;
il ne veut avoir affaire qu' lui: aprs avoir mis tout en oeuvre pour le
reconqurir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est  lui
seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre
d'une rponse discourtoise.

Il ne tarda pas  s'ouvrir au del du milieu de novembre. Le sjour de
Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avanc la question
du divorce, ni mnag les dispositions de Josphine; il avait t
interrompu par l'arrive  Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus
pour fliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler,
avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur dfrente
fidlit. Napolon les avait invits  venir, mais l'empressement avec
lequel ils avaient rpondu  cet appel drangeait ses plans, en
l'arrachant prmaturment  sa retraite. Pour recevoir ses htes avec
plus de faste et de dignit, il est oblig de quitter sa rsidence
d'automne; le 15, laissant l'Impratrice revenir isolment, il rentre 
Paris seul,  cheval, au milieu d'un appareil guerrier,  la tte d'une
escorte toute militaire, en chef d'arme plus qu'en monarque. C'est
seulement le lendemain et le surlendemain que, rinstall aux Tuileries,
il reoit les corps constitus, donne des audiences, tient conseil des
ministres et fait l'empereur[255]. En mme temps, les cercles de cour,
les grandes rceptions, les reprsentations au thtre du chteau
commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains,
ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou
s'annoncent; Paris redevient le sjour des rois[256], s'emplit d'htes
princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un
aspect de gaiet, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit
importun des ftes que Napolon doit engager les actions diverses qui le
mneront  ses fins, imposer la rsignation  Josphine, prparer la
rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la
Russie. Pour parler  l'Impratrice, il attend encore: le prince Eugne,
mand en hte de sa vice-royaut d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa
prsence parat indispensable pour apaiser et consoler sa mre  l'heure
des dchirements suprmes. Mais dj, le 22 novembre, l'Empereur faisait
crire  Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait
minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilit
du secret: elle tait conue en ces termes:

[Note 255: Champagny  Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le
_Moniteur_ du 14.]

[Note 256: Champagny  Caulaincourt, 31 mars 1810.]

Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis
longtemps auprs de l'Empereur par les hommes les plus attachs  sa
personne et aux grands intrts de la dynastie. Ces dmarches ont t
longtemps infructueuses; cependant, tout me porte  penser qu'aprs
avoir mrement rflchi sur la situation de la France et de sa famille,
l'Empereur va enfin se dcider  divorcer. Sa Majest s'en est ouverte 
moi seul, ce qu'elle a t oblige de faire pour m'ordonner de vous
crire la prsente lettre que j'ai chiffre moi-mme.

Des propos de divorce taient revenus  Erfurt aux oreilles de
l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parl  l'Empereur et lui avoir
dit que la princesse Anne, sa soeur, tait  sa disposition. L'Empereur
veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec
l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: J'ai lieu
de penser que l'Empereur, press par toute la France, se dispose au
divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre soeur? Que Votre
Majest y pense deux jours et me donne franchement sa rponse, non comme
 l'ambassadeur de France, mais comme  une personne passionne pour les
deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un
panchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette
dmarche, parce que je suis trop accoutum  dire  Votre Majest ce que
je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.

Vous n'en parlerez sous quelque prtexte que ce soit  M. de Romanzof,
et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre
deux jours aprs, vous oublierez entirement la communication que je
vous fais.

Il vous restera  nous faire connatre les qualits de la jeune
princesse et surtout l'poque o elle peut tre en tat de devenir mre,
car, dans les calculs actuels, six mois de diffrence sont un objet.

Je n'ai pas besoin de recommander  Votre Excellence le plus inviolable
secret: elle sent ce qu'elle doit  cet gard  Sa Majest[257].

[Note 257: Une partie de cette lettre et de la suivante a t
publie pour la premire fois par BIGNON, _Histoire de France depuis le
dix-huit brumaire_, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a crit que
presque toutes les lettres relatives au mariage avaient t dtruites
(XI, 358). Les pices de la ngociation avec la Russie, c'est--dire les
lettres changes trs secrtement et directement entre le ministre et
l'ambassadeur, sans l'intermdiaire des bureaux, sont conserves toutes
aux archives des affaires trangres, Russie, vol. de _Supplment_ n
17. Nous avons donn la primeur de ces pices, dans leur texte intgral,
au public des _Matines littraires_ de Bruxelles (confrence du 1er
mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publies dans le
_Correspondant_ du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefvre, MM. Imbert de
Saint-Amand (_Les beaux jours de Marie-Louise_), Henri Welschinger (_Le
divorce de Napolon_) et Tatistcheff (_Alexandre Ier et Napolon_) en
ont cit quelques passages.]

Ainsi, c'est une reconnaissance  fond que Caulaincourt devra pousser,
avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystre, en paraissant
agir de sa propre initiative. Cette prcaution, trop usite en pareille
matire pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire
n'aboutissait point, de sauvegarder la dignit des deux empereurs et les
rapports futurs.

Le procd employ offrait de plus l'avantage de ne point engager
irrvocablement l'Empereur, et c'tait chez lui un principe que de se
livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant 
s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait
par une raison particulire, par le lger doute qui subsistait sur le
dveloppement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il ft de
fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus troit,
cet intrt devenait secondaire si on le comparait  l'objet essentiel
du divorce et du second mariage,  la ncessit de donner le plus tt
possible un hritier  l'Empire. Sur le point dlicat qui restait 
claircir, les renseignements  prendre et  transmettre par
Caulaincourt permettraient seuls  l'Empereur de complter sa dcision
et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en rgle. Ce qu'il veut
obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la
Russie se tient  sa disposition et s'offre  ses dsirs.

La lettre du 22 novembre tait prte pour tre expdie, lorsque
Napolon fut inform que la Russie demandait des assurances crites
contre le rtablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait os
les fournir. Dans la disposition o il se trouve, ce retard lui parat
fcheux, et cette timidit l'irrite. Il voudrait que dj la Russie ft
rassure, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser.
Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procde donc sur-le-champ,
d'une manire franche et ouverte qui loigne tout soupon et toute
arrire-pense, en prouvant que nous n'en avons aucune. Telles furent
les propres expressions dont M. de Champagny eut  se servir, en se
htant d'ajouter  la lettre intime et confidentielle qu'il avait
rdige pour M. de Caulaincourt, une dpche toute politique: cette
dernire servirait de passeport  la demande contenue dans la premire
et lui mnagerait bon accueil.

Le courrier de cabinet porteur de la double expdition allait quitter
l'htel des relations extrieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent
du duc de Vicence, accouru en toute hte de Saint-Ptersbourg. Ce jeune
homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas  moins d'un
trait. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui
permit au ministre de demander le soir mme les ordres de l'Empereur au
sujet de la prtention nouvelle et de fournir rponse. Napolon n'avait
point prvu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par
assurances crites, il avait entendu une simple dclaration, en forme de
note ou d'office. N'importe, consquent avec lui-mme, voulant une
rponse favorable au sujet du mariage et la voulant immdiate, il
n'pargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'tant propos un but,
il y pousse droit, ferme, sans hsitation ni recul, et dans sa fougueuse
impatience de l'atteindre passe sur les moyens  employer. La Russie
aura son trait, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reoit
l'ordre d'ajouter, dans le paquet prpar pour l'ambassadeur, une
troisime dpche, sorte de _post-scriptum_  la seconde. On y trouve le
pouvoir formellement donn  Caulaincourt de signer une convention.
Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun dtail sur les
stipulations  insrer dans cet acte et sur les expressions  employer.
Pour que la dignit de l'Empereur soit de tout point sauvegarde, il
s'en rapporte  Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne
blanc-seing. En gnral, dit-il, vous ne vous refuserez  rien de ce
qui aurait pour but d'loigner toute ide du rtablissement de la
Pologne, mais vous tcherez d'viter toute clause qui serait inutile ou
trangre  ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser
l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillit;
on ne peut lui demander autre chose.

Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de
Napolon s'accrot,  mesure que l'imminence du divorce l'incline
davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la
simultanit des envois dnotent une troite corrlation entre ce qu'il
prtend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue
date les rapports des deux empires, il la lie  celle qu'il vient de
soulever; il se montre dispos  rgler la premire  la parfaite
satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en
conformit de ses voeux; s'il s'est donn d'abord pour tche de tenir la
balance gale entre Ptersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui
pencher du ct russe, et cdant  la passion du moment,  l'emportement
de ses dsirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne
au prix d'une grande-duchesse.  vingt reprises, Alexandre a dclar
qu'aprs avoir obtenu la garantie tant souhaite, il s'estimerait
pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute
crainte, qu'il n'aurait plus rien  rclamer de la France, ni rien  lui
refuser: il semble donc qu'un change solennel de gages va effacer le
pass, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente
conclue  Tilsit, clbre  Erfurt, altre par les vnements de 1809.
Depuis quelques semaines, grce  des concessions rciproques,
l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne parat
plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empcher les deux
empereurs, aprs avoir dout l'un de l'autre, de s'unir par un lien
fraternel, d'atteindre et de se fixer  ce point culminant de l'absolue
confiance.



II

Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expdition,
les vnements se prcipitrent aux Tuileries, et la crise clata
d'elle-mme, un peu plus tt que Napolon ne l'avait pens. Pendant le
sjour de Fontainebleau, Josphine avait pressenti son sort: depuis
lors, sa vie n'tait plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir
et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent
l'Empereur, le dcident  livrer le fatal secret et avancent le terme
d'une situation intolrable. Le 30 novembre,  la suite d'un dner
silencieux o l'Empereur n'a lev la voix qu'une seule fois, il se
retire avec l'Impratrice, et aussitt survient la scne clbre qui met
dans cette poque de fer un rappel de sentiments humains, l'cho
dchirant d'une plainte de femme. Napolon a parl, et l'arrt signifi
 Josphine a paru la frapper mortellement: elle est tendue  terre, en
proie  de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins,
aide  la transporter dans ses appartements, la ramne  la vie, appelle
Hortense auprs d'elle, s'associe  leur douleur; il sait cependant
surmonter son motion, demeure inexorable, et seuls ses yeux o brillent
des larmes tmoignent du combat qui s'est livr dans son me. Le
lendemain, Josphine est plus calme;  l'explosion d'une douleur aigu
succde en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent
que ses forces et sa rsistance sont  bout, que sa volont s'affaisse,
qu'elle va se soumettre sans se rsigner, se prter avec une docilit
passive au rle prescrit par son mari. Lorsque Eugne arrivera, il la
trouvera prte pour le sacrifice: il n'aura plus qu' en mnager
l'accomplissement,  convenir avec l'Empereur et l'Impratrice des
dispositions  prendre, des formalits  remplir, et son intervention
achvera d'assurer  cette grande affaire une terminaison paisible et
digne[258].

[Note 258: _Mmoires du baron de Bausset_, I, 369-374.]

Voyant que le dnouement se prcipite, Napolon sent davantage le besoin
de hter sa nouvelle union. Il prend alors et dfinitivement son parti;
avant mme d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements
requis, il dcide qu'il l'pousera, si l'empereur Alexandre ne la lui
fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations
prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse 
devenir mre et  l'tre tout de suite, car la satisfaction de
l'Empereur et de la France ne saurait tre retarde d'un instant. Le
divorce en dcembre: avant la fin de janvier une autre impratrice, une
souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement
d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que
Napolon, commandant aux vnements, compose et dcrte l'avenir. Dans
son extrme impatience, il n'hsite plus  se dclarer tout  fait, 
s'engager vis--vis de la Russie,  se fermer tout retour en arrire: il
va permettre  Caulaincourt, sous les deux conditions indiques, de
formuler une demande en rgle, d'insister au besoin, de pousser vivement
et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir  son ambassadeur, non
seulement pour ngocier, mais pour conclure.

Quelque urgente que lui paraisse cette dmarche irrvocable, il entend
la prparer avec une sollicitude prvoyante, comme il a prpar la
premire.  supposer qu'Alexandre n'ait pas accd d'emble au voeu
exprim par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononce
le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une
sorte de hte, dans le peu de jours qui lui restent, Napolon accumule
les sductions  l'adresse de la Russie, prodigue les services, les
surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours
ingnieux, il ne nglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens
et s'lve  des inventions grandioses, procde par attentions dlicates
et par dclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par
coups de tonnerre. Kourakine est mieux trait que jamais, et les
distinctions qu'il reoit sont soigneusement notifies en Russie: Il a
sa loge particulire au thtre des Tuileries, crit Champagny 
Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de
l'Impratrice ou des reines de prfrence  tout ce qui n'est pas roi ou
grand dignitaire. Puis, c'est une note au _Moniteur_ annonant
l'emprunt russe, c'est--dire une garantie morale accorde par la
France, une invite  souscrire. En mme temps, pour proclamer l'amiti
qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napolon va
choisir une circonstance frappante, mmorable, et lever solennellement
la voix dans le seul jour de l'anne o il parle en public  la
France[259].

[Note 259: Champagny  Caulaincourt, 28 dcembre 1809.]

Tandis qu'aux Tuileries le drame intime poursuivait ses pripties,
tandis que tout tait deuil chez l'Impratrice, attente et agitation
autour du matre, Paris prenait un air de fte. Les difices se
pavoisaient; les salves de l'artillerie rpandaient dans l'air une
solennit, et les rues taient disposes pour le passage d'un grand
cortge. D'imposantes crmonies et des rjouissances publiques avaient
t ordonnes pour les 3, 4 et 5 dcembre,  l'effet de clbrer  la
fois l'anniversaire du couronnement, la paix avec l'Autriche et le
retour dans sa capitale de l'Empereur et Roi.

Le 3 au matin, Napolon sort des Tuileries dans la voiture du sacre; son
frre Jrme est avec lui; le roi de Naples, les princes grands
dignitaires, les ministres, les grands officiers de l'Empire et de la
couronne le prcdent dans de somptueux quipages, et  travers la haie
des troupes,  travers les flots presss de la multitude, le glorieux
Empereur mne dans Paris cette pompe triomphale. De nouveau,
l'enthousiasme nat  sa vue et les acclamations partent; cependant, que
de contrastes dj dans ces journes voues par ordre  l'allgresse!
que d'ombres  cette splendeur! Par une inadvertance de la police, prs
de l'un des endroits o le cortge se dploie et o s'oprent les
crmonies, la file des quipages est coupe par un convoi de
prisonniers, aux mains lies et au visage de dsesprs; et ces
prisonniers sont Franais, ce sont des conscrits rfractaires, trans 
l'arme et au carnage[260]. Mais dj l'Empereur est  Notre-Dame, o il
entre sous le dais et o retentit le chant du _Te Deum_. De Notre-Dame,
il va au Corps lgislatif inaugurer la session et prononcer le discours
d'ouverture. Cette sance d'apparat, qui runit au pied du trne les
dputations du Snat et du Conseil d'tat, avec le Corps lgislatif,
emprunte cette anne un lustre particulier  la prsence de tmoins
augustes; les rois de Saxe et de Wurtemberg sont placs dans une
tribune, avec l'Impratrice, et reprsentent l'Europe attentive au
langage du matre. Il parle: sa harangue, emphatique et superbe,
respirant l'orgueil et l'enivrement de la force, retrace les merveilles
accomplies au cours de l'anne: l'Espagne accable, le Lopard fuyant
pouvant, l'Autriche infidle  ses serments et promptement chtie;
il embrasse ensuite d'un rapide coup d'oeil les autres parties du
continent, dpasse les champs de bataille du Danube, les murs crouls
de Vienne, porte sa pense jusqu'aux contres o le grand fleuve mle
ses eaux  la mer Noire et o finit l'Europe; l, il s'arrte et
prononce ces mots: Mon alli et ami, l'empereur de Russie, a runi 
son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de
la Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien 
cet empire, mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord
avec ma politique[261].

[Note 260: Rapport de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

[Note 261: _Corresp._, 16031. Cf. le _Moniteur_ du 4 dcembre.]

Ces paroles avaient la valeur d'un acte, et la phrase sur les
Principauts empruntait  de rcentes conjonctures une importance
exceptionnelle; elle venait  point pour rtablir en Orient les affaires
fort compromises de la Russie. Pendant tout l't, l'arme du Danube
avait fait campagne sur les deux rives du fleuve pour arracher  la
Porte la cession des Principauts. Mal conues, les oprations avaient
t mdiocrement heureuses; les dernires nouvelles de Bucharest taient
mme franchement dfavorables aux Russes; elles annonaient que les
troupes du prince Bagration avaient essuy un srieux chec et d lever
le sige de Silistrie. Enhardis par cette tournure inattendue des
vnements, les Turcs se montraient plus disposs que jamais  tenir
tte,  dfendre l'intgrit de leurs tats,  refuser au Tsar la
Moldavie et la Valachie. Jusque-l le pacte dont ces pays avaient fait
l'objet entre les deux empereurs avait t tenu secret: c'tait l'une
des conditions que Napolon avait mises  sa signature. S'il avait
insinu aux Ottomans d'acheter la paix au prix des Principauts, il ne
leur avait jamais rvl qu'il avait pris parti contre eux et sanctionn
d'avance leur dpossession. Il avait voulu, en vitant de les dsabuser
trop compltement sur son compte, se conserver quelques droits  leur
fidlit et les loigner de l'Angleterre. Aujourd'hui, pour mieux servir
la Russie, il ddaigne ces prcautions, dchire les voiles; il prsente
comme fait acquis l'incorporation des Principauts  l'empire
d'Alexandre et laisse entendre que cette runion s'est opre de son
plein et entier assentiment. Dans ce langage de l'Empereur
tout-puissant, les Turcs reconnatront l'arrt du destin; ils cesseront
de s'opposer aux revendications de leur adversaire, approuves par celui
qui tient entre ses mains le sort des tats. En condamnant
dfinitivement leurs esprances, Napolon les dcourage de combattre,
les oblige  la rsignation: c'est prter aux armes en dtresse du Tsar
un concours peut-tre dcisif que de lui ritrer publiquement le cadeau
des deux provinces.

Cette souveraine opportunit de ses paroles, Napolon voulut la faire
sentir  qui de droit: il prit soin de souligner lui-mme l'attention
qu'il avait eue. Le 9 dcembre, il dictait pour Champagny ce billet: Je
pense qu'il est ncessaire d'expdier un courrier en Russie pour porter
mon discours au Corps lgislatif. Vous ferez connatre les vritables
nouvelles de la dfaite des Russes au duc de Vicence, et vous lui ferez
comprendre que c'est  cause de ces dfaites que j'ai cru ncessaire de
parler de la runion de la Valachie et de la Moldavie  l'empire russe;
qu'ainsi l'Empereur doit voir que je ne biaise pas, et que je fais mme
plus que je ne promets. Il est bon de rappeler aussi, avec tact, que
cette complaisance chez l'empereur des Franais est d'autant plus
mritoire que rien ne l'y sollicitait dans la conduite de la Russie.
Napolon ne compte pas avec ses amis, il ne regarde pas  leur prodiguer
les tmoignages de sa bienveillance, alors mme qu'il n'en est que
mdiocrement pay de retour; mais on aurait tort de croire que les
dfaillances de l'amiti russe, au cours de la dernire campagne, lui
aient chapp, et que son coeur n'en ait point souffert.  cet gard,
aucun doute ne doit subsister, et il faut que Caulaincourt trouve moyen
de glisser  Roumiantsof cette propre phrase: Vous sentez qu'il n'y a
rien dans la conduite passe que l'Empereur n'ait saisi; dans les
affaires d'Autriche, vous avez t sans couleur. Comment l'Empereur
a-t-il agi? Il vous a donn une province qui paye plus que les frais que
vous avez faits pour la guerre, et il dclare tout haut que vous avez
runi la Finlande, la Moldavie et la Valachie  votre empire[262].
Caulaincourt placera ces mots sans aigreur[263], sans rien ajouter;
c'est une remarque qu'il fera et non un reproche:  l'empereur Alexandre
de comprendre,  lui d'apprcier une conduite si diffrente de la sienne
et d'en tirer une conclusion qui se dgage d'elle-mme. Puisque Napolon
a fait depuis quelque temps tous les frais de l'alliance, puisque la
Russie s'est laiss sensiblement distancer dans la voie d'offices
rciproques o l'on devait marcher du mme pas, c'est  elle qu'il
appartient aujourd'hui de se mettre en rgle et d'obliger  son tour;
elle doit en sentir le besoin, en rechercher les moyens. Qu'elle
saisisse donc l'occasion qui lui est offerte de s'acquitter en une fois;
qu'elle accde de bonne grce, sans dlai, sans rticences,  cette
demande en mariage qui va se produire, qui suivra dans les vingt-quatre
heures l'envoi du discours et que les circonstances ne permettent plus
de retarder.

[Note 262: _Corresp._, 16035.]

[Note 263: Champagny  Caulaincourt, 12 dcembre 1809.]

Effectivement,  l'heure o Napolon traait  son ambassadeur la leon
que l'on vient de lire, le prince Eugne entrait dans Paris. Ds son
arrive, il voit l'Empereur, il voit sa mre: aprs avoir tout d'abord,
dans un lan de fiert, profess pour lui-mme et recommand aux siens
un dsintressement absolu, il cde aux volonts bienveillantes de son
beau-pre; il conseille  sa mre de se sacrifier au bien public, de
s'loigner du trne, en acceptant les compensations offertes, en
laissant la situation de ses enfants intacte et grandie. Tout se dispose
 cette solution, et le 15 dcembre est la date choisie pour le prononc
officiel du divorce, par voie de snatus-consulte.

Cinq jours seulement vont s'couler avant ce grand acte; ils seront
utilement employs. Le 12, Champagny fait partir pour la Russie le texte
du discours au Corps lgislatif, avec le commentaire fourni par
l'Empereur. Au mme moment, le roi de Saxe quitte Paris, laissant la
cour de France  ce recueillement qui prcde la mise  effet des
grandes et douloureuses rsolutions. Napolon tient nanmoins  remplir
jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalit: il rejoint le Roi  la
premire tape de sa route et achve la journe avec lui  Grosbois,
chez le prince de Wagram et de Neufchtel; dans cette royale rsidence,
il y a chasse, reprsentation thtrale, illumination des jardins, et
l'Empereur, toujours habile  se faire des circonstances un moyen, a
voulu que le prince Kourakine ft le seul des ministres trangers convi
 ces ftes; il le met une fois de plus hors de pair et le traite dj
en ambassadeur de famille[264]. Le lendemain 13, rentr aux Tuileries,
il mande Champagny et lui fait crire sous ses yeux,  Caulaincourt, la
lettre suivante; c'est le ministre qui tient la plume, c'est l'Empereur
qui la dirige:

[Note 264: Champagny  Caulaincourt, 12 dcembre 1810.]

Monsieur l'ambassadeur, je vous ai fait connatre les projets de
l'Empereur par ma lettre chiffre de novembre.

Depuis ce temps, le vice-roi est arriv; l'Impratrice, convaincue de
la grandeur des circonstances et de l'urgent besoin de l'tat, a t la
premire  faciliter le divorce. Tout me porte donc  penser que
vendredi prochain un snatus-consulte prononcera la dissolution du
mariage de l'Empereur, par consentement mutuel. L'Impratrice conserve
son rang, son titre, et un douaire convenable. Plac sur les lieux comme
vous l'tes, Monsieur, l'Empereur s'en rapporte absolument  vous sur ce
qu'il convient de faire. Vous devez donc agir d'aprs ces trois donnes
positives:

1 Que l'Empereur prfre, si vous n'avez pas d'objection qui puisse
faire changer son opinion, la soeur de l'empereur de Russie d'abord;

2 Que l'on calcule ici les moments, parce que, tout cela tant une
affaire de politique, l'Empereur a hte d'assurer ses grands intrts
par des enfants;

3 Qu'on n'attache aucune espce d'importance aux conditions, mme 
celles de la religion.

Vous avez donc en ce moment toute la latitude ncessaire pour vous
conduire avec la prudence qu'exige la circonstance, et pour avancer,
s'il y a lieu, sans plus de retardement. Il serait donc trs fcheux que
la rponse que vous ferez  cette lettre nous laisst dans
l'incertitude, et soit que cette affaire dt manquer par le rsultat des
renseignements que vous aurez acquis et sur lesquels l'Empereur s'en
rapporte  vous, soit qu'elle dt manquer par des refus de volont de la
part de la cour de Russie, le principal est que, s'il y a lieu, on
puisse aller en avant. Dans toutes vos combinaisons, partez du principe
que ce sont des enfants qu'on veut. Expliquez-vous donc, agissez donc en
consquence de la prsente lettre qui a t dicte par l'Empereur. Sa
Majest s'en rapporte absolument  vous, connaissant votre tact et votre
attachement  sa personne.

Le colonel Gorgoly[265] sera expdi lundi, jour auquel les pices
seront dans le _Moniteur_. L'Empereur dsire savoir absolument avant la
fin de janvier  quoi s'en tenir.

[Note 265: Officier russe, envoy  Paris pour porter des dpches
diplomatiques.]

On remarquera les termes formels et premptoires de cette lettre. Pourvu
que la Russie se dcide promptement et ne le fasse pas attendre,
Napolon est prt  subir toutes les conditions qu'il plaira  cette
cour de lui imposer; il passe sur la diffrence de culte, et,  ce
moment, la question religieuse n'existe pas  ses yeux. Sa seule rserve
porte sur la princesse elle-mme et son degr de formation, et encore se
refuse-t-il  cet gard tout pouvoir d'apprciation. C'est 
Caulaincourt, guid par son tact et son zle, qu'il appartiendra de
s'clairer, de consulter et de statuer; l'ambassadeur reoit procuration
pour marier son matre, sous sa responsabilit.

La lettre partie, Napolon l'appuya le lendemain d'un suprme
tmoignage. Aprs avoir ratifi les conqutes orientales d'Alexandre, il
veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant 
nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicit dont il est
entour, il dclarera  la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de rpter
 la Russie, ce qu'il s'est offert  lui dire par trait,  savoir qu'il
ne songe nullement  restaurer la Pologne.

Le 13 dcembre, le Corps lgislatif tait en sance; le ministre de
l'intrieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la
situation de l'Empire: il y rcapitulait les faits accomplis depuis la
dernire session tant  l'extrieur qu'au dedans, et un passage portait
interprtation officielle du trait de Vienne, en ce qui concernait les
remaniements oprs dans le bassin de la Vistule: Le duch de Varsovie,
disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il et t facile
 l'Empereur de runir  cet tat la Galicie tout entire, mais il n'a
rien voulu faire qui pt donner de l'inquitude  son alli l'empereur
de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entire, est
reste au pouvoir de l'Autriche. Sa Majest n'a jamais eu en vue le
rtablissement de la Pologne[266]. Il tait impossible d'exprimer
davantage que l'agrandissement accord  l'tat varsovien avait eu un
caractre tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se
reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duch un terme et non un
point de dpart, que les autres parties de la Pologne devaient se garder
d'esprances tmraires. L'expos du ministre, succdant de trois jours
 l'envoi de l'allocution impriale, est destin  en redoubler et  en
prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hsitations
d'Alexandre, qui aura reu dans l'intervalle des paroles dfinitives au
sujet du mariage. Napolon glisse sa demande entre deux bienfaits,
puisant tous les moyens d'en assurer le succs.

[Note 266: _Moniteur_ du 14 dcembre 1810.]

Malgr le caractre confidentiel des deux dmarches matrimoniales,
malgr le mystre dont elles furent entoures, la dcision prise par
l'Empereur transpira rapidement. Trop de tmoignages publics
l'annonaient pour qu'il ft possible d'en douter; la nouvelle du
mariage russe se rpandit  la cour,  Paris, dans l'Empire: il en fut
parl dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans
surprise, elle n'y vit que la continuation du systme inaugur  Tilsit;
depuis les rumeurs rpandues en 1807 et 1808, elle s'tait habitue 
l'ide d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se
partageaient la souverainet de l'univers: ce serait, disait-on, le
mariage de Byzance avec Rome, les noces de Charlemagne et
d'Irne[267]. Au reste, recommandant le secret, Napolon l'observait
mal; il parla devant son entourage; il dit un jour  Savary, en faisant
allusion au mariage, que cet vnement amnerait sans doute l'empereur
Alexandre  Paris[268], et ces mots dvoilent toutes les perspectives
qui s'ouvraient  son imagination.

[Note 267: Lettres interceptes. Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 268: _Mmoires du duc de Rovigo_, IV, 276.]

Attirer Alexandre  Paris avait t de tout temps l'un de ses voeux. 
Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru
sourire  son alli. S'il avait vit dans les mois suivants de
renouveler son invitation, c'tait qu'il voulait chapper  une reprise
de conversation sur la Turquie et s'pargner des engagements fermes. 
Erfurt, les deux empereurs avaient parl de se revoir, et depuis lors,
malgr sa ferveur dcroissante, Alexandre continuait  subir
l'attraction de Paris: il avait dit tout rcemment  Caulaincourt: Je
voudrais aller le plus tt possible  Paris, c'est l que je veux de
nouveau cimenter l'alliance, c'est l qu'il faut prparer de nouvelles
armes contre l'Angleterre[269]. Le mariage fournirait une occasion de
lui rappeler ses engagements et de l'amener  raliser son rve.

[Note 269: Caulaincourt  Champagny, 14 septembre 1809.]

 Paris, Napolon lui apparatrait plus grand, plus fort, plus pacifique
aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins
conqurant et plus chef d'empire; se montrant  son hte au milieu des
institutions qui taient son oeuvre et sa gloire, il l'environnerait
d'enchantements, et le tenant  nouveau, l'tonnant, le matrisant,
russirait peut-tre  lui rendre la foi et  lui suggrer la confiance.
Assurment, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre
pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et
dfinitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il
rsultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet
moral, la plus imposante de ces dmonstrations par lesquelles Napolon
s'efforce de perptuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec
la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il
donne au monde: c'est une succession de prestiges priodiquement
renouvels, afin de tenir nos sujets dans l'obissance et nos ennemis
dans la crainte. Avec un art inpuisable, Napolon sait varier le cadre
et la scne de ces reprsentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de
thtre inattendu, le combat rompu pour faire place  l'alliance, les
deux adversaires jetant leur pe pour se jurer d'tre amis et de ne
plus har que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision voque d'une
entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus
tard encore, c'est Erfurt avec son assemble de souverains, avec ses
pompes mondaines, c'est Napolon s'associant Alexandre pour tenir sa
cour plnire de rois et de grands vassaux. Paris aprs Erfurt, aprs
Tilsit, ravivera des souvenirs dj lointains et une impression qui
s'efface: la venue d'Alexandre  travers l'Europe pour conduire et
remettre  Napolon une fille de tsar, apparatra comme un hommage
dcisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant
la Russie et ses inpuisables rserves prtes  s'unir pour leur perte 
toutes les forces disciplines de l'Occident, en manifestant contre eux
l'alliance de cent millions d'hommes[270].

[Note 270: _Corresp._, 14413.]




CHAPITRE VI

AUTRICHE ET RUSSIE


 dfaut de la princesse russe, Napolon tient  s'assurer
ventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la
reine de Saxe  Paris; causes relles et rsultat de ce
voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich  M. de Laborde.--Derniers
cercles tenus par l'impratrice Josphine aux Tuileries; rencontre de
Floret et de Smonville: dialogue interrompu et repris.--La soire du 15
dcembre 1809 et la journe du 16; prononc officiel du
divorce.--Napolon pendant la sance du Snat.--Nouvelles plaintes
d'Alexandre, antrieures  l'arrive de nos courriers.--Rponse
conciliante: mcontentement intime.--L'Empereur en retraite  Trianon;
premier mot  l'Autriche; instruction verbale et caractristique au duc
de Bassano.--Comparaison entre les deux ngociations; diffrence qui les
spare.--Voyage de l'empereur Alexandre  Moscou: ajournement forc de
nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napolon reoit encore une
note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colre.--Lettre du 31
dcembre 1809  l'empereur Alexandre.--Visite  la
Malmaison.--Intervention de Josphine et d'Hortense.--Mme de
Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison
d'Autriche.--volution graduelle qui parat s'oprer dans l'esprit de
l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses prfrences intimes, il
reste ferme dans la position prise vis--vis de la Russie.--Il attend
impatiemment une rponse de Ptersbourg.--Lenteur des
communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la
convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enqute sur la
grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions
de voyage.--La ngociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses
rvlations sur le caractre de sa mre et de ses soeurs.--Thorie de
Roumiantsof.--Demande formelle.--Premire rponse de l'Impratrice
mre.--La grande-duchesse Catherine consulte: situation de cette
princesse.--Dlais successifs.--Excs de prcaution.--Satisfactions
accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de
l'issue finale.


I

Si dcid que ft l'Empereur  pouser la soeur d'Alexandre, il ne se
refusait point--les termes des deux lettres  Caulaincourt en font
suffisamment foi-- prvoir le cas o cette alliance manquerait par
suite de circonstances indpendantes de sa volont. Il se pouvait que
Caulaincourt, d'aprs les renseignements qu'il aurait sur la princesse,
ne se crt pas autoris  produire la demande; il se pouvait aussi
qu'Alexandre soulevt des difficults, se drobt, et l'Empereur avait
trop expriment la politique de ce monarque pour ne point admettre de
sa part la possibilit d'une nouvelle dfaillance. Si l'une ou l'autre
de ces hypothses survenait, il importait qu'elle ne nous prt pas au
dpourvu et qu'une autre princesse ft appele sur-le-champ  remplacer
celle que la Russie ne pourrait ou ne voudrait nous offrir. C'tait chez
Napolon une habitude constante, invariable, chaque fois qu'il concevait
un projet, d'imaginer en mme temps et de tenir en rserve une seconde
combinaison, susceptible de se substituer  la premire en cas
d'insuccs: Je fais toujours, disait-il, mon thme de plusieurs
faons[271]. Formulant  Ptersbourg une proposition ferme, il ne
jugeait pas inutile de se prmunir contre un refus ou une rponse
vasive, et de sonder discrtement d'autres cours; ce soin l'occupa
pendant les jours qui prcdrent immdiatement et virent s'oprer
l'accomplissement dfinitif du divorce, la crmonie de rupture.

[Note 271: Cit par M. TAINE, _Les origines de la France
contemporaine, le Rgime moderne_, I, 44.]

Parmi les maisons souveraines, beaucoup eussent considr comme un
insigne honneur la faveur d'tre choisie; il en tait peu qui
rpondissent pleinement aux vues de l'Empereur, aux exigences de son
orgueil et de sa politique. L'Allemagne en comptait plusieurs,
catholiques de religion, d'antique origine, d'une fcondit prouve;
mais convenait-il au chef de la Confdration de se donner pour pouse
une vassale, de recourir  ces dynasties qui tenaient de lui seul la
confirmation de leur pouvoir, leur titre nouveau, et dont la grandeur
d'emprunt n'tait qu'un reflet de la sienne? Entre toutes, la famille de
Saxe mritait seule quelque attention, par la situation leve que la
France lui avait faite, non seulement en Allemagne, mais en Europe. Elle
possdait la considration,  dfaut de l'clat; c'tait une grande
maison, sinon une grande puissance: sa fidlit semblait absolue. Soit
qu'elle et pris les devants, soit qu'elle et t provoque, on sut
trs vite qu'elle tenait  notre disposition la fille du souverain
rgnant, la princesse Marie-Auguste[272]. C'est  tort toutefois que
certains conseillers de l'Empereur, mal instruits de la situation
extrieure, montraient dans cette union un parti neutre, point
compromettant, partant fort recommandable: il et eu une couleur
anti-russe trs prononce. Le roi de Saxe n'tait-il pas en mme temps
grand-duc de Varsovie, souverain de ces Polonais dans lesquels on voyait
 Ptersbourg de dangereux ennemis et l'avant-garde de l'invasion? Il
est difficile d'admettre que Napolon ait song srieusement  un
mariage qui et pu lui enlever une alliance de premier ordre, sans lui
en procurer une autre.

[Note 272: Champagny  Caulaincourt, 31 janvier 1810.]

Dans le public, l'apparition  Paris du roi Frdric-Auguste, de sa
femme et de sa fille, avait fait croire un instant  quelque prfrence
pour la Saxe. On sut que ce voyage avait t dsir par l'Empereur; on
remarqua qu'il fit  ses htes un accueil plein de cordialit; on en
conclut qu'il n'tait pas loign de s'unir  eux par un lien de
famille. En ralit, lorsque Napolon attirait Frdric-Auguste auprs
de lui, son but tait tout autre. Par la convention qu'il proposait  la
Russie et qui emportait renonciation  tout projet ultrieur sur la
Pologne, il s'tait offert  prendre au nom du roi grand-duc des
engagements onreux et presque humiliants; ce prince s'interdirait 
jamais d'accrotre son domaine varsovien: peut-tre lui faudrait-il
renoncer aussi  confrer ces dcorations et ces ordres polonais dont la
distribution tait devenue depuis 1807 l'une des prrogatives de sa
couronne. Napolon avait admis, sans le consulter, cette restriction de
ses droits souverains. Nanmoins, se croyant tenu  certains mnagements
vis--vis d'un prince qu'il estimait, il avait voulu le voir pour lui
faire connatre en personne le sacrifice exig de son dvouement et lui
en adoucir l'amertume. Dans des entretiens intimes, il russirait mieux
 le raisonner,  le consoler, et tout s'arrangerait plus aisment de
vive voix.  Paris, le Roi et ses ministres furent prvenus des accords
ngocis avec la Russie et invits  y accder. Aprs quelques
observations de pure forme, le cabinet de Dresde s'inclina docilement,
souscrivit d'avance  tout ce qui serait exig de lui, et ce fut l
l'unique rsultat du voyage. L'appel  Paris du roi Frdric-Auguste
avait moins eu pour but de prparer un mariage saxon que de faciliter le
mariage russe[273].

[Note 273: Archives des affaires trangres, _Correspondance de
Dresde_, 1809-1810.]

 vrai dire, si la Russie faisait dfaut, il ne pouvait tre question
que de l'Autriche. Affaiblie et morcele, l'Autriche n'en demeurait pas
moins, aprs l'empire du Nord, la seule puissance du continent avec
laquelle il fallt compter. Dans la dernire campagne, par ses armes,
sinon par son gouvernement, elle s'tait montre suprieure  sa
fortune; elle avait fait preuve d'une fermet, d'une tenue, qui
tmoignaient des progrs accomplis, et sa dfaite honorable l'avait
rhabilite aux yeux de son vainqueur. Puis, si Franois Ier se
prsentait aujourd'hui dans l'attitude d'un monarque constamment trahi
par le sort, trois fois humili, courb sous d'accablants revers,
derrire ce vaincu apparaissait une splendide ascendance, des rois, des
empereurs sans nombre, une longue srie d'aeux au front couronn,
lumineuse dans la nuit du pass. Grce  ce prestige sculaire, la
maison d'Autriche avait pu souffrir sans dchoir: elle conservait ce
lustre traditionnel que le malheur ne dtruit point et que la victoire
mme est impuissante  donner; nulle autre au monde n'et pu lui tre
compare pour la dignit et l'clat, si l'antique maison de France
n'avait point exist.

L'Autriche, il est vrai, rivale, puis allie de nos rois, avait t, sur
le continent, la grande ennemie et la grande victime de la Rvolution.
Hostilit dclare ou antagonisme latent, c'tait l tout son rle
vis--vis de nous depuis dix ans, et le traitement qui lui avait t
inflig aprs ses dernires prises d'armes n'tait point pour l'apaiser
et la ramener. Cependant, au lendemain de Wagram, elle avait chang
subitement de ton et d'attitude; elle avait paru reconnatre et dplorer
ses torts, proclamer le faux de son systme, tmoigner le dsir de
conclure avec nous une paix qui ft plus qu'une trve, parler mme de
rapprochement intime et d'alliance. Tel avait t, on ne l'a pas oubli,
le langage de ses plnipotentiaires aux confrences d'Altenbourg et de
Vienne; mais ces avances s'expliquaient aisment alors par l'espoir
d'obtenir un pardon et d'assurer l'intgrit de la monarchie. Depuis, la
signature de la paix et la rigueur de ses conditions n'avaient-elles
point modifi les dispositions accommodantes de l'Autriche? Dans tous
les cas, sa rconciliation avec le fait accompli tait-elle assez
relle, assez sincre, pour l'amener  rompre avec tous ses principes, 
s'unir par les liens du sang  un empereur sans anctres? Franois Ier
avait une fille de dix-huit ans, l'archiduchesse Louise; la donnerait-il
 Napolon comme un gage irrcusable de sa conversion? Napolon avait
peine  le croire, et le peu de bon vouloir qu'il supposait  l'Autriche
avait contribu  l'orienter plus rsolument dans la voie russe.

Sur le point qui faisait doute, la difficult de s'clairer lui tait
d'autant plus grande qu'il ne pouvait parler qu' demi-mot, en vitant
de donner trop d'espoir, puisqu'il n'aurait  se retourner vers Vienne
qu'au cas peu probable d'un refus de la Russie. D'ailleurs, pour se
pressentir et s'expliquer, les deux cours manquaient de leurs
intermdiaires naturels; la guerre avait entran le rappel des
ambassades, et le temps avait manqu pour en installer de nouvelles.
Napolon n'avait pas mme dsign son ministre  Vienne; l'empereur
Franois avait choisi pour le reprsenter  Paris le prince de
Schwartzenberg, mais cet envoy n'avait pas encore rejoint son poste et
s'tait born  s'y faire prcder et annoncer par son conseiller
d'ambassade, le chevalier de Floret. Dans un entretien avec ce dernier,
le 21 novembre, M. de Champagny avait pos intentionnellement diverses
questions sur la princesse Louise, mais n'avait point russi  provoquer
une rponse engageante qui pt servir de point de dpart  quelques
pourparlers[274]. Cette parole attendue, que M. de Floret ne s'tait pas
cru autoris  prononcer, vint de plus haut et arriva directement de
Vienne.

[Note 274: HELFERT, _Maria Louise, Erzherzogin von OEsterreich,
Kaiserin der Franzosen_, p. 73, d'aprs les dpches de Schwartzenberg.]

Un jour, pendant la premire quinzaine de dcembre, M. de Champagny
trouva dans le portefeuille qu'il adressait rgulirement  l'Empereur
et que celui-ci lui renvoyait avec ponctualit, aprs avoir lu les
correspondances dont il tait charg, une pice non signe, mais d'une
criture connue; c'tait celle de M. de Laborde, que nous avons vu jouer
un rle actif dans la dernire pacification avec l'Autriche. Aprs la
signature du trait et le dpart de l'arme franaise, Laborde tait
demeur  Vienne, avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines
difficults de dtail, surtout d'observer et de rendre compte: il tait
particulirement propre  cette tche, ayant ses entres chez les
ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du
gouvernement. Il avait assist au retour de l'empereur Franois dans sa
capitale; deux jours avant cet vnement, qui avait fort occup et mu
les habitants, mais auquel le bruit du divorce de Napolon faisait
diversion, M. de Metternich tait lui-mme rentr  Vienne, avec le
titre de ministre des affaires trangres; il venait de succder
dfinitivement  Stadion; en sa personne, c'tait la politique d'accord
avec la France qui prenait officiellement possession du pouvoir. Le 29
novembre, le nouveau ministre avait eu une curieuse conversation avec
Laborde, qui s'tait empress de la consigner par crit. Voici le
passage saillant de sa relation:

Parmi les moyens d'union et d'harmonie des deux pays, M. de Metternich
glissa dans la conversation le mot d'alliance de famille, et, aprs des
circonlocutions et des dtours diplomatiques, il a exprim plus
ouvertement sa pense: Croyez-vous, me dit-il, que l'Empereur ait
jamais eu l'envie relle de divorcer d'avec l'Impratrice? Je ne
m'attendais pas  cette question, et, dans l'opinion qu'il n'avait conu
cette alliance que relativement  une princesse de la famille impriale
de France, je rpondis quelques mots vagues pour le laisser s'expliquer.
Il revint sur cette question et parla de la possibilit d'un mariage de
l'empereur Napolon avec une princesse de la maison d'Autriche. Cette
ide, dit-il, est de moi; je n'ai point sond les intentions de
l'empereur  cet gard; mais, outre que je suis comme certain qu'elles
seraient favorables, un tel vnement aurait tellement l'approbation de
tout ce qui a quelque fortune, quelque nom, quelque existence dans ce
pays, que je ne le mets point en doute, et que je le regarderais comme
un vritable bonheur pour nous et une gloire pour le temps de mon
ministre... Ayant rencontr M. de Metternich le lendemain, ajoutait
Laborde, il me renouvela encore les mmes assurances[275].

[Note 275: Archives des affaires trangres, Vienne, 383. Voy. sur
cette pice l'_Appendice_, I, lettre A.]

Laborde avait expdi d'urgence ou apport lui-mme son compte rendu,
car il tait rentr  Paris peu de jours aprs l'entretien. La pice
avait t remise par ses soins au duc de Bassano, qui le protgeait
fort, et c'tait par ce canal qu'elle avait d parvenir  l'Empereur.
Quoi qu'il en ft, elle avait pass sous les yeux de Sa Majest, ainsi
qu'en tmoignait cette mention: _Renvoy  M. de Champagny_, porte en
marge de la main mme de l'Empereur et suivie de son crasant parafe.
Napolon renvoyait la pice  Champagny, charg jusqu'alors de diriger
et de centraliser la correspondance relative au mariage. Sans songer
encore  faire usage des insinuations qu'elle contenait, il voulait
qu'elle ft conserve et figurt au dossier.

Presque en mme temps, nous emes un autre indice du bon vouloir
autrichien; il fut d au hasard d'une rencontre mondaine. C'tait durant
la semaine o la prsence des rois allemands  Paris prolongeait la
priode des ftes, malgr l'approche du divorce. Josphine tenait encore
des cercles de cour, sans dissimuler une tristesse qui prtait  sa
grce un charme plus touchant. Un soir, la runion venait de finir, et
la foule des invits s'coulait lentement  travers les galeries. Durant
ce dfil, o les rangs taient nombreux et serrs, des conversations
s'bauchaient, des impressions s'changeaient discrtement et  voix
basse, comme il convenait  la majest du lieu; c'tait l'heure des
rflexions et des mdisances.  un moment, le hasard plaa M. de Floret
 ct du snateur Smonville, qu'il connaissait de longue date. Ils se
mirent  causer, et leur entretien se porta naturellement sur l'objet
qui proccupait tous les esprits: ils parlrent divorce et mariage.
Smonville tait tout acquis  l'ide de choisir une archiduchesse;
quant  Floret, il allait se montrer beaucoup moins rserv qu'il ne
l'avait t avec Champagny, soit qu'il connt mieux la pense de sa
cour, soit que la circonstance, moins solennelle, lui part plus
propice. Ce fut lui qui prit l'initiative d'exprimer un dsir ou plutt
un regret, puisque le mariage russe, annonc de tous cts, paraissait
chose arrte: Eh bien, dit-il, voil donc qui est dcid! Dans
quelques jours nous aurons la notification officielle.--Il parat,
reprit Smonville: l'affaire est faite, puisque vous n'avez pas voulu la
faire vous-mme.--Qui vous l'a dit?--Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce
qu'il en serait autrement?--Pourquoi pas?

La conversation prenait ce tour intressant lorsqu'elle fut brusquement
interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrire les deux
interlocuteurs, annonant le prince archichancelier, qui se retirait et
auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement;
Cambacrs passe, vivante image de la raideur officielle et de
l'tiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et
Smonville se retrouvent voisins, et avec prcaution, sans se tourner
l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point o ils
l'ont laiss.

Serait-il vrai, dit Smonville, que vous fussiez dispos  donner une
de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous,  la bonne heure, mais votre
ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver 
Paris.)--J'en rponds. Et M. de Metternich?--Sans difficult.--Et
l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mre, qui nous dteste?--Vous
ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la dterminera
quand et comme on voudra...

--Son Altesse Impriale madame la princesse Pauline, reprend la voix
de l'huissier, et force est aux deux amis de se sparer  nouveau pour
laisser passer la radieuse princesse, avec son cortge de dames et de
chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvrent
moyen d'changer encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le
fracas des quipages appels de toutes parts. Puis-je, dit Smonville,
regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le
pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami. L-dessus, Smonville monte en
voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il
trouve au travail malgr l'heure avance. Ah! bonsoir, lui dit le duc.
Comment, il est prs de minuit, et vous n'tes pas encore couch?--Non,
avant de me coucher, j'ai quelque chose  vous dire.--Je n'ai pas le
temps.--Il le faut.--Quoi donc? (_ voix basse._) Est-ce une
conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrtaires et coutez
quelque chose de plus important que votre travail. Et Smonville
rapporta mot pour mot le rcit de sa conversation avec Floret. Le duc
l'crivit sous sa dicte et s'en fut le lendemain matin le porter 
l'Empereur[276].

[Note 276: Toutes les conversations qui prcdent sont tires des
notes du duc DE BASSANO, publies par le baron ERNOUF, _Maret, duc de
Bassano_, 272.]

Il parat que ce rcit fit quelque impression. Napolon observa que la
qualit de gendre crait un lien de parent plus troit que celle de
beau-frre, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur
Franois, trs accessible aux sentiments de famille[277]. Nanmoins, il
ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche.
Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance rpondaient
mal  ses paroles.  Vienne, la population, depuis qu'elle n'tait plus
contenue par nos troupes, donnait libre cours  ses sentiments
d'animosit contre la France. Certains de nos blesss, laisss en
arrire, avaient t indignement outrags: un Franais venait d'tre
maltrait en plein thtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et
dj reparaissaient  Vienne de dangereux agitateurs, migrs franais
ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la
discorde et attisaient les haines[278]. Outr de ces faits, Napolon
s'en tait plaint durement: il tmoignait quelque froideur 
Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodigues 
Kourakine, et il laissa arriver le jour fix pour la conscration
officielle du divorce sans qu'un seul mot et t dit, sur l'ventualit
d'un mariage,  l'ambassadeur d'Autriche.

[Note 277: _Id._, 273.]

[Note 278: _Corresp._, 16052. Cf. HELFERT, p. 77.]

Le 15 dcembre au soir, toute la famille des Napolons, rois et reines,
princes et princesses, et au premier rang la mre, Marie-Ltitia, prit
sance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister
 la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa
prsence. On sait que Josphine demanda elle-mme la sparation, que la
dclaration mise dans sa bouche tait pleine de douleur et de noblesse,
que jamais la raison d'tat ne parla plus digne langage[279]. On sait
aussi que l'Impratrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que
l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de
divorce. Le lendemain 16,  onze heures du matin, le Snat s'assemblait
pour recevoir cet acte, appuy solennellement par le prince Eugne, et
le convertir en snatus-consulte. Cette formalit accomplie, l'Empereur
et l'Impratrice se spareraient et quitteraient tous deux les
Tuileries, Josphine pour s'tablir  la Malmaison, Napolon pour aller
 Trianon, o il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours
et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son
sacrifice, il n'attendait plus que la rception du vote snatorial; ses
prparatifs de dpart taient faits et ses quipages commands[280].

[Note 279: Voy. WELSCHINGER, 38-48.]

[Note 280: _Souvenirs du baron de Mneval_, I, 341 et 342.]

Les preuves de la veille l'avaient profondment remu. Il passait par
des heures d'abattement rel; ses secrtaires le trouvaient alors
incapable d'activit et de mouvement, abm dans sa douleur[281]. Puis,
par un sursaut de volont, sa pense se ressaisissait, se remettait au
travail, chappait aux tristesses du prsent pour plonger dans l'avenir.
Il songe qu'en ce moment ses premires propositions doivent tre
arrives  Ptersbourg; il dsirerait savoir quel accueil leur est fait,
si de ce ct tout est assur et certain, si l'empereur Alexandre
l'accepte pour frre. Cette rponse catgorique qu'il attend de la
Russie,--il n'en admet point d'autre,--il a hte de la possder, et son
impatience s'irrite des obstacles que lui opposent le temps et l'espace.

[Note 281: MNEVAL, _loc. cit._]

Dans cette disposition, il voit se prsenter  lui M. de Champagny; le
ministre des relations extrieures lui apporte un courrier du duc de
Vicence, arriv dans la nuit. Cette expdition, faite le 26 novembre,
c'est--dire  une poque o Caulaincourt n'avait pas encore reu ses
instructions au sujet de la convention et du mariage, ne pouvait offrir
qu'un intrt secondaire. Nanmoins, ne saurait-on en tirer quelque
induction sur l'esprit dans lequel nos communications seront
accueillies?  la veille de cette grande preuve, rien de ce que dit ou
pense l'empereur de Russie ne doit tre tenu pour indiffrent.
Qu'apportent donc les nouvelles de Ptersbourg? Des plaintes, toujours
des plaintes. Malgr l'arrt de proscription lanc contre la Pologne par
la lettre ministrielle d'octobre, malgr les assurances dj arrives
que l'Empereur se prte, en principe,  tout ce qui peut tranquilliser
son alli, Alexandre se refuse de nouveau  la confiance. Pour rveiller
ses craintes, il a suffi d'une imprudence de rdaction dans un acte
public. Le major gnral Berthier venait de conclure avec les autorits
autrichiennes un accord pour le retrait des troupes franaises et
allies; dans cette convention toute militaire, les Varsoviens avaient
t dsigns par mgarde, par habitude, sous le nom de Polonais. C'est
ce mot malencontreux, connu  Ptersbourg, qui trouble, qui blesse, qui
irrite; en le prononant, la France a une fois de plus voqu un fantme
dtest. En mme temps, Alexandre et son ministre soulvent d'autres
griefs: ils accusent notre consul dans les principauts danubiennes de
n'tre pas assez Russe et de mconnatre le fait accompli de
l'annexion[282].

[Note 282: Caulaincourt  Champagny, 26 novembre 1810.]

 ces reproches, Napolon fit rdiger sance tenante par Champagny une
rponse trs douce, trs conciliante, sous forme de lettre 
Caulaincourt.  propos de la convention militaire, le ministre cherche
moins  justifier qu' excuser la France, tout en faisant observer que
la Russie se montre bien chatouilleuse  propos d'une inadvertance fort
explicable et qui peut se reproduire. N'y a-t-il pas beaucoup de
susceptibilit, dit-il,  s'effaroucher de trouver les mots de Pologne
et de Polonais dans une convention rdige par des militaires, loin de
l'Empereur et de son ministre des affaires trangres? Cependant,
l'Empereur a tmoign son mcontentement au prince de Neufchtel. Il ne
faudra pas s'tonner si, dans leur ignorance ou cdant  l'empire de
l'habitude, des employs militaires ou civils emploient encore ces deux
mots que malheureusement on ne peut remplacer dans notre langue que par
une longue priphrase[283]. Quant au consul de Bucharest, il sera mand
 Paris et admonest; si la Russie insiste, son poste sera supprim.
Voil un ton, une condescendance tout  fait en dsaccord avec les
habitudes de la diplomatie impriale. Il est facile de voir que Napolon
se fait violence pour rester calme, patient, pour ne fournir aucun sujet
de mcontentement,  l'heure o le sort de l'alliance va peut-tre se
dcider: s'tant trac vis--vis de la Russie une ligne de conduite
nettement dfinie, il y persvre encore. Il n'en relve pas moins, dans
ce qui lui vient de Ptersbourg, l'indice d'un esprit difficultueux,
d'un prjug persistant, qui l'indispose et lui fait concevoir quelques
doutes sur la russite de ses projets[284]. C'est sous cette impression
qu'il quitte les Tuileries et part pour Trianon, aprs s'tre arrach 
Josphine qui l'a surpris au passage et s'est attache  lui dans une
treinte dsespre.

[Note 283: Champagny  Caulaincourt, 17 dcembre 1810.]

[Note 284: Ds la veille, il avait eu une premire dplaisance. En
lisant les journaux anglais, il avait t surpris et trs froiss d'y
retrouver la lettre toute confidentielle qu'il avait crite  Alexandre
le 20 octobre 1810 au sujet de la Galicie et du grand-duch. Pour
rassurer l'opinion mondaine, Alexandre n'avait pas cru devoir faire
mystre de cette lettre, et de fcheuses divulgations s'en taient
suivies. _Corresp._, 16054. Aucun de ces incidents, si minimes qu'ils
paraissent, ne doit tre nglig, si l'on veut saisir et suivre, 
travers le ddale des petits faits, le travail graduel de dtachement
qui s'opra dans l'esprit de l'Empereur.]

 Trianon, dans l'troit palais, assombri par l'hiver, il retrouve sa
tristesse, et la journe s'achve dans une inaction inquite, dans un
dsoeuvrement qu'il ne peut vaincre[285]. Le souvenir des dernires
scnes avec Josphine le poursuit et l'obsde; il voudrait au moins la
savoir plus forte, plus rsigne, remise d'aplomb[286];  huit heures
du soir, se rapprochant d'elle par une lettre affectueuse, il essaye de
la consoler et de l'affermir; il tche d'exercer  distance sur cette
me qui lui appartient l'ascendant de sa volont souveraine et de lui
imposer le calme en lui ordonnant d'tre heureuse. Si tu m'es attache,
crit-il, si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer
heureuse... Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux[287].
Puis, aprs avoir congdi les personnes admises  son coucher, il ne
garde auprs de lui que son fidle Maret, avec lequel il a pris
l'habitude de s'entretenir en se mettant au lit[288]. Revenant alors 
la politique, aux affaires, c'est--dire  son futur mariage, se
remmorant peut-tre ce qu'il a appris dans le jour des dispositions peu
rassurantes de la Russie, il donne enfin l'ordre de faire quelques
ouvertures  l'ambassadeur d'Autriche, en procdant toutefois avec
beaucoup de dextrit, de circonspection et de mystre: il importe de
parler au prince de Schwartzenberg, mais surtout de l'inciter  parler;
d'un trait, Napolon prescrit la mesure  observer et le but 
atteindre: Il faut, dit-il  Maret, engager l'ambassadeur sans
m'engager[289].

[Note 285: MNEVAL, I, 344.]

[Note 286: _Corresp._, 1608.]

[Note 287: _Id._, 16058.]

[Note 288: ERNOUF, 272.]

[Note 289: ERNOUF, 274.]

Ce mot dvoile et claire  fond sa pense. Son but est de placer
l'Autriche  sa disposition, afin de la trouver en cas de besoin. Ce
qu'il veut de cette cour, c'est qu'elle lui tienne tout prt, pour ainsi
dire, un parti de rechange, et il s'agit de l'amener, par une
prparation habile,  nous offrir ce que nous n'avons pas  lui
demander, en prsence des dmarches ordonnes ailleurs et expressment
maintenues[290]. Ce serait trop de dire que Napolon, engageant double
jeu, ait entendu ngocier sur le mme pied tant  Vienne qu'au Palais
d'hiver, afin de prolonger et de rserver la libert de son choix. En
dcembre 1809, ce choix est fait; s'tant prononc pour la Russie,
l'Empereur ne s'occupe qu'ventuellement de l'Autriche, et il ne tient 
s'assurer de la seconde qu' titre de prcaution contre une rponse
ngative ou douteuse de la premire. La diffrence qu'il met entre les
deux ngociations achve de se rvler par sa manire de les conduire. 
Ptersbourg, c'est l'ambassadeur qui doit porter la parole, en termes
clairs et pressants, en vertu d'instructions transmises par la voie
hirarchique, manes de son ministre; avec l'Autriche, les
intermdiaires choisis seront des personnages sans grande consquence,
des femmes, certains familiers des deux cours, accrdits seulement par
l'habitude et la confiance: la ngociation se dispersera en des mains
diverses, et c'est le ministre intime, M. de Bassano, qui en dirigera et
en runira les fils. En Russie, tout se passera officiellement, dans le
cabinet du souverain; avec les reprsentants de l'autre cour, on se
contentera d'allusions ritres, mais lgres, places en toute
occasion et en tout lieu, dans les salons, en visite, au bal, au cours
de ces conversations mondaines qui s'interrompent et se reprennent avec
une gale facilit: on traite avec la Russie, on ne veut que causer avec
l'Autriche.

[Note 290: Le lendemain, Champagny crirait a Caulaincourt le billet
suivant: L'envoi que j'ai l'honneur de vous faire du _Moniteur_ de ce
jour (o figurait le snatus-consulte), vous prouvera la ncessit d'une
rponse prompte et dcisive  mes deux lettres chiffres des 22 novembre
et 13 dcembre. L'Empereur l'attend avec impatience. Cf. l'observation
porte  l'_Appendice_, I, lettre B, au sujet des paroles prononces par
Cambacrs le 12 dcembre devant l'officialit de Paris.]



II

Par un concours de circonstances fortuites, la ngociation subsidiaire
s'entama avant l'action principale. Suivant tous les calculs,
l'instruction initiale au duc de Vicence devait parvenir  Ptersbourg
dans la premire semaine de dcembre. Le courrier fut retard par les
neiges, par les rigueurs de l'hiver russe, par les formalits de la
frontire, et les dpches qu'il portait, froisses, macules,  peine
lisibles, n'arrivrent que le 14 aux mains de l'ambassadeur. Depuis le
10, Alexandre avait quitt sa capitale; il voyageait dans l'intrieur de
son empire, ayant voulu revoir Moscou et passer quelques instants auprs
de sa soeur Catherine, tablie dans le gouvernement de Tver. Il ne
rentrerait  Ptersbourg que dans les derniers jours du mois; toutes
paroles durent tre renvoyes  l'extrme fin de dcembre ou au
commencement de janvier.

Avec l'Autriche, il tait plus ais de s'aboucher; on avait affaire 
son reprsentant en France; on tait tout port, on ngociait chez soi,
et d'autre part l'ambassadeur pouvait, en douze  quinze jours,
consulter son gouvernement et recevoir une rponse. Les pourparlers,
dans la forme spcifie  Trianon, furent donc activement mens.
D'abord, il parut indispensable de faire croire  la cour de Vienne,
contrairement  la ralit et aux apparences, que l'Empereur n'avait
d'engagement avec personne: la notification du divorce aux gouvernements
europens fut rdige de manire  lui donner cette assurance. Le 17
dcembre, dans une circulaire adresse  tous nos agents et destine 
leur fournir la version officielle des vnements, le duc de Cadore
crivit que l'Empereur n'avait nullement dtermin ses prfrences; le
coeur de Sa Majest tait bien trop afflig pour qu'elle et pu s'occuper
encore de pareils objets[291]. Ces phrases sentimentales avaient un but
trs pratique, qui tait de laisser le champ ouvert  la concurrence: la
circulaire fut communique  toutes les cours, sauf, bien entendu, 
celle de Russie, et devait encourager l'Autriche  s'offrir. Les jours
suivants, M. de Laborde,  raison des confidences qu'il avait reues 
Vienne, fut choisi par le duc de Bassano pour porter les premires
paroles. Avant la fin de dcembre, il vit Schwartzenberg, le trouva
personnellement bien dispos, passionn mme pour la chose, convaincu
des inapprciables avantages qui en rsulteraient pour l'Autriche,
n'osant toutefois garantir les intentions de sa cour, sceptique sur le
rsultat, croyant au mariage russe. Laborde ranima ses esprances,
caressa son rve, et lui glissa qu'il serait bon qu'il se tnt prt 
tout vnement[292]. Des propos analogues furent transmis 
l'ambassadeur par divers membres de la cour et du gouvernement. Enfin, 
la suite d'incidents o la Russie eut sa part, Napolon se dcida 
employer des personnes le touchant de plus prs, les dernires que l'on
se ft attendu  voir intervenir.

Depuis le divorce, Josphine n'avait point quitt la Malmaison, mais sa
douleur n'tait pas de celles qui cherchent le recueillement et la
solitude. Entoure de ses enfants, elle recevait et appelait ses amis,
et la rcompense de la bont gracieuse avec laquelle elle avait travers
les grandeurs tait de retrouver dans l'adversit des dvouements
nombreux et vrais. Trs expansive, parlant et s'agitant beaucoup, elle
ne faisait trve  ses dolances que pour s'enqurir, avec une curiosit
inquite et bien fminine, de l'heureuse rivale qui lui succderait:
elle et voulu tre pour quelque chose dans la dcision de l'Empereur,
participer au grand vnement qui se prparait  ses dpens et se
persuader que son crdit survivait  son bonheur. Elle inclinait vers
l'Autriche par intrt, pour mieux assurer la scurit d'Eugne en
Italie, par got, par traditions aristocratiques, par ce fonds
d'opinions royalistes qui tait rest en elle et qui lui faisait dsirer
que l'Empire se donnt un trait de ressemblance avec la monarchie
lgitime en l'imitant dans le choix de ses alliances. Eugne et Hortense
s'associaient aux prfrences de leur mre; comme elle, ils voyaient
volontiers les personnes qui partageaient leur opinion, qui touchaient
de prs ou de loin  l'Autriche; ils avaient notamment conserv des
relations avec la comtesse de Metternich, femme du ministre, demeure 
Paris malgr le dpart de son mari et la guerre. Napolon, qui de
Trianon se maintenait en rapports frquents avec Josphine, la mnageant
beaucoup, la rconfortant par d'affectueux rappels et de menues
attentions, lui crivant souvent et lui envoyant de sa chasse[293],
savait qu'il pourrait trouver  la Malmaison un moyen de communiquer
discrtement avec Vienne; il ne s'tait pas encore dcid  en faire
usage.

[Note 291: Archives des affaires trangres.]

[Note 292: Pour le dtail des ngociations avec l'Autriche, voy.
l'intressant ouvrage de M. WELSCHINGER, qui a analys les pices
conserves aux Archives nationales: _Le divorce de Napolon_, 70-81,
149-157. Cf. HELFERT, 83 et suiv. ERNOUF, 274.]

[Note 293: _Corresp._, 16068.]

Le 26 dcembre, il sort de sa retraite, rentre  Paris et retrouve avec
tristesse les Tuileries, o tout lui parle de l'absente[294]. Il ne
laissera pas l'anne se renouveler sans la voir; il lui a d'ailleurs
promis sa visite pour ces jours o le coeur a besoin de s'pancher, o
l'isolement pse, o revivent les souvenirs. Il donnera  Josphine les
instants que ne rclameront point les soins du gouvernement, les
rceptions officielles, l'hommage  recevoir de ses troupes, qui
viennent lui apporter le salut de nouvel an. Dans la matine du 31, il
crit  l'Impratrice: J'ai aujourd'hui grande parade, mon amie; je
verrai toute ma vieille garde et plus de soixante trains d'artillerie...
Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures,
je viendrai. Sans cela,  demain[295]. En fait, il n'alla que le
lendemain et, avant de partir, put recevoir une note mane  nouveau de
la chancellerie russe, date des 28 novembre-11 dcembre et toujours
antrieure  la rception de nos envois[296].

[Note 294: _Id._, 16088.]

[Note 295: _Id._, 16097.]

[Note 296: Archives des affaires trangres, Russie, 149.]

Le cabinet de Ptersbourg revenait sur les termes employs dans la
convention militaire avec l'Autriche; sa note tait une plainte
officielle; il tenait  laisser trace crite de son dplaisir. Il
signalait aussi avec amertume le langage de certains journaux allemands,
des articles favorables  l'mancipation polonaise. Sans doute, il tait
 prsumer qu'Alexandre n'et point laiss expdier sa note, s'il et su
 temps l'acquiescement de l'Empereur  la signature d'un trait; c'est
toujours l'extrme lenteur des communications qui retarde la paix des
esprits et l'accord des volonts. Napolon le sait; nanmoins,  lire la
pice qui lui est transmise par Kourakine, il prouve un violent
mouvement d'impatience. Ainsi,  Ptersbourg, on continue  se forger
des prils imaginaires, alors que depuis deux mois l'ensemble de sa
conduite tout au moins aurait d rassurer, alors que ses paroles, ses
discours, ses actes, ses professions intimes et publiques, tendent 
bannir les soupons. La dfiance de la Russie est-elle donc incurable,
qu'elle rsiste  tant et de si clairs tmoignages? Aprs tout cela,
s'crie-t-il, je ne sais plus ce que l'on veut: je ne puis dtruire des
chimres et combattre des nuages. Et ce sont les propres paroles qu'il
adresse au Tsar, dans une lettre expdie le jour mme. Je laisse Votre
Majest juge, ajoute-t-il, qui est le plus dans le langage de l'alliance
ou de l'amiti, d'elle ou de moi. Commencer  se dfier, c'est avoir
dj oubli Erfurt et Tilsit[297].

[Note 297: _Corresp._, 16099.]

Cependant, s'il ne peut s'empcher d'infliger cette leon  un alli par
trop ombrageux, il s'efforce aussitt de l'attnuer par des expressions
caressantes; il laisse entendre que la chaleur mme de son amiti
explique la vivacit de son langage; c'est son coeur, meurtri par
d'injustes soupons, qui s'ouvre et qui se plaint: Votre Majest
sera-t-elle assez bonne pour approuver cet panchement? Il glisse
ensuite une allusion aux circonstances du moment: J'ai t un peu en
retraite et vraiment afflig de ce que les intrts de ma monarchie
m'ont oblig  faire. Votre Majest connat tout mon attachement pour
l'Impratrice. Et il termine par cette phrase: Votre Majest veut-elle
me permettre de m'en rapporter au duc de Vicence pour tout ce que j'ai 
lui dire sur ma politique et ma vraie amiti? Il ne lui exprimera jamais
comme je le dsire tous les sentiments que je lui porte. Ainsi, ses
dernires paroles semblent bien ratifier d'avance et une fois de plus
tout ce que Caulaincourt pourra faire et conclure.

Seulement, il juge le succs un peu plus incertain; sans doute aussi
qu'il y tient un peu moins, et son humeur contre la Russie va se
traduire par un langage plus accentu  la Malmaison, c'est--dire dans
un endroit o il sait que ses paroles seront rptes  l'Autriche. Le
rsultat de sa visite  Josphine fut que madame de Metternich, appele
le jour d'aprs  la Malmaison, y entendit des choses bien
extraordinaires[298]. La reine Hortense et le prince Eugne lui
avourent sans ambages qu'ils taient Autrichiens dans l'me.
L'Impratrice, arrivant  son tour, renchrit sur ces assurances: elle
dclara que le projet de mariage avec l'archiduchesse lui tenait
particulirement au coeur, qu'elle y consacrait tous ses soins et
dsesprait moins que jamais du succs. L'Empereur, qu'elle avait vu la
veille, lui avait dit que son choix n'tait point fix[299], refrain
ternel et oblig avec l'Autriche. Il avait mme ajout qu'il pourrait
bien se dcider en faveur de cette puissance, s'il avait la certitude
d'tre agr par elle[300]. N'tait-ce point un moyen pour lui
d'obtenir, de provoquer une parole bien nette qu'il pt  l'occasion
rappeler et faire valoir?

[Note 298: _Mmoires de Metternich_, II, 314.]

[Note 299: _Id._, 315.]

[Note 300: _Id._, 315.]

Dans les jours qui suivirent, Laborde recommena ses alles et venues
entre le cabinet du duc de Bassano et l'ambassade d'Autriche. Le 12
janvier, M. de Champagny, pendant une audience donne  Schwartzenberg,
renouvela ses questions sur la princesse Louise; pour prouver que
l'Empereur restait libre de tout engagement, il reprit et commenta les
termes de sa circulaire[301]. Enfin, s'il faut en croire une anecdote
dont Metternich lui-mme a garanti l'authenticit, Napolon et voulu
personnellement reconnatre le terrain, en cachette et sous le masque. 
Paris, la saison mondaine, interrompue par le divorce, avait repris son
cours; les Tuileries s'taient rouvertes, et les grands dignitaires
rivalisaient de faste dans de brillantes rceptions. En cet hiver de
1810, la mode tait aux bals masqus[302]. Aprs une fte de ce genre,
le bruit courut que, pendant la soire, l'Empereur en domino aurait
accost madame de Metternich et, entre beaucoup de propos frivoles, lui
aurait demand si l'archiduchesse consentirait  devenir impratrice, si
le pre n'y mettrait point d'obstacle[303].

[Note 301: HELFERT, 84, 85.]

[Note 302: _Mmoires de Marbot_, t. II, 308-309.]

[Note 303: _Mmoires de Metternich_, I, 95. Cf. les _Souvenirs du
baron de Barante_, I, 312.]

Avant mme de recevoir cette invite, madame de Metternich avait transmis
 Vienne les paroles de Josphine, d'Eugne et d'Hortense;
Schwartzenberg avait fait de mme pour les insinuations de Laborde.
D'ailleurs, la cour d'Autriche, toujours experte en fait de diplomatie
matrimoniale, n'avait pas attendu de connatre ces incidents pour
prvoir l'hypothse d'une demande et se mettre en mesure d'y faire face:
ds le dbut de janvier, Schwartzenberg avait reu de Metternich des
instructions l'invitant, pour le cas o l'empereur des Franais
songerait  l'archiduchesse Louise, loin de rejeter cette ide,  la
suivre,  ne point se refuser aux ouvertures qui pourraient lui tre
faites[304]. Metternich posait bien certaines rserves, mais de pure
forme et destines simplement  sauvegarder la dignit de sa cour; en
ralit, un scrupule de conscience arrtait seul l'empereur Franois:
c'tait la crainte que le lien religieux entre Napolon et Josphine
n'et point t dissous; or, la dcision rendue par l'officialit de
Paris venait de lever cet obstacle. Dans ces conditions, Schwartzenberg
se crut autoris  se montrer plus affirmatif avec Laborde; vers le 15
janvier, en se rfrant tant  ses paroles qu' de nouvelles assurances
venues directement de Vienne, Napolon acquit la certitude  peu prs
absolue que l'Autriche n'attendait qu'un signal pour prononcer son
adhsion et faire clater ses sentiments.

[Note 304: METTERNICH, II, 313.]

Cette facilit charma l'Empereur; elle dpassait ses prvisions et
rpondait vraisemblablement  ses dsirs prsents. Il est certain que
les plaintes ritres d'Alexandre, dont il s'tait senti importun et
bless, lui avaient rendu moins cher le parti auquel il s'tait livr
tout d'abord: nous avons vu renatre et crotre en lui un mcontentement
contre la Russie, fait de successives impatiences. De plus, ds qu'il
avait conu quelque espoir d'tre agr  Vienne, ne s'tait-il point
laiss attirer de ce ct par une secrte et orgueilleuse prdilection?
Il tait all  la Russie trs dlibrment, par raison, un peu par
ncessit, par dsir de rester dans le systme auquel il s'tait attach
et d'imprimer  sa politique un caractre de stabilit, plutt que par
un entranement bien vif vers une alliance qui l'avait plusieurs fois
du;  prsent, l'Autriche n'tait-elle point son inclination? Napolon
n'tait nullement insensible au prestige d'un grand nom. Par une
complexit de sa nature, la violence avec laquelle il s'tait nagure
acharn sur l'Autriche tait faite d'instincts rvolutionnaires,
d'emportement contre la maison qui personnifiait le mieux le droit
ancien, mais aussi de quelque regret, de quelque dpit peut-tre, de se
voir repouss et mconnu par elle: il avait jur sa perte  maintes
reprises, parce qu'il dsesprait de gagner son amiti et de s'en orner;
il l'avait furieusement hae et parfois cherche. Aujourd'hui, en se
rvlant possible, aisment et promptement ralisable, le mariage
autrichien lui dcouvrait des horizons blouissants et profonds. Cette
union ajouterait  son front tant de fois couronn par la victoire la
seule aurole qui lui manqut; elle lui ferait des aeux, vieillirait
d'un seul coup sa jeune dynastie, l'galerait aux Bourbons; elle le
relierait  tous ses prdcesseurs dans le gouvernement de la
chrtient, et mme, par ces Csars germaniques qui avaient reu jadis
le dpt de l'Empire, le rattacherait  l'antique Rome, source  ses
yeux de toute majest et de toute splendeur. Puis, quelle tentation pour
son gnie rparateur que d'effacer les plus odieux souvenirs de la
Rvolution dans l'clat mme d'une dernire victoire sur les passions et
les prjugs d'autrefois, de raliser ainsi plus compltement la fusion
entre les lments divers dont il voulait composer sa France, de
rconcilier le pass et le prsent pour fonder l'avenir!

 mesure que ces pensers ambitieux et grandioses commenaient
d'assaillir son esprit, d'envahir son imagination, les inconvnients de
l'autre parti, mconnus volontairement au dbut, se dcouvraient mieux 
ses yeux. Plus l'Autriche lui tmoignait d'empressement, plus l'ge de
la princesse russe et aussi la diffrence de culte,  laquelle il
n'avait pas cru devoir s'arrter tout d'abord, lui semblaient prter
matire  de srieuses objections. Faut-il supposer toutefois que, ds
le milieu de janvier, un revirement total s'tait produit au fond de
lui? Regretta-t-il alors de s'tre engag prcipitamment avec la Russie?
En vint-il  dsirer que cette dernire lui fournt un motif ou un
prtexte pour se reprendre? Il est permis de le croire, sans qu'il soit
possible de l'affirmer. Aussi bien, en admettant qu'il y ait eu alors
interversion dans l'ordre des prfrences intimes, elle ne changea rien
aux rsolutions prises. Durant toute cette priode o Napolon est sans
nouvelles de la ngociation entame prs du Tsar, o l'acceptation de ce
prince peut arriver d'une heure  l'autre, il se considre comme li par
les pleins pouvoirs donns  Caulaincourt et vite scrupuleusement toute
avance compromettante  l'Autriche, tout recul vis--vis de la Russie.

Bien plus,  recueillir certaines paroles qui lui chappent, on est
fond  croire que le mariage russe lui apparat, malgr tout, comme
l'expectative, sinon la plus souhaitable, au moins la plus probable.
C'est la grande-duchesse qu'il considre encore comme son pouse
dsigne, sur laquelle il voudrait des dtails, des renseignements;
c'est elle qu'il cherche  se figurer. Un soir, aux Tuileries, pendant
une rception, il demande  Savary de faire appel  ses souvenirs de
Ptersbourg et de lui montrer, parmi les dames prsentes, celle qui
ressemble le plus  Anne Pavlovna[305]. Ceci ne l'empche point
d'accueillir madame de Metternich, rgulirement invite au chteau,
avec beaucoup d'affabilit; il l'invite  sa table de jeu, la
complimente sur sa toilette, lui accorde ces menues faveurs qui font
sensation dans une cour, car il est utile de tenir l'Autriche en haleine
et de prolonger son zle[306]. Cependant, tout se borne en public  des
politesses sans consquence; en particulier, les insinuations continuent
sans s'accentuer. Il semble mme que les Beauharnais aient t mis en
garde contre un excs de zle et prvenus de ne point trop s'aventurer.
La reine Hortense avait assign  madame de Metternich un nouveau
rendez-vous; au jour dit, la Reine se trouva indispose et la visiteuse
ne fut point reue. De son ct, Schwartzenberg ne voit venir aucun
encouragement officiel; malgr les frquentes apparitions de Laborde, il
persiste dans son incrdulit, considre toujours le mariage russe
comme plus que vraisemblable[307]. Satisfait de l'allure prise par la
ngociation avec l'Autriche, Napolon ne la laisse pas franchir
certaines limites; il la tient sur place et lui fait marquer le pas,
pour ainsi dire, car un mot d'Alexandre peut,  tout moment, le mettre
en devoir de la rompre.

[Note 305: _Mmoires du duc de Rovigo_, IV, 269.]

[Note 306: _Mmoires de Metternich_, II, 315-316.]

[Note 307: HELFERT, 86.]

En somme, la Russie tenait toujours son sort entre ses mains, et si,
dans le dlai imparti par l'Empereur, on et appris qu'au retour de
Moscou l'accord s'tait form entre le Tsar et notre ambassadeur, qu'il
y avait eu change d'engagements, rien n'autorise  penser que Napolon
et retir la parole donne en son nom. Les jours cependant, les
semaines s'coulaient sans qu'aucun courrier ft signal de Russie, et
ce silence faisait avec la bonne grce de l'Autriche un contraste
dplaisant. Le terme fatal, la fin de janvier, approchait rapidement, et
la rponse attendue ne s'annonait pas encore, retardant sur des
prvisions tablies avec un soin mthodique[308]. Enfin, le 26 janvier
au soir, cette rponse arrive, sous forme de deux longues dpches
adresses au ministre par l'ambassadeur, chiffres de sa main et
recommandes par mention spciale comme n'tant point dans le cas
d'tre confies aux bureaux. Devant ce texte nigmatique, M. de
Champagny dut prouver une vive et anxieuse motion: sous ces lignes de
chiffres qu'il passerait la nuit  interroger, tant que ses yeux ne lui
refuseraient pas leur service[309], allait-il dcouvrir la rponse par
_oui_ ou par _non_ qu'il fallait  l'Empereur, le mot dcisif d'o
sortirait le dnouement de la crise?

[Note 308: L'Empereur avait ses almanachs, o il inscrivait,
d'aprs le jour des envois en Russie et le calcul des distances, la date
probable des retours. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 309: Billet de Champagny  l'Empereur. Archives nationales, AF,
IV, 1699.]



III

Alexandre Ier tait rentr dans sa capitale le 26 dcembre; Caulaincourt
pouvait entamer enfin les deux ngociations dont il tait charg, celle
qui concernait la sentence  formuler contre la Pologne et celle qui
devait assurer pour femme  Napolon une fille de tsar. La premire
aboutit en peu de jours et fut mene presque exclusivement avec
Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps  autre  appuyer par un mot
pressant, par une phrase  effet, les exigences de son chancelier. L'un
et l'autre apprirent avec joie que Napolon consentait  un trait et
l'admettait aussi large, aussi comprhensif que possible. Ils ne
perdirent pas un moment pour mettre  profit cette bonne volont, et,
puisque l'Empereur se dclarait prt pour une fois  toutes les
concessions, ils se htrent de le prendre au mot. Un trait en huit
articles fut prsent au duc de Vicence.

Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matire aucune prcaution
n'tait superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napolon de liens trop
forts, trop serrs, avait donn  l'engagement accept en principe une
forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusite
dans les rapports entre souverains. Napolon ne s'obligerait pas
seulement  ne point rtablir la Pologne,  ne point favoriser cette
restauration,  n'y contribuer en aucune manire, toutes choses qui
dpendaient de sa volont et qu'il pouvait lgitimement promettre. Il
dcrterait souverainement, commandant aux circonstances comme 
lui-mme, s'attribuant tout pouvoir sur les vnements, que la Pologne
ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue
et dogmatique: Le royaume de Pologne ne sera jamais rtabli. En
dictant  Napolon cet arrt irrvocable, la Russie ne le contraignait
pas seulement  se dsintresser de la Pologne, mais  prendre parti
contre elle,  employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au
tombeau. Non content de l'amener  reconnatre le fait accompli, elle
voulait qu'il le consacrt, qu'il le mt sous sa garantie, qu'il
s'engaget  le dfendre envers et contre tous: c'tait l'associer
rtrospectivement au triple partage, exiger qu'il prt  son compte le
crime politique auquel la France, pour son honneur, tait demeure
trangre. Les autres articles s'inspiraient tous du principe pos en
premier lieu et en dduisaient diverses applications; ils dcidaient
que les dnominations de Pologne et de Polonais disparatraient pour
toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie
de l'ancien royaume seraient  jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet
de l'empereur de Russie ne pourrait tre admis au service du roi de
Saxe, et rciproquement;--que le duch de Varsovie n'obtiendrait 
l'avenir aucune extension territoriale  prendre sur l'une des parties
du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes
entre la Russie et le duch. Enfin, l'empereur des Franais obtiendrait
l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait
l'observation[310].

[Note 310: Voy. le texte du trait dans la _Correspondance de
Napolon_, XX, p. 171 et 172 en note.]

Le duc de Vicence, considrant que ses instructions ne posaient aucune
limite  sa condescendance, passa outre  la formule extraordinaire qui
donnait au trait toute sa couleur: il admit galement les clauses
accessoires. Le 4 janvier 1810, le trait fut sign par lui et
Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitt; pour que l'acte devnt
dfinitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre
Empereur, rserve suivant l'usage par le plnipotentiaire franais.
Alexandre exprima le dsir que l'instrument sign ft expdi  Paris au
plus vite, afin d'y recevoir cette suprme sanction; il affectait
d'ailleurs de n'y voir qu'une formalit et n'levait aucun doute sur son
accomplissement; ds  prsent, il faisait clater sa reconnaissance et
tmoignait d'une satisfaction sans mlange. Il se montrait profondment
touch des termes dans lesquels avaient t conus le discours au Corps
lgislatif et l'expos du ministre de l'intrieur; il crivit 
l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupons, de ses
plaintes, pour rtracter sa dernire note: Maintenant, disait-il 
Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver 
l'Empereur combien je lui suis attach[311].

[Note 311: Rapport n 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.]

C'tait  notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'tait dj
mis en mesure d'exprimenter,  propos de l'autre affaire, cette amiti
si solennellement affirme. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur
s'tait livr sur la grande duchesse Anne  une enqute dlicate et
minutieuse; les informations qu'il obtint, puises, parat-il, aux
sources les plus intimes et les plus sres, furent relativement
satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa premire dpche
 Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au
physique et au moral:

Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que
mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizime anne que
demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son ge et plus
prcoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont
 la cour de sa mre, elle est forme depuis cinq mois. Sa taille, sa
poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son ge, elle a de
beaux yeux, une physionomie douce, un extrieur prvenant et agrable,
et, sans tre trs belle, a un regard plein de bont. Son caractre est
calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bont que son esprit. Elle
diffre entirement sous ce rapport de sa soeur, qui passait pour
imprieuse et dcide. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien
leve, instruite. Elle a dj le maintien et l'aplomb d'une princesse
ncessaires pour tenir sa cour. Une rflexion gnrale, c'est que le
sang qui coule dans les veines de la famille impriale est beaucoup plus
prcoce que celui des Russes.  en juger par la chronique de la cour, la
nature s'y dveloppe de bonne heure. Les fils tiennent en gnral de
leur mre, et les filles de l'empereur Paul. Quant  la constitution,
les princesses ont l'air et le temprament secs. Mademoiselle la
grande-duchesse Anne fait exception  cette rgle; elle tient comme ses
frres de sa mre; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes.
On sait que l'Impratrice est encore maintenant, malgr ses cinquante
ans, un moule  enfants[312].

[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu' la fin du
chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une rfrence spciale, sont
tires des dpches secrtes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier
1810. Archives des affaires trangres, Russie, supp. 17.]

Fort de ces renseignements et de ces antcdents, Caulaincourt s'tait
cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie trs naturellement
dans la soire du 28 dcembre. Il dnait au palais; au sortir de table,
l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et l l'entretien prit comme
d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son
voyage, dont il paraissait enchant; de Moscou, o l'accueil des
habitants avait dpass toutes ses esprances. Il s'tait senti mu
jusqu'aux larmes  l'aspect de ces populations qu'il avait vues
s'agenouiller sur son passage, lui tmoigner une filiale vnration, le
recevoir moins en souverain qu'en pre: De tels moments, disait-il,
taient la rcompense la plus douce, la plus flatteuse de ses
travaux[313]. Dans la haute socit, il avait t fort aise de trouver
les esprits beaucoup moins aigris et prvenus qu'il ne s'y attendait
contre le systme actuel et la France. Le gnie de Napolon blouissait,
fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains
personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les
confier franchement  Caulaincourt: ceci tait pour l'ami, non pour
l'ambassadeur. On doute, dit-il alors, que l'empereur Napolon tienne 
cette alliance autant que moi. Puis, l'excs mme de la grandeur
franaise fait craindre pour sa dure: est-il sage, se demande-t-on,
est-il prudent de se lier irrvocablement  un empire gigantesque et
factice, qui survivra difficilement  son crateur et qui entranera
dans son croulement quiconque se sera tmrairement associ  sa
fortune? S'il arrivait quelque chose  l'empereur Napolon, que
deviendrait la France elle-mme? Ses allis seraient la plupart ses
ennemis. Les plus dangereux seraient peut-tre dans son sein. La Russie,
peut-tre son seul alli fidle, la Russie, qui n'a rien  lui envier,
qui s'est attache non seulement  son systme, mais  sa dynastie, la
Russie, qui a renonc pour cela  toute autre alliance, qui mme pour
cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?...
Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai rpondu  cela, et que
ces raisonnements ne m'branlent pas[314]. Ces dernires paroles
taient-elles sincres? Mme, par un de ces artifices de langage
auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point plac l'expression de
ses propres penses dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins
partageait-il quelques-unes de leurs apprhensions; il en fit presque
l'aveu  Caulaincourt: Ces gens-l, dit-il, ne sont pas si
draisonnables dans la manire dont ils jugent votre position intrieure
et la mienne, s'il arrivait un malheur  l'Empereur[315].

[Note 313: Rapport n 66 de Caulaincourt, 28 dcembre 1807.
Nouvelles et _On dit_ de Ptersbourg, 5 janvier 1810: L'Empereur,
dit-on, est entr  Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp
seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, mme son cheval;
l'affluence et la presse autour de lui taient telles qu'il tait oblig
de s'arrter  chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne
voulait plus se relever: Rangez-vous, disait-il.--Montez sur nous
avec votre cheval, rpondait-on. Vous tes un saint, vous ne pouvez nous
blesser, nous vous porterons comme notre pre. On s'arrtait, on
s'embrassait dans les rues comme aux ftes de Pques, dit-on, quand on a
su qu'il devait y venir. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 314: Rapport n 66 de Caulaincourt.]

[Note 315: _Id._]

Cette profession intime en disait assez long sur l'arrire-pense
d'Alexandre. Nanmoins, comme il venait en mme temps de s'exprimer sur
le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que
Napolon songet enfin  fonder pour l'avenir[316], Caulaincourt ne
balana pas  lui adresser la communication dont il tait charg: il le
fit avec la nettet, mais aussi la mesure prescrite par la seule
instruction qu'il et encore reue, celle du 22 novembre; il pria Sa
Majest de lui dire en toute confiance, aprs y avoir pens deux jours,
si elle serait en disposition d'accorder sa soeur, au cas o une demande
viendrait des Tuileries.

[Note 316: _Id._]

La rponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa
bonne volont, mais se retrancha immdiatement derrire l'obstacle dj
mis en avant: Pour moi, dit-il, cette ide me sourit; mme, je vous le
dis franchement, dans mon opinion, ma soeur ne peut mieux faire. Mais
vous vous rappelez ce que je vous ai dit  Erfurt. Un ukase, ainsi que
la dernire volont de mon pre, donne  ma mre la libre et entire
disposition de l'tablissement de ses filles. Ses ides ne sont pas
toujours d'accord avec mes voeux ni avec la politique, pas mme avec la
raison. Si cela dpendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir
de mon cabinet, car, je vous le dis, cette ide me sourit. J'y penserai
et je vous donnerai, comme vous le dsirez, une rponse, mais il faut me
laisser dix jours au moins.

Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le
chancelier Roumiantsof et fut dsagrablement impressionn en constatant
que ce ministre, malgr le secret recommand au Tsar, avait t mis dans
la confidence et se montrait contraire  nos voeux. Roumiantsof dveloppa
sur les alliances de famille entre souverains une thorie originale: Un
mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez
l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserr
l'alliance. L'humeur contraire  la femme se tmoigne  la famille.
D'aprs lui, c'tait pour le plus grand bien de l'harmonie entre la
France et la Russie qu'il fallait viter de la consacrer par un lien
nouveau. Puis, il voulait savoir si l'ide venait seulement des
ministres franais ou de l'Empereur lui-mme. En ce cas, il faudrait
faire en sorte de le contenter; dans la premire hypothse, mieux
vaudrait ne pas mme entamer l'affaire avec l'impratrice Marie, vu la
situation dlicate de son fils vis--vis d'elle, vu l'esprit de cette
princesse, son indiscrtion, ses confidences sans fin. Caulaincourt
vita de rpondre  la question pose; il se tint avec le chancelier sur
une entire rserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire
dans un dbat o Napolon avait voulu que le Tsar ft seul et
constamment en cause.

Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince ft
all la veille  Gatchina, il n'avait os parler encore  sa mre; il
tmoignait d'un extrme embarras, craignait de se lancer dans un ddale
de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait
une mine de difficults. Caulaincourt ayant rpliqu qu'elle n'en
soulverait aucune, que la princesse serait admise  conserver sa foi et
 pratiquer son culte: Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prtre, sa
chapelle, prendrez-vous  ce sujet un engagement crit?--Oui, rpondit
l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre:
Pourquoi n'avoir pas demand dans le temps la grande-duchesse
Catherine? Son esprit, son caractre, son ge, tout tait plus sortable
pour vous. Et il semblait qu'il voult dgoter l'Empereur de son
projet, en insistant sur les petites tracasseries de famille qui
pourraient en rsulter. Il allait jusqu' menacer Napolon d'une
belle-mre acaritre, despotique, qui pourrait prtendre  rgenter son
intrieur. L'Impratrice marquait si fortement ses filles  l'empreinte
de ses ides, de ses prjugs, de ses passions, qu'elles en perdaient
pour leur vie toute personnalit propre; son autorit sur elles se
perptuait, son action s'exerait  distance: tmoin les deux anes,
qui avaient continu aprs leur mariage  lui crire tous les jours.

Ces considrations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il
venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de dcembre,
dicte tout entire par l'Empereur et l'incitant  conclure. Sous cet
aiguillon, il ne craignit point de s'engager  fond; ce n'tait plus une
question qu'il formulait, c'tait une demande qu'il produisait par
ordre: Je fus positif, crivait-il, mme pressant. Serr de trs prs,
Alexandre promit enfin de parler  sa mre; il ferait de son mieux,
serait personnellement heureux de tenir  l'Empereur par un lien de
plus; quant aux consquences possibles, il s'en dgageait  l'avance et
mettait sa responsabilit  couvert: S'il en rsulte quelques
inconvnients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez
fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.

Les premiers pourparlers entre le fils et la mre eurent lieu du 3 au 5
janvier. Alexandre transmit aussitt leurs rsultats  Caulaincourt, qui
en fit l'objet de sa seconde dpche. Marie Fodorovna n'avait pas mal
accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une
rsistance de parti pris, inaccessible  tous les raisonnements; rien de
semblable ne s'tait produit. Elle discutait, ce qui tait un grand
point, mais demandait  rflchir et  prendre conseil. Elle avait crit
 Tver pour connatre l'opinion de sa fille Catherine; c'tait le seul
de ses enfants qui, en lui tenant tte, et conquis sur son esprit
quelque influence et dont elle aimt dans les cas graves  interroger le
jugement. L'Empereur s'tait drob derrire sa mre: celle-ci
s'abritait derrire sa fille.

 la vrit, l'avis de la grande-duchesse Catherine,  le supposer
favorable, pouvait tre d'un grand poids. Cette princesse faisait
autorit dans sa famille,  la cour et dans la socit: imprieuse et
altire, elle n'exerait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une
volont ferme et d'une intelligence d'lite; du fond de la province o
elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales.  Tver,
elle s'tait fait sa part de royaut, gouvernait une runion d'crivains
et de penseurs, et ce groupe tait presque un parti; c'tait celui des
hommes qui opposaient  la politique novatrice de Spranski le retour
aux traditions moscovites dans toute leur puret, et qui dsiraient que
la Russie, au lieu de s'assimiler  l'Europe, restt elle-mme. Plus
Russe que sa famille[317], la grande-duchesse approuvait et favorisait
ce mouvement d'ides. On lui avait mme prt d'ambitieuses vises: aux
heures de trouble o le mcontentement de la noblesse faisait craindre
pour le rgne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'taient
tourns vers la princesse  l'esprit viril que son nom semblait
prdestiner au trne.

[Note 317: Feuille de nouvelles annexes aux dpches de
Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Sur l'alliance de famille avec Napolon, quel pouvait tre son avis? 
cet gard, Caulaincourt manquait de toute donne prcise; il en tait
rduit  interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807,
lorsqu'il avait t question d'elle-mme, lorsque la rumeur publique
l'avait fiance  Napolon, Catherine avait paru accepter d'un coeur
ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, aprs les
vnements de 1808, aprs l'Espagne, elle serait revenue  ses prjugs
de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru,
mot caractristique et bien russe: J'aimerais mieux, et-elle dit, tre
la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la
France[318]. Nanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que
la rponse de Tver ne ft bonne, que sa soeur ne s'unt  lui pour
entraner leur mre. Seulement, il fallait laisser au courrier dpch
le temps de remettre son message et de rapporter la rponse. Conclusion:
demande d'un nouveau dlai de dix jours, s'ajoutant au premier; on tait
loin des quarante-huit heures de rflexion accordes par l'Empereur.

[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Ptersbourg, janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impratrice
n'arrivait pas  prendre un parti en vingt jours, de se dcider pour
elle, d'exiger ou de prononcer lui-mme un consentement? Aprs s'tre
trs naturellement attach  mnager et  raisonner sa mre, n'en
viendrait-il pas, s'il le fallait,  parler en matre? Sur ce point,
recherch en cent faons par notre ambassadeur, il se rcusait toujours.
 l'entendre, le respect d aux volonts de son pre,  l'autorit de sa
mre, l'empchait d'user dans la circonstance des prrogatives de la
souverainet: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. L, sa
fonction se rduisait  ngocier: il n'tait que l'ambassadeur de
l'ambassadeur[319]. Encore devait-il, en ce rle, agir avec d'infinies
prcautions et ne rien brusquer, dans l'intrt mme de Napolon et afin
de sauvegarder une dignit qui lui tait chre. En ami fidle, il se
gardait de dcouvrir l'Empereur; il s'tait tu sur les communications de
Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanment, parlait du
mariage comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent
amener.  employer ce systme, il allait moins vite, il ne pouvait
presser autant que s'il et argu d'une demande dj produite et
exigeant une rponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que
Napolon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun
cas compromis.  supposer que les scrupules de l'Impratrice ne pussent
tre vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napolon avait
recherch la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point  craindre de
sa part de fcheuses divulgations. Quant  Roumiantsof, c'tait la
discrtion mme; ce qui lui avait t dit mourrait avec lui. Je
mnage, continuait Alexandre, la dlicatesse de l'empereur Napolon
comme je voudrais qu'on mnaget la mienne en pareil cas. Si la chose ne
peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.
tait-ce donc qu'il prvoyait un refus, pour mettre tant de prcautions
 en attnuer les consquences?  cette rticence de mauvais augure
succdait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu
rassurante; la question se trouvant pose comme il l'avait fait, on
demeurait de notre ct parfaitement libre de rtrograder, et Alexandre
avait soin de laisser la porte ouverte  cette retraite: L'empereur
Napolon n'est encore engag  rien, disait-il, pas mme avec moi.

[Note 319: Caulaincourt  Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance
secrte.]

Dernier symptme dfavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de
faire passer, par toute sorte d'gards et de cajoleries, le peu
d'empressement qu'ils montraient  l'endroit du mariage. Caulaincourt ne
s'tait vu en aucun temps plus ft, plus recherch. Jamais,
crivait-il dans une lettre particulire, un ambassadeur n'a t trait
comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me tmoignent plus
que de la confiance, mme de l'amiti[320]. En politique, l'un et
l'autre souhaitaient prompt et heureux succs  nos diverses
entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposs  tout
accorder, sauf ce qui leur tait demand, et ne nous mnageaient gure
les satisfactions  ct. Le chancelier, faisant allusion  un bruit
d'aprs lequel Napolon, conformant son titre  la ralit de son
pouvoir, se dclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que
cette innovation ne saurait  Ptersbourg surprendre ni dplaire[321]. 
l'Empereur qui rclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie
offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'et pas trois fois
conquise  la pointe de l'pe.

[Note 320: Caulaincourt  Talleyrand, 6 fvrier 1810. Archives des
affaires trangres, Russie, 150.]

[Note 321: Caulaincourt  Champagny, janvier 1810, dans la
correspondance ordinaire.]

Malgr cette tactique qui donnait  penser, Caulaincourt conservait bon
espoir,  la date o il avait expdi son envoi: il dsirait si
passionnment le succs qu'il s'efforait d'y croire. Suivant lui,
l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire 
Napolon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincrement en notre
faveur. Cette bonne volont souveraine nous tant acquise, il tait 
prsumer que l'Impratrice, aprs avoir sauv par une rsistance assez
longue son amour-propre et l'honneur de ses prjugs, finirait par se
rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'tait
interdit d'mettre aucune prvision personnelle; par un scrupule
d'exactitude, il s'tait born  laisser parler les personnages en
scne, l'Empereur, l'Impratrice mre, le chancelier. Pourtant, avant de
fermer ses dpches, il plaa sous le mme pli, avec le trait soumis 
la ratification de l'empereur des Franais et plusieurs rapports
relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques
lignes, faisant allusion en termes voils  la ngociation mystrieuse,
il se portait jusqu' un certain point caution d'Alexandre, se jugeait
en mesure de garantir sa bonne foi et la vracit de ses dires. J'ai
lieu de croire, crivait-il, que le retard de certaines affaires ne
tient qu'aux causes que l'on indique[322].

[Note 322: Archives des affaires trangres, Russie, supp. 17.]




CHAPITRE VII

LE MARIAGE AUTRICHIEN


I. DERNIRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les
premires rponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pense
dominante.--Il souponne que la Russie prpare un refus et se met
lui-mme en mesure d'oprer son volution vers l'Autriche.--Premier
conseil tenu aux Tuileries.--Caractre imposant de cette runion.--But
de l'Empereur en provoquant une dlibration solennelle.--Comment il
pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur
l'opinion mise par divers membres du conseil: discordance dans les
tmoignages des contemporains.--Passions d'ordre intrieur; la droite et
la gauche du conseil.--Les rvolutionnaires et la Russie.--Harangue de
Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophtique de
Cambacrs.--Eugne, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans
quelle mesure l'Empereur se mle  la discussion.--Il lve la sance et
laisse le dbat sans conclusion.--La controverse se transporte et se
poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les
Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation
mondaine des deux ambassades.--Mmoire de Pellenc.--Renseignements sur
Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napolon
cherche  provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse,
mais rserve sa dcision jusqu' ce qu'il ait reu des renseignements
plus probants sur les dispositions de la Russie.

II. LES JOURNES DES 6 ET 7 FVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de
Vicence.--tat de la ngociation au 20 janvier.--Pourparlers avec
l'Impratrice mre: objections intimes et tranges.--Alexandre affecte
de s'irriter contre sa mre.--Portrait qu'il trace de Napolon.--Les
chos de Ptersbourg et de Gatchina.--L'Impratrice parat dispose 
consentir, sans s'y rsoudre encore.--Prolongation des
dlais.--Dchiffrement des deux dpches dans la nuit du 5 au 6
fvrier.--Au vu de ces pices, Napolon se sent confirm dans son
jugement sur les intentions vasives de la Russie et dcide de conclure
avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journes des 6 et 7 fvrier;
emploi des diffrentes heures.--L'aprs-midi du 6; Eugne emporte le
consentement de Schwartzenberg.--Joie exubrante de Napolon.--Conseil
nocturne.--Dlibration fictive.--La nouvelle se rpand.--Napolon aprs
le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son dsir d'viter une
rupture politique avec la Russie; sa manire de prendre cong.--La
matine du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine  la porte du
ministre des relations extrieures.--Napolon prend instantanment
toutes ses mesures pour rgler la remise, le voyage et le mariage de
l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix  la Russie.--Langage
prescrit  Caulaincourt; mcontentement intime contre l'empereur
Alexandre.--Motif dterminant du mariage autrichien.

III. LE REFUS DE LA RUSSIE.--Suite et fin de la ngociation.--Jeu souple
et fuyant d'Alexandre.--Il promet une rponse dfinitive de sa
mre.--L'Impratrice exprime un refus sous forme d'ajournement  deux
ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir
l'Impratrice sur sa dtermination.--Scnes vives et
curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre
ambassadeur.--Napolon et Alexandre se trouvent s'tre donn
respectivement cong  deux jours d'intervalle.--Parti
forc.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince
Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mre.--Vritables
causes du refus de la Russie.

IV. LE REJET DE LA CONVENTION.--Alexandre et-il consenti au mariage si
Napolon avait ratifi la convention contre la Pologne?--Calcul probable
du Tsar.--Pourquoi Napolon a rserv sa signature.--Sa rvolte contre
l'article premier.--Le 6 fvrier, il se dcide dfinitivement  ne point
ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et  en envoyer une
autre toute ratifie.--Comment il veut que le texte nouveau soit
formul.--Les dcorations polonaises.--Post-scriptum
significatif.--Assurances hyperboliques et torts rciproques.--Les
journes des 6 et 7 fvrier 1810 dans leurs rapports avec
l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent
rnov l'entente; l'chec simultan de l'un et l'autre projet dtermine
une rupture morale entre les deux Empereurs et prpare invitablement
leur brouille.



I

DERNIRE ATTENTE

 la lecture des dpches de Russie, Napolon prouva une impression
toute contraire  celle de son ambassadeur. Dans chaque circonstance,
Caulaincourt aimait  prsupposer la bonne foi d'Alexandre; cette
confiance rpondait  son noble caractre, satisfaisait son coeur; pour
le ramener  un jugement moins favorable sur le monarque qui l'honorait
de ses bonts, il tait ncessaire de placer sous ses yeux des
tmoignages clairs et probants. Napolon partait d'un point de vue
diffrent. Depuis qu'il avait surpris Alexandre, durant la dernire
campagne, en flagrant dlit de dloyaut, il suspectait toutes ses
intentions et, derrire chacun de ses actes, chacune de ses paroles,
cherchait l'arrire-pense. Je connais les Grecs[323], dira-t-il
bientt, par une comparaison peu flatteuse entre le jeune empereur et
les princes du Bas-Empire; mais lui-mme ne se privait jamais d'opposer
 la duplicit de son alli la finesse aigu qu'il tenait de la patrie
de ses anctres.  considrer cet effort mutuel pour se pntrer et se
djouer, voil sous les dehors de l'amiti la plus expansive, il semble
assister au duel de deux races galement matresses dans l'art de la
dissimulation et de la ruse: c'est la lutte d'un Italien contre un Grec.
Dans le cas prsent, lisant  travers les faits, retenant, comparant,
groupant les circonstances rapportes par son ambassadeur, remarquant
l'affectation du Tsar  se rfugier derrire sa mre,  faire intervenir
son ministre, sa soeur, Napolon en conclut qu'Alexandre organisait une
mise en scne habile pour luder la demande sans la dcliner
ouvertement. La cour de Russie se mnageait, pensa-t-il, des prtextes
pour l'conduire, et il trouva--ce fut sa propre expression--que le jeu
n'tait pas mal imagin _pour filer un refus_[324]. C'est cette
pense, insupportable pour son orgueil, qui prend dsormais possession
de son esprit: elle va inspirer et rgler sa conduite.

[Note 323: _Documents indits_.]

[Note 324: ERNOUF, 271.]

Si la Russie se drobait dfinitivement, elle le mettrait dans la
ncessit de recourir au parti vers lequel un revirement spontan
l'attirait dj, d'aller  cette Autriche qui venait d'elle-mme  la
rencontre de ses voeux. Mais attendra-t-il, pour excuter ce changement
de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que
son chec  Ptersbourg soit certain et consomm? Au contraire, va-t-il
prendre les devants, ter  la Russie la facult de l'conduire en se
retirant le premier? C'et t mal le connatre que de le supposer
capable d'une marche moins altire. Trop fier et trop fin, nous dit
Maret, pour laisser aller la scne jusqu'au bout[325], il compte bien,
par une brusque conversion, chapper au coup dsagrable dont il se sent
menac et le laisser porter dans le vide.

[Note 325: _Id._]

L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la
prudence commande de ne rien prcipiter. De simples indices, si
significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas  autoriser un jugement
ferme sur l'avenir de la ngociation en Russie. Il n'est pas impossible,
aprs tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille
sincrement et russisse  triompher de sa mre. Se jeter ailleurs quand
Alexandre promet une rponse dans un dlai fix, quand le consentement
de la Russie peut arriver  toute heure, ce serait s'exposer  une
indignation justifie, provoquer une scission violente dont Napolon ne
veut  aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se
montre affame de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en
suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses
prfrences primitives, il sent qu'il s'est trop avanc pour se retirer
 la lgre. Il patientera donc encore quelques jours, esprant tre
promptement tir de doute. Le duc de Vicence, avec le zle qu'on lui
connat, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les pripties du
dbat; suivant toute vraisemblance, il fournira  bref dlai de
nouvelles indications, et l'envie de les possder se trahit par la
manire dont l'Empereur lui fait accuser rception de son envoi: On
dsirerait, lui crit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus
tendus; on espre les recevoir par votre premier courrier; ils sont
ncessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.

C'est par ces seules paroles, si diffrentes de celles transmises six
semaines auparavant, que Napolon rpond aux pices de tout ordre
expdies par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du
courrier, la ratification du trait antipolonais, rserve sa signature,
et ne livrera qu' bon escient cette suprme concession. Vis--vis de la
Russie, il s'en tient pour le moment  une observation mfiante et
arrte tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend
ds  prsent ses mesures pour que l'volution vers cette puissance, si
elle doit s'accomplir, paraisse s'oprer d'un mouvement naturel et ais,
sans heurter ni dconcerter l'opinion. Il veut pressentir, prparer les
esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il
avait tranch nagure de sa volont souveraine.

Il avait pris connaissance des dpches le 27 janvier. Le 29, qui tait
un dimanche, le bruit se rpandit aux Tuileries, au sortir de la messe,
que l'Empereur tiendrait dans la journe un grand conseil priv, un
conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de dlibrer
sur le choix de la future impratrice. Effectivement, on vit arriver au
chteau les rois et princes des deux familles, les grands officiers de
l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les prsidents du Snat et
du Corps lgislatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq 
trente, furent introduits dans la salle o l'acte de divorce avait t
rdig quarante-trois jours auparavant.

Quand l'Empereur fit son entre, annonc par les huissiers et prcd de
ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires
convoqus s'assemblrent autour de la table du conseil, dans un
religieux silence, il faut croire que rarement,  travers les
vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus
solennel. Songez qu'un homme s'est lev plus puissant que ne le furent
Csar et Charlemagne, que cet homme est l, qu'il prpare une
dtermination par laquelle il compte matriser l'avenir comme il a
domin le prsent, qu'en cet instant il rend la parole  la France, pour
ainsi dire, et l'appelle  le conseiller par la voix de ses plus
illustres reprsentants. Autour de lui, groupez ces personnages clbres
 des titres divers, dont les uns personnifient l'hrosme guerrier et
d'autres le gnie des affaires, les rois par l'pe, les hommes d'tat
possesseurs de la tradition, Murat et Eugne, Talleyrand et Fouch,
Berthier, Cambacrs, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par
l'origine, l'esprit, les passions, mais runis par le matre commun qui
forme leur lien et associe leurs destines. voquez-les tous avec leur
physionomie connue, avec leurs attitudes caractristiques, avec ces
traits d'me et de visage par lesquels ils sont entrs dans
l'imagination de la postrit; rehaussez cette scne par le ton de
gravit et de grandeur qui rgnait alors dans toutes les oprations
d'tat; encadrez-la dans la majest des hauts appartements dors, et
vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait chapp  une impression
inoubliable et profonde.

Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond mme des
choses, demandons-nous  quel rsultat pratique pouvait aboutir cette
dlibration sans prcdent. Son but annonc tait d'clairer le choix
de l'Empereur, de contribuer  le former. Or, ce choix dpendait en
grande partie d'vnements que Napolon avait placs lui-mme en dehors
de sa volont. Par la manire dont la ngociation avait t entame 
Ptersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui 
l'heure prsente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un
accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien
difficile  l'Empereur de reprendre une libert dont il s'tait lui-mme
dessaisi; le mariage russe deviendrait ncessaire par cela seul qu'il
s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien
s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais
vouloir.

Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il
ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit
l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment  l'impatience
publique. Il sait que l'attente du grand vnement tient tous les
esprits dans la fivre; Paris est mu, nerveux, il compte les jours,
trouve le temps long, et s'tonne de n'tre point fix. Pour expliquer
ces retards, Napolon feint d'prouver quelque embarras, fond sur le
nombre et la grandeur mme des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne
pouvant encore prsenter un dnouement, il se montre occup  le
prparer, en s'entourant des avis les plus clairs et les plus srs;
aussi habile  frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de
magiques ralits, il veut distraire, occuper l'attention des Franais,
en leur donnant la reprsentation d'un grand dbat.

Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une
partie de l'opinion, de vives apprhensions: l'Autriche est
essentiellement une puissance d'ancien rgime; les Franais craignent
que d'aller  elle, ce ne soit faire un pas en arrire, et toute
apparence de mouvement rtrograde alarme la nation, qui s'est attache 
l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le rgime nouveau solidifi,
glorifi, mis  l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napolon sait
que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup dsirent le choix
de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'lvent avec autorit
pour rpondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir
les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvnients du
parti primitivement annonc. Le conseil se tiendra sans mystre, portes
ouvertes, et certaines des paroles prononces, retentissant au dehors,
pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables.
Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place rserve tout
d'abord  la Russie, il ne plat point  Napolon que cette substitution
soit attribue aux difficults rencontres  Ptersbourg: le public doit
l'attribuer  des raisons plus hautes, y voir un choix librement et
mrement concert, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant
par avance.

L'Empereur ouvrit la sance par quelques paroles pleines de superbe et
d'habilet. Je puis pouser, dit-il en substance, une princesse de
Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines
d'Allemagne, ou bien une Franaise; il ne tient qu' moi de dsigner
celle qui passera la premire sous l'Arc de triomphe pour entrer dans
Paris[326]. Il proclamait d'autant plus la libert de son choix qu'il
la sentait en fait lui chapper. Il ajouta, en termes propres  flatter
l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Franaise serait l'union
selon son coeur, mais que de puissants intrts pouvaient commander un
parti diffrent. Ensuite, le duc de Cadore reut la parole pour faire
fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses
princesses que leur ge et leur rang mettaient en tat d'tre choisies,
cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Aprs
quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du
conseil  exprimer leur avis.

[Note 326: HELFERT, 87, d'aprs le rapport adress par
Schwartzenberg  sa cour.]

Un rcit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier  tous
les dtails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose
minutieusement les discours[327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est
appuy que sur un seul tmoignage, celui de Cambacrs; d'autres ont t
produits depuis, assez diffrents, et ici s'accusent les difficults
parfois insolubles de la tche dvolue  l'historien. Voil un fait qui
a frapp fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs
ont laiss des Mmoires et y ont retrac le tableau ou l'esquisse de la
scne[358]; pourtant, il n'est pas deux de ces rcits faits aprs coup
qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil,
spcialement sur les avis exprims. Si la date peut tre fixe avec
certitude, d'aprs des indications purement documentaires[329], il n'en
est point de mme de certains des suffrages recueillis: sur ce point,
les divergences sont plus aises  expliquer qu' concilier. Chez plus
d'un narrateur, le dsir de grandir son rle, de diminuer ou d'altrer
celui d'autrui, a pu contribuer  certaines dfaillances de mmoire qu'a
facilites d'ailleurs une circonstance particulire. Un second conseil
ayant t tenu sur le mme objet peu de jours aprs, mais alors que la
situation se prsentait diffremment et que les opinions devaient s'en
ressentir, les auteurs de Mmoires ont tous, sans exception, confondu
leurs souvenirs et ml dans leur rcit les deux runions en une seule,
ne laissant aucun moyen de restituer  la premire ce qui lui revient en
propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilit
de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut
exactement le sien, de rendre la teneur littrale et mme le sens de
tous les discours, en un mot de dresser le procs-verbal de la sance.

[Note 327: THIERS, XI, 368  373, d'aprs les Mmoires indits de
l'archichancelier.]

[Note 328: _Mmoires de Talleyrand_, II, 7  10. _Id. du comte
Mollien_, III, p. 117 et suivantes. _Notes du duc de Bassano_, dans
l'ouvrage du baron ERNOUF, p. 275  277. Cf. dans HELFERT le rapport
prcdemment cit de Schwartzenberg  sa cour, crit d'aprs les
renseignements qui furent fournis  l'ambassadeur par le duc de Bassano
aprs la sance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le
_Mmoire de Pellenc_ cit plus loin.]

[Note 329: Voy. sur ce point la note place  l'_Appendice_, I,
lettre C.]

Au moins est-il permis, d'aprs certains traits qui se dgagent avec
certitude, de retracer la physionomie gnrale du dbat, d'indiquer les
opinions mises,  dfaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de
montrer comment le conflit s'entama et s'tablit entre elles. L'ide
d'pouser une Franaise ne fut releve par personne. Le parti saxon
rencontra quelques adhrents: s'il prsentait vis--vis de la Russie
tous les inconvnients du mariage autrichien sans aucun de ses
avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait
sduire certains esprits moyens et timors: il et compromis l'Empereur,
il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrsorier Lebrun, il
rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment
que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une
discussion approfondie entre deux grands systmes d'alliance qu'un dbat
d'ordre intrieur, une reprise de l'ternelle lutte entre les passions
qui, depuis un sicle, ont troubl priodiquement et dchir notre pays.
 l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et
une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France
qu'une inspiration de gnie et une main de fer avaient violemment
rapproches.

Par une rencontre singulire, l'autocratique Russie eut pour elle la
partie la plus avance du conseil; sur son nom se rallirent, en haine
de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des prjugs, des traditions
rvolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion.
Avec sa fougue ordinaire, avec une loquence peronne, il excuta une
charge  fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre
de tous les lieux communs dont l'ignorance rvolutionnaire a trop de
fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de
prter main-forte  l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour
l'Autriche, il se jetait dans le camp oppos au nom des Bonapartes.
Puis, dans son rle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que
personne prouv en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux
les plus fermes adversaires que les Franais eussent rencontrs, ceux
dont il tait le plus utile de conjurer l'hostilit et de se mnager
l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur
poids auprs de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du
Danube, en tait rest au souvenir d'Eylau: Napolon se rappelait
Essling. Ce qui crait la force de Murat et l'autorit de ses paroles,
c'tait que derrire lui apparaissait un grand parti dans la nation,
tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux
privilges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un
Concordat avec l'ancien rgime.

L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus
nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque dsirait,
par principe ou d'instinct, que l'Empereur rpudit autant que possible
l'hritage rvolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie
lgitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le
conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extrieur,
habilement prsents et, il faut le dire, trs spcieux.

Le maintien de la paix continentale, la conqute de la paix maritime,
voil quel tait toujours le premier besoin et le dsir de tous. Or, les
guerres dchanes par la Rvolution avaient eu pour trait distinctif,
sur le continent, un duel constamment repris entre la France et
l'Autriche: la rconciliation de ces deux adversaires semblait devoir
tarir la source d'o avait coul tant de sang, supprimer la cause
principale des conflits, assurer la scurit de nos frontires, fixer
dfinitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et thtre
ternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de
l'Europe, n'tait-ce point pourvoir au repos du monde?

Ces raisons d'intrt prsent pouvaient d'ailleurs se fortifier de
considrations permanentes, se rattacher  un systme d'ensemble, 
toute une thorie politique, dont le pass avait dans une certaine
mesure dmontr la valeur. Ds la seconde moiti du dix-huitime sicle,
 une poque o la France s'occupait moins  tendre ses frontires qu'
assurer la paix autour d'elle et  tourner son activit vers les mers,
l'ancienne monarchie avait eu la sagesse de renoncer  une rivalit
suranne avec la maison d'Autriche; elle avait tendu la main  cette
ennemie de trois sicles et cherch dans un accord avec elle la garantie
de la stabilit europenne. Malheureuse  ses dbuts, cette alliance
n'en avait pas moins procur par la suite au continent vingt-cinq annes
de paix et permis une revanche contre les Anglais. Combien ce prcdent
n'acqurait-il point de force aujourd'hui que la France, engage contre
les insulaires dans une lutte sans merci, avait dpass sur terre ses
plus audacieuses esprances, atteint ou franchi partout ses limites
naturelles, et ne devait plus avoir d'autre ambition que de conserver et
d'affermir ses immenses domaines! Cette oeuvre de maintien et de
prservation ne trouverait-elle point son auxiliaire dsign dans
l'Autriche, puissance rassise, dgote des aventures, moins dispose 
conqurir qu' garder? Parmi les conseillers de l'Empereur, les plus
politiques, ceux que leur nature d'esprit et leur carrire avaient le
mieux familiariss avec la connaissance des rapports internationaux,
avec les lois de l'histoire, demeuraient fidles  cette tradition de
l'alliance conservatrice que se sont transmise jusque dans le milieu de
notre sicle, par une filire ininterrompue, certains des plus sages et
des moins couts de nos hommes d'tat. Adepte convaincu en principe de
cette politique, nous pensons qu'en 1810 le moment tait pass de
l'embrasser fructueusement, en admettant que Napolon et pu jamais la
mettre en pratique; en 1810, l'Autriche ne s'offrait  nous que par
contrainte et des lvres; elle avait trop souffert pour pardonner, et
ses pertes successives lui laissaient une invincible arrire-pense
d'hostilit et de revanche. Il faut convenir nanmoins que la politique
de rapprochement avec cet empire, envisage sous ses cts les plus
levs et d'un point de vue spculatif, s'autorisait de srieux
raisonnements et de mmorables exemples.

Pour dvelopper dans toute son ampleur le systme autrichien, nul n'et
t plus qualifi que Talleyrand: il l'avait formul  plusieurs
reprises comme sa doctrine de prdilection; disciple des ministres qui
firent l'alliance au dix-huitime sicle, il est devenu le matre de
ceux qui la souhaitrent de nos jours: dans cette chane continue, c'est
l'anneau intermdiaire. Il ne parat pas toutefois que Talleyrand, gn
peut-tre par ses relations clandestines avec la cour de Russie, ait
pris l'initiative de mettre en relief les avantages de l'autre parti;
s'il le soutint, ce qui n'est pas absolument tabli[330], il le fit avec
des circonlocutions, des rticences, et dans cette lutte de paroles o
les opinions se donnaient librement carrire, se montra moins orateur
que diplomate. Ce fut le prince Eugne qui insista le premier en faveur
de l'Autriche, en termes convaincus et persuasifs. Aprs lui, le duc de
Bassano se fit l'avocat brillant de la mme cause. Le ministre des
relations extrieures tait acquis d'avance  cette opinion; le comte
Mollien s'y rallia: le cardinal grand aumnier et M. de Fontanes firent
valoir contre la Russie, avec une pre amertume, des raisons de tout
ordre, mais surtout religieuses et confessionnelles[331].

[Note 330: Voy. pour l'affirmative les _Mmoires de Talleyrand,
Thiers_, et, en sens diamtralement contraire, les notes de Maret.]

[Note 331: Suivant Thiers, le prince de Neufchtel se pronona aussi
pour l'archiduchesse. Fouch, ministre de la police, opina discrtement
dans le mme sens, d'aprs Maret; d'aprs Talleyrand, il fit chorus avec
le roi de Naples. Aucun rcit ne mentionne l'avis des autres ministres,
sauf une sortie vhmente du comte de Cessac contre la maison
d'Autriche.]

En somme, sans qu'une majorit dcisive se dessint, d'importants
suffrages s'taient donns  l'Autriche. Il est vrai que cet avantage
pouvait tre contre-balanc par un avis de haute porte: la voix de
l'archichancelier Cambacrs s'leva, comme celle mme de la prudence,
pour rclamer en faveur de la Russie. Cambacrs avait prvu que la
puissance non lue deviendrait ncessairement ennemie. S'inspirant de
cette donne, il essaya de dmontrer discrtement que le grand danger de
l'avenir n'tait point dans une reprise d'hostilits avec l'Autriche
vaincue d'avance, mais dans une guerre au Nord, dans une rupture avec
l'empire dont la force de rsistance et les ressources demeuraient une
redoutable inconnue, et ce grave avertissement, s'il ne parut pas
impressionner immdiatement les assistants, semble  distance dominer le
dbat et dfinir la situation[332].

[Note 332: Sur l'avis de Cambacrs et la manire dont il l'exprima,
voyez la conversation qu'il eut avec M. Pasquier, cite par le comte
d'Haussonville dans son grand ouvrage: _L'glise romaine et le premier
Empire_, t. III, 205.]

L'Empereur coutait tout, impassible, majestueux, vitant le plus
possible de donner des signes d'acquiescement ou d'improbation; il
laissait la discussion se prolonger, s'chauffer, mais ne lui permettait
point de dpasser certaines limites et savait au besoin, par un mot, par
une phrase qui portait, la diriger et la contenir. Il n'entendait point
que la balance de l'opinion pencht trop ouvertement d'un ct, car il
ignorait encore vers lequel les circonstances le forceraient d'incliner.
Ds qu'il voyait se produire un argument de nature  jeter sur l'un des
deux partis une dfaveur trop marque, un discrdit irrmdiable, il ne
manquait point de l'arrter au passage et de l'anantir. Lacue, comte
de Cessac, ministre de l'administration de la guerre, parlait vivement
et s'acharnait contre l'Autriche: il rappelait les dsastres
ininterrompus de cet empire, le recul continu de ses frontires, et
s'animant: L'Autriche, dit-il, n'est plus une grande
puissance.--L'Autriche n'est plus une grande puissance, interrompit
l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'tiez pas  Wagram[333].
Et tout de suite la solidit et l'lan des troupes ennemies dans cette
journe, leur tnacit stoque, leurs charges fougueuses, le succs un
instant compromis, lui reviennent  la mmoire et se dessinent devant
ses yeux en traits saisissants: il n'admet point, s'il dsigne
l'Autriche, qu'on puisse le considrer comme s'alliant  une monarchie
dchue.

[Note 333: _Mmoires du comte Beugnot_, II. 359. Cf. HELFERT, 87.]

Pareillement, il ne veut pas que la Russie, qu'il lui faudra peut-tre
choisir, devienne l'objet d'une condamnation dfinitive. Le cardinal
Fesch avait prononc un mot grave: faisant allusion  la diffrence de
culte qui sparerait de la France une impratrice schismatique, admise 
pratiquer publiquement ses rites, et qui l'isolerait au milieu de son
peuple, il avait dit: Un tel mariage ne serait point dans nos moeurs.
Cette phrase avait paru faire impression. Cependant, comme Napolon
avait pris  Ptersbourg l'engagement d'accder  toutes les exigences
possibles en matire religieuse, il tait indispensable de rserver le
cas prvu et de le prsenter sous une forme acceptable. L'Empereur se
tira d'embarras par une affirmation qu'il savait contraire  la vrit
et par une digression historique. Il avait tout lieu d'esprer, dit-il,
vu ses excellents rapports avec l'empereur Alexandre, que la Russie ne
poserait aucune condition, mais c'tait lui-mme qui dsapprouverait et
ne saurait admettre un changement de religion. Les abjurations n'taient
point de son got, et il cita  ce propos, pour le blmer, l'exemple de
Henri IV. Il admirait ce grand prince, disait-il, mais il n'avait jamais
pu lui pardonner d'avoir reni sa foi au prix d'une couronne; c'tait, 
ses yeux, la seule tache sur une glorieuse mmoire[334]. Au reste, il
pserait avec soin et tiendrait en grande considration les avis
exprims.  la fin, pareil au juge qui, la cause entendue, se retire
pour dlibrer avec lui-mme, prparer et mrir sa sentence, il leva la
sance, remercia et congdia le conseil, sans le dpartager. Il tait
parvenu  son but: il avait laiss se dvelopper des arguments srieux
en faveur de l'Autriche, sans exclure la possibilit de l'autre mariage,
pour le cas o l'Impratrice mre finirait par consentir.

[Note 334: Helfert, 87.]

Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se rpandit instantanment, le
secret n'ayant point t recommand. Le surlendemain,  un dner chez le
roi de Bavire, arriv depuis un mois  Paris, ce monarque flicitait le
duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre 
procurer la tranquillit de l'Allemagne[335]. En mme temps, dans les
cercles les plus divers, on citait les personnes appeles au conseil,
les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du
roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majest
sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu
M. de Fontanes[336]. Les prvisions, les commentaires, les controverses
allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se
continuait dans toutes les socits qui tenaient de prs ou de loin au
gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits o
elle s'tait depuis longtemps tablie, dans ceux o s'assemblait la
foule, o se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les
plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons
de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un
bourdonnement de voix confuses et discordantes.

[Note 335: Id., 88.]

[Note 336: _Mmoire de Pellenc_.]

Dans la masse du public, les sentiments restaient partags: la Russie
conservait ses dfenseurs, qui lui demeuraient fidles moins encore par
sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche[337]. Au contraire,
dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorit inclinait
assez nettement en faveur de l'archiduchesse.

[Note 337: Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives
nationales, AF, IV, 1508.]

Un parti, il est vrai, maintenait opinitrement ses objections: c'tait
celui des hommes compromis dans les pires excs de la Rvolution; on le
stigmatisait par le nom mme qu'on lui infligeait: on l'appelait le
parti de ceux qui ont vot la mort[338].  l'autre extrme de
l'opinion, dans le faubourg Saint-Germain pur et sans mlange, chez
les royalistes qui s'honoraient d'une fidlit intransigeante au pass,
chacun s'indignait  l'ide d'un mariage qui effacerait sur le front de
Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la
profanation sacrilge d'un grand et douloureux souvenir.

[Note 338: Lettre publie par HELFERT, 354-358. Cette lettre trs
confidentielle, adresse  Metternich et signe seulement Dj, est
attribue par l'auteur autrichien  Laborde: elle doit l'tre suivant
nous au duc de Dalberg.]

En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la
plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Rvolution, ceux que l'on
nommait les _Jacobins raisonnables_ ou, par l'vocation d'un vieux mot,
les _Constitutionnels_, tmoignaient pour la maison de Habsbourg d'un
zle qui devait paratre en eux un signe irrcusable de repentir. Le
parti royaliste avait aussi, en trs grand nombre, ses constitutionnels.
Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite
une respectueuse dfrence, composaient avec le prsent, reconnaissaient
dans Napolon une incarnation nouvelle et puissante du principe
monarchique, s'accommodaient de son rgime, acceptaient de bonne grce
des fonctions d'tat ou des charges de cour, et ces conversions se
multipliaient d'anne en anne. Entrant dans le gouvernement, les
nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part
d'influence et s'essayaient  orienter la marche de l'tat dans une
direction conforme  leurs ides. Le mariage autrichien rpondrait 
leurs principes et mme rassurerait leur conscience; ils se sentiraient
plus  l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le
petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des rallis, qui prenait  la
cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids dcisif en
faveur de la solution autrichienne.

Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons
directes, des raisons ou des prjugs.  Paris, l'Autriche tait de
meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus
dignement que leurs collgues du Nord; on les voyait davantage; ils
semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient  Paris leur amusement,
sans se montrer trs difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutt
qu'ils ne s'occupaient  garder un rang conforme  la majest de leur
cour:  part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait
par son luxe tapageur plutt que par sa tenue[339]. Le prince Kourakine,
malgr le faste qu'il dployait, malgr ses rceptions aussi splendides
qu'ennuyeuses[340], n'avait point russi  faire de sa maison un centre
d'lgance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules
taient sujet de raillerie, il passait pour le meilleur des hommes,
mais le plus insignifiant des ambassadeurs[341]. Quelle diffrence avec
ce brillant comte de Metternich qui avait laiss  Paris les plus
aimables souvenirs, qui s'y tait fait, durant sa mission, des relations
utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherch dans le
meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne socit
franaise,  demi groupe autour du trne imprial, se sentait en
affinit particulire de gots et d'ducation avec cette aristocratie
viennoise qui figurait  Paris, non seulement par ses reprsentants
attitrs, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle
tait apparente. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au
moral comme au physique, par ses gots, ses moeurs, et l'union avec une
princesse de Moscou ft demeure aux yeux du monde, en dpit de tout, un
mariage exotique.

[Note 339: Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale, AF,
IV, 1508.]

[Note 340: VASSILTCHIKOF, IV, 385.]

[Note 341: _Documents indits_.]

Cette manire de penser trouva mme son expression par crit, elle
suggra des observations, des mmoires qui furent adresss en haut lieu;
elle s'y montre appuye de toutes les raisons d'tat dduites dans le
sein du conseil. Pour rdiger ces pices, il fut fait appel  des
crivains spciaux, en qute de consultations politiques  donner, 
certains survivants des anciennes controverses. Le mmoire le plus
intressant fut compos par l'ex-migr Pellenc. Secrtaire de Mirabeau
au dbut de la Rvolution, Pellenc s'tait ensuite rfugi en Autriche,
d'o il tait revenu rcemment  Paris. De tout temps, il avait
travaill dans les dessous de la politique et ctoy le monde: son
mmoire se prsente comme l'cho de ce qui s'y disait en 1810 sur le
compte respectif de la Russie et de l'Autriche.

Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une
interprtation extensive et un sens trs large: Ce mariage, dit-il en
parlant du projet russe, ne serait pas dans nos moeurs. Une partie de
l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme
une puissance asiatique. La diffrence de religion donnerait aussi
quelque embarras; il y a sans doute une glise grecque  Paris, mais
l'Empereur lui-mme a dit, dans une occasion, que le chef de l'tat en
France devait tre de la religion catholique. En examinant ce sujet sous
le rapport de l'opinion publique, on est port  croire que le choix
d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation,
dont la cour seule a de l'clat, n'est pas encore au nombre des tats
civiliss; le trne y est expos aux plus sanglantes rvolutions, on
n'estime pas en France le caractre russe, tout  la fois remuant,
audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inond de ces
demi-barbares qui, malgr leurs richesses, n'ont aucun point de contact
avec nos gots, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'amnit
de nos moeurs.

La politique, en examinant le mme sujet, trouverait des inconvnients
d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de ct les
circonstances prsentes, nous est assez inutile. Quel parti la France
pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-sicle
pour conqurir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas mme compter
sur la dure de cette alliance; c'est plutt avec l'Angleterre qu'avec
nous que la situation gographique de la Russie, ses productions et ses
besoins, lui font une ncessit de s'unir; aussi nos partisans dans cet
empire se bornent  l'empereur Alexandre et  son premier ministre, dont
la bonne foi mme est assez douteuse, et la nation entire est notre
ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de
projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir
l'agrandissement du duch de Varsovie et le reculement de la Russie en
Asie; sans compter mme l'inconvnient d'pouser une princesse dont on
peut apprendre  chaque instant que le frre vient d'tre dtrn...

--Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mmoire aprs
ces considrations haineuses, conviendrait mieux que celui-l sous une
foule de rapports. Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle
chrit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est
ce sentiment qui la pousse  dsirer le mariage autrichien. Ici,
l'auteur s'lve  des considrations pathtiques sur le voeu de
l'opinion bien pensante. Sa qualit de petite-nice de la dernire
reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain
avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne
voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la
Providence, et, d'aprs cette manire de voir, la place que prendrait
cette princesse sur un trne o sa tante fit naufrage, paratrait une de
ces compensations que le Ciel prpare dans ses dcrets, quand il lui
plat de rconcilier les poques de sa svrit avec celles de sa
bienveillance.

Finalement, en mme temps que l'auteur expose tous les motifs politiques
qui militent en faveur de l'Autriche, il met  profit son long sjour 
Vienne pour donner sur la personne mme de l'archiduchesse quelques
renseignements prcis, les premiers peut-tre qui parvinrent 
l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatt, il insiste sur
un point qui doit plaire  Napolon,  savoir que la jeune princesse,
ayant reu de la nature une constitution robuste, un physique plutt
agrable et un esprit moyen, peu dvelopp par une ducation imparfaite,
est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donne, de
se laisser faonner par une direction intelligente.

Les qualits personnelles de la princesse Louise, dit-il,
auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majest? Voil le seul point
vritablement important. Cette archiduchesse tait encore, il y a huit
mois, trs mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des
femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernire reine de France
grandit fort tard et grossit beaucoup aprs son mariage. Elle a, dans un
degr remarquable, l'clat du teint allemand. Ses traits sont rguliers,
son visage est ovale, ses cheveux entre le chtain clair et le blond,
ses yeux bleus et trs beaux, et son regard encore plus beau que ses
yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs trs vives, mais d'un
incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un dfaut qu'avait eu la
reine de France dans sa jeunesse. Ses paules sont peu effaces et
semblent annoncer une constitution forte; elle marche trs bien; elle a
cependant plus de noblesse que de grce et s'habille sans got. On n'a
gure parl de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que
son ducation, dont sa mre se mlait beaucoup trop, a t mal faite...
Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort
au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est
d'tre d'une famille o la fcondit est presque certaine. On l'a
souvent compare avec l'impratrice actuelle d'Autriche, et gnralement
elle plaisait davantage sous le rapport de la beaut[342].

[Note 342: Archives nationales, AF, IV, 1675.]

Le mmoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouv parmi les papiers
de la secrtairerie d'tat, o se centralisaient toutes les pices
transmises  l'Empereur ou manes de lui-mme. Adress probablement au
duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de
Sa Majest. Napolon ne dsapprouvait point ces conseils
respectueusement donns; il laissait crire, comme il avait laiss
parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les
esprits un mouvement auquel il avait en quelque manire donn
l'impulsion. Toutefois, ce n'tait point assez pour lui que de connatre
l'opinion des hautes classes. Il tient  savoir si dans un milieu moins
relev, mais non moins digne d'attention, les rpugnances et les
prventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intrts
matriels, connatre ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes
d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du
Trsor public de procder discrtement  cette enqute[343]. Lui-mme
met la question  l'ordre du jour de tous les entretiens. En dcembre,
il n'a consult personne pour se dcider en faveur de la Russie;
aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels
il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables  l'Autriche,
mais vite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot
prmatur, de dvoiler un avenir que les circonstances laissent
incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle
d'un arbitre souverain, matre absolu de ses dcisions, mais dsireux de
ne statuer qu'aprs avoir recueilli tous les lments qui peuvent
clairer et former son jugement. En fait, il dlibre moins qu'il
n'attend; les yeux fixs sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau
courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou dmentir ses soupons,
que la Russie ait laiss plus clairement lire dans son jeu et se soit
mieux fait connatre.

[Note 343: _Mmoires de Mollien_, III, 122-123.]



II

LES JOURNES DES 6 ET 7 FVRIER 1810

Le 5 fvrier,  cinq heures du soir, un second courrier du duc de
Vicence entrait  l'htel des relations extrieures; il apportait, comme
le premier, deux dpches chiffres, dates des 15 et 21 janvier, plus
un billet en clair. Ayant jet les yeux sur ce dernier, M. de Champagny
comprit immdiatement que rien n'tait termin  Ptersbourg:
l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire
son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait t mise 
plus longue preuve. Le ministre crut devoir instruire immdiatement
l'Empereur de cette dcouverte; en lui promettant dans quelques heures
le dchiffrement des dpches, il lui communiqua ds  prsent le billet
en clair. Il fera connatre  Votre Majest, ajoutait M. de Champagny
en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la
nouvelle dcisive qu'elle dsire[344]. Le ministre passa ensuite la
nuit  dchiffrer les deux dpches et y lut effectivement que les
pourparlers avec l'Impratrice mre continuaient sans aboutir: la
correspondance de l'ambassadeur n'tait que le bulletin de cette
ngociation, d'aprs la version d'Alexandre[345].

[Note 344: Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 345: Toutes les citations qui suivent jusqu' la page 529, 
l'exception de celles qui font l'objet d'une rfrence spciale, sont
tires des deux lettres de Caulaincourt  Champagny en date des 15 et 21
janvier 1810.]

Le fils et la mre se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutt
leur confrence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de
frquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser
ignorer aucun des incidents survenus. La rponse de Tver tait arrive:
elle tait favorable. Malgr cet avis, l'Impratrice mre prouvait
toujours une peine singulire  se dcider. Ses objections ne se
concentraient pas sur un point prcis; elles se multipliaient 
l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantt
srieuses et plausibles, tantt fantasques et tranges.

D'abord, elle avait mis en avant le jeune ge de la grande-duchesse;
elle convenait que sa fille tait nubile, qu'il y en avait eu des
marques prononces, quoique lgres, mais elle citait l'exemple des
deux anes, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg,
toutes deux mortes pour avoir t maries trop jeunes. Les jours
suivants, la question d'ge avait paru la proccuper moins, mais elle
s'tait gendarme  l'ide de marier sa fille  un prince divorc.
L'glise ne dsapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut
Caulaincourt qui suggra au Tsar une rponse  cette objection:
partageant l'erreur fort rpandue d'aprs laquelle le lien form entre
Napolon et Josphine et t purement civil, ignorant la procdure
engage devant l'officialit de Paris et la dcision qui en avait t la
suite, il dclara que le mariage n'avait point exist aux yeux de
l'glise. Mais l'Impratrice mre n'tait jamais  court d'arguments,
parfois fort subtils; se plaant dsormais sur le terrain de la loi
civile, elle fit observer que le code Napolon ne permettait point 
l'poux divorc de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui
rpondre que le code Napolon assujettissait tout le monde en France,
sauf son auteur[346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui
se brusque et s'improvise; il faut y rflchir mrement et prendre son
temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver  une
dtermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-mme qui
l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se
borne  causer d'une ventualit?

[Note 346: Caulaincourt  Champagny, 31 janvier 1810. En ralit, le
code Napolon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement
mutuel. Art. 297.]

Napolon peut-il avoir des enfants? dit un jour l'Impratrice.
Alexandre se porta aussitt garant de son alli. Sa mre revint  la
charge; elle prtendait savoir que Napolon n'avait jamais eu d'enfants,
mme avec ses matresses[347]; ainsi l'objet essentiel du mariage
pourrait tre manqu. Qui savait les inconvnients et les humiliations
qui en rsulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas
rpudie  son tour? Ne lui demanderait-on point de se prter  quelque
indigne supercherie? Et l'Impratrice citait aussitt un fait, exact ou
suppos, qui avait longtemps dfray la chronique des cours: en Sude,
sous le rgne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse
substitution de pre, procur un enfant  la Reine, un hritier  la
couronne, et suppl  l'insuffisance du Roi: Ma fille, disait
l'Impratrice, a trop de principes pour se prter jamais  rien de
tel[348].

[Note 347: _Id._, 18 fvrier 1810.]

[Note 348: _Id._]

Alexandre cita ce propos  Caulaincourt, comme un exemple des mille
difficults qui passaient par la tte de sa mre[349]. Pour le mieux
convaincre du caractre insolite de cette ngociation, o les plus
futiles raisons se jetaient  la traverse des plus grands intrts, il
ne lui faisait grce d'aucun dtail et les lui numrait tous dans un
langage familirement aimable, sur ce ton  la fois caressant et dgag
qui lui tait habituel, employant des expressions vives, pittoresques,
parfois risques, excellant  manier notre langue, dont il possdait les
finesses encore mieux que les rgles. Si l'ambassadeur montrait quelque
dpit de ces lenteurs, de ces hsitations prolonges, il s'impatientait
plus fort que lui, s'irritait contre sa mre.  l'entendre, il fallait
que son attachement  l'Empereur et  la France ft bien profond pour
lui faire surmonter les dgots et les ennuis que lui causait cette
affaire: Si je russis, disait-il, je vous assure que je croirai avoir
fait la ngociation la plus difficile, car ce ne sont pas des raisons
que l'on a  combattre et auxquelles on en oppose d'autres; c'est un
esprit de femme, et le plus draisonnable de tous...

[Note 349: _Id._]

Je ne me dcourage pas, reprenait-il, parce que je crois la chose
avantageuse pour tous, parce que ce sera un lien de plus pour
l'alliance. Je n'en ai pas besoin, mais je serai heureux de penser que
nos successeurs respecteront notre ouvrage, se feront les allis de
notre dynastie, comme je suis celui de son grand fondateur. Puis, il
prouverait une satisfaction si douce  pouvoir faire quelque chose qui
soit personnellement agrable  l'empereur Napolon; il se sentait pour
ce monarque une si relle inclination; il avait pu si bien l'apprcier
aux jours de Tilsit et d'Erfurt; il savait combien la femme
qu'pouserait l'Empereur serait digne d'envie; elle trouverait le
bonheur intime en mme temps que la ralisation de ses rves les plus
audacieux. On ne connat pas l'Empereur, disait-il; on le juge plus que
svrement, mme injustement, en le croyant dur; je lui ai trouv, en le
connaissant davantage, des formes de bonhomie, d'un homme bon dans son
intrieur et qui tient  ses habitudes et  ce qui l'entoure[350]. On
peut mme se demander s'il n'est pas dans son caractre de s'attacher
beaucoup[351].

[Note 350: Rapport n 72 de Caulaincourt  l'Empereur, 23 janvier
1810.]

[Note 351: _Id._ Juste  la mme poque, Alexandre traait de
Napolon un portrait tout autre, pendant un entretien avec le prince
Adam Czartoryski: C'est, disait-il, un homme  qui tous les moyens sont
bons, pourvu qu'il parvienne  son but. Toutefois, son interlocuteur
croyait remarquer qu'il ne s'tait pas entirement dgag de l'ascendant
que Napolon avait fait peser sur lui, qu'il tenait essentiellement  le
mnager, qu'il en avait une grande peur. _Mmoires de Czartoryski_,
II, 223-225.]

D'ailleurs, ajoutait Alexandre, l'ambassadeur se mprendrait s'il
attribuait les hsitations de l'Impratrice mre  un prjug personnel
contre Napolon; elle ne nourrit point les antipathies que beaucoup lui
prtent, et, sur ce point dlicat, comme si le Tsar et prouv quelque
gne  s'noncer compltement, Roumiantsof se chargeait d'tre plus
affirmatif. Il citait  Caulaincourt des propos de l'Impratrice qui
devaient donner bon espoir; elle avait dit: On se trompe sur l'opinion
que j'ai de l'empereur Napolon; je suis mre, je voudrais que mes fils
lui ressemblassent, non pas seulement comme grand capitaine, mais comme
homme d'tat; on ne gouverne pas mieux[352].  Gatchina, les formes du
divorce avaient t approuves et loues; les personnes prsentes au
cercle de l'Impratrice l'avaient entendue s'exprimer sur cet acte en
termes judicieux et convenables.

[Note 352: Caulaincourt  Champagny, 31 janvier 1810.]

Au reste, le projet de mariage commenait  s'bruiter. Quelques propos
de l'Impratrice mre avaient mis sur la voie, puis il tait arriv,
dans diverses socits, des lettres expdies de France en dcembre,
alors que tout y annonait la dcision prise en faveur de la Russie, et
Ptersbourg, qui tait l'cho de Paris[353], mais un cho en retard de
trois ou quatre semaines, concluait de ces nouvelles qu'une demande
s'tait produite ou allait venir, qu'un grand vnement tait dans
l'air. C'tait la conversation de la cour et de la ville; quelques
personnes en parlaient  Caulaincourt, d'autres cherchaient  lire dans
son visage, dans son maintien, le secret qu'il portait en lui; aux jours
de crmonie, lorsqu'il venait rendre ses devoirs  l'Impratrice mre,
entoure de ses plus jeunes enfants, tous les regards s'attachaient
curieusement sur lui, piant ses moindres gestes;  la profondeur plus
ou moins accentue des saluts qu'il adressait  la grande-duchesse Anne,
les spectateurs prtendaient prendre la mesure de ses esprances,
deviner si la ngociation s'acheminait  son terme ou subissait un temps
d'arrt[354].

[Note 353: Caulaincourt  Talleyrand, lettre prcite du 6 fvrier
1810.]

[Note 354: _Mmoires de la comtesse Edling_, p. 49.]

En gnral,--c'tait du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public
mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgr leurs
prventions obstines contre la France nouvelle et son chef, les Russes
se sentaient-ils flatts de la prfrence donne  leur maison, et chez
eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait?
Quoi qu'il en ft, Caulaincourt croyait savoir que l'Impratrice mre,
ayant demand certains avis, les avait recueillis propres  la bien
disposer; loin d'approuver sa rsistance, l'opinion l'encourageait 
cder, prjugeait mme sa dcision, annonait partout une solution
affirmative, et cette unanimit d'expressions semblait devoir influencer
une princesse particulirement sensible au jugement du monde.

Que ne cdait-elle donc  la fin, quand toutes ses objections avaient
t victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de
consentir!  cette question, trs nettement pose par Caulaincourt,
l'empereur Alexandre rpondait comme il suit: L'Impratrice ne met
aucune opposition relle, mais, en mme temps, et par une suite
naturelle de son caractre, elle ne sort pas de son indcision... En un
mot, on parat pencher pour le projet, mais, par suite de cette
indcision de caractre, de cette faiblesse fminine qui croit chapper
 l'embarras d'un choix dlicat en l'ajournant, on ne se dcide pas...
Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net
une tendance favorable, pour arracher ce _oui_ qui semblait sur les
lvres de l'Impratrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dt
suffire. Suppli de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de
nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en mme temps
l'ternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il,
laisser souponner  sa mre, par une prcipitation intempestive, que
Napolon avait parl. Caulaincourt commenait  dsirer qu'il mt dans
sa manire de traiter un peu moins de prcautions et plus d'entrain; il
le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressment prononce.
Alexandre rpondit qu'il s'en garderait bien: N'tant pas sr de la
discrtion de sa mre, il fallait que ce secret restt avec lui si la
chose ne russissait pas. Il continuait, d'ailleurs,  augurer
avantageusement de l'issue finale, sans acclrer sa marche ni accentuer
son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait ferm son second
courrier, c'est--dire le 21 janvier, le deuxime dlai de dix jours
tait largement dpass, et l'ambassadeur en tait encore  attendre la
rponse plusieurs fois rclame. Il l'esprait sous peu, la prvoyait
satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait  transmettre que ses
dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prtes  l'Impratrice
mre, les propos tenus  Ptersbourg, le tout textuellement relat dans
ses deux nouvelles dpches.

       *       *       *       *       *

Ces pices, places sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur
arrive, achevrent de l'clairer et finirent son indcision: ce fut le
coup de grce port  ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il
reconnut le tmoignage vident d'intentions vasives. Cette rponse qui
lui est annonce, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera ngative; dans
tous les cas, elle a trop tard pour qu'elle puisse influer sur sa
dcision. Il n'hsite plus dsormais; considrant que les dlais
apports  le satisfaire prparent une fin de non-recevoir et suffisent
d'ailleurs  le dgager, il s'estime entirement libre de se rejeter
vers un parti qui le vengera suprieurement des ddains de la Russie.
Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une
ardente prcipitation  la saisir; pour chapper au fcheux effet d'un
mariage manqu, il en improvise un autre: autant il a mis nagure de
promptitude et d'imptuosit  se porter vers la Russie, autant il en
met aujourd'hui  se dtourner en sens inverse; il veut qu'en
vingt-quatre heures tout soit termin avec l'Autriche, et au refus qu'il
pressent du ct de Ptersbourg, qu'il juge invitable, imminent, qu'il
voit venir, il se hte d'opposer une dfection retentissante et
prventive.

Les dpches de Caulaincourt avaient t lues par lui pendant la matine
du 6. Dans l'aprs-midi, par ses ordres, on se mit  la recherche de
l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journe hors de Paris et
s'tait rendu  une partie de chasse. Ce fut l que le premier
mot[355] lui parvint; il fut averti de rentrer  son htel et d'y
attendre une communication importante.  six heures du soir, il vit
arriver le prince Eugne. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que
l'Empereur avait jet son dvolu sur l'archiduchesse, se tenait prt 
l'pouser, mais y mettait une condition: c'tait que l'on conclurait
sans dsemparer, et que le contrat serait sign dans quelques heures.
Tout ajournement serait considr comme un refus, et la volont du
matre se porterait ailleurs.

[Note 355: Lettre cite du duc de Dalberg.]

Cet avis veilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments
contraires. S'il prouvait une joie profonde  la pense qu'une
occurrence inespre s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche,
garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie,
l'engagement soudain et irrvocable qu'on exigeait de lui exposait
gravement sa responsabilit. Sa cour lui avait permis de ne point se
drober  des avances, de laisser prvoir une acceptation; mais elle
n'avait jamais pens que Napolon le mettrait brusquement en demeure de
se lier par crit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait
nglig de le munir de pouvoirs en consquence: il tait autoris 
tout, sauf  signer. Jamais ambassadeur, a racont Eugne, ne se trouva
dans une situation plus cruelle; je le voyais se dmener, suer  grosses
gouttes, faire d'inutiles reprsentations[356].  la fin, parvenu  ce
tournant dcisif de sa carrire, Schwartzenberg jugea qu'il est des
moments o un diplomate avis doit payer d'initiative, de rsolution, et
jouer intrpidement son avenir: il se dclara prt  signer.

[Note 356: _Mmoires de la comtesse Edling_, p. 193, d'aprs un
rcit du prince Eugne.]

Eugne se hta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, o l'Empereur
l'attendait, parat-il, avec une extrme impatience. Ds que le mot
_oui_ sortit de ma bouche, a dit le prince[357], je vis le grand homme
se livrer  une joie tellement imptueuse et folle que j'en demeurai
stupfait. Cette scne a t rapporte par Eugne en 1814,  Vienne,
pendant le congrs,  la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria,
admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'grie.
Si l'on songe  la situation prsente des deux interlocuteurs, au lieu
et  la date de leur rencontre, on peut supposer que le rcit a t fait
ou transmis avec une exagration peu favorable au conqurant tomb.
Nanmoins, nous ne ferons pas difficult d'admettre que la satisfaction
de l'Empereur ait t forte et exubrante. Elle tait tout  la fois
absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait
encore, le lgitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se
sentait dsormais assur et garanti contre les suites du mauvais vouloir
de la Russie.

[Note 357: _Id._, p. 194.]

Sans perdre de temps, le soir mme, il assembla  nouveau le conseil
extraordinaire qui avait t tenu neuf jours auparavant. Il importait
que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, part sortir d'une
imposante consultation; c'tait d'ailleurs pour Napolon un moyen de
l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau dbat,
qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les
convocations sont lances, les estafettes volent, et successivement,
dans le cours de la soire, se retrouvent aux Tuileries le roi de
Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands
dignitaires, les ministres, les prsidents du Snat et du Corps
lgislatif[358].

[Note 358: Champagny  Caulaincourt, 8 fvrier 1810.]

La runion s'ouvrit fort tard, sous la prsidence de l'Empereur, et
cette sance aux lumires, dcide d'urgence, tenue dans le calme de la
nuit, alors qu'autour du palais vivement clair s'assoupissaient tous
les bruits de la ville, parut emprunter  l'heure et aux circonstances
une plus mystrieuse gravit. Cependant, il n'y avait plus de place pour
l'apparence mme d'un dbat approfondi et digne. Le bruit de la dcision
prise le matin s'tait promptement rpandu: pendant la journe, il en
avait t parl dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait
entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer
l'insigne vnement, en prvoir toutes les consquences, mme les plus
futiles, discuter dj l'article des cadeaux, dsigner les destinataires
futurs des cordons autrichiens et des tabatires trs
ostensibles[359]. Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux
mmes qui n'avaient point t initis directement au secret, savaient
que leur rle se bornerait  approuver un choix arrt d'avance.

[Note 359: Lettre prcite du duc de Dalberg.]

La question fut pose d'ailleurs de manire  prjuger et  commander la
rponse. Champagny lut en entier les quatre dpches de Caulaincourt, ne
fit plus mystre des pices qui dnotaient  Ptersbourg un manque
d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient
l'Empereur, cherchaient  lire sur ses traits le mouvement de sa pense,
voyaient assez qu'il n'tait point d'humeur ni en position d'attendre
le jour o l'Impratrice mre jugerait  propos de consentir[360], et
cette constatation rduisit au silence les derniers partisans de la
grande-duchesse. Quelques indpendants risqurent un voeu timide en
faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un
enthousiasme immodr. Comme le front du matre s'tait dtourn de la
Russie, tout le monde se donna carrire contre elle; chacun voulut
placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus  toutes
celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononce. L'ge de la
princesse, qui prtait matire  de srieuses objections, fut
naturellement invoqu; l'article de la religion devint un thme 
d'inpuisables variations. La prtention d'installer aux Tuileries un
prtre tranger fut juge dplace, choquante, impliquant une
infriorit dont la nation serait blesse[361]. En dehors mme de cette
condition inadmissible, la diffrence de culte ne constituait-elle point
 elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, ce serait la compagne de
l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de
son poux, ni celle d'aucun de ses sujets[362]. Ceux-ci la verraient
pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme troit, surcharg
d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner  des dvotions
que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi
nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses ftes
 elle, son calendrier spcial, qui la mettrait constamment en
contradiction avec les Franais; elle n'assisterait point  ces
solennits religieuses si chres  la nation et si profondment entres
dans nos moeurs; son carme conciderait avec nos jours d'allgresse;
elle aurait  se rjouir quand tout le monde autour d'elle ferait
pnitence: Quelle inconvenance  voir l'Impratrice se livrer aux
plaisirs du carnaval lorsqu'il serait pass pour toute la France, et ne
pas partager avec l'Empereur les solennits du premier jour de
l'an[363]!... Ces observations et beaucoup d'autres du mme genre
prolongrent la runion jusqu' une heure avance de la nuit. Le dbat
puis, Napolon mit fin, en annonant sa dcision,  cette sance de
pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique,
suffisamment avertie, rpandre la grande nouvelle dans toutes les
parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indfiniment
les chos.

[Note 360: ERNOUF, p. 276, d'aprs les notes de Maret.]

[Note 361: Champagny  Caulaincourt, 8 fvrier 1810.]

[Note 362: Champagny  Caulaincourt, 8 fvrier 1810.]

[Note 363: _Id._]

 l'issue du conseil, alors que le calme et le silence remplacent aux
Tuileries l'appareil d'une grande assemble, l'Empereur ne prend encore
et ne permet  son ministre des relations extrieures aucun repos. Aprs
s'tre assur de l'archiduchesse avec une promptitude toute militaire,
il lui restait  se composer une attitude vis--vis de la Russie. Si
ulcr qu'il ft par la conduite de cette puissance, le mariage
autrichien n'impliquait nullement dans son esprit une rupture politique
avec elle, pas plus qu'une alliance proprement dite avec Vienne. Pour le
moment, il y voyait un moyen d'largir son systme plutt que de le
modifier, d'amliorer ses relations avec l'Autriche et d'assurer
directement la tranquillit de l'Allemagne, tout en maintenant avec la
cour du Nord une union apparente et passive: les deux grandes puissances
du continent immobilises, la Russie par un semblant d'alliance,
l'Autriche par un lien de famille, tandis qu'il donnerait lui-mme de
toutes ses forces contre l'Angleterre, c'est ainsi qu' premire vue
l'avenir lui apparaissait et prenait forme devant ses yeux. Il tenait
donc, autant qu'il le pourrait, autant que le lui permettrait l'pre
ressentiment qui couvait dans son me,  mnager la Russie et  viter
une brouille.

Or, il avait jug les sentiments de cette cour d'aprs de simples
prsomptions, avant d'avoir reu aucune rponse positive  une demande
qui le liait vis--vis d'elle. Alexandre, qui continuait d'affecter un
grand zle pour la russite du projet, admettrait-il que l'empereur des
Franais et repris sa parole sans qu'on la lui et rendue? Ne
verrait-il point dans ce procd une infraction aux gards exigs entre
souverains allis et amis? Surtout, ne serait-il pas frapp de ce que
l'Autriche s'tait trouve  point nomm pour se substituer  la Russie,
sans que l'Empereur et  attendre un jour, une heure? N'en
conclurait-il pas que Napolon avait men double ngociation, fait des
avances de deux cts  la fois, afin de choisir le parti qui lui
conviendrait le mieux en dernire analyse, sans souci de l'honneur et de
la dignit de l'autre cour, si tmrairement exposs?

Pour prvenir cette opinion, Napolon s'avise de prsenter au Tsar comme
s'tant successivement produites les deux oprations qui ont t en fait
simultanes, renonciation au mariage russe, entente avec l'Autriche. Il
essayera de dcomposer ce brusque mouvement de sa volont, de le diviser
en deux temps. Par des communications savamment gradues, il se montrera
d'abord mu des nouvelles venues de Ptersbourg, frapp des obstacles
qui s'opposent au mariage, dtach malgr lui du projet; ceci fait, il
marquera une pause, laissera s'couler un peu de temps; ensuite, il
exposera comme quoi il a d, dans l'impossibilit o il s'est trouv de
remplir son voeu le plus cher, s'adresser  l'Autriche et conclure avec
elle.

Ce plan s'tait prsent  lui ds le milieu de la journe, tandis qu'il
faisait emporter par Eugne le consentement de Schwartzenberg. Il avait
adress alors  M. de Champagny, pour Caulaincourt, le canevas d'une
dpche prparatoire, qui serait cense crite avant la dtermination
finale et ferait seulement pressentir l'abandon du projet russe. Le
ministre insisterait sur les circonstances de force majeure qui en
rendaient la ralisation difficile, l'ge de la princesse, son
dveloppement incertain; il signalerait le fcheux effet produit par les
exigences religieuses de la Russie; il montrerait l'Empereur press par
l'opinion de prendre un parti; il tablirait surtout et trs
soigneusement que les dlais mis  rpondre nous rendaient toute
libert[364]. L'Empereur avait mme ordonn que cette communication
pralable, par laquelle il prenait poliment cong, partt de suite et
avant six heures[365]. Aprs le conseil, l'urgence de l'expdition lui
revient  l'esprit. Au milieu des motions de la journe, M. de
Champagny n'a-t-il point oubli la recommandation de faire vite? De l
ce rappel adress au ministre: Monsieur le duc de Cadore, je vous prie,
avant de vous coucher, d'expdier le courrier en Russie, tel que je vous
l'ai crit. Ne parlez pas de la sance de ce soir[366]. Aprs avoir
laiss passer la journe du lendemain, le ministre pourra notifier  la
Russie le choix de l'Autrichienne[367], en accompagnant cet avis
d'explications appropries. Par un raffinement de prcaution, la
premire dpche sera antidate, la seconde recevra une date postrieure
 celle o elle aura t rellement crite, afin d'augmenter
l'intervalle apparent entre les deux envois et de mieux dissimuler la
rapidit fougueuse de l'volution accomplie.

[Note 364: _Corresp._, 16210.]

[Note 365: _Id._]

[Note 366: _Id._, 16211.]

[Note 367: _Id._]

S'tant mis  couvert du ct de la Russie, Napolon revient 
l'Autriche: il n'entend pas perdre un instant pour mettre  profit la
bonne volont de Schwartzenberg: la journe qui va commencer dans
quelques heures ne doit pas s'achever sans que le contrat ait t dress
et sign. Champagny reoit l'ordre d'crire  Schwartzenberg, malgr
l'heure tardive, un court billet qui le convoquera pour le lendemain 
midi. Au ministre des relations extrieures, la nuit s'achve 
compulser les archives d'tat et  y rechercher une relique douloureuse
du pass, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui
offre un modle tout prpar. Le matin venu, Champagny se rend au lever
de Sa Majest, porteur de la pice exhume. Napolon en approuve les
termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant  les
simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries
pour aller  son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368].

[Note 368: Champagny  Caulaincourt, 8 fvrier et 17 mars 1810.]

 l'heure dite, celui-ci se prsente; heureux  la fois et rsign, il
appose sa signature sur l'acte qui lui est prsent et qui va prendre
immdiatement le chemin de Vienne, pour tre soumis  la ratification de
Sa Majest Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dpches et de
lettres dans lesquelles, profondment mu, tourdi de tant de
prcipitation, troubl au point de se tromper de mois en crivant la
date de ses expditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir
mari sans autorisation expresse la fille de son matre[369]. Cependant,
tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrtait
 la porte de l'htel des relations extrieures. Le prince Kourakine y
tait mont avec des peines infinies, malgr des douleurs aigus; retenu
chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais press par
son gouvernement de s'enqurir sur le point qui proccupait surtout la
Russie, il venait savoir o en tait l'affaire de la convention
polonaise, si l'Empereur avait ratifi. Il ne fut pas reu, dut
consigner sa question par crit, et sa retraite dolente,  cet instant
o Franais et Autrichiens en taient aux congratulations chaleureuses,
ne dnota que trop visiblement l'interversion de nos amitis[370].

[Note 369: Pices publies par HELFERT, p. 354 et 358.]

[Note 370: Kourakine  Champagny, mercredi 7 fvrier,  cinq heures:
Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou
droit. La douleur que j'y prouve m'a t cette nuit le sommeil et ne me
permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernires forces,
je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai t chez Votre
Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouve  la maison...
J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de rponse si Sa
Majest l'Empereur a dj ratifi la convention que son ambassadeur
vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne 
Saint-Ptersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majest Impriale
et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donn ses ordres  son
gard. Elle intresse trop l'Empereur, mon matre, pour qu'il ne soit
pas un devoir pour moi de porter  sa connaissance ce qui a rapport  sa
ratification... Archives des affaires trangres, Russie, 1810.]

Aux mmes heures, toujours le 7, Napolon prenait toutes ses mesures
pour que l'Autriche et  s'excuter sans dlai,  tenir sa promesse, 
livrer Marie-Louise. Il dcidait comment devraient s'accomplir, avec
toute la clrit possible, le mariage par procuration, le voyage et la
remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait  Vienne
le 13 et que la ratification pourrait tre connue  Paris le 21. Le
prince de Neufchtel, dsign comme ambassadeur extraordinaire  l'effet
de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et,
voyageant comme un courrier, arrivera  destination six ou sept jours
aprs. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. La princesse
achvera le carnaval  Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On
arrangera les choses de manire qu'elle puisse arriver vers le 26 
Paris[371]. L'Empereur entre dans les plus minutieux dtails, fait
demander  Vienne un soulier et une robe de l'archiduchesse comme
modles, afin que le trousseau soit immdiatement prpar sous la
direction de la princesse Pauline, prpose  ce soin; il fixe le
douaire de l'Impratrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin
de la journe, il a tout prvu, tout rgl, tout dispos pour que le
mariage dcid la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il
ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander  Vienne des
renseignements personnels sur la princesse objet de son choix.

[Note 371: _Corresp._, 16218.]

[Note 372: Champagny  Otto, 7 et 8 fvrier 1810. Archives des
affaires trangres, Vienne, 1810.]

Heureusement notre nouveau reprsentant en Autriche, le comte Otto, bien
qu'il n'et reu aucune confidence, s'tait mis  mme, en homme
prvoyant, de satisfaire une curiosit ventuelle. Arriv  son poste le
25 janvier, il s'tait empress de rendre ses devoirs  l'archiduchesse,
et,  l'heure o Napolon la dsignait sans la connatre, il envoyait 
tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son ducation
et ses talents d'agrment. Je l'ai trouve seule avec sa gouvernante,
crivait-il, mais en trs grande toilette. Cette princesse, ge de
dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une
physionomie agrable, de la grce et une expression de douceur et
d'affabilit qui inspire la confiance. Elle parat avoir joui d'une
ducation trs soigne; elle chante, elle est trs forte sur le piano,
et elle peint  l'huile. J'ai tourn la conversation sur ces diffrents
arts, et elle en a parl avec beaucoup d'intelligence et surtout avec
cette modestie qui embellit la jeunesse[373].

[Note 373: Otto  Champagny, 6 fvrier 1810. Archives des affaires
trangres.]

Lorsqu'il ne resta plus rien  exiger de l'Autriche, c'est--dire le 7
au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'taient passes depuis
l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec
l'avis du mariage autrichien. La lettre adresse  ce sujet par
Champagny  Caulaincourt, sous fausse date, clt la srie des actes
remarquables qui avaient rempli ces journes des 6 et 7 fvrier, dont
les consquences devaient porter si profondment dans l'avenir[374].

[Note 374: Voy.  l'_Appendice_, I, lettre D,  l'aide de quelles
donnes documentaires et par quelles dductions nous avons cru pouvoir
reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journes dcisives et
en retracer les vnements dans leur ordre.]

Comme toujours, Champagny crit sous l'inspiration et presque sous la
dicte de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer  la Russie,
sans la froisser, comment on s'est trouv amen  se passer
dfinitivement d'elle et  nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette
dmarche est toute de mnagement, de conciliation; cependant, tel est le
caractre de Napolon, et si vive est chez lui la rvolte de l'orgueil
bless, qu' tout moment, sous des formules mollientes, percent le
dpit, l'amertume, et se montre la pointe.

Les motifs  donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux
sommairement indiqus dans la prcdente dpche. D'abord, il n'y a pas
 dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal rpondu 
l'impatience des Franais et de leur souverain; mais il conviendra de
n'attribuer ces retards qu' l'Impratrice mre. Ensuite, Caulaincourt
insistera sur l'inconvnient de l'ge, sur l'impossibilit d'admettre
aux Tuileries un prtre tranger; il fera valoir les objections
dveloppes  ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrire
l'avis des hommes les plus minents de la France. En tout, ses
communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance,
mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est
le cas pour lui de faire appel  cette amnit,  ce liant,  ce charme
de rapports, qui ont si justement tabli son crdit  la cour o il
reprsente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grce; qu'il
indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure
toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il
est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire
sentir que, si la Russie ne possde plus une princesse en tat de
rpondre aux voeux de la France, la faute ne nous en est pas imputable,
et ici se placera naturellement une allusion  la conduite passe de
l'Impratrice mre: Combien l'Empereur a regrett qu'on se ft si
press de marier la grande-duchesse Catherine  un prince qui ne pouvait
ni l'honorer, ni procurer  la Russie aucun avantage!

Ce qu'il faut rpter sans se lasser, c'est que l'union avec
Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports tablis avec le Tsar,
que le systme de Tilsit subsiste dans son entier, sacr, intangible,
qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la
Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont
l'exagration mme diminue la valeur. En rsultat, dit-elle, le mariage
avec l'archiduchesse ne changera rien  la politique, vous tes charg
d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes ports  croire
qu'il donnera plus de force  notre alliance avec la Russie; il ajoute 
notre empressement de la resserrer, et peut-tre qu' ce lien politique
viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas
l'inconvnient que l'on a entrevu dans la circonstance.

Aprs avoir prescrit le langage  tenir, la lettre ajoute, pour
l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences
prcieuses  recueillir, car elles clairent d'un jour rtrospectif les
vritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir
les consquences. C'est ici que l'Empereur se montre entirement. Il ne
laisse pas ignorer  son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire 
l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il
ne se serait point offusqu d'un refus franchement nonc et qui et pu,
aprs tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait
comprendre qu'au lieu de rpondre catgoriquement  une question pose
de confiance, le Tsar ait us de dtours, de faux-fuyants; ce qui l'a
pein et irrit, c'est le procd plus que le fait: En ralit, crit
le duc de Cadore  Caulaincourt, et ce que je dis l est pour vous,
l'Empereur croit avoir  se plaindre de l'empereur Alexandre, non 
cause du refus, mais du dlai, de ces dlais qui ont fait perdre un
temps si prcieux et qui l'aurait toujours t quand, au lieu d'avoir 
remplir le voeu de tant de millions d'hommes et  les tranquilliser sur
leur avenir, il n'et t question que de mettre un terme  la monotonie
de l'intrieur actuel de Sa Majest. Dans de telles circonstances, on
devait  l'Empereur de lui rpondre en trente-six heures, au moins en
deux jours, ce qui tait le terme indiqu dans ma premire lettre.
C'est, en somme, le retard de la Russie  se prononcer, avec la
signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a t le motif
dterminant du mariage autrichien. Malgr les raisons accessoires qui
ont pu altrer les prfrences premires, le mariage russe serait fait
aujourd'hui, si l'on y avait mis  Ptersbourg quelque bonne grce;
l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: La Russie n'a pas
mis  profit une circonstance trs importante pour elle; ce n'est point
la faute de l'Empereur. D'ailleurs, vis--vis des Russes eux-mmes, il
ne plat point  Napolon de passer pour dupe de leur mange, et sa
recommandation finale  l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec
les mnagements voulus, que l'on a parfaitement saisi o tendaient ces
ajournements rpts, ces perptuelles remises: Mettez douceur,
discrtion, prudence dans vos communications, crit Champagny,
accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas
dmenties. loignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir
qu'aprs vous avoir demand des dlais successifs de dix jours, vous
parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous rpondre, a d
paratre une dfaite qui obligeait  prendre un parti.



III

LE REFUS DE LA RUSSIE

En donnant une interprtation ngative aux paroles hsitantes de la
Russie, en y dcouvrant les prliminaires d'un refus, Napolon avait-il
bien vu? L'vnement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point,
la correspondance ultrieure de Caulaincourt vint presque immdiatement
lever tous les doutes. Les dpches expdies de Paris les 6 et 7
fvrier se croisrent en route avec un troisime courrier envoy par le
duc de Vicence; il apportait enfin la rponse de la Russie, et cette
rponse tait un refus.

Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait t tenu en
suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles
d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et
saisir, c'tait pour protester de l'intrt passionn qu'il portait au
projet, pour parler de ses esprances, de ses efforts mritoires.
L'empereur Napolon, disait-il au duc, peut compter que je le sers
comme vous, de coeur et d'me[375]. Mais il avouait en mme temps qu'il
n'avait encore rien termin. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut
coule tout entire et que l'ambassadeur, perdant patience, et demand
trs positivement  tre fix, Alexandre promit  bref dlai et sans
faute une parole dcisive de sa mre, dans un sens ou dans l'autre. Ce
fut le 4 fvrier qu'il la transmit  Caulaincourt, en insistant sur la
dception qu'elle lui causait: l'Impratrice avait fini par dclarer
expressment qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu
l'extrme jeunesse de sa fille. Cette rponse, avons-nous dit,
quivalait  un refus. Aussi bien, faire savoir  un prtendant press
de s'tablir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de
ses voeux, n'est-ce point l'conduire avec des formes? Et l'empereur
Alexandre interprtait si bien comme un dnouement ngatif la dcision
maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant  Caulaincourt, y
joindre le commentaire le plus dcourageant. Il avait mis le voeu que
l'on en restt l, que l'on s'pargnt des tentatives dsormais
inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances
banales, ces regrets obligs qui sont, en pareil cas, l'accompagnement
ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.

[Note 375: Caulaincourt  Champagny, 31 janvier 1810.]

L'Empereur ayant insist avec force et exig une rponse, crivait
l'ambassadeur le 5 fvrier, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre
Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'ge est le seul obstacle que
l'Impratrice mre trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux
filles anes fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans.
Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses soeurs Marie
et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impratrice est flatte de
cette ide, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la
dterminer  passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la
mariant plus tt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impratrice
ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napolon et eu la pense
de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait
promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette rsolution
maternelle, il n'avait pas t plus loin, l'empereur Napolon ni lui
n'tant pas faits pour recevoir de grce; que, par amour-propre pour les
deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on
voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en tre
une que pour la jeune personne. Je rpte  Votre Excellence les propres
paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amiti avait t
franche et intime sans cela, qu'il esprait que cette difficult n'y
changerait rien: que, de son ct, il n'avait besoin d'aucun nouveau
lien pour tenir  Sa Majest, qu'il regrettait que cela n'ait pu
s'arranger comme on le dsirait, comme il le voulait, parce que cette
union aurait, plus que toute autre chose, prouv  l'Angleterre que
l'alliance tait indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus
tre trouble. Il ajouta encore que Sa Majest tait presse et devait
l'tre; qu'ayant annonc  l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne
pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des voeux
pour son bonheur  lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie
de son amiti une de ses soeurs, il lverait ses frres dans les
sentiments de l'alliance et des intrts communs des deux tats.

Malgr ce cong en forme courtoise, Caulaincourt ne s'tait point tenu
pour battu; il tait revenu  la charge, avait conjur Alexandre de
parler encore  l'Impratrice, de la faire revenir sur sa dtermination,
de forcer son consentement. Chauffant de toutes manires[376], suivant
son expression, il avait repris un  un tous ses arguments, mis son
imagination  la torture pour en dcouvrir de nouveaux. Mme, sr de
l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parl un langage
extrmement vif, n'pargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer
au jeu, tchant d'intresser son amour-propre, allant jusqu' lui faire
honte de l'espce d'assujettissement o le tenait sa mre: il en tait
rsult des scnes curieuses, o le Tsar n'avait oppos qu'inertie et
douceur  ce pressant systme d'attaques.

[Note 376: Caulaincourt  Champagny, 18 fvrier 1810.]

Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut
le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes
d'assentiment: il le veut comme chose avantageuse  la Russie,
tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme
une chose qui plat  sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte 
l'empereur des Franais. Eh bien! que n'a-t-il assez de caractre pour
l'ordonner, pour s'affirmer enfin matre chez lui! Il a toujours dclar
que, fils respectueux, il rservait avec un soin jaloux la libert de
ses dcisions en matire de politique et de gouvernement. Or, le mariage
n'est-il point au premier chef affaire d'tat, autant que pourrait
l'tre une question de paix ou de guerre? Votre mre ne vous forcerait
pas  dclarer la guerre  quelqu'un?--Non, srement.--Peut-elle donc
vous empcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait
exist? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse mme,
pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mre
pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien
pouvoir sur Votre Majest que l'empcher de faire la chose qui amnerait
 la paix, qui serait la clef de la vote et qui donnerait le bonheur 
votre alli? Il faut que l'Impratrice soit une puissance bien plus
formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble,
puisque son caprice balance les intrts de l'une et de l'autre.

Ces observations semblaient gner, embarrasser Alexandre, mais ne le
dcidaient point  prendre un autre ton: Il a eu l'air de penser comme
moi, crivait Caulaincourt, mais sa mre en impose. Il cherchait des
excuses  sa faiblesse: Si l'empereur Napolon, disait-il, avait
prpar la chose un peu d'avance et donn plus de temps, tout cela et
t tout diffremment. Puis, les raisons de sant invoques par
l'Impratrice, ses craintes si naturelles pour une vie prcieuse, la
rendaient bien forte; son fils et pu contraindre ses prjugs;
pouvait-il briser son coeur? Dans ma position, reprenait Alexandre, que
dire  ma mre qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir t
maries trop jeunes? Il se plaignait et s'irritait tour  tour: Ma
soeur serait sans doute trop heureuse; cette destine peut-elle se
comparer  rien de ce qui existe ailleurs,  aucun des sots mariages
qu'ont faits les autres?

 la fin, tout en affirmant avec une grande nergie qu'il sentait les
avantages de la chose comme Russe et comme souverain, il pria
l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pntr et presque solennel,
dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il
livra comme une suprme marque de confiance, il se rsuma sur
l'impossibilit et l'inanit d'une nouvelle dmarche: Vu l'ge de ma
soeur, dit-il, et l'esprit rcalcitrant de ma mre, je vous le rpte
avec le sentiment de ce qui est d  la dignit et  la majest du
trne, de ce que je dois, de plus,  la confiance et  l'amiti de
l'empereur Napolon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes
conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a
trop de tact pour ne pas donner  ma franchise le caractre que doit
avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain,
je vous le rpte donc, vu l'obstacle de l'ge, je pense que ce serait
humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande  ma
mre pour changer sa dtermination.

Cette fois, force fut  l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses
instances. Il fit savoir  Paris qu'il s'abstiendrait de remettre les
fers au feu,  moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait
vaincu, jugeait l'entreprise manque, s'excusait de son insuccs et
rclamait l'indulgence de son souverain. On a tort, sans doute,
disait-il, quand on ne russit pas dans une affaire de cette importance,
mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'tait pas possible de faire
plus.

Ainsi, la clairvoyance de Napolon ne l'avait point tromp. Le parti
russe lui avait dfinitivement chapp deux jours avant qu'il y renont
lui-mme. En ralit, il n'avait pas eu le choix entre les deux
princesses; lorsqu'il avait dsign la fille de l'empereur Franois, il
n'avait point la facult d'pouser la soeur d'Alexandre; une attente plus
prolonge ne lui et que mieux dmontr la ncessit du parti auquel il
s'tait ralli par intuition, et les rsistances de la Russie eussent
fait dans tous les cas le mariage autrichien.

Ces rsistances venaient-elles exclusivement de l'Impratrice, forte de
la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses
regrets, le Tsar tait-il de bonne foi? Dsirait-il le mariage et
s'tait-il inclin avec peine devant les rpugnances et les angoisses
d'une mre? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concert? Il n'est
pas sans difficult de rpondre avec certitude  cette question. La
lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours 
donner cette seconde vue rtrospective qui permet de lire dans les mes
et d'y dcouvrir le mobile intime des actions. Nanmoins, dans le cas
prsent, les lments ne font pas entirement dfaut pour rsoudre le
problme. Dans les derniers temps de la ngociation, Caulaincourt avait
essay d'approfondir le mystre des confrences tenues  Gatchina, et de
s'enqurir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il
obtint, appuys d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui
parurent se heurter, entre le fils et la mre, et ne firent au fond que
se coaliser.

L'Impratrice n'avait pas seulement oppos  toute ide de mariage la
rvolte de ses prjugs, ses alarmes maternelles, ses mille objections
de princesse mticuleuse et timore: elle avait invoqu des raisons
d'tat. Avec une perspicacit redoutable, elle avait signal l'ternel
point faible de la politique napolonienne dans ses rapports avec la
Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur
concidaient toujours avec quelque demande de service. L'empereur
Napolon, avait-elle dit, ne tient pas  la Russie par principe et par
sentiment, mais par besoin momentan de son concours; l'alliance
actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord
pendant qu'on soumet le Midi. Si Napolon avait voulu faire du mariage
la conscration d'un systme durable, il et prpar les choses par une
longue suite d'gards et de procds, au lieu d'agir par caprice: il
n'aurait point abreuv l'empereur Alexandre de dgots  cause des
Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a
proclam ses sentiments pour la Russie qu'en mme temps qu'on a
divorc. Les assurances que Napolon donne aujourd'hui sont-elles
sincres? Ne sont-elles pas dmenties par certaines dmarches secrtes,
qui attestent sa profonde duplicit[377]? Encore si l'on pouvait
esprer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir!
Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant
sur un tel mari: C'est une femme douce, extrmement bonne, plus
recommandable par ses qualits que par son esprit; elle n'a point le
caractre de sa soeur Catherine, qui  cette distance, et vu celui de
l'empereur Napolon, aurait au moins offert une espce de garantie de
son bonheur ou de la manire dont il se serait conduit et de l'espce
d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces
avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme
soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-tre[378]. En un mot, suivant
Marie Fodorovna, en se prtant au voeu impromptu de Bonaparte, la maison
impriale de Russie et sacrifi sans profit sa dignit, l'avenir d'un
de ses enfants, et se serait inutilement msallie.

[Note 377: D'aprs un rcit de l'poque, les _Mmoires du comte
Oginski_, II, 378-79, Napolon, en mme temps qu'il rpudiait
publiquement, dans l'expos au Corps lgislatif, toute ide de rtablir
la Pologne, et averti tout bas les Polonais de Paris, par
l'intermdiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la
lettre. Nous n'avons trouv trace nulle part de ce fait, trs conforme
d'ailleurs au jeu double que Napolon se croyait tenu de poursuivre
entre Ptersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en tait
venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionn trs fcheusement.
Cf. les _Mmoires de Czartoryski_, II, 223.]

[Note 378: Caulaincourt  Champagny, 18 fvrier 1810.]

Il parat tabli toutefois que l'Impratrice ne prtendait nullement 
ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec
Caulaincourt, se plaisait  lui attribuer. Elle prononait son avis avec
vivacit et chaleur, faisait toutes ses rserves, mais n'entendait pas
entrer en lutte dclare contre un fils qui tait en mme temps son
souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa dtermination et lui
reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les tmoignages
recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napolon eut par
d'autres voies des rvlations conformes[379]. Un mot d'Alexandre et
dcid de tout, sans troubler profondment la famille impriale. Si ce
mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insist que pour la
forme, c'est que les raisons mises par sa mre ne trouvaient en lui que
trop d'cho et qu'il revenait, sur beaucoup de points,  penser comme
elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prvoyant les
objections qui seraient faites  Gatchina et en reconnaissant la
justesse, il avait t heureux de trouver en dehors de lui-mme le point
d'appui de sa rsistance.

[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: L'on a vu,
jeudi de la semaine dernire, sur le bureau du prince (Kourakine), une
pice assez importante; c'tait dans un de ses moments d'assoupissement
assez pesant; on n'a pu lire que la premire page. C'est la copie d'une
lettre de l'Impratrice mre  son fils l'empereur Alexandre. Elle porte
en substance: Mon fils, vous tes souverain et par la constitution
despote, matre de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer
du sort de votre soeur, mme de votre mre. Comme sujette, je garderai le
silence, mais comme mre je vous parlerai de ma fille votre soeur et du
parti que l'on veut vous faire prendre  cet gard, etc. 8 fvrier
1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.]

En somme, il y avait autre chose chez l'Impratrice douairire qu'un
enttement d'orgueil dynastique, compliqu d'apprhensions intimes,
autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mre et de se
crer des difficults d'intrieur. Tous deux obissaient  des
inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. 
Ptersbourg, Marie Fodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle
personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de
cette Europe qui, aprs avoir cru trouver dans la Rvolution une
occasion de dmembrer la France et d'assouvir de sculaires rancunes,
avait vu avec terreur la France conqurante et dborde de ses
frontires se retourner contre elle, s'tait resserre alors devant le
pril, avait senti la ncessit d'affirmer contre l'usurpation
triomphante la solidarit des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux
des dynasties lgitimes, et s'tait fait des principes par haine et par
peur.  Tilsit, Alexandre s'tait un instant chapp des influences
europennes ou avait cru s'en dgager. Depuis, les excs et les ruses de
la politique napolonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808,
les dboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des vnements, le
conflit rveill des intrts, l'avaient insensiblement ramen vers
d'autres voies, et il tait trop prs aujourd'hui de nos ennemis pour
renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors,
il et vraisemblablement accd  une demande en mariage: en 1810, il ne
la repoussait pas en face, mais se servait de sa mre pour la dcliner.
Ainsi s'tait forme entre l'Impratrice et son fils une connivence
peut-tre tacite par laquelle ils s'taient partag les rles, la
premire assumant la responsabilit du refus, tandis que le jeune
souverain attnuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette
mesure. Alexandre tenait encore  conserver la couleur de l'amiti et de
l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conqutes mal
assures, de se procurer quelque scurit et d'loigner les risques
formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaner  une fortune
tout  la fois menaante et fragile, dont le triomphe dfinitif et
l'tablissement solide eussent t la dchance de l'ancienne Europe.
Dans cette disposition, on pouvait encore,  la cour de Russie, entrer
avec Napolon en arrangement temporaire, non s'engager  jamais dans ses
liens, se compromettre passagrement avec lui, non l'pouser. Si
l'Autriche avait t au-devant de nos dsirs, c'est que l'horreur de sa
situation ne lui permettait que d'envisager le pril immdiat et
prsent: place sous la main du conqurant,  la merci d'un mouvement de
colre, elle avait vu dans le mariage un suprme moyen de salut; elle
avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant
et dtourner la foudre; elle s'tait fait de ncessit vertu, et avait
recherch l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamne  la
subir; moins vaincue, moins opprime, plus libre de ses dcisions, la
Russie devait invitablement s'y refuser.



IV

LE REJET DE LA CONVENTION

L'attitude finale de la Russie dment l'explication gnralement donne
de ses lenteurs premires. Il a t crit et rpt jusqu'ici, d'aprs
des tmoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en
principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un
grand avantage politique. En suspendant sa rponse, en se faisant prier,
il n'et eu d'autre but que de peser sur la dtermination de son alli
et d'obtenir sans retard, en change de la grande-duchesse, la
ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se ft excut
de bonne grce, si la France l'avait content, et il et, en fin de
compte, fait dpendre sa propre dcision de celle qui serait prise 
Paris[380]. Ses dernires conversations avec Caulaincourt, tenues  une
poque o il tait matriellement impossible de savoir si la convention
avait t ou non ratifie, ne laissent plus de place  cette hypothse.
Si l'empereur Alexandre avait li les deux questions, celle de la
Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napolon et statu
sur la premire pour trancher lui-mme la seconde; sans satisfaire
immdiatement nos esprances, il les et entretenues jusqu'au bout et ne
les et pas  la fin dcourages; il et prolong, ralenti la
ngociation, mais ne l'et pas rompue. En ralit, offens et alarm des
avantages confrs au duch de Varsovie, il se croyait droit dans tous
les cas  une sret qui serait en mme temps une rparation; entre
l'engagement exig de lui et celui auquel il prtendait, il n'admettait
nullement la connexion intime, le caractre compensatoire que Napolon
avait voulu certainement tablir.

[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.]

Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est
qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialit et mme
avec effusion, en demandant toutefois le temps de dcider sa mre, en
flattant Caulaincourt d'un heureux succs  l'chance de deux ou trois
semaines, avait espr que Napolon, sur ces premires apparences,
ratifierait le trait d'emble et de confiance, sans tenir encore
l'objet de ses voeux.  cette date du 4 fvrier o le Tsar avait enfin
dguis un refus sous forme d'ajournement  deux ans, il tait trs
possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se
trouver depuis plusieurs jours, et dj donn, expdi sa signature, et
ne ft plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'tait produit, la
Russie aurait recueilli et tir  elle tout le bnfice de la double
ngociation: ayant su se faire payer d'avance, elle et atteint ce
merveilleux rsultat de recevoir sans donner, de surprendre la
ratification sans livrer la grande-duchesse[381].

[Note 381: L'diteur russe des _Mmoires de la comtesse Edling_ fait
honneur au Tsar de cette tactique: Pendant deux mois, dit-il, Alexandre
a men Napolon par le nez, afin de lui faire signer un trait
excessivement avantageux  la Russie. Note de la page 193.]

En admettant qu'Alexandre et form ce subtil calcul, il avait compt,
cette fois encore, sans la pntration de l'autre empereur. Nous avons
vu que le premier mouvement de Napolon, en recevant  la fois le texte
de la convention et les premires paroles au sujet du mariage, paroles
aimables, mais peu concluantes, avait t de rserver l'affaire
corrlative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du trait,
par elle-mme, lui avait sembl difficilement conciliable avec sa
dignit. Au premier coup d'oeil jet par lui sur les articles, cette
phrase fatidique, se dtachant en vedette: La Pologne ne sera jamais
rtablie, l'avait arrt et cabr. Pourquoi cette formule sans
prcdent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte  la scurit
d'Alexandre en favorisant le rtablissement de la Pologne; peut-on lui
demander de garantir cette scurit envers et contre tous, de prendre
vis--vis des Russes le rle d'une Providence active et tutlaire,
occupe  carter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est  quoi
l'obligerait pourtant le trait conclu. Il veut savoir si les
instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors
de leur envoi prcipit, autorisaient l'ambassadeur  aller aussi loin;
il en fait rechercher la minute et demande  Champagny un rapport[382].
Ds  prsent, il se sent sollicit  ne point ratifier. Cependant, il
ne dcide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les
dispositions de la Russie  propos du mariage se soient mieux accuses.
Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napolon
les laisse perptuellement ragir l'une sur l'autre.

[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des
affaires trangres, Russie, 1810.]

Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles
pices, que la Russie se prparait  l'conduire, quand il eut en
consquence brusqu le dnouement avec l'Autriche, son premier soin fut
de revenir  l'autre affaire. Instantanment, dans la journe mme du 6,
malgr tant d'objets qui rclamaient son attention, il reprit l'examen
du trait. Cette fois, il n'eut plus d'hsitation; il ne rsista plus 
s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne
livrera pas le plus compromettant des gages  qui ne lui en accorde
aucun; en face d'une Russie dfinitivement suspecte, il ne peut plus
sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sret contre elle. Il
dcide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son
plnipotentiaire le soumet  sa signature.

Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de
cette mesure, tombant  Ptersbourg en mme temps que la nouvelle du
mariage autrichien, pourrait troubler profondment et effarer la Russie,
lui faire croire  une totale dviation de systme et la rejeter
elle-mme vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son
orgueil mortifi et sa politique, qui continuait  vouloir l'alliance,
Napolon se rduisit  un moyen terme dont la premire ide lui tait
venue ds la rception du trait[383].

[Note 383: Rapport de Champagny.]

Cette signature qui lui est demande avec instance, il ne la refusera
pas absolument; il la donnera, l'enverra  Ptersbourg, mais appose sur
un acte un peu diffrent du premier. En d'autres termes,  la convention
qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une
autre, identique pour le fond, amende dans la forme, et l'expdiera
toute ratifie. Grce  ce procd, la satisfaction de la Russie, dans
ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intrt franais, ne
souffrira aucun retard; ce que dsire Alexandre, c'est de tenir le plus
tt possible un crit en forme par lequel Napolon s'engage, en ce qui
le concerne,  ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le
trait franais contiendra trs expressment cette assurance. Il suffira
donc au Tsar de ratifier lui-mme cet acte, revtu par avance de la
sanction impriale, pour que le contrat entre les deux souverains se
complte sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachev, pour
que Napolon se trouve li et la Russie en repos. D'urgence, Napolon
demande  Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une
lettre dtaille, les raisons qui ncessitent une rdaction plus
correcte.

Monsieur le duc de Cadore, crit-il, prsentez-moi un projet de
convention  substituer  celle du duc de Vicence. Faites-lui connatre
que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de
dignit et qu'il y a des choses auxquelles il n'tait pas autoris. Je
ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rtabli_
(art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute
autre circonstance, allaient le rtablir, je serais oblig d'envoyer des
troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire  ma dignit. Mon but
est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un
article rdig dans les termes suivants: L'empereur Napolon s'engage 
ne jamais donner aucun secours ni assistance  quelque puissance ou 
quelque soulvement intrieur que ce puisse tre qui tendraient 
rtablir le royaume de Pologne[384].

[Note 384: _Corresp._, 16178.]

Les autres articles devront tre remanis dans le mme sens. Partout o
l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner 
stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe
faisait un devoir aux parties contractantes de veiller  ce que les noms
de Pologne et de Polonais ne fussent plus employs  l'avenir par
personne. Engagement ridicule et absurde[385]! s'crie l'Empereur.
Va-t-il falloir qu'il prescrive  tous les gouvernements la priphrase 
employer pour dsigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire,
qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est
de ne plus prononcer lui-mme les expressions qui dplaisent: l'article
incrimin devra faire place au suivant: L'empereur Napolon s'engage 
ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il
puisse tre, des noms de Pologne et de Polonais, pour dsigner des pays
qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.

[Note 385: _Id._]

Puis, la dignit du roi de Saxe, au nom duquel Napolon stipule, n'a pas
t suffisamment mnage. C'est ainsi que l'article 3 prononce
brutalement la suppression des ordres polonais, rattachs  la couronne
grand-ducale: cet arrt irait jusqu' interdire au roi Frdric-Auguste
le port des insignes dont il a pris l'habitude de se dcorer. Il faut se
borner  prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, 
prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'tablir dans
les engagements respectifs une parfaite rciprocit et de ne pas
permettre  la Russie plus qu' la Saxe de s'tendre sur des territoires
ayant appartenu au ci-devant royaume.

Le contre-projet, libell d'aprs ces indications, fut expdi 
Caulaincourt le 10 fvrier. Il n'tait pas parti depuis quarante-huit
heures que Napolon, continuant  rflchir, sentait le besoin d'ajouter
encore une restriction et s'apercevait d'une omission  rparer. S'il
maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite  la
Russie, cette concession lui pse davantage. Surtout, il n'admet point
qu'elle puisse tre exploite contre lui  Varsovie, chez le peuple qui
lui redevient plus utile  mesure que la Russie s'loigne. Le 12, il
fait envoyer  l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complmentaire:
il est bien entendu, n'est-ce pas? que le trait restera secret,
qu'aucune des deux parties n'aura la facult de le publier, et
Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu' cette condition[386]. De cette
manire, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pices en main, que
l'Empereur a fait march d'eux et de leur avenir, dtourner de lui leur
fidlit et lui aliner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-tre 
employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la
laisser d'avance briser entre les mains.

[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny 
Caulaincourt du 12 fvrier 1810.]

Ces prcautions ne l'empchaient point de conserver scrupuleusement et 
tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de
Ptersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amen 
modifier le trait. Le 12 fvrier, Champagny crivit de ce chef 
Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec
Marie-Louise, de ritrer avec plus de force ses prcdentes
dclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inbranlablement fidle
 la Russie et n'pousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse.
Longuement, le ministre dduisait toutes les raisons de nature  assurer
l'immutabilit de notre politique: L'Empereur, disait-il, tient 
l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des
heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majest a voulu
que dans cette circonstance je vous fisse connatre d'une manire
particulire ses intentions et ses voeux; ils n'ont qu'un objet, celui
d'tre toujours l'ami et l'alli de l'empereur Alexandre[387].

[Note 387: Archives des affaires trangres, Russie, 150.]

Malgr ce luxe de phrases et d'hyperboles, il tait impossible que le
mariage autrichien et le refus de ratifier, se succdant coup sur coup,
ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une
perturbation profonde. Par lui-mme, chacun de ces vnements tait
susceptible d'altrer l'harmonie, sans la dtruire tout  fait. Ce qui
fit leur irrparable gravit, ce fut leur concidence; se produisant
simultanment,  quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se
doublrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur
rapprochement.

Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute
tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse aprs elle
d'invitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter.
En vain changent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain
rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccs.
L'amertume a pntr les coeurs, elle dcouvre ou imagine des griefs.

Dans le cas prsent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien
le jeu fuyant d'Alexandre avait, ds le premier moment, piqu et
indispos l'Empereur; les dernires rponses de la Russie n'taient pas
pour attnuer en lui cette impression. En somme, il avait pri le Tsar
de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demand
vingt et pris quarante, pour se drober  la fin. Par cette conduite
dpourvue incontestablement de nettet et de franchise, Napolon se
sentait confirm dans son jugement sur le caractre d'Alexandre et
oblig, plus que jamais,  se mettre en garde contre les piges d'une
politique dloyale. Par contre, si la Russie avait  s'imputer la
responsabilit principale de l'insuccs, s'il n'et tenu qu' elle,
aprs tout, de placer l'une de ses princesses sur le trne de France, la
conduite de Napolon  son gard n'tait point demeure correcte
jusqu'au bout. Malgr ses dpches explicatives et ses habilets, nul ne
pouvait chapper en Russie  la rflexion suivante: si, s'autorisant de
la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut
insist plus srieusement ou plus vivement auprs de sa mre; si
l'Impratrice, aprs quelques semaines d'hsitation, et prononc un
consentement au lieu d'un refus, sa rponse n'en et pas moins trouv le
mariage autrichien dj conclu: dans quelle position fausse et pnible
cet vnement n'et-il point plac la jeune princesse, sa famille, la
cour impriale! En s'loignant  l'improviste, sans prvenir, Napolon
n'avait-il pas manqu  de strictes convenances? Il se trouvait de la
sorte que les deux monarques s'taient mis respectivement dans leur
tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifis, et
l'humeur qui en rsultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir
tous leurs rapports, dvelopper le germe de dissentiment que la
politique avait introduit entre eux.

 coup sr, nous ne saurions dire que le mariage manqu ait t la cause
mme de la rupture. Si Napolon, deux ans et demi plus tard, poussa sur
le chemin de Moscou l'Europe rassemble sous sa main, ce ne fut point
parce qu'une impratrice russe avait ddaign de l'accepter pour gendre.
La cause de rupture prexistait; nous l'avons de longue date reconnue
dans la Pologne, signale et dfinie maintes fois. Seulement,  l'poque
o la ngociation matrimoniale s'tait ouverte, le conflit politique
tait en voie d'apaisement, puisque Napolon se prtait en principe et
de bonne foi  un acte qu'Alexandre dsignait comme l'objet unique et le
terme de ses voeux. En admettant que l'Empereur et repouss dans tous
les cas la forme insolite donne par la Russie  cet acte, ses rserves
eussent eu infiniment moins de gravit, si le lien de famille s'tait
nou en mme temps. S'tant donn ce signe certain et solennel de bon
vouloir, les souverains eussent continu  ngocier dans un esprit
d'entente, et peut-tre la formule conciliatrice ft-elle venue
spontanment sur leurs lvres, au milieu des effusions qui auraient
accompagn la clbration du mariage et signal cette fte triomphale de
l'alliance. Au contraire, l'loignement manifest en Russie pour le
projet d'union rendra Napolon plus net, plus persistant, plus brutal
dans ses refus, lui fera accentuer plus imprieusement son opposition
aux dsirs d'une cour qui a nglig de le satisfaire. De plus, s'il ne
songe pas encore  se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure
l'avoir dsarme et conquise; la jugeant  sa dvotion, prte  se
donner quand il lui plaira de la requrir, il se sentira moins port 
mnager l'autre empire, plus dispos  risquer de suprmes et colossales
aventures. De son ct, apprenant  la fois le mariage autrichien et le
rejet de la convention, la Russie va interprter ces deux actes l'un par
l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra
une rvolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne
doutera plus que l'Empereur n'ait trouv et plac son point d'appui en
dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napolon ne s'est jamais alli
que pour combattre, elle se jugera immdiatement menace dans sa
scurit, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'pe
franaise, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en
tmrit, elle prononcera plus prement ses exigences, ses conditions,
se cherchera en mme temps des moyens de combat, et sera la premire 
donner le signal des menes et des prparatifs hostiles. Donc, si la
substitution du mariage autrichien au mariage russe ne cra pas le
diffrend, elle l'empcha vraisemblablement de se rsoudre  l'amiable,
elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et
toute son acuit. Les premiers jours de fvrier 1810, tape culminante
et funeste de la destine napolonienne, marquent la passe dcisive de
l'alliance; elle et pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit
moralement brise: c'est le point de partage des versants, la limite
sparative de deux priodes. Jusque-l, malgr les griefs fournis des
deux parts et la dfiance grandissante, Napolon et Alexandre se sont
donn pour but principal de marcher ensemble; mme, dans les derniers
temps, ils ont essay d'une tentative remarquable pour rester allis et
redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas
jusqu'au bout;  l'instant qui va dcider de tout, une double
dfaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse  admettre
l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rtablir leur union, et
aussitt commence l'volution respective et divergente qui doit les
loigner  jamais et les rejeter dans des voies opposes. Lente d'abord,
 peine sensible, cette volution va s'acclrer peu  peu, se
prcipiter, obissant  la pente fatale des vnements et des passions,
et finalement replacera les deux empereurs dans leur position premire
d'hostilit et de combat, loin du terrain de runion o les avaient
attirs nagure un lan rciproque et comme un pressentiment de
l'avenir.




CHAPITRE VIII

LA CLBRATION


L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilit du mariage
autrichien.--Sa premire impression.--Son compliment 
l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rle de l'opinion publique dans
les vnements qui vont suivre.--Impression produite  Paris par
l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour
l'Autriche.--Les colonies trangres: Allemands et Polonais.--Tableau de
Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts
pour dplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec
la Russie.--Dception et angoisses  Ptersbourg.--Impopularit de
l'Impratrice mre.--Arrive du trait modifi.--Complet
dsarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son apprciation sur
l'alliance; appel  l'avenir.--Napolon dans son rle de
fianc.--Dplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de
la Russie.--Premier clat de sa colre.--Il se radoucit et se
contient.--Arrive de Berthier  Vienne; le mariage par procuration; la
France et l'Autriche en coquetterie rgle.--Napolon s'excuse en Russie
des distinctions accordes aux reprsentants de l'autre cour.--Les deux
emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractre et porte des
manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de
Metternich  Paris et  Compigne.--La Russie en observation
jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures
d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des
Romains.--L'ambassade russe pendant la crmonie.--Craintes pour
l'avenir.--Napolon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance
populaires: _la plus belle poque du rgne_.--Efforts de Napolon pour
donner  l'Europe quelques gages de modration.--Tentatives inutiles
auprs de l'Angleterre; continuit fatale de la lutte.--Le mariage ne
finit rien et prpare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur
Alexandre  l'poque de la clbration: en cet instant o la fortune de
Napolon touche  son apoge, le pril d'une guerre avec la Russie se
lve sur l'horizon.

C'est une tendance naturelle  l'esprit humain que d'prouver une
inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous
ddaigns, ds que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne
semble point que l'empereur Alexandre ait prvu le mariage avec
l'archiduchesse comme une consquence ncessaire de son refus. Les
traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette
hypothse; il ne s'attendait point de sa part  une condescendance aussi
avise,  tant d'habilet et de rsolution:  l'heure o la cour de
Vienne engageait sa foi, il en tait encore  prsager une reprise
d'hostilits plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi
la nouvelle du contrat sign par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif
sentiment de surprise et de dsappointement.

[Note 388: _Mmoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.]

Il tait trop matre de lui,  la vrit, il avait trop de fiert pour
manifester son dpit; son attitude fut correcte, empresse mme, et il
sut une fois de plus mettre les formes de son ct. Il voulut que ses
flicitations parvinssent  Paris avant toutes autres; son premier soin
fut de dsigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frre
de l'ambassadeur, pour les porter  titre d'envoy extraordinaire. Il
l'expdia de suite, en toute hte, lui laissant  peine le temps de
faire ses prparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens
avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec
plus de dlicatesse et d'gards. La prcipitation avec laquelle la
France s'tait engage  Vienne, alors que la ngociation avait t si
vivement entame  Ptersbourg et durait encore, et risqu d'exposer la
Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se
mettre  couvert; c'tait donc un bonheur que l'Impratrice mre et
fait opposition et surtout que son fils lui et cach nos demandes;
l'vnement justifiait avec clat cette marche prudente. Il est
cependant heureux, disait Alexandre, que l'ge de ma soeur nous ait
arrts ici. Si je ne m'tais pas born  parler du mariage en mon nom
et comme d'une chose o vous n'tiez pour rien, quel effet cela
aurait-il produit? O en serions-nous, si j'eusse eu moins de
circonspection vis--vis de ma mre, si j'eusse moins respect ses
droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi  vous adresser? Les
retards dont vous vous plaigniez alors n'taient donc que de la
sagesse[390].

[Note 389: Caulaincourt  Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. Le
prince Kourakine que je quitte  l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a
t tellement press par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit
heures. Il voulait tarder quelques jours pour se prsenter avec l'habit
des grands officiers de la cour dont il a demand le costume pour cette
mission, celui de ministre tant assez mesquin. L'Empereur, en lui
accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et
qu'un courrier le lui porterait.]

[Note 390: Caulaincourt  Champagny, 26 fvrier 1810.]

Ces remarques rtrospectives, places en passant, n'empchaient point
Alexandre de ritrer  tout propos ses voeux pour le bonheur de son
alli. Quant aux consquences politiques du mariage, il disait les
envisager avec confiance. Il rappelait que l'amlioration de nos
rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie ncessaire
de la paix europenne; combien n'avait-il point dplor la rupture de
1809! Ces observations taient justes, mais il y avait loin d'une simple
dtente entre la France et l'Autriche, trs sagement dsire par
Alexandre,  un rapprochement intime, exclusif, et c'tait l pourtant
ce qui lui semblait devoir rsulter du mariage. L'Empereur a chang
d'alliance: telle fut sa premire pense. Par malheur, il allait tre
immdiatement affermi dans ce soupon par la voix publique, toujours
lgre et exagre dans ses jugements, par les rumeurs nes autour de
lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant
commentaire qui s'levait d'un bout  l'autre de l'Europe  mesure que
s'y rpandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance
propre de cet vnement, ce fut la signification qui lui fut attribue
de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intresses, 
Paris,  Vienne,  Ptersbourg: l'opinion en cra dans une certaine
mesure les consquences en les prjugeant; elle les prcipita tout au
moins par l'insistance qu'elle mit  les prophtiser.

 Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte.
Familiaris avec le merveilleux, blas sur l'extraordinaire, le peuple
de Paris s'tait habitu  voir, dans le grand drame qui se poursuivait
sous ses yeux, les pripties se succder et s'accumuler avec une
rapidit tourdissante; il s'exclamait encore  chaque coup de thtre
qui lui dcouvrait une scne inattendue et grandiose, mais ne s'y
intressait qu'un instant. Les bruits de raction, de rigueurs contre
les rvolutionnaires, qui circulrent  plusieurs reprises, ne
produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption
du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apport
 la vie conomique de la nation, les temps devenaient trop durs, le
souci de l'existence journalire trop absorbant pour qu'un vnement de
pure politique pt longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de
plus significatif que ces mots d'un rapport de police: Tandis que
toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des
intrigues, la population de Paris ne s'occupe gure que de
l'augmentation des denres: elle conserve cependant de fortes
prventions contre une princesse autrichienne[391].

[Note 391: Bulletin du 21 fvrier 1810. Archives nationales, AF, IV,
1508.]

Dans les classes leves, au contraire, la tendance vers l'Autriche se
transforma en un empressement enthousiaste et actif, ds que l'Empereur
eut parl. Le 9 fvrier au soir, on s'touffait chez le prince de
Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter
ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister 
l'entre de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir
comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilits
respectives, la socit n'admettait pas que le Tsar ou sa mre se
fussent refuss de parti pris  une faveur universellement envie; elle
pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que
celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'tait laiss prvenir et
distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite
qu'elle et y mettre moins de faons, et beaucoup de personnes
jouissaient  l'avance de sa dconvenue. Kourakine ne s'tant point
montr, retenu par sa maladie, nul ne prit au srieux ce motif trop
rel, et tout le monde de croire  l'une de ces indispositions
diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs
dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne,
leur jubilation[393] tait manifeste, triomphante, et se communiquait
 tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne
se gnaient point pour annoncer comme invitable un conflit dans le
Nord, avec la puissance conduite, engageaient leurs gouvernements 
tenir compte de cette donne et  la faire entrer dans tous leurs
calculs: M. de Dalberg crivait  Metternich: Ce dont vous pouvez tre
sr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie
et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394]. Fait plus
significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et
dcembre, le retour marqu de Napolon  l'alliance de Tilsit l'avait
jete dans la dsolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de
la politique impriale lui rendait le droit d'esprer; cette guerre aux
extrmits de l'Europe que d'autres se contentaient de prsager, les
Polonais l'escomptaient dj et bruyamment  leur profit, y voyant le
gage de leur libration nationale; dans le mariage avec Marie-Louise,
ils applaudissaient  l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix
de l'Autriche[395].

[Note 392: HELFERT, 91.]

[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

[Note 394: Lettre cite par HELFERT, 354-358.]

[Note 395: L'instinct des Polonais les porte  voir dans le grand
vnement qui se prpare le rtablissement futur du royaume de Pologne.
Ce rtablissement parat tre trop utile aux intrts de la France pour
leur paratre douteux. Cette seule esprance ramne insensiblement
beaucoup de Polonais que les dclarations du ministre de l'intrieur, 
la tribune du Corps lgislatif, avaient alins de l'Empereur. Rapport
de police du 9 fvrier 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf.
HELFERT, 91.]

 Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait
prpar. Les esprances conues par l'empereur Franois et ses ministres
n'avaient point dpass un cercle restreint, lorsqu'une communication de
notre reprsentant et l'arrive du contrat mirent l'tat et la nation en
prsence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut
conserver son calme et sauver sa dignit; il formula quelques rserves
sur le procd employ, mais ne fit point attendre sa ratification,
pronona majestueusement une rponse favorable, comme si Napolon ne
l'et point surprise d'avance, et la joie dbordante de Metternich, qui
considrait le mariage comme son oeuvre, se rpandit promptement autour
de lui. Aprs un premier mouvement de stupeur et d'incrdulit dans la
masse, de rvolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public,
s'associa  la satisfaction manifeste en haut lieu.

Sans doute, les souvenirs de la dernire guerre taient trop rcents
pour s'effacer en un jour; ce n'tait point dans Vienne prouve pendant
cinq mois de l'anne prcdente par notre occupation militaire, canonne
par notre artillerie, dcouronne de ses remparts, dans cette capitale
o des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la dfaite, que
pouvaient s'oublier aussi vite les excs de la victoire et les
humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une premire
rparation, comme un hommage au prestige et  la dignit de l'Autriche.
 se voir ainsi recherch par le vainqueur, on prouvait une consolation
et une fiert, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de
longues et dures annes, c'tait la premire fois qu'une nouvelle
heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, trs
attache  ses matres, la population s'attendrit et s'exalta  la
pense qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aime, trouvait
un tablissement splendide et partagerait le premier trne de l'univers;
dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille,
qui se traduisit par un rapide et fugitif accs de sympathie pour la
France.

Vingt-quatre heures ne s'taient pas coules depuis le premier avis,
que notre ambassade tait assige de visiteurs. Tour  tour les membres
du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende
honorable: un d'eux avouait ingnument que l'Autriche, malheureuse dans
la carrire des combats, devait s'en tenir dsormais  son antique
devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, tout le monde se flicitait,
l'ivresse tait gnrale[396]. La ville avait retrouv son air de fte;
dans les lieux de plaisir et de runion, l'affluence tait norme, et
les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de
concert et de bal, autour des orchestres, clbraient par des toasts et
des festins le joyeux vnement. Les ttes s'chauffant, l'ambition
renaissant avec la fortune, ils se plaisaient  tirer du mariage des
consquences glorieuses. Ils y avaient trouv tout d'abord un gage de
paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relvement; ils ne
doutaient plus que le conqurant n'associt dsormais l'Autriche  ses
entreprises et ne lui en ft partager le profit; ils se promettaient les
bienfaits de son amiti, longtemps envis  d'autres, et se vantaient
publiquement d'avoir ravi  la Russie, par un coup de matre, l'alliance
de Napolon[397].

[Note 396: Otto  Champagny, 16 fvrier 1810.]

[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, fvrier et mars 1810.
Archives des affaires trangres, Autriche, 385. HELFERT, 93-97.
_Mmoires de Metternich_, II, 323-324.]

Les Russes, on le sait, taient nombreux et avaient t jusqu'alors fort
influents  Vienne; ils tenaient dans la socit le haut du pav.
Unanimement hostiles  la France, ils voyaient dans l'Autriche une
fidle et inbranlable allie, le dernier refuge de leurs ides; sa
dfection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils
envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays
qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi
dire, au milieu de l'allgresse gnrale. Le comte Schouvalof, leur
ambassadeur, parut _terrifi_--le mot est de Metternich[398]; moins
politique que son matre, moins diplomate que son gouvernement, il ne
sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collgues
porter son compliment  l'ambassade de France. Dans les salons russes de
Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public
et d'un dsastre national: La premire nouvelle, crivait le comte
Otto, tant arrive  un bal donn dans une maison russe, les violons
ont cess de suite, et beaucoup de gens se sont retirs avant le
souper[399].

[Note 398: _Mmoires_, II, 324.]

[Note 399: Otto  Champagny, 19 fvrier 1810.]

Il faut reconnatre que le langage de certains Autrichiens tait fait
pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche
a montr une facilit singulire  dplacer ses ambitions,  voluer
suivant les circonstances,  profiter d'une position gographique qui
lui permet tour  tour de peser sur l'Occident et de refluer vers
l'Orient. Depuis plusieurs annes, il existait  Vienne un parti moins
antifranais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et rduit au
silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner  une lutte
dsastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire
s'appuyer et s'adosser  lui pour s'opposer aux convoitises orientales
de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'tendre
dans la rgion du Danube, pour y transporter et y rdifier sa fortune.
Aujourd'hui que l'accord avec la France, repouss jusqu'alors par le
sentiment gnral et jug d'ailleurs impossible, semblait fait par
miracle et comme tomb du ciel, ce groupe levait la voix, se dclarait,
et ses appels veillaient dans certaines parties de la nation, dans la
jeunesse, dans l'arme, de belliqueux chos. Brave et malheureuse, lasse
d'tre toujours battue, l'arme aspirait  trouver quelque part
l'occasion de vaincre, ft-ce aux dpens d'anciens allis, et sentait
comme une vellit de prendre sa revanche sur la Russie des dfaites
infliges par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux
des ntres qui taient rests  Vienne: Faites en sorte, leur
disaient-ils, que nous puissions nous battre  ct de vous; vous nous
en trouverez dignes[400]. Les Russes, cajols jusqu'alors, surprenaient
des allusions malsantes et des propos hostiles; ils disaient avec un
douloureux tonnement: Il n'y a que quelques jours que nous tions tous
trs considrs  Vienne. Aujourd'hui, on adore les Franais, et tout le
monde veut nous faire la guerre[401].

[Note 400: Otto  Champagny, 21 fvrier.]

[Note 401: Otto  Champagny, 16 fvrier. Cf. BEER, _Geschichte der
orientalische Politik OEsterreich's_, 226-229.]

Les chos de Vienne, comme ceux de Paris, ports jusqu' Ptersbourg,
augmentrent l'moi jet directement dans cette capitale par la nouvelle
du mariage. Parmi les Russes qui avaient dsir le choix de la
grande-duchesse, plus l'espoir avait t vif, plus la dception fut
profonde, et le dpit se tourna en colre contre le gouvernement,
coupable d'avoir laiss chapper l'occasion de fixer la bienveillance de
Napolon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il
y eut contre l'Impratrice mre une explosion de propos amers et presque
insultants; c'taient l'enttement de cette princesse, ses prventions
aveugles, qui avaient fait tout le mal: Ce mariage, crivait
Caulaincourt  Talleyrand, fait ici une drle de rvolution; les plus
grognons, les plus opposs au systme, jettent la pierre  l'Impratrice
mre[402]..... Par une contradiction singulire, les Russes se
mettaient  vanter les avantages de l'alliance franaise, si dprcie
jadis; chacun s'avisait de devenir Franais, quand la France
s'loignait, et comme cette sympathie  contre-temps s'exprimait par des
regrets dsols, de sombres prvisions, des pronostics sinistres, elle
achevait de convaincre Alexandre que Napolon s'tait cart de lui et
ne nourrissait plus  son gard que desseins hostiles[403].

[Note 402: Caulaincourt  Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des
affaires trangres, Russie, 150.]

[Note 403: Cette nouvelle, crivait Joseph de Maistre en parlant du
mariage annonc, a jet dans les esprits une terreur universelle: en
effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal
fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mcontent tout le
monde, elle a ruin son commerce; maintenant la voil devenue frontire
de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira
bientt en alliance politique offensive et dfensive, et qui la rduit 
rien. M. de Maistre ajoutait peu de temps aprs: Si vous voulez voir
dans toute sa pompe l'inconvnient des _mezzi termini_ en politique,
surtout dans un moment de rvolution, vous n'avez qu' venir ici.
_Corresp._, III, 406-407 et 438.]

Tout concourait d'ailleurs  fortifier en lui cette crainte, l'attitude
des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet
de Vienne, prvenant nagure jusqu' l'obsquiosit, prenait tout  coup
des airs dgags, un ton de dignit froide et de raideur ddaigneuse; si
Metternich s'efforait de rassurer d'autres tats, la Prusse et la Porte
Ottomane nommment, sur les suites du mariage, s'il leur laissait
entendre que l'Autriche ne songeait point  s'indemniser de ses pertes
aux dpens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la
Russie,  laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une
rgle de tmoigner  cette cour la plus parfaite impassibilit, et,
sans montrer de l'humeur, le mpris que nous avons vou  sa conduite
dans les derniers temps[404].  cette hauteur subite de l'Autriche
s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'me dsempare
d'Alexandre, des condolances et des avances significatives, venues
d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait 
l'Empereur, s'offrait  lui servir de consolatrice; elle lanait des
agents secrets, s'essayait  renouer, frappait  toutes les
portes[405], et murmurait tout bas que la Russie, rpudie par la
France, n'avait plus qu' chercher refuge auprs de ses anciens et
vritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices galement
inquitants qu'clata  Ptersbourg la nouvelle qui semblait en porter
confirmation:  l'instant o il s'tait fianc avec l'archiduchesse,
Napolon avait refus de ratifier le trait pass contre la Pologne et
prtendu lui en substituer un autre.

[Note 404: _Mmoires de Metternich_, II, 323.]

[Note 405: Rapport n 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.]

Sous ce coup nouveau, succdant au premier, Alexandre et son ministre
perdirent tout  fait contenance. Ils prouvrent une sensation
accablante d'abandon, d'isolement et de pril. Cependant, il dpendait
encore d'eux d'loigner cette question de Pologne si menaante pour
l'avenir: le trait nouveau qui leur tait offert, ratifi d'avance,
contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible
de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une
bonne volont dj branle, mais relle encore, et laissrent une fois
de plus chapper l'occasion de se mettre en sret. Jugeant que tout
tait perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il
s'interdisait de rtablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne
serait rtablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas
immdiatement parti sur le contre-projet et passrent plusieurs jours
dans un complet dsarroi.

Bien plus, ils ne rsistrent point  dvoiler leurs angoisses, 
exprimer devant notre ambassadeur ce qui tait au fond de leur pense,
ce que chacun rptait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de
donner eux-mmes  la double dcision de l'Empereur l'interprtation la
plus dfavorable. Sans clat, il est vrai, et sans violence, avec plus
de tristesse que de colre, ils laissrent entendre qu'ils tenaient
notre dfection pour consomme; ils le firent sentir par de douloureuses
rticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions  tout
propos qui importunent plus  la longue que des scnes vhmentes, et la
Russie se rduisit de plus en plus au rle de l'amie incomprise et
dlaisse. C'tait provoquer les rsolutions de l'Empereur en les lui
reprochant par avance;  force de lui imputer des torts imaginaires, une
infidlit qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la
tentation et le dsir.

Le chancelier Roumiantsof s'tait donn spcialement pour tche
d'exprimer les dolances de son gouvernement; il appuyait o son matre
avait gliss. Revenant  l'affaire du mariage, il voulait absolument que
Napolon n'et jamais t de bonne foi et et ngoci sous main avec
l'Autriche au moment mme o il semblait tout occup de la Russie: Il
est bien vident que vous traitiez des deux cts  la fois[406], telle
tait la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance
dplaisante. Quant  la convention, sans annoncer encore si le Tsar
accepterait ou non le texte franais, il indiquait que la suppression de
la phrase initiale dnaturait l'acte tout entier; le secret exig lui
paraissait une restriction inutile, fcheuse, tmoignant d'intentions
quivoques.

[Note 406: Caulaincourt  Champagny, 26 fvrier 1810.]

Il partait de l pour insinuer que Napolon avait prouv sans doute le
besoin de renouveler ses affections et voulu tter d'autres alliances; 
cet gard, la Russie savait  quoi s'en tenir, mais elle ne nous
rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramnerait
l'infidle, elle demeurait incorruptible, toujours dvoue; elle ne
voulait pas se demander si la conduite adopte vis--vis d'elle
n'excuserait point certaines dfaillances: On ne peut pas dire,
continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui,
cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de
reconnatre que rien n'a chang et que nous y tenons comme prcdemment,
et cela par la raison qu'elle est utile au bien-tre de tous. Aussi
continuerai-je  veiller  son maintien, dans la ferme conviction que
l'empereur Napolon y reviendra. La preuve que nos intentions sont
droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y
sera_, dans le systme, c'est que nous ne changeons pas. On frappera 
la porte des autres. L'empereur Napolon, par cette exprience mme,
nous apprciera et verra que tout est en notre faveur[407].

[Note 407: Caulaincourt  Champagny, 10 mars 1810.]

Il se livrait ensuite  un juste et magnifique loge de l'alliance,
conforme au sentiment qu'il avait toujours profess. Sur un ton inspir
qui faisait de lui un vritable prcurseur, il dclarait que l'alliance
devait devenir entre la France et la Russie une rgle permanente, un
systme de fondation: Il faut, disait-il, qu'elle dborde la vie de nos
souverains. C'tait la seule naturelle, la seule qui pt tre
vritablement utile  la France, comme elle l'tait  la Russie, dans la
situation actuelle de l'Europe, non seulement  prsent sous le rapport
de la guerre avec l'Angleterre et du systme continental, mais dans tous
les temps..... Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par
intrt, par sagesse, par gard pour le plus loyal des amis.--Et cet
appel  l'avenir lui tait une manire dtourne d'incriminer le
prsent.

Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus
qu'il ne l'avait fait prcdemment, laiss percer la crainte que nous ne
voulussions renoncer  l'alliance.

Ces plaintes trouvrent Napolon tout entier aux prparatifs de ses
noces. Il s'y livrait avec activit, avec ardeur, et ce rayonnant avenir
lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute
mridionale, vive, exubrante et courte, avait cd la place  une
impatience allgre de connatre Marie-Louise et de lui prouver ses
sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvt  Paris un accueil
magnifique et prvenant, que tout ft mis en oeuvre pour la charmer, pour
la rassurer, pour la mettre  l'aise, que la France et pour elle des
hommages et des sourires: lui-mme cherchait  deviner et  prvenir ses
moindres voeux, craignait de l'effrayer et dsirait lui plaire[408]. Il
tenait aussi  ce que la crmonie s'environnt d'une splendeur sans
gale, et l'une de ses occupations tait de convoquer sa cour de rois
pour qu'elle ft cortge  la nouvelle pouse. Il avait enfin 
rpondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes
parts le dvouement ou la servilit, aux adresses des tats, des villes,
des corps constitus, aux flicitations des souverains. Parmi ces
derniers, ceux qu'il avait dpouills et molests rivalisaient
d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de
ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit  son oreille
comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrit: en
particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir men double jeu;
ce reproche qui portait  faux dans une certaine mesure, puisque
l'Empereur s'tait gard libre jusqu' la fin de tout engagement avec
l'Autriche, lui parut un outrage  son caractre et  sa puissance.
Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui,
depuis trois mois, de colre concentre contre Alexandre, fit explosion,
et il fournit rponse  Caulaincourt en quelques lignes courrouces. En
peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'carter
sensiblement de la vrit, mais, pour se mieux justifier, accusait et
accablait la Russie.

[Note 408: Il dit un jour  la reine Hortense: Il ne faut pas
effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi  danser. La leon ne
russit gure et ne fut pas reprise. Nanmoins, la fille de Josphine
apprenant  Napolon l'art de plaire  Marie-Louise, quel tableau de
genre!]

Monsieur le duc de Cadore, crivit-il  Champagny, prparez un courrier
pour Saint-Ptersbourg, par lequel vous ferez connatre au duc de
Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie;
qu'il doit rpondre ferme  l'Empereur et  Romanzof, s'il est question
de cela, que l'Empereur me mconnat lorsqu'il pense qu'il y a eu double
ngociation, que je ne connais pas les traits ventuels, que je suis
trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demand dix jours pour
donner une rponse; que ce n'est que quand il a t clair que l'Empereur
n'tait pas le matre dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la
promesse faite  Erfurt, que l'on a ngoci avec l'Autriche, ngociation
qui a t commence et termine en vingt-quatre heures, parce que
l'Autriche avait pris des prcautions et avait envoy toutes les
autorisations  son ministre pour s'en servir dans l'vnement; que,
quant  la religion, ce n'est pas la religion elle-mme qui a
effarouch, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant
 la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a t fait sans
observer aucuns gards et qui avait le but, non d'avoir des srets,
mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].

[Note 409: _Corresp._, 16341.]

Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans
leur crudit brutale, il les attnua dans la forme, les mit au ton
ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases
mollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les asprits et
amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire
du mariage et pargna  Caulaincourt la ncessit de rouvrir un dbat
pnible. De son ct, aprs ce premier clat de sa colre, Napolon
s'apaisa ou au moins recommena  se contenir; encore une fois, il
essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public
qui l'accusait d'avoir modifi l'orientation de sa politique, il crut
devoir opposer un dmenti formel, qui serait en mme temps une rponse
aux allusions inquites d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer 
tous ses agents et ordonna de communiquer  tous les gouvernements une
circulaire destine  les mettre en garde contre les inductions qu'on
aurait pu tirer d'un lien qui, n'tant pas une alliance politique, ne
change rien  nos rapports avec les puissances amies et allies de la
France[411]. C'tait une nouvelle et implicite affirmation de l'accord
avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions mme,
si sincres qu'elles fussent, contre le progrs incessant et fatal de la
dsaffection? Six semaines  peine s'taient coules depuis les
fianailles avec l'archiduchesse; en cet troit espace de temps, que de
chemin parcouru! Aujourd'hui, Napolon entendait la Russie prononcer
plus amrement ses doutes, ses soupons, mettre  tout propos des
rflexions chagrines, et lui-mme repoussait avec une violence indigne
des reproches qu'il n'avait que partiellement mrits.

[Note 410: Voy.  ce sujet _Les origines de la France
contemporaine_, par M. TAINE, _Le rgime moderne_, I, 94.]

[Note 411: Archives des affaires trangres, Russie, 150.]

Quelle diffrence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de
douceur et d'abandon! Aprs s'tre rsigne courageusement  son
sacrifice, la cour d'Autriche tenait  s'en faire honneur et profit, en
y mettant toute la bonne grce possible, et la nation, avec son
affabilit naturelle, sut  merveille comprendre et traduire cette
intention. Ds les jours qui prcdrent l'arrive du marchal Berthier,
il parut que les ftes donnes  l'occasion du mariage n'auraient pas
seulement un caractre officiel, mais seraient vraiment
nationales.--Chacun s'en occupe, crivait Otto, comme s'il s'agissait
de l'tablissement d'une personne de sa propre famille[412]. Pas un
habitant qui ne manqut  embellir et  dcorer sa maison, qui ne prtt
la main aux prparatifs de la rception, qui ne s'y mt avec entrain.
L'empereur Franois voulait tout ordonner et diriger par lui-mme,
s'affairait beaucoup, tout  la fois bienveillant et mticuleux: depuis
trs longtemps, on ne l'a vu plus content, plus mu, plus occup[413].
 l'arrive du marchal, ce fut une srie de scnes mmorables et
splendides--l'entre triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses
audiences de crmonie, la rception par l'archiduchesse des dputations
venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par
procuration, o l'archiduc Charles reprsenta l'empereur des Franais.
Et ce qui frappait dans ces solennits, c'tait moins encore l'affluence
des spectateurs, l'panouissement des visages, l'clat et l'incroyable
diversit des costumes et des uniformes, le luxe inou des femmes qui
semblaient flchir sous le poids des diamants et des perles[414],
c'tait moins le grand air et le faste de haut got propres  la maison
d'Autriche, que certaines attentions dlicates et touchantes, o les
membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur coeur.
Berthier avait t annonc, par communication officielle, comme le
compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415].
Cette qualit, plus que son rang de prince souverain et de
vice-conntable, lui valut les plus flatteuses prrogatives. Les dames
de la plus haute noblesse venaient lui faire la premire visite:
distinction dont un prince tranger n'a peut-tre jamais joui dans cette
ville[416]. Les archiducs s'effaaient devant lui, et lorsqu'il
s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une
simplicit charmante, d'oublier la diffrence d'origine pour s'attacher
 la similitude de carrire, s'honoraient d'tre soldats eux-mmes et de
tenir le marchal pour leur ancien: Nous sommes militaires aussi,
disaient-ils, et vous tes notre an[417].

[Note 412: Lettre  Champagny du 2 mars 1810.]

[Note 413: Otto  Champagny, 19 fvrier.]

[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.]

[Note 415: Champagny  Otto, 7 fvrier 1810.]

[Note 416: Otto  Champagny, 11 mars 1810.]

[Note 417: _Id._ Toutes les dpches de Vienne cites dans ce
chapitre ont t publies par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son
curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.]

L'Impratrice belle-mre de Marie-Louise, malgr son peu d'inclination
pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables.
Quant  l'Empereur, il ne doutait point du bonheur rserv  sa fille
bien-aime; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de
prosprit et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les
liens se resserreraient encore, et ses dclarations valaient surtout par
l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par ce quelque chose
de cordial et d'affectueux[418] qui tait en lui et qui expliquait sa
persistante popularit. Il n'tait point jusqu' Marie-Louise qui,
surmontant sa rserve de fiance, ne st placer discrtement sa note. 
un dner de gala, elle disait au comte Otto, assis  sa droite, qu'elle
voulait tre une pouse soumise et dvoue: elle annonait des gots
simples et srieux, ne demandait que des distractions innocentes, la
permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre,
ajoutant que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire  toutes les
manires de vivre, et qu'elle se conformerait entirement  celle de Sa
Majest, n'ayant rien tant  coeur que de lui complaire[419].

[Note 418: Otto  Champagny, 12 mars.]

[Note 419: Madame l'archiduchesse, crivait Otto, m'a fait beaucoup
de questions qui annoncent la solidit de ses gots: Le muse Napolon
est-il assez rapproch des Tuileries pour que je puisse y aller souvent
et tudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la
musique? Pourrai-je prendre un matre de harpe? c'est un instrument que
j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans
doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir.
J'espre que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas
danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un matre de
danse...--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus
d'une heure qu'a dur mon entretien avec Son Altesse Impriale, elle ne
m'a pas parl une seule foi des modes ni des spectacles de Paris. 6
mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.]

Ces tmoignages ne laissaient point Napolon insensible: il apprciait
les prvenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui
l'avaient jusqu'alors subi plutt qu'accept dans la famille des rois.
Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste
de procds. En attendant qu'il pt recevoir et fter l'archiduchesse,
il se mit  distinguer de toutes manires les reprsentants attitrs ou
officieux que l'Autriche avait auprs de lui, c'est--dire le prince de
Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut dsormais que
l'ambassadeur le suivt  la chasse, faveur exceptionnellement envie.
Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux
runions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements,
introduits en quelque sorte dans l'intrieur de la famille: l, Napolon
les questionnait sur sa fiance, lisait avec eux les lettres reues de
Vienne, les traitait moins en trangers revtus d'un caractre honorable
qu'en personnes de sa familiarit et de sa confiance[420].

[Note 420: Champagny  Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.]

Les reprsentants du Tsar, au temps de la plus grande intimit, avaient
 peine joui de ces prrogatives que ne commandait ni n'autorisait
l'tiquette.  les voir devenir le privilge exclusif d'une rivale, la
Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'veiller plus fortement?
Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui pie
et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne
va-t-elle point prouver un surcrot d'motion et d'alarmes? Persistant
 la mnager, Napolon consent  lui donner des explications et presque
 s'excuser auprs d'elle des sourires adresss ailleurs. D'aprs ses
ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre 
Ptersbourg, par l'intermdiaire du duc de Vicence, que quelques
politesses  l'Autriche sont de rigueur, vu l'vnement qui se prpare,
mais qu'elles ne tirent nullement  consquence. Pour prvenir toute
interprtation fcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrive
prochaine de l'Impratrice  Compigne, puis  Paris, vaudra
invitablement  la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces
faveurs essentiellement prives, de devoir strict, d'absolue convenance,
n'ont rien de comparable avec les marques publiques, ritres,
imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son troite union avec la
cour de Russie. Il y a l une diffrence que l'empereur Alexandre saura
apprcier: il se gardera de confondre les gards que Napolon doit  la
parent avec les tmoignages qu'il rend  l'amiti.

Depuis que les conventions du mariage ont t signes, crit le
ministre  l'ambassadeur, il n'est sorte de prvenances et de
distinctions que la cour de Vienne n'ait prodigues  M. Otto et au
prince de Neufchtel. L'Empereur a d user de rciprocit et avoir des
gards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invit
 ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de
bons chevaux, est accoutum  ce genre d'exercice qui est mme
ncessaire  sa sant. Depuis la suspension des grands cercles
occasionne par les travaux que l'on fait  la salle des Tuileries,
l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impratrice de petits
cercles, tout  fait d'intrieur, o ne sont admises que les personnes
attaches  son service personnel, o les grands dignitaires et les
ministres ne sont pas ncessairement appels. Le prince de
Schwartzenberg et madame de Metternich ont t invits  ces cercles, o
aucun tranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun clat, il
est ignor au dehors, mais il fournissait  l'Empereur l'occasion de
parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques
renseignements sur sa future compagne, et Sa Majest payait ainsi 
l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les gards
extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est trait.

Un voyage va se faire  Compigne, le prince de Schwartzenberg en sera:
il est impossible que dans les ftes destines  clbrer le mariage de
l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche
ne soit pas trait avec une distinction particulire. C'est un gard que
l'on doit  l'Impratrice que de rapprocher d'elle le reprsentant de
son auguste pre, mais ces distinctions tiennent en gnral 
l'intrieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont
trangres aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.

Telles ne sont pas les distinctions prodigues aux deux ambassadeurs de
Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles 
l'alliance des deux nations et  l'amiti qui unit leurs souverains;
celles que reoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage 
l'Impratrice, et l'Impratrice n'est pas destine  influer sur les
affaires, elle y sera constamment trangre, et son mariage n'altre en
rien nos rapports politiques.

[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoy
extraordinaire prince Alexis Kourakine.]

L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la
distinction tablie dans cette lettre, quand mme elle ne serait pas
conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage
comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de
vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez  dtruire aucune fausse
impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les
prvenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met
 son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de
l'Empereur en ne laissant aucun doute  cet gard[422].

[Note 422: 17 mars 1810.]

Napolon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la
situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette priode
des fianailles qui est celle des panchements rciproques et des
attentions galantes, ne crt pas l'apparence et ne donnt point
l'illusion d'un accord intime.  ce moment, la scne politique
prsentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert
pendant et aprs Tilsit,  cette diffrence prs que l'Autriche
succdait au rle dvolu nagure  la Russie.  Tilsit, les deux
monarques s'taient engags  se revoir et  se visiter dans leurs
capitales; au lendemain de leur sparation, ils s'taient mis en
correspondance familire, en change rgl de souvenirs et de cadeaux.
Aujourd'hui, on annonait la venue prochaine de Franois Ier d'Autriche
 Paris, o il voudrait retrouver sa fille dans tout l'clat de son rang
et dans l'panouissement de son bonheur: c'tait  ce prince que
Napolon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles
publiques signalaient le passage  travers l'Allemagne de quelque aide
de camp, de quelque personnage de cour, charg pour la future
impratrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides
prsents.  Tilsit, Napolon avait voulu que les deux armes, oubliant
leurs combats de la veille, se rconciliassent sous ses yeux et dans un
fraternel lan; il avait dcor de sa main le plus brave des
Probrajenski. Aujourd'hui, il donnait  cet pisode sa contre-partie:
il dtachait de nouveau la croix de la Lgion qu'il portait d'habitude,
une simple croix de soldat, pareille  celle qu'il avait place sur la
poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait  l'archiduc Charles, le
priait de s'en dcorer; par ce don inapprciable en sa simplicit, il
honorait dans son adversaire de Wagram, en mme temps que le capitaine
expriment et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'tait de sa
part un effort constant pour relever  leurs propres yeux les vaincus
d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs
dsastres.

Aprs tant de tmoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche
commenait  recueillir de la situation qu'elle s'tait faite de plus
pratiques bnfices, de solides et prosaques profits, et c'tait
toujours aux dpens de la Russie, par le jeu invitable des vnements
et des caractres, que s'oprait sa satisfaction.

Le gouvernement de Ptersbourg n'avait pas cess de prparer son emprunt
 Paris; Kourakine s'en occupait avec zle et y voyait la principale des
affaires confies actuellement  ses soins. Cependant, malgr le
concours officieux de l'tat franais, l'opration semblait de plus en
plus compromise: depuis l'chec du projet de mariage, les capitaux
franais, suivant le mouvement de la politique, s'cartaient
instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que
Napolon pourrait dcrter la confiance et forcer le succs de
l'entreprise; par cela mme qu'elle se jugeait nglige, elle se
montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'pret ses
prrogatives d'allie. Kourakine exprima le dsir que l'emprunt ft
garanti par la France, que Napolon se portt caution et rpondant de
l'empereur Alexandre: c'tait demander un prt ventuel au lieu d'une
facilit pour emprunter. Napolon et jug en tout temps cette
prtention exorbitante; aujourd'hui, il tait moins que jamais d'humeur
 l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel
et se souvint  propos que la loi fondamentale de l'an VIII dfendait
d'engager les finances du pays sans un vote du Corps lgislatif[423].
Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renona 
l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds  l'intrieur, tandis que
le gouvernement autrichien se prsentait pour reprendre l'affaire.
Lui-mme, afin de subvenir  des ncessits urgentes et de couvrir en
partie les frais de la dernire guerre, sentait le besoin d'un emprunt
au dehors; il demanda  l'mettre sur les places de Paris, de Bruxelles
et de Genve. Plus avis et moins difficultueux que la Russie, il se
contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au
_Moniteur_ et la cote des titres  la Bourse de Paris. Sur tous ces
points, Napolon se montra facile, condescendant, empress mme, et
permit finalement  l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait
compt la Russie[424].

[Note 423: Champagny  Caulaincourt, 20 avril 1810.]

[Note 424: _Mmoires de Metternich_, II, 381-385]

De jour en jour, cette substitution invitable d'une puissance 
l'autre, dans l'intimit avec Napolon, apparaissait plus sensible. Elle
clata  tous les regards lorsque l'Impratrice, aprs avoir quitt
Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre  Paris.
Napolon avait voulu que le voyage se ft rapidement, quoique dans un
ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une
ponctualit et un entrain tout militaires, en major gnral de la Grande
Arme: il fixait d'avance et rigoureusement les tapes, abrgeait les
haltes, pressait l'allure; nanmoins, les crmonies chelonnes tout le
long de la route, par les lois de l'tiquette, renouvelaient  chaque
pas et avec ostentation, entre Franais et Autrichiens, le tableau d'une
croissante union.

Le jour o l'Impratrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une
partie de la ville a arbor les couleurs tricolores; les musiques jouent
nos airs nationaux, et cette irruption des refrains rvolutionnaires
dans la capitale du Saint-Empire tonne comme un signe des temps. Plus
loin, c'est la remise de l'Impratrice aux commissaires dsigns par
l'Empereur,  Braunau, dans un pavillon mi-partie franais, mi-partie
autrichien, o les reprsentants de la plus fire aristocratie d'Europe
changent politesses et cordialits avec des nobles d'hier, titrs par
la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une
Bonaparte, reue et complimente par la reine de Naples, tandis que les
soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs
franais, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour
des mmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent
gaiement, comme nagure Franais et Russes ont choqu leurs verres au
banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes,
Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se
dcorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortge: ce
sont les rois et les princes de la Confdration venant saluer l'auguste
pouse, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et
le suzerain d'hier, Napolon et Franois, et partout les populations,
inhabiles  saisir les nuances,  distinguer un lien de famille d'un
accord politique, une rconciliation d'une alliance, acclamant le
mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons
impriales pour fonder en commun le rgime nouveau de l'univers: c'est
cette alliance qui n'existe pas encore annonce de toutes parts,
clbre en prose et en vers, par des discours, des toasts, des pomes,
 grand renfort d'allusions et de mtaphores, figure par des groupes
mythologiques, proclame par les inscriptions qui se dtachent au front
des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis
des drapeaux et des banderoles, par les cussons o s'accolent l'aigle
romaine de Napolon et l'aigle hraldique d'Autriche: c'est le lyrisme
officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naf des foules,
l'imagination franaise et le sentimentalisme allemand s'unissant pour
symboliser sous mille formes l'hymen des deux tats, pour en multiplier
 l'infini les emblmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de
parcours, de Vienne  Paris,  travers cinq tats et vingt villes, la
transparente allgorie[425].

[Note 425: Lettres du prince de Neufchtel  l'Empereur, Archives
nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du
comte Otto_; HELFERT, 114-124.]

Au milieu de ce dbordement d'effusions, au milieu de ces manifestations
significatives, le nom de la Russie, de l'allie officielle et lgitime,
ne paraissait nulle part: elle semblait oublie et comme ddaigne. Se
tenant  l'cart et laisse  son lointain isolement, elle coutait le
bruit de fte qui venait jusqu' elle, contemplait avec une curiosit
peu sympathique ce droulement de magnificences. Vous touchez donc au
dnouement, crivait Caulaincourt  Talleyrand, pendant que nous
regardons cela de loin avec nos lunettes[426]. Plac plus prs du
spectacle, l'envoy de Russie  Vienne, le comte Schouvalof, notait de
cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'pargnait point sur
l'Impratrice les rflexions malveillantes, relevait ses traits de
caractre, la hauteur et le ton imprial qui lui taient subitement
venus, la facilit avec laquelle, sur le dsir de Napolon, elle s'tait
spare  Munich de la comtesse Lazanska, sa grande matresse et son
amie; dans les plus petits dtails, il dcouvrait les indices d'un
abandon complet de l'Autriche au systme franais[427]. Enfin, il
dnonait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de
Metternich venait de partir lui-mme pour Paris, o il assisterait 
l'arrive de l'Impratrice et sjournerait quelque temps; en quittant
Vienne, il avait laiss l'intrim du ministre  son pre, au prince de
Metternich; mais cet homme d'tat vieilli ne serait qu'un prte-nom, et
son fils continuerait  diriger de loin la politique extrieure de
l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait  Paris; ce ne
pouvait tre que pour y mettre la dernire main au pacte si redout 
Ptersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqu les accordailles
de Napolon avec l'Autriche; l'arrive de Metternich  Paris, concidant
avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de
consommer l'union.

[Note 426: Lettre cite  la page 298.]

[Note 427: Schouvalof  Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait
le sol franais. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims:
c'tait prs de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de
pourpre et d'or, la rencontre des poux; c'tait l que l'Impratrice,
suivant l'antique usage, aurait  s'agenouiller devant son seigneur et
souverain,  lui prter hommage comme la premire de ses sujettes et 
lui donner sa foi. On sait que Napolon lui pargna ce crmonial en
allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener
directement  Compigne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de
Metternich avaient t mands dans cette rsidence, ainsi que le comte
lui-mme, arriv rcemment  Paris. Napolon voulait que l'Impratrice,
en descendant de voiture, apert autour d'elle des visages amis, des
compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouve,
qu'elle se sentt  leur vue moins craintive et moins seule dans un
milieu o tout lui tait inconnu et nouveau.

Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installs au
chteau, admis  la table impriale, jouirent de prrogatives
exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple imprial de
Compigne  Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que
les femmes de Paris taient venues joncher de fleurs. Le 1er avril,
Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes
Schoenborn et Clary, furent les seuls trangers qui assistrent au
mariage civil, clbr par l'archichancelier dans la galerie de
Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'tat.
 l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule
des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur
n'eussent chang d'objet; elle se tournait vers le soleil levant,
s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre
spontanment, par prfrence et par got, des gards jugs conformes au
dsir du matre.

Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus
dlicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la dchance de la
cour rivale: L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majest  Paris,
crivait-il  son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de
Russie avant la dernire guerre[428]. Pour achever le contraste, le
bruit se rpandit tout  coup que le prince Kourakine n'assisterait pas
 la crmonie du mariage religieux, qui se ferait  Paris et serait le
couronnement des ftes; l'ambassadeur aurait allgu ses infirmits pour
s'excuser. Cet avis ne se confirma point; nanmoins, le hasard
d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le reprsentant du
Tsar  un rle effac ou pnible et opposer partout l'Autriche en faveur
 la Russie en disgrce.

[Note 428: _Mmoires_, II, 332.]

Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur
et l'Impratrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et
s'avanaient vers Paris, un grand nombre de privilgis, comprenant tout
ce que la ville contenait de plus lev par le rang, par la fortune, par
la position officielle ou sociale, se runissaient au Louvre, les uns
dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon,
transform en chapelle; les premiers taient admis  voir passer le
cortge nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intrieur
des palais; les autres assisteraient  la crmonie religieuse. Ds neuf
heures du matin, les places taient occupes, l'assemble presque au
complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour
garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes
dresss des deux cts de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par
salves successives, accompagnant l'entre des souverains et signalant
les progrs de leur marche. A ces avertissements de plus en plus
rpts, on savait que l'Empereur avait pass sous l'Arc de triomphe,
qu'il descendait la grande avenue et arrivait  la place de la Concorde.
Il venait, annonc par les fanfares, salu au passage par ses troupes,
prcd par la cavalerie de sa garde, par les matres des crmonies,
par les hrauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de
trois reines, entour par sa maison militaire et par l'escadron des
marchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachs qui tranaient
son carrosse de gala, mouvant difice de cristal et d'or, dont les
glaces laissaient apercevoir le Csar au front laur, au profil romain,
et prs de lui la jeune femme tonne, pare du diadme d'impratrice,
qu'il montrait  ses peuples comme sa plus prcieuse conqute. Autour de
lui, la splendeur des harnachements et des livres, la magnificence
renouvele des costumes de cour, l'clair multipli des armes mettaient
une blouissante aurole, et la foule en extase se courbait dans une
attitude d'adoration ou rpondait par des acclamations prolonges aux
Vive l'Empereur! des soldats.

 l'intrieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse motion ne
pntrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosit et
dtendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient,
suivant les inclinations ou les rencontres; les invits de la chapelle
se mlaient  ceux de la galerie, o jouaient des orchestres, o des
rafrachissements circulaient[429], et cette partie du chteau,
tapisse de chefs-d'oeuvre dont beaucoup taient des trophes, prenait
l'aspect d'un immense et lgant salon, plein de mouvement, de causeries
et de mdisances. Les impressions s'changeaient librement: on cherchait
 prvoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et
d'imprvu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les
cts frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des
grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.

[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.]

Si l'absence dans les rangs du clerg de treize cardinaux, protestant
contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du
Saint-Sige, soulevait de nombreux commentaires, l'arrive du corps
diplomatique tait attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si
le prince Kourakine figurerait  son rang. Les missions trangres
firent leur entre ensemble et en ordre, s'tant runies, sur
convocation expresse,  l'htel de l'ambassade autrichienne. Le prince
Kourakine parut parmi ses collgues, plus magnifique encore que de
coutume, constell de dcorations, couvert d'or et de bijoux, portant
sur lui pour deux millions de pierres, mais ple et dfait, se soutenant
 peine, pitoyable  la fois et risible, racontant ses douleurs et
faisant clater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.

Pour rien au monde, disait-il, il n'et voulu manquer une aussi belle
fte: son matre ne lui et point pardonn d'tre malade en un tel jour;
c'tait cela seul qui l'avait dcid  rassembler ses dernires forces,
 surmonter des souffrances aigus,  se faire porter jusqu' la
chapelle. Il insistait longuement sur ces dtails, voulait que tout le
monde connt son hrosme et en apprcit les motifs; de sa prsence, il
tenait  faire un vnement, croyant par l dmentir les bruits de
fcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crdit
et de consistance[430].

[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance
pleine de dignit avec laquelle Metternich recevait les flicitations et
les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec
complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier
rang. Il en donna trs promptement la preuve. Comme les divers actes de
la crmonie devaient se succder sans interruption et retenir au
chteau pendant toute la journe les invits de l'Empereur, le comte
Regnaud de Saint-Jean d'Angly avait fait prparer une lgante
collation dans l'une des salles affectes aux travaux du Conseil d'tat,
o il prsidait la section de l'Intrieur. Cette attention prvoyante
tait surtout  l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent
les premiers  en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite
vint  Metternich: ce grand seigneur ne ddaignait point au besoin les
manifestations publiques et savait  son heure parler aux foules. Il
prit son verre, s'approcha d'une fentre ouverte, qui donnait sur les
cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frmissante,
et se montrant avec affectation: Au roi de Rome! dit-il en levant son
verre[431].

[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-n de
l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison
d'Autriche avait revendiqu jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une
distinction purement honorifique, mais conserve avec un soin jaloux, la
couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipe d'un titre qui
lui avait t ravi, elle semblait lgitimer l'usurpation, abdiquer en
faveur du nouvel empire ses plus insignes prrogatives et l'tablir dans
ses droits. Cet acte d'audacieuse dfrence retentit par toute l'Europe;
les Russes particulirement en furent indigns et effrays; ils y virent
une fois de plus le tmoignage que l'Autriche s'tait donne sans
rserve. L'un d'eux crivait de Vienne, en parlant de Metternich: Le
ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'crier: _La monarchie est
sauve_, qui, au djeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angly,  la
suite de la clbration du mariage de l'impratrice Marie-Louise 
Paris, a pu sans provocation porter une sant au futur roi de Rome (en
dpit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce
ministre, dis-je, doit ncessairement, pour tre consquent, chercher 
entraner son matre dans l'alliance du gouvernement franais[432].

[Note 432: Stackelberg  Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
de Saint-Ptersbourg.]

Lorsque Metternich eut port son toast et que le repas fut fini, les
convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe,
cherchant, eux aussi,  se rconforter, mais gars et comme perdus au
milieu d'un palais o les principales attentions n'taient plus pour
eux: Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'tait
avise trop tard[433].

[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

 la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un
salon cart, mis  sa disposition. On le vit s'y rendre--dernire
ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui
lui prtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux
prince surmonta toutefois cette dfaillance momentane et voulut
reparatre  la chapelle, ds que furent annoncs l'arrive des
souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperut
Marie-Louise, il crut devoir clater en transports d'admiration; il la
trouvait tonnamment change  son avantage, depuis qu'il l'avait vue 
Vienne: Elle est jolie comme un ange! rptait-il avec ravissement.
Impatient de cette note qui sonnait  faux et dpassait le ton,
Metternich crut devoir modrer un enthousiasme intempestif et rgler
lui-mme le mode sur lequel il convenait de louer l'Impratrice: Il est
vrai, dit-il, que Sa Majest s'est singulirement dveloppe depuis
trois ou quatre ans; ses traits se sont forms; elle a beaucoup de grce
et de dignit; sa sant est parfaite; elle est belle, sans tre
jolie[435].

[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3
avril 1810. Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de
Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est
lui qui le met  la porte.]

[Note 435: Bulletin de police prcit.]

La crmonie se poursuivait dans sa majest grave: la religion mlait
ses pompes traditionnelles, immuables  travers les ges,  toutes
celles que Napolon avait ressuscites ou cres. Quand le cortge avait
travers la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur
conduisant l'Impratrice dont trois reines et deux princesses du sang
soutenaient la trane, suivi d'un long dfil de Majests et d'Altesses,
nul n'avait chapp  une impression d'blouissement. Jamais, dans ce
palais o revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie
n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignit, de
rgularit et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scne
n'veillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait
contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards
taient fascins, les coeurs restaient-ils froids, n'prouvant qu'une
flicit de commande? Napolon avait dshabitu ses entours de croire 
sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester
perptuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort,
violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage
autrichien tait apparu d'abord comme un frein  ses entreprises
belliqueuses; on commenait  y voir le prsage de nouvelles guerres. La
Russie, la lointaine Russie, devenait la pense de plusieurs. Son
attitude, entrevue, devine, commente, faisait craindre chez l'Empereur
de brusques mouvements de colre, un emportement vers l'inconnu, une
suprme tmrit. Un mot sinistre avait t recueilli sur le passage du
cortge: Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empchera pas d'aller un
de ces jours mourir en Bessarabie[436]. Cette destine  la Charles XII
que Cambacrs avait fait craindre  Napolon en conseiller discret et
prudent, d'autres l'annonaient maintenant  voix basse, mais en termes
d'une prcision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilit
rsigne, et discernaient au Nord l'incommensurable pril.

[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.]

Ces craintes dj positives, ces apprhensions nettement formules, ne
dpassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les
cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du chteau, la foule
immense qu'avait attire dans Paris l'annonce des ftes, tait toute 
la satisfaction mle de lassitude que laissent les journes fcondes en
grands spectacles et en motions intenses. Elle se rpandait dans la
ville,  la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des
magnificences de la nuit qui devaient galer celles du jour. Elle
remplissait le jardin des Tuileries, o maintenant, devant le couple
imprial apparu au balcon du chteau, les corps de la garde dfilaient;
l, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient  leur tour, et
chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme tait profond, ardent,
inpuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs
sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frntiquement leur
chef, leur dieu, et dans l'impratrice autrichienne ne voyaient qu'un
trophe de plus, conquis par son gnie et par leur vaillance.

Chez les Franais que la carrire des armes ne tenait point dans une
continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour.
S'ils gardaient  Josphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la
bonne impratrice, ils pardonnaient  Marie-Louise, parce qu'ils
voyaient en elle un gage de paix, un signe de rconciliation entre la
France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout rpts,
craient pour un instant l'illusion de l'universelle quitude,
suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru  la
continuit fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances,
l'empchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au
loin, derrire les Pyrnes, et signalait la prolongation de la guerre
inexpiable. L'admiration et le dvouement pour l'Empereur, gravement
troubls depuis deux ans, cherchaient  se ressaisir; on voulait
esprer, sans y russir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa
prosprit et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes
dsirs ferait le soulagement de ses peuples: Voici la plus belle poque
du rgne, crivait un fidle serviteur; puisse-t-elle lui donner le
bonheur et  nous de l'avenir[437]! Et ce voeu, qui n'osait s'affirmer
comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'mes
franaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes
de la conqute pour les chercher encore et s'y complaire; elle clbrait
l'union avec Marie-Louise comme une promesse de rparation et de
stabilit, comme l'aurore d'une re plus clmente, comme une victoire
sur la guerre.

[Note 437: Caulaincourt  Talleyrand, 25 fvrier 1810. Archives des
affaires trangres, Russie, 150.]

Napolon lui-mme n'pargnait rien pour donner  son mariage cette
signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait  des efforts
rels pour se rendre moins formidable  l'Europe, pour rassurer les
dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes
d'Allemagne et les faisait refluer derrire le Rhin; il dgageait les
territoires de la Confdration, dcidait de n'y laisser que deux
divisions, l'une pour occuper les villes hansatiques et les fermer au
commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la
Prusse. Il htait la conclusion de ses diffrends pcuniaires avec cette
puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait rgner le roi
Louis moyennant soumission plus complte, montrait partout l'impatience
de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop
nglige, il mditait, par un ensemble d'oprations mieux conduites, de
briser la rsistance des insurgs, d'acculer  l'extrmit de la
Pninsule et de rejeter hors d'Europe la seule arme de la
Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste  lui disputer
ses conqutes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement
d'nergie, et ce qu'il espre toujours de sa rconciliation avec
l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant  la paix du
continent une base assure, de renouveler et d'tendre indfiniment ses
moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une
campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles
d'accommodement; il s'offre  entamer des pourparlers, propose, comme
prliminaire  la ngociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu
que les ministres britanniques rvoquent leurs arrts attentatoires 
la libert des mers: On conoit bien, crit-il, que la paix ne peut
venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une faon moins acerbe[438].

[Note 438: _Corresp._, 16352.]

Modration tardive, phmre et d'ailleurs inutile! Le combat entre la
France et l'Angleterre, ternel obstacle  la pacification gnrale,
demeurait un duel  mort, qui ne se terminerait que par la rentre de la
premire dans ses anciennes limites ou l'anantissement de la seconde,
et ce caractre imprim  la lutte ds le dbut des conqutes de la
Rpublique se dveloppait d'un mouvement inexorable. Pour ne point
demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer
de l'Escaut, l'Angleterre avait organis la coalition et pris l'Europe 
sa solde; par l, elle s'tait expose  voir Napolon, victorieux de
tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscits, la menacer
et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de
Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe
franaise. Plutt que de laisser au vainqueur une partie mme de ses
avantages monstrueux, elle devait persvrer jusqu'au bout dans une
lutte qui l'puisait, qui mettait sa constance  de suprmes preuves,
mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvel et mieux justifi
de tout reprendre, en poussant Napolon  tout risquer dans de plus
lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France
s'essaye-t-elle  croire une dernire fois que Napolon peut et veut
s'arrter, qu'il va clore sa carrire de conqurant, s'immobiliser dans
l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informe ne saurait
partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle
reconnat le point de dpart de conflits nouveaux en Europe, plus
redoutables que les prcdents. Elle ne saurait, dtournant
volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine
satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des vnements
qui vont suivre, le dtacher de cette trame continue et serre o tout
se tient, se lie, s'enchane, o le succs de la veille prpare
invitablement la lutte du lendemain. Ds  prsent, au del de l'Europe
soumise ou fascine, elle distingue la Russie en alarmes, prte 
s'armer et  se soulever; elle aperoit l'empereur Alexandre tel que le
lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degr de
l'pouvante, les traits renverss, les yeux fixes et presque
hagards[439], assistant  l'croulement de sa politique, reconnaissant
ses fautes, mais persuad que Napolon veut les lui faire expier par le
dmembrement de son empire, n'prouvant plus seulement la crainte vague
d'tre attaqu, prvoyant cette agression  poque fixe, l'annonant
pour l'anne prochaine, se prparant  la soutenir et mditant mme de
la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des
discordes irrmdiables et des tentations fatales. Si la fortune
prsente de Napolon brille d'un incomparable clat, l'orage est form
sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, prcurseur des
dsastres, et l'horizon se dcouvre sinistre  travers le
resplendissement de cette apothose.

[Note 439: _Mmoires du prince Czartoryski_, II, 233.]




CHAPITRE IX

LE SECRET DU TSAR


Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur
Alexandre.--Dbut de leurs relations.--Ptersbourg en 1796.--Rencontre
dans les jardins de la Tauride.--Scne mmorable.--Les leons de
Laharpe.--Gnrosit native et premires aspirations d'Alexandre.--Il
voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de
Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la ralit.--Revirement
progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspires par
Napolon, le dsir de restaurer la Pologne, en l'unissant  la Russie,
rentre dans l'esprit du Tsar.--Premire ide d'une guerre offensive
contre la France.--Le parti russe  Varsovie.--Proposition transmise par
Galitsyne.--Conseils demands  Czartoryski.--Dfiance
rciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le
reprsentant de la tradition.--Le trait en suspens.--Envoi  Paris d'un
contre-projet russe; Napolon mis en demeure de souscrire  une
capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le
regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de
surprendre et d'enlever le grand-duch.--Combinaisons
diverses.--Politique secrte et personnelle d'Alexandre.--Tentative
auprs de l'Autriche.--M. d'Alopus.--Mission simule auprs de Murat;
mission relle  Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment
entre Ptersbourg et Vienne.--Alexandre persiste  runir les
Principauts et offre  l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le
grand projet de 1808.--Indiscrtion calcule.--Mystrieux efforts
d'Alexandre pour dtourner de Napolon la Pologne et l'Autriche: il
entame des hostilits indirectes paralllement  une reprise de
ngociation.

Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe clbraient
les noces du nouveau Charlemagne, d'mouvantes scnes se passaient dans
le cabinet de l'empereur Alexandre. Dvor d'inquitudes et de soucis,
ce monarque s'tait retourn vers l'homme qui avait t le dpositaire
de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le
prince Adam Czartoryski tait rentr  Ptersbourg l'automne prcdent,
aprs une anne d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait
 le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau  d'intimes entretiens.
 l'heure o la Pologne faisait son tourment, c'tait  un grand
seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il
apprciait le dvouement  sa personne, qu'il avait voulu confier sa
peine et demander secours.

Leur amiti datait de quatorze ans: elle s'tait noue dans des
circonstances frappantes et romanesques. Aprs le dmembrement final de
la Pologne, en 1795, l'impratrice Catherine avait exig que l'illustre
famille des Czartoryski lui confit ses fils et donnt ce gage de
soumission; c'tait  ce prix qu'elle laissait esprer un adoucissement
de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait
t livr en otage;  Ptersbourg, il avait reu un brevet d'officier
aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livre de servitude.
L'Impratrice le traitait bien, la socit lui offrait distractions et
plaisirs, sans russir  dissiper sa tristesse d'exil et sa hautaine
mlancolie. Ds son arrive, il avait t remarqu par le grand-duc
Alexandre, alors g de dix-huit ans, fils an du tsarvitch Paul et
hritier du trne au second degr. Au bout de quelque temps, Alexandre
tmoigne le dsir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent
dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps
naissant o la nature du Nord s'panouit dans sa fugitive splendeur et
se hte de vivre. Ds les premiers mots, un invincible penchant les
porte l'un vers l'autre; leurs mes s'attirent, se rapprochent, et dans
cette cour o le reprsentant de la race proscrite ne lit sur tous les
visages qu'indiffrence ou strile piti, c'est le successeur mme de
Catherine qui s'est trouv pour le comprendre.

En vain chercherait-on  cette scne un pendant dans l'histoire; il faut
le demander  l'une des conceptions clbres du gnie dramatique, se
rappeler en quels traits le pote allemand a peint le fils de Philippe
II maudissant tout bas la politique inexorable de son pre, s'prenant
d'quit et de vertu, tortur d'aspirations gnreuses, et reconnaissant
dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos
d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.

L'impratrice russe avait fait lever son petit-fils sous ses yeux, avec
un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le
continuateur de son oeuvre. Pourtant, habile  flatter les crivains et
les penseurs d'Occident,  se concilier ces dispensateurs de la
renomme, elle avait donn pour matre au grand-duc un de leurs
disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jug bon que le futur
autocrate prt quelque teinture de cet esprit libral et philosophique
dont elle-mme avait su se parer avec un art consomm. Cependant, il
s'est trouv que le jeune prince tait dou d'une sensibilit et d'une
imagination exaltes, qu'il prouvait le besoin de croire et de
s'enthousiasmer. Rpondant  ces instincts levs et vagues, les
principes dvelopps devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement
effleur, mais conquis et pntr, et son me s'est ouverte toute grande
au souffle d'idal qui traversait le sicle. Il rve aujourd'hui le
rgne de la justice et de la flicit universelles, son coeur bat pour
l'humanit, et lorsque Czartoryski lui parle d'mancipation, de
libert, ces mots rencontrent en lui leur cho et y soulvent de nobles
ardeurs.

Heureux de trouver  qui s'ouvrir,  qui se confier, Alexandre laisse
clater des sentiments qu'il a jusqu'alors renferms et cels, car la
surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donn l'habitude
et le got de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son coeur tout ce
qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison
d'tat, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse 
vnrer le despotisme bien ordonn dont Catherine lui prsente
l'imposante image. Il n'a de got que pour les institutions libres: le
mot de Rpublique exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est
du parti des opprims; ses sympathies vont  ceux qui luttent ou qui
souffrent; il souhaite des succs  la Rpublique franaise, qu'il
aperoit au loin combattant les monarchies coalises; mais c'est surtout
le nom de la Pologne qui veille en lui une immense piti. Il plaint
cette nation, il a admir ses derniers efforts, il la voudrait heureuse
et se promet d'en tre un jour le consolateur.-- entendre ces mots,
Czartoryski se sent boulevers d'motion et de joie; il remercie la
Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir plac ces
aspirations dans le prince qui semblait appel  continuer l'oeuvre de
fer et de sang. Tous deux btissent maintenant des projets dans les
nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre
une existence nationale, en l'unissant  la Russie par des liens
fraternels, et dans l'adolescent au regard inspir, aux traits
ravissants, qui lui dit d'esprer, Czartoryski croit distinguer un tre
surhumain, suscit pour une mission rparatrice, et salue l'ange
librateur de sa patrie[440].

[Note 440: _Mmoires du prince Adam Czartoryski_, publis en 1887
par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mmoires sont un document historique de
haute valeur.]

Quatre ans aprs, Alexandre tait appel au trne, aprs la catastrophe
dont le souvenir devait  jamais dsoler sa conscience. Investi du
pouvoir, il se trouvait aux prises avec la ralit; il avait  compter
avec les intrts engags, avec les traditions de son tat, n'osait
s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rve transcendant,
et se rsignait  rgner comme ses prdcesseurs, tout en pensant
autrement qu'eux. Son intimit avec Czartoryski, qui n'avait plus cess
depuis leur premire entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait
appel le prince dans le conseil secret o s'laboraient des bauches de
rforme et des essais de libralisme. Parfois le nom de la Pologne
revenait sur ses lvres, mais ce n'tait plus de la mme manire[441].
S'il promettait d'amliorer le sort des provinces annexes, s'il
accordait des rparations individuelles, l'ide d'une Pologne autonome,
prenant place dans l'empire comme un lment distinct et dou de vie,
s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de
chimre et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son
coeur: combien regrettait-il le temps o il pouvait se livrer  cette
gnreuse utopie: C'tait une ide d'enfant, oh! mais divinement
belle[442]!

[Note 441: _Id._, I, 279.]

[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.]

Plus tard, Czartoryski avait t lev  des fonctions actives et
minentes, adjoint au ministre des affaires trangres, puis charg
seul de ce dpartement, en 1804 et 1805. Il avait alors prsent en vain
divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou
l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque
une promesse, aussitt rtracte, et peu  peu le droulement des
circonstances, l'enchanement des fatalits, avaient amen Alexandre 
considrer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque,
comme le pril le plus grave qui pt menacer la scurit et l'unit de
l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, svissant  regret, il
tait devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que
nous l'avons vu s'acharner contre l'ide polonaise, en poursuivre toutes
les manifestations, se donner pour but de l'touffer, et se constituer
le perscuteur en chef[443] d'une nation qu'il redoutait sans lui
porter une haine prconue. En mme temps, sa politique gnrale avait
volu  plusieurs reprises, et les oscillations de sa pense,
l'entranant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans
aucune la srnit et le bonheur.

[Note 443: _Mmoires de Czartoryski_, II, 211.]

En vrit, il avait essay de tout, et tout lui avait manqu. Au dbut
de son rgne, il avait voulu jouer entre les tats le rle de
modrateur, soustraire l'Europe  la prise de Bonaparte et la
reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'tait
associes pour cette oeuvre, il n'avait trouv que scheresse de coeur,
vues gostes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les dceptions de
sa politique ne lui avaient pas t moins cruelles que les dsastres de
ses armes. Dgot de ses allis, il s'tait livr au vainqueur; il
avait subi l'ascendant du gnie, s'tait jur de suivre Napolon et de
l'imiter. Il avait voulu tre conqurant  son tour, goter l'motion
enivrante des succs par l'pe, reprendre et dpasser les plans de ses
devanciers; il s'tait mis  reculer partout les bornes de sa domination
et au fond de cette voie n'avait retrouv qu'amertume. Les rsultats
acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, prcaires,
et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les
acheter! Dsabus de Napolon, Alexandre s'tait arrt en dernier lieu
 un parti quivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les
devoirs, se dgager de toute solidarit effective avec l'ambitieux
empereur, mais le mnager encore, le flatter par de doucereuses paroles,
affecter la fidlit et la condescendance;  ce prix, il gagnerait sans
doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'loigner des affaires
europennes, se consacrer aux soins de l'intrieur, se vouer moins  la
grandeur de l'tat qu'au bonheur des peuples. Dernire et vaine
illusion! Napolon n'a pas souffert qu'Alexandre ne ft  lui qu' demi;
il l'a mis en demeure de se livrer plus compltement et, sur un refus de
gage, s'est dtourn vers un systme o la Russie n'aperoit plus
qu'intentions malfaisantes et prmditation d'offensive. Cette guerre
qu'Alexandre a espr carter de ses frontires, par une suite
d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche
aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son oeuvre
rnovatrice. En cette anne 1810 o viennent d'clore ses projets
d'amlioration et de rforme, o il a compt cueillir les fruits de son
zle pacifique, il lui faut aviser de nouveau  des mesures de combat,
se prparer  lutter pour l'existence,  rentrer dans l're d'angoisse
et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaante: tout
lui en devient symptme, signe avant-coureur, et par une fatalit
vengeresse, c'est la Pologne, objet nagure de sa compassion, nglige
ensuite, poursuivie enfin avec une pre rigueur, qui devient contre lui
l'arme dsigne aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et
l'instrument de torture.

Alors, dans le trouble de son me, il se demandait si son enthousiasme
juvnile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs gostes de
souverain et de politique, si la raison d'tat ne lui commandait point
aujourd'hui d'tre audacieusement juste, magnanime, si son intrt bien
entendu n'tait pas de raliser le roman bauch jadis dans les jardins
de la Tauride? Est-il trop tard, aprs tout, pour rparer le crime qui
pse d'un poids si lourd sur les destines de l'empire? Cette Pologne
que Napolon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la
Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le
combattre et le vaincre? La Russie possde encore la plus vaste portion
de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'
prsent, elle n'a song qu' plier au joug ces millions d'hommes, 
effacer en eux tout souvenir et tout regret du pass, et elle n'y a
russi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus
quitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanment  son
sort? Alexandre n'est que leur matre: qu'il se fasse leur chef; qu'il
leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il
les dote d'une administration nationale; qu'il rige leur pays en
royaume distinct, accol et li indissolublement  son empire; qu'il
relve la couronne de Pologne et la joigne sur son front  celle des
tsars; l'tat ainsi recr offrira un point de ralliement aux autres
parties de la nation morcele, et on les verra toutes, y compris le
duch de Varsovie, se fondre et s'anantir en lui. Ce pouvoir
d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duch, il le subira
dsormais. Si les Varsoviens s'attachent  Napolon, c'est que sa
protection leur apparat comme l'unique moyen de rtablir leur patrie;
qu'on leur montre sur leur frontire cette patrie ressuscite, vivante,
venant  eux, ils lui tendront les bras et dlaisseront Napolon, qui ne
leur offre qu'une esprance, pour Alexandre, qui leur prsentera une
ralit.

 l'heure mme o ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes
envahiront brusquement le duch dgarni de Franais. L'arme
varsovienne, prvenue et travaille  l'avance, rejettera l'autorit du
roi saxon et l'alliance oppressive du conqurant; elle rompra ses rangs
pour se reformer autour du monarque national, dsertera le drapeau pour
rejoindre la patrie, et, par cette dfection salutaire, donnera
peut-tre  l'Europe le signal de la rvolte. Sans doute, c'est la
guerre avec Napolon, c'est la guerre offensive, entame sans motif
vident et palpable, dbutant par une de ces dloyales surprises dont
l'Autriche et la Prusse ont t tour  tour et si durement chties;
c'est le rle d'agresseur assum, et l'apparence, sinon la ralit du
droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuad que
la guerre avec la France est invitable qu'il se demande si le meilleur
moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-mme,
de prvenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui
sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de tmraires
desseins que sa volont vacillante hsitera toujours  excuter. Pour
chapper au fantme qui le hante, il incline par moments  se jeter dans
un pril rel, dans une formidable aventure, et l'excs mme de la
crainte le pousse  de suprmes audaces.

Ses esprances, il faut le dire, ne reposaient point sur des donnes
purement spculatives; elles se fondaient sur un fait rel, l'existence
en Pologne et mme  Varsovie d'un parti russe. Nagure, ce parti avait
jou un rle important et profess une doctrine fort soutenable.  la
fin du dix-huitime sicle, lorsque l'ancienne Rpublique, nerve par
ses divisions, mine par l'intrigue, impuissante  se donner les organes
ncessaires  la vie des tats modernes, entoure de convoitises
impatientes, s'acheminait irrmdiablement  sa ruine, quelques-uns de
ses meilleurs citoyens, entre autres le pre et l'oncle du prince Adam,
n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie.  leurs
yeux, la Pologne n'chapperait au morcellement, c'est--dire au supplice
et  la destruction, qu'en se subordonnant tout entire au grand empire
slave, en s'abritant sous son gide, en s'infodant  lui troitement:
moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son
individualit, son intgrit, s'assurerait une protection puissante, et
sauverait sa nationalit au prix de son indpendance.

Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple
dmembrement, la rigueur avec laquelle elle avait trait les provinces
tombes dans son lot, avaient inflig  ces prvisions un cruel dmenti.
Malgr tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le
petit-fils de Catherine un regard d'esprance. Il avait donn rcemment
une preuve remarquable de vitalit. En 1809, pendant la guerre
d'Autriche, lorsque l'arme du prince Galitsyne, aprs de longues
tergiversations, avait enfin franchi la frontire, un groupe de
seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'tait adress au
gnralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqu
l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait  reformer la Pologne
d'autrefois, en la plaant sous son sceptre, en lui rendant ses
anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnatrait
immdiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraner le reste.

Saisi de cette proposition, transmise et appuye par Galitsyne,
Alexandre n'y avait point donn suite; il se flattait encore, par une
entente avec l'empereur des Franais, d'empcher toute restauration.
Nanmoins, comme le soulvement de la Galicie augmentait ses craintes,
comme la bonne foi de Napolon lui devenait plus suspecte, il n'avait
pas cru devoir dcourager totalement le parti qui se faisait fort de lui
ramener la Pologne: en admettant que cette nation dt invitablement
revivre, ne valait-il pas mieux que sa rsurrection s'oprt pour le
compte de la Russie que par la main des Franais? La rponse faite le 27
juin 1809 aux magnats posait  tout hasard un jalon pour l'avenir; le
Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorpores 
son empire pour les fondre dans un tat autonome, mais il ne se
refuserait point, si les circonstances l'y aidaient,  rgner sur une
Pologne extrieure  ses frontires, compose avec le grand-duch et la
Galicie[444].

[Note 444: Nous donnons  l'_Appendice_, sous le chiffre II, le
texte de la lettre de Galitsyne et de la rponse. Ces deux pices sont
extraites des archives de Saint-Ptersbourg; nous en devons la
communication  l'obligeance de M. Tatistcheff.]

Dans les mois suivants, ayant reu Czartoryski, qui tait revenu de
l'tranger et qui continuait  plaider la cause de ses compatriotes,
Alexandre avait conserv vis--vis de lui un ton froid et gn;
pourtant, il lui avait gliss, en baissant les yeux et sans finir sa
phrase[445], quelques paroles de rconfort: un jour mme, en janvier
1810, comme s'il se ft laiss gagner  l'exaltation du prince, il avait
fait allusion  leur ancien dessein et ne s'y tait pas montr
dfavorable.

[Note 445: _Mmoires de Czartoryski_, II, 211.]

 cet instant, il ngociait fivreusement avec Caulaincourt le trait de
proscription; sa sincrit vis--vis des Polonais demeurait donc tout
ventuelle, subordonne au cas o Napolon ne contresignerait point la
sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne  son profit que
si l'impossibilit de la retenir au tombeau lui tait dmontre. Six
semaines plus tard, le retour de la convention non ratifie, avec le
coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette
preuve et brusquement retourn ses rsolutions. Par une pousse subite,
le projet loign depuis dix ans tait venu ressaisir et roccuper sa
pense. Affol et hors de lui, il se demandait maintenant si cette
hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les
consquences extrmes de son volution, il se rsignait  isoler dans
l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur
royaume. C'tait  ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il
l'avait mand, et que nous les retrouvons face  face, ramens, aprs de
longues traverses, au point de dpart de leur amiti.

       *       *       *       *       *

Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre
hsitrent encore  se livrer,  revenir aux panchements d'autrefois.
Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au
prince des tmoignages d'amiti personnelle, puis se mit  parler
d'amnistie, de rconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il,
prouver aux Polonais qu'il n'tait point leur ennemi, qu'il dsirait
sincrement leur bonheur: son but tait de mriter leur affection et
leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour
commencer, il se montrait dispos  grouper sous un rgime spcial et
privilgi,  reformer en corps de nation les huit gouvernements chus 
son tat au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine 
dmler en lui le dsir d'difier une Pologne russe, destine  attirer
et absorber la Pologne franaise que Napolon avait cre sur la
Vistule.

[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mmoires_, II, 226-234, le
rcit circonstanci de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et
avril 1810. Toutes nos citations sont empruntes  cette partie de
l'ouvrage.]

Ce plan, que le prince et salu avec transport en d'autres temps, le
laissait maintenant incertain et troubl. Quelles que fussent sa
rpulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son
patriotisme commenait d'hsiter entre Ptersbourg et Varsovie.
Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un
de ses enfants pouvait-il sans crime jeter  la traverse d'autres
combinaisons? En se prtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas 
dchirer son pays de ses mains,  le diviser en camps ennemis,  le
replonger dans la guerre intestine,  entraver par une entreprise
parricide l'oeuvre de la rgnration nationale? Puis, Alexandre tait-il
sincre? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment lev et
durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentan des
circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspires par
Napolon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-tre? Czartoryski
avait trop expriment le caractre  la fois changeant et dissimul de
son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le
charme de leurs premires relations; aujourd'hui, il se tenait
constamment en garde contre une dfaillance ou une arrire-pense:
L'empereur Alexandre, crivait-il un jour, a habitu tous ceux qui
l'entourent  chercher, dans toutes ses rsolutions, des motifs
diffrents de ceux qu'il met en avant[447].

[Note 447: _Mmoires_, II, 225.]

Cependant, press plus vivement, il promit son avis par crit sur les
moyens les plus propres  gagner au Tsar les coeurs polonais. Alexandre
voulut savoir  quelle poque ce mmoire pourrait lui tre remis; il
ajourna jusque-l toute reprise de la discussion: s'il s'tait propos
de jeter dans l'me de Czartoryski une premire et immense esprance, il
hsitait  lui dcouvrir prmaturment tous les desseins qui flottaient
dans sa pense.

C'est qu'en effet la ngociation avec la France, quoique fort
compromise, n'tait pas rompue. Le cabinet de Ptersbourg restait saisi
d'une proposition ferme, sur laquelle il avait  statuer; il demeurait
en prsence du trait de garantie modifi par Napolon, mais toujours
offert et sanctionn d'avance. Il est vrai que sans l'article premier,
sans cette phrase si cruelle dans sa concision: La Pologne ne sera
jamais rtablie, Alexandre considrait l'acte tout entier comme dnu
de signification et de porte. Mais ne pourrait-on, en insistant avec
fermet, en faisant quelques concessions sur les autres articles,
obtenir de Napolon qu'il revnt sur son refus et adoptt la formule qui
dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof,
en particulier, se rattachait  l'espoir d'imposer  l'Empereur un
accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti,
tout n'tait  ses yeux que chimres et dangers. Form  l'cole de
Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait
point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable
de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un lment
de dsordre, et aspirait  supprimer radicalement le pril que son
matre songeait  dtourner. D'autre part, il n'tait pas loign de
croire que Napolon, proccup avant tout de sa guerre contre les
Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure nergiquement
maintenue; il estimait que la Russie avait pch trop souvent par dfaut
de virilit et de rsolution, qu'elle devait  la fin montrer du nerf,
s'armer d'inflexibilit, s'entter dans ses exigences;  force de les
reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre,
qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jug 
propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec
Czartoryski, le laissait persvrer dans cette voie et consentit  y
rentrer avec lui, tout en se rservant, le cas chant, de se jeter
personnellement et mystrieusement dans une autre.

[Note 448: Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne,
qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.
Caulaincourt  l'Empereur, 2 aot 1809.]

La chancellerie de Ptersbourg dressa donc un nouveau trait, qui se
trouva le troisime. Au contre-projet franais, elle opposa un
contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le
noeud de la difficult, en se bornant  l'annoncer et  la prparer par
un prambule. Au lieu de dire: article premier: Le royaume de Pologne
ne sera jamais rtabli, on employa ces termes: article premier: S. M.
l'empereur des Franais, voulant donner  son alli et  l'Europe une
preuve du dsir qu'il a d'ter aux ennemis de la paix du continent tout
espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, 
ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rtabli[449]. Le premier
projet russe, c'tait la mort sans phrases; le second contenait le mme
arrt, expliqu et motiv. Quant aux articles subsquents, les deux
textes ne diffraient plus essentiellement; Alexandre avait voulu
pourtant que l'abolition des ordres ft formellement prononce.

[Note 449: Voy. la srie des articles dans la _Correspondance de
Napolon_, XX, p. 177-178, en note.]

Le contre-projet russe partit de Ptersbourg le 17 mars, adress au
prince Kourakine et accompagn d'observations minutes par l'Empereur
lui-mme. L'ambassadeur devait le prsenter  la signature du monarque
franais, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul
mot ft retranch ou intercal. Ainsi,  l'heure mme o le Tsar
commenait  tendre la main aux Polonais et  flatter leurs esprances,
il sollicitait une dernire fois Napolon d'en finir avec eux et de leur
fermer l'avenir.

Comment concilier ces deux entreprises opposes, destines  se suppler
l'une l'autre? Le bruit du trait en prparation tait venu jusqu'aux
Polonais: il les avait mus, consterns; il ne les disposait gure 
couter les suggestions de cette Russie qui laborait en mme temps un
acte destin  combler leur infortune. Czartoryski ne s'tait point
priv d'indiquer au Tsar cette objection: il s'tait montr surpris que
Sa Majest s'occupt encore des objets dont elle l'entretenait en
prsence de la convention ngocie avec la France; tait-ce donc,
demanda-t-il timidement, que Napolon aurait refus sa
ratification?--Sa Majest rpondit avec quelque embarras que cela
n'tait point ainsi, que c'tait M. de Champagny qui avait voulu mettre
dans le trait des expressions et des articles allant jusqu' dtruire
le nom polonais, mais qu'elle avait chang ces articles, et que la
convention ainsi modifie avait t de nouveau expdie  Paris. Ainsi,
prenant audacieusement le contre-pied de la vrit, Alexandre imputait
au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en
attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilit et
l'odieux: Napolon avait-il tort de croire que le but de la Russie tait
moins de le lier moralement que de le perdre auprs des Polonais et de
lui enlever ses moyens matriels de dfense, moins de le tenir captif
sur parole que de le dsarmer? Sans accorder une crance absolue aux
explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait
t demand. Aprs plusieurs jours d'tude et de rflexion, il rdigea
un mmoire et le porta  l'Empereur. Trois semaines environ s'taient
coules depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les
vnements avaient march: la clbration du mariage  Paris, avec ses
dtails caractristiques, les apparences croissantes de l'intimit entre
la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression
profonde et terrifiante. Il n'y avait plus  en douter: c'tait l'chec
dfinitif de son systme, la mise en droute de ses esprances, un
Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frapp de sa contenance pleine
d'abattement et de dcouragement: ce fut  cet instant qu'il lui
retrouva dans le regard l'expression de stupeur dj remarque aprs
l'crasante journe du 2 dcembre 1805, alors que le jeune monarque et
son tat-major quittaient au galop le champ de bataille, emports par le
torrent de la dfaite, et qu'au loin, derrire eux, s'levaient et se
prolongeaient les acclamations des Franais victorieux, saluant leur
empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en
1805, on n'avait su rien prvoir ni rien prvenir; on s'tait laiss
surprendre par un dsastre, dont les consquences se droulaient et se
prcipitaient de toutes parts. Se jugeant menac et talonn par un pril
implacable, Alexandre demandait  tout prix un moyen de salut, cherchait
instinctivement une arme pour se dfendre.

[Note 450: _Mmoires de Czartoryski_, II, 409.]

Czartoryski lui lut son mmoire, qui fut cout attentivement. Mal
clair sur les dispositions relles d'Alexandre, sur l'tat des
rapports avec la France, il tait demeur forcment dans le vague; il
conseillait d'entrer dlibrment, vis--vis des Polonais sujets russes,
dans les voies de la douceur et de la clmence, rappelait la ncessit
tant de fois signale par lui de rtablir la Pologne pour prvenir
Bonaparte, mais ne suggrait aucun procd d'excution. D'ailleurs,
n'tait-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement
ajourn? Et sous chaque ligne du mmoire perait un reproche  la
Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunment et d'avoir pass
son temps  manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette
vrit: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de
n'avoir pas reconstitu la Pologne en 1805, se laissa dire que la
conduite tenue en 1809 avait t la plus mauvaise, mais il n'admettait
point que les fautes commises fussent sans remde, qu'il dt renoncer 
modifier une situation intolrable. Il montrait un extrme dsir
d'arranger les affaires de Pologne de quelque faon que ce ft et en
faisant de son ct tout ce qu'il pourrait, ne dissimulant plus
d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et lgitimes
inquitudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napolon
ne cherchait qu' lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en
avait la preuve sur son bureau, mais ces dclarations, dont il
connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour
qu'il retrouvt quelque scurit, une garantie morale ne suffisait plus:
il lui fallait une sret matrielle, un fait, la suppression du
grand-duch: comment amener cet tat  se dissoudre dans une Pologne qui
serait cre spcialement pour l'englober? comment disposer ses
habitants  changer leur patrie restreinte contre la grande patrie que
leur rendrait la Russie?

Press de rpondre  cette question, Czartoryski s'excusait toujours,
allguant son loignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui
pourrait tre fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point
arrter par ces considrations et dcouvrit le raisonnement sur lequel
se fondait son espoir: Bah! dit-il, sans tre sur les lieux, il n'est
pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le
duch; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront mme le
diable, si le diable les mne au rtablissement de leur patrie. La
question d'excution fut alors serre de plus prs, divers moyens
envisags. Czartoryski se plaait toujours dans l'hypothse o la Russie
essayerait d'agir d'accord avec Napolon, o elle s'efforcerait
d'obtenir son consentement  la disparition du duch en lui offrant sur
d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de
Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pt admettre, sans ncessit
absolue, l'ide d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et
de Friedland, et courir de lui-mme au-devant d'une rupture. Son
tonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce
parti, de s'entendre demander si l'on ne pourrait pas entamer une
guerre simule avec le duch, o, d'aprs un arrangement concert, les
troupes russes pourraient arriver  des positions dans lesquelles,
runies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tte aux
Franais; dans ce cas, tous les dsirs de la Pologne seraient
satisfaits.

Htons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une
simple vellit, passant en lui au milieu d'un dsordre d'ides. Au bout
d'un instant, voyant Czartoryski frmir  la perspective d'une guerre
contre Napolon, avec ses chances bien incertaines, il parut aller
brusquement  l'autre extrme, changea de chimre, mnagea  son
interlocuteur une nouvelle surprise, mit l'ide de dsarmer le
conqurant  force de rsignation et de condescendance: ne
parviendrait-on pas au but en ne s'opposant pas  la formation d'un
royaume de Pologne compos du duch et de la Galicie, et en permettant
aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir l-bas
comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contents, n'auraient point
de raison d'tre contre la Russie et deviendraient tranquilles; la
France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie,
n'aura aucun motif de lui faire la guerre. Cette fois, Alexandre
parlait-il srieusement? Ne voulait-il pas simplement prouver
Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir
d'une restauration, mme accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se
contredisant de nouveau, il exprima bientt la conviction qu'un conflit
dcisif se produirait dans tous les cas, que Napolon le provoquerait
certainement,  supposer que la Russie ne prt point les devants; cette
ide fatale tait la seule qui se ft obstinment fixe dans son esprit
mouvant. Il dit d'un accent pntr qu'il ne croyait pas que ce ft
encore cette anne, parce que Napolon tait tout occup de son mariage,
mais qu'il s'attendait  la crise l'anne prochaine: _Nous sommes au
mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._

Pour cette poque, il jugeait de toute ncessit que la Russie et
rassembl ses ides et dress ses plans sur la conduite  suivre en
Pologne, qu'elle tnt en rserve une solution toute prte pour l'opposer
 celle que Napolon essayerait de faire prvaloir. C'tait l le but 
atteindre; quant aux voies propres  y conduire, elles restaient 
trouver. Alexandre rflchirait, aviserait; il invitait Czartoryski  en
faire autant,  se mettre en qute d'un fil qui conduirait au but.
Finalement, on se spara sans donner  l'entretien de conclusion, mais
en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec
le prince Adam ne devaient produire immdiatement aucune consquence
visible, elles marquent le point de dpart d'une trame ourdie par le
Tsar en dehors et  l'insu de son ministre, par l'intermdiaire de
Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprs des Varsoviens, pour
tenter leur fidlit, les dtacher subrepticement de la France et les
prparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite,
pour se mettre en mesure d'enlever et de dtruire le grand-duch avec la
complicit de ses habitants, de traverser ainsi les projets prts 
Napolon et d'organiser contre lui, en Pologne mme, une guerre
prventive.

[Note 451:  la mme poque, Alexandre disait  l'un des
compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: Napolon a besoin de
s'attacher les Polonais et les flattera par de belles esprances; quant
 moi, j'ai toujours estim votre nation, et j'espre vous le prouver un
jour, sans que l'intrt me guide dans tout ce que je ferai. _Mmoires
de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.]

La Pologne n'tait pas l'unique agent de destruction que Napolon part
devoir employer contre la Russie. Dans son plan suppos, si l'arme
varsovienne lui servait d'avant-garde, c'tait l'Autriche qui formait
son aile droite.  Ptersbourg, nul ne doutait qu'il ne ft  l'Autriche
des propositions corruptrices, et que celle-ci ne ft prs de succomber
 la tentation. Cependant, moins de six semaines aprs l'acte qui avait
inopinment rapproch les deux cours, c'est--dire la promesse de
mariage, il tait difficile d'admettre que l'accord ft dj irrvocable
et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchan sa libert
avec tant de promptitude et de lgret:  Vienne, il semblait y avoir
tendance au mal plutt qu'engagement pris et signature donne. L comme
ailleurs, fallait-il dsesprer de prvenir Napolon et de le djouer,
en s'y prenant de suite et en opposant  ses offres une surenchre
dcisive?

Le malheur tait que le nouveau ministre dirigeant, le comte de
Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association
d'intrts avec la France; son voyage  Paris laissait percer de fcheux
desseins. Mais M. de Metternich, si bien tabli que part son crdit,
n'tait point matre absolu. Auprs de l'empereur Franois, toujours
incertain et irrsolu, d'autres influences contre-balanaient la sienne;
des personnages importants, des conseillers couts, certains princes de
la famille impriale, repoussaient toute compromission trop grave avec
l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de
Bonaparte tait demeur en horreur; d'autres revenaient dj de leur
garement. En Autriche, comme en Russie aprs Tilsit, un parti
d'opposition mondaine se constituait. Actif  Vienne, il tait
tout-puissant  Prague, o les mcontents avaient install leur quartier
gnral et dress leurs batteries. En ralliant et en employant ces
lments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis
que Metternich ngocierait  Paris,  mener derrire lui, dans son dos,
une intrigue qui annulerait ses efforts et dtournerait son souverain de
tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener
ce monarque  reprendre vis--vis de nous un ton d'hostilit ou mme de
froideur. Alexandre comprenait les ncessits de la situation; il
admettait parfaitement que l'Autriche tnt  recueillir les fruits du
mariage et  s'assurer, par des rapports mieux mnags avec Napolon,
quelques annes de tranquillit. Mais, pour atteindre ce rsultat,
tait-il indispensable de s'enchaner  une politique dont le but avr
tait l'asservissement gnral? L'empereur Franois, en affectant
vis--vis de son gendre les airs de la cordialit et de l'expansion, ne
pourrait-il rserver en secret  ses anciens amis,  la Russie en
particulier, sa prdilection et sa confiance? Sans rompre les attaches
officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre 
l'empereur des Franais, les souverains russe et autrichien
conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystre l'un pour
l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intrts rciproques, de
s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche
auraient chacune un lien lgitime avec la France, mais un lien de coeur
se formerait entre elles, une secrte intelligence s'tablirait et
subsisterait jusqu' l'heure o les circonstances permettraient de
rgulariser la situation, de consommer le divorce politique avec
Napolon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance
dclare.

Pour proposer  Vienne cette subtile et quivoque combinaison, on ne
pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il tait difficile de mesurer
avec certitude le degr d'intimit existant entre la France et
l'Autriche. Si cette dernire avait dj dispos d'elle-mme, toute
parole explicite, venant de Ptersbourg, courrait le risque d'tre
rpte  Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait
donc de ne s'ouvrir qu' demi-mot, par insinuations.

Pour plus de prcaution, Alexandre vita d'employer son intermdiaire
naturel avec l'Autriche, son ministre auprs d'elle, et crut devoir
placer  ct du comte Schouvalof un envoy spcial et mystrieux; ces
missions parallles ont t de tout temps dans les usages et les gots
de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus dlis, M. David
d'Alopus, employ nagure comme ministre  Stockholm, se trouvait
disponible: On ne peut nier, crivait de lui un diplomate franais, que
ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais,  moins qu'il n'ait
beaucoup chang depuis six ans, il est loin d'tre affectionn  la
France[452]. Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre  Naples,
prs du roi beau-frre de Napolon. Pour se rendre de Ptersbourg en
Italie, M. d'Alopus devait passer par Vienne; l, il s'arrterait,
s'tablirait, viterait sous de spcieux prtextes de rejoindre son
poste, et trouverait  moiti du chemin le terme rel de son voyage. 
Vienne, il verrait la socit, frquenterait les salons, se rendrait
compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses
avances n'taient pas mal accueillies, engagerait  fond la ngociation
dont il tait charg. Pour servir de rgle  son langage, un mmoire
dtaill lui fut remis; la rdaction avait pu en tre confie au
chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le
ministre aucune divergence d'opinion sur la ncessit d'une tentative
immdiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof
aboutirent  un chef-d'oeuvre de dextrit. Toute de nuances et de
sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir  ceux qu'il
s'agissait de sduire les plus engageantes perspectives, sans leur
livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453].

[Note 452: Dpche de M. de Bourgoing, ministre  Dresde, 20 mai
1810. Archives des affaires trangres, Saxe, 79.]

[Note 453: Cette pice figure aux archives de Saint-Ptersbourg,
d'o nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des
traits de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31
mars 1810.]

L'entre en matire tait des plus ingnieuses. Pour redemander 
l'Autriche ses bonnes grces, le cabinet russe prenait occasion de
l'vnement mme qui semblait devoir la livrer  la France. Il faisait
allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur
Alexandre s'est senti port vers son frre autrichien par une sympathie
profonde; dans les dernires annes, ce qui l'a empch de suivre le
penchant de son coeur, c'tait que l'Autriche persistait vis--vis de la
France dans une hostilit irrconciliable, alors que lui-mme s'tait
engag  Tilsit dans une voie oppose; devenu notre alli, Alexandre ne
pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse
occurrence est venue brusquement amliorer les rapports entre Paris et
Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve lev par
cela mme: le Tsar peut s'abandonner  son inclination pour l'Autriche,
qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est
pourquoi il s'applaudit trs sincrement du mariage. Un esprit moins
juste que Sa Majest en et peut-tre redout les consquences et pris
quelque jalousie. Sa Majest ne tombe point dans une pareille erreur,
elle dcouvre au contraire dans le mariage une facilit de rapprochement
avec une cour dont elle regrettait de se voir spare, et son but est
dsormais de conserver la plus troite _alliance_ avec l'empereur des
Franais et d'tablir  ct la plus troite _amiti_ avec celui de
l'Autriche.

C'est par cette opposition de termes savamment calcule, c'est par une
diffrence souligne dans les expressions employes pour caractriser
les rapports  maintenir avec la France et ceux  nouer avec l'Autriche,
que se trahit le vritable but de l'instruction. Elle tient  bien
marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore
obligatoire et une prfrence spontane. L'essentiel est de convaincre
l'Autriche que dsormais, chez l'empereur Alexandre, l'amiti primera
l'alliance et devra ncessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur
Franois n'adopterait-il point pareille rgle de conduite? Il y
trouverait ds maintenant plus complte sret, d'immenses avantages
dans la suite.

En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le systme
de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au prsent et n'engage
nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son ct,
tienne pour dfinitive la situation que lui ont faite les derniers
traits, qu'elle se rsigne  demeurer perptuellement exclue de
l'Allemagne, rejete de l'Italie, spare de la mer, emprisonne dans
les limites que lui a troitement traces l'pe du vainqueur. Recouvrer
quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit tre son but cach,
mais invariable. Or, sans qu'elle ait  courir de nouveau les chances
d'une aventure guerrire, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir,
par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications
europennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait  se louer d'elle, il
ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de
voeux qu'il devine et approuve. Toutes les ides des hommes d'tat
autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent tre assises que sur cette
seule et unique base parvenir  faire reposer la monarchie de la guerre
rcente dsastreuse, rcuprer une partie des forces qu'elle a perdues,
non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des ngociations,
fruit d'un concert gnral. Dans cette base de la politique future du
cabinet de Vienne, Sa Majest ne trouve rien qui ne convienne  ses
intrts.

Peu  peu, l'auteur du mmoire arrive  largir ses offres. Prvoyant
implicitement l'hypothse o l'Autriche se dciderait quelque jour  un
rle plus actif,  une politique de revanche proprement dite, il rouvre
le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il
est une vrit que l'on ne saurait trop mditer  Vienne, c'est que la
Russie n'a aucun intrt  maintenir la France en possession de ses
conqutes,  la laisser rgner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, 
lui conserver mme ses limites naturelles; dans toutes les contres que
le peuple insatiable s'est appropries, l'Autriche pourra rentrer et
reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve  y redire.

Ici, l'auteur du mmoire joue avec une discrte habilet le rle de
tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche  se ressaisir des
domaines dont elle a t successivement vince: il se borne, pour
rveiller ses regrets et stimuler ses apptitions,  lui remmorer
toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui
numre longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchs,
les provinces, dont elle s'enorgueillissait nagure et qu'elle pleure,
lui dsigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages
de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes
florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et
la Belgique. Aprs avoir dploy ces perspectives illimites, il affecte
de s'en dtourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas l;
elle se dsintresse de toutes ces rgions et les abandonne aux
revendications autrichiennes,  charge de rciprocit, sous la condition
qu'elle-mme aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire,
sis  sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans
paratre nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe 
adopter, ce serait celui d'une tolrance et d'une connivence mutuelles
sur les terrains respectifs o chacune des deux puissances aurait 
faire valoir ses droits et  exercer ses reprises. Au nombre des
provinces perdues dont l'Autriche peut dsirer la rcupration, dit
l'instruction, la majeure partie, la presque totalit peut retourner
sous sa domination sans blesser l'intrt direct de Sa Majest. En
effet, qu'importe  la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien
l'tat de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle
vient de cder, si Trieste, Fiume, le littoral taient convoits et mme
de nouveau successivement acquis par l'empereur Franois et ses
successeurs? La seule rgle qu'aurait  suivre en pareil cas le cabinet
de Ptersbourg, ce serait de rester fidle au sage principe de
l'quilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un  la
Russie, qui ne conserve la force relative des deux tats. La cour de
Vienne ne peut pas mconnatre que la Russie se trouve tre la seule
dont l'intrt direct n'est jamais attaqu par ses acquisitions en
Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas mconnatre que
cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie,
si elle n'est pas sre du silence ou plutt du consentement tacite de la
Russie.

Il tait un point, malheureusement, o l'intrt des deux empires, si
conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'tait l'Orient,
et la crise souleve sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolonge
paralllement aux guerres qui avaient dchir l'Europe, mettait obstacle
 toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche.
Alexandre Ier et son cabinet savaient  quel point l'incorporation de
fait des Principauts  l'empire, l'intention hautement annonce de les
conserver, taient dsapprouves  Vienne. L, le Danube tait rput
dj fleuve autrichien ou tout au moins destin  le devenir. En mettant
la main sur la partie infrieure de son cours et sur ses embouchures, la
Russie alarmait des intrts prsents et des ambitions futures; elle
transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche
assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se
laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement  cette
puissance, il et fallu que la Russie renont aux Principauts et
signt avec les Turcs une paix respectant  peu prs l'intgrit de
leurs possessions.

Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa rsignation et de
ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'tait-ce
point depuis trois ans l'objectif immdiat de sa politique, la pense du
rgne, le rve longuement caress, ralis enfin  Erfurt aprs une
anxieuse attente? Si dtach qu'il ft de l'alliance franaise, le Tsar
ne s'habituait pas  l'ide de restituer sa part dans les bnfices de
l'association. Il garderait donc les Principauts, mais ne renonait pas
 s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidle aux
prceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder 
l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant
lui-mme, il la laisserait prendre  ct de lui et poursuivre
latralement ses progrs. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte  tous
venants, cette inpuisable matire  change,  transaction,  partages,
n'tait-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y
trouver  l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?

Il serait facile de dlimiter la sphre des intrts respectifs. Un
premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche,  proximit de
ses frontires et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'tait
spontanment dtache de la Turquie; ses habitants s'taient rvolts
ds 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne,
sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicit 
plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent cr en
sa faveur une utile diversion, ce prince se dfendait de toute intention
d'en faire ses sujets ou mme ses vassaux. Sans doute, sa conscience et
son honneur ne lui permettaient pas de livrer  merci ces humbles allis
et de les replacer sous le joug de l'Infidle, mais il verrait avec
plaisir qu'une puissance chrtienne se charget de leur sort. L'Autriche
n'avait qu' les prendre sous sa sauvegarde,  obtenir pour eux des
immunits et des privilges,  riger au besoin la Serbie en principaut
autonome, qui se placerait sous sa dpendance politique et commerciale.

Dsire-t-elle davantage? Veut-elle tendre non seulement son influence,
mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est
qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mriter la confiance
de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Aprs avoir cherch
 reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction
ajoute: Et s'il fallait prter  la cour de Vienne l'intention de
rparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles
provinces qui gmissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande,
le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et
quelle facilit n'obtiendrait-elle pas  excuter ce plan, si, au
pralable, elle s'tait rendue digne, par sa conduite en politique, de
tout le bien que lui veut Sa Majest? L'empereur Alexandre, en effet, a
toujours considr qu'une saine politique recommande aux deux tats de
concerter toutes leurs oprations en Orient et d'y marcher du mme pas.
Cette pense n'est pas chez lui le rsultat de circonstances
accidentelles; c'est une opinion rflchie et profonde, un principe
constamment profess, alors mme que les offres venues d'ailleurs et
l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mrite. En veut-on la
preuve? Le cabinet de Ptersbourg est prt  la fournir, convaincante,
irrfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le pass,
garantie de sa sincrit dans l'avenir, il va livrer  la dlicatesse de
l'Autriche un secret d'tat, enseveli jusqu' prsent au plus profond
des archives.

Alors, sur un ton de gravit et de mystre, Roumiantsof rvle  M.
d'Alopus, en lui permettant d'tre opportunment indiscret, qu' deux
ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de
1808, la Russie a t saisie par Napolon de propositions surprenantes,
 la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la
Turquie. nonant ce fait vrai, Roumiantsof ne relve qu'un seul de ses
aspects, prsent sous un jour diffrent de la ralit. En fvrier et
mars 1808, lors de la ngociation qui avait eu pour but de remanier la
carte du monde et qui suffirait  caractriser ces temps
extraordinaires, dans toutes les communications changes entre les deux
empereurs, dans toutes les confrences entre leurs ministres, il avait
t convenu que l'Autriche serait invite au partage et que son
territoire prolong dans le Sud-Est servirait  sparer les possessions
futures de la France et de la Russie. Ce principe avait t admis d'un
commun accord, mais pos en premier lieu par Napolon, formellement
indiqu dans sa lettre du 2 fvrier 1808, et tous les efforts de la
Russie s'taient employs  restreindre les avantages de l'Autriche.
Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe
d'avoir exig que l'opration s'accomplirait  trois, sur le pied d'une
parfaite galit.

Dans sa modration constante, dit-elle, l'empereur Alexandre rpugnait
au partage. Nanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir
ncessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine qu
non_  son concours, c'tait que l'Autriche serait appele  cooprer et
associe largement aux profits de l'entreprise. Il avait insist pour
que le lot de cette puissance ft aussi considrable et aussi bien
compos que possible: il l'avait trac de sa main, en ami, avec une
sollicitude raffine, aussi mnager des intrts d'autrui que des siens
propres. Il s'tait dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment
son compte  s'tendre dans les parties continentales de la Turquie,
qu'un dbouch sur la mer lui tait indispensable pour mettre en valeur
ses possessions nouvelles et dvelopper les ressources de son sol; il
avait demand qu'elle obtnt un port sur l'Archipel, c'est--dire un
moyen d'attirer  elle et d'accaparer une partie du commerce oriental,
seule source de richesse qui lui manqut. tait-il possible de donner
un tmoignage moins quivoque de sympathie et de bon vouloir? Et  quel
moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la
cause de ses voisins? C'tait  l'poque  laquelle le cabinet de
Vienne s'loignait dj de notre intimit que Sa Majest veillait avec
tant de sollicitude  son intrt,  sa grandeur. Cette confidence,
habilement mnage, ne peut manquer son effet: Elle doit, par le
sentiment de la reconnaissance, prparer le sentiment de l'amiti la
plus absolue.

Toutefois, Alopus ne devra risquer qu' bon escient la communication
dcisive; avant de livrer un secret qui appartient  la France autant
qu' la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en prsence
d'interlocuteurs bien prpars  le recevoir,  le conserver
religieusement, aprs en avoir fait leur profit, et disposs  entrer
dans les voies o il convient de les ramener. Vous ne ferez la
confidence, crit Roumiantsof, qu'au fur et  mesure que vous verrez
natre dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous
jugerez qu'il est dcid  prfrer la plus intime union d'intrts avec
la Russie  toute autre relation politique. Et de nouveau, la pense
matresse de l'instruction se dgage, clate: ce qu'il faut obtenir 
tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse  Napolon que des lvres,
et qu'au fond de l'me elle prenne la rsolution, dans tous les conflits
qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France  la Russie.

Ainsi, ds le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait
encore  maintenir la fiction de l'alliance, il plaait en des dmarches
toutes contraires son espoir intime, sa sret, et sa premire pense
tait de se mettre en garde contre une attaque franaise. Fondant ses
craintes sur des prsomptions morales plus que sur des indices
matriels, sur son exprience du caractre de Napolon, il jugeait
indispensable d'assurer sa dfense en prenant diplomatiquement
l'offensive. Sous main, il s'essayait  nous soustraire nos allis
possibles et nos clients dsigns,  ressaisir l'Autriche et  suborner
la Pologne: au cheminement prvu des intrigues franaises tant  Vienne
qu' Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort
dans l'ombre, ce travail de sape et de dtachement va se poursuivre,
s'accentuer peu  peu, et mme, malgr tous ses soins pour se cacher 
la lumire, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre.
La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et
souterraines sans interrompre la ngociation entame de face avec la
France et en continuant d'y apporter une part de sincrit. Alexandre se
dit toujours prt, au prix d'un article de trait, au prix d'une phrase,
 rester le premier et le plus fidle de nos auxiliaires. En ralit,
s'il arrache cette condamnation dfinitive de la Pologne qui demeure
l'objet principal de ses voeux, il croira avoir cart ou au moins
loign le pril et se sentira moins dispos  provoquer une scission
dont il redoute les consquences. Entre dans une phase nouvelle par la
rexpdition du trait, reporte  Paris, la ngociation conservait-elle
quelque chance d'aboutir? Russirait-elle  mnager une rconciliation
de coeur entre Napolon et Alexandre, et  sauver l'alliance?




CHAPITRE X

AUTOUR D'UNE PHRASE


Arrive du contre-projet russe  Paris.--Napolon au lendemain de son
mariage--Parfait contentement.--Douces paroles 
l'Autriche.--tablissement de Metternich  Paris.--Son plan.--Il dnonce
les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle
rvolte contre l'article premier.--Napolon prend lui-mme la parole et
dicte une srie d'observations.--Chef-d'oeuvre de polmique.--Craintes
pour le duch; ide d'une confdration dfensive entre la Sude, le
Danemark et l'tat de Varsovie.--Les soires de Compigne.--Les
Bonapartes et les Pozzo.--Napolon et les hommes d'ancien
rgime.--Empressement de l'Autriche  offrir ses services.--Napolon
cherche  se dgager vis--vis de la Russie et  ne plus signer de
trait.--Il ajourne sa rponse au contre-projet.--Ses artifices
dilatoires.--Comment il met  profit sa situation de nouveau
mari.--Voyage en Flandre.--Lettre  l'empereur Alexandre.--Tche
ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rle entre
l'Empereur et l'Impratrice.--Il envenime le diffrend avec la
Russie.--Il s'essaye sans succs  reprendre et  soulever la question
d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence
 Varsovie.--Napolon mis en cause  propos du langage des
journaux.--Mcontentement progressif.--Explosion violente.--La dicte du
1er juin 1810.--Premire menace de guerre.--Le bal de l'ambassade
d'Autriche.--Accident arriv au prince Kourakine.--Napolon s'arrte 
l'ide de ne plus continuer la controverse.--Il soulve une question
pralable.--Rupture de la ngociation; responsabilits respectives.



Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud aprs la
crmonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la premire, le
chancelier Roumiantsof annonait et appuyait le nouveau projet de
trait, qui venait d'tre dpos au ministre par les soins du prince
Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre franais
qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]:
tout dnotait chez les Russes le dsir et l'impatience d'une prompte
solution. Le projet fut envoy  Compigne, o l'Empereur tait retourn
avec Marie-Louise trois jours aprs ses noces.

[Note 454: Lettre de Champagny  Napolon, 1er avril 1810,  minuit.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

En ce moment, Napolon n'avait gure le loisir de s'occuper de la
Russie; par la force des circonstances, il tait tout  l'Autriche.
Mari de la veille, il se devait  sa jeune femme; il l'entourait de
soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice,
lui tmoignait une affection qui semblait paye de retour, et mettait
mme une sorte de coquetterie  faire savoir en Autriche que les choses
se passaient parfaitement bien dans le mnage imprial, que Marie-Louise
tait heureuse. Elle remplit toutes mes esprances, crivait-il  son
beau-pre; depuis deux jours, je n'ai cess de lui donner et d'en
recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous
convenons parfaitement. Et il remerciait Sa Majest Apostolique du
beau prsent qu'Elle lui avait fait. Sur quoi, l'empereur Franois, mu
jusqu'aux larmes, ne savait comment tmoigner sa flicit, donnait 
lire autour de lui les lettres que lui avaient adresses les nouveaux
poux, et c'tait  chaque expression saillante un attendrissement
gnral: Cette phrase _Nous nous convenons parfaitement_, mandait de
Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succs, de mme que deux
lettres de S. M. l'Impratrice crites en allemand, o elle dit entre
autres: _Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'tre; ce que
mon pre m'avait dit souvent s'est vrifi: je trouve l'empereur
Napolon extrmement aimable_. En me communiquant ces dtails, le
prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jet  mon col pour
m'embrasser. Le contentement de cette cour est  son comble, depuis
qu'on sait que les deux augustes poux se sont vus et se sont inspir
mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour clbrer cette
heureuse nouvelle, il y aura demain  la cour cercle et concert, la
saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].

[Note 455: Otto  Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours aprs,
l'ambassadeur ajoutait: Aujourd'hui les deux cours sont tellement 
l'unisson qu'une corde lgrement touche  Paris tend ses vibrations
jusqu' Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnes. Cf.
SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.]

En fait, Marie-Louise plaisait  Napolon; cette Allemande d'humeur
placide, d'me infrieure, mais douce, attentionne, possdant, avec
l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilit,
rpondait trs suffisamment  ce qu'il exigeait d'une impratrice:
d'ailleurs, par un mirage singulier, l'clat de l'alliance lui faisait
illusion sur les qualits de la personne, et son coeur s'attachait  la
femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il
trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute
cette affaire, de naturel, de got, d'une cordialit dfrente, et avait
port, jusque dans les moindres dtails, une grande dlicatesse de
procds: On n'a oubli aucune nuance, disait-il, pour me rendre
l'vnement heureux du moment aussi doux et aussi agrable que
possible[456]. En somme, il tait content de la femme, content de la
famille, content aussi du reprsentant extraordinaire que la cour de
Vienne avait accrdit prs de lui, en la personne du comte de
Metternich.

[Note 456: _Mmoires de Metternich_, II, 326.]

Ce ministre n'tait pas venu, ainsi qu'on le craignait  Ptersbourg,
avec l'intention d'offrir  Napolon un trait et de brusquer
l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait
qu'approcher de la vrit. Metternich tait trop diplomate pour aller si
vite en besogne, et le plan qu'il s'tait trac comportait plus de
mnagements et moins de prcipitation.

S'il s'tait rendu en France, c'tait d'abord afin d'y guider les
premiers pas de l'Impratrice, de faire en sorte qu'elle charmt et
russt. Il emploierait en mme temps son sjour  terminer quelques
affaires intressant son pays,  obtenir que certaines clauses du
dernier trait de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement
interprtes: c'taient l les menus profits  retirer du mariage.
Enfin,--et tel tait le principal mobile auquel il avait obi,--il tait
curieux d'observer Napolon au lendemain de sa nouvelle union, de voir
jusqu' quel point ce grand acte avait modifi son humeur et les allures
de sa politique, de dcouvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau
volcanique[457] et comment le suprme dispensateur des vnements
s'apprtait  en rgler le cours. Trop perspicace pour croire que le
mariage mettrait fin  la crise dchane sur l'Europe, il tcherait
d'en prvoir les futures pripties, afin que l'Autriche et le temps de
s'y composer un rle et d'y chercher son profit. Sans faire son idal
politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires,
conservant l'inbranlable espoir de s'associer un jour  la revanche
europenne contre Napolon et de le trahir opportunment, il considrait
que cette poque appele par tant de voeux tait aujourd'hui fort
loigne. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne
pouvait aspirer qu' vivre,  vivre le moins mal possible, et le seul
moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'chapper  de nouvelles
atteintes, de s'assurer mme quelques avantages, n'tait-il point de se
rendre utile ou tout au moins plaisante  l'homme redoutable qui pouvait
la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter
pour principe, dans toutes les complications  venir, de se prter aux
vues de l'Empereur et mme de les servir, s'il le fallait absolument,
sauf  dterminer plus tard, d'aprs les donnes qui seraient
recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et
 quel moment. S'tant propos pour but de reconnatre le terrain, il
comptait aussi le prparer. Ds  prsent, il jugeait bon de cultiver
l'amiti du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grces, en
un mot de crer entre les deux cours une intimit susceptible au besoin
de se transformer en alliance.

[Note 457: Dpche du comte Tolsto, 25 octobre-7 novembre 1807.
Archives de Saint-Ptersbourg.]

C'tait une tche qu'il n'avait voulu confier  personne, se jugeant
seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait
affaire, l'ayant tudi de prs lors de sa prcdente mission, il se
flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir
soutenu sans trop de dsavantage, avant la dernire guerre, un rle des
plus ingrats, tre rest jusqu' la fin le ministre patiemment support
d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'tait entirement
modifie en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses
mouvements, plus  l'aise pour dployer ses facults. Plein d'assurance,
possdant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus
grandes encore, servi par son talent et persuad de son gnie, il
n'prouvait pas en prsence de l'Empereur cette gne qui souvent
paralysait les volonts. Il connaissait l'art de l'couter et de lui
parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire
apprcier la valeur de l'amiti autrichienne.

Napolon, il est vrai, ne sentirait rellement le besoin de l'Autriche
que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies
envers Vienne iraient en raison directe de l'altration de ses rapports
avec Ptersbourg, et Metternich s'tait essentiellement pntr de cette
vrit. Ds le lendemain des fianailles, il avait compris qu'un
refroidissement entre la France et la Russie, peut-tre une brouille,
serait la consquence fatale de l'vnement, et c'tait de cette
complication qu'il attendait dans l'avenir le relvement de sa patrie.
Ce serait trop de dire qu'il voult, ds maintenant, provoquer un
conflit aigu entre les allis de Tilsit; il ne pouvait, dans les
circonstances prsentes, former ce projet et encore moins l'avouer,
vis--vis mme de son propre gouvernement, car le premier intrt de
l'Autriche tait de goter quelques annes de calme et de recueillement
dans une Europe en paix. L'empereur Franois, dgot des aventures, las
d'motions et de tracas, jouissait trop dlicieusement de la scurit
que lui avait procure l'tablissement de sa fille pour ne point
redouter une conflagration nouvelle, qui dtruirait sa quitude et
mettrait son indcision  de cruelles preuves. Toutefois, pour que le
plan de Metternich russt, il tait indispensable que Napolon ne ft
pas trop bien avec la Russie, qu'il s'loignt d'elle progressivement,
et le ministre autrichien se rservait d'y veiller, avec tact et
persvrance.

Ds ses premires entrevues avec Napolon,  Compigne, il trouva le
terrain favorablement dispos et ouvert  son action. L'Empereur, le
traitant en hte de fondation et en familier du chteau, se prit 
causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et aprs le
dner. Il tait facile de voir que les premiers instants passs avec
Marie-Louise lui avaient laiss la plus agrable impression; il se
montrait gai, souriant, panoui dans son bien-tre et sa
toute-puissance. Il ne tarissait pas en loges sur l'Impratrice,
parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot
d'alliance, se plaisait  envisager sous de riantes couleurs l'avenir
des relations, prvoyait entre les deux cours une re de calme et de
srnit. Il semblait mme s'intresser  l'Autriche, compatissait  ses
embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et
comme tous les problmes avaient le pouvoir de surexciter son
imagination et d'veiller sa verve, il exprimait sur les essais de
rforme tents  Vienne des ides toujours originales et
prime-sautires, parfois profondes. Aprs d'infinies digressions, des
retours sur le pass, des anecdotes sans nombre, il se mit  parler de
la situation europenne.

Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi
hautement pacifique: cette dclaration de principes n'engageait  rien
et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait
d'autre dsir que de faire rgner partout la concorde et l'harmonie; il
rigea son matre en aptre de cette belle cause[458]. Seulement, il
eut soin presque aussitt de signaler le point noir  l'horizon et de le
rendre bien visible. Sachant que l'moi caus  Ptersbourg allait
croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion 
cette attitude, en ayant l'air de la dplorer: Comme le comble de nos
voeux, dit-il, est la paix et la tranquillit, il ne peut pas entrer dans
nos vues que la Russie se compromette.--Qu'entendez-vous par se
compromettre? demanda l'Empereur.--La Russie n'agit que par la peur,
rpondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos
rapports avec cette dernire puissance, et d'inquitude en inquitude
elle va se remuer[459]. C'tait pronostiquer, avec une rare sret de
coup d'oeil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait
eu l'intuition des dmarches quivoques auxquelles ce monarque se
dcidait dans le moment mme; avant de les connatre, il les devinait et
les dnonait  l'Empereur.

[Note 458: _Mmoires de Metternich_, II, 331.]

[Note 459: _Mmoires de Metternich_, II, 329.]

Soyez tranquille, reprit Napolon, si les Russes veulent se
compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460]. Lui-mme
vitait de se dcouvrir et affectait un parti pris d'indiffrence fort
oppos  son caractre. Malheureusement, se dmentant bientt, il laissa
voir au contraire de quel oeil scrutateur et dfiant il observait tous
les mouvements de la Russie. Il ne rsista pas  montrer ce qui en elle
le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il
avait jug et condamn ds 1809 la politique du cabinet russe, que
Roumiantsof avait montr  cette poque une inintelligence complte de
la situation.  ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa
parole devenait anime, vibrante, et Metternich comprit que la rupture
de l'alliance tait plus proche qu'il n'avait os l'esprer. Il fit part
de cette dcouverte  son matre sur un ton de douloureuse componction:
Les choses en sont venues  un point, lui crivait-il, o il faudra
toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre
Majest pour loigner une brouille[461]. En ralit, heureux d'avoir
reconnu entre la France et la Russie un germe de msintelligence tout
form et prt  clore, il se promit de le cultiver, de le dvelopper,
et d'aider de son mieux la force des choses.

[Note 460: _Id._, I, 102.]

[Note 461: _Id._, II, 329.]

Peu de jours aprs ces entretiens, Napolon, retrouvant sur son bureau
le second projet de trait prsent par la Russie, se mit  l'examiner.
Ds le premier coup d'oeil, la phrase portant que le royaume de Pologne
ne serait jamais rtabli, replace en vidence et en relief, le choqua
 nouveau. Cette manire de lui renvoyer une expression dont il n'avait
pas voulu, qu'il avait premptoirement repousse, une fois pour toutes,
lui dplut souverainement: il ne savait  quoi attribuer cette
insistance audacieuse. tait-ce dsir de l'humilier, de mettre sa
patience  l'preuve, que cette obstination  lui opposer un texte
intangible? tait-ce arrire-pense de se prparer des armes contre lui
et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une
et l'autre de ces suppositions lui paraissaient galement justifies, et
la premire rvoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et
sa prudence. D'ailleurs, cette formule tonnante qu'on persvre  lui
reprsenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict,
justice, convenance, bon sens mme, n'est-elle pas insoutenable? Et il
se reprend  la discuter, avec feu, avec vhmence, voulant cette fois
pousser  fond le dbat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidle
 son habitude de prciser sa pense en la jetant sur le papier, il
dicte une srie de notes sur l'ensemble de la question.  mesure qu'il
parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pntre davantage,
se trouve plus convaincu et plus fort. Assur de son bon droit, il s'y
tablit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses
moyens et n'en sort que pour dtruire et bouleverser ceux de
l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les
range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le
pass, l'appelle  son aide, le fait comparatre et parler. Il cite des
textes, des exemples, dfie qu'on lui oppose des prcdents. Ardent 
cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y
livre tout entier, s'y complat, donne libre essor  ce got pour les
batailles de paroles,  ces facults de plaideur qu'il tient de son
origine latine, et c'est un mmoire complet qu'il se trouve rdiger sur
le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable
matrise.

Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point o il
veut en venir: Trois projets de convention, dit-il, ont t prsents,
un premier par la Russie, un second par la France, et un troisime,
comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le mme
but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France  l'gard
de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation
dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignit de la
France, et que, ds lors, l'empereur Napolon n'a pas  hsiter[462].

[Note 462: _Corresp._, 16180.]

Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il
l'a donne par sa conduite et son langage. En 1807, aprs Friedland; en
1809, aprs Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point
fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette
nation, il a parl contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il
reprend les expressions, dans l'expos au Corps lgislatif, dont il cite
textuellement les termes, il a affirm que le rtablissement du royaume
polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment
prouv en offrant de passer un trait dont l'article premier lui
interdisait de prter un appui quelconque  toute tentative de
restauration: Si la Russie ne veut qu'tre rassure sur les
dispositions de l'empereur Napolon, en supposant que les vnements
n'eussent point parl assez haut et qu'elle et besoin d'une
explication, cet article la rassure entirement. Si elle veut triompher
de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non
d'gal  gal, mais d'un infrieur  un suprieur, elle doit vouloir
substituer  cet article un autre o la France n'obtienne aucune
rciprocit.

Et en effet, si l'on dit: La Pologne ne sera jamais rtablie, on
devrait dire galement: Le royaume de Pimont ne sera jamais rtabli,
et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire  l'usage et  la
prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et
de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne
puisse arriver contre leur volont. Unis pour maintenir la paix du
continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour
rtablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu' cette
heure ils n'ont pas russi. Des vnements si frappants prouvent donc
que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des
bornes. La Divinit seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et
on ne trouverait dans les annales des nations aucune rdaction pareille.
L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rdaction n'offre rien de
rciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des
lettres, des discours, des traits, autant que cela peut plaire  son
alli, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_.

Voyons ici ce que l'on dsire: ou que la France assure qu'elle ne fera
jamais rien pour rtablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est matre
de dire; ou que la France fera la guerre  la puissance qui rtablirait
la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il
faudrait, pour qu'un pareil article ft d'gal  gal, qu'il y et une
compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait
port la France  prendre un engagement si videmment dict. Certes, la
Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en
faire un prtexte pour se crer des chimres; mais enfin, si les anciens
peuples de la Pologne parvenaient par des vnements quelconques 
recouvrer leur indpendance, et que les forces russes ne fussent pas
suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait
imposer  la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les
soumettre. Il est vident que la France ne pourrait prendre un tel
engagement qu'autant qu'il y aurait rciprocit, et que la Russie
s'engagera  faire marcher ses forces dans le cas o des pays
nouvellement runis  la France voudraient s'affranchir de la domination
franaise et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour
les y faire rentrer.

On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en
refusant une rdaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y
substituer une rdaction dogmatique, inusite, contraire  la prudence
humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se
dshonorant[463].

[Note 463: _Corresp._, 16180.]

Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napolon
maintient obstinment sa rdaction  l'encontre de celle que la Russie
prtend lui imposer. Sous cette rserve, il est prt encore  se lier
par crit et  signer un trait. Mme, il ne rejette pas en bloc le
contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de dtail, il admet les
variantes proposes. Pourvu que l'on fasse disparatre les expressions
auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer  elle-mme,
car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les
particuliers[464], il consent que ses engagements, dans la limite qu'il
leur a trace, soient noncs de manire aussi claire, aussi nette,
aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra tre conue
la rponse  faire au contre-projet. M. de Champagny est charg de la
prparer: il prendra pour canevas la dicte impriale, habillera en
style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette pre
et ferme dissertation; il adoucira les termes en tchant de ne point
affaiblir les ides[465]. D'ailleurs, avant d'adresser la note au
prince Kourakine, il devra la soumettre  Sa Majest, qui se rserve
d'en reviser? et d'en approuver les termes.

[Note 464: _Id._]

[Note 465: Paroles rappeles par Champagny dans une lettre 
Napolon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Malgr cette disposition persistante  poursuivre un arrangement,
Napolon demeure sous une impression de mfiance plus prononce. Puisque
la Russie s'opinitre  rclamer d'aussi abusives srets, le temps
n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette
guerre  outrance dclare  l'ide polonaise, Napolon flaire une
menace pour le grand-duch et sent le besoin de mieux prserver ce poste
plac  l'extrmit de notre systme stratgique, en pointe et en l'air.
D'autres puissances, situes  ct ou en arrire du duch, ne
peuvent-elles devenir ses points d'appui? En mnageant un triple accord
entre la principaut varsovienne, la Sude et le Danemark, notre
politique amnerait ces trois tats  se soutenir et  s'pauler l'un
l'autre. Napolon fait dire trs mystrieusement  Copenhague: Un
intrt commun peut dterminer la Sude, le Danemark et le duch de
Varsovie  s'unir par un lien secret entirement ventuel qui pourrait
tre garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation
de ces trois puissances... C'est un premier retour au systme antirusse
de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits tait de grouper les tats
secondaires du Nord en confdration dfensive contre leur redoutable
voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destine d'ailleurs 
ne pas aboutir, ne devait s'oprer qu'avec une extrme circonspection.
Napolon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore  la Russie; s'il
veut s'assurer contre une dfection possible de cette puissance, il
n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoye  Copenhague
contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement
condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux:
Aucune alliance ne peut tre plus durable que celle qui nous unit  la
Russie, parce qu'elle est fonde sur des intrts rciproques. Elle n'a
 craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent
leur fait ngliger le calcul de leurs vritables intrts[466].

[Note 466: Le duc de Cadore  M. Didelot, charg d'affaires 
Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires trangres, Danemark, 183.
Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.]

Sur ces entrefaites, Napolon annonce son prochain dpart pour la France
du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces  Bruxelles,
dans les dpartements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces
contres o ont rgn pendant des sicles les anctres de l'Impratrice
et que la domination franaise a vivifies et transformes. Il flattera
le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparatre,
dans une blouissante vision, une fille d'Autriche, unie  leur nouveau
souverain et couronne de ses mains: en Marie-Louise, il leur prsentera
aussi le gage dfinitif de leur incorporation  l'Empire; quand elle lui
a donn l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifi
une fois de plus le fait accompli et bnvolement souscrit  l'arrt de
la conqute? C'est ainsi que partout et toujours, lors mme qu'il
prsente au monde de grandes scnes de rconciliation et d'apaisement,
il y mle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme
dans la paix les rsultats de la guerre.

Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?-- Bruxelles,
Sire, n'est-ce pas un peu tt? L'Empereur comprit cette fine allusion
au rle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans
les dpartements annexs et modifia sa proposition: Au moins, dit-il,
nous accompagnerez-vous jusqu' Cambrai[467]. Metternich s'inclina en
signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de dfrence
au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien,
Napolon le traitait de mieux en mieux, semblait dsirer qu'il
prolonget son sjour en France et y trouvt toutes ses commodits; il
avait mis  sa disposition htel  Paris, quipage somptueux, train de
maison complet, et pendant les jours qui prcdrent le dpart pour les
Flandres, il l'attira plus frquemment  Compigne.

[Note 467: _Documents indits_.]

Dans cette rsidence o l'tiquette adoucissait ses lois, o l'existence
que l'on menait ressemblait  la vie de chteau plus qu' celle de cour,
les occasions de voir et d'entretenir le matre se multipliaient. Le
soir, lorsque l'Impratrice s'tait retire, l'Empereur retenait
Metternich et prolongeait, seul  seul avec lui, ces interminables
causeries d'aprs minuit o il aimait  s'pancher. Arpentant  pas
presss la grande galerie du palais, recommenant cent fois le mme
tour, il s'abandonnait  ce besoin de parler qui croissait en lui avec
l'ge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonait
aux fentres sans que sa conversation et pris fin. Dans ces soires
nocturnes, suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait
rapporte de Tilsit, Napolon abordait maintenant avec Metternich les
sujets les plus hauts et les plus intimes, nonait des projets
grandioses et parfois chimriques, revenait ensuite  des dtails
d'intrieur et de famille, faisait par brusques et continuels clairs
briller son esprit, resplendir son gnie, montrait l'tonnante
luxuriance de sa pense, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son
orgueil, le plus grand et le plus justifi qui fut jamais, descendait
parfois jusqu' la vanit. Un soir, il expliqua longuement  Metternich
comme quoi les Bonapartes taient de bonne race, comme quoi leur famille
comptait parmi les plus anciennes de leur le et valait certainement
celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses
haines corses et ses troites rivalits de jeunesse[468].

[Note 468: _Documents indits_.]

S'il se livrait de la sorte  un interlocuteur qui l'observait de
sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce
n'tait pas seulement que la bonne grce de l'Autriche le mettait en
veine d'expansion et de confidence; il prenait got  la personne du
comte et  sa conversation. Il se dfendait mal d'un certain faible pour
les hommes de grand nom et de hautes manires, lorsque l'illustration de
l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; tmoin
Talleyrand, qu'il avait cras de ses reproches sans le disgracier
compltement, qu'il consultait toujours, qu'il mprisait et n'arrivait
point  har. Ces personnages d'ancien rgime, chez lesquels l'aisance
donnait l'illusion de la dignit, le reposaient de l'universelle
platitude et des grossires adulations que lui prodiguait la foule
prosterne: eux, du moins, russissaient  lui prsenter un encens plus
lger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur
 ses tmoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emble toutes les
ides mises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait
de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habilet et
de bien jou. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffines,
s'assaisonnait d'esprit, se parait de grce, se faisait discrte et
dlicate; il tait de ceux qui savaient passer la main dans la crinire
du lion[469].

[Note 469: _Mmoires de Talleyrand_, I, 421.]

Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus  propos,
propres  dmontrer que l'Autriche, toute rduite et affaiblie qu'elle
tait, demeurait d'un utile secours et pouvait  sa manire aider son
vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef
de l'glise, Napolon sentait parfois l'immensit de la faute commise;
trop orgueilleux pour la rparer, pour rendre  Pie VII ses domaines
envahis et ses droits usurps, il esprait le flchir par quelques
concessions de dtail, mnager l'apparence d'une transaction qui serait
la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et viter un
schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique,
apparente  la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du
Saint-Sige, apparaissait comme une mdiatrice dsigne. Metternich eut
l'art de se faire demander une dmarche de conciliation et la promit.
Elle n'aboutit point, mais fut porte comme une bonne note au compte de
son gouvernement. Presque en mme temps, Metternich offrait de mler sa
cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main  la
pacification gnrale. Napolon, qui essayait de prendre contact avec le
cabinet de Londres par l'intermdiaire d'agents mystrieux, craignit de
contrarier ces dmarches par une ngociation parallle: il n'utilisa
point les bons offices de l'Autriche, mais sut gr  cette puissance de
les lui avoir proposs[470].

[Note 470: _Mmoires de Metternich_, II, p. 330 et 333  335.]

Dcidment, il se plat dans la socit de l'Autriche, et il ne peut
s'empcher de comparer ce charme, cette amnit de rapports, avec le
genre nouveau adopt par la Russie, qui s'ingnie, semble-t-il, 
compliquer toutes les questions,  les hrisser d'pines. En mme temps,
voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura dsormais qu' tendre
la main de ce ct pour recueillir une alliance, il se sent de moins en
moins port  condescendre aux dsirs de la Russie,  lui passer ses
caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilit chez
d'autres, plus les prtentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui
paraissent dplaces, draisonnables, injurieuses, de mauvais augure
pour l'avenir, et peu  peu la tentation lui vient, puisque la Russie a
nglig de le saisir au bon moment et laiss passer par deux fois
l'occasion propice pour avoir un trait, de se soustraire  tout
engagement de cette nature et de ne rien contracter.

Sans doute, cette retraite ne devra s'oprer qu'avec prcaution et
prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop
prononc dans le Nord, car l'Espagne rclame la meilleure partie de nos
forces, et de grands coups doivent s'y porter cette anne: il reste mme
dsirable d'viter tout  fait une rupture et par consquent de fournir
au Tsar un motif de rassurance, propre  tenir en repos cet esprit
inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par
dgot des difficults que soulve la conclusion d'un trait,  se
dsister de cette exigence,  se contenter d'un acte moins
compromettant, tel qu'une dclaration, une simple assurance, que l'on
ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos
intrts, et Napolon se prterait avec joie  cet expdient. Il est
toujours dispos  affirmer ses principes, car ses principes n'ont point
vari, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier  reconstituer la
Pologne de parti pris et sans ncessit; mais il recule maintenant
devant un ensemble de stipulations prcises, peut-tre insidieuses, 
tout le moins fort gnantes pour le cas o la Russie, en reprenant
vis--vis de lui une attitude hostile, l'obligerait  refaire une
Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrte donc provisoirement
 l'ide de ralentir et d'interrompre le dbat sur le pacte en suspens,
au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout
d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute
allusion au trait, esprant que le temps et les circonstances
suggreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en
passer.

Lorsque Champagny lui prsente la note prpare d'aprs ses propres
indications, il ne l'approuve pas encore et dfend qu'elle soit remise 
l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre;
il ajourne toute rponse au contre-projet et reprend cette tactique
vasive qu'il avait si justement reproche au Tsar peu de mois
auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une mulation
dplorable, continuent  user alternativement du mme jeu et se
repassent leurs procds. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans
l'affaire du mariage, Alexandre a multipli les artifices, us de cent
dtours pour se soustraire  nos pressantes rquisitions; aujourd'hui,
tandis que la Russie, enhardie et stimule par ses angoisses, pousse sa
pointe, prononce ses exigences, rclame instamment un mot qui l'claire,
Napolon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les
subterfuges de la diplomatie dilatoire.

Pour gagner du temps et se drober, les prtextes ne manquaient jamais 
son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations
prives, met  profit sa situation de nouveau mari. En pleine flicit
conjugale, doit-on s'tonner qu'il n'ait point l'esprit  la politique,
que ses ministres prouvent quelque peine  le saisir,  l'aborder, 
obtenir de lui une dcision? Convenablement styl, Champagny raconte 
Kourakine que, n'ayant que trs rarement travaill avec Sa Majest
depuis son mariage, il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il
crit en Russie que la manire exclusive dont l'Empereur s'est occup
de l'Impratrice depuis son mariage a forcment retard l'expdition
des affaires[472]. S'il est recommand  notre ambassadeur de laisser
peu d'espoir que Sa Majest adopte jamais la rdaction rclame, si des
arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de
Caulaincourt n'aura plus  insister sur la substitution de la phrase
franaise  la phrase russe, ce qui entranerait ncessairement la
conclusion du trait. La pense du matre  cette heure se rvle dans
ces mots d'une dpche, crite par Champagny au duc de Vicence le 30
avril: Combien il serait  dsirer que vous puissiez trouver un biais
propre  satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoye
tait un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le
dispenst, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance 
celle qu'on lui a prsente, arrivait  l'ide de ne pas faire de
convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majest ne
voudrait pas que le mcontentement de la Russie ft le rsultat de cette
ngociation.

[Note 471: Champagny  l'Empereur, 29 avril 1810. Archives
nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 472: Champagny  Caulaincourt, 16 mai 1810.]

Aprs avoir propos  l'habilet de son ambassadeur un problme  peu
prs insoluble, Napolon commence son voyage. Quittant Compigne le 29
avril, avec l'Impratrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique
par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagn de toute sa
maison, menant  sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de
Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Wrtzbourg, le prince de
Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et
l'envoy extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent 
Cambrai, un peu contre son gr; mais lui, aussi attentif  mnager la
Russie dans les formes qu'il l'est peu  lui accorder de substantielles
satisfactions, s'empare aussitt de cet incident pour faire savoir 
Ptersbourg que l'Autriche ne jouit  sa cour d'aucune prrogative
exceptionnelle. C'est par son ordre,  l'en croire, que les deux
reprsentants de l'empereur Franois ont assist seulement au dbut du
voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine  la mme
faveur, c'est que l'tat de sant de cet ambassadeur le rend
perptuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il
voulu lui procurer les douceurs d'une lgante villgiature. L'Empereur
a fait offrir le chteau de Villiers au prince Kourakine... le prince de
Schwartzenberg et le comte de Metternich ont d n'accompagner l'Empereur
que jusqu' Cambrai: les honntets faites  cet ambassadeur n'ont rien
diminu de la distinction avec laquelle est toujours trait celui de
Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prvenu toute
concurrence[473].

[Note 473: Champagny  Caulaincourt, 20 avril 1810.]

Cette prcaution prise, Napolon continue sa tourne. Avant de visiter
Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au
grand point stratgique de la contre, entre  Anvers au bruit du canon
de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le
_Friedland_, parcourt la Zlande, reconnat et scrute tous les replis de
la cte pour y loger de nouvelles dfenses, examine les places
frontires et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands
travaux d'utilit publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir
des canaux et dresser des batteries, rpand et impose l'activit,
stimule les autorits, rprimande le clerg, tonne les villes par la
magnificence de son train et le fracas de ses entres, veillant
toutefois chez les populations du Nord, fatigues de despotisme et de
guerre, plus d'tonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce
voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point rpondre 
la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une ngociation dlicate
alors qu'il lui faut se dplacer sans cesse, aller chaque jour d'une
ville  l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des
rformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?

Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner
l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre  peu
de frais et se flatte un instant de l'avoir dcouvert. Il n'avait pas
encore remerci le Tsar pour les flicitations qu'il en avait reues 
propos de son mariage; dans sa lettre en rponse, qu'il data du chteau
de Laeken, prs Bruxelles, et qu'il fit trs tendre, il glissa une
allusion significative aux affaires de Pologne: Monsieur mon frre,
disait-il, Caulaincourt me fait connatre tout ce que Votre Majest
Impriale a bien voulu lui dire d'aimable  l'occasion de mon mariage.
J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie
d'agrer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont
invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon
empire. Jamais Votre Majest n'aura  se plaindre de la France. Les
dclarations que j'ai faites en dcembre dernier font tout le secret de
ma politique: je les ritrerai toutes les fois que l'occasion s'en
prsentera. Je prie Votre Majest de ne jamais douter de mon amiti et
de la haute estime que je lui porte[474]. En rappelant de la sorte ses
prcdentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant  les
renouveler, il les confirmait ds  prsent; une pareille lettre ne
constituait-elle pas  elle seule une garantie et l'quivalent d'un
trait?

[Note 474: _Corresp._, 16481.]

 Ptersbourg, il en fut jug autrement. Alexandre commenait d'prouver
un surcrot d'inquitude en ne voyant point arriver de rponse  son
nouvel envoi. Le message expdi de Laeken fut reu avec politesse:
l'officier qui en tait porteur se vit combl de prvenances; il fut
mme prsent  l'Impratrice mre, au chteau de Pavlosk, o
l'apparition de l'uniforme franais fit sensation; mais Caulaincourt
dcouvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impriale
pour un acte de pure biensance, n'y trouvaient point matire  se
rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait  celui qu'elle
avait itrativement propos et n'en admettait pas d'autre: elle voulait
son trait, le voulait tel qu'elle l'avait rdig, et ne se faisait
point faute de s'en exprimer avec une nettet courtoise: C'est toujours
la mme insistance dans le fond, crivait Caulaincourt, avec le mme ton
de conciliation dans les formes[475].

[Note 475: Champagny  Caulaincourt, 1er juin 1810.]

Surtout, Alexandre avait hte d'tre fix; il dsirait que Napolon ft
mis catgoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait  Kourakine
des instructions en consquence. Press, aiguillonn par son
gouvernement, le vieux prince devait s'arracher  son lit de douleur
pour forcer la porte du duc de Cadore, demeur  Paris pendant le voyage
de l'Empereur, et solliciter une rponse qu'on avait ordre de ne point
lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien 
lui dire, le soumettait  un sige en rgle, n'pargnait ni son temps ni
ses peines, se livrait  des assauts dont il sortait puis, se jugeait
hroque et n'tait que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le
1er juin, Napolon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure,
cet ambassadeur qui venait d'un air accabl tenir des propos importuns:
il lui fit savoir par Champagny que son voyage avait t tellement
consacr aux soins de l'administration intrieure, qu'il s'tait vu
oblig de laisser de ct tout ce qui avait trait  la politique
extrieure[476].

[Note 476: Champagny  Caulaincourt, 12 juin 1810.]

 Paris, Napolon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se
rendre de plus en plus utile et presque ncessaire. Dans l'intrieur
mme du mnage imprial, on commenait  lui donner un rle,  user de
son ministre pour quelques services d'ordre intime et dlicat. Napolon
continuait  traiter Marie-Louise avec d'infinis mnagements, avec une
douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former
 son rle d'impratrice, clairer son inexprience, en vitant de
prendre un ton d'autorit ou de reproche et de faire le mari
morose[477], et il se servait de Metternich pour transmettre  leur
adresse des avis qu'il prouvait quelque embarras  exprimer
directement. Le ministre autrichien, connu et apprci de l'Impratrice
depuis nombre d'annes, reprsentant de son pre, semblait tout dsign
pour remplir prs d'elle les fonctions de conseiller discret et cout.
C'tait par son intermdiaire que Napolon engageait Marie-Louise  se
dfier des solliciteurs et des intrigants,  se montrer moins abordable,
 se dfendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles
voulaient lui en prsenter et lui en recommander d'autres,  se mettre
en garde contre les protgs de ses protgs, contre les parents et
petits cousins[478].

[Note 477: _Mmoires de Metternich_, I, 106.]

[Note 478: _Mmoires de Metternich_, I, 106.]

Puis, il n'tait pas fch que ses gards pour l'Impratrice eussent un
tmoin, qu'il en ft rendu compte  Vienne, que des traits, des
particularits rptes  propos le fissent voir sous un nouveau jour et
dmentissent sa rputation d'homme terrible. Un matin, il donna
rendez-vous  Metternich dans le salon de l'Impratrice; il les y laissa
seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa
poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: Eh bien,
avez-vous bien caus? L'Impratrice a-t-elle dit bien du mal de moi?
a-t-elle ri ou pleur? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos
secrets  vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers ft-il mme
le mari. Le lendemain, prenant Metternich  part, il voulut absolument
savoir ce que l'Impratrice lui avait dit, et comme l'autre se dfendait
de rpondre, le faisait languir: L'Impratrice vous aura dit,
reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte 
former. J'espre que vous le direz  votre empereur, et il vous croira
plus que d'autres[479].

[Note 479: _Id._, I, 105.]

Dans ce rle de confident un peu forc des deux poux, Metternich se
comportait avec tact et mesure, vitant de prter au reproche
d'immixtion indiscrte et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller
chez l'Impratrice, hors des jours de rception ou d'autres occasions
plus ou moins solennelles[480], que l'Empereur l'y et formellement
invit. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup
moins rserv; fort got par les soeurs de l'Empereur, il manifestait
pour leur plaire toutes ses sductions. Brillant causeur, lgant de sa
personne, bien fait, bien mis[481], il savait dployer un genre
d'agrments auxquels son collgue de Russie se trouvait totalement
impropre, et prenait une place importante dans l'intimit des
princesses. Ce mondain  outrance, habitu aux succs de socit qu'il
aimait et recherchait avec passion pour eux-mmes, y voyait aussi un
moyen d'action politique, et il mettait  profit sa situation
privilgie  la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter
avec lui de priodiques causeries. Il laissait alors la conversation
revenir d'elle-mme sur le terrain des affaires. Trs bien renseign,
suivant toutes les phases de la ngociation polonaise, il saisissait
Napolon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marque
contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des
Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mcontentement de
l'Empereur grossissait par cela mme qu'il trouvait  s'pancher. Au
besoin, Metternich plaait avec art un mot, une remarque propre 
envenimer le diffrend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas 
amener la brouille, il commena  parler de l'Orient; reprenant et
renouvelant cette ternelle question, il se mit doucement,
insidieusement,  la pousser comme un coin entre la France et la Russie,
pour les mieux dsunir.

[Note 480: _Id._]

[Note 481: _Documents indits_.]

Il avait une entre en matire toute trouve. De rcentes nouvelles du
Danube venaient d'apprendre que l'activit guerrire des Russes et des
Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'tait rveille avec le printemps,
et que les hostilits recommenaient pour la quatrime fois. La Russie,
qui avait faiblement men et mal termin sa dernire campagne, se
prparait  en recommencer une autre, avec des moyens crasants: elle
voulait  tout prix en finir, clore par un coup d'clat cette guerre qui
tranait d'anne en anne, obtenir de la Porte, par une paix conquise 
la pointe de l'pe, la jouissance inconteste des avantages qu'Erfurt
lui avait concds. Tout donnait  penser que les Turcs, aprs s'tre
soutenus l'anne prcdente grce  un concours de circonstances
imprvues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant,
mieux dirig, et recevraient la loi; le trait qui leur serait dict
consacrerait videmment l'incorporation  la Russie des Principauts et
vaudrait peut-tre au vainqueur d'autres avantages.

 Vienne, ce rsultat tait prvu avec douleur, jug funeste  la
monarchie, mais considr comme imminent. Les ministres autrichiens se
disaient toutefois qu'il dpendait d'un homme de changer la face des
vnements; un mot, un geste de Napolon arrterait mieux les Russes que
les multitudes armes dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point
s'adresser au suprme arbitre des destines europennes, obtenir de
Napolon qu'il rvoqut les concessions faites  Alexandre, et tirer ds
 prsent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes
des Principauts n'affecterait-elle point, en somme, les intrts de la
France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles
le maintien de l'quilibre oriental tait une tradition ou une
ncessit, en prouveraient un srieux prjudice, et Metternich le fit
remarquer  Napolon, peu de temps aprs la fin du voyage.

-- vous la faute, rpliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les
ngociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paratre  la
clbre entrevue, en avait pour une bonne part dtermin les rsultats:
ses armements, ses manoeuvres hostiles, son intention  peine dguise de
nous dclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la
Russie, avaient t la cause des engagements pris avec cette puissance.
L'Autriche avait elle-mme fait son sort: elle devait  son attitude la
promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napolon, ne
s'opposerait pas  la runion des Principauts  la Russie[482]. Il
s'arrta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le
regret d'avoir t jet forcment hors de sa ligne, qui tait
infiniment plus conforme aux intrts de l'Autriche et de la Porte qu'
ceux de la Russie[483]. Mais tout ne pouvait-il se rparer? fit
observer Metternich: le mal n'tait point consomm, puisque les Russes
n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne
point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en
Orient et mnager une solution qui se rapprocherait autant que possible
de l'tat de choses existant avant la guerre? En termes alambiqus,
c'tait demander  l'Empereur qu'il rtractt sa donation.

[Note 482: _Mmoires de Metternich_, II, 361.]

[Note 483: _Id._]

Ici, Napolon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de
lui timidement, sournoisement, c'tait de dchirer un pacte solennel et
de manquer outrageusement  la foi jure. Par cela mme, il fournirait
aux Russes un juste et immdiat motif de conflit. Or, s'il se laissait
entraner  une rupture par le penchant de son caractre, il ne la
recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre
ostensiblement les torts de son ct. Il fit donc comprendre 
Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement,
prvoyant qu'il aurait besoin d'allis dans le cas, de moins en moins
improbable, o la Russie se dtacherait tout  fait de nous, il
n'entendait point dcourager entirement le bon vouloir de l'Autriche,
la dshabituer de recourir  lui et de prvoir une action commune.
Revenant  son thme d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pense de
conservation  l'gard de la Turquie serait dans la suite le point de
rapprochement entre les deux empires. Le progrs actuel des Russes
obligerait les autres puissances  se concerter pour en prvenir de plus
dcisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principauts, il
dit: C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base
de la runion de la France et de l'Autriche[484]. S'il ajournait encore
l'alliance autrichienne comme intempestive et prmature, il la plaait
en rserve pour les ventualits de l'avenir.

[Note 484: _Mmoires de Metternich_, II, 361.]

En mme temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se
laissant aller  parler et parlant trop, il ne dissimula plus son
acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de
sparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper
dans la mme rprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur,
mais sur un ton de ddaigneuse piti: L'Empereur a de bonnes
intentions, dit-il, mais c'est un enfant. C'est toujours le chancelier
qui a le privilge d'allumer sa colre et d'attirer ses traits. Il le
taxe d'esprit chimrique, perdu dans les espaces imaginaires,
impuissant  distinguer les ralits positives avec lesquelles se fait
la politique. Il s'acharne sur ce ministre, rcapitule contre lui tous
ses griefs, lance mme une allusion  l'affaire du mariage,  la thorie
mise par Roumiantsof sur les alliances de famille, voque ce souvenir
avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est
toujours saignante. Il revient enfin sur le trait polonais et reprend
toute sa thse. Avec sa prodigieuse loquacit, avec sa manie de rpter
 tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il
a une fois moul sa pense, les traits qui lui sont venus  l'esprit,
les images o il s'est complu, il se sert avec Metternich des mmes
termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: Il faudrait que je fusse
Dieu, dit-il, pour dcider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis
promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son
rtablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont
l'accomplissement serait plac hors de mes moyens. Et s'chauffant,
s'exaltant, il a le tort de montrer  Metternich, intress  le
brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la
Pologne l'indisposent et l'excdent.

Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens
depuis tantt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point dcouvert de
biais, d'chappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours
pour une rponse  son contre-projet, Napolon se prpare enfin  la
formuler. Il redemande  Champagny la note destine  Kourakine et
laisse en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de
plus en plus  l'ide d'esquiver toute espce de trait, il songe, en
procdurier retors,  soulever une question pralable. Kourakine n'a pas
cach qu'il n'tait autoris  admettre aucun changement dans le texte
prsent. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne
s'oppose-t-elle point  toute prolongation utile du dbat? Pourquoi
discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualit? Napolon veut que la
note mette Kourakine en demeure de faire connatre catgoriquement
l'tendue de sa comptence. Cependant, il n'est pas irrvocablement
dcid  se retrancher derrire la fin de non-recevoir qu'il se mnage.
Il consent que la note entre en mme temps dans le vif et le dtail du
sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par
cela mme une rponse et rserve la possibilit d'une entente[485]. Il
se disposait  en fixer dfinitivement la rdaction, quand de nouveaux
courriers arrivrent de Russie.

[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les
diffrents projets de note et les lettres crites  leur sujet par
Champagny  l'Empereur.]

Profondment pein et froiss du silence gard sur le contre-projet,
Alexandre semblait ne plus attendre de rponse et avoir port
dfinitivement au compte de Napolon ce manque d'gards et de procds.
Trop fin pour se laisser prendre  des artifices assez gros, trop fier
pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude
tait significative.

En apparence, rien n'tait chang dans ses relations avec notre
ambassadeur; c'tait toujours la mme facilit d'abord, la mme
affabilit, le mme ton de familiarit cordiale. Le duc de Vicence
conservait  la cour toutes ses prrogatives; il suivait l'Empereur 
toutes les revues,  toutes les manoeuvres, dnait rgulirement au
palais: donnait-il un bal, Leurs Majests Russes affectaient de s'y
montrer et d'animer la fte par leur prsence[486]. Ses conversations
avec Alexandre taient aussi frquentes, aussi prolonges, aussi
amicales que par le pass; ce qui faisait la diffrence c'tait qu'elles
roulaient dsormais sur des objets trangers  la politique.  la parade
du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il
signalait avec quelque complaisance les progrs accomplis par son arme,
depuis qu'il l'avait mise  notre cole; il montrait ses soldats
affranchis de la raideur allemande; il avait assoupli ces automates,
disait-il, et leur avait donn l'allure leste et dgage de nos
Franais; il s'applaudissait d'en avoir fini avec la gne inutile des
anciens principes prussiens, d'avoir suivi en tout nos exemples, et
ajoutait, avec une courtoisie peu sincre, que les troupes franaises
et russes qui seraient runies pourraient ds le premier moment
manoeuvrer ensemble sans qu'on s'apert dans la ligne et dans
l'excution des manoeuvres de la moindre diffrence[487]. Dans son
cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait  la cour et
dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses
chagrins intimes, de la douleur que lui avait cause une rupture
dfinitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en
Caulaincourt l'ami priv, qui avait toute sa confiance, de l'homme
public, du ministre tranger, et chaque jour la nuance devenait plus
sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur
les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste
laissait voir que son interlocuteur n'tait point dupe de telles
raisons, et aussitt Alexandre changeait de sujet. Dans la
correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si
nourri, si substantiel jadis, se rduisait invariablement  quelques
phrases dans ce genre:--25 avril. Sa Majest me fit l'honneur de causer
longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla
seulement de choses de socit.--13 juillet: Le 12, j'ai encore eu
l'honneur de voir Sa Majest aux grandes manoeuvres de la garnison. Elle
daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bont accoutumes, mais
ne me parla pas d'affaires[488].

[Note 486: Rapport n 92 de Caulaincourt, 23 mai.]

[Note 487: Rapport n 96 de Caulaincourt, 29 juin.]

[Note 488: Lettre  Champagny et rapport n 87.]

Tout autre tait l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait
beaucoup, se plaignait plus que son matre, peut-tre parce qu'il tait
plus sincre, moins dsenchant, parce qu'il s'tait moins fait  l'ide
d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore  dgager la
pense relle de notre gouvernement  travers les obscurits et les
contradictions de notre politique. Pour arracher  Napolon une rponse,
il avait recours  un systme dj employ et mal imagin.
Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet mme du
litige, c'est--dire sur le trait, et t de mise en face du silence
injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof prfrait agir par voie de
reproches indirects et de rcriminations  ct.

Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs,
de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. L, avec leur
jactance ordinaire, avec une crnerie thtrale, les habitants
continuaient d'arborer leurs esprances patriotiques et prophtisaient
tout haut de grands vnements. Le pays des Polonais--nos agents en
faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses
nouvelles. Dans ces cerveaux lgers, tout rsonne, tout retentit: les
plus minces incidents veillent un tumulte de penses, qui se traduit au
dehors par des discours surabondants et tmraires. Varsovie, redevenue
capitale, tait l'un des endroits de l'Europe o l'on prorait le plus.
La vie mondaine y avait repris son clat d'autrefois; les salons taient
nombreux, actifs; des femmes sduisantes attisaient par leur langage le
feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient
priodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de
guerre, de changement, de prochaine et complte restauration. Les
journaux du pays et de l'tranger en recueillaient les chos, lanaient
des articles  sensation, auxquels la spculation trouvait son compte.
Napolon tait tranger  ces carts de parole et de plume: il les
dsapprouvait, lorsqu'ils venaient  sa connaissance; sans fermer
violemment la bouche aux Polonais, que sa situation quivoque vis--vis
de la Russie l'obligeait de plus en plus  mnager, il les exhortait au
calme et parfois les reprenait durement. Nanmoins, s'armant de tout ce
qui se dit et s'crit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu
et souvent  l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prtend lui en faire
porter la responsabilit; il s'en prend  lui des propos que dbitent
les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'garent dans les journaux
d'Allemagne, y trouve matire  de continuelles et aigres observations.
En possession d'un grief rel, il en allgue de mal fonds ou de
frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de
rpondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer
Napolon  parler,  s'expliquer, il le pique sans cesse, lui dcoche
des traits menus, mais acrs et dplaisants, s'vertue  le harceler de
propos amers et d'insinuations malveillantes.

D'abord, il s'tonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux
franais, pour dsigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de
Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la
_Gazette de Hambourg_. Ce journal, trs rpandu en Europe, fort lu dans
les chancelleries, a mentionn, sous la rubrique de Varsovie, le bruit
qui court du rtablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une
ville occupe par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux
 d'illicites esprances? C'est ce que demandent Roumiantsof et
Alexandre lui-mme, et ils s'attirent de Napolon une rplique  la fois
rassurante et ddaigneuse:

Il a vu avec peine, fait-il crire par Champagny, l'importance que
l'empereur Alexandre met  je ne sais quel article de la _Gazette de
Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits
journellement rpandus par les gazettes malgr la surveillance des
gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou
souffles par l'Angleterre ou les chos des spculateurs? Faut-il
beaucoup s'tonner qu'un tel article chappe  la surveillance du sieur
Bourienne (alors consul  Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le
censeur des gazettes s'imprimant  Hambourg, qui ne les voit pas avant
qu'elles paraissent et qui ne peut donc prvenir de telles
inconvenances, mais seulement en tmoigner son mcontentement au
rdacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonant le
rtablissement du royaume de Pologne est si videmment absurde,
particulirement aux yeux des agents de Sa Majest, qui savent trs bien
qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son
tat actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun
d'eux n'a pu prvoir qu'un tel article, qui fait sourire de piti, peut
inquiter et mcontenter une grande puissance, l'amie et l'allie de la
France[489].

[Note 489: Champagny  Caulaincourt, 18 mai 1810.]

 quelques jours de l, nouvelle alerte. Le chancelier s'meut d'une
brochure parue dans le duch, trs polonaise de tendances, et signe
d'un nom peu connu en France, populaire  Varsovie, celui de Kollontay,
qui a t nagure l'un des lieutenants de Kosciusko. Napolon apprend
cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se
voir mis en cause  propos de cet incident: Monsieur le duc de Cadore,
crit-il  son ministre, je dsire que vous parliez au prince Kourakine
au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez
connatre que j'ai t afflig de ce que le comte de Roumanzow a dit au
duc de Vicence, qu'aucune gazette franaise ne parle de la Pologne, que
je ne connais nullement le nomm Kollontay, que je n'ai point lu sa
brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent
des nues[490].

[Note 490: Lettre indite. Archives nationales, AF, IV, 910.]

Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: 
travers ses expressions de plus en plus vives, on sent crotre et
bouillonner le flot montant de sa colre. Pourtant, il se contient
encore, et puisque la Russie attache tant d'importance  ce qui
s'imprime et se publie, il fait dmentir et prendre vivement  partie
par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont rpandu de
faux bruits ou employ des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin,
dans une note insre au _Moniteur_, l'troite union des deux empires
est une fois de plus affirme.

[Note 491: Les crivains priodiques de l'Allemagne, dit  ce sujet
l'officieux organe, sont devenus d'une grande fcondit  inventer des
fables pour amuser leurs lecteurs, et,  cet gard, il semble que les
habitants des rives de l'Elbe ne le cdent point en crdulit  ceux qui
naissent sur les bords de la Garonne... Numro du 18 juin.]

Ce mme jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit
charg d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit
une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne de faire des
dmarches pressantes relativement  la convention, ou plutt
relativement au bruit qui s'accrdite de plus en plus de l'intention de
l'empereur Napolon de rtablir la Pologne. Cette fois, l'accusation
est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de
certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se
colportent  Varsovie: c'est d'aprs de tels indices que Napolon entend
rvoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement
donne!

Alors l'orage amoncel en lui fit explosion. D'un sentiment trs marqu
d'humeur, de mcontentement, il passe  une franche, temptueuse et
dbordante colre. Cette perptuelle dolance, qui gmit  son oreille
comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procs de tendance
qu'on lui fait l'exaspre, et puisque Roumiantsof s'obstine  se forger
contre lui grief de tout,  lui imputer une agitation qu'il ignore, 
le rendre comptable d'articles de gazette crits  deux cents lieues de
Paris, ou de brochures qui seront  jamais inconnues en France, ainsi
que ceux qui les composent[492], il rtablira les responsabilits
respectives et rduira la Russie au silence par une foudroyante rponse.
 cet instant, il ne cherche plus  dissimuler ni  feindre: il
redevient grand, en cessant d'tre trop habile; il met  nu sa politique
et jette au vent sa pense, dans un accs de fureur dplorable et
superbe.

[Note 492: _Corresp._, 16181.]

Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la
commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses
expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que
cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la rgle de
ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc  la
Russie elle-mme qu'il s'adresse par l'intermdiaire qu'il s'est choisi;
c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches vhments,
numrant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reu en
retour qu'une assistance quivoque avant la campagne d'Autriche, un
concours drisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la
mesure, des plaintes mal fondes, des insinuations ridicules, des
soupons outrageants. Et lorsqu'il se prtend mconnu et calomni, il
reste, de son point de vue, parfaitement sincre et convaincu. Par une
disposition propre aux esprits entiers et possds d'orgueil, il ne
s'attache qu'au ct de la question o il se juge et se sent
inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes
circonstances, ses atermoiements, la libert d'allures laisse aux
Polonais, autorisent bien des soupons, il s'arrte au fait en lui-mme,
 la ralit de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on
lui jette  la face, dans les termes absolus o elle est porte, demeure
injuste. Il rtablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque
par des manoeuvres hostiles et lui en fait une ncessit stratgique,
mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanment, par dessein
prconu, par principe, par gnrosit mal entendue, par _Don
Quichottisme_, suivant l'expression qu'il rpte  satit: il n'ira
point de gaiet de coeur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense
aventure, pour se donner le strile honneur de briser les chanes d'un
peuple et de rparer le crime de l'autre sicle. Jamais prince n'a t
plus loign que lui de faire la guerre pour une ide, et cette
conception cadre si peu avec sa manire toute pratique, toute raliste,
d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse
supposer de bonne foi. Il en vient  se demander si la Russie est
sincre dans l'expression de ses pouvantes: derrire les propos qu'elle
lui tient, il croit lire une secrte et tratresse arrire-pense. En
lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se mnager un
prtexte pour le quitter, pour revenir  l'Angleterre? Ds qu'elle aura
recueilli tous les bnfices de l'alliance, ne va-t-elle point en
rpudier les obligations? Eh bien, si cette dfection se produit, c'est
la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans dtours, et ce mot
de guerre, jet pour la premire fois  la Russie, jaillit et luit dans
son langage comme un clair d'pe.

Que prtend la Russie, s'crie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la
guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupons
injurieux? La Russie veut-elle me prparer  sa dfection? Je serai en
guerre avec elle le jour o elle fera la paix avec l'Angleterre.
N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La
Finlande, cet objet de tant de voeux, de tant de combats, dont Catherine
II n'osait pas mme ambitionner quelque dmembrement, n'est-elle pas,
dans toute sa vaste tendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la
Valachie et la Moldavie resteraient-elles  la Russie? Et  quoi m'a
servi l'alliance? A-t-elle empch la guerre contre l'Autriche, qui a
retard les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succs
de cette guerre? J'tais  Vienne avant que l'arme russe ft
rassemble, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne
doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rtablir la Pologne. Je ne
veux pas aller finir mes destines dans les sables de ses dserts. Je me
dois  la France et  ses intrts, et je ne prendrai pas les armes, 
moins qu'on ne m'y force, pour des intrts trangers  mes peuples.
Mais je ne veux pas me dshonorer en dclarant que _le royaume de
Pologne ne sera jamais rtabli_, me rendre ridicule en parlant le
langage de la Divinit, fltrir ma mmoire en mettant le sceau  cet
acte d'une politique machiavlique, car c'est plus qu'avouer le partage
de la Pologne que de dclarer qu'elle ne sera jamais rtablie. Non, je
ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont
rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont tmoign une bonne volont
constante et un grand dvouement. Par intrt pour eux et pour la
Russie, je les exhorte  la tranquillit et  la soumission, mais je ne
me dclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Franais: Il faut
que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie.
Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rtabli_,
c'est que j'aurais l'intention de le rtablir. Ce serait un pige que je
tendrais  la Russie, et l'infamie d'une telle dclaration serait
efface par le fait qui la dmentirait. J'ai montr de l'empressement 
satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifie. Elle
renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au
del de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que
la premire et la deuxime. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs
que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte
d'amour-propre. Tous les hommes senss conviennent que c'est, aux termes
prs, la mme chose, et les Russes mmes sont de cet avis. Quand on
voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire
davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois
souscrire un acte dont le but m'est tranger, auquel je ne me prte que
par dfrence, et qui est pour moi sans avantage comme sans
ncessit[493].

[Note 493: _Corresp._, 16181.]

Comme sanction  ces vhmentes paroles, Napolon va-t-il couper court 
toute discussion sur le trait, retirer purement et simplement ses
offres? Puisque la Russie semble dcouvrir des vellits hostiles, se
refusera-t-il  lui livrer un engagement, quel qu'il soit,  fournir
contre lui cette arme? Dans la suite de sa dicte, il semble se radoucir
et proclame l'invariabilit de ses sentiments: Si l'Empereur est
mcontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en
est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours march droit et sans
hsitation... L'Empereur est,  l'gard de la Russie, ce qu'il a
toujours t depuis la paix de Tilsit[494]. Quant  la convention, il
se prtera  des changements, mais ne fltrira pas sa mmoire par un
acte dshonorant[495]. Enfin, il annonait sous peu de jours l'envoi 
Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalit allait
ajourner de nouveau la remise de cette pice, retarder encore le
dnouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser
 la colre de l'Empereur le temps de mrir et de fructifier.

[Note 494: _Id._]

[Note 495: _Id._]

Depuis le retour de Leurs Majests  Saint-Cloud, les ftes  l'occasion
du mariage, interrompues par le sjour  Compigne et l'excursion dans
le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'arme, les princes, les
reprsentants trangers, se mettaient tour  tour en frais d'imagination
pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il
y avait eu bal  l'Htel de ville, avec feu d'artifice et illumination
gnrale; le 14, fte champtre chez la princesse Pauline, dans ses
jardins de Neuilly; le 24, fte donne par la garde  l'cole militaire.
Ce n'taient partout que divertissements varis, animation joyeuse,
dploiement inou de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre
vnement attrista la fin de cette priode d'enivrement et parut
projeter sur l'avenir une lueur sinistre.

Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans
son htel de la rue de Provence, transform pour la circonstance en
palais de ferie.  cette runion, attendue comme un vnement, la cour,
la haute socit de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet,
et le prince Kourakine,  peu prs remis, brillait au premier rang des
ambassadeurs. Leurs Majests avaient fait leur entre, assist dans le
jardin  un ballet champtre et  des figurations allgoriques; places
sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, chafaude contre
les murs de l'htel et superbement tapisse, lorsque le feu prit  l'une
des tentures, trop rapproche d'un groupe de bougies. En un instant, la
salle entire s'embrasa. Napolon sortit alors avec l'Impratrice, qu'il
rassurait et protgeait. Il s'loignait pourtant  pas compts,
impassible, soucieux de garder sa dignit et d'imposer le sang-froid par
son exemple. Derrire lui, la foule s'accumulait, s'crasait, sans oser
le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une
voix s'leva tout  coup: Plus vite, dit-elle, et l'Empereur pressa le
pas, obissant  cet appel anonyme, et devant ce spectacle du Csar
invincible aux armes humaines, cdant aux lments en rvolte et chass
par les flammes, un ancien et cru voir le signe et l'image anticipe
des futures catastrophes. Aprs avoir mis l'Impratrice en sret,
Napolon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte
contre l'incendie, les mesures propres  sauver les parties intactes du
palais,  assurer la recherche des victimes ensevelies sous les
dcombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blesss, le
prince Kourakine fut relev des premiers, la tte, le visage et les
mains affreusement brls[496].

[Note 496: Je vis, je vois encore--crit le feu duc de Broglie dans
ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert
de diamants, roulant son normit sous les dcombres, et le gnral
Hulot, le frre de la marchale Moreau, employant  l'en dgager le bras
qui lui restait. I, 118.]

Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait 
l'heure o ses services devenaient le plus ncessaires, o il allait
tre l'intermdiaire de nos dernires propositions. Pendant douze jours,
sa vie fut en danger, et le cabinet franais dut naturellement
s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet
intervalle, l'Empereur rflchit, s'anima de plus en plus, se fixa 
l'ide de ne plus mme discuter au fond les exigences d'Alexandre et de
s'en tenir  la question pralable.  la note prpare pour Kourakine et
longuement dveloppe, il fit substituer quelques lignes brves et
sches: Le soussign dsire savoir, crivit le ministre des relations
extrieures sous sa dicte, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs
ncessaires pour signer une convention non moins propre que les trois
autres  atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques
expressions du projet russe, contraires  l'usage diplomatique, seraient
remplaces par des expressions quivalentes, changement ncessaire,
puisque seul il rendra cet acte conforme  la dignit de la France en
conciliant tous les intrts de la Russie[497].

[Note 497: Archives des affaires trangres, Russie, 151. La pice
porte cette mention: _Dicte de l'Empereur_.]

Ce fut le premier secrtaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui
rpondit au nom de son chef empch. Il dclara, selon les instructions
rigoureuses de sa cour, que le reprsentant russe  Paris n'avait
pouvoir d'admettre par lui-mme aucun amendement: il demandait toutefois
 connatre les modifications dsires par la France, afin d'en informer
son gouvernement[498]. Napolon prvoyait cette rponse, d'aprs le
langage antrieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre
but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire
avouer  elle-mme le caractre irrductible de ses prtentions et
l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prtexte pour se
drober dfinitivement. Ce prtexte lui tant fourni, il se hta de le
saisir, dfendit de rpondre  Nesselrode et de revenir sur le trait
objet de tant de rclamations[499]. La France et la Russie restaient
nominalement allies, mais la question de Pologne demeurait entre elles
pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports,
acclrer leur brouille, et le point de msintelligence s'accentuait, se
mettait en plein relief, par l'inanit constate d'un grand effort pour
s'expliquer et s'entendre.

[Note 498: _Corresp._, 16181.]

[Note 499: Archives des affaires trangres, Russie, 151.]

Dans ce dbat qui avait roul sur une phrase, mais sur une phrase
derrire laquelle se dissimulait une irrmdiable divergence
d'intentions, Napolon avait incontestablement pour lui le fonds mme du
droit. Il avait offert tout ce que sa dignit et ses intrts lui
permettaient d'accorder,  savoir qu'il se dtournerait de la Pologne et
ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus:
elle avait voulu qu'il frappt de sa main et achevt une nation dont il
avait prouv la fidlit, qu'il lui infliget une irrvocable
dchance, qu'il s'engaget pour la postrit, qu'il prt  sa charge et
aggravt mme le forfait d'autrui, car les trois puissances, en
partageant la Pologne, n'avaient point mis par crit qu'elle ne
revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-tre dissimulait un pige,
drogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis
aux souverains de tenir dcemment, lorsqu'ils stipulent et contractent.
En toute justice, en tout honneur, Napolon pouvait soutenir que
capituler devant cette exigence, c'et t abaisser son caractre et
offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-mme compromis la valeur de
sa cause par la faute de ses procds, tour a tour vasifs et violents,
dpourvus successivement de loyaut, de convenance et de mesure. Puis,
sa grandeur mme et ses abus l'avaient plac en dehors des rgles
ordinaires qui prsident aux rapports des tats; il lui tait difficile
de les invoquer dans toute leur rigueur, aprs les avoir fait cder tant
de fois aux ncessits de sa politique, aux entranements de son avidit
et de sa fougue, et cette vrit doit dominer dsormais toutes les
apprciations. Si Napolon avait raison dans la plupart des questions
souleves entre lui et l'Europe, prises en elles-mmes, envisages
individuellement, telles qu'il savait avec un art consomm les poser et
les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalit de
ses prtentions, par le nombre, l'audace, l'extension dmesure de ses
entreprises, qui excusaient contre lui des prcautions extraordinaires
et lgitimaient toutes les dfiances.




CHAPITRE XI

MSINTELLIGENCE CROISSANTE


Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les
Russes pour lui signaler leurs progrs sur le Danube.--Esprances
donnes  l'Autriche.--tat des esprits  Vienne: les deux
partis.--Avances significatives du ministre.--Intervention personnelle
de l'empereur Franois.--Metternich sollicite Napolon de manquer aux
engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principauts.--Refus de
l'Empereur; raisons de sa loyaut.--Il interdit  la Russie toute
conqute transdanubienne.--Nouveaux sujets de mcontentement contre
Roumiantsof; violente prise  partie de ce ministre.--Les Russes dans
les villes d'eaux d'Allemagne; politique fminine.--La colonie russe de
Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; rsistances
aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la
princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopus.--Rapparition de Pozzo
di Borgo.--Napolon exige son expulsion et demande le rappel du comte
Razoumovski.--Nouveau mfait des Russes de Vienne.--Napolon porte
plainte; il se substitue  son ministre et prend lui-mme la plume;
notes corriges et remanies de sa main.--Le prince Kourakine en
villgiature.--Conversation de l'Empereur avec le frre de cet
ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait
l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition
de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la rsistance de
l'Espagne.--Napolon cherche  ajourner le conflit dans le Nord et ne
renonce pas  l'viter.--Caractre de ses relations personnelles avec
l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre;
blocus continental; prparatifs d'expditions; vues persistantes de
Napolon sur l'gypte: son plan pour 1812 est une grande campagne
navale.--Prcautions militaires dans le duch de Varsovie.--Suite de
l'action russe  Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie
officielle.--Dsaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission
secrte  Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence
mystrieusement ses prparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le
Dnieper; formation de plusieurs armes.--Projets dfensifs et
offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une
rupture; les fautes et les excs de Napolon vont la prcipiter.



I

La note finale  Kourakine avait t dicte le 4 juillet. Dans la soire
du lendemain, Metternich se fit conduire  Saint-Cloud et insista pour
tre admis au coucher de Sa Majest,  laquelle il avait d'intressantes
communications  porter. Un avis, reu la veille  l'ambassade et venu
de Bucharest par la voie de Vienne, annonait que l'arme russe du
Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlev Silistrie, bloqu le grand
vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties
centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaaient Varna,
aprs avoir dpass la ligne des Balkans. C'taient l de graves
nouvelles dont il importait que l'empereur Napolon et la primeur, et
Metternich, en se rendant  Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait
des bulletins arrivs du thtre de la guerre[500].

[Note 500: _Mmoires de Metternich_, II, 364.]

En l'apercevant, Napolon congdia tout le monde. Aux premiers mots de
l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute dploye.
Des pingles, piques sur la partie reprsentant le bassin du Danube,
indiquaient les positions des belligrants, la direction des diffrents
corps, et prouvaient avec quel intrt l'Empereur suivait les oprations
de la guerre russo-turque. D'aprs les renseignements fournis par
Metternich, il dplaa ses pingles, marqua les progrs des Russes; ceci
fait, il resta plus d'un quart d'heure  examiner la carte,  se rendre
compte, sans dire une parole, attendant de s'tre bien pntr de la
situation nouvelle pour en tirer les consquences. Tout d'un coup, il
lana son diagnostic; la campagne tait perdue pour les Turcs; il ne
leur restait qu' souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec
quelque motion: Voil la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont
forcs de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais
dernirement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intrts
sont communs. Et il rpta plusieurs fois: Oui, voil l'alliance
vritable entre nous, une alliance base sur des intrts communs, la
seule durable[501].

[Note 501: _Id._]

Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement
donnes trois semaines plus tt  l'Autriche, et cette diffrence de
langage permet d'apprcier  quel point, en ce peu de temps, l'Empereur
s'tait loign de la Russie, de mesurer l'effrayant progrs de son
dtachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-pre
et le gendre, ne restait-il qu' convenir des termes dans lesquels se
formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La
suite de la conversation prouva qu'une telle interprtation dpasserait
la pense de l'Empereur. S'il s'tait exprim d'abord au prsent, afin
de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientt pour ne
plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se
consacrer  la rfection de ses forces, se reposer avec calme sur
l'avenir: c'tait un grand pas de fait que d'avoir constat l'identit
des intrts: l'alliance viendrait, elle viendrait  son heure,
srement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut
aider  leur runion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tourns:
Romanzof, dans ses chimres, croyait qu'une alliance de famille n'tait
rien, qu'au contraire elle nous ramnerait  un tat de refroidissement,
parce que, en me brouillant un jour avec l'Impratrice, je me
brouillerais naturellement aussi avec son pre. Il ne sait pas que
l'empereur Napolon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se
brouillerait pas avec elle, lors mme qu'elle serait infiniment moins
distingue qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance
de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502]. Et il toucha 
plusieurs reprises la corde de rapports politiques plus intimes[503],
sans manifester ds  prsent l'intention de se compromettre par une
signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au
cas o la Russie viendrait totalement  lui manquer; cette hypothse se
rapprochant, il avait voulu se mnager plus srement la ressource qu'il
avait en vue, tenir l'Autriche par une esprance plus positive, mais non
s'enchaner  elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le
liaient encore  la Russie et qu'il tait dcid, malgr tout,  ne pas
rompre le premier.

[Note 502: _Mmoires de Metternich_, II, 365.]

[Note 503: _Id._]

 Vienne, au moins dans certains cercles, on tait plus press, on
voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napolon tait
envisag comme une ncessit d'urgence. Les succs des Russes y avaient
produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'tait leur
tablissement dans les Principauts confirm  bref dlai par une paix
conqurante: cette mainmise sur le Danube infrieur complterait
l'investissement de la monarchie, dj cerne du ct de l'Ouest par
l'Allemagne et l'Italie franaises; aprs l'Occident, c'tait l'Orient
qui se fermait, et quelque prvu que ft ce rsultat, l'Autriche se
rvoltait  son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance
indfinie, serre dans cet tau, elle prouvait un insupportable
malaise, et l'ide d'une tentative suprme pour se dgager, pour se
garder une issue, pour carter les Russes du Danube, traversait tous les
esprits.

Sur le moyen  employer, les avis se partageaient, et des dissidences
profondes, violentes, se manifestaient. La haute socit, demeure
hostile  la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant
d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne
montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec
la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu' s'entendre, et
l'apparition de M. d'Alopus  Vienne semblait confirmer ces dires. Cet
agent, dont nous avons vu le dpart de Ptersbourg et parcouru les
instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. L, 
remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son sjour, sous
des motifs d'intrt priv et de famille qui ne trompaient personne, il
tait ais de reconnatre que Naples n'aurait jamais sa visite et que
Vienne tait le thtre assign  son activit. Il s'tait fait
prsenter  l'Empereur, aux archiducs; il murmurait  leur oreille des
paroles de conciliation, mais c'tait surtout dans le monde, dans les
salons, qu'il cherchait  recruter des proslytes[504] et n'y
russissait que trop bien. Le terrain lui avait t prpar  merveille
par son ami et ancien collgue Razoumovski; celui-ci l'avait fait
prcder d'une rputation d'habilet, de gnie politique, l'avait
annonc comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie
russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels
auspices, Alopus avait t accueilli dans les milieux les plus ferms;
il y tait ft, cajol; il s'y posait en adversaire irrconciliable de
la France, et parlait sans mnagements d'une nouvelle ligue pour la
dlivrance de l'Europe. Auprs d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient
les intrts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans
renoncer  de justes prtentions, l'Empereur son matre avait  coeur de
mnager les intrts et les susceptibilits de l'Autriche; il lui ferait
la part belle dans tout arrangement dfinitif.--Pourquoi, reprenaient 
l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre 
profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas
obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en
Occident[505]?

[Note 504: Otto  Champagny, 7 juillet 1810.]

[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-aot 1810,
_passim_.]

Tout autre et non moins vivement exprime tait l'opinion des
personnages qui s'taient attachs, par principe ou par intrt,  la
famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-mme, croyaient 
l'utilit d'un rapprochement temporaire, mais troit, avec la France. En
l'absence de leur chef, faiblement remplac par son pre, ils
exagraient encore ses tendances. Dans la crise prsente, ils ne
voyaient de salut qu'en Napolon;  les entendre, il fallait au plus
vite, en se livrant  l'Empereur, le dtacher de la Russie et obtenir
qu'il oppost son _veto_  l'annexion des Principauts.

Moins nombreux que l'autre, recrut dans un milieu social moins lev,
ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il
dtenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si
l'empereur Franois semblait incliner de bonne foi vers la France, nos
adversaires ne ngligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le
poursuivaient  toute heure, en tout lieu; c'tait contre le repos de ce
monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration
permanente. Pendant un rcent voyage en Bohme, il avait t en butte 
de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, prs de Vienne,
chercher la sant et la solitude, il voyait surgir autour de lui des
missaires dont les propos le laissaient incertain et troubl. Conscient
de sa faiblesse, peu sr de lui-mme, il et voulu qu'un engagement en
bonne forme avec Napolon le mt en garde contre ses propres
dfaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait  se lier, 
s'enchaner,  abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire
mauvais usage. Il disait  notre ambassadeur: Les intrigues n'auront un
terme que lors de la signature d'un trait d'alliance[506]. Profitant
de ces dispositions, le parti Metternich fit dcider que des paroles
positives seraient adresses  Napolon et son intervention sur le
Danube officiellement requise.

[Note 506: Otto  Champagny, 19 juillet 1810.]

Ds le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit 
notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrs de la Russie, il
concluait de l  l'avantage d'un concert entre la France et l'Autriche
pour mettre un terme aux empitements de cette puissance barbare qui
pesait sur toute l'Europe et menaait de la subjuguer[507]. Les jours
suivants, M. Otto n'entendit que dclamations sur le pril moscovite,
sur cet esprit de conqute qui, depuis la Laponie jusqu' la mer ge,
menaait de tout engloutir[508]. Il s'agissait  toute force de
dgoter Napolon de la Russie, de dtruire ce reste d'alliance qui
rendait la position de l'Autriche extrmement gnante, de l'aveu mme
de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait
jamais pour nous une amie sincre; chez elle, quelles que puissent tre
les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les
plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]. Pour lever le
masque, elle n'attend que d'avoir termin sa guerre avec les Turcs et
mis hors de combat ces allis traditionnels de la France. Comme preuve
de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous
signaler la conduite louche du cabinet de Ptersbourg et son jeu en
partie double, l'opposition qui existe entre ses dclarations publiques
et les manoeuvres secrtes de ses agents: ils vont jusqu' dnoncer
l'allure trange de M. d'Alopus, qui parat avoir t envoy plutt
par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]. Ces intrigues,
ajoutent-ils, troublent la socit de Vienne et minent le crdit du
parti franais; le ministre actuel est anim des meilleures
dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la pousse des
lments hostiles, si la France ne lui permet de s'tayer d'elle?
L'occasion est unique pour s'emparer dfinitivement de l'Autriche et
fixer ses principes; mais que l'empereur Napolon se hte de la saisir,
sans quoi on ne rpond plus de rien: Tout ceci tient  un fil, disait
le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le
rompre[511]. En mme temps, les flatteries personnelles  l'adresse de
Napolon redoublaient, et l'empereur Franois ne s'y pargnait point,
avec son habituelle bonhomie. Il s'mut, s'attendrit,  la nouvelle que
Marie-Louise allait le rendre grand-pre: parlant du futur roi de Rome,
il pronona ces mots qu'il devait trop oublier: Cet enfant trouvera
toujours en moi les sentiments d'un pre[512].

[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.]

[Note 508: _Id._, 12 juillet.]

[Note 509: Otto  Champagny, 6 juillet.]

[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.]

[Note 511: _Id._]

[Note 512: _Id._, 8 aot.]

Lorsque le terrain eut t ainsi prpar, la mission autrichienne en
France fut charge d'aller au fait et de soulever trs nettement la
question des Principauts. Ignorant si le comte de Metternich, qui
annonait et ajournait perptuellement son retour, n'avait point quitt
Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au
prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles 
la date du 17 juillet, serait que Napolon voult s'unir  l'Autriche
pour empcher toute usurpation des Russes sur le cours infrieur du
Danube; une remontrance commune suffirait probablement  atteindre ce
but: l'Autriche appuierait volontiers cette dmarche par des mouvements
militaires, des dmonstrations, mais il tait indispensable que Napolon
engaget l'affaire diplomatiquement et levt la voix le premier:
c'tait  obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les
efforts de l'ambassade[513].

[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
OEsterreich's_, 232.]

Cette fois, la provocation tait directe. Avec hardiesse et sans
vergogne, l'Autriche reprenait le rle auquel elle s'tait dj et
discrtement essaye: elle sollicitait Napolon de rompre le pacte
d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore  Paris
lorsqu'y arrivrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent
communiques par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis,
Metternich n'approuvait pas la prcipitation de son pre et de son
souverain; il et prfr que l'Autriche attendt l'Empereur, au lieu de
courir  lui; il essaya nanmoins de remplir les intentions de sa cour.
Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hirarchique,
s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-mme
et la posa en ces termes: L'Empereur est-il dcid  maintenir dans
toute leur tendue les engagements qu'il a contracts  Erfurt, ou se
prterait-il  faire de commun accord avec nous une dmarche 
Ptersbourg qui pt sauver les Principauts[514]?

[Note 514: _Mmoires de Metternich_, II, 375.]

La rponse de Napolon fut premptoire: J'ai contract des engagements,
dit-il, que je n'ai pas de raison ni mme de prtexte de violer. Ces
engagements sont infiniment onreux; j'y entrevois un tort rel pour la
France, mais vous savez ce qui m'y a port dans le temps. Agir
maintenant contre ces engagements serait fournir immdiatement un motif
direct de guerre  la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien
me priver  jamais du droit d'tre cru dans aucun de mes engagements.
Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour  vous-mmes, si je
brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances
ayant chang, j'ai moins besoin de mnager la puissance avec laquelle je
l'avais contract[515]?

[Note 515: _Mmoires de Metternich_, II, 375.]

Derrire ce langage plein d'honneur, il y avait une arrire-pense
politique. Napolon n'tait pas fch qu'Alexandre s'approprit les
Principauts, parce que cette acquisition dsunirait plus srement les
empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irrparable. Leur
antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas
Danube: c'tait l que la Russie, dans sa marche vers le Sud,
rencontrait et coupait la dernire voie qui restt ouverte  l'expansion
autrichienne: l'intrt des deux tats se heurtait violemment  ce
confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principauts
demeurait indcis et le procs pendant, il tait  craindre qu'un
compromis n'intervnt et ne concilit les prtentions rivales. Mais que
les Russes missent la main sur l'objet du litige, dfinitivement lse
par eux, l'Autriche se sentirait du mme coup rejete vers nous;
Napolon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui
faisaient quelque jour une ncessit de la rechercher.

Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance,
matrielle ou morale, dans la crise prsente; il les exhorta  se
rsigner,  s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne
leur dfendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en
guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire,
observant une stricte neutralit; mais tait-il de leur intrt de
risquer isolment cette leve de boucliers? Il ne le pensait point et ne
leur en donnerait certainement pas le conseil.  l'entendre, le mieux
serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principauts,
qu'elle conseillt aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi
une guerre qui prenait des proportions inquitantes. Toutefois, fidle 
la tactique adopte depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich
sortt de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de
laisser l'avenir entr'ouvert  l'esprance. S'il considrait la question
des Principauts comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais
de lui-mme, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en
se dclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette dfection
serait immdiatement punie par la perte des avantages rapports
d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans
notre amiti, pourrait succder aux droits que nous leur avions reconnus
sur les Principauts. Alors, mais alors seulement, Napolon ne se
refuserait pas  reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui
hors de cause: Si le cas arrivait, dit-il  Metternich, que les Russes
voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur
coterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises
sous l'gide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez
compter sur moi; vous me communiquerez alors vos ides, comme je vous
communiquerai les miennes. Et il rompit l'entretien sur ce mot
suggestif[516].

[Note 516: _Mmoires de Metternich_, II, 375-376.]

Ds  prsent, il croyait devoir mnager aux Autrichiens quelques
consolations moins hypothtiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se
rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait
un protectorat sur la Serbie; il les engageait  se mler aux affaires
de ce pays,  y tendre leur influence,  glisser au besoin quelques
troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il tait un point sur lequel il
admettait ventuellement un concert immdiat de mesures. Griss par
leurs succs, voyant  leurs pieds la Turquie dfaillante, les Russes
n'allaient-ils pas dpasser la limite qui leur avait t trace? Ne
s'enhardiraient-ils point jusqu' rclamer des Turcs, outre les
Principauts, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne
prtendraient-ils pas conserver au del du fleuve certains points
stratgiques, des forteresses  titre de gage, des ttes de pont, le
moyen d'annuler cette grande barrire qui allait devenir l'unique
sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Ptersbourg avait promis
en 1808 de se contenter des Principauts et de ne point toucher au reste
des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre
et son esprit? Je veux le croire, disait Napolon  Metternich; mais
l'apptit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les
calculs du comte de Romanzof[518]. Pour le cas o la Russie
tmoignerait la moindre vellit d'empiter sur la rive prohibe, son
parti tait pris: il se mettrait rsolument en travers de ce dessein et
prononcerait aussitt son volution vers l'Autriche.

[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.]

[Note 518: _Mmoires de Metternich_, II, 370.]

Il avait dj fait toucher mot de cette hypothse par son ambassadeur 
Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus
net, plus carr: Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos
engagements en les excdant, je me croirais libre, et vous pouvez
compter sur moi de toutes manires[520]. D'ailleurs, il n'entendait
point agir par surprise et fit  Ptersbourg sa profession de foi: Je
verrai avec plaisir, crivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cdant
la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses
engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite
et si elle se mlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec
plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu
satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue
par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indpendance de la
Porte et changerait entirement l'tat des choses. Malgr tous les
efforts de l'Autriche pour le faire dvier du terrain d'Erfurt, il
continuait  s'y placer, s'y maintenait opinitrement, mais se refusait
 le dpasser d'une ligne.

[Note 519: Champagny  Otto, 23 juillet 1816.]

[Note 520: _Mmoires de Metternich_, II, 376.]



II

L'avertissement donn  Ptersbourg tait superflu, car Alexandre ne
dsirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir
donner  la guerre d'Orient un dveloppement inattendu, il n'aspirait
qu' s'en dbarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre
disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes
pour lui laisser le loisir de rver  de problmatiques conqutes au
del du Danube. En elle-mme, la question d'Orient ne portait donc point
matire  conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne
pour tendre davantage les rapports.

Malheureusement, le diffrend qui n'existait point dans le fond,
Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en tait
plus  compter ses dceptions, rsistait moins que jamais  pancher sa
bile; il continuait d'mettre  tout propos des rflexions maussades.
S'il dclara que Sa Majest Russe, aprs comme avant ses succs, tait
dcide  ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il
se prit  insinuer que l'empereur Napolon ne se piquait pas d'une
fidlit aussi rigoureuse  ses engagements: il croyait savoir,
ajoutait-il, que la France n'tait pas trangre aux difficults que les
Russes avaient rencontres en Orient; n'avait-elle point, par de
secrtes dmarches  Constantinople, encourag la Porte  prolonger sa
rsistance? Cette accusation reposait sur des prsomptions tmraires ou
des renseignements inexacts, car Napolon, sans imposer aux Turcs la
cession des Principauts, la leur avait plusieurs fois conseille, et
nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il
tait au moins inutile et inopportun,  l'heure o la Russie semblait
sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de
contester rtrospectivement la sincrit et le mrite de nos
concessions.

Cette chicane provoqua chez Napolon un nouvel afflux de colre. C'tait
lui manquer, s'cria-t-il, c'tait mconnatre son caractre et sa
puissance que de lui prter de petits moyens et de mesquins procds: sa
manire n'tait pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il
dispensait de l'autre. Roumiantsof et d le savoir, lui qui avait vcu
 Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. Ce ministre, dit
l'Empereur, a tout  fait dsappris ce pays-ci. Il se plat  nous
insulter de toutes les manires. La faute en est au duc de Vicence, qui
ne lui rpond pas _ad hoc_[521]. Et il trouve dcidment que
Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures
sereines plutt que des temps troubls, et il songe  le remplacer.
Mieux inspir, le duc et rpondu que l'Empereur, s'il avait voulu
s'opposer aux progrs des Russes, l'et fait  la tte de toutes ses
armes; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principauts; elle
s'opre par sa volont expresse, par l'effet de sa munificence, et il
n'a pas tenu  lui qu'elle ne ft depuis longtemps consomme. Est-ce sa
faute si la Russie, par une suite d'oprations languissantes, a laiss
traner un rsultat qu'un peu de vigueur et ncessairement emport?
D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre  autrui
des consquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du
systme constamment mis en oeuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce systme
larmoyant, Napolon se donne l'air de l'imputer exclusivement 
Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins  Alexandre et
l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme,
s'accentue: dcidment, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse,
sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun ct viril  ce
prince qui se lamente et s'affole, qui prouve  tout instant le besoin
d'tre consol et rconfort, qui appelle  l'aide dans ses embarras au
lieu de puiser son secours en lui-mme, dans de mles rsolutions, il se
met  le mpriser comme une femme[522].

[Note 521: _Corresp._, 16706.]

[Note 522: Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-l, disait-il 
Metternich; ils sont toujours  se plaindre; moi, je ne me plains
jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis. _Mmoires de
Metternich_, II, 372.]

Au reste, la Russie ne lui fournit de tous cts que sujets de dplaisir
et d'humeur. En ces jours de juillet et d'aot 1810, il peroit en
Allemagne, dans cette contre qu'il a cru  jamais plie au joug, un
murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix
russes qui s'lvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel
silence. Tandis que la Russie se ferme elle-mme aux trangers, dresse
devant eux,  toutes les portes de son empire, d'infranchissables
obstacles, elle ouvre largement ses frontires  ses propres sujets,
pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifranaises, leur
esprit de dnigrement, et toute une partie de sa noblesse est
perptuellement en voyage. Pendant l't, cette socit nomade se pose
et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraches valles
de Saxe et de Bohme: Toeplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses
rsidences prfres.  ces universels rendez-vous affluent en mme
temps les oisifs et aussi les mcontents de tous pays; des ministres
congdis, des rois en disponibilit y promnent leur ennui, et un monde
interlope y coudoie la haute socit europenne. Dans ces stations
cosmopolites o la mdisance et l'intrigue sont le grand remde au
dsoeuvrement, le ton est donn par les Russes, par les dames russes
surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores
d'un bourdonnement continu. lgantes, raffines, suffisamment
spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles runissent
sans difficult autour d'elles, grce  la libert de relations et
d'allures qu'autorise la vie des eaux, des lments nombreux et
disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et
le public qui leur fait cho les entend tenir contre nous des propos
envenims, lancer de perfides suggestions, et dbiter d'un ton mivre
des paroles de haine.

Toutes ont le dsir de paratre informes, la passion de jouer  la
femme d'tat: il n'en est pas une qui ne se prtende initie au secret
des cours, qui ne se pose en grie d'un personnage de premier rang, qui
n'affirme tenir de bonne source des renseignements srs. D'un air
mystrieux qui aiguise la curiosit, les yeux baisss, elles laissent
tomber de leurs lvres  peine ouvertes des demi-confidences, qui se
traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits 
sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la
Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connat aujourd'hui ses intrts
et sait o sont ses vritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il
dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre  le
voir reparatre sous les traits d'un librateur, menant contre le
parvenu corse la croisade des rois.  intervalles priodiques, ces
rumeurs renaissent, se rpandent, se propagent, font passer dans l'air
un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne  l'autre de sourds
frmissements.

Il y a l un danger pour l'ordre napolonien, une cause de trouble et
d'inscurit. Si les clameurs des Polonais  Varsovie tiennent
l'empereur Alexandre en de perptuelles alarmes, le langage des Russes
en Allemagne indispose Napolon et lui fait froncer le sourcil; il se
rappelle que ces attaques lgres ont maintes fois prcd et annonc de
plus srieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours
prpar la grande. D'ailleurs, il est un endroit o les menes russes
crent ds  prsent  notre politique de srieux embarras, s'attaquent
directement  elle et la tiennent en chec; c'est cette ville de Vienne
o il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523].

[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet  octobre 1810;
_id. de M. de Bourgoing_, ministre  Dresde, archives des affaires
trangres, Saxe, 79 et 80.]

 Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis
le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au
moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans
le plus aristocratique des tats, laisse notre crdit vacillant et
prcaire, sans autre base que la volont d'un monarque irrsolu et
l'existence fragile d'un ministre. C'est la situation de Ptersbourg
aprs Tilsit, avec les mmes dangers, les mmes particularits
choquantes. Notre ambassadeur, qui reprsente le premier potentat du
monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un
cercle troit et purement officiel. Cordialement accueilli  la Burg,
craint et flatt par les ministres, il est  peine subi par la socit,
o brillaient et rgnaient nagure les fringants ambassadeurs de la
royaut franaise. M. Otto souffre de cette diffrence, sans oser la
signaler ouvertement  Paris; mais des avis particuliers en informent
trs crment l'Empereur: L'loignement pour l'ambassade de France,
crit l'un des secrtaires au duc de Cadore son parent, est toujours le
mme: M. Otto, malgr les prvenances et les frais qu'il fait avec toute
la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette rserve qui est
insparable des personnes qu'il dsirerait voir dans sa socit
habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne russira
donc pas  remettre la maison de l'ambassadeur de France  Vienne sur le
pied o elle tait du temps de M. de Noailles et du baron de
Breteuil[524].

[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires
trangres, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient
t ambassadeurs de Louis XVI  Vienne.]

En vain M. Otto cherche-t-il  blouir une socit frivole par la
magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce
protestant austre contraint-il ses gots pour se montrer lgant et
fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons,
dcore et embellit sa rsidence, se met en dpense d'imagination pour
offrir aux Viennois des divertissements varis et de continuels
changements  vue; on vient  ses ftes, comme  un spectacle, on y
porte une curiosit ddaigneuse, on le reoit  peine et jamais dans
l'intimit. Cherche-t-il  former des liaisons plus troites, ds ses
premires avances, un mot froidement vasif le glace et l'arrte, et la
fire aristocratie de Vienne, oblige par le malheur des temps de frayer
avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire
sentir qu'il n'est point du mme monde et maintenir les distances. Ainsi
manquent  notre envoy ces prcieux moyens de s'informer, d'observer,
d'agir, que fournissent  un ambassadeur bien pos la frquentation et
la pratique du monde: Il est fcheux de dire, reprend le correspondant
de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des annes avant qu'un
ambassadeur de France  Vienne puisse trouver dans la socit cette
source de renseignements qu'un mot seul dveloppe, quand on a, comme M.
Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois mme qu'une alliance
politique ne changerait pas encore l'allure de la socit, peu dispose,
dans sa puissance,  entrer dans le nouveau systme de son souverain.
Et les prjugs de caste, les amers souvenirs du pass, ne suffisent pas
 expliquer cette rsistance; les salons autrichiens obissent  un mot
d'ordre tranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son
groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre
lui l'exclusion et entretiennent le blocus.

L'audace de ces personnages ne connat plus de bornes, depuis qu'ils
sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son systme et revenir
insensiblement  leurs ides. Vis--vis de tout ce qui touche  la
France, leur loignement est manifeste, scandaleux: Ils m'vitent,
crit Otto, comme si nos deux gouvernements taient en guerre[525]. Le
reprsentant officiel du Tsar est par eux blm et discrdit,  raison
des rapports extrieurement amicaux qu'il entretient avec la mission
franaise. Aux yeux du monde, le vritable ambassadeur de Russie n'est
pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte Andr Razoumovski.
Celui-ci conserve les prrogatives sociales du rang qu'il n'a plus et
les possde  un plus haut degr qu'aucun de ses prdcesseurs. Tout
contribue  rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il
s'est cres dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la
grande fortune qu'il dpense royalement, la protection claire qu'il
accorde aux arts et surtout  la musique, chre aux Viennois, sa
gnrosit dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu' ses dettes
immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de
payer.  Vienne, chacun s'est habitu  le voir briller et primer
partout; c'est une figure connue, familire  tous, presque
indispensable, et la capitale lui rend en popularit tout ce qu'elle
doit  sa prsence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un
muse de chefs-d'oeuvre qui attire les trangers: pour l'tendre et
l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a reli au
Prater par un pont construit  ses frais sur le Danube; il a transform
tout un quartier, lui a donn la vie et lui laissera son nom[526]. Ses
ftes font sensation et runissent des attraits varis; on s'y rencontre
avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manire en toutes choses d'agir
grandement, son habilet  organiser runions et plaisirs, le mouvement
et l'entrain qu'il rpand de toutes parts, contrastant avec les allures
plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une
vritable puissance qui se lve contre nous, lorsque Razoumovski se
proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la
France[527].

[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.]

[Note 526: Il y a encore  Vienne une rue et une place Razoumovski.]

[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet  octobre 1810,
spcialement la dpche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.]

Dans la campagne qu'il mne, il a pour principal auxiliaire une femme,
la princesse Bagration. Ce rle politique auquel plusieurs grandes dames
russes aspiraient alors, o d'autres se sont exerces depuis, la
princesse Bagration le jouait rellement. Certains hommes de notre
poque ont pu connatre et observer sur son dclin cette clbrit
mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre  elle-mme,
obstinment attache aux traditions et aux usages d'autrefois, fidle
aux toilettes vaporeuses,  l'lgance manire et aux attitudes
languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du
sicle, offrant le type attard d'un temps qui avait t celui de sa
jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de
Vienne: elle y runissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible,
ses fidles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de
privilgis, o nul profane n'tait admis, l'opinion et la mode se
faisaient; il y tait dcid souverainement quelles taient les
relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait viter; il
y tait dcrt que l'ambassade franaise n'tait pas de bon ton, que la
frquenter de trop prs serait manquer aux principes, aux convenances,
et tout le monde de se conformer  cet arrt, moins encore par
conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blme ou
des sarcasmes: On et tourn en ridicule quiconque et t vu en
socit intime chez l'ambassadeur de France[528].

[Note 528: Otto  Champagny, 7 juillet.]

Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient
galement les autres armes de la propagande anti-franaise: l
clataient  tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupfiants,
propres  rvolutionner la ville[529]; l se montaient des cabales
contre les hommes actuellement au pouvoir; l prenait naissance l'ardeur
d'opposition qui envahissait peu  peu toutes les parties de la socit,
provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire 
M. Otto, de son ton sentencieux: L'esprit d'anarchie, relgu des clubs
populaires, s'est rfugi dans les cours[530]. En somme, une poigne de
Russes gallophobes s'est constitue  l'tat de parti influent dans la
monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de dsordre,
d'instabilit, et la prsence persistante parmi ces factieux d'un agent
rgulier, revtu par son gouvernement d'un caractre public, de ce M.
d'Alopus, ministre  Naples en rsidence  Vienne, encourage et
fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et
la sanction du Tsar.

[Note 529: Avant-hier encore, crivait Otto le 4 aot, il ne
s'agissait de rien moins que d'une rvolution  Paris et de la fuite de
S. M. l'Impratrice et Reine, que l'on disait dj arrive 
Strasbourg.]

[Note 530: Otto  Champagny, 12 juillet.]

Alopus n'annonce mme plus son dpart pour l'Italie. Il laisse entendre
qu'il se trouve bien  Vienne, qu'il dsire y prolonger son sjour, et
demeure imperturbablement. S'il a peu d'accs auprs des personnages en
place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est mme
signal  la police et surveill par elle, il achve avec Razoumovski de
corrompre l'esprit de la socit. Il reoit d'ailleurs des renforts,
en voit arriver de tous cts. La saison s'avanant, nos agents
constatent  Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'trangers; ce
sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que
Strogonof et Novossiltsof, sont connus  la fois pour leurs relations
particulires avec l'empereur Alexandre et pour leur animosit contre la
France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrtent 
Vienne pour prter main-forte  leurs compatriotes tablis dans le pays
et exercer, sur ce terrain o la lutte semble rouverte entre les allis
de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napolon
s'entend dnoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces
irrconciliables adversaires qui depuis dix ans mnent leurs intrigues 
l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui
reconnat-il? Son frre de race et son ennemi jur, celui dont le nom
seul veille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes,
Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparat ostensiblement  Vienne, qui y
promne son uniforme d'officier russe, ses paulettes de colonel au
service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence
impunment ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser
d'elle et en fait l'instrument de passions inavoues; aprs l'avoir mis
temporairement en cong, il semble que l'empereur Alexandre l'ait
rappel  l'activit.

 ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'me, Napolon ne
rsiste plus  svir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut rprimer
l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice
lui-mme. Il rclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en
laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins
prtend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui
interdire la terre.

[Note 531: _Corresp._, 16722.]

Il dcide que le Tsar sera averti de cette dmarche: il lui fera sentir
en mme temps la convenance de dsavouer Razoumovski, de le rappeler en
Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va
formuler, c'est un voeu qu'il exprimera. Il fournit  Champagny les
lments d'une dpche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la
corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe  l'empreinte de sa
pense et de son style, en fait deux fois son oeuvre: c'est bien lui qui
parle lorsque la dpche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les
termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'tonne de lui voir porter les
couleurs d'un monarque ami: Il est trange que la Russie dcore ainsi
les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi
dclar de l'Empereur son alli. Quant  M. de Razoumovski, il
recommence  Vienne le rle qu'il y a dj jou... Vienne serait
tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle
n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans
cesse la guerre, parce qu'il la dsire, tait priv de son chef.
L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales
envers l'Empereur notre matre et envers l'empereur d'Autriche, s'il
rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a
t son ambassadeur, qui doit  la famille impriale une fortune
immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre
son matre, contre l'Empereur qui lui donne asile et se dclare
ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle
conduite est un outrage  la majest souveraine et doit tre rprime.
Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une
demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure  sa propre
dignit et  son caractre journellement offens par l'insolence d'un de
ses sujets[532].

[Note 532: Champagny  Caulaincourt, 30 juillet 1810.]

Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhrents,
Napolon apprit un nouveau mfait de ces agitateurs. Non contents de
poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent  des actes
d'hostilit matrielle,  de vritables voies de fait, et viennent de se
signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan,
envoy  Napolon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son
pays: il tait accompagn d'une mission franaise  destination de
Thran, dirige par M. Outrey, compose d'un personnel assez nombreux
et pourvue de papiers d'tat. Les Russes de Vienne, posts sur le chemin
de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le
prince Bagration, mari de la princesse, est apparu  point pour
corrompre l'un des interprtes attachs  la mission: il l'a dtermin 
quitter le service de France pour celui de Bussie,  s'enfuir au
quartier gnral du feld-marchal Kamenski, sur le Danube, et  emporter
avec lui toutes les pices de la correspondance entre les gouvernements
franais et persan. Si le dserteur n'et t ressaisi  Bucharest par
les soins de notre consul, cette importante collection et t
frauduleusement livre aux Russes et juge par eux de bonne prise.

Cette fois, Napolon porte plainte officiellement: il fait passer une
note  Kourakine. La minute de cette pice est curieuse  observer. Dans
son projet, le duc de Cadore, aprs avoir expos les faits, a prouv
quelque embarras  en dgager la conclusion, c'est--dire la ncessit
pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler
Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice prsum de
l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user
longuement de formules prparatoires; il a fait du style et de la
rhtorique. Napolon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles
inutile: prenant lui-mme la plume, il biffe, il sabre, et  et l, de
son criture affreuse et  peine dchiffrable, jette sur le papier un
mot qui prend la place d'une phrase.  la fin, relisant le paragraphe,
il le trouve dcidment faible et prolixe, l'efface en entier et 
l'amplification ministrielle substitue quelques lignes d'une imprieuse
vigueur:

J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le
prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire 
la volont du gouvernement russe.  cette occasion, je dois prier Votre
Excellence de faire connatre  son gouvernement qu'il s'est tabli 
Vienne une coterie compose de Russes ou d'trangers qui ont servi la
Russie et se disent  son service, d'hommes qui se dclarent les amis
des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent 
rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillit du
continent. Ils ont deux fois russi  exciter la guerre, et cet objet
est encore le but avou de leurs sacrilges efforts et de leurs viles
intrigues.  la tte de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie
 Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose
agrable au gouvernement franais s'il rappelle de Vienne ces individus
et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demand satisfaction
 Vienne si ces trangers n'avaient t protgs par leur caractre
d'officiers et d'employs russes. La France, l'Autriche, l'empereur de
Russie lui-mme n'ont pas de plus grands ennemis que ces
intrigants[533].

[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires trangres. Cf.
_Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres
crites par le ministre  l'Empereur au sujet de cette note.]

Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptmes d'un mal dont le
principe est ailleurs, Napolon en est venu  dsirer avec la Russie une
explication gnrale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la
voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de libert et de
franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troubl
l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prtend montrer que
sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme  tort, que ses
griefs sont mal fonds, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de
lgitimes suspicions: il lui fera connatre qu'elle joue son rang de
grande puissance, sa situation europenne, en provoquant une rupture, en
rappelant sur elle l'orage qui s'en est nagure dtourn. De nouveau, il
prouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler:  des coups
d'pingle, il va rpondre par des coups de massue.

En ce moment, il se trouvait avoir un Russe  sa porte. Ce n'tait
point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de
son horrible accident: sans reparatre  la cour, Kourakine tait all
achever sa convalescence  la campagne, au chteau de Clichy, o il
s'tait fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre 
ridiculiser son infortune[534]. Mais son frre, le prince Alexis
Kourakine, charg de porter le compliment du Tsar  l'occasion du
mariage, n'avait pas encore reu cong. Il semblait,  la vrit,
uniquement occup  jouir de Paris,  y prolonger un sjour d'agrment
et de curiosit, et ne s'tait point donn pour but, imitant la conduite
d'un autre envoy extraordinaire, prenant modle sur Metternich, de
faire servir une mission d'apparat  l'avancement des affaires. Il
vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se crer des
relations utiles, frquentait un monde interlope. Les rapports de police
parlaient beaucoup de lui, racontaient en dtail ses promenades
nocturnes au Palais-Royal, ses tonnements un peu nafs au milieu des
plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute ide
de ses gots et de ses talents. N'importe! puisque Napolon dispose de
ce personnage, il se servira de lui pour faire passer  Ptersbourg des
paroles qui pourront arrter l'empereur Alexandre sur la pente o il
glisse et qui constitueront un plus imprieux rappel aux devoirs de
l'alliance.

[Note 534: Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina
toute une procession pour effectuer son dmnagement. Tous ses
domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tte;
lui-mme tait port dans un fauteuil dor, envelopp dans une robe de
chambre en velours, un chapeau de paille sur la tte. Derrire le
fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se
terminait par ses secrtaires particuliers et ses valets de chambre.
Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricit,
il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le reprsente
de profil, tendu sur une chaise longue, et une main passe dans un
bandeau. La gravure porte cette lgende: _Le prince Alexandre Kourakine
dans son tat de Lazare de l'criture sainte_,  Paris, en aot 1810.
VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conserv aux
Archives nationales.]

Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, 
Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou
plutt un fougueux monologue. Trs vivement, il prend  partie le
gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a
toujours prsentes  l'esprit, toujours sur le coeur, les dolances
antrieures de ce ministre et ses insinuations rcentes. Il ne conoit
rien, dit-il,  ces plaintes journalires, aussi ridicules par leur
objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en
Russie n'et jamais d les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir
point arrt le chancelier ds les premiers mots et d'avoir souffert ce
ton. M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit
l'Empereur, et cela gte M. de Romanzof[535]. Quant  lui, il ne
supportera plus ces observations malsantes; elles supposent une
supriorit qu'il ne reconnat  personne. La Russie oublie apparemment
la situation o elle se trouvait  l'poque de Tilsit, de quel abme l'a
tire la gnrosit du vainqueur, par quelles promesses elle s'est
rachete. Mdite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements?
l'Empereur serait induit  le supposer, en la voyant se crer comme 
plaisir des prtextes de mcontentement et de querelle.

[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu' la page 424 sont
tires de la dpche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny
rapporte  Caulaincourt, en grand dtail, la conversation de l'Empereur
avec le prince Alexis.]

Quel est en effet l'objet qui puisse rellement les diviser, elle et
lui? Est-ce l'Orient? Le trait d'Erfurt a tout prvu, tout spcifi; il
permet aux Russes de porter leur frontire jusqu'au thalweg du Danube
sans dpasser d'un pouce de terrain la ligne mdiane des eaux, et ce
n'est point de ce texte prcis, indiscut d'ailleurs, que saurait surgir
un sujet valable de contestation et de brouille.

Reste, il est vrai, la Pologne, cette source ternelle de difficults et
de froissements. Ici, Napolon rappelle qu'il a offert toutes les
garanties dsirables.  l'aide de ses arguments habituels, il dmontre
cette vrit  Kourakine, il l'oblige  en convenir. Il rcapitule les
motifs qui l'ont amen  repousser une formule injustifiable, 
suspendre le dbat, et faisant allusion au crime du partage,  ce crime
dont la France a t nagure la spectatrice impuissante et qu'on
voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette  son interlocuteur
ces vibrantes paroles:

Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amiti pour
l'empereur Alexandre, j'ai pass par-dessus cette tache, mais je ne veux
pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manire qui
indignerait la France et m'alinerait tous les Polonais. Le sang
franais ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de
la France, mais il ne sera pas vers contre cette malheureuse nation; ce
serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui
pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duch de
Varsovie, mais je n'ai pu ter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis.
Si la Russie n'avait pas attendu mon entre  Vienne pour mettre son
arme en mouvement, elle aurait occup elle-mme la Galicie, et le duch
de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme
dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duch de Varsovie a donc
t le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je
pouvais me plaindre de cette lenteur des armes russes; je ne l'ai pas
fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas mme
l'ombre d'un grief?

Aprs ces discours enflamms, tenus sans ordre, au hasard de
l'improvisation, entrecoups de radoucissements subits, de protestations
pacifiques et mme amicales, l'Empereur voulut qu'une version condense
de l'entretien ft expdie  Caulaincourt, accompagne de commentaires
propres  montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait  ce que
l'ambassadeur connt parfaitement sa pense et s'en imprgnt, afin d'y
mieux conformer  l'avenir son attitude et son langage.

Cet expos de principes et d'intentions laisse percer  chaque ligne le
soupon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit  nouveau
l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement  rentrer dans son
orbite. Votre guerre  l'Angleterre est-elle chose srieuse? a dit
Napolon  Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit
les trouver en partie dans les vnements d'Espagne. La guerre de la
Pninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la
dfection, en portant atteinte au prestige de nos armes et  leur renom
d'ternel bonheur. En Espagne, malgr un vaste dploiement de forces,
malgr la prsence de Massna, les rsultats se font attendre: point de
ces coups qui mettent  bas la confiance de l'ennemi et dcident en un
jour le sort d'une campagne; des oprations tranantes, des siges
meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une
rsistance universelle: chez les ntres, quelques symptmes de
dcouragement et de dgot, l'indiscipline parmi les hommes, des
divisions dans le commandement, des marchaux qui ne savent ni commander
en chef ni obir. Dans le Midi, Soult agit isolment: il a conquis
l'Andalousie, mais manqu Cadix; avec ses trois corps d'arme, Massna
n'a pas encore entam le Portugal, ni pris contact avec les Anglais.
Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que
pas  pas, obligs d'emporter chaque ville quartier par quartier,
morceau par morceau;  Girone,  Tortose, les Franais vont retrouver
Saragosse. Cette marche lente et pnible n'chappe pas  l'attention de
l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succs en
revers, nos revers en dsastres, emplissent le continent de bruits
imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu' Ptersbourg; c'est
elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son
jugement. M. de Romanzof, s'crie l'Empereur, prouve l'influence des
miasmes. Peut-tre cet homme d'tat songe-t-il  imiter l'exemple donn
en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupe ailleurs ou
au moins pour oprer sans danger son volution vers l'Angleterre,
peut-tre estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice.
C'est de cette erreur qu'il faut le dtromper; il importe donc de lui
apprendre que la France est prte  la guerre, en tat de la faire tout
de suite, avec des moyens crasants. Napolon l'a dit  Kourakine, il le
rpte  Caulaincourt: Et qu'on ne croie pas, Monsieur, crit
Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la
guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il
en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'arme d'Italie est
encore tout entire. L'Empereur pourrait, au moment o la guerre
claterait, se prsenter sur le Nimen avec une arme plus considrable
que celle qu'il avait  Friedland: son intime union avec l'Autriche lui
permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, dj fort alarme
du progrs des armes russes en Turquie.

L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprcie et
regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais
il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de
l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amnerait tout de
suite la dclaration de la guerre, et l'Empereur serait tent de croire
qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans
ses propos, semble attribuer  la faiblesse de Sa Majest ce qui est le
rsultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgr elle que la
Russie obtient la Valachie et la Moldavie.

 travers ces lignes, il est ais de dmler la conception fondamentale
que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie.  Tilsit, il a vu
cette puissance, sous le coup d'un dsastre, venir  lui et demander
grce. Il a pardonn, mais il a exig en retour qu'Alexandre entrerait
dans sa pense, pouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui
contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des
territoires et des provinces, il lui a demand sa foi, la promesse d'un
concours plein et entier: l'alliance a t la condition de la paix.
Alexandre a accept ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne
subsiste du contrat pass et de ses imposantes consquences: Tilsit et
Erfurt, les embrassements solennels, les serments changs, les
avantages reconnus  la Russie, la Finlande runie, les Principauts
conquises, autant de pages dchires du livre de l'histoire. Napolon se
retrouve ce qu'il tait au lendemain de Friedland, c'est--dire en
guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoule dans
ses frontires, mais toujours hostile; il n'a plus qu' profiter de ses
avantages,  continuer la poursuite,  pousser contre l'adversaire en
retraite,  passer le Nimen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a
peu de semaines, signaler lui-mme le pril et la folie d'une guerre
dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la
Pologne: Je ne veux pas aller finir mes destines dans les sables de
ses dserts. Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pense dune
guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne  la Charles XII,
entreprise pour ajouter des noms sonores  la liste de ses victoires,
pour conqurir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et
un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne
et la rprouve. Mais tout change instantanment de face  ses yeux ds
qu'il se place dans l'hypothse o la Russie reprendrait avec
l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme,
c'est,  bref dlai, une runion active entre les deux puissances;
c'est, dans tous les cas, une brche au systme continental,
l'Angleterre dbloque, le continent rouvert  ses produits, un point
d'attache rendu  ses intrigues; c'est la rsistance de nos ennemis
indfiniment perptue. La Russie se refaisant l'obstacle principal  la
pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des
oprations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opration
dcisive et finale: partant, elle devient utile, normale, ncessaire, et
cette ide de frapper au Nord que Napolon repoussait nagure, il s'en
rapproche aujourd'hui, il y vient, cdant  l'entranement de ses
passions, mais aussi et surtout  sa rigoureuse et aveuglante logique,
poussant jusqu'aux dernires limites le raisonnement contre la
raison[536]. Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle
renferme en elle d'aventure et de criminelle tmrit, disparaissent 
ses regards obscurcis, et s'il n'en mconnat point les difficults, il
trouve dans sa foi en lui-mme, en son gnie, en son toile, la
certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts 
conjurer la dfection des Russes, aux dpens de son amour-propre, aux
dpens mme d'intrts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier
lieu la subir plutt que de songer  la chtier, il aime mieux se fier
une fois de plus en son pouvoir si souvent prouv de briser ce qui se
redresse et rsiste, de trancher violemment le noeud des difficults 
mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'pe.

[Note 536: MICHELET.]

Est-ce  dire qu'il souhaite cette guerre et la prmdite de sang-froid?
Certainement, il ne la veut pas immdiate. clatant aujourd'hui, elle le
mettrait, quoi qu'il en dise, dans un srieux embarras, car l'Espagne
dvore ses armes, appauvrit son trsor, et ne laisse entre ses mains
que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prtend en
mesure de dresser contre la Russie une arme de quatre cent mille
hommes, il anticipe sur les possibilits de l'avenir. Sans doute, ce
n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le rsultat de
prvisions et de supputations prcises. Il aperoit en France, au sein
des gnrations qui s'lvent, assez d'hommes pour complter ses
effectifs au total qu'il indique et qu'a dj marqu son imagination
calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent
pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira  les
ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre
cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent
momentanment dpourvu qu'il juge plus ncessaire d'enfler la voix, de
payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se
transformer en ralit  l'chance d'une anne, il espre ralentir les
rsolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie o elle
s'gare, peut-tre mme l'arrter tout  fait, et non seulement
ajourner, mais viter la guerre.

S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre  rassurer, 
convaincre,  flatter mme. Il explique ses violentes sorties par la
force de son attachement: C'est parce que l'Empereur est ferme et
sincre dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de
justice.  demi brouill avec le cabinet de Russie, il persiste  se
dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de
son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il vite de mler le nom du
Tsar  d'irritants dbats, comme si leurs relations devaient se tenir
dans une sphre plus leve et plus sereine, planer au-dessus des
controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le
point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre
interpos au devant du matre, il peut s'escrimer  l'aise, sans
qu'Alexandre prouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce
monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il
s'applique surtout  garder le contact avec lui,  ne pas rompre la
correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine
sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout
en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince,
tout en ratifiant d'un mot jet en passant ces pres dclarations, de
ritrer avec chaleur l'expression de ses sentiments: Ceux que je porte
 Votre Majest, crit-il, comme les considrations politiques de mon
empire, me font dsirer chaque jour davantage la continuation et la
permanence de l'alliance que nous avons contracte. De mon ct, elle
est  l'preuve de tout changement et de tout vnement. J'ai parl
franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de dtail. Mais
je prie Votre Majest de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui
parlera de mon amiti pour elle et de mon dsir de voir ternelle
l'alliance qui nous lie[537].

[Note 537: _Corresp._, 16852.]

Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reut en audience
de cong, l'entretint, l'entreprit  nouveau, tcha de faire passer en
lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour
des motifs trangers  sa lutte contre l'Angleterre. Ne dsesprant
point, malgr tout, de dissiper le fantme qui s'tait lev entre les
deux empires, il s'offrait encore  tranquilliser Alexandre au sujet de
la Pologne, pourvu qu'il n'en cott rien  son orgueil et  sa mfiante
prudence. Ce qu'il et prfr, c'et t que la Russie renont  toute
garantie et se rsignt  le croire sur de simples paroles. Pourtant,
dsire-t-elle de lui l'assurance solennelle et crite que le
rtablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prt 
livrer en ce sens une dclaration,  lui donner la plus large publicit.
Il dit  Kourakine: Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il
rdige un article de journal, je l'insrerai tel quel au
_Moniteur_[538]. Pour le cas o la Russie reprendrait l'affaire de la
convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir
absolue; constant  ne plus vouloir de trait, il ne renonait pas 
trouver autre chose,  dcouvrir un expdient  effet qui offrirait
l'apparence d'une solution; mme, parat-il, il tenait en rserve, comme
rponse  de nouvelles demandes, un coup de thtre dont il ne confiait
pas le secret  son ambassadeur: L'Empereur vous engage  ne plus
traiter cette affaire, crivait Champagny au duc de Vicence, et 
renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si
elle revient  l'Empereur, Sa Majest se propose de lui donner une
nouvelle face et de la traiter d'une manire grande et inattendue, mais
son voeu serait toujours qu'il n'en ft plus question. Cette rserve,
qui marquait sa rpugnance croissante  se lier par un engagement
quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pense d'encourager chez
les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de
mettre une sourdine  leurs clameurs, rprimait le zle inconsidr de
quelques-uns de ses aides de camp appartenant  cette nation, dmentait
les bruits rpandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans
leur ter l'esprance[539].

[Note 538: Paroles rapportes par Alexandre  Caulaincourt. Rapport
n 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le rcit des entretiens
avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209,
d'aprs les rapports du prince.]

[Note 539: Il faisait crire au rsident franais dans le duch: Sa
Majest vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est
ncessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce
qui pourrait inspirer des dfiances aux voisins du duch et spcialement
 la Russie, ou nourrir contre eux des animosits dans le duch mme, en
un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation  la
guerre. 6 juillet 1810. Archives des affaires trangres, Pologne,
326.]

En somme, l'ide d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement
apparue. Ce conflit suprme lui semble de moins en moins improbable; il
commence  le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est rsolu  ne
s'armer que contre une Russie rfractaire  ses engagements, il s'est
dit pourtant que le succs d'une telle entreprise anantirait partout
jusqu'aux dernires vellits de contradiction et de rvolte, qu'elle le
dispenserait d'avoir des allis, c'est--dire de reconnatre des gaux,
le laisserait seul debout au milieu de l'Europe  genoux. Le rve
monstrueux de l'universelle domination, fonde sur l'abaissement de la
dernire puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de
son aile; une vision funeste s'est leve  ses cts; elle l'appelle, le
tente, mais ne l'a pas encore matris compltement et ne dtourne que
par instants ses regards de leur objet normal.

Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et
constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis
qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Franais; au lieu de se
dtourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit  l'Angleterre et
la saisir corps  corps. Aprs l'chec des ngociations de paix entames
au printemps, il a ordonn contre sa rivale une reprise d'efforts, avec
des moyens nouveaux, perfectionns, dmesurment accrus: c'est  coups
de confiscations et de saisies, par une guerre de dcrets et de tarifs,
qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant 
l'extrme les ressorts de cette machine complique et redoutable, en lui
faisant dvelopper toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages,
il espre porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser
leur opinitret. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera
d'autres, qu'il prpare et organise de longue main; au del de la
campagne conomique qu'il mne aujourd'hui, il en entrevoit une autre,
toute militaire, une srie d'oprations de vive force;  supposer qu'il
ne russisse point  rduire l'Angleterre par un rigoureux
investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rve ternel de sa
vie. Il rend  la marine une attention passionne, s'occupe sans cesse
de munir ses arsenaux et de recrer ses escadres. Dans tous ses ports,
dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse
les armements, pousse les constructions, dispose peu  peu des flottes
de combat et de transport, et ces leves nouvelles qu'il emploiera
contre la Russie, si la rupture a lieu, il prfre les ranger en
imagination sur le bord des ctes, prtes  prendre la mer,  se
transformer en multiples armes de dbarquement. Il veut une de ces
armes  l'embouchure de l'Escaut, une  Boulogne, une  Cherbourg, une
en face de la Sicile, la plus forte  Toulon. Son plan pour l'avenir,
c'est son plan de 1808, renouvel et remani d'aprs les circonstances,
c'est--dire un systme combin de diversions et d'attaques, un ensemble
de mouvements dont la simultanit et la concordance assureront
l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout  coup, sur un signe de
sa main, surgisse de nos ctes une gerbe d'escadres, destine 
s'panouir sur tous les Ocans et  atteindre les contres diverses o
l'Angleterre s'offre  nos prises. Contre cette puissance diffuse, il
faut agir en tous lieux; c'est en menaant partout que l'Empereur se
donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales.
Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage 
deux cent mille soldats, il pourra inquiter ou frapper l'cosse,
l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brsil, la Sicile, et en mme
temps, par la surprise de l'gypte, se rouvrir la route des Indes:
Quand aurai-je, crit-il, les moyens de porter en gypte, par exemple,
quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux
mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]? Ces victoires
d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnes et dont l'enivrement lui
reste  connatre, ces conqutes dont le rsultat immdiat sera la fin
des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent
possibles, ralisables dans un dlai de deux ans: voil toujours les
perspectives qui le sduisent et l'attirent, qui brillent  ses yeux
d'un fascinant clat et illuminent l'avenir. Et c'est l'anne fatale,
c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: C'est
l mon plan de campagne pour 1812, crit-il  Decrs; il ne faut point
perdre de vue que c'est  ce rsultat qu'il faut arriver[541].

[Note 540: _Corresp._, 16916.]

[Note 541: _Corresp._, 16916.]

Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever  demi, craignant de
ce ct une diversion, il tient  se mettre en mesure de la repousser ou
de la prvenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au del du
Rhin, s'il laisse son arme d'Allemagne rduite aux trois divisions de
Davoust, il croit devoir prendre  tout vnement[542] certaines
prcautions stratgiques. Sous ce point de vue, il considre d'un oeil
plus vigilant le duch de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe
de le mettre  l'abri d'une surprise. Trs secrtement, il demande au
Roi grand-duc de lui faire connatre l'tat des troupes, la situation
des places, la quantit d'armes existant dans le pays: Dans le temps o
nous vivons, crit-il, les circonstances commandent la prudence[543].
Il dsigne les points  fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin,
sorte de rduit central o peut s'appuyer et se prolonger la rsistance.
Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur
Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas chant, distribus  la
population[544]. Fidle  ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en
elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe
moins  la faonner en nation qu' l'organiser en arme.  l'aspect du
pril qu'il voit poindre  l'horizon, il prouve le besoin de mieux
assurer sa premire ligne de dfense et de fortifier ses avant-postes.

[Note 542: _Id._, 16811.]

[Note 543: _Id._, 16762.]

[Note 544: _Id._, 16812.]



III

Tandis que Napolon commenait  envisager l'hypothse d'une guerre
entre la France et la Russie, Alexandre continuait  la prvoir, et son
action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche,
entame depuis quatre mois, dj sensible et palpable  Vienne, o elle
nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se dveloppait. Le
rejet dfinitif du trait, la rupture de la ngociation, les clats et
les violences de Napolon, n'taient point pour suspendre ces hostilits
indirectes: Alexandre y persvrait avec ardeur, mais jugeait utile de
mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.

Vis--vis de Napolon, il affecte dsormais un air de rsignation calme,
presque souriante, et les rapports reprennent une apparente srnit, 
l'instant o la msintelligence devient plus profonde et o l'abme se
creuse. Alexandre n'insiste plus sur le trait; il vite de reproduire
ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napolon
quereller Roumiantsof[545] sans prendre fait et cause pour son
ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et mme de
cordialit: Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546]. Ces
protestations ne l'empchaient pas de nous disputer prement le terrain
 Vienne et  Varsovie, soit  l'aide de sa diplomatie officielle, soit
par de mystrieux intermdiaires. Lorsque ses agents le compromettaient
par un zle trop bruyant, il les dsavouait, les rappelait, mais les
remplaait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.

[Note 545: Rapport n 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.]

[Note 546: Rapport n 101, aot 1810.]

En Autriche, Alopus avait prpar les voies en agissant sur l'esprit
public, mais il n'avanait point auprs des gouvernants, auxquels il
avait dplu, et son activit turbulente avait donn l'veil  la France.
Cette mine se trouvant vente, il parut ncessaire de la remplacer par
une autre. O l'agent officieux avait chou, le reprsentant officiel
ne dsesprait point de russir. Par la correction apparente de son
attitude, Schouvalof avait dpist nos soupons et donn le change  M.
Otto, qui se flicitait de trouver au moins un Russe sincrement attach
au systme. En fait, Schouvalof tait un ennemi, un adversaire d'autant
plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de
reprsenter  son gouvernement l'urgence de se prparer  une lutte
dcisive, suprme, qui commencerait du ct de la France, disait-il,
ds que les affaires en Espagne seraient termines[547].

[Note 547: Schouvalof  Roumiantsof, 20 aot-1er septembre 1810.
Archives de Saint-Ptersbourg.]

Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres
autrichiens un lan moins marqu vers la France, un lger recul.
Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours priv de Metternich,
manquant de direction, croyant  la ncessit d'un secours extrieur
pour se consolider au dedans, plac entre Napolon, qui montrait peu
d'empressement  profiter de sa bonne volont, et la Russie, qui le
sollicitait tout bas, sentait parfois la vellit de se rejeter vers
cette dernire. Il inclinait d'autant plus  ce parti que les succs des
Russes en Orient ne s'taient pas soutenus, qu'ils avaient t suivis
d'assez srieux checs, et que cette tournure nouvelle des oprations,
en loignant la paix avec les Turcs, rendait  l'Autriche le temps et la
facult de rclamer des concessions sur le Danube,  envelopper dans un
accord d'ensemble. Le ministre de l'empereur Franois ne dcourageait
donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci mettait le dsir de voir
renatre entre les deux cours l'intimit d'autrefois et se former une
coalition latente.

Schouvalof fit part  son gouvernement de ses esprances: pour rponse,
il reut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses flicitations. Sa
Majest, lui crivait Roumiantsof le 29 juillet, a observ avec une
satisfaction particulire l'opinion que vous noncez sur ce que le
moment actuel serait propice  resserrer les liens d'amiti qui
subsistent entre les deux anciennes cours impriales: c'est l tout ce
que Sa Majest dsire, parce qu'elle a toujours t persuade de
l'utilit relle qui doit rciproquement en rsulter. Les instructions
dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de
vous crire par son ordre, font galement foi du dsir bien sincre de
ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la msintelligence
momentane qui a divis les deux cours, et de rtablir dans toute leur
tendue ces anciennes relations de bonne amiti qui les ont unies
pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce
but ne peut manquer d'tre trs agrable  Sa Majest[548]. Ainsi,
renouvelant ses moyens, la Russie revient  la charge et ritre ses
tentatives. Schouvalof va se mettre  l'oeuvre; toutefois, oprant dans
des parages dangereux, sems d'cueils, il ne s'aventurera qu'avec
prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons  signaler que dans
quelques semaines le rsultat de ses manoeuvres.

[Note 548: Roumiantsof  Schouvalof, 14-26 aot 1810. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

La ngociation replace aux mains de son intermdiaire naturel, la
prsence de M. d'Alopus  Vienne devenait inutile et gnante: il
restait  le faire disparatre, en expliquant du mieux possible 
Napolon comment la mission de ce personnage, destin au poste de
Naples, s'tait accomplie tout entire en Autriche. Alexandre se tira
ingnieusement d'embarras: M. d'Alopus, dit-il  Caulaincourt, se
dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris  Ptersbourg qu'il
avait eu, par sa conduite passe, la mauvaise fortune de dplaire 
l'empereur Napolon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on
renont  l'employer auprs d'un roi beau-frre de Sa Majest; il avait
reu l'ordre de s'arrter en chemin; ainsi c'tait par pure dfrence
pour le monarque ami qu'il avait t retenu  Vienne, d'o il allait
revenir  son point de dpart[549].

[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses
plnipotentiaires aux congres de Chtillon et de Vienne; il le fit
prince.]

Dans sa retraite, Alopus n'eut pas  entraner Razoumovski; ce dernier
servait trop utilement la Russie  Vienne pour qu'elle se rsignt  le
rappeler et le condamnt  l'inaction: Alexandre luda nos demandes sous
de spcieux prtextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cess d'tre
Russe pour se faire Autrichien; il s'tait dnationalis par son
tablissement  l'tranger: c'tait un dserteur, un transfuge; sa
patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer
sur lui une juridiction  laquelle il s'tait soustrait par son exil
volontaire[550].

[Note 550: Rapport n 101 de Caulaincourt, aot 1810.]

Quant  Pozzo, il parut impossible de le faire rester  Vienne, car le
gouvernement autrichien, toujours empress  dfrer aux voeux de
l'Empereur, se prparait  prononcer son expulsion. Impuissant  le
soutenir, Alexandre essaya de prsenter cet abandon forc comme une
complaisance mritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, dclara qu'il
ne le connaissait plus, qu'il lui avait retir le droit de porter
l'uniforme, qu'il l'avait dfinitivement exclu de son service; mais il
ne fit en ralit que de le dplacer et lui assigna, au sortir de
Vienne, une autre destination: il ne renonait pas  utiliser en secret
les talents et les haines de celui qu'il dsavouait publiquement. Devant
Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez ddaigneuses pour
s'exprimer sur le compte du nomm Pozzo; il le signalait comme un de
ces hommes dont on avait pu se servir pendant la guerre;
aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congdis, m'en tenant
strictement  l'alliance et ne voulant aucune espce de rapports avec
l'Angleterre[551]. C'tait prcisment auprs de l'Angleterre que Pozzo
allait tre employ; il reut commission de porter au reprsentant de
cette cour  Constantinople de premires et furtives paroles de
conciliation.

[Note 551: _Id._]

Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un dsarmement
rciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition pralable de sa
paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne
dtourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore  une
rconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait  limiter, 
circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre
spciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo
sur Constantinople et de lui faire la leon: Je ne vois pour lui,
disait-il, d'autre asile qu' Constantinople sous l'gide de la mission
britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a  prendre;
je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire
une confidence, mais encore comme venant de vous-mme et ayant bien soin
de ne pas compromettre le moins du monde le ministre de Sa Majest:
c'est que vous savez que la mission anglaise prs la Porte ottomane fait
tout ce qu'elle peut pour empcher que les Turcs fassent la paix avec
nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur,
c'est--dire par la persuasion o elle est qu'une des conditions sans
lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec
l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majest se propose d'obtenir la
paix sans se mler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec
les puissances trangres[552]. En finissant, la dpche insinuait que
le cabinet de Londres, s'il tait bien inspir, favoriserait
l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait
au Tsar de rendre  ses troupes du Danube une destination plus conforme
aux intrts de l'Angleterre, c'est--dire de les ramener dans le Nord,
vers la Pologne, et peut-tre d'y tenir en chec la puissance franaise.

[Note 552: Archives de Saint-Ptersbourg, lettres de Roumiantsof 
Schouvalof, n 76.]

En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner
les habitants et les soustraire  notre influence, se poursuivant par
dmarches individuelles auprs de certains personnages, auprs de
certaines familles, est moins facile  saisir que les menes
diplomatiques et mondaines de Vienne; il se rvle pourtant  quelques
indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions
ritres  l'empereur Franois par l'intermdiaire de Schouvalof, il en
tait une qui accusait les desseins ventuels d'Alexandre sur la
Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale,
c'est--dire une partie de ces Principauts qu'il considrait comme
siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la
Bukovine, province en partie polonaise, situe au sud-est de la Galicie
et incorpore depuis trente-six ans  la monarchie des Habsbourg[553].
En ajoutant  ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se
donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait sduire, il aurait
plus de chances d'en tre cout le jour o il se prsenterait comme
destin  la reconstituer dans toutes ses parties et  la rassembler
sous son sceptre.

[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
OEsterreich's_, 244.]

Dans le mme esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses
sujets polonais: il passait  leur gard par des alternatives de
svrit et de clmence, voulant  la fois touffer en eux toute
vellit de rvolte et se les attacher. Cette tactique tait de bonne
guerre; ce qui l'tait moins, c'tait la faon dont il continuait 
s'expliquer avec les Polonais sur le trait: ce pacte de mort qu'il
n'avait pu surprendre  l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le
bruit fut rpandu par les autorits russes que le trait avait t
sign, que Napolon avait ainsi abandonn les Polonais, qu'il les avait
livrs et vendus, qu'il s'tait rendu  jamais indigne de leur
sympathie. Aprs avoir signal les efforts divers de la propagande
antifranaise, un de nos agents  Varsovie ajoutait: Un autre moyen de
dcouragement employ par les Russes et qui mme a de l'influence ici,
c'est la publication d'une convention secrte conclue  Ptersbourg par
laquelle l'Empereur promet  la Russie de ne jamais travailler au
rtablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille
hommes de l'arme du grand-duch et de s'opposer  de nouvelles
distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se
ralisant, cela fait croire  l'existence et donne quelques inquitudes.
J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes
les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].

[Note 554: Archives des affaires trangres, Pologne, T. 326.]

Derrire ce rseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour
couvrir ses approches, elle commenait  prparer ses moyens militaires,
et peu  peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes.
Ds aot 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratgiques  prendre
en cas de rupture, et il permettait  un officier allemand de lui
adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le mme temps,
un bruit sourd s'lve de toutes les provinces baltiques et
lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupe  remuer des
terres,  rparer et  armer des places,  dvelopper leur enceinte, 
les lier les unes aux autres par de longues chanes d'ouvrages; il
s'agit avant tout d'organiser en de des frontires un vaste systme de
fortifications, de protger les parties centrales de l'empire, de
couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se
fait avec hte, avec fivre; ce ne sont point des mesures d'utilit
permanente, mais de prcaution immdiate, les prparatifs d'une guerre
en vue.  l'instant o Napolon invite pour la premire fois les
Varsoviens  se retrancher, certains tmoignages nous montrent les
travaux russes en pleine activit  Dunabourg,  Riga, o ils se
poursuivent nuit et jour, par ordre suprieur[556]. Le mois suivant,
en septembre, le long de la Dwina et du Dniper, dans l'intervalle qui
spare les deux fleuves et marque le point vulnrable de l'empire, des
profils de redoutes, des formes de camps retranchs surgissent du sol et
rapidement s'bauchent.

[Note 555: HASSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.]

[Note 556: Lettre date de Mittau le 23 aot 1810. Deux rapports en
date des 16 et 19 septembre donnent des dtails plus circonstancis.
Archives nationales, AF, IV, 1653.]

Mais Alexandre ne se borne pas  jalonner par des ouvrages ses futures
lignes de dfense et d'appui: il ordonne des runions et des mouvements
de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la
seconde moiti de 1810, avant que Napolon ait remu un homme, les corps
russes posts prs de la frontire et tenus en tat de mobilisation
permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les
effectifs grossissent; insensiblement, des armes se forment. Seulement,
dans le vaste et muet empire o tout bruit s'amortit, o le silence est
une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit
ce glissement d'hommes et de matriel vers le bord du pays. 
Ptersbourg, notre ambassadeur demeure envelopp de prvenances;
dpourvu de tout moyen srieux d'information, spar de la nation par la
barrire infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la
cour, o ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperoit que ce point
lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler 
son matre l'branlement des forces russes, qui peu  peu se rpandent
et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'anne,
sans qu'aucun avis ait donn l'veil, Alexandre espre avoir sur pied,
prts  entrer successivement en ligne et tourns vers l'Occident, trois
cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirs de
l'arme du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille
soldats au del du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne
l'engage qu' plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses
troupes rassembles, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le
terrain pied  pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intrieur?
Au contraire, le prviendra-t-il, en se jetant sur le duch pour tendre
la main  l'Allemagne rvolte? Il incline un peu plus  hasarder ce
coup, s'occupe toujours du projet confi  Czartoryski, sans lui donner
encore une forme arrte, et chez lui la volont de se dfendre n'exclut
pas la vellit d'attaquer.

[Note 557: Lettres d'Alexandre  Czartoryski, publies avec les
_Mmoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE,
_Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.]

De tous ces apprts, faut-il conclure qu'Alexandre tait irrvocablement
rsolu  la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment
et l'occasion propices? Pas plus que Napolon, il ne la voulait par
principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrsistible, sans
fixer d'un regard assur le but dont il se rapprochait tous les jours.
Ce qui le troublait et le ralentissait, c'tait d'abord la crainte de se
heurter  une invincible fortune,  un gnie que nul n'avait trouv en
dfaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-tre
s'levait-il un scrupule de conscience, une rvolte de piti  l'ide de
dchaner encore une fois le flau destructeur d'hommes.
Malheureusement, la conviction que Napolon en voulait  sa scurit,
son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que
les cts d'iniquit et de violence, une ambition vague de se poser en
vengeur des couronnes et en librateur des peuples, triomphaient peu 
peu de ses hsitations. Dans la voie o il s'tait jet et qui le menait
 la guerre, il ne s'arrterait plus,  moins que l'Angleterre ne cdt
avant que lui-mme et atteint le terme de son volution. La soumission
de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de
lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui
l'treignait, assurerait le triomphe dfinitif de l'Empereur au milieu
de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la
lutte ardente qui la serrait de plus prs et qui touchait  son
paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes
d'puisement. Mais les armes employes pour la frapper risquaient de se
retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspration
et de fureur. En ce temps o Napolon a pli toutes les volonts depuis
les Pyrnes jusqu'au Nimen, enivr d'une force qui ne sent plus sa
limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant
tout permis pour complter son oeuvre, parce que rien ne lui parat plus
impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant
se rapprocher de son but, s'achemine  grands pas dans une voie de
perdition. Le systme adopt pour fermer au commerce britannique ses
derniers dbouchs se traduisait par le plus touffant despotisme qui
et depuis longtemps pes sur les peuples, par une ingrence oppressive
dans le gouvernement des tats, par des annexions arbitraires, par une
srie d'empitements en pleine paix et de conqutes par dcret. Ces
usurpations continues, marques de servitude imprimes  l'Europe,
achevaient de troubler et de rvolter la seule puissance qui et
conserv le sentiment et la fiert de son indpendance; elles
rapprochaient Alexandre des rsolutions violentes; elles vont ajouter et
rattacher  la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de
ce point central de toutes les difficults, elles vont grouper des
complications accessoires, et les mesures destines  ruiner
l'Angleterre, si elles n'atteignent immdiatement leur but, auront pour
immanquable effet de prcipiter la rupture avec la Russie.




CHAPITRE XII

L'LECTION DE BERNADOTTE


Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la
guerre aux denres coloniales.--Origine de cette ide: le Comit de
salut public; Napolon subit  la fois l'entranement de ses passions et
la fatalit des impulsions antrieures.--Erreur et vice fondamental du
systme.--Le blocus engendre l'extension indfinie de l'Empire.--Runion
de la Hollande.--Silence dsapprobateur d'Alexandre.--Efforts de
Napolon pour fermer au commerce ennemi l'entre des fleuves
allemands.--Le sort des villes hansatiques en suspens.--Droit de
cinquante pour cent sur les denres coloniales; l'Europe enlace dans un
rseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrari dans la mer
du Nord, le commerce anglais se rfugie dans la Baltique.--Infractions
commises en Pomranie aux lois du blocus.--La Sude se fait l'entrept
des marchandises anglaises.--Tentatives de Napolon pour peser sur ce
royaume.--Danger de faire pntrer l'action franaise dans le voisinage
immdiat de la Russie.--La Sude incline politiquement vers la France;
le lien de l'intrt matriel l'enchane  l'Angleterre.--Mort du prince
royal.--Convocation d'une dite appele  lire son successeur.--Le roi
Charles XIII songe  faire nommer le frre du feu prince et soumet cette
candidature  l'agrment de l'Empereur.--Vellit de Napolon en faveur
du roi de Danemark.--Ide de runir les couronnes Scandinaves.--Le
_Journal de l'Empire_.--Napolon se rallie au choix propos par la cour
de Sude.--Sagesse de cette dcision.--Le baron Alquier reoit l'ordre
de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince
d'Augustenbourg.--Arrive du lieutenant Moerner  Paris.--Un groupe de
Sudois s'adresse spontanment  Bernadotte, qui demande  l'Empereur
l'autorisation de poser sa candidature.--Napolon combattu entre des
intrts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer
Bernadotte par mnagement pour la Russie, mais lui permet de se
prsenter.--Faux calculs.--Le dpart de M. Alquier contremand;
abstention systmatique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour
obtenir une parole de l'Empereur.--La Sude se tourne dsesprment vers
Napolon et lui demande un de ses rois.--Dclarations antirusses du
charg d'affaires Desaugiers: dsaveu et rappel de cet agent.--La dite
d'OErebr; intrigues lectorales.--Arrive de Fournier.--Le courrier
_magicien_.--Manoeuvre finale qui dcide le succs de
Bernadotte.--Rsistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte
lu.--Responsabilit de l'Empereur dans cet vnement doublement funeste
 la France.--Explications donnes  la Russie.--Soulvement de
l'opinion  Ptersbourg; impassibilit apparente d'Alexandre: son
arrire-pense.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus prs
l'hypothse d'une rupture.--Ils songent simultanment  restaurer la
Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail prparatoire
confi par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napolon 
Metternich: il sonde l'Autriche sur l'ide d'un change entre la Galicie
et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la
politique du fils en opposition avec celle du pre.--Suite, progrs et
chec final de la ngociation entame par le comte
Schouvalof.--Rtablissement de Metternich  Vienne.--troite relation
entre les tentatives des deux empereurs auprs de l'Autriche et leurs
desseins ventuels sur la Pologne.



I

C'tait sur le rivage septentrional de l'Europe que Napolon livrait aux
Anglais sa grande bataille conomique. Le sud du continent, c'est--dire
l'Italie conquise et troitement garde, l'Illyrie annexe, l'Espagne
ensanglante et misrable, la Turquie prive de communications
terrestres avec les autres pays, n'offraient  l'expansion de nos rivaux
que des dbouchs inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les
laissait accder par de multiples voies aux principaux centres de
consommation.  cette poque o tout atteignait des proportions
dmesures, la dfense levait ses moyens  hauteur de l'attaque: tandis
que Napolon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de
guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extrieur, des tats,
des peuples entiers s'employaient  favoriser la fraude et faisaient
mtier de contrebande. La Hollande, malgr son roi franais, servait
d'entrept aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves
allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes rceptacles; plus
loin encore, les riverains de la Baltique, protgs par leur
loignement, croyaient pouvoir impunment repousser ou luder les
obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant
agir et peser; c'est l que Napolon doit proscrire et poursuivre les
articles manufacturs de l'Angleterre, s'il veut rellement mettre en
chmage ce vaste atelier o s'approvisionne l'Europe.

Il s'est avis d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sr 
ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais
ont fond leur principal espoir d'enrichissement sur une spculation
unique, tente en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La
Rvolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des
mers, les ont rendus matres de tous les marchs extraeuropens; en
particulier, les vnements de 1808 leur ont ouvert les colonies
espagnoles et livr un monde  exploiter. Dsormais, le trafic des
denres coloniales est pass sous leur dpendance; c'est d'eux seuls ou
du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des
Antilles, le caf, les pices, les cotons d'Amrique, tous ces articles
passs dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les
Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de
denres coloniales: ils ont achet en bloc les produits des deux Indes,
esprant les revendre  l'Europe avec de gros bnfices. Tents par
l'appt du lucre, leurs maisons de commerce, leurs tablissements de
crdit et de finance se sont aventurs audacieusement dans cette voie;
les titres et billets qu'ils ont mis, encaisss et ngocis par la
banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes  provenir des ventes
prvues et escomptes. Si Napolon empche ces ventes, s'il obtient que
l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la proprit presque
exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces
marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront
pour compte  l'acheteur; invendues et invendables, elles se
dprcieront; le papier auquel elles servent de gage subira le mme
discrdit; ce sera l'arrt de toutes les transactions, l'universelle
banqueroute; au lieu d'un capital ralisable en argent, avec profits
assurs, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort,
encombrant, tomb au dernier degr de l'avilissement, et elle se
trouvera dans la situation du spculateur qui, ayant employ tous ses
fonds  l'achat d'une valeur unique et alatoire, prouve un dsastre
irrmdiable par la baisse de cette valeur. C'est  procurer ce
rsultat,  contrarier l'opration tente sur les marchandises
coloniales que Napolon applique aujourd'hui et emploie principalement
le blocus; tout se rduit pour lui, par un ensemble de manoeuvres
colossales, supposant la complicit de l'Europe entire,  ruiner
l'affaire puissamment monte o les Anglais ont engag et jouent leur
fortune.

Spcieuse et irralisable, l'ide n'tait pas nouvelle, et le Comit de
salut public l'avait formule comme le seul moyen de terminer  notre
avantage la guerre sans merci qui s'tait ouverte entre la France et
l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napolon que de trouver la France
oriente dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractre fut de
l'y prcipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son
gnie et de ses succs fut de donner aux plus chimriques conceptions de
ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la ralit
sur la forme de leurs rves.

[Note 558: En 1795, dans une srie d'instructions  l'envoy de
la Rpublique en Hollande, le Comit montrait que le but  atteindre
tait d'exclure les Anglais du continent.--Prive de ses immenses
dbouchs, disait-il, travaille de rvoltes et de mouvements intrieurs
qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrasse de ses
marchandises coloniales et asiatiques. Ces denres, invendues, tombent 
bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils
ont voulu vaincre les Franais par la disette. Albert SOREL, _L'Europe
et la Rvolution franaise_, III, 389.]

Aprs Ina, matre des ctes depuis Naples jusqu' Dantzick, il a pu
rendre son dcret de Berlin, constitutif du _blocus continental_
proprement dit, interdisant l'accs du littoral au pavillon britannique
et prohibant l'importation directe des denres. Les Anglais ont dtourn
ce coup en donnant pour rponse au dcret de Berlin leurs clbres
arrts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont oblig tous les
neutres, c'est--dire les navires des tats d'Europe et d'Amrique non
engags dans la lutte,  reconnatre, sous peine de saisie, leur
suprmatie maritime,  leur payer tribut et  prendre d'eux licence de
naviguer. Ces permis de circulation, il les ont dsormais rservs,  de
rares exceptions prs, aux seuls btiments qui ont consenti  se charger
de denres coloniales leur appartenant,  porter ces produits sur le
continent et  les y verser pour leur compte. Les navires neutres et
spcialement amricains ont d se faire les facteurs du commerce
britannique; l'importation des denres n'a pas cess, et seul le
vhicule, le moyen de transport a chang. Alors, opposant la violence 
la violence, Napolon a ripost aux arrts du Conseil par un second
dcret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considrant que
l'Angleterre s'est subordonn et asservi tous les neutres, il les a
dclars dnationaliss, devenus Anglais, c'est--dire ennemis, et comme
tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports.
Jusqu' prsent, ce dcret est demeur, dans la plupart des pays du
Nord,  l'tat de principe pos et de simple menace; il s'agit
aujourd'hui de procurer rellement et de gnraliser son application. Le
jour o aucun btiment neutre ne trouvera plus accs dans les ports du
continent, les denres coloniales auront perdu leur dernier moyen
d'introduction et de dbit: l'Angleterre sera dompte.

Seulement, dcrter l'exclusion absolue des neutres, aprs celle des
Anglais, c'est dcider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime,
c'est suspendre la vie conomique de tous les peuples, c'est leur
imposer des souffrances au-dessus de leur rsignation et de leur
patience. En s'attaquant  la masse incompressible des intrts,
Napolon se heurte  une force qui se drobera  ses prises. Faibles et
terrifis, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obir,
mais conservent de secrtes complaisances pour l'Angleterre: ils
promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun tat ne
saurait se prter de bonne foi  tyranniser ses sujets pour le compte
d'un matre tranger,  se faire l'instrument de leur torture. Et
forcment, pour supprimer les rsistances, Napolon en vient  supprimer
ce qui rsiste, c'est--dire les gouvernements,  procder par
expropriation,  saisir les provinces,  confisquer les royaumes, 
avancer toujours et  prendre insatiablement, interprtant et appliquant
avec une violence fbrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur
fondamentale commise par la Rvolution, lorsqu'elle a soud l'intrt de
l'Europe  celui de l'Angleterre en adoptant un systme de conqutes
galement inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait 
subjuguer la premire pour vaincre la seconde, ne se dmontre mieux
qu'en 1810.  cette poque, les consquences ultimes s'en dgagent, se
prcipitent, s'accumulent, vont  l'extrme, assez choquantes pour
frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes.
Jusqu' prsent, Napolon s'est astreint dans le Nord  la frontire
acquise par la Rpublique, trace autour de l'ancienne Belgique, mais
comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, oblig
de peser davantage sur la Hollande, qui cherche  lui chapper, il
pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle
de l'ancienne Gaule que pour la dpasser. Entran par son but, qui se
recule sans cesse, il empite immdiatement sur les pays voisins, se met
 suivre et  ctoyer indfiniment le littoral,  prolonger la France
sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir  sa
frontire, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la
Baltique, et il atteint ce paradoxal rsultat d'approcher matriellement
la Russie, d'en venir presque  la toucher, nivelant tout sur son
passage, courbant les rsistances et chelonnant les haines.

Au printemps, la Hollande, menace d'annexion, n'a obtenu un sursis et
prolong son existence qu'en cdant ses provinces cisrhnanes, en
promettant de s'employer nergiquement contre l'Angleterre, en acceptant
les plus onreuses servitudes. Le Roi a sign ce pacte, mais ne se
rsout point  l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenims,
jusqu' ce que Louis-Napolon, n'osant rsister ouvertement  son frre
et ne se rsignant point  violenter ses sujets, s'efface et
disparaisse. Le 9 juillet, Napolon prononce par dcret la runion de la
Hollande, l'enlace aussitt de ses douanes et l'interdit aux Anglais.
Pour cette suppression d'un tat deux fois sculaire, il ne fournit aux
autres cours et en particulier  celle de Russie que de brves
explications. De son ct, Alexandre garda le silence: il ne me dit pas
le mot sur la Hollande, crivait Caulaincourt[559]. Quelque mu que ft
le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intrt
de la Russie n'tait pas suffisamment en cause, et le coup avait frapp
trop loin d'elle.

[Note 559: Rapport n 99, aot 1810.]

Au del de la Hollande, Napolon rencontre des tats qui n'intressent
pas moins sa politique et son systme. L'Ost-Frise, les principauts et
duchs de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires
hansatiques sont le prolongement gographique des Pays-Bas. C'est la
mme nature indcise, amphibie, o deux lments se confondent et
empitent l'un sur l'autre; ce sont les mmes ctes basses,
sablonneuses,  fleur d'eau et partout accessibles, o le sol s'miette
en milliers d'lots, o la mer pntre par des golfes profonds et
d'innombrables dcoupures: point de contre plus propre  favoriser les
surprises de la contrebande et les dbarquements clandestins. 
l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conserv des
postes d'observation et de relche; en face de l'Elbe, sur le rocher
d'Helgoland, ils ont install un dpt de marchandises, fortifi et
insaisissable, qui dverse priodiquement son trop-plein sur les ctes
d'alentour.

Matre de la Hollande, Napolon n'est plus dispos  tolrer ces
incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et
qui confinent  ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une
troite solidarit entre la Hollande et le littoral hansatique.
Nagure, il s'tait complu  l'ide de les runir sous le mme sceptre,
de prolonger jusqu' Hambourg l'apanage de Louis et d'insrer un grand
royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et
l'Allemagne, pour les mieux sparer. Par cette cration, il comptait
aussi, en rattachant  un tat tranger des populations germaniques,
affaiblir en elles l'ide renaissante de nationalit et de patrie,
dpayser davantage l'esprit allemand[560].  prsent qu'il s'est
substitu  la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et
pousser jusqu'au del de l'Elbe sa propre frontire? S'il ralise cette
seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprim en
trois mois la moiti de la distance qui le spare de la Russie et
portera au comble les apprhensions d'Alexandre.

[Note 560: Lettre publie par le prince Napolon dans son ouvrage:
_Napolon et ses dtracteurs_, 238-245.]

Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays
hansatiques, rserve leur attribution dfinitive, songe mme  marquer
prs de l'Ems le trac dfinitif de sa frontire[561], et se borne 
assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'excution de ses
dcrets. Il chelonne d'Emden  Lubeck les trois divisions de Davoust,
les range face  la cte, sur une triple ligne, les emploie  faire
office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et
de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrires
qu'il oppose  l'invasion des produits britanniques.

[Note 561: _Corresp._, 16853.]

Exclu de la Hollande, contrari sur la mer du Nord, le commerce anglais,
sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est l
qu'il faut dsormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi
continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napolon le
suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il
enjoint au Danemark,  la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les
btiments chargs d'articles coloniaux[562]. Bientt aprs, par ses
dcrets du 5 aot et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter  tous les
tats allemands, il frappe ces denres du droit norme de cinquante pour
cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises
captures en mer, toutes autres demeurant prohibes; en fait, elle doit
s'appliquer aux articles introduits par tolrance, sans que le vice de
leur origine puisse tre clairement dmontr. Ce rgime a pour but
d'enrichir le fisc aux dpens de la contrebande; c'est aussi un moyen de
rejoindre dans l'intrieur des terres les marchandises qui ont forc les
lignes d'investissement, celles qui se sont amasses sur le continent,
de n'en permettre la circulation et le dbit qu' des prix ruineux pour
l'Angleterre[563]. Napolon exige dsormais qu'en Allemagne et en Suisse
toutes les places de commerce soient visites, tous les magasins forcs
et fouills, toutes les marchandises saisies ou exerces en masse. Aprs
avoir soumis ses sujets  une fiscalit sans exemple, il la propose et
l'impose comme modle aux tats feudataires. Son autorit se multiplie
sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est
soumis, les environne de cltures, comprime leurs mouvements, les tient
dans un rseau touffant de prescriptions et de dfenses, et sous le
poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halte et
ne respire plus.

[Note 562: _Id._, 16713.]

[Note 563: Sur l'application et le mcanisme de ce systme, voy.
spcialement THIERS, XII, 182-190.]

Les nouveaux dcrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au
moins en ce qui concernait l'tranger, le principe de la fermeture des
ports. Ils paraient aux dfaillances du pass, mais n'en admettaient
aucune dans l'avenir, et si Napolon se jugeait impuissant  empcher
tout  fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout o il
pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entour d'une ligne de
circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il
s'aperut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les
produits anglais et altrait toute l'conomie du systme. Entre la
Prusse et les duchs de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande
troite de territoire, une fraction de la Pomranie restait aux Sudois:
c'tait tout ce qu'ils avaient conserv de leurs vastes possessions en
Allemagne, un dbris ou plutt un souvenir de l'empire cr par
Gustave-Adolphe. Lorsque Napolon leur avait accord la paix le 6
janvier 1810, il leur avait restitu la Pomranie, sous la condition
qu'ils dclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient  toutes
les exigences du blocus. Malgr cet engagement positif, la Pomranie,
avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y
trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour
s'insinuer dans les contres voisines. De plus, la Sude proprement dite
et pninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui
prtait un prcieux concours; si la presqu'le Scandinave, pauvre et
dpeuple, ne fournissait point par elle-mme aux articles prohibs un
dbouch considrable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui
de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser,
s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tter les ctes
allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y
trouvait un point d'appui et des facilits d'offensive; dans la
Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions
infiniment accrues, les mmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord.
C'est ce vaste entrept, avec son prolongement en Allemagne, en
Pomranie, que Napolon veut aujourd'hui fermer, et la Sude prend dans
ses proccupations une place essentielle. Seulement,  ct de la Sude,
il retrouve la Russie; s'il tablit trop ouvertement son autorit 
Stockholm, il rejoindra par l'extrme Nord l'empire qu'il effleure dj
par le duch de Varsovie; crant un second point de contact, il doublera
les occasions de heurt et de discorde.



II

Ds le mois de mai, Napolon avait adress au gouvernement de Stockholm
une note premptoire et menaante; il exigeait, en mme temps que la
guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'migrs
franais, la mise sous squestre des marchandises coloniales entreposes
en Pomranie; faute d'obtemprer sous cinq jours  ces demandes, la
Sude perdrait les bnfices de son trait, s'exposerait  une rupture
et  un traitement de rigueur[564].

[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires trangres,
Sude, 294.]

Ces dures injonctions s'adressaient  un tat malheureux,
particulirement prouv par la tourmente qui svissait sur l'Europe.
Jete par la folie de son dernier roi dans une guerre dsastreuse, qui
lui avait cot la Finlande, la Sude n'tait sortie de cette crise,
grce  un changement de rgne, que pour tomber dans d'inextricables
embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tire en sens inverse par deux
intrts contradictoires, galement pressants, qu'il lui tait interdit
de sacrifier l'un  l'autre.

Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait
l'avantage de se rattacher  cette ancienne allie et de se serrer
contre elle; la protection de Napolon lui paraissait indispensable pour
rsister  la Russie, tablie dsormais en face de sa capitale, et se
refaire une existence politique. Mais la premire ncessit pour un
peuple, avant mme de pourvoir  la scurit et  la grandeur de l'tat,
est de vivre, de vivre matriellement, de subvenir aux besoins de chaque
jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littralement la Sude
dans l'impossibilit de se sustenter. Le commerce avec les ports du
Royaume-Uni tait devenu l'une des fonctions normales et essentielles de
sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les
richesses de leur sol, d'exploiter leurs forts et leurs mines, en
ouvrant  leurs bois de construction,  leurs fers,  leurs aciers, un
dbouch permanent. En change de ces produits, l'Angleterre fournissait
 ses tributaires du Nord toute une partie des objets ncessaires  leur
alimentation, des denres de premire utilit, le sel par exemple, que
la Sude ne possdait et ne savait fabriquer par elle-mme: une
suspension complte de rapports l'et soumise  d'intolrables
privations. Entre Napolon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer
aux Russes, et l'Angleterre, qui possdait les moyens de l'affamer, elle
se voyait rduite  ruser,  louvoyer, faisant au premier des promesses
constamment ludes en faveur de la seconde.

Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficults et les
prils d'un lendemain de rvolution.  l'intrieur, les passions
n'avaient point dsarm, elles restaient actives, irrconciliables, et
nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les matriser. Le roi
actuel, Charles XIII, lev d'abord  la rgence, plac ensuite sur le
trne  l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, tait
g, infirme, sans postrit; la Reine tait impopulaire et dcrie,
souponne des pires intrigues; la branche ane des Wasa conservait un
parti; les chefs de la noblesse taient accuss de connivence avec les
Russes et dnoncs aux haines d'une dmagogie turbulente, qui colorait
d'un patriotisme exalt ses tendances subversives.

Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Sude cherchait
dsesprment un point o se reprendre, o rattacher ses destines
chancelantes, et sa grande proccupation tait de se refaire une
dynastie, de se donner une race de rois qui succderait  la branche
cadette des Wasa, aprs la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau
vivace sur cette tige dessche. Le 14 juin 1809, les tats avaient
choisi pour hritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg,
beau-frre du roi de Danemark. Par lui-mme, ce prince n'avait rien qui
pt sduire et enlever les coeurs[565]; mais la Sude voyait en lui la
promesse d'un sort plus assur, le gage de l'indpendance nationale, et
il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourt de sollicitude
et de respects. En ce moment, comme l'adversit s'acharne  frapper les
malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Sude, et ce
fut  l'poque mme o Napolon la mettait plus imprieusement en
demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince
d'Augustenbourg tomba de cheval, frapp d'un mal subit, et mourut sur la
place. Cette catastrophe, trop soudaine pour tre attribue par la
douleur populaire  des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir
de la Sude et le livrait  toutes les incertitudes.

[Note 565: Le prince royal, crivait notre charg d'affaires 
Stockholm, est naturellement srieux et rflchi, ne cherche point 
plaire par les petits moyens auxquels les Sudois attachent une grande
importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes
et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grces,
mais sa vie est consacre  l'tude. 11 mai 1810. Archives des affaires
trangres.]

Il fallait maintenant procder  l'lection d'un nouveau prince royal,
rassembler  cet effet les tats, convoquer une dite, c'est--dire
rouvrir une scne de comptitions et de dsordres. Au milieu de son
dsarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait mnag un
moyen d'abrger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait
avait un frre; en appelant ce jeune homme  remplacer le dfunt, en
dirigeant sur lui les suffrages de la dite, en se bornant  une
substitution de personne dans la mme famille, on couperait court  la
lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le
Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une
rserve essentielle. Dans son surcrot d'infortune, la Sude sentait
mieux le besoin de reconqurir les bonnes grces de Napolon, d'aller 
lui et de forcer sa protection. N'intresserait-elle point l'Empereur 
son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par
avance le choix du futur souverain? Apais par cet acte d'obdience et
d'hommage, satisfait de voir la Sude se livrer politiquement  ses
inspirations, Napolon consentirait peut-tre  adoucir ses exigences
conomiques,  prendre en considration les intrts et les souffrances
d'un peuple qui voulait tre  lui, ne demandant qu'un peu de patience
et de mnagement. Domin par cet espoir, le gouvernement ajourna toute
dcision dfinitive jusqu' ce qu'il et reu de Paris un conseil ou
plutt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en
principe  toutes les demandes de la note franaise, le Roi crivit 
l'Empereur une lettre plore; il insistait sur les malheurs qui
accablaient sa vieillesse, indiquait ses prfrences, faisait allusion
au second prince d'Augustenbourg, et demandait  Napolon, en termes
suffisamment explicites, d'agrer ce candidat et de lui donner
l'investiture[566].

Avant de recevoir cette lettre, Napolon avait appris la mort du prince
royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant  la personne;
son voeu tait simplement qu'il s'levt en Sude un pouvoir assez fort
pour imposer  la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi
pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit
public prtait au cabinet de Ptersbourg l'intention de mettre sur les
rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napolon excluait ce
choix, mais il tait galement rsolu  ne point patronner un candidat
dsagrable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Sude, son ide tait
toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans tre ennemi
de la Russie, de l'adosser  ce royaume, dj matre de la Norvge, de
crer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de
fdration scandinave. Le choix du prince dcd lui avait plu, parce
qu'il indiquait chez les Sudois une tendance  entrer dans cette voie.
Aujourd'hui, l'heure n'tait-elle point venue d'y marquer un pas
dcisif, de prparer  bref dlai, non seulement de plus intimes
rapports entre les deux gouvernements, mais la runion des couronnes? Il
suffirait d'appeler  la succession inopinment ouverte  Stockholm, au
lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-mme, Frdric VI, et de
placer sur les marches du trne de Sude le monarque qui rgnait 
Copenhague. Lorsque Napolon passa pour la premire fois en revue les
candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dnouement, une
courte vellit: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru 
la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention
des Sudois y tait appele sur le roi de Danemark en quelques lignes
assez claires pour avertir et diriger l'opinion.

[Note 566: Archives des affaires trangres, Sude, 294.]

Quelques jours aprs, la lettre de Charles XIII arrivait  Paris. La
candidature soumise  l'Empereur ne s'cartait pas sensiblement de celle
qui avait eu tout d'abord ses prfrences: elle tendait au mme but, de
faon moins directe; sans prparer la runion des couronnes, elle
reformerait un lien entre la Sude et le Danemark; elle avait sur
l'autre l'avantage d'tre plus acceptable pour la Russie, que la
perspective d'une fusion complte entre les tats scandinaves et
vraisemblablement alarme. Napolon, sans plus songer au roi de
Danemark, se rallia de bonne grce au choix du prince d'Augustenbourg.
Il ne pronona point son adhsion en termes formels, ayant adopt pour
principe de ne pas se mler directement  l'affaire sudoise, mais il
insra dans sa rponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases
suivantes: J'ai reu la lettre de Votre Majest du 2 juin. Je prends
une part sincre  tous ses chagrins, et je suis pein des embarras que
cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de
voir par sa lettre que la Providence lui a mnag des ressources... Le
projet de resserrer les liens de la Sude avec le Danemark parat avoir
des avantages spciaux pour son pays[567].

[Note 567: _Corresp._, 16588.]

Notre diplomatie fut charge de fournir le commentaire de ces
expressions lgrement voiles. La France n'entretenait  Stockholm,
depuis la paix, qu'un simple charg d'affaires, et si l'Empereur venait
de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui
avait enjoint de rester  Paris jusqu' ce que la Sude et fait droit 
toutes nos exigences en matire de blocus. Le 24 juin, il envoie  M.
Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immdiatement son
poste: Vous lui donnerez pour instructions, crit-il  Champagny,
d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.
(Il dsignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparent  la
dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrtait  l'ide d'une
intervention active, quoique discrte, en faveur de la solution la plus
simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir
reconstituer l'avenir de la Sude sans porter ombrage  la Russie.

[Note 568: C'est ce qui rsulte avec vidence d'une instruction
adresse en mme temps  notre lgation de Copenhague, pour l'engager 
appuyer de son ct le candidat propos par le roi de Sude. Archives
des affaires trangres, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.]

Le lendemain 25, la lettre tait expdie, M. Alquier faisait en hte
ses prparatifs de dpart, tout se disposait  une action en faveur du
prince d'Augustenbourg, et l'Empereur et t sans doute fort tonn
d'apprendre qu' la mme heure, en plein Paris, chez un marchal
beau-frre du roi Joseph, une combinaison toute diffrente se tramait 
son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier sudois, le
lieutenant Moerner, tait arriv  Paris. Il venait sans commission de
son gouvernement; il ne reprsentait pas mme un parti, mais un groupe,
et c'tait une runion d'amis qui lui avait donn mandat de faire un
prince royal de Sude. Quelques militaires, quelques professeurs 
l'universit d'Upsal, dsirant avec ardeur la rgnration de leur
patrie, admirateurs passionns de la France et de son arme, avaient
conu l'ide de retremper la Sude  cette source de vertu guerrire et
d'hrosme; ils s'taient mis en tte de chercher dans l'tat-major
imprial, chez l'un des marchaux, l'hritier de la couronne et le roi
de demain.

Parmi les marchaux, leur choix s'tait trs naturellement port sur le
seul que la Sude connt autrement que de rputation. Pendant la
campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu 
combattre les Sudois en Pomranie; il s'tait montr envers eux
adversaire courtois, vainqueur gnreux; plus tard, en 1808, charg
d'oprer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la
Finlande, il avait mis  profit le vague de ses instructions pour
respecter le territoire sudois; il avait prfr mnager d'anciens
allis plutt que de vaincre  leurs dpens, et son inaction, qui avait
fort dplu  Ptersbourg, lui avait valu en Sude un commencement de
popularit. C'tait donc lui qu'avaient principalement en vue M. de
Moerner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance tmraire
de son ge, s'tait offert pour sonder le terrain  Paris, pour proposer
au marchal de nouvelles destines et solliciter l'adhsion du
gouvernement franais, pour convaincre Bernadotte et Napolon[569].

[Note 569: _Mmoires indits de M. de Suremain_, aide de camp du roi
de Sude, cits par le baron ERNOUF, dans un article intitul: _Comment
Bernadotte devint roi de Sude_. _Revue contemporaine_, mars et avril
1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intrts du Nord scandinave dans la
guerre d'Orient, lection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15
septembre 1855, 1269-1296]

 Paris, Moerner s'ouvrit d'abord  un ami obscur, au gographe Latapie,
pourvu d'un emploi modeste au ministre des relations extrieures.
Moerner et Latapie, aprs avoir repris et parcouru ensemble la liste des
marchaux, convinrent dcidment que Bernadotte, qui participait au
prestige de Napolon sans passer pour un serviteur aveugle de sa
politique, tait seul, parmi tant d'illustrations,  runir les
conditions requises. Le plus difficile tait de faire croire en France 
la ralit et  l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans
quelques ttes remues par l'enthousiasme militaire[570]. Ce parti qui
n'existait pas en Sude, on s'avisa de le crer  Paris. Moerner rallia 
son ide le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrde,
homme de grand nom et de haute allure, envoy par son gouvernement pour
fliciter l'Empereur  l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrde qui se
chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premires
ouvertures.

[Note 570: Lettre de Suremain  notre charg d'affaires. Archives
des affaires trangres, Sude, 294.]

Bernadotte ne demandait qu' rgner; il affecta d'abord le
dsintressement qui est de mise et de tradition en pareille
circonstance, puis se laissa convaincre qu'il tait indispensable au
salut de la Sude. Peu d'heures aprs, il tait chez l'Empereur,
affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission
de se prsenter aux suffrages de la dite[571].

[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.]

L'Empereur l'couta d'abord avec quelque incrdulit et eut peine 
prendre au srieux cette candidature inopine. Pourtant, lorsque les
Sudois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son
entourage, dont ils s'taient acquis le concours, il prit leur demande
en plus mre considration: il y avait l un lment nouveau qui
surgissait; convenait-il de l'carter premptoirement ou de s'en servir?
Quant  appuyer ouvertement ou mme secrtement le prince de
Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie
d'exasprer les Russes et de les pousser  bout, ce qui arriverait s'il
plaait de sa main  leurs cts, en la personne d'un marchal, non plus
seulement l'influence franaise, mais la France elle-mme. Ce point mis
hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il  Bernadotte toute
candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni
le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure  ses risques
et prils?  chaque parti il reconnaissait des avantages, des
inconvnients, qui se plaaient devant lui en opposition et en
balance[572].

[Note 572: Les cts divers sous lesquels il envisageait la question
se montrrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mmoires_
de cet homme d'tat, II, 365-367, 388-392.]

Il avait des objections de principe contre le choix d'un marchal:
depuis qu'il avait cru se faire une lgitimit par son mariage, il
rpugnait  multiplier les parvenus sur les trnes et s'tait constitu
le gardien vigilant du droit hrditaire. Il craignait non moins, s'il
permettait  l'un de ses compagnons d'armes, dj parvenu au sommet de
la hirarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'veiller chez les
autres des ides d'indpendance et de grandeur qui ne peraient que trop
chez quelques-uns. Cependant, si srieuses que fussent ces
considrations, ne devaient-elles point cder dans la circonstance  un
intrt majeur, celui de laisser la Sude se lier troitement  nous?
Par le chef franais qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans
doute plus de facilit  peser sur elle et  la dtacher de
l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les
Russes, la Sude reprendrait immdiatement une autre utilit: elle
aurait  attaquer l'ennemi en flanc,  entraver et  paralyser ses
mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace,
le coup porterait davantage si les Sudois avaient  leur tte un
marchal d'Empire, instruit  l'cole de Napolon, form  la grande
guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mmes,
disciplinerait leur courage mal rgl et leur rapprendrait  vaincre.

 la vrit, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la
personne mme du marchal  lire, du prince de Ponte-Corvo, de trs
srieux obstacles. Napolon connaissait Bernadotte de trop longue date
pour faire fond sur son caractre et sa fidlit; il prisait ses
qualits militaires, sans l'avoir jamais aim: en lui, il n'avait trouv
 aucune poque cet lan de coeur, ce dvouement passionn qu'il
reconnaissait et apprciait chez d'autres marchaux; il lui reprochait
une arrire-pense personnelle qui s'tait manifeste en beaucoup de
circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un temprament
port  l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme
gnrique de jacobinisme. Aprs avoir combl Bernadotte de faveurs et
d'argent, sans se l'attacher, il avait d rprimer plus d'une fois ses
carts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrce qui n'tait
point pour apaiser les sourdes rancunes du marchal. Il tait donc fort
possible que celui-ci ne se ft pas l'agent docile de nos volonts, et
mme Napolon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant
 un autre candidat franais, qu'il pensa  proposer le prince Eugne
aux Sudois qui lui demandaient Bernadotte. Eugne s'tant rcus et ne
voulant point changer de religion,--condition indispensable pour rgner
 Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui
n'prouvait  aucun degr les mmes scrupules[573].

[Note 573: _Mmoires de Suremain_, d'aprs ERNOUF, 260.]

D'ailleurs, si Napolon ne se dissimulait point les objections
auxquelles prtait le choix de ce marchal, il ne les jugeait pas sans
rplique; il y rpondait par deux raisonnements, galement faux, qui
devaient le conduire  l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait
que la dfection de Bernadotte, en admettant qu'elle dt se produire, ne
serait pas immdiate, que le prince continuerait au moins quelque temps
d'obir  l'impulsion donne, au mot d'ordre de la patrie, qui tait de
s'engager  fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et
abattre leur courage, dj branl par de successives atteintes,
peut-tre suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et
rapide, de leur fermer momentanment la Sude. Quant  la Russie,
Napolon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre
cet empire et la France ne rveillt chez tous les Sudois une
exaltation guerrire; pour eux, le Russe tait l'ennemi hrditaire,
traditionnel; la perte de la Finlande tait une plaie qui saignait
toujours dans leurs coeurs: certes, ils ne rsisteraient pas  l'occasion
qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la
Russie aux prises avec la France, et  supposer que Bernadotte hsitt,
s'inspirt de considrations gostes et de calculs inavouables, la
nation l'entranerait  sa suite et lui forcerait la main: la Sude
serait plus franaise que son roi franais, plus belliqueuse que le chef
militaire qu'elle se serait donn; d'un lan tout spontan, elle
marcherait au canon et viendrait se ranger  nos cts;  dfaut du
gouvernement, le peuple dciderait la guerre de revanche, et Bernadotte,
avec son exprience et ses talents, serait l pour la bien diriger.

Seulement, cette crise dans le Nord que Napolon voyait arriver sans la
souhaiter, l'lvation de Bernadotte prsenterait l'inconvnient capital
de la rendre plus certaine, plus difficilement vitable. Quelque soin
que prt l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui
s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il tait
impossible que la Russie ne tressaillt point  l'aspect d'un marchal
d'Empire tabli sur ses frontires, post en face de Ptersbourg,  la
tte d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napolon laissait
faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou
ce qui en restait survivrait avec peine  cette nouvelle preuve.  cet
gard, Napolon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il
commenait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable.  mesure
qu'il sentait Alexandre lui chapper davantage, il jugeait qu'entre eux
l'intimit ne pouvait disparatre que pour faire place au combat, qu'une
force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le
temps n'est pas loign o il dira: J'aurai la guerre avec la Russie
pour des raisons auxquelles la volont humaine est trangre, parce
qu'elles drivent de la nature mme des choses[574]. Persuad que la
lutte, si elle devait survenir, claterait pour des motifs d'ordre
gnral, il ne crut pas devoir s'opposer  un vnement qui la
rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec
plus d'avantages: il n'tait pas homme  ddaigner une arme qui
s'offrait  lui, lors mme qu'il n'avait point la certitude de s'en
servir. Donc, tout calcul, il ne dfendra point  Bernadotte de se
prsenter; il s'arrte  ce parti sans enthousiasme, sans savoir au
juste de quel ct doivent incliner ses prfrences, en conservant un
fond de scepticisme sur les chances du marchal; il ne lui prtera
aucune assistance matrielle ou morale, se dtournera de la Sude, la
laissera  elle-mme,  ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses
destines et pse en mme temps sur celles de l'Europe. Par une
exception unique dans sa carrire, comme si les vnements qui
l'entranent taient si fort au-dessus des calculs humains que son gnie
mme ne pt les dominer, il se livre  eux, s'abstient d'agir et presque
de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses
rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se
confie au dieu aveugle: la partie o il se sent indirectement engag, il
la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet  la plus
fortuite des circonstances, au rsultat d'un scrutin populaire, au vent
qui va souffler dans une dite sudoise, de dcider s'il aura plus ou
moins srement la guerre avec la Russie.

[Note 574: _Mmoires de Metternich_, II, 109.]

Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction,
avec les dmarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec
la lettre crite au Roi, avec la mission confie au baron Alquier? La
lettre tait partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par
l'interprtation que M. Alquier tait charg d'en donner. Cet envoy
n'avait pas encore quitt Paris: il reut ordre de rester. Ainsi
l'Empereur n'aura mme pas de ministre en Sude pendant la session de la
dite; il tient volontairement sa diplomatie hors de scne et s'te
jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre  la position
d'immobilit absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commenc,
ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrire, par lequel
il laissait le champ libre  Bernadotte, prcise sa part de
responsabilit dans les vnements qui vont suivre.



III

Une simple neutralit, sans un mot d'encouragement, c'tait peu pour le
parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur.
Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La
Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant
travailler de son mieux  Stockholm; il crivit plusieurs fois 
l'Empereur, mais se bornait  lui communiquer les nouvelles,  le tenir
au courant, sans solliciter de rponse  ses lettres[575]. MM. de Wrde
et de Moerner, ainsi que leurs affids, taient plus exigeants; ils
eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait
pour eux un gage de succs. Afin de surprendre ce secours, ils crurent
devoir mettre dans la confidence le ministre de Sude  Paris, le baron
de Lagelbielke, qui seul tait en droit d'agir officiellement et de
questionner. En apprenant l'trange intrigue ourdie  ses cts, M. de
Lagelbielke demeura stupfait et ne sortit de son tonnement que pour
tomber dans un abme de rflexions. Hostile au fond  la France, il ne
pouvait approuver les aspirations du marchal: d'autre part, fort
mnager de ses intrts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller
avec un parti qui peut-tre reprsentait l'avenir et qui triompherait
certainement, pour peu que tel ft le voeu de Napolon. Dsirant rgler
sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut dsormais qu'une pense,
qu'un but, savoir si l'Empereur s'intressait ou non au succs du
marchal, si Sa Majest tait dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint
du souverain ne l'ayant point renseign, il se tourna vers le secrtaire
d'tat, se mit  poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministre,
dans le monde, au bal. Le 1er juillet,  la fte de l'ambassade
d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des
invits pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait  le faire parler
et n'en obtenait que des phrases vasives: Nous laisserons aller les
choses... j'ignore compltement la pense de l'Empereur..., et bientt
le duc se dtournait pour rpondre ou saluer ailleurs[576]. Mais le
Sudois s'attachait  lui, essayait de rappeler son attention, lorsque
le cri sinistre: Au feu! retentissant de toutes parts, vint forcment
rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer  satisfaire sa
curiosit, et le mutisme observ vis--vis de lui le mettait au
dsespoir; il l'attribuait  un parti pris d'indiffrence et de ddain
pour la Sude: Nous sommes par trop mpriss ici, disait-il
douloureusement[577]. Entre temps,  la fin de juin et dans les premiers
jours de juillet, il dpchait  Stockholm plusieurs courriers; il
signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais
se trouvait hors d'tat de fournir aucun claircissement sur les
volonts de l'Empereur.

[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets,
est conserve aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.]

[Note 576: GEFFROY, 1289.]

[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, sign Fournier.
Archives des affaires trangres, Sude, 294.]

En Sude, durant la mme priode, le gouvernement tait loin de prendre
au srieux la candidature du marchal, bien que celle-ci comment de
faire son chemin dans les rangs infrieurs du peuple et de l'arme; il
n'en brlait pas moins de s'entendre dsigner, parmi les autres
concurrents, le prfr de l'Empereur, et son impatience s'accroissait
sous le coup de plus pressantes alarmes.  Stockholm, les instincts de
dsordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire
explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait t ramen dans la
capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand
marchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupons, avait
t arrach du cortge et massacr par une bande de forcens; c'tait la
dmagogie qui entrait en scne, avec son accompagnement de violences et
d'attentats. Terrifis par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se
tournaient plus anxieusement vers Napolon, cherchaient en lui le dieu
sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions souleves,
runir sur un nom quelconque les opinions parses et refaire l'unit
morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul
Franais qu'ils eussent devant eux, c'est--dire  l'humble secrtaire
de lgation qui faisait fonction de charg d'affaires. M.
Desaugiers--c'tait le nom de cet agent--se voyait importun de visites,
press de questions, suppli de livrer une parole qui serait reue comme
un ordre: la Sude se mettait aux pieds de Napolon, demandait 
connatre ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que
le droit d'obir: Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Sude
sera sauve[578], disait le premier aide de camp du Roi, M. de
Suremain,  Desaugiers, et il se refusait  admettre que le charg
d'affaires lui-mme ne possdt pas le secret de sa cour.

[Note 578: Dpche cite par ERNOUF, 257.]

Ce n'tait que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux
rpondre aux intentions ngatives de l'Empereur, avait cru bien faire en
rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isol et
comme exil dans son poste lointain. tonn et humili de ce silence,
Desaugiers s'vertuait, ainsi que tout le monde,  saisir,  deviner une
pense qui semblait se proposer comme une nigme;  dfaut de notions
prcises, il en tait rduit  recueillir et  interprter les plus
lgers symptmes,  interroger les moindres bruits,  chercher dans les
gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le
17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas
oubli que cet article, cho d'une premire et fugitive tendance,
s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark.
Cette vague indication rpondait aux prfrences personnelles de
Desaugiers: comme la plupart de nos agents  l'tranger, il subissait
l'empire de la tradition et en tait demeur aux principes de notre
ancienne politique; il jugeait utile de runir en masse compacte les
tats Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encourag par le
langage du journal officieux, il s'imagina rpondre  la pense de sa
cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjur par
tous les Sudois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rle,
il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il dlia sa langue, et les 4
et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de
Danemark et de l'union des couronnes, en prsentant cette mesure comme
un moyen de dfense et de lutte contre la Russie.

Votre pays, dit-il aux Sudois, est aujourd'hui  la merci des
Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne 
cesser entre eux et nous. Si alors vous n'tes pas plus forts qu'
prsent, c'en est fait de la Sude, quarante mille Russes suffiront  la
conqurir. Si au contraire vous oprez la runion, le Nord change de
face. Quatre-vingt  cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer
aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur
est forc de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres
ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne
l'avez pas dj reconquise. Qui sait mme si Ptersbourg ne dpendra pas
un jour du royaume de Scandinavie[579]?...

[Note 579: Dpche du 6 juillet, cite par M. GEFFROY, 1284.]

Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui et t difficile de
prendre plus compltement le contre-pied des intentions actuelles de
l'Empereur. Avant tout, Napolon tenait  mnager les Russes, au moins
dans la forme; c'tait dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir
Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au marchal et
favoriser ses concurrents. Or, voici que notre charg d'affaires, par la
plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une
candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des
motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double mprise
explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dpche par laquelle
Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes
dclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortun charg
d'affaires: Monsieur le duc de Cadore, crivit-il  Champagny le 25
juillet, je ne puis vous exprimer  quel point je suis indign de la
lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet
envoy a pu se croire autoris  tenir des propos si extravagants. Mon
intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580]. Et la rprimande
s'tendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laiss Desaugiers sans
direction, de l'avoir abandonn aux garements de son imagination, au
lieu de lui prescrire imprativement le silence.

[Note 580: _Corresp._, 16712.]

Pour rparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir
M. Alquier, cette fois dfinitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris,
ce ministre ne pouvait plus arriver en Sude qu' la fin d'aot,
c'est--dire aprs l'lection, qui devait s'accomplir dans la premire
quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rle, ce qui convenait 
son matre, mais il serait charg de dire et de rpter, quel que ft
l'vnement, que l'Empereur aurait prfr en somme le prince
d'Augustenbourg, c'est--dire le candidat neutre et terne par
excellence[582]; ce voeu rtrospectif et par suite essentiellement
platonique avait pour but de dgager notre responsabilit vis--vis de
la Russie, sans qu'il pt influer sur un rsultat antrieurement acquis.

[Note 581: _Id._]

[Note 582: _Id._]

En effet, le 25 juillet, la dite lectorale s'tait assemble dans la
ville d'OErebr.  cet instant, le gouvernement royal demeurait plus
perplexe, plus dsorient que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne
l'avaient point tir de doute, car Charles XIII avait reu en mme temps
la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour
le frre du feu prince. En prsence de ces indices contradictoires,
comme d'autre part Napolon avait vit de donner  Bernadotte le
moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autoris 
suivre ses premires inspirations et  faire russir la candidature
Augustenbourg[583]. Pour aller  ce but, il employa des voies dtournes
et usa d'une subtile stratgie.

[Note 583: _Rapport sur les vnements qui ont prcd l'lection du
prince royal de Sude_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires
trangres, Sude, 294. Pendant la tenue de la dite, Desaugiers
ignorait encore son rappel et n'avait pas quitt Stockholm.]

Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature
prenait dcidment consistance. Par son ct  la fois dmocratique et
militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le
patriotisme; elle tait acclame dans les runions populaires et les
cabarets[584]; mais le Roi, la cour, le grand monde[585] conservaient
les plus fortes prventions contre le soldat de fortune et ne lui
pardonnaient point ses antcdents rvolutionnaires. Pour le mettre en
chec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frdric VI. Ce
prince, que sa qualit de Danois rendait antipathique  la plus grande
partie de la nation, disposait pourtant dans la dite de nombreux moyens
d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de
tels progrs que les partisans de Bernadotte, se sentant distancs,
crurent devoir s'effacer et renoncer  la lutte. Rassur de ce ct, le
gouvernement changea immdiatement ses batteries: la candidature danoise
n'avait t entre ses mains qu'une arme destine  battre en brche le
crdit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit  dtruire l'oeuvre
qu'il avait lui-mme difie. Il ne lui fut pas difficile, en rveillant
les souvenirs dtests qu'avaient laisss dans le pays la domination
danoise au seizime sicle et l'union de Calmar, de provoquer contre
Frdric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succs
impossible. Le Danois se trouvant vinc, aprs avoir lui-mme mis le
Franais hors de cause, la candidature Augustenbourg, repousse depuis
quelque temps  l'arrire-plan, reparaissait au premier et restait seule
en ligne sur le terrain dblay; c'tait  ce rsultat que le parti de
la cour voulait finalement en venir. Aussitt il dmasque ses
intentions, fait donner ses rserves. Le gnral Adlersparre est appel
 OErebr: c'est un vtran des luttes lectorales, un homme habitu 
manier les esprits et  matriser les suffrages[586]. Sous son
impulsion, le comit form dans le sein de la dite afin de prparer les
dcisions de l'assemble et de lui prsenter un candidat, se prononce
pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeure
fidle  Bernadotte. Le succs du comptiteur recommand par la cour
semble assur, le dnouement prjug et acquis, lorsque,  la dernire
heure, un bruit s'lve, se rpand, se propage comme une trane de
poudre: chacun se rpte que Napolon a parl, qu'il dsire, qu'il veut
Bernadotte, et qu'il le dsigne aux suffrages de la Sude.

[Note 584: _Mmoires de Suremain_, d'aprs ERNOUF, 257]

[Note 585: _Id._]

[Note 586: Rapport de Desaugiers.]

Ce bruit tait un mensonge et le fait d'un imposteur.  l'poque o
quelques Sudois avaient improvis  Paris la candidature du prince de
Ponte-Corvo, un Franais nomm Fournier s'tait activement ml  leurs
manoeuvres. Ancien ngociant, il avait habit Gothembourg et y avait mme
rempli les fonctions de vice-consul, puis avait d abandonner ce poste 
la suite d'oprations malheureuses, o il avait laiss son avoir et
beaucoup de sa considration. Le commerce lui ayant mal russi, il
cherchait dans la politique un moyen de rtablir sa fortune: l'lection
de Bernadotte lui avait paru une affaire  lancer, et il s'y tait donn
corps et me. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'
l'htel des relations extrieures et avait mme surpris l'entre du
cabinet ministriel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son
compte, s'tait pris  le considrer comme un de ces hommes qui trouvent
utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.

Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre
que la France trouverait avantage  tenir un observateur dans la ville
de Sude o se runirait la dite, et ce fut ainsi qu'il obtint
permission de se rendre  OErebr en qualit de personnage muet, charg
uniquement de voir, d'couter, de signaler  Paris les incidents de la
lutte. Pour faciliter son introduction en Sude et l'accomplissement de
sa tche, M. de Champagny lui remit une pice dite _passeport
diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu' la libeller de sa main.
Ainsi muni, Fournier se mit immdiatement en chemin, non sans avoir pris
d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de
temps aprs, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et
craignit d'avoir livr  un homme peu sr une arme dont il ne lui serait
pas impossible d'abuser. Au plus vite, il crivit  notre lgation de
Stockholm, afin de se dgager de toute solidarit avec le vice-consul
congdi. Par malheur, cette prcaution venait trop tard: tandis que la
lettre de dsaveu courait aprs lui, Fournier, qui avait pris l'avance,
dbarquait en Sude et atteignait OErebr le 11 aot, quelques jours
avant la date fixe pour l'lection.

 peine arriv, il transforme et dnature impudemment son rle: simple
missaire du marchal et agent d'observation pour le compte du ministre,
il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le
gouvernement de l'Empereur souhaite le succs du prince de Ponte-Corvo;
comme de hauts intrts  mnager ne lui permettent point d'exprimer
ouvertement ce voeu, il a d recourir  un intermdiaire officieux et
modeste pour le porter  la connaissance de la dite.  l'appui de ses
dires, Fournier prsente son passeport, montre l'criture ministrielle,
s'en sert pour s'accrditer dans la confiance des Sudois. Il a apport
aussi d'autres pices, une lettre crite par le marchal, un portrait
reprsentant le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'pe de son
pre; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux
parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre  des centaines
d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'o sortent  tout
instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires,
qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la dite; des
libelles rpandus  profusion font appel aux passions et aux haines
nationales, s'attachent  prsenter le succs du hros franais comme
une dfaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En
mme temps, les quatre ordres de la dite, noblesse, clerg, bourgeois,
paysans, sont successivement entrepris; cdant  des arguments
appropris, chaque classe de la nation en vient  s'imaginer que
Bernadotte nourrit pour elle une prdilection particulire et fera son
bonheur. Par-dessus tout, la pense que Napolon s'est montr derrire
son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifest ses intentions,
stimule les dvouements, dcourage les rsistances, fait cesser toute
opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude  peine
croyable, le courant se forme, grossit, se prcipite, emporte tout sur
son passage[587].

[Note 587: _Mmoires de Suremain_, d'aprs ERNOUF, 263-264. GEFFROY,
1291-1294. Rapport de Desaugiers.]

Seul, le vieux roi rsistait; il ne se rsignait point  subir pour
hritier un parvenu de l'pe auquel Napolon n'avait pas mme fait
faire un premier stage sur le trne, en lui confiant l'un des tats  sa
disposition. Les ministres, sentant la ncessit de cder au torrent,
dputrent au Roi M. de Suremain, pour le raisonner et le flchir.
Suremain le trouva fatigu par une nuit d'insomnie, portant sur ses
traits l'empreinte de ses proccupations. Je ne sais plus qui choisir,
disait-il. Je m'tais arrt au prince d'Augustenbourg; c'est mon
cousin, c'est le frre du dfunt. Cela ne peut plus avoir lieu,
vous-mme m'avez parl contre.  prsent, ne viennent-ils pas avec leur
Bernadotte! Ils disent que l'Empereur le veut. Son charg d'affaires
agit en sens contraire. Lagelbielke n'en mande pas un mot de Paris. Il y
a de quoi devenir fou... Pardieu! Si l'Empereur veut que je prenne un
gnral franais, il peut bien l'articuler plutt que de vouloir me le
faire deviner. Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'aimait pas Bernadotte?

--Oui, Sire, cela tait si connu que, l'hiver dernier, pendant mon
sjour  Paris, on me conseillait de le voir trs peu.

--Que pensez-vous de lui? Gustave Moerner le porte aux nues[588].

[Note 588: Il s'agissait ici d'un Moerner autre et plus qualifi que
le lieutenant accouru  Paris.]

--Il m'est impossible de juger des qualits essentielles d'un homme
avec lequel je n'ai eu que des rapports de socit. Il est bel homme,
trs poli, s'exprime avec une grande facilit. Sa tournure est vraiment
distingue.

--Rien qui sente la Rvolution?

--Je ne m'en suis pas aperu. Il a bonne rputation en France: on ne le
compte pas au nombre des pillards.

--Quand il aurait toutes les qualits possibles, songez-vous au
ridicule de prendre un caporal franais pour hritier de ma couronne?

--Sire, j'en conviens, et cela me choque autant que vous. Mais il faut
songer au danger qu'il y aurait d'tre forc de le faire...

--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer?

--Sire, songez  l'tat malheureux de ce royaume et  votre ge.

Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son rcit, sur
le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme.
Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec
motion: Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu
seul peut savoir comment tout cela finira[589].

[Note 589: _Mmoires de Suremain_, d'aprs ERNOUF, 264-267.]

Cinq jours aprs cette conversation, le conseil des ministres, muni de
l'autorisation royale, prsentait officiellement Bernadotte, et le 21
aot les quatre ordres de la dite l'lisaient, persuads qu'ils
obissaient  une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour
le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et dcouvert par une srie
de maladresses et d'intrigues, Napolon portait la peine d'une politique
qui s'tait faite  dessein obscure et voile, qui avait nglig
systmatiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononc au dbut, et
tout empch, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les
manoeuvres dcisives de ce courrier magicien[590]. Au lieu d'arrter
par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte,
Napolon avait prfr la laisser se poursuivre et courir sa chance; il
s'tait rserv d'en tirer profit, tout en se dfendant et en
s'abstenant rellement d'y participer; mais personne n'avait cru  cette
abngation surprenante,  cet effacement d'une volont que l'Europe
s'tait habitue  chercher et  trouver partout,  sentir
perptuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parl, chacun
s'tait arrog le droit de parler pour lui; finalement, un personnage
infime et dcri lui avait prt le mot qui avait dpartag la Sude, et
son nom, audacieusement usurp, avait fait l'lection.

[Note 590: _Mmoires de Suremain_, d'aprs ERNOUF, 263.]

 la nouvelle des vnements, Napolon manifesta une surprise et un
dplaisir qui n'taient pas entirement simuls. Il pensa aussitt  la
Russie,  l'moi qu'y occasionneraient l'lection et les circonstances
qui l'avaient accompagne; son premier mouvement, s'il faut en croire
certains tmoignages, fut de tenir pour non avenu un rsultat vici par
la fraude: il et dfendu  Bernadotte de se rendre au voeu de la dite
et l'et retenu en France[591]. Il eut le tort de ne point persvrer
dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Sude qui semblait
se jeter dans ses bras, de l'loigner  jamais et de la rendre  nos
ennemis. Il permit donc  Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour
le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bont, et le
laissa partir combl des marques de sa munificence, aprs avoir obtenu
de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraner
la Sude dans le systme continental. Ds  prsent, il songeait 
l'effet de stupeur que produirait  Londres le succs inattendu du
marchal; il esprait que l'Angleterre en prouverait une surprise
douloureuse, peut-tre accablante, et cette ide le consolait de tout,
en rjouissant ses haines; il pronona devant Metternich une phrase qui
claire sa conduite: Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser 
la chose, parce qu'un marchal franais sur le trne de Gustave-Adolphe
est un des plus jolis tours jous  l'Angleterre[592].

[Note 591: ERNOUF, 267, d'aprs SMONVILLE et MARET.]

[Note 592: METTERNICH, II, 392.]

Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester  la Russie
qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point  de
simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pices en
main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Sude, qui
avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le
rappel de Desaugiers comme une satisfaction donne  son alli; il fit
insrer au _Moniteur_ un article contenant le rcit exact des incidents
survenus  OErebr. Il mandait en mme temps  Champagny: Vous crirez
au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai
pu rsister  un voeu unanime, que j'aurais dsir voir nommer le prince
d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela
est l'exacte vrit, qu'il doit donc le dclarer d'un ton noble et
sincre sans y revenir; que si l'on levait quelque doute, il doit
continuer  tenir le mme langage, car cela est vrai, et qu'on doit
toujours soutenir la vrit[593]. Cependant, quelque soin qu'il mt 
accentuer et  multiplier ses protestations, il ne s'abusait gure sur
leur porte: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi,
qu'elle se sentirait dans tous les cas surveille et serre de plus prs
par la puissance franaise, et qu'un pas nouveau, peut-tre dcisif,
venait d'tre franchi dans la voie de la dsaffection.

[Note 593: _Corresp._, 16876.]

Pendant la tenue de la dite, la cour de Russie s'tait enferme de son
ct dans une rserve et une impassibilit absolues; elle aussi avait
vit scrupuleusement d'intervenir, comme si elle et voulu laisser les
intrigues franaises se dvelopper  l'aise et s'accumuler les griefs.
Napolon avait dclar plusieurs fois que, s'il excluait par principe le
prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de
mme avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profit de cette facult,
et son indiffrence avait surpris l'Empereur.

Quand le rsultat fut connu, il y eut  Ptersbourg un soulvement de
l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus
violentes contre la France: Cette poque, crivait plus tard
Caulaincourt, est une des plus dlicates que j'aie eu  passer
ici[594]. Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce
dchanement d'hostilits: Alexandre tenait encore  se dgager de toute
solidarit apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque
jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond mme, il semble avoir
envisag l'vnement survenu avec moins d'apprhension que son
entourage. Ds  prsent, sa perspicacit n'avait-elle pas entrevu que
Bernadotte ne se ferait nullement  Stockholm l'instrument et la main de
l'Empereur; qu'un Franais mcontent, dispos  la rvolte, valait mieux
pour la Russie sur le trne de Sude que tout autre comptiteur? Ce qui
accuse en lui cette arrire-pense, c'est qu'un de ses officiers porta
immdiatement au marchal,  Paris mme, des paroles de flicitation et
presque de bienvenue.  ce message, la rponse ne se fit pas attendre;
elle vint par voie dtourne. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne
dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volonts
rsolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en
rsistant aux aspirations belliqueuses qui s'taient servies de son nom
et qui avaient prtendu l'riger en candidat de la revanche: Je connais
les pines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce
n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux,
mais comme gnral et avec la convention tacite de reconqurir la
Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie 
laquelle je ne donnerai pas les mains[595]. Ce propos fut tenu devant
Metternich, qui le transmit  Vienne: l, il fut recueilli par
Schouvalof, communiqu par lui  Ptersbourg, o il vint fournir une
premire justification aux esprances d'Alexandre.  demi rassur sur le
fait, le Tsar n'en fut pas moins alarm et irrit de l'intention qu'il
crut dmler chez l'Empereur, celle de se mnager de nouveaux moyens
d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer
et d'ameuter contre elle tous les tats secondaires du Nord et de
l'Orient; sous l'impression de cette pense, ses dfiances s'accrurent,
s'exasprrent, et le rsultat de l'aventure qui avait ouvert 
Bernadotte le chemin d'un trne, fut de nous aliner plus profondment
la Russie sans nous livrer la Sude.

[Note 594: Caulaincourt  Champagny, 10 novembre 1810.]

[Note 595: Schouvalof  Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
Archives de Saint-Ptersbourg.]



IV

Entre Napolon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de
suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'vnement de
Sude aggrava la question de Pologne, la fit plus aigu et plus
brlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugrent inutile d'y revenir
dans les communications courtoises et vides qui s'changeaient entre
eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion puise. Ce fut dans
leur for intrieur qu'ils se proccuprent encore davantage de la
Pologne. Prvoyant mieux qu'ils auraient  s'en servir l'un contre
l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs mditations
intimes, voire mme de quelques tentatives mystrieuses, firent un pas
de plus sur le terrain des manoeuvres sourdement hostiles o ils se
rencontraient et se ctoyaient  leur insu.

Considrant que la guerre devient plus probable, Napolon regarde de
plus prs aux moyens de la faire, et pntrant par la pense dans
l'arsenal o sa politique se tient des armes toujours prtes, il y
retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura 
tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise
clate. Alors, pour donner l'impulsion  ces peuples et surexciter leur
ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme
reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet
toujours qu' titre de ressource ventuelle, s'imposera peut-tre comme
la premire opration de la campagne. Mais cette mesure soulve des
questions et des difficults d'ordre divers; il est temps de les
envisager, d'y faire face, d'amnager l'Europe de telle sorte que la
Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'ide
si souvent et si gratuitement prte jusqu'alors  Napolon prend forme
en lui pour la premire fois; elle vient sur ses lvres: le 20
septembre, devant Metternich, qui reste  ses cts en observation et
l'oreille aux coutes, il se hasarde  dire: Le jour o je me verrais
forc de faire la guerre  la Russie, j'aurais un alli puissant et
considrable dans un roi de Pologne[596].

[Note 596: _Mmoires de Metternich_, I, 109.]

Par ces mots, il justifiait enfin et rtrospectivement les dfiances
d'Alexandre. Seulement, s'il et pu lire lui-mme dans l'esprit du Tsar,
il y et retrouv sa propre arrire-pense, parvenue  un degr au moins
gal de dveloppement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus
srieusement  suivre les avis de Czartoryski,  raliser le rve des
Varsoviens,  faire ce qu'il accusait et souponnait Napolon de vouloir
faire,  reformer et  s'agrger la Pologne, afin de la transformer
entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il
s'est cherch de nouveaux intermdiaires avec les Polonais dans leur
nation mme; des personnages importants ont t prvenus, initis; le
projet a pris assez de prcision et de consistance pour qu'il en soit
parl couramment dans certains milieux, pour que l'cho en revienne 
nos agents. L'un d'eux, lanc en explorateur sur les confins de
l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant  Varsovie en
novembre, va crire de cette ville: Il est un plan affectionn
par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la prparation est
confie au comte Jean-Sverin Potocki, et qui ne laisse pas que de
partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le
rtablissement du royaume de Pologne avec son indpendance, ses
privilges, mais uni  l'empire de Russie  perptuit, comme l'Italie
l'est momentanment  la France. Ce plan est bien connu ici malgr les
efforts des Russes. Il ne les sduit pas, mais il flatte trop leur
gosme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les
grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort
enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatiss.
On invitera le grand-duch de Varsovie  se runir  la majorit. Tel
est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal
de guerre, et il serait dans ce cas trs important de le prvenir, car
il les divisera ou tout au moins les amnera  se combattre entre
eux[597].

[Note 597: Archives des affaires trangres, Pologne, 326. Le mme
rapport plus dvelopp se retrouve aux Archives nationales, AF, IV,
1699. L'agent tait M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy.
ses instructions au n 16811 de la _Correspondance_.]

Que la France ou la Russie prt l'initiative de ressusciter la Pologne,
celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait  compter avec un
tiers: il faudrait pressentir, consulter, dsintresser l'Autriche, la
mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi.  l'opration
projete, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait
de la Galicie; ce membre dtach de la Pologne tendrait invinciblement 
se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrsistible se
fondre et s'absorber dans l'unit refaite. Pour rconcilier l'Autriche
avec ce sacrifice, il importait de lui prsenter d'amples
ddommagements, de lui offrir en change de son tablissement prcaire
en Galicie de plus solides acquisitions: c'tait avec elle une question
d'indemnit  dbattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tt se
mnager  Vienne de nouveaux moyens d'accs et de confidence. Chacun de
son ct, simultanment et secrtement, l'Empereur et le Tsar vont
s'appliquer avec plus de soin  rapprocher d'eux l'Autriche et 
l'attirer dans leur jeu.

Si Napolon avait prononc devant Metternich le nom de la Pologne,
c'tait afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de
l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance
et de se procurer un concours arm; il est plus dtach que jamais de
cette ide. Observant ce qui se passe  Vienne, le fond d'amertume et de
dfiance qui y subsiste irrmdiablement, il ne croit gure  la
possibilit de faire marcher cte  cte et de bon coeur Autrichiens et
Franais, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois,
c'est plus qu'une simple neutralit, c'est une connivence et une
complicit passives, garanties par l'adhsion anticipe de Franois Ier
et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander.
Dans ce but, il cherche  s'entendre ds  prsent avec eux sur leur
future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en tait
point que l'Autriche dsirt plus passionnment recouvrer que les ctes
et les ports de l'Adriatique. Dj Napolon avait dit  Metternich:
Tout peut revenir, ces points-l sont _des bouts de cheveux pour
moi_[598]. Lorsqu'il eut fait allusion  une renaissance possible de la
Pologne, il ajouta: Repousseriez-vous un jour des confrences ayant
pour but d'amener l'change d'une partie gale de la Galicie contre ces
provinces?... Si je puis viter la guerre avec la Russie, tant mieux;
sinon, il vaut mieux avoir prvu les consquences de la lutte[599].
L-dessus, il insista longuement sur les avantages qui rsulteraient
pour l'Autriche de la rincorporation du littoral.  ce prix, il ne
rclamerait pas une coopration active; la manire dont les Russes
l'avaient second en 1809 l'avait, disait-il, dgot des coalitions. Il
ne demandait mme pas, il ne voulait point de rponse  ses
insinuations. Dans le cas o l'empereur Franois admettrait en principe
l'ide de l'change, ce monarque n'aurait qu' vendre graduellement les
domaines de sa couronne en Galicie;  ce signe, Napolon comprendrait
que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les rsultats
possibles d'une crise  prvoir.

[Note 598: _Mmoires de Metternich_, II, 365.]

[Note 599: _Id._, I, 110-111.]

Nanti de cet aveu, Metternich considra que sa mission exploratrice
tait remplie et se prpara  quitter la France. Il se sentait fix sur
le point qu'il avait pris  tche d'claircir; il disposait dsormais
d'une base pour difier toutes ses combinaisons; d'aprs les dernires
paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie,
dont il avait si curieusement observ la gense, se produirait suivant
toutes probabilits. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait 
l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Place entre les deux
belligrants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas
l'occasion de jeter dans la balance le poids dcisif? Par contre, toute
imprudence au dbut la mettrait en pril de mort et l'exposerait  prir
dans la formidable collision qui se prparait: elle ne pourrait, le cas
chant, prononcer avec utilit son action qu'aprs l'avoir tout d'abord
et trs soigneusement rserve. Pour le moment, Metternich ne voyait
d'autre conduite  suivre que d'accder aux dsirs de l'Empereur,
d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans
participation active  la lutte, et il conseillerait  son matre cette
rsignation profitable. En se plaant sur ce terrain, l'empereur
Franois n'aurait pas  se brouiller irrvocablement avec les Russes et
 prendre parti contre eux; il se garderait la facult de leur revenir
et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante desse passait dans
leur camp, mais en mme temps il s'assurerait des garanties et quelques
avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire franaise.
C'tait beaucoup que d'avoir amen Napolon  tenir compte dans toutes
les hypothses de l'intrt autrichien, et Metternich revenait  Vienne
avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y
recevoir bon accueil.

 Vienne, il ne trouva qu'une dsagrable surprise. Quelles ne furent
pas sa stupfaction, sa colre, d'apprendre qu'une mystrieuse intrigue,
noue  son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait
d'anantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans
la plus prilleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris
les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines  Vienne
avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'tonnants progrs.
Plus ambitieuse que Napolon, elle demandait une alliance, le cabinet
autrichien semblait prs de l'accorder, et ce qu'il y avait pour
Metternich de plus pnible, de plus mortifiant dans cette aventure,
c'tait que son propre pre, laiss par lui en arrire pour le
reprsenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait chapp 
sa direction et s'tait laiss prendre aux filets de la diplomatie
moscovite. Le ministre intrimaire s'tait permis d'avoir une politique
 lui, diamtralement oppose  celle du ministre en titre, retenu au
loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de
la France  pas compts, avec une prudente circonspection, le pre se
livrait brusquement et presque inconsciemment  la Russie.

Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse
ncessaire pour imiter le jeu o excellait son fils, pour se tenir en
quilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la
premire, sans s'abandonner tout  fait: il avait d'abord inclin plus
que de raison du ct franais; n'ayant point trouv l le point d'appui
que recherchait sa dbilit, il se laissait aujourd'hui retomber
gauchement dans les bras de la Russie. Son ide fixe tait toujours de
sauver les Principauts. Bien que les Russes eussent brillamment termin
leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de
plusieurs places, il se reprenait de plus en plus  l'espoir de les
amener  se modrer eux-mmes,  diminuer leurs prtentions sur le
Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des
garanties.

Cette tendance, nous l'avons vu, avait t reconnue par le comte
Schouvalof, qui avait reu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au
prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M.
de Hudelist, employ de haut rang  la chancellerie aulique. Quoique
vivant en voyageur, crivait-il, je l'engageai  accepter un dner sans
faon: il y vint, en ayant probablement reu la permission[600]. En
dnant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire
que, si la Russie dsirait un rapprochement, l'Autriche ferait la
moiti du chemin[601].  ce mot, le cabinet de Ptersbourg rpondit en
proposant immdiatement un trait secret. Il s'agissait d'un acte
modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement 
n'assister qui que ce soit[602] contre l'autre. Mais la pense des
Russes allait plus loin que leurs propositions crites. Ainsi Schouvalof
tait charg, en mme temps qu'il prsenterait le projet de trait, de
ritrer l'offre de la Valachie orientale en change de quelques
parties de la Pologne[603]. Ce serait crer un prcdent utile; il
tait bon d'habituer les Autrichiens  se dessaisir et  trafiquer de
leurs territoires polonais. Puis, on se disait  Ptersbourg qu'une fois
l'Autriche lie par une signature, par un pacte quelconque, il serait
facile de l'attirer plus compltement  soi: l'intimit, la confiance
renatraient, on en viendrait  marcher d'accord en toute circonstance.
Cette arrire-pense se trahit dans une lettre particulire du
chancelier Roumiantsof  Schouvalof, pleine de cajoleries  l'adresse du
prince de Metternich et de son gouvernement: Sa Majest, dit-il, avait
en quelque sorte prvenu la dmarche que la cour de Vienne vient de
faire prs d'elle. Tant mieux: l'amiti des deux empereurs, puisque l'un
et l'autre en avaient si bien senti l'utilit, n'en sera que plus forte;
c'est tout ce que je dsire. L'Empereur est trs satisfait de vous,
Monsieur le comte, et il s'attend que vous achverez ce que vous avez si
bien commenc. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich
du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette
poque o nous tions ensemble, et je professe ici bien volontiers que
j'ai souvent tir beaucoup d'avantages de ses lumires et de son
exprience. Combien ne serais-je pas flatt, s'il tait dans notre
toile  tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse
poque  laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se
concerter[604]!

[Note 600: Schouvalof  Roumiantsof, 31 aot-12 septembre 1810.
Archives de Saint-Ptersbourg.]

[Note 601: _Id._]

[Note 602: Roumiantsof  Schouvalof, 16-28 septembre. _Id._]

[Note 603: _Mmoires de Metternich_, II, 397.]

[Note 604: Lettre du 16 septembre 1810. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

Ainsi amorce, la ngociation prit rapidement tournure. Metternich le
pre avait fait son rapport  l'empereur Franois, qui approuvait et
laissait faire. La seule difficult tait la question des Principauts,
que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance:
elle dsirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou
au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter mdiatrice entre
eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix.
Schouvalof n'tait autoris  prendre aucun engagement de ce genre.
Nanmoins, le ministre autrichien inclinait  conclure; dj le pacte
de simple neutralit se transformait en trait de dfense mutuelle, et
tout s'acheminait  une reprise de liaison entre les deux anciennes
cours impriales, lorsque le retour inopin de Metternich le fils, qui
reprit aussitt la direction des affaires, vint tout interrompre[605].

[Note 605: Schouvalof  Roumiantsof, 31 aot-12 septembre, 5-17
octobre 1810. BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreichs_,
244-248. MARTENS, _Traits de la Russie avec l'Autriche_, II, 72-77.]

Averti de ce qui se prparait, Metternich ne perdit pas un instant pour
se jeter  la traverse. Il ne fit que toucher barre  Vienne, courut en
Styrie o se trouvait l'empereur Franois, obtint que le faible monarque
considrt comme non avenu le rapport provisoire du ministre
intrimaire et qu'il dcidt le rejet des propositions russes.
L-dessus, Metternich rentra  Vienne, vit Schouvalof, et, dans un
langage trs doux, trs courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais
au fond parfaitement net, coupa court aux esprances de cet envoy.
L'Autriche, dit-il, n'tait en position de contracter d'engagement avec
personne. Il affirmait--et c'tait vrai--n'avoir rien sign avec la
France; il prtendait que ses prfrences de principe et ses
inclinations de coeur le portaient vers Ptersbourg, mais le moment
tait-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les
souverains autrichien et russe, l'amiti tait de fondation, la
confiance reposait sur de longues traditions d'intimit et des intrts
communs: qu'tait-il besoin de se compromettre par un trait, qui
n'chapperait pas  Napolon? Quant  l'change des territoires,
Metternich le dclina avec autant d'nergie que Schouvalof en mit  le
proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine
libert de ses mouvements et dgagea l'Autriche des liens o elle allait
maladroitement s'emprisonner[606].

[Note 606: Schouvalof  Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
Archives de Saint-Ptersbourg. BEER, 248-49. METTERNICH, II, 395-99.
MARTENS, 72-77.]

Outr de cette dconvenue, Schouvalof songea un instant  s'acharner, 
tenter d'autres voies,  agir malgr et contre Metternich. N'existait-il
pas  la cour de Vienne, dans ce milieu trange o se croisaient tant
d'influences diverses, quelques intermdiaires des deux sexes  employer
auprs du matre? L'Empereur aimait sa femme, apprciait fort
l'archiduchesse Batrice, soeur de l'Impratrice, gardait un reste
d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et
tmoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrtaire
Baldacci, considr comme le mauvais gnie de la dynastie. Schouvalof
songea successivement  ces divers personnages et  d'autres encore.
Toutefois, les ayant passs en revue, il se convainquit qu'aucun ne
prsentait les conditions voulues pour mener  bien l'opration dlicate
qui serait confie  ses soins, pour mettre en chec le crdit du
puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre  chacun
d'eux, dans une dpche irrite o il se dclare oblig de quitter la
partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque:
L'Impratrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mler des
affaires, mais son auguste poux l'en loigne. Le prince de Metternich
n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais 
l'Empereur que la leon qu'il aura tudie, et encore en oubliera-t-il
la moiti. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprs du prince.
L'archiduchesse Batrice craint de se mler des affaires et de voir son
nom dans le _Moniteur_. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il
est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le
reste n'y peut rien, except Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci;
ce serait le dernier moyen  employer[607].

[Note 607: Schouvalof  Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives
de Saint-Pterbourg.]

Peu aprs cette campagne brillamment commence et mal termine,
Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais t que provisoires, fut
rappel; un ambassadeur rgulier, M. de Stackelberg, tait dj arriv 
Vienne. Stackelberg essaya  plusieurs reprises de rentrer en matire.
Chaque fois, Metternich se droba, dclinant les entretiens, fuyant les
rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir
de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occup de
plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidle  ses habitudes
mondaines, il se rpandait beaucoup et se laissait voir dans tous les
milieux. Comme s'il et voulu attnuer le dplaisir que causeraient 
Ptersbourg ses procds vasifs, il frquentait les salons russes de
Vienne, o Razoumovski et autres continuaient  tenir bureau
d'intrigues; sobre de paroles avec les ngociateurs attitrs que lui
dpchait le Tsar, il se ddommageait avec les dames russes, se mettait
pour elles en frais spciaux de galanterie;  l'heure o il refusait
d'couter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses
assiduits auprs de la princesse Bagration prenaient un caractre
particulirement vif; c'tait ce qu'il appelait travailler  la
conciliation[608]. Avec cela, il entretenait les rapports les plus
intimes avec l'ambassadeur franais, qui ne tarissait pas en loges sur
son compte. Par ces mouvements divers et excuts avec une gale
dsinvolture, il restait galement fidle au plan qu'il s'tait trac:
se faire bien venir de Napolon, sans s'ter les moyens, le cas chant,
de se reporter ailleurs et de rentrer en grce auprs de la Russie.

[Note 608: _Correspondance de M. Otto_, novembre et dcembre 1810,
_passim_.]

Cette cour, il est vrai, avait espr mieux que des politesses,
enveloppant un refus de traiter; son dpit s'exhala en termes acerbes.
La correspondance de ses agents ne mnage plus les pithtes
dsobligeantes  Metternich; elle prend vivement  partie cet homme
d'tat, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus
d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait plus finasseur que
fin; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acre, voyait
en lui l'homme lige, le client, la crature de Napolon, et attribuait 
sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rle dans
l'affaire du mariage, son sjour prolong  Paris, il en concluait que
son but prmdit tait d'asservir l'Autriche aux volonts franaises.
Combien, ajoutait-il, cette prsomption n'acquiert-elle pas plus de
force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce
ministre tient  l'intimit avec un gouvernement dont la protection le
sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la dconsidration publique,
au moins du manque de considration indispensable dans un poste aussi
minent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un
ministre dont on est  deviner les heures d'occupation, tant il est
adonn aux plaisirs de la socit? On a dit du duc de Choiseul que ce
n'tait pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement
servi Louis XV; cela est trs vrai, mais les affaires les plus
importantes de ce ministre avaient t traites dans le salon du
ministre et non dans des boudoirs[609].

[Note 609: Stackelberg  Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
de Saint-Ptersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient 
la mme poque que Metternich n'tait pas plus considr que
Talleyrand. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

L'empereur Alexandre, de son ct, devait garder rancune au ministre qui
avait si prestement conduit la Russie,  l'heure o elle se croyait
sre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore 
dsesprer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire,
ne saurait-il viter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu  peu, par
une concidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra 
envisager les rapports  tablir avec l'Autriche exactement sous le mme
point de vue que l'empereur des Franais: renonant provisoirement 
l'ide d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralit
bienveillante, assure  l'avance et largement rmunre. Il ne
demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'mouvoir
et de ne s'tonner de rien, de considrer sans alarme ce qui pourra se
passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se rsigner au besoin 
perdre la Galicie, moyennant d'quitables ddommagements; ces
quivalents, il les dsignera, comme Napolon, en Orient, montrera au
loin cette proie abandonne  toutes les convoitises. Napolon a parl
des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande
partie des Principauts[610]. C'est qu'ils sentent galement que
l'Autriche une fois mise hors de cause, loigne et paye, il deviendra
plus facile, au premier de fixer le dvouement des Polonais, au second
de tenter leur fidlit. Ainsi, lors mme qu'ils traitent avec
l'Autriche, ils pensent  la Pologne: autour d'elle volue leur
diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de dfense
ou d'attaque; c'est  la retenir ou  la capter que s'emploient
mystrieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait
indispensablement besoin d'elle pour accaparer  son profit les chances
de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armes les plus
nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le
veulent, des millions de soldats vont se lever  leur voix, obir  leur
geste. Nanmoins, tant de moyens ne suffisent pas  leurs yeux pour
dcider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supriorit dpend du
concours spontan d'une nation opprime, trois fois spolie, aux deux
tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre
expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins
encore  se donner une arme de plus qu' enrler dans leur parti une
grande force morale et  l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage
involontaire qu'ils rendent  la puissance de l'ide et au droit
mconnu. Spectacle trange que celui de ces deux potentats, dont l'un
dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre
possde un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les
faveurs d'une poigne d'hommes aspirant lgitimement  reformer un
peuple, comme si, entre tant d'lments de force matrielle et de succs
qu'ils s'opposent l'un  l'autre, ce grain de justice et de bon droit
pouvait faire pencher la balance!

[Note 610: BEER, 250-51. MARTENS, 78-79. METTERNICH, II, 417.]




CHAPITRE XIII

LE CONFLIT


Jusqu' la fin de 1810, les relations conservent une apparente
srnit.--Prvenances rciproques et faux sourires.--Le dissentiment au
sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volonts et des
principes.--Rsultats du systme continental.--Dtresse et pril de
l'Angleterre.--Symptmes d'une crise financire  Londres.--La paix
possible.--Efforts dsesprs du commerce britannique pour se mnager
des accs en Europe; il cherche en Russie un dbouch et des facilits
de transit.--Napolon sollicite Alexandre de fermer les ports de
l'empire  tous les btiments porteurs de denres coloniales.--Formation
sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents btiments 
destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napolon.--Il
rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp
Tchernitchef  Paris: ses succs mondains, ses occupations
clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec
Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie
gographique_.--Lettre  l'empereur Alexandre.--La pense de
Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire
indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa rsistance.--Il est mis
en demeure de cooprer  la fermeture de la Sude.--Son embarras; espoir
secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef  Stockholm;
but apparent et objet rel de sa mission.--Profonde duplicit.--Intimit
croissante entre l'missaire russe et le prince royal de Sude: entrevue
officielle, audiences particulires, djeuner en tte--tte, Bernadotte
dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses
discours; sa parole d'honneur et sa parole _sacre_.--Amertume profonde
contre Napolon.--Tchernitchef rassure son matre sur les dispositions
de la Sude.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denres
coloniales.--Colre concentre de Napolon.--Fautes
suprmes.--Incorporation  l'empire des villes hansatiques.--But de
cette runion.--L'annexion du littoral allemand fait natre la question
de l'Oldenbourg.--Situation gographique de cet tat; troite parent
entre le prince rgnant et l'empereur Alexandre.--Napolon propose au
duc un change; sur son refus, il dcrte l'occupation de ses
tats.--Violation du trait de Tilsit.--Avant de connatre la runion
des villes hansatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-mme et
le premier en contradiction ouverte avec les principes de
l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du
commerce.--L'ukase du 31 dcembre 1810.--Rupture conomique avec la
France.--Napolon et Alexandre arrivent simultanment au terme de leur
volution divergente.--Achvement des prparatifs militaires de la
Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les
trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement  l'ide de
commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le
duch, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences
dcisives  Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des
cinquante mille soldats du duch.--Attitude de l'Angleterre; rsistance
passive; la tactique de Waterloo.--Les prparatifs menaants de la
Russie obligent Napolon  se dtourner de l'Espagne et  se reporter
prcipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance franaise sur
l'Allemagne.--Motifs qui empcheront Alexandre de donner suite  ses
plans d'offensive et permettront une reprise de ngociation.--La France
et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de
la Pologne; griefs particuliers et griefs gnraux; identit d'intrts
affirme en principe.--L'alliance ou la guerre.



I

 l'instant o les deux empereurs, avec un surcrot d'activit discrte,
avisaient ventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait 
un diplomate connu pour son attachement  la France, M. de Bray,
ministre de Bavire: J'aime l'empereur Napolon comme mon frre, je
pense lui avoir inspir les mmes sentiments, et l'on doit compter sur
un accord constant entre nos cabinets[611]. De son ct, Napolon
dfendait rigoureusement  ses agents diplomatiques toute dmarche,
toute parole de nature  inspirer le moindre doute sur l'troite amiti
qui l'unissait  la Russie[612]. De part et d'autre, c'tait une
attention gale et soutenue  maintenir les dehors de l'intimit et de
la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napolon avaient renonc  toucher
mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti
entre eux; mme, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards
caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au
souvenir de son alli par des prvenances et des prsents; il
choisissait, parmi les chevaux de ses curies, les plus fins et les plus
rapides pour les envoyer  l'Empereur.  Paris, les reprsentants du
Tsar taient mieux traits que tous autres, et si Napolon faisait
parfois exception  cette rgle au profit des Autrichiens, il s'en
excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine,
perptuellement empch, ne ft point en tat de recevoir les mmes
marques de bienveillance et de faveur. Dites-lui, crivait-il 
Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais dsir, les
preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours t malade; que si
j'ai invit le prince de Schwartzenberg  la chasse  diffrentes
reprises, c'tait par suite des circonstances du mariage d'abord, et
puis parce qu'tant militaire, cela l'amuse beaucoup[613]. Et il
ajoutait: Vous chargerez le duc de Vicence de dclarer que je suis
ferme dans l'alliance de la Russie et dcid  marcher dans la mme
direction.

[Note 611: Archives des affaires trangres, Vienne, 12 septembre
1810.]

[Note 612: Champagny  Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues
au comte de Narbonne, en Bavire, 11 octobre 1810.]

[Note 613: _Corresp._, 17023.]

Au reste, les deux cours continuaient  observer la lettre des traits,
 remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matriels de
l'alliance. Les ports de Russie restaient ferms aux navires battant
pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les
prtendus neutres, ceux dont la nationalit britannique ne pouvait faire
l'objet d'un doute et dont le dguisement tait par trop grossier. En
France, le gouvernement se piquait, comme par le pass, de traiter en
commun avec la Russie toutes les affaires d'intrt gnral. Napolon
avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre,
avait signal  Ptersbourg toutes les phases de cette ngociation,
comme s'il et voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de
paix spare. Pourtant, malgr ce soin  garder dans les formes une
correction scrupuleuse,  ne fournir contre soi aucun grief positif, il
tait impossible de perptuer indfiniment dans ses manifestations
extrieures une harmonie qui n'existait plus dans les coeurs; forcment,
la msintelligence claterait un jour, se traduirait par un dissentiment
aigu, et les liens dans lesquels ou s'tait engag, progressivement
distendus, en taient venus  ce point de fragilit o la moindre
secousse les ferait cder et se rompre. Ce dchirement s'opra lorsque
Napolon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrme
rigueur qu'il avait imposes  ses autres allis contre le commerce de
l'Angleterre.

Excutes avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France,
ces mesures commenaient  porter. L'annexion de la Hollande, la
fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des
ctes, la rpression impitoyable de la contrebande, la guerre aux
neutres, les confiscations opres en Allemagne, l'application des
nouveaux tarifs aux articles tolrs, avaient occasionn  nos ennemis
des pertes irrparables et profondes. L'immense quantit de marchandises
coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus  se dverser
sur le continent, restait parse sur les mers,  bord des btiments
neutres. Les propritaires anglais de ces denres, placs dans
l'impossibilit de les convertir en numraire, ne savaient plus o se
procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face  leurs
chances.  Londres, les sinistres financiers commenaient; des maisons
d'une solidit prouve, d'un renom europen, succombaient tour  tour,
et chacun de ces croulements laissait le crdit de l'Angleterre atteint
et branl. Au mme moment, une rupture imminente avec les tats-Unis
semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs
derniers dbouchs. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette
publique, une crise ouvrire, la chert du bl, l'impossibilit de
suppler  l'insuffisance des rcoltes par des achats  l'tranger,
ajoutaient  l'angoisse de ces heures sombres, succdant  une priode
de prosprit inoue. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la
prolongation de la guerre prparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes
les parties de la nation, c'taient la gne, l'atonie, l'apprhension de
l'avenir; ce serait demain l'universelle dtresse, avec le soulvement
des masses et la guerre des classes en perspective[614].

[Note 614: Voy. spcialement GREEN, _Histoire du peuple anglais_,
II, 413-418.]

Napolon connaissait cette situation. Il en suivait les progrs dans les
journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations
qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les
dbats du Parlement, et  chaque symptme de souffrance not chez
l'ennemi dtest, son me se remplissait de joie. Touchait-il enfin au
but de tout son rgne? Ce que n'avaient pu produire les prparatifs de
descente et les coups successivement ports en Europe, le camp de
Boulogne, Austerlitz, Ina, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie
absorbes, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et rallies, l'Espagne
envahie, la Turquie et les Indes menaces, la guerre conomique
allait-elle l'oprer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue,
souscrire  cette paix maritime qui prviendrait le retour des guerres
continentales, anantirait dans leur germe les complications futures,
claircirait partout l'horizon, donnerait  la France la scurit dans
la grandeur? Pour la premire fois ce dnouement devenait possible: il
semblait mme prochain, imminent, mais  une condition, c'tait que nos
efforts se poursuivissent avec un redoublement d'nergie, car le
commerce anglais s'obstinait  la lutte, malgr ses dangers et ses
mcomptes, et ne renonait pas  franchir les barrires dont Napolon
travaillait  environner l'Europe.

C'tait toujours dans la Baltique que les btiments porteurs de denres
coloniales se rfugiaient et s'entassaient: c'tait de ce ct que les
produits prohibs cherchaient dsesprment un passage. Des navires de
toute nationalit, principalement amricains, escorts et protgs
souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique
par bandes innombrables, par centaines, par milliers, comme les dbris
d'une arme mise en droute[615]. Ils erraient de rivage en rivage,
frappaient  toutes les portes; repousss d'un ct, ils se rejetaient
de l'autre. Aprs avoir inutilement tt Lubeck, Stettin, Dantzick, et
rencontr partout la France, ils se donnaient maintenant une autre
destination et remontaient plus haut vers le Nord. O se rendaient-ils?
La Sude leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri
prcaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte,
qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait  l'Empereur de
solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des btiments
fraudeurs, la Sude tait une escale plus qu'un but. En ralit,--des
avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient
les suprmes esprances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie,
gagnaient la vaste rgion o l'exclusion des neutres n'avait pas encore
t prononce  titre de rgle absolue.

[Note 615: Champagny  Caulaincourt, 16 octobre 1810.]

En Russie, les navires portant pavillon neutre taient admis  dbarquer
leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au
moyen de certificats trop faciles  se procurer, de leur origine
amricaine et non britannique. Par cette porte entre-bille, des
marchandises appartenant en ralit aux Anglais s'introduisaient sur le
continent; les unes taient consommes dans les provinces russes; les
autres, continuant leur route par terre, s'acheminant  travers
l'empire, dpassaient ses frontires et se rpandaient en Europe. Nos
agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par
vritables caravanes; tout ce qui s'en tait dbit cette anne  la
foire de Leipzick tait venu du Nord, apport sur sept cents chariots.
Si la Russie continuait  accueillir ces produits,  en permettre le
dbit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en change de leurs
articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crdit, de solder
leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littralement des armes
pour perptuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se rsignt  fermer
entirement ses ports,  proscrire absolument les neutres, reconnaissant
en eux les agents et les intermdiaires du commerce britannique, il
complterait l'investissement de l'Angleterre et la rduirait  merci,
en lui tant les derniers moyens d'couler ses produits et de se crer
des ressources. Suivant une parole de Napolon, la paix ou la guerre
tait entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait
toute son utilit,  l'heure o des torts rciproques l'avaient altre
et virtuellement dissoute.

tait-il juste aujourd'hui, tait-il rationnel de demander au Tsar un
nouveau et plus pnible sacrifice, une preuve irrcusable de dvouement
et d'abandon, aprs lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se
dfier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses
lettres, continuaient  exprimer l'ardent et invariable dsir de la paix
gnrale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier 
rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant
de cette intention[616]. En faisant appel  ces sentiments, en invoquant
auprs d'Alexandre l'intrt de l'humanit tout entire, en lui montrant
dans un avenir prochain l'universelle dtente et le grand apaisement, ne
saurait-on obtenir de lui une dcision essentiellement conforme 
l'esprit du pacte de 1807, dont le but annonc avait t de courber
l'Angleterre sous l'effort combin des deux empires? Un instant,
Napolon se reprit  cet espoir ou voulut du moins tenter cette preuve.

[Note 616: Nous publions  l'Appendice, sous le chiffre III, les
lettres particulires crites durant cette priode par Caulaincourt au
ministre des relations extrieures: Archives des affaires trangres,
Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumire le beau caractre de
l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en mme temps son erreur
permanente sur les intentions relles d'Alexandre.]

Ds le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des
nouveaux tarifs sur les denres coloniales; il attendait  ce sujet une
rponse. Le 13 octobre, il soulve la question des neutres; par deux
fois dans la mme journe, il prescrit  Champagny de faire une lettre
au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de
tous les btiments porteurs d'articles prohibs[617]. Il ordonne de
transmettre  Ptersbourg une lettre du gnral Rapp, qui commande 
Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements,
il annonce que beaucoup de btiments chargs pour le compte de
l'Angleterre se sont dirigs vers les ports de Russie[618]; couverts
par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pntr et
attendre que l'autorit comptente statue sur leur sort; l'heure est
urgente: c'est l'instant d'exposer la thorie franaise dans toute sa
rigueur et d'indiquer l'application spciale que la Russie est requise
d'en faire.

[Note 617: _Corresp._, 17040-17041.]

[Note 618: _Id._, 17041.]

Champagny crivit  Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il
rcapitulait les rsultats obtenus par le blocus, flicitait la Russie
de saisies rcemment opres, signalait de fcheuses dfaillances, et
poursuivait ainsi: Dans ce moment, Monsieur, o nous touchons au but
pour lequel tant de sacrifices ont t faits, reprsentez au
gouvernement russe combien il importe  la cause commune, combien il
importe  la Russie qui dsire la paix, de frapper avec la France le
dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la
confiscation de tous ces btiments qui se dirigent vers ses ports. Ils
sont chargs de denres coloniales, cela seul doit tre un titre de
condamnation. Toute denre coloniale est ncessairement marchandise
anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc
la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera
dans ce moment minemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne
s'est trouve dans la dtresse qu'elle prouve, et cette dtresse est
surtout l'effet des dernires mesures prises par l'Empereur. Le change
de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un
papier-monnaie dont la perte est dj sensible. Les banqueroutes se
multiplient; celle de la maison Beckers, qui spculait sur les denres
coloniales, a t occasionne par le mauvais succs de ses spculations.
La catastrophe de M. Goldsmith, _une des colonnes de la Cit_, comme
disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la mme
cause. Il s'tait charg d'une grande partie du dernier emprunt fait par
le gouvernement et avait reu des effets de la dette publique. Les
ngociants spculateurs en denres coloniales qui attendaient des
retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements  remplir, ont t
obligs de se dfaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient
tre porteurs. De l la dprciation de ces effets, celle des effets de
l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brl la cervelle. Un
retard seul dans la vente des cargaisons destines pour le nord de
l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionn cet effet; quel rsultat
n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportes en
Russie y sont confisques au moment de leur arrive! Nous savons par une
voie sre que la dsolation est grande dans le commerce anglais, et que
ses voeux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore
il paraissait indiffrent  la continuation de la guerre.

La Sude va tre ferme au commerce anglais, et si la Russie se joint 
la France, en prenant et en faisant excuter rigoureusement la mesure
que vous tes charg de lui proposer, le voeu de la paix deviendra le cri
gnral en Angleterre, et son gouvernement sera oblig d'en faire la
demande.

Insistez donc sur la confiscation des btiments porteurs de cargaisons
de denres coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon
qu'ils arborent et quelque prtexte qu'ils mettent en avant, ils sont
anglais ou appartiennent  l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur
de Russie pour cet objet sont bien excuts, avec suite et rigueur, ils
vaudront au fisc de Russie une recette considrable, peut-tre de
soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.

L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance  cette mesure qu'il a
voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spciale qui a t mise sous
ses yeux, et en parvenant  la faire adopter dans tout l'empire russe,
vous aurez donn  Sa Majest une nouvelle preuve du talent et du zle
que vous mettez  la servir[619].

[Note 619: Champagny  Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf.
_Corresp._, 17040 et 17041.]

Peu de jours aprs l'envoi de cette dpche, de nouveaux avis arrivent
du Nord; les faits se prcisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six
cents btiments s'est form  l'entre de cette mer; il s'est prsent
devant les rivages du Mecklembourg; repouss par cet tat, il s'est mis
 ctoyer le littoral, et tout donne  penser qu'il va en premier lieu
chercher accs dans les ports de la Prusse. C'est l que Napolon veut
d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent  cette chasse, il intime
l'ordre  la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents btiments:
S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas
d'autre moyen de faire la guerre  l'Angleterre, celui-l est efficace,
et rien ne pourrait m'arrter[620]. Jamais plus brutale menace n'a
accompagn injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne
s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napolon
apprend presque aussitt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise,
a devanc nos dsirs et cltur hermtiquement ses ports. Obligs de
reprendre le large, les six cents navires vont videmment se rapprocher
de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il
faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Aprs avoir mis la
Prusse en demeure de se fermer, Napolon adjure la Russie de s'emparer
des btiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son
alli a rabattue vers elle et pousse dans ses mains. Lorsque l'occasion
est si belle, toute hsitation serait injustifie et tout scrupule
coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par
les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de
rsolution et d'nergie;  lui l'honneur de frapper le coup de grce sur
l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut;
qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre
est abattue: confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle
victoire qu'on et remporte sur les Anglais; que la Russie en ait la
gloire et le profit[621].

[Note 620: _Corresp._, 17062.]

[Note 621: Champagny  Caulaincourt, 23 octobre 1810.]

Formulant ces appels vhments, Napolon sentit le besoin, pour
s'assurer l'obissance d'Alexandre, de lui rendre quelque scurit.
tait-il devenu tout  fait impossible de dissiper les nuages que les
derniers mois avaient accumuls? Dans son orgueil inflexible et sa
mfiance justifie, Napolon rpugnait toujours  fournir un gage de ses
intentions,  les attester par un acte de condescendance et de
modration. Par contre, il consentait parfaitement  ritrer ses
explications,  rpter ce qui au fond tait sa pense,  savoir qu'il
ne nourrissait aucun dessein prconu de scission, que ses intrts, sa
politique, lui faisaient dsirer la continuation de l'alliance[622]. Il
rompra donc le silence sur les dlicates matires qu'il s'est depuis
quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se
faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'crire 
l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il
voulut en mme temps que des paroles  la fois rassurantes et
pressantes, venant directement de lui, servissent  appuyer et 
justifier cette dmarche.

[Note 622: Rapport de Tchernitchef  l'empereur Alexandre, octobre
1810. _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, t. XXI,
17.]

Par qui les transmettrait-il? Quelle que ft sa confiance dans le zle
et l'activit de Caulaincourt, il prfrait s'adresser au Tsar par la
bouche d'un personnage appartenant  ce prince et le touchant de plus
prs. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que
jamais  rapporter exactement et  interprter avec autorit des paroles
o tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince
Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de
dcrpitude. Il ne russissait plus  mriter la confiance de sa cour
par aucun service, bornait ses fonctions  crire, de temps  autre, en
style solennel, de filandreuses dpches, et ses secrtaires en taient
rduits, faute d'un travail srieux,  occuper par les plus singuliers
passe-temps leurs heures de prsence  la chancellerie[623]. Mais le
Tsar avait en France un envoy temporaire, bien autrement actif et
utile. C'tait l'un de ses propres aides de camp, ce colonel
Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire
fonction de courrier entre Ptersbourg et notre quartier gnral. Comme
Alexandre avait distingu en lui du flair et de la pntration, le don
de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire
auprs de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus,
porteur de lettres amicales, et s'tait servi de ce moyen pour glisser 
Paris un observateur aussi attentif que dnu de scrupules.

[Note 623: Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er
septembre 1810: Les secrtaires s'gayent sur le travail qu'on leur
fait faire avec apparat sur des inutilits. MM. de Nesselrode et de
Krdener sont  la tte des rieurs, et, sous un des derniers plis de
l'ambassadeur, ils ont expdi une pice de vers de leur faon o le
prince est traduit en ridicule. Pour se mettre  couvert, ils en ont
fait faire de copies  tous les secrtaires, qui en ont envoy  leurs
amis en Russie. Archives, nationales, F7, 3724.]

De longue date, Alexandre n'avait rien pargn pour bien placer
Tchernitchef dans la confiance du gouvernement franais; ce jeune homme,
disait-il, avait le culte de l'empereur Napolon, ne tarissait pas en
loges sur ce qu'il voyait dans ses missions et en parlait comme s'il
tait un Franais[624]. Quant  Caulaincourt, il avait compltement
pris le change sur le caractre et les habitudes de l'aide de camp
voyageur: il l'avait signal  Paris comme un bon, un excellent jeune
homme, dont il vantait la conduite discrte et pleine de
circonspection[625].

[Note 624: Rapport n 57 de Caulaincourt, octobre 1809.]

[Note 625: Lettres  Talleyrand, 22 janvier et 6 fvrier 1810.
Archives des affaires trangres, Russie, 150.]

En fait, Tchernitchef se montrait  Paris aussi remuant que Kourakine
l'tait peu; il se rpandait dans tous les mondes, non moins ardent  se
renseigner qu' s'amuser; grce  beaucoup d'aplomb, joint  beaucoup de
flexibilit et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui
tait fort intressant de connatre, et n'en tait plus  compter ses
succs de socit. Homme  bonnes fortunes, grand mangeur de
coeurs[626], il n'tait jamais  court auprs des femmes de compliments
et de phrases, et si quelques-unes, ragissant contre l'engouement
gnral, le jugeaient suffisant, fat, mielleux, et par consquent trs
fade[627], beaucoup trouvaient  sa personne un charme irrsistible: il
se procurait ainsi d'agrables moyens d'information et poussait dans les
boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jett
plus loin son regard fureteur et tendt ses explorations jusqu'aux
bureaux de la guerre. Dj, il approchait du ministre dont il faisait
sourdement le sige; il commenait auprs de quelques employs un
travail corrupteur, visait certaines pices qui lui feraient connatre
le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en
soustraire copie, et, sans respect de son paulette, se prparait au
mtier d'espion[628]. Au reste, son mange n'chappait pas au nouveau
ministre de la police, qui tait le gnral Savary; mfiant par principe
et par profession, Savary avait l'oeil sur lui, mais d'autres ministres
franais avaient t si bien enjls qu'ils traitaient de rveries les
soupons de leur collgue, gotaient et protgeaient fort Tchernitchef,
devenu  Paris une petite puissance[629]. Trop fin pour ne pas flairer
dans ses alles et venues quelque intention cache, l'Empereur le voyait
nanmoins sans dplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et
sans prjugs avec lesquels il est toujours agrable de s'expliquer,
parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour
son porte-parole, et il ne vit aucun inconvnient  exprimer tout haut
sa pense devant qui tait venu l'pier et la surprendre.

[Note 626: Comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, _Rminiscences sur
Napolon Ier et Alexandre Ier_, p. 11.]

[Note 627: _Id._]

[Note 628: _Mmoires du duc de Rovigo_, V, 124-132.]

[Note 629: _Id._, 206.]

La cour tait alors  Fontainebleau; le 21 octobre, le corps
diplomatique et les principaux membres de la colonie trangre furent
appels dans cette rsidence et invits  un bal. Pendant l'audience
collective qui prcda la fte, l'Empereur, faisant sa tourne,
s'approcha jusqu' trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage
quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade o il
se tenait avec l'Impratrice et les princes, il cherchait des yeux dans
la foule l'uniforme russe; ds qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit
appeler; bientt aprs, tandis que l'Impratrice s'approchait des tables
de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans
l'embrasure d'une fentre, se mit  l'entretenir familirement et
longuement. D'abord, s'adressant  un militaire, il causa mtier; il se
livra  une foule d'observations sur la dernire campagne des Russes
contre les Turcs, apprciant les oprations, critiquant les unes, louant
les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les
exagrations des bulletins, remettant les choses au point, rsumant les
rsultats obtenus et valuant les chances futures.  plusieurs reprises,
il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions;
il tait facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes
loin de lui, qui consumait et puisait leurs forces, l'intressait et le
proccupait,  quel point il tait curieux de savoir quand et comment
elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa
de rompre cet interrogatoire en flicitant Sa Majest sur ses succs en
Portugal, annoncs au _Moniteur_. Napolon, qui tenait fort  voir clair
dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent
envisages de trop prs: il rpondit trs froidement au compliment et
dtourna la conversation par une boutade: Vos gnraux, dit-il,
pillent-ils beaucoup[630]? Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de
pudeur alarme et rpliqu que de pareils excs taient inconnus dans
les armes du Tsar: Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas
tre franc avec moi; je sais bien que vous n'tes pas  beaucoup prs
aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas  rpondre
pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.

[Note 630: Cette citation et les suivantes jusqu' la pape 503, 
l'exception de celles qui font l'objet d'une rfrence spciale, sont
tires du rapport de Tchernitchef publi dans le _Recueil de la Socit
impriale d'histoire de Russie_, t. XXI, p. 1  22.]

Aprs avoir trait des deux empires en particulier, on en vint  leurs
rapports, on parla France et Russie, jusqu' ce que, la partie de
l'Impratrice finissant, Napolon congdia Tchernitchef avec beaucoup de
paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au chteau, l'admit dans
son cabinet, reprit et poussa  fond la conversation de la veille. Dans
ces deux occasions, son langage fut, comme  l'ordinaire, prolixe,
surabondant, dcousu, mais parsem de traits lumineux qui clairrent
tour  tour les cts divers de sa pense. Pour cette fois, loin qu'il
ait essay d'en imposer  son interlocuteur, il crut devoir au contraire
jouer cartes sur table et jugea que la suprme habilet serait d'tre
audacieusement sincre. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur
la manire dont il avait envisag et trait jusqu'alors chacune d'elles,
des claircissements inattendus, et montra,  quelques rticences prs,
o en tait sa politique avec la Russie.

Il n'y avait pas  se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait
entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de
l'empereur Alexandre n'eussent nullement chang, l'amiti, la confiance,
n'taient plus les mmes que par le pass. La Pologne en tait la cause.
Ici, reprenant l'ternelle question, Napolon la traita posment et de
haut, remontant  ses origines, reprochant toujours  la Russie de
l'avoir laisse se soulever en 1809, par ses lenteurs calcules: il
avait subi alors l'agrandissement du duch plutt qu'il ne l'avait
voulu. Quant  reconstituer le duch en royaume, sa politique n'tait
pas l, mais il ne le dirait jamais avec des expressions que son
honneur lui dfendait de prononcer. Sur ce point, aucune illusion ne
devait tre conserve: il ne signerait point le trait, qui d'ailleurs,
en lui-mme, ne prouvait rien du tout.

La sret dsire, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes,
dans une saine apprciation de son caractre; c'tait mal le connatre
que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, 
la manire des conqurants classiques; il avait un but, qui tait de
forcer l'Angleterre  la paix, et ne s'en dtournerait jamais pour
courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il  faire de
s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine?
Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'tait point du tout dans son
genre; la guerre qui lui tenait  coeur tait celle des mers; tous ses
voeux tendaient  former une marine imposante. Sa Majest Russe pouvait
donc tre tranquille, tourner en toute scurit ses forces contre les
Turcs et s'pargner de grandes dpenses en contremandant de nouvelles
leves inutiles; de son ct, il n'avait point appel la conscription
cette anne. Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante
bataillons du marchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on
fait la guerre  la Russie? S'il avait rapproch ces troupes du Nord et
les avait places entre Hanovre et Hambourg, c'tait  seule fin de
surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais
levaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui
parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point
donn l'exemple par l'activit avec laquelle ils se fortifiaient
derrire leur frontire? Il n'avait rien  y redire, chacun tant matre
chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque
leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur
territoire; il ne les empcherait point de se tenir sur leurs gardes,
mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours 
Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre
en mme temps  Ptersbourg par le duc de Vicence: Je ne nie point que
la Sude et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de
guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait[631].

[Note 631: _Corresp._, 17023.]

Au sujet de la Sude, il affirma  nouveau n'avoir contribu en rien 
l'lection de Bernadotte, ce qui n'tait que judaquement vrai: il
indiqua les cts par lesquels ce rsultat lui avait rellement dplu,
en faisant hritier d'un trne un de ses marchaux qui n'tait point
son parent: cela tournait la tte  tous les autres, qui tous croyaient
avoir des droits  des couronnes. Il et prfr que la Sude
n'prouvt aucun changement dans son intrieur,  condition d'embrasser
et de suivre fidlement le systme continental, et il avoua que si, de
ce ct, sa politique avait eu  former un voeu, c'et t de voir les
royaumes Scandinaves runis. Quant  la Prusse, il ne s'en occupait que
pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en tait
d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de
confier leurs secrets  la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui
racontait tout. Passant de l  l'Autriche, il toucha quelques mots du
parti Razoumovski, des menes antifranaises, de ses plaintes, et
ajouta, sans insister, qu'il n'en aurait pas beaucoup cot  Sa
Majest Russe de le satisfaire, sans le peiner par des rponses
vasives. Enfin il mit presque entirement  dcouvert ses rapports
avec la cour de Vienne, remontant  leur point de dpart et commenant
par revenir, ce qui ne lui tait point arriv depuis sept mois, sur
l'affaire dlicate du mariage. En cette circonstance, n'tait-ce pas 
la Russie qu'il s'tait adress tout d'abord? L'opposition seule de
l'Impratrice mre, cause de dlais prolongs, l'avait oblig  se
reporter vers l'Autriche. Si tout avait t conclu avec cette dernire
en quelques heures, c'tait qu'il avait trouv dans le prince de
Schwartzenberg un habile homme, prompt  saisir l'occasion; il n'en
dplorait pas moins que l'alliance de famille et manqu entre les
maisons de France et de Russie. Il s'tendait complaisamment sur ce
sujet, quand tout  coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de
flatteur pour Marie-Louise, il reprit: Ce n'est point que j'aie  me
plaindre de ce qui est arriv, la femme que j'ai me convient et me
plat; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit
entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus
convenu.

Au lendemain du mariage, l'Autriche et t  lui, s'il et voulu la
prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et
par dpit de leurs progrs sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui
lui avaient t adresses plusieurs fois et se vanta  juste titre de
les avoir dclines. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique
avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette
monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une
allie fidle; mme, livrant  moiti le secret de ses derniers
entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaill qu'
s'assurer la neutralit autrichienne, il alla jusqu' dire: Il y a
moins d'impossibilit  voir la France dclarer seule la guerre  la
Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.
D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but ft de crer entre les
deux anciennes cours impriales une incompatibilit d'intrts, un tat
permanent de suspicion. S'il avait abandonn au Tsar les Principauts,
c'tait moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son alli
que par dsir de le brouiller avec l'Autriche: le mme motif l'engageait
 persvrer dans ses concessions et  appuyer les prtentions de la
Russie sur la rive gauche du Danube.

Ainsi,  l'entendre, il dpendait encore d'Alexandre, en persvrant
dans le systme, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le rgne de
ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'et jamais connu la
Russie. N'tait-ce point en effet combler les voeux de cette nation,
raliser ses rves les plus audacieux, accomplir son roman,--que de lui
donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu
la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se
dcidait  prendre des mesures fermes et  l'abri de toute fraude?...
_La Russie tait gographiquement l'amie-ne de la France_; en le
restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en mme
temps  obtenir dans peu une paix maritime indpendante du caprice et du
despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se
voyait  la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait
de nouveau dans une position o elle n'aurait que des chances  courir;
il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il tait sr que
si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un
prjudice au vainqueur et au vaincu.

Au reste, il se disait persuad que l'empereur de Russie, de mme que
son ministre, ayant t le premier et le seul  le comprendre, Sa
Majest aurait gard  sa demande dans toutes ses attributions, que pour
cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne
serviraient qu' faire languir peut-tre un an ou deux la situation des
deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller. En
consquence, il tait de toute ncessit que l'empereur Alexandre
repousst les six cents navires o s'taient accumuls les dbris de la
fortune britannique, qu'il rejett  la mer ces paves d'un grand
naufrage, ou que mieux, aprs les avoir accueillies, il s'en empart et
les dcrtt de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait  son
trsor, achverait le dsastre financier des Anglais; la paix
s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel tait
le thme que Napolon reprit sous vingt formes diffrentes, y revenant 
propos de tout,  travers mille digressions et par les dtours les plus
imprvus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments,
d'observations nouvelles, jusqu' ce qu'enfin, en manire de conclusion,
il remt entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur
Alexandre, rdige en ces termes:

Monsieur mon Frre, Votre Majest Impriale m'a envoy de si beaux
chevaux que je ne veux pas tarder  lui en faire mes remerciements.

Les Anglais souffrent beaucoup de la runion de la Hollande et de
l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la
Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes  Londres qui
portent la confusion dans la Cit. Les manufactures sont sans travail;
les magasins sont engorgs. Je viens de faire saisir  Francfort et en
Suisse d'immenses quantits de marchandises anglaises et coloniales. Six
cents btiments anglais qui erraient dans la Baltique ont t refuss
dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigs vers les tats de
Votre Majest. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les
squestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans
ses ports, soit mme que les marchandises soient dbarques, le
contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces
marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dpend de Votre Majest
d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit tre
son dsir. Votre Majest est certaine que nous y arrivons si elle
confisque ces six cents btiments et leur chargement. Quelques papiers
qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Franais, Allemands,
Espagnols, Danois, Russes, Sudois, Votre Majest peut tre sre que ce
sont des Anglais.

Le comte Czernitchef, qui retourne prs de Votre Majest, s'est fort
bien conduit ici.

Il ne me reste qu' prier Votre Majest de compter toujours sur mes
sentiments inaltrables qui sont  l'abri du temps et de tout
vnement[632].

[Note 632: _Corresp._, 17071.]

En outre de la demande formule dans cette lettre, Tchernitchef tait
charg d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt
appuierait de son mieux: il s'agissait de la Sude. Depuis quelques
jours, Napolon tait de nouveau et plus mcontent de ce royaume; le
cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait
des prtextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un rpit.
Napolon esprait toujours que Bernadotte, une fois rendu  Stockholm,
tiendrait sa parole et ferait dcider la guerre; mais il cherchait en
mme temps d'autres moyens pour agir sur la Sude et briser sa
rsistance. Il fit  l'envoy de cette puissance une scne extrmement
vive: les clats de sa voix retentissaient jusque dans les pices
voisines,  tel point que les officiers de service, placs  l'entre de
son cabinet, crurent devoir s'loigner par discrtion: La Sude,
disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette anne que
les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prtend-elle donc tre seule le
magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denres
coloniales seront librement verses sur le continent? Non, quand un
nouveau Charles XII serait camp sur les hauteurs de Montmartre, il
n'obtiendrait pas cela de moi[633]! Cette colre tait relle, mais
surtout calcule, et l'Empereur menaait d'autant plus qu'il ne pouvait
frapper, la Sude se trouvant par son loignement, par sa position
presque insulaire, hors de porte et  l'abri de nos coups. Cependant,
n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et
l'atteindre? Notre alli russe, en contact matriel avec elle, ne
pourrait-il exercer sur ses rsolutions une contrainte salutaire? Un mot
dit par le Tsar et que la Sude sentirait appuy par la possibilit
d'une intervention matrielle, un avertissement derrire lequel elle
entreverrait une arme d'invasion, ferait plus que les paroles
courrouces de la France et leur servirait de sanction. Napolon avait
tonn; il importait qu'au moins la Russie grondt. Alexandre fut donc
sollicit d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition
svre, de le rappeler  ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et
surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'taient
entasses dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pense
de Tilsit, Napolon cherche  se servir de la Russie pour peser sur le
Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer  leur
commerce ses dernires issues, pour les rduire  une prompte et
humiliante capitulation: C'est maintenant, crivait Champagny 
Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succs de ses dernires
mesures lui fait mettre beaucoup de prix  ce qu'elles soient suivies
partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu' ce qu'elles aient
atteint le but dsir--la paix[634].

[Note 633: Voy. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe
pendant le Consulat et l'Empire_, V, 73-75, d'aprs les Archives des
affaires trangres. La version sudoise de l'entretien, d'aprs le
rapport de Lagelbielke, a t publie en 1813 par le gouvernement de
Stockholm.]

[Note 634: Dpche du 23 octobre 1810.]



II

Il ne parat point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait
hsit sur la conduite  tenir: son sige tait fait et ses rsolutions
arrtes d'avance. Il admettait encore les obligations rsultant pour
lui du pacte conclu  Tilsit et de son tat de guerre avec la
Grande-Bretagne, c'est--dire l'exclusion des navires incontestablement
anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins
scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que
Napolon avait portes contre les neutres par simple dcret et lui
dniait le droit de lgifrer pour l'Europe.

D'ailleurs, si Napolon tait fond  soutenir en fait que la presque
totalit des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le
seul moyen d'atteindre cette ennemie tait de la frapper dans ses plus
utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur
de son argumentation. Tandis qu'il prtendait dfendre  autrui tout
commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un
intrt national, d'oprer avec elle quelques transactions directes. Des
navires franais, munis par lui de _licences_, introduisaient dans les
les Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre
industrie; ils rapportaient en change quelques denres coloniales, dont
notre pays et pu difficilement se passer. Rcemment, un de ces
btiments  licence avait t vu dans un port russe; le gouvernement de
Saint-Ptersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic lgalement
frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant dlit de contravention 
ses propres principes.

Napolon, il est vrai, tait en droit de rpondre qu'il n'avait jamais
interdit et qu'il avait mme recommand  ses allis du Nord l'emploi
des licences; que le commerce autoris par ce moyen, dpendant
exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait tre rgi et
gouvern par eux de manire  consoler leurs peuples sans procurer 
l'ennemi de soulagement apprciable, au lieu que l'irruption des neutres
dans les ports russes, telle qu'elle se prparait, annulerait en grande
partie les effets du blocus. Il tait vrai encore que l'empereur
Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous
rapports directs avec l'Angleterre et ferm aux produits de son empire
leur principal dbouch, avait impos  ses sujets un sacrifice aussi
brusque et plus onreux que le supplment de rigueur rclam
aujourd'hui. Mais il tait en 1807 dans la ferveur de son zle
napolonien, il croyait  la vertu de l'alliance et en attendait de
magiques rsultats; sans tre matriellement courb sous le joug, comme
les autres souverains, il tait moralement assujetti.  la fin de 1810,
dsabus de l'alliance, pntr de ses inconvnients et de ses prils,
dispos dj  se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait
procurs et  gratifier l'Autriche d'une portion des Principauts, il
n'entendait plus, pour un intrt qui lui devenait tranger, aggraver
les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce.
D'ailleurs, il ne dsirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur
rsistance une dernire garantie contre l'asservissement dfinitif de
l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spcial et
conomique, s'inspira aussi et avant tout de raisons gnrales. Les deux
empereurs se divisrent sur les moyens parce qu'ils n'taient plus
d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus dtermina
l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur
querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la consquence de la
rupture intime qui depuis longtemps s'tait opre entre eux.

Dj Roumiantsof avait expos  Caulaincourt que l'adoption des nouveaux
tarifs en Russie serait impraticable et funeste: L'Empereur tait
dispos, avait-il dit,  faire tout le mal possible  l'Angleterre, mais
il ne fallait pas s'en faire  soi-mme plus qu' son ennemi[635]. Ds
nos premires instances sur la question des neutres, Alexandre s'en
expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues confrences. Ses paroles
furent douces, mesures, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser
aucun doute sur ses dispositions ngatives. Depuis trois ans, disait-il,
il avait constamment dpass les devoirs que lui imposaient les traits
et son amiti pour l'Empereur: Tout avait prouv, actions, paroles,
crits, quel intrt il mettait  faire tout ce qui pouvait tre utile
ou mme agrable  son alli[636]. Il avait nui aux Anglais plus que
quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait  rester seul juge
des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures
recommandes pouvaient tre bonnes et efficaces en d'autres pays: elles
ne cadraient point avec les intrts, les besoins de la Russie; cette
nation ne saurait se plier, sans prouver une gne intolrable,  des
rgles tablies et faonnes pour autrui: Nous ne pouvons, disait le
Tsar  Caulaincourt, nous faire faire un habit  votre taille[637]. Il
ajoutait que les neutres taient traits dans les ports de Russie en
suspects; leur nationalit relle et la provenance de leur chargement se
vrifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrle s'oprait avec
rigueur, il tait confi  des hommes spciaux, choisis  raison de leur
incorruptible svrit; l'Empereur se rservait lui-mme de revoir les
pices et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait 
cette oeuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre
qu'il n'existt point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents
 discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure
gnrale,  tous les btiments de commerce qui paratraient au large.

[Note 635: Caulaincourt  Champagny, 8 octobre 1810.]

[Note 636: Caulaincourt  Champagny, 5 octobre 1810.]

[Note 637: _Id._, 9 novembre.]

Ayant reu la lettre de l'Empereur apporte par Tchernitchef, il ritra
dans sa rponse, pour la centime fois, ses protestations habituelles.
Il remerciait Napolon de son message: Ce que Votre Majest, disait-il,
veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments
personnels pour moi m'a caus le plus grand plaisir par la conformit
que j'y retrouve avec ceux que j'ai vous  Votre Majest et qui sont
inaltrables. Comme elle, je n'ai rien de plus  coeur que la
continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la
tranquillit de l'Europe. Aussi Votre Majest a pu se convaincre que
rien de mon ct n'a t nglig pour prouver en toute occasion les
principes que je professe pour l'union la plus troite entre nous.
Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre
glissait sur la controverse souleve. Il laissait discrtement
apercevoir la distinction qu'il tablissait entre les Anglais et les
neutres, mais feignait de croire que Napolon n'avait voulu lui parler
que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois
signals. Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se
poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exerces dans mes
ports en font foi. Depuis,  peine soixante btiments de diffrentes
nations s'y sont prsents. Il est peu probable que d'autres arrivent
encore, plusieurs des ports se trouvant dj ferms par les glaces. Du
moins, le nombre ne pourra tre que trs petit, et la mme svrit
s'observera contre eux. Ainsi les six cents btiments dont Votre Majest
me parlent retourneront en Angleterre[638].

[Note 638: Lettre publie par M. TATISTCHEFF, p. 541-543.]

En ralit, il n'est point prouv que les navires neutres chargs de
produits anglais aient alors forc l'entre des ports russes en grande
masse et par brusque effraction. Leur tendance tait de se concentrer 
Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de
ravitaillement, le quartier gnral de leurs oprations: de ce point ils
se dirigeaient un  un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de
l'empire voisin, o ils trouvaient des facilits d'accs. En mme temps
une partie de leurs cargaisons, mise  terre, s'enfonait dans la
pninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe
de Bothnie; aprs avoir franchi cette mer intrieure, les produits
coloniaux s'introduisaient en Russie, y taient absorbs ou
redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'tait par une
infiltration continue que la Russie se laissait  petit bruit pntrer
et traverser par les denres prohibes. La clture des ports sudois
couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de dpart
de leur long circuit le ngoce et le transit que le Tsar se dclarait
impuissant  interdire tout  fait sur son propre territoire. La
question tait en Sude au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait
t le premier  en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il
avait dit  Caulaincourt: Le vritable entrept des marchandises
anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut
fermer. Si l'arrive du prince de Ponte-Corvo enlve  l'Angleterre ce
dbouch, on frappera par l un coup qui se fera rellement sentir dans
la Cit de Londres[639].

[Note 639: Caulaincourt  Champagny, 9 novembre 1810.]

Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait gure que Napolon
allait le prendre au mot et le mettre en demeure de cooprer  la
fermeture de la Sude. Plac en prsence de cette seconde partie de nos
demandes, il prouva un vif embarras. Il ne tenait nullement  susciter
un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il dsirait mnager les Sudois,
parce qu'il renonait moins que jamais  conjurer leur hostilit, 
s'attirer ce peuple, et que l'lection de Bernadotte, loin de contrarier
son dessein, semblait dcidment propre  le favoriser.

Arriv enfin  Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince
royal s'y tait montr sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il
n'avait fait dclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette
dmonstration n'avait t suivie jusqu' prsent d'aucun effet, d'aucune
confiscation. En mme temps, dans ses premiers rapports avec l'envoy
russe, Bernadotte avait dploy une prvenance et des grces
singulires: il avait mme pouss la dlicatesse jusqu' crire au Tsar
pour lui exprimer, en fort bons termes, son dsir de vivre au mieux avec
ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude
que l'ancien marchal n'tait nullement l'homme de l'empereur
Napolon[640]? Le fait tait affirm par Tchernitchef, qui invoquait
des souvenirs personnels. Durant ses sjours  Vienne et en France, le
jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et
le loisir de l'tudier. En lui, il avait flair un mcontent et un
jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent
galement, et il jugeait trs possible d'exploiter contre Napolon, au
profit de la Russie, ce trsor de fiel et de ressentiment, en mme temps
que les raisons trop relles qui dtournaient la Sude de s'abandonner
compltement  la France. Encourag par ces avis, Alexandre
s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses
esprances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire  Napolon un de
ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un marchal
d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!

[Note 640: Rapport de Tchernitchef, _Socit impriale d'histoire de
Russie_, XXI, 45.]

Mais comment vrifier et cultiver les dispositions du prince royal?
Comment approcher de lui sans donner l'veil et entamer discrtement la
conversation? La dmarche rclame par Napolon en fournissait le moyen.
En s'autorisant de nos demandes et sous prtexte de donner plus de poids
aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spcial 
Stockholm, on dpcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de
la France, cet missaire aurait l'air d'tre venu pour faire les
rprimandes et les injonctions exiges: en ralit, il prendrait
exactement le contre-pied du langage qu'il serait cens tenir; au lieu
de menacer, il aurait  rassurer,  prodiguer de tranquillisantes
paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le
provoquerait  de plus complets panchements.

Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux
 mme que personne de remplir cette commission quivoque. C'tait lui
qui devait rapporter la rponse d'Alexandre  la lettre impriale du 23
octobre; il reut ordre de passer par Stockholm pour se rendre  Paris.
Dans sa lettre  l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce dtour en une
phrase qui montrait  quel point l'art des restrictions mentales lui
tait familier: Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru
mriter le contentement de Votre Majest, c'est lui que j'envoie porter
cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connatre au
gouvernement sudois le dsir que Votre Majest a eu que j'appuie les
dmarches qu'elle a faites pour que la Sude rompe avec l'Angleterre,
quoique j'aie dj la nouvelle que cela se trouve fait. Prise en soi et
 la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme  la vrit. Oui,
Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle vhmence Napolon
souhaitait que la Russie ft  la Sude des reprsentations et des
menaces; seulement, il ajouterait aussitt et tout bas qu'Alexandre
tait parfaitement rsolu  ne tenir aucun compte de ce voeu, qu'il
laissait la Sude entirement matresse de ses dcisions, libre
d'adopter vis--vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et
de se dsintresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet rel de la
mission tait de faire savoir que son but apparent ne serait jamais
rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y
conformer, Alexandre esprait se crer des titres  la reconnaissance de
la Sude, jeter les fondements d'une rconciliation et peut-tre d'une
amiti durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le mme
effort pour se disputer sous main les positions d'o ils pourront
s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, ds que
Napolon avance une pice, Alexandre tend aussitt la main pour s'en
saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la
Pologne et l'Autriche, il cherche en mme temps  s'emparer de la Sude;
mais cette fois, par un progrs dans la duplicit, il couvre sa
mystrieuse tentative d'un semblant de dfrence aux dsirs de
l'Empereur, et le service rclam par la France lui devient occasion de
la desservir.

Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre.
Sentant grandir son rle et crotre son importance, ravi d'une mission
qui rpondait  ses gots et  ses aptitudes, il se mit allgrement en
route et lutta avec vaillance contre les difficults que lui opposrent
la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la
traverse du golfe, il lui fallut cheminer entre les les d'Aland
partie  pied sur une glace extrmement mince, partie  force de
rames[641]; une tempte le tint bloqu trois jours sur un lot dsert
et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2
dcembre; il y arriva harass et transi. L'accueil qu'il reut dans la
capitale sudoise lui servit de rconfort. Ds son arrive, il fut
prvenu que le prince royal aurait un extrme plaisir  le revoir; il
fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en rgle avec
l'tiquette, se ft d'abord prsenter  Charles XIII. Tchernitchef
s'acquitta de cette formalit et, au sortir de l'audience royale, fut
conduit chez Bernadotte par le gnral de Suchtelen, ministre de Russie;
M. d'Engerstrm, ministre des affaires trangres de Sude, assistait en
quatrime  l'entrevue.

[Note 641: Toutes les citations, jusqu' la page 521, sont extraites
des rapports de Tchernitchef, _Socit impriale d'histoire de Russie_,
vol. cit., 22  48. Les mmes pices ont t publies par M. Arvide
Ahnfeld dans la _Revue historique_, 1888, t. II.]

Ds qu'il eut aperu Tchernitchef, Bernadotte vint  lui et,
littralement, se jeta  son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec
effusion. La prsence des deux ministres borna quelque temps la scne 
cette pantomime et  des assurances gnrales d'amiti; cependant, le
prince s'tant un peu loign des personnes prsentes, Tchernitchef
trouva moyen de lui glisser qu'il avait  remplir prs de lui une
commission propre  empcher quelque fcheuse mprise sur les sentiments
de l'empereur russe: en consquence, il sollicitait de Son Altesse
Royale la faveur d'une audience particulire. Fort intrigu, Bernadotte
fixa le rendez-vous au lendemain dimanche _aprs le sermon_;--depuis
qu'il avait mis le pied sur le sol sudois, il tait devenu luthrien
zl et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une
religion chre  ses futurs sujets. En attendant, comme il avait
grand'peur de la Russie, il risqua  l'oreille de Tchernitchef une
profession de foi politique  l'adresse de cette puissance: il n'avait
rien tant  coeur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures
relations et ne lui crerait jamais l'ombre d'une difficult: Sa
Majest Impriale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et
l'Occident, sans que la Sude s'en mt; la Sude sentait parfaitement
que de l'empire voisin dpendait sa scurit; elle pouvait se passer de
tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit trs vite,  voix
basse, mais d'un ton chaleureux et pntr: aprs quoi, s'tant
rapproch des personnes prsentes, le prince ne parla plus que de
choses indiffrentes.

Le dimanche, aprs le sermon, lorsqu'on se retrouva sans tmoins dans
son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des panchements. Il
allait parler, disait-il, comme avec ses entrailles. tait-il donc
vrai que la Russie voult forcer les rsolutions de la Sude? Elle n'y
avait dj que trop russi, et c'tait la crainte d'une intervention de
sa part qui avait amen la dclaration de guerre aux Anglais, mesure
dsastreuse pour le pays. Sans doute, il tait juste que la Sude payt
son cot pour la cause du continent, mais pourquoi ne point tenir
compte de sa situation et de ses facults? Il tait impossible qu'elle
se privt plus de huit ou dix mois des denres alimentaires que lui
fournissait la Grande-Bretagne; quant  toucher aux marchandises dj
dbarques et emmagasines, il n'y fallait point songer; le respect d 
la proprit prive, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste,
Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs
pourraient produire en Angleterre;  ses yeux, l'empchement  la paix
gnrale n'tait pas l, et, sans prononcer encore le nom de Napolon,
usant d'une priphrase, il montra le principal obstacle dans l'ambition
et l'amour-propre du gouvernement franais.

 ces mots, gros d'arrire-penses, Tchernitchef comprit qu'il pouvait
parler sans crainte, que Bernadotte tait mr pour recevoir toutes les
confidences. M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des
vritables dispositions du prince  l'gard de la France, et voyant
qu'il se livrait  moi comme par le pass, je lui dis qu'il tait vrai
que l'empereur Napolon s'tait adress  Votre Majest Impriale pour
la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait  la Sude; mais que,
comme depuis la paix de Frdriksham les voeux et l'intrt politique de
Votre Majest lui ont fait constamment dsirer la prosprit intrieure
de la Sude et la conservation des relations amicales qui existaient
entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les
volonts et les dterminations de la Sude, qui, dans cette circonstance
comme dans toute autre, pouvait se conduire d'aprs ce que lui
commanderait son propre intrt, sans que de son ct elle y mt le
moindre obstacle.

 peine ces paroles eurent-elles t prononces que la satisfaction et
le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut
soulag d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour
rpondre  tant d'ouverture de coeur, il se mit  parler d'abondance sur
la situation dplaisante et cruelle o le plaaient les exigences
franaises. tait-ce l le traitement auquel il et d s'attendre de la
part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-tre honore
pendant trente ans, de la part de l'empereur Napolon qu'il avait
beaucoup appuy dans de certains temps et auquel il avait vit bien des
dsagrments et embarras? Ainsi mis en train, il ne s'arrta plus et
laissa voir, en mme temps qu'un coeur tout sudois, les mauvais
sentiments qui couvaient dans son me contre son ancien compagnon
d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distanc dans la
carrire o ils avaient ensemble dbut du mme pas.  cet gard, un mot
le dcouvrit tout entier: Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que
de camarade il soit devenu sujet. Cependant, ajoutait-il, simple
marchal, il et rougi de s'asservir  tous les caprices d'une humeur
despotique;  plus forte raison ne tolrerait-il point de telles
saccades quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le
dsigner pour chef; n'tait-ce pas assez que d'avoir apport  ce
peuple, pour prsent d'arrive, une guerre ruineuse? L'ide d'avoir si
mal rpondu  la confiance de la Sude le mettait  la torture, faisait
le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacit
emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute
mridionale de son langage, jusqu' cet accent gascon dont il n'avait
jamais pu se dpartir, ajoutaient  ces tranges confidences, pour le
Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.

Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'
le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves.
Bientt, dsirant reconnatre la bienveillance avec laquelle l'empereur
Alexandre compatissait  ses embarras et sentait sa position, revenant
avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte
prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement sudois,
de ne rien faire en aucune circonstance qui pt en la moindre des
choses dplaire  Sa Majest de toutes les Russies. Il n'pouserait les
querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et
la Turquie, lors mme que l'initiative des hostilits viendrait de
Ptersbourg: Sa Majest Impriale pouvait porter ses armes 
Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Sude, dont
l'unique but serait toujours de rester unie  la Russie; cette
puissance devait dsormais la regarder comme sa vedette fidle, et
considrer que le nouveau prince royal tait devenu entirement un
homme du Nord. Deux heures durant, par de semblables discours,
Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'esprances;  la fin,
voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimit, il l'invita
pour le lendemain  un djeuner sans faon, en tte--tte.

Dans l'intervalle de ces conversations, le reprsentant franais en
Sude favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui
facilitait la tche. Le baron Alquier tait un homme d'activit et de
valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, o il s'tait
associ aux pires mesures, il avait gard de ce pass jacobin quelque
chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la
forme, un dfaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des
allures de proconsul. Avec cela, une vie prive fcheuse, un mnage
irrgulier qu'il avait transport de Naples  Stockholm, l'empchaient
de se mler  la socit o ses fonctions l'appelaient  figurer. Cette
situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus
irritable encore; en lui, sous l'habit brod du diplomate, reparaissait
le rvolutionnaire de temprament et d'humeur, et qui plus est, le
rvolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et
passait son temps  mal parler du gouvernement et du pays auprs
desquels il reprsentait.

Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout  fait
inconvenants: il accordait volontiers que c'tait un bon diable, un bon
homme, non dpourvu de moyens, mais une tte du Midi, chaude,
volcanique, subissant les impulsions les plus diverses et tournant 
tous les vents; nulle suite dans les ides; peu ou point de caractre,
rien de ce qu'il et fallu pour dominer une situation difficile, pour
rprimer l'effervescence qui persistait  Stockholm et qui faisait
penser aux temps de la Terreur en France; le prince ne saurait jamais
remettre tout en ordre par un bon coup d'tat, la seule chose pourtant
qui pt sauver la Sude. Quant  la nation, M. Alquier la taxait de
lgret, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Sudois
l'pithte de Gascons du Nord. Il convenait d'ailleurs que leur
situation tait dsastreuse, qu'une rupture complte avec l'Angleterre
les rduirait aux plus cruelles extrmits, et il ne cachait pas que ses
instructions lui commandaient  peu prs d'exiger l'impossible:
nanmoins, disait-il, puisque telles taient les volonts de l'Empereur,
il fallait que l'impossible se ft. Il tenait ces discours  tout venant
et particulirement  Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France
disposait de la Russie, il affectait avec l'missaire de cette cour une
intimit sans bornes, lui tmoignait une confiance fort mal place, et
rpandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar tait venu 
seule fin de mettre  la raison la Sude rcalcitrante.

Ces propos blessants, dont l'cho retentissait aux oreilles de
Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspraient. Le jour o
Tchernitchef djeuna chez lui, il renvoya les domestiques ds que l'on
fut  table, et aussitt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au
langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prtait
 la Russie.  le trouver si affect et si chagrin, Tchernitchef jugea
l'occasion particulirement opportune pour renouveler et accentuer ses
communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus
d'effet. Il rpta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne
s'associerait jamais contre la Sude  aucune mesure de coercition et de
rigueur; son matre l'avait envoy tout exprs pour confier  la
discrtion du prince cette rsolution inbranlable.

 ces mots, rconfort de nouveau et ne se possdant plus de joie,
Bernadotte ne sut comment tmoigner sa gratitude: il chercha un moyen de
renchrir encore sur ses prcdentes assurances; la veille, il avait
donn sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie;
maintenant, il donnait sa parole d'honneur _sacre_ et parlait dj de
se lier par crit. Ensuite, il se posa en victime de Napolon. Sa vanit
exubrante, faisant tort  son jugement, le jetait parfois en de naves
erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspir de
la jalousie  l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il,
celui-ci l'avait plac de manire  le sacrifier, une gloire de moins
tant trs fort son fait; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur
envers la Sude, c'tait sans doute par dsir de dominer le monde
entier, mais aussi pour lui faire tort et dplaisir,  lui Bernadotte,
et par un raffinement de mauvaise volont  son gard. Et pourtant que
de services le marchal Bernadotte n'avait-il pas rendus  son ancien
chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aid  se tirer? Son
abngation, son dsintressement dans toutes les circonstances
revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient 
prouver que Napolon tait son oblig et se comportait en ingrat. Mais
le ton adopt rcemment avec la Sude, reprenait-il, ne se supportait
pas deux fois, et peu  peu, s'animant, se montant, se grisant de ses
propres discours, il ne se contentait plus de promettre  la Russie une
neutralit bienveillante, il en venait  prvoir une rupture et une
guerre avec la France. Il aimerait mieux prir les armes  la main
d'une manire honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait
choisi pour la gouverner; l'empereur Napolon ne pouvait pas l'atteindre
si la Russie ne s'en mlait point; quand mme il le pourrait, on verrait
encore quel parti prendraient les soldats franais une fois sur le
territoire de Sude; il en tait trop connu, aim et respect, et les
avait commands en trop de circonstances pour ne point en partie compter
aussi sur eux.

L-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous
interrompre, et le prince, qui allait  la parade, m'engagea  l'y
suivre. Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant
gnral qu'il avait connu  l'arme du Danube, le chef  l'air martial,
 l'oeil vif,  la taille bien prise,  l'abondante chevelure flottant au
vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'tait l'aisance parfaite
avec laquelle il tait entr dans son nouveau rle: rien chez lui qui
sentt le parvenu; pas un mouvement faux ou dplac. Avec une dignit
tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple
assembl, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait
aux hommages et aux acclamations, comme s'il se ft exerc de tout temps
 ces fonctions de la souverainet.

Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il
tmoignait la plus respectueuse dfrence; mais il voulut revoir
l'officier russe ds le lendemain: il le retint cette fois  djeuner et
 dner. Avant de se sparer dfinitivement de lui--Tchernitchef ne
pouvait plus retarder son dpart pour Paris--il lui remit une lettre 
l'adresse de l'empereur Napolon, une autre pour la princesse Pauline;
dans la premire, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses
promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercder en
sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre  Paris le mme service,
de plaider sa cause, d'exposer l'tat dplorable de la Sude et
l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en
visire  Napolon, et parmi les raisons qui le portaient  diffrer, il
en tait une dont il ne fit point mystre  son nouveau confident: Le
prince, crivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu' me dire que
la Sude tant pauvre, il tait encore oblig de se contraindre parce
qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier cu de ce qu'il possdait
en France.

Cette rserve prudente ne l'empchait point, l'instant d'aprs,
d'envisager les plus hroques perspectives. Il fallait, disait-il, que
Napolon se gardt de toucher  la Sude, il y retrouverait une Espagne.
En lectrisant la nation et en la conduisant avec un peu de gnie, on
la rendrait invincible, et dj Bernadotte se voyait rfugi et
inaccessible dans les glaces du Nord, entour de son peuple fidle,
donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrpidit: il se
composait magnifiquement ce rle et s'y drapait. Pourtant, si son
imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothses, si sa
verve hbleuse se plaisait  les dvelopper, il avait trop le sens des
ralits pour s'y arrter bien srieusement. Prudent et avis sous des
dehors fanfarons, il s'tait dit au contraire que son pays d'adoption et
lui-mme risqueraient moins, suivant toutes probabilits,  se brouiller
avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout
autant, et l tait en partie le secret de sa contenance.  supposer
qu'une campagne victorieuse rendt aux Sudois la Finlande, ce succs
demeurerait phmre; il serait le signal de longues luttes o la
victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons,  la puissance
qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire,
si la Sude passait condamnation sur la Finlande, si elle renonait
dfinitivement  toute reprise sur le continent pour se confiner et se
rpandre  l'aise dans la pninsule Scandinave, elle dsarmerait
l'hostilit de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice,
assurerait la scurit de sa seule frontire expose; s'isolant de
l'Europe et des grandes affaires, elle se rduirait  une condition plus
modeste, mais plus sre, fonderait sa tranquillit  venir, sans
prjudice de satisfactions immdiates et fort apprciables. Pour elle,
le mieux n'tait-il point de chercher une compensation plutt qu'une
revanche? Au lieu de regarder obstinment vers l'Est et de fixer la
Finlande, que ne se dtournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvge qui
s'offrait  elle comme un ddommagement tout trouv? Ds son arrive,
Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il
devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rle
plus profitable que glorieux[642]. Non qu'il et encore rig ce systme
en rgle absolue; port  s'exagrer l'importance de sa dcouverte,
Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonait 
Ptersbourg que l'empereur Alexandre pouvait dsormais disposer du
prince royal et le mouvoir  son gr[643]. En homme pratique, Bernadotte
tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'aprs leurs
indications. Toutefois, lorsqu'il aurait  se dcider, deux lments
s'associant en lui, une pense politique et une passion, la conception
renouvele qu'il se faisait de l'intrt sudois et sa haine pour
Napolon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant
dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-tre en attribuant ds 
prsent  ces deux mobiles une force irrsistible, il les avait
parfaitement dmls l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir  juste
titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait
bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle
Alexandre opposait aux demandes de la France une rponse poliment
vasive.

[Note 642: Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.]

[Note 643: _Id._]



III

Napolon avait appris trs vite, par d'autres voies, que la Russie
refusait d'adhrer pleinement  son systme de guerre. Ds les derniers
jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son
gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs
et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de
vigilance. En mme temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une
partie des btiments qui s'taient concentrs dans la Baltique et dont
le nombre total tait valu maintenant  douze cents, avaient dbarqu
leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait  s'oprer par
cet empire, qui inondait le grand-duch de produits coloniaux et en
approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napolon
ordonne de prparer une rponse  la note de Kourakine: il la veut fort
polie, fort douce, mais contenant les vrits qu'il est bon que la
Russie connaisse[644]; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera
nos instances avec une extrme nergie, et conclura ainsi: Tant que les
marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse
et en Allemagne, et qu'on sera oblig de les arrter aux frontires, il
sera bien vident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour
faire du tort  l'Angleterre[645]. Aprs avoir fourni le canevas de
cette note, l'Empereur avait laiss  Champagny le soin de la mettre en
forme, lorsqu'il reut, pendant la premire moiti de novembre, le
compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'tait
prononc en principe contre l'loignement universel des neutres. Devant
cette fin de non-recevoir, qui rpondait par avance  sa lettre, il se
sentit fix; perdant tout espoir d'tre cout et suivi, il comprit que
la Russie ne l'aiderait jamais  consommer l'anantissement de
l'Angleterre.

[Note 644: _Corresp._, 17099.]

[Note 645: _Id._]

Cette fois, sa colre fut muette et ne se manifesta par aucun clat.
Comme son intrt n'est nullement de prcipiter la crise, il se contient
et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prtentions manquent de
fondement lgal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui
fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Mme,
ayant renonc  convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et
d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prmaturment le
dsaccord; il remanie, abrge la note prpare pour Kourakine,
transforme en simple dclaration de principes cette ardente
requte[646]. Il ne laisse chapper aucun mot qui trahisse des desseins
hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, d'un ton trs
modr et sans montrer le moindre signe de colre, qu'il s'tait cru
oblig de faire savoir  Sa Majest Russe la seule manire de rduire
les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intrts de
son pays, ce qui au fond pouvait tre vrai, il n'y attachait plus une
aussi grande importance[647]. S'il ne faut  la Russie, pour se
rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui
refusera pas, et Caulaincourt est l pour les fournir: c'est  cette
seule fin qu'il laisse  Ptersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable
bonne grce[648]. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne
tiendra plus aucun compte des intrts, des susceptibilits d'Alexandre,
dans ce qu'il fera lui-mme pour atteindre son but par d'autres voies.
Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre
tous les pays qu'il occupe et dtient; partout il agira, dpcera les
royaumes, dplacera les frontires, rpartira et distribuera la matire
humaine au gr de ses spculations effrnes, comme s'il tait seul en
Europe empereur et matre. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il
le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les ralisera de suite,
avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armes du Tsar la pleine
libert de leurs mouvements. Aprs cette paix d'Orient qui se fera
apparemment au cours de l'anne prochaine, si l'empereur Alexandre se
tient  une attitude passive et rsigne, il le laissera  son isolement
et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus
vraisemblable que la Russie, dbarrasse de la diversion turque, se
rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici
l pos les armes, et dmasquera des intentions hostiles. Mais lui-mme,
 cette poque, se trouvera avoir reconstitu ses forces d'Allemagne et
recr sa grande arme; il disposera d'une masse d'hommes suprieure 
toutes celles qu'il a jusqu' prsent mises en mouvement, suffisante
pour carter  jamais la Russie de la scne europenne ou pour la
ramener d'autorit dans l'alliance, et l'ide qu'il faudra en finir par
l, qu'une campagne dcisive au Nord s'imposera  lui comme le terme de
ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit;  ses yeux,
cette perspective dj entrevue se lve de plus en plus par del les
entreprises prsentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se
dploie en traits plus marqus dans le lointain de l'avenir.

[Note 646: Voy.  ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699,
la correspondance de Champagny avec l'Empereur.]

[Note 647: Rapport de Tchernitchef, _Socit impriale d'histoire de
Russie_, XXI, 54-55.]

[Note 648: Champagny  Caulaincourt, 5 dcembre 1810: L'Empereur
vous invite  ne rien ngliger pour fortifier et rendre durables les
dispositions qu'on vous tmoigne: c'est maintenant l'unique but de votre
mission.]

Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes,
une frnsie de conqutes, une mainmise plus brutale sur tous les pays
d'o il importe que les Anglais soient exclus et rejets. Au Sud,
Napolon juge l'occasion propice pour s'infoder dfinitivement
l'Espagne.  l'extrmit de la Pninsule, Massna a envahi enfin le
Portugal, refoul l'arme de Wellesley, dpass Combre, enlev les
approches de Lisbonne; les dernires nouvelles le montrent  cinq lieues
de cette capitale. Sans doute, derrire l'pais rideau de montagnes qui
cache  la vue les armes aux prises et ne laisse passer que le bruit
confus et grossissant d'une lutte acharne, il est difficile d'apprcier
la marche et la tournure des oprations. Nanmoins, Napolon espre 
tout moment apprendre que Massna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est
embarqu avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En
prvision de ce succs, il invite le gouvernement de Madrid  ouvrir une
ngociation avec les corts insurrectionnelles de Cadix,  les sommer
une dernire fois de reconnatre la dynastie franaise et le pacte de
Bayonne:  ce prix, il respectera l'intgrit de l'Espagne; sinon, il la
dmembrera pour la punir de lui avoir rsist, annexera les provinces du
Nord et du haut de ses frontires portes jusqu' l'bre, psera de tout
son poids sur l'Espagne mutile. En mme temps, toujours enclin 
procder par masse d'vnements, il voudrait qu'avec la soumission de la
Pninsule concidt un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique.
Aprs avoir rserv le sort des villes hansatiques et des territoires
adjacents, par mnagement pour la Russie, il dcide de les runir 
l'Empire. Ds le 14 novembre, trois jours aprs qu'il a reu les
rponses ngatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volont est
en lui, bien qu'elle ne doive se manifester  l'Europe qu'un mois plus
tard, par snatus-consulte.

En substituant  Brme,  Hambourg,  Lubeck, ses prfets  ses consuls
et  ses commandants militaires, la conqute  l'occupation, en plaant
sous le rseau serr de son administration des contres sur lesquelles
il n'a exerc jusqu'alors qu'une autorit indirecte, il espre, en mme
temps qu'il dcouragera en Allemagne toute vellit d'indpendance,
mettre plus facilement les pays runis en valeur et en action pour la
lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de
nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus
de traiter, chaque tmoignage d'opinitret se paye pour eux par un
dsastre irrvocable, par la fermeture dfinitive  leur commerce de
l'un de ses dbouchs ncessaires. Au printemps, il leur a montr dans
une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes
hansatiques; le cabinet de Londres est demeur sourd  cet
avertissement; la Hollande a t runie. Plus rcemment, dans des
confrences  Morlaix pour l'change de prisonniers, dans des
pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement  une ngociation de
paix, le ministre anglais n'a montr que mauvais vouloir et raideur; il
faut donc que la menace s'accomplisse tout entire, que les ports
allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination franaise
sur les ctes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrsistible, 
mesure que les Anglais s'obstineront  prolonger sur les mers leur
domination usurpe. Cette gradation dans ses oeuvres que Napolon s'est
toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant  des actes
qui apparaissent comme un dfi  la raison et au bon sens. Il arrive 
crer un empire monstrueusement tendu, difforme dans son immensit,
tout en bras, si je puis dire,  partir des Alpes et du Rhin,
s'allongeant sur la cte mditerranenne jusqu' dpasser Rome,
projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel  Lubeck, une
bande troite de dpartements franais. Par cette double treinte, il
voudrait embrasser l'Europe centrale, la sparer des Anglais, organiser
tous les rivages du continent en un seul front de dfense et d'attaque,
et aprs avoir dcrt la mise en interdit temporaire des les
Britanniques, les placer en tat de blocus permanent. Au Sud, il peut
avancer indfiniment sans rencontrer de rsistance, car il ne trouve
devant lui que des peuples dbiles et inertes, dj assujettis  son
influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au
seul point solide et rsistant qui se prsente devant lui dans l'Europe
dcompose, c'est--dire  la Russie; dj, en appuyant  la Baltique la
droite de ses frontires, il porte  la scurit de cet empire une
atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les prcdentes.

La runion des ctes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit
direct avec la Russie. Pour donner  nos nouvelles possessions plus de
corps et de cohsion, il importait d'associer au sort des domaines
hansatiques certains territoires qui serviraient  les relier ou  les
arrondir,  nous donner sur le littoral une frontire ininterrompue. Il
fallait amputer de leur partie suprieure le royaume de Westphalie et le
grand-duch de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines
principauts, qui se trouvaient, par l'enchevtrement des tats
germaniques, mles aux pays  runir. Parmi ces parcelles voues 
l'expropriation figurait le duch d'Oldenbourg, mince bande de
territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui
effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, dj occup et
fortifi par nos troupes. Oldenbourg tait l'apanage d'une antique
maison, unie  celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel
tait oncle de l'empereur Alexandre, qui considrait l'Oldenbourg comme
un fief de sa couronne. Napolon allait-il traiter ce protg, ce parent
du Tsar, comme les principicules voisins, c'est--dire le dpossder
moyennant indemnit pcuniaire, le mdiatiser et le pensionner?

Par un reste d'gards pour l'empereur Alexandre, il consentit  une
exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrta d'abord  l'ide de
respecter cet tat: il se bornerait  l'enclaver dans nos possessions, 
le couvrir de nos douanes,  l'enserrer dans notre systme militaire et
fiscal,  le prserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, 
l'emprisonner et  le murer dans l'Empire. Cependant cette drogation 
la rgle commune n'avait t admise par lui qu' regret; la solution de
continuit qui en rsultait dans le trac de notre frontire maritime
rpugnait  ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours,
il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'changer une
ombre de souverainet contre un tablissement moins prcaire dans une
autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on prparait le
snatus-consulte relatif aux villes hansatiques, il fit examiner la
question de l'Oldenbourg, chercha un quivalent, et crut le trouver 
peu prs dans Erfurt et le territoire environnant, rests entre ses
mains, et qui reprsentaient la sixime partie du duch pour l'tendue,
le tiers pour la population, et un peu plus que la moiti en
revenu[649]; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient
combler la diffrence.

[Note 649: Rapport de Champagny  l'Empereur du 10 dcembre 1810.
Archives des affaires trangres, carton relatif au duch d'Oldenbourg.]

Le 13 dcembre, le snatus-consulte fut rendu. Il consacrait la runion
de la Hollande et prononait en principe celle du littoral allemand,
sans entrer dans le dtail des pays  annexer. En mme temps, l'Empereur
dclarait, il faisait mme crire  son ambassadeur en Russie que le duc
d'Oldenbourg aurait  opter entre deux partis: rester sur place avec les
restrictions qui seraient imposes  sa souverainet par l'tablissement
des douanes franaises, ou renoncer  sa principaut et recevoir Erfurt
en compensation[650]. Un envoy spcial fut charg de lui proposer cette
deuxime combinaison, mais il tait entendu que sa volont ne serait
aucunement contrainte et qu'il aurait  choisir librement l'un ou
l'autre terme de l'alternative.

[Note 650: Champagny  Caulaincourt, 14 dcembre 1810. Cf. BIGNON,
IX, 362.]

En ralit, cette rserve tait de pure forme, et l'Empereur ne mettait
point en doute que l'expression de son voeu ne ft accueillie comme un
ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considrant comme simple
fidicommissaire de la principaut, ne se jugea pas autoris  disposer
du bien patrimonial de sa maison; il prfra au riant pays d'Erfurt le
pauvre et sablonneux domaine o avaient rgn ses pres; il demanda  y
demeurer, dans quelque condition que ce ft: en termes humbles et
respectueux, il dclina l'change[651]. Cependant les autorits
franaises, prjugeant sa dcision et s'armant des termes gnraux du
snatus-consulte, faisaient dj irruption dans le duch, mettaient la
main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son
droit reconnu par l'Empereur et outrageusement viol; mais Napolon
n'admit point que la rsistance d'un vassal, d'un membre obscur de la
Confdration, pt arrter l'essor de sa domination et obliger la France
 un pas rtrograde. Par un procd d'autocrate, il trancha la
difficult qu'il n'avait point russi  dnouer. Le 22 janvier 1811, il
signait un dcret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et
transfrant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce
dplacement brutal, il contrevenait  l'article 12 du trait de Tilsit,
aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de
Mecklembourg-Schwrin devaient tre remis chacun dans la pleine et
paisible possession de ses tats. Sans intention de brusquer le
conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens
d'attnuer le mcontentement qui se produirait  Ptersbourg[652],--mais
domin et aveugl par la conviction que sa volont devait tre tenue en
tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis--vis
d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense
caractrise, que rien ne saurait justifier ni pallier.

[Note 651: Archives des affaires trangres, Oldenbourg et
Confdration du Rhin.]

[Note 652: Champagny  Caulaincourt, 14 novembre 1810.]

Seulement, trois semaines auparavant, le 31 dcembre 1810, avant de
connatre la runion des villes hansatiques et le pril de
l'Oldenbourg, d'un mouvement spontan et non provoqu, Alexandre avait
le premier port  l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait
t commise en ces matires de commerce o Napolon se montrait
particulirement ombrageux.  Tilsit, par l'article 27 du trait patent,
les deux parties s'taient promis, en attendant qu'elles fissent une
convention de commerce, de rtablir leurs relations conomiques sur le
pied o elles existaient avant la guerre; c'tait remettre
provisoirement en vigueur le trait du 11 janvier 1787, le seul qui et
t jamais pass entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et
des plus utiles succs de la diplomatie royale, assurait  nos produits
en Russie un traitement privilgi  certains gards et ne les
assujettissait qu' des droits modrs. Depuis 1807, le rtablissement
de ce systme, combin avec les engagements pris contre l'Angleterre,
tait considr  Ptersbourg comme l'une des causes de la crise aigu
que traversaient les intrts matriels et la fortune publique. Tandis
que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus  la Russie
d'couler les produits de son sol, les importations franaises, qui se
faisaient par terre, avaient pris un assez grand dveloppement: elles
consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix lev, dont l'achat
attirait hors de l'empire une grande quantit de numraire, que ne
remplaait plus l'argent procur en temps normal par les exportations
maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se
rfrer aux doctrines de l'poque, souffrait de ces dbours non
compenss, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient
principalement  ce motif la baisse considrable du change, qui dsolait
la nation et alarmait le pouvoir.  la fin de 1810, Alexandre ne rsista
plus  modifier cette situation par un coup d'autorit, quel qu'en pt
tre le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans
consulter ni prvenir Napolon, il fit laborer par un comit d'hommes
spciaux, puis promulgua l'ukase clbre qui, remaniant l'ensemble des
tarifs douaniers, frappait spcialement la France et modifiait, par
dcret, des relations tablies par trait[653].

[Note 653: Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait t conclu que
pour une priode de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il
pas implicitement prorog jusqu' une chance indtermine?]

Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est--dire
franais, taient frapps de droits rigoureux ou prohibitifs; le
brlement des marchandises tait ordonn au cas de pntration
frauduleuse; c'tait la guerre conomique  la France, la guerre sous sa
forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus
par mer, c'est--dire non franais, l'ukase leur accordait en principe
un traitement meilleur et ne prononait en aucun cas la destruction des
marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi,  la vrit,
et il tait d'ailleurs spcifi que l'application des nouveaux tarifs
tait suspendue  l'gard des puissances avec lesquelles la Russie tait
en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la rgle. Les
ports restaient donc ferms aux articles notoirement anglais, mais,
d'aprs l'interprtation donne  l'ukase par Alexandre lui-mme[654],
les dispositions librales de cet acte s'appliquaient au commerce fait 
bord de navires neutres et spcialement amricains, c'est--dire  celui
que Napolon considrait, non sans raison, comme une branche du commerce
britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il et t
indispensable de dtruire. L'ukase favorisait par consquent
l'Angleterre  nos dpens; la rupture commerciale avec la France
s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un
double point de vue, le nouveau rgime douanier se mettait en rvolte
contre les sentiments d'troite solidarit qui demeuraient
officiellement la rgle des rapports. Un homme d'tat a dit de nos
jours: L'hostilit conomique est incompatible avec l'amiti
politique[655]; combien plus en ce temps o Napolon portait sur le
terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y
concentrait la lutte  laquelle il prtendait associer l'Europe! Sur ce
terrain, s'loigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'tait
accentuer la scission des intrts, l'opposition des principes, et, aux
yeux de tous, dnoncer l'alliance[656].

[Note 654: Lettre publie par M. TATISTCHEFF, 547  552.]

[Note 655: Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul
Leroy-Beaulieu dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er fvrier 1892 sur
_Les traits de commerce de l'Europe centrale, les conventions
commerciales entre les tats d'Amrique et le rgime douanier de la
France_.]

[Note 656: Voy. le texte de l'ukase dans le _Moniteur_ du 31 janvier
1811.]

Ainsi Napolon et Alexandre,  vingt jours d'intervalle,  l'insu l'un
de l'autre, sans que les actes du second pussent tre considrs comme
une rplique aux excs du premier, en venaient  transgresser
matriellement le pacte dont ils avaient ds longtemps abjur l'esprit.
Ils arrivaient  ce rsultat naturellement, presque inconsciemment,
comme au terme invitable de la marche en sens inverse qui depuis dix
mois les loignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observ certains
mnagements et gard quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans
l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils
avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier.
Aujourd'hui que Napolon dsespre d'un secours effectif contre
l'Angleterre et qu'Alexandre renonce  retenir intgralement les
Principauts, ils se laissent aller  considrer leurs obligations comme
teintes et primes: ils n'y voient plus que des effets survivant 
leur cause et s'en dgagent instinctivement. Dans tout ce qu'il dcrte
et opre, Napolon ne prend plus conseil que de ses convenances et de
ses apptitions; de son ct, Alexandre permet aux intrts froisss de
son peuple, aux passions comprimes de sa noblesse, de se redresser peu
 peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement  lui et de
dicter ses dcisions.

Chez lui,  l'instant o nous sommes parvenus, une circonstance
particulire expliquait cette hardiesse. Ses prparatifs militaires, en
voie d'accomplissement depuis six mois, taient entirement achevs: la
Russie tait prte.  l'heure o Napolon ne lui supposait d'autre force
immdiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait
russi, en se couvrant d'ombre et de mystre, par un long effort de
dissimulation et d'activit discrte,  mobiliser et  concentrer deux
cent quarante mille hommes derrire sa frontire de l'Ouest. Alexandre
sait que les effectifs sont au complet, les magasins forms, le matriel
et les approvisionnements runis: il sait qu'il a en main, tout
organises, en tat de se battre, vingt et une divisions d'infanterie,
huit de cavalerie, plus trente-deux rgiments de Cosaques, le tout
composant deux armes, l'une de premire ligne, la seconde  peu de
distance en arrire et prte  rejoindre au premier signal, avec une
rserve de cent vingt-quatre mille hommes[657]. En face de lui, au del
de la frontire, il n'aperoit que les cinquante mille Polonais du
duch, et plus loin quarante-six mille Franais, dissmins dans des
places ou rpartis dans la basse Allemagne, environns d'allis d'une
fidlit douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant
plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger
immdiat, prononcer sa dfection conomique.

[Note 657: Chiffres donns par Alexandre lui-mme dans deux lettres
 Czartoryski. _Mmoires du prince_, II, 254 et 271. Un rapport de
Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. _Corresp._, III,
540.]

Mais laissera-t-il ensuite  Napolon le temps de prparer et de
consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte invitable jusqu' ce
que le conqurant se soit dgag de l'Espagne, qu'il ait rappel  lui
toutes ses armes, qu'il en ait organis de nouvelles, qu'il ait
roccup l'Allemagne et confdr l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui
que la disproportion des forces compense l'ingalit des talents, la
prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'tre entreprenants et
audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre
sur un adversaire momentanment dpourvu? En possession des moyens qu'il
a rassembls pour se dfendre, Alexandre prouve aussitt la tentation
de les employer  l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois,
plus fort matriellement que Napolon, mieux arm, en mesure de frapper
le premier et de frapper  l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-mme
est pris d'un subit vertige. Le dsir de donner le branle 
l'insurrection europenne et de s'en faire le chef, de substituer au
joug de la France l'hgmonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et
soulve son me. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe
en lui depuis plusieurs mois, arrive  maturit et  closion.
L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce  en user, 
profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en
quelques jours, il se dcide  passer, des prparatifs de l'action, 
l'action mme.

Neuf jours aprs l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la runion des
villes hansatiques, mais ignorant encore la prise de possession de
l'Oldenbourg, c'est--dire le grief particulier et personnel que
Napolon lui fournit, il s'ouvre  son confident, et sa correspondance
avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activit, une prcision,
une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche,
une ide vague qu'il soumet aux rflexions d'un ami, c'est une srie de
questions qu'il pose, auxquelles il demande rponse, et un plan complet
qu'il dvoile.

Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurp de la France;
son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne,
de s'en dclarer roi, de jeter en mme temps sur Varsovie cent mille
Russes, qui seront renforcs tout de suite par cent mille autres[658],
et auxquels les soldats du duch seront invits  se runir. Si cette
fusion s'opre, la premire ligne des dfenses franaises se trouvera du
mme coup anantie, la Vistule dpasse, Dantzick isol et tourn: la
Russie, rassure par la parole de Bernadotte contre toute crainte de
diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paratre 
l'entre de l'Allemagne. L, fortifie immdiatement de la Prusse, elle
prsentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera
porte  plus de cinq cent mille si l'Autriche, moyennant des avantages
qu'on lui offrira, entre de mme en jeu contre la France[659]. En
Allemagne, la patience semble  bout;  la vue des armes libratrices,
l'entranement sera universel et la dfection contagieuse; le
patriotisme exaspr, la haine de l'tranger, l'amour de l'indpendance,
vaudront sans cesse  la coalition de nouveaux membres; ces nobles
passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Franais,
combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp,
dplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duch, au
dbut de l'opration, est indispensable pour en assurer le succs et
mme la possibilit. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes
que se trouve plac, en dfinitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au
premier qui leur offrira, non la probabilit, mais la certitude de leur
rgnration[660]? Peut-on attendre d'eux, si on ralise toutes leurs
esprances, qu'ils rompent  ce prix leurs attaches avec Napolon et se
dcident  un changement de front instantan? Alexandre est prt  leur
donner une parole solennelle,  leur promettre une constitution
librale, une patrie qui comprendra, avec le duch, les provinces
russes, et qui s'accrotra vraisemblablement de la Galicie autrichienne;
mais il tient, avant de rien tenter,  acqurir la certitude de leur
adhsion. Que Czartoryski parle donc, avec les prcautions convenables,
aux principaux chefs de la nation et de l'arme,  ceux dont la
discrtion est certaine, qu'il sonde leurs coeurs, qu'il leur fasse part
des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Ds
qu'Alexandre aura reu les rponses et les garanties ncessaires, il
donnera le signal, et le grand oeuvre s'accomplira[661]. En attendant, il
se charge d'entretenir la quitude de Caulaincourt et de donner le
change  Napolon: il ne lui en cote point d'inspirer une trompeuse
scurit au monarque dont il s'est tant de fois proclam l'ami et qu'il
mdite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La lgitimit du but excuse
 ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette
restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquit du pass, le
sduit par un ct de magnanimit, de dsintressement et de justice. Il
ira  ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plat
 l'ide de commencer par une mesure rparatrice la dlivrance de
l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre
sous tous ses aspects,  la fois gnreux, chimrique et faux.

[Note 658: Lettre d'Alexandre en date du 25 dcembre (ancien style)
1810, publie  la suite des _Mmoires du prince Czartoryski_, II,
248-253]

[Note 659: _Id._]

[Note 660: Lettre du 25 dcembre.]

[Note 661: _Mmoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 248,
278.]

Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait t ourdie
de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour o il se
dclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne
seraient plus qu'une formalit; il admettait ces consquences naturelles
de son volution, mais n'entendait point les prcipiter et s'enchaner
par avance. En se dtachant de nous, il agissait de sa propre
initiative, et Napolon le souponnait  tort de s'asservir
graduellement  une impulsion trangre.

Au reste, il ne parat point qu'en ces conjonctures dcisives la
diplomatie et l'intrigue britanniques aient dvelopp une nergie, une
vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient 
Londres, jets par la maladie de George III dans un chaos de
difficults, placs entre un roi fou et un rgent dcri, en butte aux
attaques virulentes de l'opposition,  la rvolte des intrts lss,
aux plaintes de la Cit, entours d'un peuple sans pain et d'un commerce
aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intrieur que pour revenir
aux absorbants soucis de la guerre dans la Pninsule. Mme, en face de
l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son
arme, ils dsespraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne.
Cependant, dans ce pril extrme, aucun d'eux ne songe  cder, 
solliciter,  accepter mme la paix,  sacrifier l'orgueil et la cause
britanniques, et rarement hommes d'tat ont oppos  la violence
dchane des vnements, aux assauts ritrs du sort, plus admirable
exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces
hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un pass
glorieux, d'une intelligence suprieure; les successeurs de Pitt, qui
s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hrit
que de sa constance, de son opinitret et de ses haines. Sachant qu'ils
portent en eux les destines de la patrie et celles du monde, ils
puisent dans ce sentiment une vertu d'nergie et de patience qui les
gale aux plus grands. Sans chercher  rompre ou  dtourner par de
savantes manoeuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le
soutenir, s'enferment dans une rsistance passive, qui prvaudra  la
longue, et leur victoire finale sur Napolon sera celle du caractre sur
le gnie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux:
dans le Parlement, malgr la lutte ardente des partis, la majorit ne se
dplace point, et l'Angleterre, devant le pril national, continue 
faire corps et  faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir
compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napolon approche de
l'abme  mesure qu'il s'lve  de plus vertigineuses hauteurs, que le
joug impos  tous en Europe prpare l'unanime rbellion, que sous
l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface
d'immobilit, le mcontentement et l'agitation gagnent en profondeur,
que les intrts meurtris, les dignits humilies, les consciences
violentes s'insurgeront  la premire occasion et reviendront contre
l'oppresseur sous forme d'armes innombrables et furieuses. Sans
apercevoir encore  l'horizon ces masses qui se portent  son aide,
l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son
effort se borne  tenir jusqu' leur arrive, et elle reste sur place,
attend de pied ferme, immobile, inbranlable, hroquement inerte; c'est
la tactique de Waterloo, pratique  l'avance par tout un gouvernement
et tout un peuple. Et dj,  l'insu mme de ce peuple, ses prvisions
commencent  se raliser: dj se prparent et s'acheminent les secours
qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et
dgager son arme. En Portugal, Wellesley tient encore; djouant
l'espoir de Napolon et dpassant l'attente de ses propres concitoyens,
il a arrt Massna sous les lignes de Torrs-Vdras, et l'imptuosit
de nos soldats, l'ardeur lasse du plus habile et du plus heureux de nos
gnraux, se sont brises contre ce mur. Frmissant devant l'obstacle,
le vieux marchal dpche des officiers  Paris, rclame des renforts,
se rcrie sur l'insuffisance de ses moyens; en ralit, pour recommencer
et faire aboutir cette campagne avorte, il faudrait que Napolon se
porte lui-mme dans la Pninsule et y engage toute sa puissance. Or, les
complications du Nord, en se manifestant plus tt qu'il ne l'avait
pens, vont l'arracher dfinitivement  l'Espagne. Il a cru pouvoir
atteindre et courber l'une des extrmits du continent avant que l'autre
tente de lui chapper; des deux parts  la fois, ses calculs se trouvent
en dfaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le
Nord se relve, et voici que de ce ct s'annonce la grande diversion:
la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succs de sa tentative
auprs des Varsoviens pour dpasser ses frontires et descendre en
Allemagne avec des forces patiemment accumules.

Quelque pais que ft le nuage dont elle s'enveloppt, il tait
difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Ds le mois
de dcembre,  certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille,
peroit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le
Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose 
l'offensive, il se sent confirm dans l'opinion qu'elle prpare sa paix
avec l'Angleterre et qu'elle espre la conclure impunment,  l'abri de
ses frontires fortifies et couvertes. Comme il est plus loin que
jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, aprs
avoir dsert sa cause, ne lui dclare pas la guerre, c'est lui-mme qui
la fera et la commencera. Dans ce but, il lve la conscription de 1811,
qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent
mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser
encore  aucune mesure de prparation immdiate. En janvier 1811
seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui
apercevront  travers leur frontire des mouvements suspects, le feront
se retourner prcipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec
des lments pris de toutes parts, une arme d'Allemagne.

Dsormais ses ordres se succderont, prcis, multiples, journaliers,
embrassant l'ensemble et le dtail. Infatigablement diligente, sa
volont va en toute hte diriger des hommes vers le point menac,
prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande
concentration, transformer ce corps en arme, chelonner cette arme sur
le littoral allemand, de l'Elbe  l'Oder, avec Hambourg pour point
d'appui et Dantzick pour poste avanc; entasser  Dantzick soldats,
vivres, munitions, matriel, dvelopper les dfenses de la place, en
faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrire les
troupes et les positions de premire ligne, masser d'autres forces,
faire peu  peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une arme
telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une arme qui
sera les deux tiers de l'Europe militaire, discipline par une main de
fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que,
malgr ce dploiement surhumain d'activit et de prvoyance, les
premiers mouvements ordonns, ne devant s'achever qu' la fin du
printemps ou dans l't de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde 
l'abri d'une surprise et l'eussent laisse en prsence de forces
infiniment suprieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite 
ses desseins. Mais l'excution du plan conu par ce monarque dpendait
d'une condition qui chappait  sa volont, la connivence des Polonais
du duch. Repouss par les auxiliaires qu'il s'est cherchs, Alexandre
reconnatra la chimre et le nant de ses calculs, renoncera  profiter
de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne
se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonn,
s'avancer par chelons du Rhin  l'Elbe, de l'Elbe  l'Oder, de l'Oder 
la Vistule, se lever enfin et se dresser menaante contre les frontires
de la Russie; et les deux empires gants se trouveront face  face,
debout tous deux et en armes, rapprochs  se toucher, affronts 
travers l'Europe.

Comme Napolon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme
Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre
et s'attendre. Des ngociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois;
peuvent-elles aboutir? Ce qui spare les deux empereurs, c'est moins un
dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est
arm, il s'est prpar  agir parce qu'il croit que Napolon a dcid le
rtablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est--dire le
dmembrement et la dchance de l'empire russe. Or, nous avons constat
 des tmoignages multiples, concluants, chelonns au cours de cette
histoire, que si Napolon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y
voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par
eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprte  marcher contre les
Russes parce qu'il les souponne de le trahir pour l'Angleterre, de lier
partie avec son ennemie jure, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il
inclinait  se rapprocher des Anglais par terreur de la France, vitait
encore de se livrer  eux. Cette erreur de deux potentats, qui va
coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord,
de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles
ramener en arrire les armes prtes  s'entre-choquer, rnover la
confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir t
officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et
remplir ses destines? Au contraire, l'hostilit est-elle irrmdiable,
parce qu'elle ne rsulte pas seulement de griefs particuliers, mais
qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises?
Entre Napolon, qui concentre en lui et pousse  ses dernires limites
la force d'expansion de la France rvolutionnaire, et la Russie, en qui
s'est rfugi l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas
que le dchirement s'opre? Malgr la solidarit qui existe entre les
deux tats pris dans leur situation normale, malgr cette parit
d'intrts que Tilsit avait proclame, que l'avenir devait reconnatre,
et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu mme de
leurs diffrends, faut-il que le sort des armes dcide si Napolon
reconstituera en Occident l'unit romaine ou si l'Europe refluera sur la
France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre
l'entranement des passions et la force des impulsions antrieures, ils
hsiteront nanmoins devant la responsabilit pour laquelle les ont
marqus leur grandeur et leurs fautes.  l'heure o leur main s'occupera
 mettre en mouvement des millions d'hommes pour une oeuvre de sang, leur
me par instants se troublera, passera par des combats et des crises;
mais ces volutions intimes n'apparatront qu' de rares initis et
jamais compltement. Entre eux, une invincible mfiance, double chez
Napolon d'un pernicieux orgueil, les empchera toujours d'aborder de
face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils
oseront  peine se montrer le vritable point du litige et les moyens de
transaction qui leur viennent  l'esprit: craignant de se compromettre
et de se livrer, voulant tre devins plutt qu'entendus, ils
poursuivront leur controverse  demi-mot et par allusions; se cachant 
leurs contemporains de leurs efforts parfois sincres pour trancher sans
combat le conflit dont la solution porte en elle les destines futures
de l'Europe, ils laisseront  l'histoire seule le droit de suivre les
pripties et d'interroger les pices de ce grand procs.




APPENDICE




APPENDICE

I

A

_Sur le rapport cit  la page 204 et attribu par nous au comte
Alexandre de Laborde._

Le rapport n'est pas sign, mais il est incontestablement de M. de
Laborde. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu l'criture, compare 
celle des pices manes du mme personnage et conserves tant aux
Archives nationales, AF, IV, 1675, qu'aux Archives des affaires
trangres, Vienne, 383. De plus, dans une dpche  Schwartzenberg en
date du 25 dcembre 1810, Metternich rend compte de la conversation, en
citant le nom de Laborde (_Mmoires de Metternich_, II, 313-314).
Seulement, le ministre autrichien prtend que c'est le Franais qui a
parl le premier de mariage. Cette assertion n'est gure admissible. En
effet, il est peu croyable que Laborde ait entam un tel sujet sans
ordre de son gouvernement, et d'autre part, s'il avait reu des
instructions, il n'aurait eu aucune raison pour se cacher dans son
rapport d'avoir provoqu les confidences de Metternich. M. Wertheimer
(_Archiv fr OEsterreichische Geschichte, Vierundsechzigster Band, Erste
Hlfte_, 509) a donn en allemand quelques passages de la pice.

B

P. 211.--_En prsence des dmarches ordonnes ailleurs (en Russie) et
expressment maintenues..._

Il est vrai que, le 22 dcembre, Cambacrs, demandant aux membres de
l'officialit de Paris l'annulation du lien religieux, leur disait: Il
(l'Empereur) est dans l'intention de se marier et veut pouser une
catholique. (Welschinger, 84-85.) Mais, en prsence de la lettre crite
 Caulaincourt le 13 et confirme le 17, il est impossible de croire 
la sincrit de ces paroles. D'ailleurs, le 22, on tait loin encore
d'tre sr de l'Autriche; les pourparlers avec Schwartzenberg ne
commencrent qu' la fin de dcembre 1809, d'aprs la mention porte
sur le manuscrit qui en rend compte aux Archives nationales (AF, IV,
1675). Il est, au contraire, trs naturel de supposer que Napolon ou
Cambacrs, demandant aux membres de l'officialit une dcision qui
embarrassait leur conscience, engageait leur responsabilit, ait voulu
leur faire croire que la fin justifierait les moyens, et qu'ils
contribueraient, par leur docilit,  placer une catholique sur le trne
de France: c'tait un argument _ad homines_.

Toutefois, l'annulation du mariage religieux, utile dans tous les cas
(la Russie exprima formellement des scrupules  cet gard), l'tait
particulirement en vue de l'ventualit autrichienne; aussi fut-ce
lorsque l'Empereur commena  s'occuper plus srieusement de cette
dernire,  partir du milieu de dcembre, qu'il fit entamer et presser
vivement la procdure devant l'officialit.

C

_Sur la date du premier conseil tenu par Napolon au sujet de son
mariage._

Thiers, suivi par divers auteurs, place le premier conseil  la date du
21 janvier; Helfert, d'aprs les dpches de Schwartzenberg, le place 
la date du 28. Cette dernire nous parat seule admissible. D'abord, les
dpches de Schwartzenberg constituent un tmoignage contemporain,
oppos aux rcits faits aprs coup o ont puis les historiens franais.
De plus, le mmoire de Pellenc, conserv aux Archives nationales, cit
dans le cours du chap. VII et crit le 1er fvrier, parle de l'motion
que le conseil tenu aux Tuileries rpand dans la socit depuis trois
jours, ce qui correspond  la date du 28 janvier. Enfin, dans une
lettre du 6 fvrier (_Corr._, n 16210), Napolon parle du conseil tenu
il y a peu de jours, ce qui s'appliquerait difficilement  la date
dj loigne du 21 janvier. Ce fait a son importance: il prouve que
l'Empereur n'a laiss mettre en discussion le mariage autrichien
qu'aprs la rception des premires nouvelles de Russie, arrives le 25.

D

_Sur la date et l'ordre des vnements qui se sont succd du_ 5 _au_ 8
_fvrier_ 1810.

M. Helfert, p. 90, place  la date du 6 l'arrive du courrier de Russie,
dans l'aprs-midi du 7 la tenue du conseil aux Tuileries, puis la
dmarche d'Eugne auprs de Schwartzenberg, suivie immdiatement de la
signature du contrat entre l'ambassadeur et le ministre des relations
extrieures. Or, par son billet  l'Empereur cit p. 253, Champagny nous
apprend que les lettres de Caulaincourt sont arrives le 5. Par une
dpche du 8, il fait savoir que le conseil s'est tenu dans la nuit du
6 au 7, qu' l'issue il a crit au prince de Schwartzenberg pour
l'engager  se rendre chez lui, et qu'il vient de signer avec lui le
contrat; enfin, dans une dpche subsquente  Caulaincourt du 17 mars,
il rappelle qu'il s'est rencontr pour la premire fois avec
l'ambassadeur d'Autriche dans la matine du 7. Dans ces conditions,
comme il est matriellement impossible que la dmarche d'Eugne, qui a
incontestablement prcd la rencontre entre le ministre et
l'ambassadeur, ait eu lieu entre la fin du conseil, termin le 6 fort
tard, et la matine du 7, c'est--dire en pleine nuit (plusieurs
tmoignages s'accordent d'ailleurs pour la placer  six heures du soir),
il faut admettre qu'elle s'est passe antrieurement au conseil, et que
Napolon, avant de faire ratifier son choix en consulte solennelle,
avait eu soin de s'assurer du consentement dfinitif de l'Autriche.
D'ailleurs, la lettre de Dalberg portant la date du 6, cite par
Helfert, qui l'attribue par erreur  Laborde et qui est oblig de la
supposer mal date, place au jour mme o elle a t crite,
c'est--dire au 6, l'avis donn  Schwartzenberg pendant la chasse et
qui a prcd immdiatement la visite d'Eugne. tant donns ces divers
tmoignages, nous avons cru pouvoir tablir l'ordre des faits de la
manire suivante: le 5, arrive du courrier de Russie; dans l'aprs-midi
du 6, dmarche d'Eugne, puis, dans la soire, conseil et dlibration
fictive; enfin, le 7 au matin, entrevue entre Schwartzenberg et
Champagny au sujet du contrat, qui est tabli sance tenante et expdi
 Vienne le lendemain.



II

PROPOSITION

FAITE  L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS GALICIENS ET
VARSOVIENS  L'EFFET DE RECONSTITUER LA POLOGNE EN L'UNISSANT  LA
RUSSIE.

_Lettre du prince Galitsyne  l'empereur Alexandre pour appuyer la
proposition, le 4_ (16) _juin_ 1809.

... Sans entrer dans des raisonnements politiques  perte de vue, il me
semble  moi qu'il n'y aurait pas de raison de dcliner une dignit qui
nous est offerte par tout un peuple  l'unanimit. D'autant plus que par
ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en
somme, bien que sous une forme diffrente, une province russe. Je ne
vois pas non plus le mal qui pourrait en rsulter par la suite pour la
Russie, dans le cas o l'empereur, aprs s'tre revtu de la dignit de
roi de Pologne, instituerait pour l'ternit que les souverains de la
Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les
reprsenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le
gouverneraient au nom et de par la volont des souverains de toutes les
Russies. Ce royaume serait form de toute la ci-devant Pologne, 
l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des
gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume
en question pourrait entretenir une arme de cent mille hommes et tous
les fonctionnaires ncessaires  son administration, en versant avec
cela une partie considrable de ses revenus au trsor de l'empire.

_Rponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur_, 15 (27) _juin_
1809.

Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalit,
S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'clat, a port son attention
particulire sur les consquences que cette acquisition aurait pour la
Russie, d'o rsultent les questions suivantes: Le rtablissement du
royaume de Pologne dans son tat primitif n'entranerait-il pas la
rtrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on
se fier  la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mmes
de leur vif dsir de s'unir  la Russie sous le sceptre de Sa Majest,
ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnes
qui nous taient chues et puis de se dtacher entirement de nous?

(Suit un parallle entre la Russie et la Pologne d'un ct, la
Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens
entre pays de diffrente origine ne sauraient tre solides et durables.
De plus, la consquence vidente et immdiate du rtablissement du
royaume de Pologne et de sa runion  l'empire de Russie serait que
l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement
intresses  se soutenir mutuellement, se trouverait entirement
dissoute.)

Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majest, se contentant de la part
qui lui est chue de la ci-devant Pologne, prfre voir ce pays dans son
tat actuel et ne juge pas conforme aux intrts de l'empire la runion
de la Pologne dans son tendue d'autrefois, sans mme parler de ce qu'il
y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignit et la scurit de la
Russie s'il fallait entendre par le rtablissement du royaume de Pologne
l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des
gouvernements de Kief et de Podolie.

Nanmoins, dans l'tat conjectural o se trouve actuellement l'Europe,
Sa Majest est d'avis que d'un ct, prenant en considration les
reprsentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les
Polonais de l'espoir du rtablissement de leur patrie, les maintenir
dans le calme et l'obissance, tandis que d'un autre ct ils pourraient
s'adresser  Napolon pour lui demander la constitution d'un tat
particulier compos du duch de Varsovie et de la Galicie, _ce qui nous
serait extrmement prjudiciable_[662]. En consquence, S. M. l'Empereur
autorise Votre Excellence, aprs avoir acquis la certitude que les
magnats varsoviens et galiciens ont le dsir droit et ferme de se
soumettre au sceptre de Sa Majest, de leur insinuer sous main que s'ils
ont rellement l'intention de former du duch de Varsovie et des
principauts galiciennes un tat particulier sous le nom de royaume de
Pologne en en confiant le sceptre _ad ternum_  S. M. l'Empereur et 
ses successeurs, vous tes presque certain qu'un acte pareil et une
proposition de leur part ne resteraient pas sans succs, et que vous, de
votre ct, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rle d'un zl
solliciteur[663].

[Note 662: Les mots en italique ont t ajouts par Alexandre
lui-mme en remplacement de ceux-ci: _ce qu'il nous serait difficile
d'empcher_.]

[Note 663: Ces deux pices sont extraites des archives de
Saint-Ptersbourg, o elles sont crites en russe.]



III

LETTRES PARTICULIRES
du duc de Vicence, ambassadeur en Russie, au duc de Cadore, ministre des
relations extrieures.

(Janvier-dcembre 1810)[664].

[Note 664: Archives des affaires trangres, Russie, vol. 150 et
151.]


      Ptersbourg, le 8 mars 1810.

(Cette lettre et la suivante rpondent aux reproches adresss 
l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir
sign le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes
rclams par la Russie.)

      MONSIEUR LE DUC,

J'ai dj eu l'honneur d'accuser  Votre Excellence la rception de ses
courriers des 10 et 12 fvrier; je me suis conform  ses ordres; fidle
 mes devoirs, j'obis avec un zle, un dvouement absolus. Je me
bornerais l dans ma rponse  Votre Excellence, comme je le fais dans
mes dmarches, si sa lettre du 10 fvrier, en rappelant quelques
expressions de ses prcdentes dpches, ne contenait pas en fait un
reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois
avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donn  Sa Majest plus
d'une preuve de mon exactitude et de ma fidlit. Que Votre Excellence
daigne se rappeler les autres expressions de ses mmes lettres des 24 et
25 novembre: _Que je ne dois pas me refuser  signer la convention
qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le
rtablissement de la Pologne et l'agrandissement du duch de Varsovie,
etc. En gnral, vous ne vous refuserez  rien de ce qui aurait pour but
d'loigner toute ide du rtablissement de la Pologne, etc., etc.
L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie,
surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillit_[665]. Les cinq points
de ma dpche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en
partie la base dont on est parti ici; quant  l'article 5, on l'a exig
comme une consquence naturelle du trait de Vienne et des assurances
donnes par Votre Excellence elle-mme au comte de Romanzof. Votre
Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dpches pendant
la guerre que c'tait l non moins que l'ide du rtablissement de la
Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que
vos lettres, les paragraphes prcits vous disent assez, Monsieur le
Duc, si j'ai t au del des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont
cess de rpter que la Russie voulait des assurances _positives_. C'est
 ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de rpondre par la
sienne du 25 novembre qui m'autorise  prendre la mienne du 7 du mme
mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le trait de
Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandes et presque
exiges par la Russie, n'ont pas t comprises dans la convention. Votre
Excellence se rappellera encore combien j'tais peu empress de la
conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne,
j'obis  Ptersbourg comme je le ferais  Paris, mais j'ose vous
l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les
vritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son
ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de
justifier la convention, je me borne  prier Votre Excellence de mettre
sous les yeux de Sa Majest les ordres qui me l'ont fait conclure et qui
sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu' prouver  mon
matre que je le sers avec dvouement et fidlit et surtout avec
exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrire serait finie,
car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent  lui, et je me
tiendrais bien plus rcompens par un mot de satisfaction que je n'ai
jamais pu l'tre par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un
moment  ma place,  huit cents lieues de ma cour, isol, sans le
moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des
circonstances qui n'ont pas toujours t faciles, je puis le dire
uniquement soutenu par mon zle, elle sentira mieux que je ne l'exprime
ce que j'prouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifi,
mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai t au del de ses
intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'tre tenu en
de mme de la rserve qui m'tait prescrite. Je ne puis confier mes
chagrins qu' Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur
rellement affect, mais pas dcourag, et qui dfend les intrts de
son matre avec plus de chaleur que son propre honneur.

[Note 665: Voy. la page 185.]


      Ptersbourg, le 1er juin 1810.

      MONSIEUR LE DUC,

Je n'ai pas la prtention d'tre juge de mes talents, mais je le suis de
ma conscience: elle me dit que j'ai fidlement rempli mes devoirs. Si
Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et
de ses rponses, j'ose le rpter, peut-tre ne m'attribuerait-elle pas
les inconvnients de l'acte dont elle se plaint; j'ose mme croire que
si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des poques,
elle conviendrait peut-tre qu'oblig de faire alors une chose annonce
et attendue avec tant d'impatience, il tait difficile de faire mieux:
car si la convention dit plus qu'on ne dsire  Paris, elle dit aussi
beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes
lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'et
laiss entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-tre aurais-je t
assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans
d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec
franchise: quoique les loges ne m'aient pas t dispenss comme le
blme, l'Empereur a t bien servi, quand on a eu plus de confiance en
moi. Au bout du monde, ballott par les vnements qui se succdent avec
rapidit, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de
choses, plac dans une position qu'elles rendent d'autant plus dlicate
que je suis plus haut et plus loin, peut-tre aurait-il fallu en savoir
beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je
suis, Monsieur le Duc, profondment affect des expressions de votre
lettre, je le suis, parce que je suis Franais et que je ne suis pas de
ces gens qui dfendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets
toute ma gloire  servir l'Empereur fidlement,  le servir comme il
veut l'tre, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la
convention auprs du ministre russe autant que je la dfends et son
ngociateur auprs de l'Empereur; je puis dire avec vrit que je
sacrifie l'homme  la chose, et que je me dvoue pour amener cette
affaire au point o l'Empereur le dsire. Mais l'humilit de l'homme ne
sert pas mieux que la fermet et le zle de l'ambassadeur. On ne cde
sur rien, on est bless; le refrain est toujours le mme: que nous
savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons
promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'tais
autoris  satisfaire la Russie sur tous les points; _que ce n'est pas
elle qui a fait natre ces difficults_; qu'enfin on ne peut lui refuser
une rponse. Quelque chose qu'on dise, quelques rcriminations qu'on
fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en
reviennent toujours l; c'est la mme exigence dans le fond, avec le
mme ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il
faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et
la reconnaissance que je dois  tant de titres  l'Empereur, pour qu'il
reste encore assez de force et de sant pour rsister  des chagrins
aussi peu mrits.


      Ptersbourg, le 11 juin 1810.

      MONSIEUR LE DUC,

J'ai  remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait
l'honneur de m'crire le 19 mai par M. Duguay.

Je pense comme Votre Excellence qu'il y a de la prvention dans la
manire dont on a envisag la conduite de nos agents en Valachie, et que
les grands griefs contre eux sont d'avoir donn des nouvelles de l'arme
dans la dernire campagne; mais il y a eu aussi un peu de maladresse de
leur part. On ne verra pas de bon oeil le retour de M. Ledoulx[666]...
Comme j'ai eu l'honneur de le mander  Votre Excellence, il sera
ncessaire qu'elle me fasse connatre la nature de nos rapports avec nos
agents dans les Principauts et les intentions de l'Empereur, afin
d'viter beaucoup d'embarras s'il survenait de nouvelles difficults. En
tout j'ai l'honneur de rappeler  Votre Excellence que je suis loin, que
j'ai affaire  des gens qui veulent avec nous se mettre en rgle sur
tout; qu'il faut donc pour le bien du service qu'elle puisse m'en dire
plus qu'elle ne m'en crit ordinairement; les choses taient toutes
diffrentes il y a un an.

[Note 666: Consul de France  Bucharest, mal vu par les autorits
russes dans les Principauts.]

La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est bless du
silence gard avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux
autres objets, on n'y pense pas. Il parat qu'on tient toujours  l'acte
ou  une rponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas
chang cette intention fort prononce.

Je ne comprends rien  ce que le prince Kourakine a dit  Votre
Excellence[667], j'y rponds par la lettre que j'ai reue de lui par son
courrier qui me fait penser que c'est un des mille _on dit_ de Paris. Il
y a deux ou trois mois qu'ils ont couru ici sous d'autres formes: on me
disait rappel, parce que nous tions au moment de nous brouiller avec
la Russie. Ensuite on a crit de Dresde et de Varsovie que c'tait parce
que l'Empereur tait mcontent de moi. Ensuite on m'a fait aller 
Vienne pour remplacer M. Otto. Pour faire cesser ces bruits qui
accrditaient dans le moment les doutes de l'empereur Alexandre sur nos
intentions, je me suis occup d'arrangements  la campagne, j'ai parl
d'un voyage  la foire de Makarieff[668]  la fin de juillet; cela a eu
le succs que je voulais, au point que l'Empereur m'a parl de ce voyage
et m'a propos de me donner toutes les facilits pour qu'il ft rapide
et aussi agrable que possible. Le comte de Romanzof m'a dit qu'il avait
aussi le projet d'y faire une course en mme temps; enfin le ministre
d'Espagne, qui part dans peu de jours avec un cong de deux mois pour
voyager dans l'intrieur, m'y a donn rendez-vous. Voil les faits 
Ptersbourg; si l'Empereur m'en donne la permission, je ferai cette
course, dans le cas o les affaires le permettraient et o je
n'obtiendrais pas la permission que je prfrerais de revoir la France,
au lieu de courir vingt jours pour visiter une foire d'Asie. Quant 
Paris, je ne comprends rien  ces bavardages, et j'aurais laiss au
prince Kourakine le soin et le plaisir de leur accorder assez
d'importance pour en entretenir Votre Excellence, si elle n'avait pas
mis avec lui un doute sur mes rapports avec elle, qui blesse ma
dlicatesse. Je ne marche pas par deux routes. Ma correspondance fait
foi que je n'ai rien sur le coeur que je ne dise au ministre de Sa
Majest;  plus forte raison, je ne lui dissimulerais pas une demande
officielle. Votre Excellence sait quel dsir j'ai de revoir mon pays,
combien de raisons m'y rappellent. Mes lettres contiennent  cet gard
le seul voeu qu'il me soit permis d'mettre comme serviteur de
l'Empereur. J'aurais pu faire valoir  l'appui ma sant, qui a beaucoup
souffert du climat, mes intrts, le drangement de mes affaires que
chaque jour accrot, et la perte que j'ai faite de mon pre, si j'tais
de ces gens qui se font valoir, si je n'avais pas, par devoir comme par
principe, toujours mis de ct tout ce qui m'tait personnel, quand il
s'agit du service de mon matre. Sans doute, je ne cache pas  mes amis
le dsir que j'ai de les revoir, celui que je tmoigne  cet gard, mais
ce voeu se borne l, et je ne m'en suis jamais cach. Si l'intrigue s'en
empare, je n'y suis pour rien. Votre Excellence a entre ses mains toutes
mes demandes sur cela. Que l'Empereur me remplace, je serai le plus
heureux des hommes; qu'il me laisse ici, quelque grand que soit le
sacrifice, je ne me plaindrai pas s'il pense que je puis l'y servir
honorablement et utilement. Vous savez, Monsieur le Duc, que ce ne sont
pas les difficults qui me rebutent. Voil ce que je dsire et ce que je
pense. Je ne m'occupe que de mes devoirs et remplis le plus sacr de
tous en rendant toujours un compte fidle des vnements...

[Note 667: Allusion  un bruit de Paris d'aprs lequel Caulaincourt
aurait demand son rappel et et t sur le point de l'obtenir.]

[Note 668: C'tait la foire dite actuellement de Nijni-Novgorod.]


       Ptersbourg, le 18 aot 1810.

       MONSIEUR LE DUC,

Le courrier Fortier m'a remis la dpche de Votre Excellence du 30
juillet[669], pendant que j'expdiais celles ci-jointes qui rpondent en
grande partie aux diffrents points sur lesquels elle dveloppe la
pense de l'Empereur. Quant  ce qui m'est personnel, je dois m'affliger
de voir que Sa Majest pense que je ne fais _que des compliments_. Si
quelqu'un avait pu couter aux portes depuis trois ans que j'ai
l'honneur de la servir dans ce poste difficile, peut-tre me
rendrait-elle plus de justice. Les rsultats lui prouveront si j'ai t
un serviteur fidle, et _si je me suis tromp_. Je rends un compte exact
de tout: ma fidlit  cet gard est sans doute un devoir, mais elle a
d prouver plus d'une fois  Votre Excellence que je marchais toujours
arm de toutes pices contre l'Angleterre. Je dois  la vrit de dire
que sur ce point je trouve le cabinet de Ptersbourg tout aussi prononc
que je le suis. Ma correspondance et les vnements font foi, Monsieur
le Duc, que ce sont les ordres de l'Empereur et mon dvouement  sa
puissance qui rglent toujours ma conduite. L'Empereur me trouve faible;
ici, on me fait le reproche contraire. Je me conformerai au surplus dans
l'occasion  tout ce que vous me prescrirez.

[Note 669: Il s'agit de la dpche faisant le rcit de la
conversation de l'Empereur avec le prince Alexis Kourakine et reprochant
 l'ambassadeur un manque de fermet.]


      Ptersbourg, le 19 septembre 1810.

      MONSIEUR LE DUC,

... Ds que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance.
Or, comme il ne peut tre dans l'intrt de notre cabinet de la vouloir,
les affaires marcheront ici d'elles-mmes, et tout autre, comme j'ai eu
l'honneur de le mander  Votre Excellence, les fera mieux que moi, car
je ne puis empcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher
 moi, et ces antcdents de plusieurs annes deviennent gnants dans
une marche politique que mille circonstances et tant d'vnements ont
ncessairement plus ou moins modifie, sans qu'elle soit change. Je
vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent
qu' finir leurs affaires de Turquie (que les gnraux ne mnent pas 
bien, quoique l'arme soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de
ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'paule jusqu' ce que
la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs voeux, rende du bien-tre
 tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser  se commettre
avec nous soit par une folle leve de boucliers, soit en ne remplissant
pas ses engagements pour soutenir le systme continental; travaillez
donc, Monsieur le Duc,  entretenir en amicales et paisibles
dispositions pendant que le gnie de l'Empereur pacifiera la Pninsule.
Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et  l'empereur
Alexandre ce que je rpte sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui
doivent avec le concours des mesures adoptes par nos allis forcer
l'Angleterre  la paix, sont d'une trop grande importance dans les
grands intrts qui occupent notre matre pour qu'il ait mme la pense
d'inquiter la Russie relativement  la Pologne si loin de lui.  mon
grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de
vous et, je le rpte, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur
Alexandre me tmoigne toujours une grande bienveillance.  l'gard de ce
prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit
faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de
contrarits et dissimuler son mcontentement, mais c'est parce qu'il a
un but dans la paix gnrale et qu'il espre l'atteindre sans crise
violente. Mais cette facilit de caractre est circonscrite; il n'ira
pas au del du cercle qu'il s'est trac; celui-l est de fer et ne
prtera pas, car il y a au fond de ce caractre de bienveillance, de
franchise et de loyaut naturelle, ainsi que d'lvation de sentiments
et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une
opinitret que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui
de l'homme qui a  traiter avec lui est donc de deviner cette limite,
car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui
paratraient spcieuses et ne feraient, ds que sa dfiance serait
veille, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme
contraire  ses intrts. Ne voyant  notre cabinet aucun motif pour
heurter ce prince, aucun intrt rel pour l'inquiter, je n'avance rien
de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille
pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout
homme qui apportera de la loyaut dans sa conduite et des formes
convenables, conviendra pour me remplacer et fera mme mieux que moi, si
l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention  mes
prcdentes dpches et aux rflexions que je me permets de faire ici.
Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrment pour que l'hiver
ne me cloue pas dans mon lit de Ptersbourg. Faut-il absolument que j'y
revienne? J'obirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre
des bains de Barges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai
fait la premire anne que j'ai t son aide de camp m'a remis sur pied.
J'insiste, parce que je suis trs souffrant; j'ose donc me flatter que
l'Empereur jettera un regard d'ancienne bont sur un de ses anciens
serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon
remplacement.


      Ptersbourg, le 15 novembre 1810.

      MONSIEUR LE DUC,

Je dois des remerciements  Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu
l'obligeance de me faire passer, de ses bonts pour M. de Rumigny, et de
l'intrt dont elle m'assure; ma sant en a plus besoin que jamais.
Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre
de nouveau sous les yeux de l'Empereur.

La position est ici toujours la mme. Je crois les dispositions bonnes;
la mfiance et l'inquitude n'ont pas chang, vous tes notre
thermomtre. Le retour de M. de Czernicheff[670] amliorera-t-il cette
situation? On ne m'a rien tmoign, mais il m'a t facile de voir qu'on
est bless; est-ce de ce qu'il a rapport, est-ce de la lettre dont
Votre Excellence l'avait charg pour moi, je l'ignore encore. On se
plaint que nous ne tmoignons point de confiance; nos doutes, les
annonces de nos journaux que _de nombreux btiments arrivent en Russie_,
tandis qu'il n'en est pas entr quinze avec chargement depuis le 15
septembre, sont appels de la mauvaise foi. On y voit un projet de
proclamer d'avance des griefs pour former l'opinion et la prparer  des
changements. On a la conviction qu'on a plus fait qu'aucune puissance et
que nous-mmes dans l'intrt du systme contre l'Angleterre. On se
vante d'avoir sacrifi  ce but son commerce, son change et mme,  un
certain point, sa sret, en nous aidant loyalement contre l'Autriche,
tandis que nous profitions de ce concours pour ressusciter la Pologne,
malgr les engagements pris. Le gouvernement se croit des droits  notre
reconnaissance et l'empereur Alexandre  la confiance de l'empereur
Napolon. Voil l'opinion du cabinet. Quant  sa marche, elle ne varie
pas, les formes et les dispositions antianglaises sont les mmes. Les
glaces ont ferm Cronstadt, les autres ports ne tarderont pas  l'tre;
il parat d'ailleurs que les hommes qui y sont les surveillent
rellement et se sont persuads que l'Empereur veut tre obi sur ce
point.

[Note 670: L'aide de camp Tchernitchef.]

Quant  la marche des affaires, je crois que quelques changements dans
les lettres qu'on peut voir[671] et quelques cajoleries dans les formes
les rendraient plus faciles. Le ton de la menace rendrait plus dissimul
et n'obtiendrait rien ici. On peut nous craindre, aussi n'irait-on pas
nous chercher. Mais on a en mme temps trop d'amour-propre et trop aussi
le sentiment de sa force chez soi pour nous cder sur certaines choses.
En nonant cette opinion, je ne dis qu'une vrit dont plusieurs annes
m'ont convaincu. L'ducation et le caractre de l'empereur Alexandre le
rendent trs impressionnable et sensible aux bonnes formes, et dans ce
genre, on ne peut que lui rembourser ce qu'il avance. Il veut tre un
chevalier dans ses relations politiques; pourquoi changer cette bonne
disposition, qui est le correctif de la dissimulation presque oblige
des princes, quand il y a au fond de ce caractre une opinitret qu'il
faut se garder de heurter? L'Empereur, notre auguste matre, ne se doute
peut-tre pas jusqu' quel point il pourrait servir ses intrts avec
des mnagements sur la Pologne et quelques procds pendant que sa
politique irait toujours son train.

[Note 671: Il s'agit des lettres ministrielles qui taient
expdies avec intention de manire  pouvoir tre dcachetes et lues
par la police russe.]

Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans
l'intention que le ministre russe les lise, parce qu' la distance o
nous sommes, cette manire de se parler a l'inconvnient de manquer
d'-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que
vous le soyez par consquent de moi, mais soyez sr que je ne manque ni
de nerf, quand il en faut pour russir, ni de fiert s'il tait
ncessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et
crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes
ma rflexion n'est pas dans mon intrt, je pense qu'il y a moins
d'inconvnient  me faire frapper trop fort qu' frapper vous-mme, car
le mcontentement peut s'escompter  mes dpens.

En entrant dans tous ces dtails avec Votre Excellence, je crois remplir
les devoirs d'un fidle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui dsire
tre vraiment utile au dpartement dont elle est le chef.

Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur
le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre  y servir
l'Empereur, et qu'un pauvre diable lanc loin de lui et des siens et au
bout du monde a besoin de revoir la France aprs trois annes d'exil et
de tribulations politiques qui ne sont ni de son got, ni dans son
caractre.


      Ptersbourg, le 15 dcembre 1810.

      MONSIEUR LE DUC,

L'tat de ma sant m'oblige  rappeler  Votre Excellence les
diffrentes demandes que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour obtenir
de revoir la France. Ici, on tient trop  conserver la paix, on est trop
prononc contre l'Angleterre pour que le maintien du systme actuel et
nos relations puissent se ressentir d'un changement d'individu.
Peut-tre un nouveau visage rchaufferait-il mme plus que je ne puis le
faire l'alliance  laquelle on nous souponne d'attacher moins de prix
maintenant. Quoique je coure dj ma quatrime anne d'absence, je
regarderais, Monsieur le Duc, comme mon premier devoir de me dvouer
encore si je croyais pouvoir servir l'Empereur mieux qu'un autre. Mais
dans la situation o les circonstances m'ont plac depuis un an, tout
autre aprs quelques mois de sjour fera avec plus d'avantage que moi
les affaires du prsent, puisqu'on ne pourra lui demander compte du
pass. Cela remplacera donc bien au del, mme ds son dbut, l'avantage
que je puis tirer de la connaissance des individus et de l'accs que
j'ai  toute heure et en tous lieux chez l'Empereur et ses ministres. Je
parle sur cela  Votre Excellence avec la confiance d'un homme d'honneur
et la franchise d'un soldat dont la vie appartient  l'Empereur. Sa
Majest veut-elle encore l'alliance et ses effets, peu importe celui qui
la servira ici. Sa politique mnageant les intrts de frontire de ce
pays, qui ne gnera en rien les grands projets qu'elle peut avoir, les
choses marcheront d'elles-mmes. Sa Majest ne veut-elle que les froides
relations d'un simple tat de paix, a-t-elle mme d'autres projets, elle
ne peut tenir  ce que ce soit moi qui la reprsente, puisqu'un autre
individu moins prs de son auguste personne donnera moins d'importance 
la mission, et que tout autre sera plus  son aise et fera donc mieux
que moi. Voil mes rflexions, Monsieur le Duc; je vous les confie pour
ne plus conserver que la pense de mes devoirs et le dsir de prouver 
mon matre que les obstacles quels qu'ils soient, ainsi que ma mauvaise
sant, ne rebutent pas plus mon zle qu'ils n'allrent mon entier et
respectueux dvouement.

Que Votre Excellence agre avec l'assurance de mes inaltrables
sentiments celle de ma haute considration.

CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE[672].

[Note 672: La mme signature, faisant suite  des formules
identiques, se retrouve au bas de toutes les lettres prcdentes.]




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER
LE LENDEMAIN D'ERFURT

Intentions respectives de Napolon et d'Alexandre au sortir
d'Erfurt.--Offres de paix  l'Angleterre.--Napolon veut soumettre
l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
qui lui font dtester l'ide d'une nouvelle guerre et de nouvelles
victoires en Allemagne.--Il craint notamment de rveiller la question
polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est a ses yeux
la grande utilit de l'alliance.--Instructions  Caulaincourt.--Projets
ultrieurs: la Mditerrane et l'Orient.--Tendance d'Alexandre 
s'isoler de l'Europe.--Son imagination se dtourne de
l'Orient.--Influence dominante de Spranski.--Passion
rformatrice.--Spranski et l'alliance franaise.--Erreur persistante
sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof 
Paris.--Campagne de Napolon au del des Pyrnes.--Rsultats
incomplets.--Retour  Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napolon
s'opinitre  l'ide de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrive du roi et de la reine de
Prusse; importance attribue  leur voyage.--Napolon torture la Prusse;
protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
la reine Louise.--Le mnage imprial.--Souhait de nouvel an adress par
Napolon  Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
Roi dtruit l'intrt qu'inspire la Reine.--Rapparition et triomphe de
la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napolon requiert le
concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
dans un systme de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
 Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg  Ptersbourg.--Alexandre
encourage l'Autriche  la guerre en croyant l'en dtourner.

CHAPITRE II
RUPTURE AVEC L'AUTRICHE.

Retour de Napolon  Paris.--Son humeur.--Disgrce de Talleyrand; effet
produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de
Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napolon juge que la guerre avec
l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Reprsentants de
cette puissance  Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyaut,
son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas
Roumiantsof.--Conversations vhmentes de l'Empereur avec ce
ministre.--Lgre dtente.--Napolon se reprend  l'espoir d'immobiliser
l'Autriche et requiert  nouveau le concours diplomatique de la
Russie.--_La grande dmarche_.--Consquences irrparables de la guerre
d'Espagne.--Rle de Metternich.--Roumiantsof se drobe et quitte la
place.--L'Autriche dvoile bruyamment ses dispositions
offensives.--Caractre national de la guerre.--Pressants appels de
Napolon  la Russie.--Perplexits d'Alexandre.--Procds
vasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--vnements de
Turquie et de Sude.--Irruption des Autrichiens en Bavire.--Duplicit
d'Alexandre; ses dclarations en sens contraire  Caulaincourt et 
Schwartzenberg.--Il s'arrte au parti de ne faire  l'Autriche qu'une
guerre illusoire et fictive.

CHAPITRE III
LA COOPRATION RUSSE.

Premiers et foudroyants succs de notre arme d'Allemagne: Napolon 
Vienne.--Immobilit des Russes.--Composition de leur arme; le prince
Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilits
respectives.--Prtextes allgus.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
de persuasion; parallle entre la France conservatrice et l'Autriche
rvolutionnaire.--L'ordre de marche indfiniment retard.--Effets
dsastreux de cette mesure pour la Russie elle-mme et pour
l'alliance.--L'archiduc Ferdinand  Varsovie.--Poniatowski se jette en
Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
russes limitrophes.--Rveil de la question polonaise.--motion 
Ptersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Rplique de
Caulaincourt.--Scne d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
sur le marchal Lannes.--Impression produite sur Napolon par l'inertie
des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
une phase nouvelle.--Dfaut rciproque de sincrit.--Napolon rserve
le sort de la Galicie.--Il se dispose  une lutte dcisive.--Entre en
scne de l'arme russe.--Extrme lenteur de ses mouvements.--Le gnral
Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
Napolon.--Caractre des oprations russes en Galicie.--Jeu convenu
entre les deux quartiers gnraux.--Querelles entre Polonais et
Russes.--Wagram.--Scnes de Cracovie.--tat des esprits  Ptersbourg:
exaspration des salons.--Alexandre accentue son langage.--Premire note
au sujet de la Pologne: la question officiellement pose.--Armistice de
Znaym.--Droits acquis par les Polonais et mnagements dus  la
Russie.--Problme qui se pose devant Napolon au lendemain de Wagram.

CHAPITRE IV
LA PAIX DE VIENNE.

Ouverture des confrences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
reprsenter au congrs?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
marche des ngociations; elle est la cause des lenteurs apportes de
part et d'autre a se dcouvrir et  se prononcer.--Comment la question
de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napolon ne peut
dterminer les conditions de la paix avant d'avoir pntr les
sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Ide
d'un partage ingal entre le duch et la Russie.--Enqute confie au duc
de Vicence.--Avant de se rsoudre au principe d'un grand sacrifice,
l'Autriche tient  sonder la Russie et  savoir ce qu'elle peut en
attendre.--Metternich et Nugent.--Arrire-pense de Metternich: ses
premiers efforts pour substituer l'Autriche  la Russie dans les faveurs
de Napolon.--Arrive de Tchernitchef  Vienne.--Lettre
d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar  la table de l'Empereur.--Langage
nigmatique.--Impatience de Napolon.--La cour de Dotis; conflit
d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
Bubna  Vienne.--Napolon subordonne l'intgrit de la monarchie vaincue
 un changement de souverain; premire ide d'une alliance avec la
maison d'Autriche.--Rve et ralit.--Pression exerce sur M. de
Bubna.--L'quivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arriv 
l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France  son
chevet.--Conversations de Pterhof.--Difficult d'Alexandre 
s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe  une lgre extension du
duch.--Comment Napolon profite et abuse de cette condescendance.--Son
_ultimatum_ aux Autrichiens.--Rsistance de l'empereur Franois.--Colre
de Napolon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
thtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhre en principe 
l'_ultimatum_ franais.--Transfert des ngociations  Vienne.--Napolon
fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
prcipite de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
Russie.--Garanties offertes  cette puissance.--Lettre de Champagny 
Roumiantsof; caractre et importance de cette communication.--Faute
commise par Napolon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
la porte  un tat aigu et marque le point de dpart d'un dbat dcisif
pour le sort de l'alliance.

CHAPITRE V
LA DEMANDE EN MARIAGE.

Accueil fait par l'empereur Alexandre au trait de Vienne.--Extrme
mcontentement.--La lettre ministrielle du 20 octobre attnue cette
impression.--Alexandre rclame la signature d'un trait portant garantie
contre le rtablissement de la Pologne.--Digression historique de
Roumiantsof.--Le despotisme tempr par les salons.--Caulaincourt
sollicite des instructions prcises.--Dsir soutenu et progressif chez
Napolon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
dont il s'inspire.--Le divorce rsolu.--Ncessit de mnager et de
prparer Josphine.--Sjour de Fontainebleau.--Napolon incline 
pouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
prfrence.--Comment Napolon sait prparer une demande en
mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprme du prince
Kourakine.--L'emprunt russe  Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
impriale de Russie; la grande autorit en matire de mariage.--Retour
de Fontainebleau.--Premire lettre secrte au duc de Vicence.--Rserves
concernant l'ge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napolon
consent au trait portant interdiction de rtablir la Pologne; connexit
des questions.--L'alliance tend  se resserrer.--Scne du 30 novembre
aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Press par le temps, Napolon se
dcide  pouser la grande-duchesse de confiance et abandonne 
Caulaincourt tout pouvoir d'apprciation.--Varit des moyens qu'il met
en oeuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
discours au Corps lgislatif.--Phrase  effet sur les
Principauts.--Commentaire dict par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
de Vicence.--Dmarche irrvocable.--Le ministre de l'intrieur  la
tribune du Corps lgislatif; expos de la situation de l'Empire; passage
concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se rpand.--Napolon
l'attend  recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
et du voyage la manifestation extrieure et l'apothose de
l'alliance.

CHAPITRE VI
AUTRICHE ET RUSSIE.

 dfaut de la princesse russe, Napolon tient  s'assurer
ventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la
reine de Saxe  Paris; causes relles et rsultat de ce
voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich  M. de Laborde.--Derniers
cercles tenus par l'impratrice Josphine aux Tuileries; rencontre de
Floret et de Smonville: dialogue interrompu et repris.--La soire du 15
dcembre 1809 et la journe du 16; prononc officiel du
divorce.--Napolon pendant la sance du Snat.--Nouvelles plaintes
d'Alexandre, antrieures  l'arrive de nos courriers.--Rponse
conciliante: mcontentement intime.--L'Empereur en retraite  Trianon;
premier mot  l'Autriche; instruction verbale et caractristique au duc
de Bassano.--Comparaison entre les deux ngociations; diffrence qui les
spare.--Voyage de l'empereur Alexandre  Moscou: ajournement forc de
nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napolon reoit encore une
note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colre.--Lettre du 31
dcembre 1809  l'empereur Alexandre.--Visite  la
Malmaison.--Intervention de Josphine et d'Hortense.--Mme de
Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison
d'Autriche.--Evolution graduelle qui parat s'oprer dans l'esprit de
l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses prfrences intimes, il
reste ferme dans la position prise vis--vis de la Russie.--Il attend
impatiemment une rponse de Ptersbourg.--Lenteur des
communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la
convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enqute sur la
grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions
de voyage.--La ngociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses
rvlations sur le caractre de sa mre et de ses soeurs.--Thorie de
Roumiantsof.--Demande formelle.--Premire rponse de l'Impratrice
mre.--La grande-duchesse Catherine consulte: situation de cette
princesse.--Dlais successifs.--Excs de prcaution.--Satisfactions
accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de
l'issue finale.

CHAPITRE VII
LE MARIAGE AUTRICHIEN.

I. DERNIRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les
premires rponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pense
dominante.--Il souponne que la Russie prpare un refus et se met
lui-mme en mesure d'oprer son volution vers l'Autriche.--Premier
conseil tenu aux Tuileries.--Caractre imposant de cette runion.--But
de l'Empereur en provoquant une dlibration solennelle.--Comment il
pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur
l'opinion mise par divers membres du conseil: discordance dans les
tmoignages des contemporains.--Passions d'ordre intrieur; la droite et
la gauche du conseil.--Les rvolutionnaires et la Russie.--Harangue de
Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophtique de
Cambacrs.--Eugne, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans
quelle mesure l'Empereur se mle  la discussion.--Il lve la sance et
laisse le dbat sans conclusion.--La controverse se transporte et se
poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les
Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation
mondaine des deux ambassades.--Mmoire de Pellenc.--Renseignements sur
Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napolon
cherche  provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse,
mais rserve sa dcision jusqu' ce qu'il ait reu des renseignements
plus probants sur les dispositions de la Russie.

II. LES JOURNES DES 6 ET 7 FVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de
Vicence.--tat de la ngociation au 20 janvier.--Pourparlers avec
l'Impratrice mre: objections intimes et tranges.--Alexandre affecte
de s'irriter contre sa mre.--Portrait qu'il trace de Napolon.--Les
chos de Ptersbourg et de Gatchina.--L'Impratrice parait dispose 
consentir, sans s'y rsoudre encore.--Prolongation des
dlais.--Dchiffrement des deux dpches dans la nuit du 5 au 6
fvrier.--Au vu de ces pices, Napolon se sent confirm dans son
jugement sur les intentions vasives de la Russie et dcide de conclure
avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journes des 6 et 7 fvrier;
emploi des diffrentes heures.--L'aprs-midi du 6; Eugne emporte le
consentement de Schwartzenberg.--Joie exubrante de Napolon.--Conseil
nocturne.--Dlibration fictive.--La nouvelle se rpand.--Napolon aprs
le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son dsir d'viter une
rupture politique avec la Russie; sa manire de prendre cong.--La
matine du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine  la porte du
ministre des relations extrieures.--Napolon prend instantanment
toutes les mesures pour rgler la remise, le voyage et le mariage de
l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix  la Russie.--Langage
prescrit  Caulaincourt; mcontentement intime contre l'empereur
Alexandre.--Motif dterminant du mariage autrichien.

III. Le refus de la Russie.--Suite et fin de la ngociation.--Jeu souple
et fuyant d'Alexandre.--Il promet une rponse dfinitive de sa
mre.--L'Impratrice exprime un refus sous forme d'ajournement  deux
ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir
l'Impratrice sur sa dtermination.--Scnes vives et
curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre
ambassadeur.--Napolon et Alexandre se trouvent s'tre donn
respectivement cong  deux jours d'intervalle.--Parti
forc.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince
Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mre.--Vritables
causes du refus de la Russie.

IV. Le rejet de la convention.--Alexandre et-il consenti au mariage si
Napolon avait ratifi la convention contre la Pologne?--Calcul probable
du Tsar.--Pourquoi Napolon a rserv sa signature.--Sa rvolte contre
l'article premier.--Le 6 fvrier, il se dcide dfinitivement  ne point
ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et  en envoyer une
autre toute ratifie.--Comment il veut que le texte nouveau soit
formul.--Les dcorations polonaises.--Post-scriptum
significatif.--Assurances hyperboliques et torts rciproques.--Les
journes des 6 et 7 fvrier 1810 dans leurs rapports avec
l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent
rnov l'entente; l'chec simultan de l'un et l'autre projet dtermine
une rupture morale entre les deux empereurs et prpare invitablement
leur brouille.

CHAPITRE VIII
LA CLBRATION.

L'empereur Alexandre n'a pas cru  la possibilit du mariage
autrichien.--Sa premire impression.--Son compliment 
l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rle de l'opinion publique dans
les vnements qui vont suivre.--Impression produite  Paris par
l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour
l'Autriche.--Les colonies trangres: Allemands et Polonais.--Tableau de
Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts
pour dplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec
la Russie.--Dception et angoisses  Ptersbourg.--Impopularit de
l'Impratrice mre.--Arrive du trait modifi.--Complet
dsarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son apprciation sur
l'alliance; appel  l'avenir.--Napolon dans son rle de
fianc.--Dplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de
la Russie.--Premier clat de sa colre.--Il se radoucit et se
contient.--Arrive de Berthier  Vienne; le mariage par procuration; la
France et l'Autriche en coquetterie rgle.--Napolon s'excuse en Russie
des distinctions accordes aux reprsentants de l'autre cour.--Les deux
emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractre et porte des
manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de
Metternich  Paris et  Compigne.--La Russie en observation
jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures
d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des
Romains.--L'ambassade russe pendant la crmonie.--Craintes pour
l'avenir.--Napolon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance
populaires: _la plus belle poque du rgne_.--Efforts de Napolon pour
donner  l'Europe quelques gages de modration.--Tentatives inutiles
auprs de l'Angleterre; continuit fatale de la lutte.--Le mariage ne
finit rien et prpare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur
Alexandre  l'poque de la clbration: en cet instant o la fortune de
Napolon touche  son apoge, le pril d'une guerre avec la Russie se
lve sur l'horizon.

CHAPITRE IX
LE SECRET DU TSAR

Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur
Alexandre.--Dbut de leurs relations.--Ptersbourg en 1796.--Rencontre
dans les jardins de la Tauride.--Scne mmorable.--Les leons de
Laharpe.--Gnrosit native et premires aspirations d'Alexandre.--Il
voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de
Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la ralit.--Revirement
progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspires par
Napolon, le dsir de restaurer la Pologne, en l'unissant  la Russie,
rentre dans l'esprit du Tsar.--Premire ide d'une guerre offensive
contre la France.--Le parti russe  Varsovie.--Proposition transmise par
Galitsyne.--Conseils demands  Czartoryski.--Dfiance
rciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le
reprsentant de la tradition.--Le trait en suspens.--Envoi  Paris d'un
contre-projet russe. Napolon mis en demeure de souscrire  une
capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le
regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de
surprendre et d'enlever le grand-duch.--Combinaisons
diverses.--Politique secrte et personnelle d'Alexandre.--Tentative
auprs de l'Autriche.--M. d'Alopus.--Mission simule auprs de Murat;
mission relle  Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment
entre Ptersbourg et Vienne.--Alexandre persiste  runir les
Principauts et offre  l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le
grand projet de 1808.--Indiscrtion calcule.--Mystrieux efforts
d'Alexandre pour dtourner de Napolon la Pologne et l'Autriche: il
entame des hostilits indirectes paralllement  une reprise de
ngociation.

CHAPITRE X
AUTOUR D'UNE PHRASE.

Arrive du contre-projet russe  Paris.--Napolon au lendemain de son
mariage.--Parfait contentement.--Douces paroles 
l'Autriche.--tablissement de Metternich  Paris.--Son plan.--Il dnonce
les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle
rvolte contre l'article premier.--Napolon prend lui-mme la parole et
dicte une srie d'observations.--Chef-d'oeuvre de polmique.--Craintes
pour le duch; ide d'une confdration dfensive entre la Sude, le
Danemark et l'tat de Varsovie.--Les soires de Compigne.--Les
Bonapartes et les Pozzo.--Napolon et les hommes d'ancien
rgime.--Empressement de l'Autriche  offrir ses services.--Napolon
cherche  se dgager vis--vis de la Russie et  ne plus signer de
trait.--Il ajourne sa rponse au contre-projet.--Ses artifices
dilatoires.--Comment il met  profit sa situation de nouveau
mari.--Voyage en Flandre.--Lettre  l'empereur Alexandre.--Tche
ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rle entre
l'Empereur et l'Impratrice.--Il envenime le diffrend avec la
Russie.--Il s'essaye sans succs  reprendre et  soulever la question
d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence
 Varsovie.--Napolon mis en cause  propos du langage des
journaux.--Mcontentement progressif.--Explosion violente.--La dicte du
1er juin 1810.--Premire menace de guerre.--Le bal de l'ambassade
d'Autriche.--Accident arriv au prince Kourakine.--Napolon s'arrte 
l'ide de ne plus continuer la controverse.--Il soulve une question
pralable.--Rupture de la ngociation; responsabilits respectives.

CHAPITRE XI
MSINTELLIGENCE CROISSANTE.

Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les
Russes pour lui signaler leurs progrs sur le Danube.--Esprances
donnes  l'Autriche.--tat des esprits  Vienne: les deux
partis.--Avances significatives du ministre.--Intervention personnelle
de l'empereur Franois.--Metternich sollicite Napolon de manquer aux
engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principauts.--Refus de
l'Empereur; raisons de sa loyaut.--Il interdit  la Russie toute
conqute transdanubienne.--Nouveaux sujets de mcontentement contre
Roumiantsof; violente prise  partie de ce ministre.--Les Russes dans
les villes d'eaux d'Allemagne; politique fminine.--La colonie russe de
Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; rsistances
aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la
princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopus.--Rapparition de Pozzo
di Borgo.--Napolon exige son expulsion et demande le rappel du comte
Razoumovski.--Nouveau mfait des Russes de Vienne.--Napolon porte
plainte; il se substitue  son ministre et prend lui-mme la plume;
notes corriges et remanies de sa main.--Le prince Kourakine en
villgiature.--Conversation de l'Empereur avec le frre de cet
ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait
l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition
de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la rsistance de
l'Espagne.--Napolon cherche  ajourner le conflit dans le Nord et ne
renonce pas  l'viter.--Caractre de ses relations personnelles avec
l'empereur Alexandre.--Redoublements d'efforts contre l'Angleterre;
blocus continental; prparatifs d'expditions; vues persistantes de
Napolon sur l'gypte: son plan pour 1812 est une grande campagne
navale.--Prcautions militaires dans le duch de Varsovie.--Suite de
l'action russe  Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie
officielle.--Dsaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission
secrte  Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence
mystrieusement ses prparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le
Dniper; formation de plusieurs armes.--Projets dfensifs et
offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une
rupture; les fautes et les excs de Napolon vont la prcipiter.

CHAPITRE XII
L'LECTION DE BERNADOTTE.

Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la
guerre aux denres coloniales.--Origine de cette ide: le Comit de
salut public; Napolon subit  la fois l'entranement de ses passions et
la fatalit des impulsions antrieures.--Erreur et vice fondamental du
systme.--Le blocus engendre l'extension indfinie de l'Empire.--Runion
de la Hollande.--Silence dsapprobateur d'Alexandre.--Efforts de
Napolon pour fermer au commerce ennemi l'entre des fleuves
allemands.--Le sort des villes hansatiques en suspens.--Droit de
cinquante pour cent sur les denres coloniales; l'Europe enlace dans un
rseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrari dans la mer
du Nord, le commerce anglais se rfugie dans la Baltique.--Infractions
commises en Pomranie aux lois du blocus.--La Sude se fait l'entrept
des marchandises anglaises.--Tentatives de Napolon pour peser sur ce
royaume.--Danger de faire pntrer l'action franaise dans le voisinage
immdiat de la Russie.--La Sude incline politiquement vers la France,
le lien de l'intrt matriel l'enchane  l'Angleterre.--Mort du prince
royal.--Convocation d'une dite appele  lire son successeur.--Le roi
Charles XIII songe  faire nommer le frre du feu prince et soumet cette
candidature  l'agrment de l'Empereur.--Vellit de Napolon en faveur
du roi de Danemark.--Ide de runir les couronnes Scandinaves.--Le
_Journal de l'Empire_.--Napolon se rallie au choix propos par la cour
de Sude.--Sagesse de cette dcision.--Le baron Alquier reoit l'ordre
de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince
d'Augustenbourg.--Arrive du lieutenant Moerner  Paris.--Un groupe de
Sudois s'adresse spontanment  Bernadotte, qui demande  l'Empereur
l'autorisation de poser sa candidature.--Napolon combattu entre des
intrts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer
Bernadotte par mnagement pour la Russie, mais lui permet de se
prsenter.--Faux calculs.--Le dpart de M. Alquier contremand;
abstention systmatique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour
obtenir une parole de l'Empereur.--La Sude se tourne dsesprment vers
Napolon et lui demande un de ses rois.--Dclarations antirusses du
charg d'affaires Desaugiers: dsaveu et rappel de cet agent.--La dite
d'OErebr; intrigues lectorales.--Arrive de Fournier.--Le courrier
_magicien_.--Manoeuvre finale qui dcide le succs de
Bernadotte.--Rsistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte
lu.--Responsabilit de l'Empereur dans cet vnement doublement funeste
 la France.--Explications donnes  la Russie.--Soulvement de
l'opinion  Ptersbourg; impassibilit apparente d'Alexandre: son
arrire-pense.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus prs
l'hypothse d'une rupture.--Ils songent simultanment  restaurer la
Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail prparatoire
confi par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napolon 
Metternich: il sonde l'Autriche sur l'ide d'un change entre la Galicie
et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la
politique du fils en opposition avec celle du pre.--Suite, progrs et
chec final de la ngociation entame par le comte
Schouvalof.--Rtablissement de Metternich  Vienne.--troite relation
entre les tentatives des deux empereurs auprs de l'Autriche et leurs
desseins ventuels sur la Pologne.

CHAPITRE XIII
LE CONFLIT.

Jusqu' la fin de 1810, les relations conservent une apparente
srnit.--Prvenances rciproques et faux sourires.--Le dissentiment au
sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volonts et des
principes.--Rsultats du systme continental.--Dtresse et pril de
l'Angleterre.--Symptmes d'une crise financire  Londres.--La paix
possible.--Efforts dsesprs du commerce britannique pour se mnager
des accs en Europe; il cherche en Russie un dbouch et des facilits
de transit.--Napolon sollicite Alexandre de fermer les ports de
l'empire  tous les btiments porteurs de denres coloniales.--Formation
sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents btiments 
destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napolon.--Il
rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp
Tchernitchef  Paris: ses succs mondains, ses occupations
clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec
Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie
gographique_.--Lettre  l'empereur Alexandre.--La pense de
Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire
indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa rsistance.--Il est mis
en demeure de cooprer  la fermeture de la Sude..--Son embarras;
espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef 
Stockholm; but apparent et objet rel de sa mission.--Profonde
duplicit.--Intimit croissante entre l'missaire russe et le prince
royal de Sude: entrevue officielle, audiences particulires, djeuner
en tte--tte.--Bernadotte dans son cabinet et devant le front des
troupes.--Gradation dans discours; sa parole d'honneur et sa parole
_sacre_.--Amertume profonde contre Napolon.--Tchernitchef rassure son
matre sur les dispositions de la Sude.--La Russie approvisionne
l'Allemagne de denres coloniales.--Colre concentre de
Napolon.--Fautes suprmes.--Incorporation  l'empire des villes
hansatiques.--But de cette runion.--L'annexion du littoral allemand
fait natre la question de l'Oldenbourg.--Situation gographique de cet
tat; troite parent entre le prince rgnant et l'empereur
Alexandre.--Napolon propose au duc un change; sur son refus, il
dcrte l'occupation de ses tats.--Violation du trait de
Tilsit.--Avant de connatre la runion des villes hansatiques et de
l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-mme et le premier en contradiction
ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie
et la balance du commerce.--L'ukase du 31 dcembre 1810.--Rupture
conomique avec la France.--Napolon et Alexandre arrivent simultanment
au terme de leur volution divergente.--Achvement des prparatifs
militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille
hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner
subitement  l'ide de commencer la guerre et de prendre
l'offensive.--Son projet d'envahir le duch, de reconstituer la Pologne
et de soulever l'Europe.--Confidences dcisives  Czartoryski.--Le sort
de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du
duch.--Attitude de l'Angleterre; rsistance passive; la tactique de
Waterloo.--Les prparatifs menaants de la Russie obligent Napolon  se
dtourner de l'Espagne et  se reporter prcipitamment vers le
Nord.--Reflux de la puissance franaise sur l'Allemagne.--Motifs qui
empcheront Alexandre de donner suite  ses plans d'offensive et
permettront une reprise de ngociation.--La France et la Russie au
commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne;
griefs particuliers et griefs gnraux; identit d'intrts affirme en
principe.--L'alliance ou la guerre.

APPENDICE.



PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT et Cie
RUE GARANCIRE, 8.







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Albert Vandal (1853-1910)

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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