The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
2 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: May 3, 2013 [EBook #42636]

Language: French

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  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME DEUXIME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1888

  _Tous droits rservs_




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1884.




PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE II

LA POLITIQUE DE RSISTANCE

(13 MARS 1831--22 FVRIER 1836)

(_SUITE_)




CHAPITRE IV

LA RSISTANCE DE CASIMIR PRIER

(Mars 1831--mai 1832)

     I. Lutte de Casimir Prier contre le parti rvolutionnaire.
     Rpression des meutes. Celles-ci deviennent plus rares.
     Insurrection de Lyon, en novembre 1831. Troubles de Grenoble, en
     mars 1832.--II. Procs politiques. Le jury. Scandale de ses
     acquittements. Violences qui suivent ses rares condamnations.
     Audace des accuss  l'audience. Le ministre continue nanmoins 
     ordonner des poursuites.--III. Prier fait surtout appel 
     l'opinion. Comme il use de la presse et de la tribune. Prier
     orateur. Il raffermit et chauffe la majorit. Il combat
     l'opposition. Tactique de celle-ci pour seconder ou couvrir les
     sditieux. Langage que lui tient le ministre. Attitude de Prier
     en face des meutes et des dbats qui suivent la prise de
     Varsovie et dans la discussion sur la rvolte de Lyon. Il souffre
     et s'puise dans ces luttes sans cesse renouveles.


I

 peine arriv au pouvoir, Casimir Prier engage contre le parti
rvolutionnaire la lutte qui va remplir son ministre; lutte
offensive et dfensive, de tous les instants et sur tous les
terrains: lutte si ncessaire et si mritoire, que le seul fait de
l'avoir entreprise et soutenue, pendant un peu plus d'une anne, a
suffi  sa gloire. Il n'hsite, ni ne parlemente, ni ne capitule,
comme ses prdcesseurs. Toutes les forces que, dans cette socit
bouleverse et dsarme par une rcente rvolution, il trouve encore
debout ou parvient  reconstituer, hommes et institutions, moeurs et
lois, il les concentre dans ses mains, les oppose  l'ennemi, les
anime en quelque sorte de son courage et de sa volont. Seulement,
s'il use hardiment de toutes les armes que lui fournit le droit
commun, il n'en veut pas d'autres; quelque grave que soit le pril,
quelque extraordinaires que soient les circonstances, il met son point
d'honneur  ne pas proposer les lois d'exception auxquelles beaucoup
de conservateurs lui conseillent de recourir[1].

[Note 1: Faut-il croire cependant qu' certaines heures d'irritation,
Prier tait tent de ne plus se contenter du droit commun?
Louis-Philippe, aprs la mort de Prier, causant avec les chefs de la
gauche, et cherchant un peu, il est vrai,  se faire valoir, aux
dpens de son ministre, leur disait, aprs avoir rappel la ncessit
de la libert de la presse et du jury: Aussi me suis-je constamment
oppos aux mesures d'exception que Prier me proposait souvent, quand
il tait dans ces accs de colre qui nous ont nui plus d'une fois.
(_Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 607-608.)]

Avant tout, Prier doit avoir raison des meutes qui, dans les
premiers mois de son ministre, d'avril  septembre, se succdent
d'une faon presque continue. Rien, chez lui, de cette timidit qui,
depuis la rvolution, embarrassait et arrtait les ministres quand il
leur fallait bousculer, dans la rue, le peuple souverain ou toucher 
une de ces barricades que le souvenir de Juillet semblait rendre
sacres. Ds le premier jour, ayant constat l'insuffisance de la loi
contre les attroupements, il en prsente et en fait voter une
nouvelle[2]. Jusqu'alors, on n'avait os se servir contre l'meute que
de la garde nationale, dont il fallait subir les variations, les
exigences et les dfaillances. Prier ne peut se passer de cette
milice, en laquelle il n'a qu'une confiance mdiocre[3]; mais il veut
l'encadrer dans des lments plus solides. Il s'applique donc aussitt
 faire sortir l'arme, la garde municipale, la gendarmerie, de l'tat
de disgrce et de suspicion o la rvolution les avait mises et o le
gouvernement les avait laisses; il leur fait comprendre qu'il compte
sur elles, et qu'aussi elles peuvent compter sur lui. Rsolu  dgager
la prfecture de police des compromissions rvolutionnaires o
l'avaient entrane les hommes politiques qui s'y taient succd
depuis 1830, il y appelle un personnage nouveau dans les affaires
publiques, mais d'un dvouement sr, d'une intelligence et d'une
hardiesse remarquables, M. Gisquet, ancien employ de sa maison de
banque. Aussi, ds les premiers troubles qui clatent le 16 avril
1831,  la suite de l'acquittement de Godefroy Cavaignac et de ses
compagnons, la population voit avec un sentiment d'tonnement et de
scurit mettre en ligne des masses considrables d'infanterie et de
cavalerie; aprs que des commissaires de police  cheval ont fait les
sommations lgales, ces troupes balayent vivement les rues et les
quais; les factieux, dsorients par une vigueur  laquelle ils
n'taient pas accoutums, sont promptement en droute. Quelques jours
plus tard, le 5 mai, le marchal Lobau disperse une foule tumultueuse
en la noyant avec des pompes  incendie: excution grotesque et
mprisante qui montre bien que le gouvernement ne se croit plus oblig
de traiter l'meute avec dfrence. Aux troubles de Juin, des gens du
peuple se joignent  la force publique et btonnent les factieux, ce
dont les journaux se vengent, en accusant bruyamment la police d'avoir
organis des bandes d'assommeurs. La rpression, loin de se
dissimuler et d'avoir honte d'elle-mme, comme nagure, se montre au
grand jour et s'annonce firement. Le gouvernement, dit le _Moniteur_
du 16 juin, ne manquera  aucun de ses devoirs, et saura dployer,
dans ses mesures, la svrit ncessaire; c'est la socit qu'on
menace, sous prtexte de l'attaquer lui-mme; il la dfendra par tous
les moyens qu'elle lui a confis. Et encore: La socit ne se
manquera pas plus  elle-mme que le gouvernement ne lui manquera.
C'est un autre langage que celui des proclamations de M. Odilon Barrot
ou du gnral La Fayette, pendant le procs des ministres!

[Note 2: Mars-avril 1831.]

[Note 3: Prier estimait que l'organisation de la garde nationale et
surtout l'lection de ses officiers prsentaient de grands prils.
Cela ne peut pas durer, disait-il un jour  La Fayette;... il faut
que ces anomalies disparaissent.]

Aprs chaque effort, aprs chaque combat, Prier soutient
nergiquement, contre les plaintes hypocrites ou les colres
vindicatives, tous ceux qui se sont compromis sous ses ordres; il
assume, au besoin, la responsabilit des fautes commises par excs de
zle, sachant bien qu' ce prix seulement, surtout au lendemain d'une
rvolution, le gouvernement peut s'assurer le dvouement et l'nergie
de ses agents. Par contre, le ministre frappe sans merci ceux qui
faiblissent. Le 25 septembre 1831, la garde nationale de Strasbourg
s'est mutine pour obtenir l'abolition d'un droit d'octroi; le prfet
a parlement et mme capitul, en promettant la rduction du droit. 
peine inform, le ministre, par tlgraphe, rvoque le prfet et
ordonne que la totalit du droit soit exige.

L'nergie de la rpression finit enfin par gner un peu l'audace des
perturbateurs;  partir du mois de septembre, les troubles, pour tre
encore trop frquents, ne sont plus permanents. Les associations
rvolutionnaires n'ont cependant pas dsarm: seulement elles prennent
de plus en plus le caractre de socits secrtes; l'meute  ciel
ouvert fait place au complot mystrieusement tram.  la fin de 1831
et au commencement de 1832, on peut relever trois ou quatre complots
rpublicains, sans compter deux complots lgitimistes et un
bonapartiste. Les uns sont dcouverts par la police avant explosion,
les autres avortent au premier essai d'excution.

Entre temps, le gouvernement se voyait aux prises avec une rvolte
d'un caractre absolument diffrent.  la fin de novembre 1831, on
apprenait  Paris, non sans terreur, que Lyon tait tomb au pouvoir
de quatre-vingt mille ouvriers en armes, et que le drapeau noir y
flottait, avec cette sinistre devise: Vivre en travaillant ou mourir
en combattant. Cette rvolte tait ne de la misre. La crise que
l'industrie lyonnaise traversait dj avant 1830 s'tait trouve
singulirement aggrave par les vnements de Juillet. Rduction des
salaires ou mme complet chmage, telles avaient t, pour les
ouvriers, les consquences de cette rvolution qui, en mme temps, les
rendait plus impatients du joug et de la souffrance. Les prdications
de quelques saint-simoniens ou fouriristes, venus en mission  Lyon,
n'avaient pas peu contribu  troubler encore davantage les cerveaux
et  irriter les coeurs. En septembre et octobre 1831, la fermentation
tait  son comble. Les ouvriers mirent la prtention qu'un tarif de
salaires ft impos aux fabricants. Le prfet, M. Bouvier-Dumolard,
sduit par le rle de pacificateur, flatt de s'entendre appeler le
pre des ouvriers, se laissa aller  favoriser ces derniers, plus
qu'il ne convenait  l'impartialit administrative. Sous ses auspices
et au mpris de toutes les lois conomiques, un tarif fut arrt.
C'tait engager les ouvriers dans une voie sans issue. L'impossibilit
d'appliquer ce tarif fut bientt manifeste; le peuple en rclama
l'excution avec colre, et la rvolte finit par clater gnrale et
terrible. Les incertitudes et l'impuissance d'une rsistance,
politiquement et militairement mal conduite, rendirent facile la
victoire des ouvriers; la garde nationale passa presque tout entire 
l'meute; aprs des alternatives de combats ou de ngociations, les
troupes de ligne, peu nombreuses d'ailleurs, furent rduites  battre
en retraite hors de Lyon; encore durent-elles s'ouvrir un chemin 
coups de canon, non sans laisser derrire elles plus d'un cadavre. Le
prfet,  bonne intention sans doute, ne suivit pas l'arme et demeura
seul au milieu de l'insurrection triomphante; si l'inspiration tait
courageuse, la conduite le fut moins; exagrant encore ses concessions
du dbut, il mit sa signature au bas de proclamations qui
justifiaient, sanctionnaient la rvolte et promettaient de la
rcompenser; en mme temps, pour rtablir un peu d'ordre matriel dans
la ville, il demanda et obtint le concours des insurgs, dont il
semblait tre devenu le chef ou plutt l'agent.

On devine ce que Casimir Prier dut penser d'une pacification achete
au prix de semblables capitulations. Si dsireux qu'il ft d'viter
une nouvelle effusion de sang, il voulut avant tout que l'autorit du
gouvernement ft intgralement rtablie, sans concessions ni
conditions. Des troupes nombreuses furent masses autour de Lyon; le
marchal Soult, ministre de la guerre, et le duc d'Orlans, qui fit
preuve en cette circonstance d'une grande dcision et d'un rare
sang-froid, se mirent  leur tte. Les insurgs, convaincus de
l'infriorit de leurs forces, embarrasss d'ailleurs de leur premire
victoire dont ils n'avaient su quel parti tirer, n'essayrent mme pas
d'opposer la moindre rsistance. La garde nationale fut dissoute, la
population dsarme, le tarif aboli, le prfet rappel et remplac par
M. de Gasparin, quelques-uns des chefs militaires disgracis. En mme
temps, sous l'inspiration du duc d'Orlans, des mesures charitables
taient prises pour soulager la misre trop relle des ouvriers.

Cet vnement avait surpris et vivement mu l'opinion. On avait
reconnu tout de suite qu'il n'y avait l rien de semblable aux
troubles si frquents depuis les journes de Juillet; la main d'aucun
parti, rpublicain, bonapartiste ou carliste, n'y apparaissait; tout
tait n d'une question de salaire. Certains beaux esprits de la
bourgeoisie alors dirigeante crurent trouver l une raison de se
rassurer. C'tait avoir la vue courte. Pour qui regardait au del des
frontires un peu troites du Parlement ou des partis, cette premire
entre en scne du socialisme arm n'tait-elle pas au contraire le
plus menaant des symptmes? Et d'ailleurs ne suffisait-il pas
d'observer comment les agitateurs rpublicains et les missaires des
socits secrtes avaient aussitt cherch  se glisser dans les rangs
des ouvriers lyonnais, pour s'apercevoir que, ds le premier jour, un
lien s'tablissait entre la rvolution politique et la rvolution
sociale?

Le carnaval de mars 1832 fut, dans plusieurs villes de France,
l'occasion de dsordres que rprimrent aussitt les autorits
locales, fidles  l'impulsion donne par Prier.  Grenoble,
toutefois, des complications se produisirent qui fournirent au
ministre une occasion nouvelle de marquer sa politique. Par le fait
d'un prfet, peut-tre un peu ardent, la troupe avait charg la foule
avec quelque prcipitation; une dizaine de curieux avaient t
blesss; grand moi, aussitt exploit par les agitateurs qui
rclamrent tumultueusement l'loignement du rgiment accus d'avoir
vers le sang du peuple. Le gnral Saint-Clair, commandant 
Grenoble, ne sut pas faire tte  ces criailleries, et, un moment
prisonnier de l'meute, il consentit  tout ce qu'elle exigeait de
lui; le 35e de ligne dut quitter honteusement la ville, o il fut
remplac par un autre rgiment venant de Lyon. Une pareille
dfaillance rendait  l'meute la confiance qu'elle enlevait 
l'arme. Aussi le gouvernement n'hsita-t-il pas un instant: il
pronona la dissolution de la garde nationale de Grenoble, mit en
disponibilit le gnral Saint-Clair et le commandant de la place,
enfin donna ordre de faire rentrer le 35e  Grenoble, musique en tte
et enseignes dployes. Le mme jour, le ministre de la guerre publia
une proclamation  l'arme, o il disait: L'ordre public a t
troubl  Grenoble; le 35e rgiment de ligne, charg de le rtablir, a
parfaitement rempli son devoir. Sa conduite a t telle qu'on pouvait
l'attendre du bon esprit et de l'excellente discipline qui distinguent
tous les rgiments de l'arme. Le Roi a ordonn que des tmoignages de
sa satisfaction fussent adresss au 35e. Sa Majest n'a point approuv
que ce rgiment se ft retir de Grenoble. Le lieutenant gnral
Delort, commandant suprieur de la 7e division militaire, a reu
l'ordre de le faire rentrer dans la ville, avec les autres troupes qui
y sont diriges. Aucune sorte de transaction relativement au 35e
rgiment n'avait t et n'avait pu tre faite entre de prtendus
dputs de Grenoble et l'autorit suprieure militaire: elle la
dsavoue formellement... Soldats! depuis le jour o le drapeau
national vous a t rendu, vous n'avez cess de l'honorer par votre
dvouement, votre courage et votre discipline. Vous avez entour le
trne et les institutions de Juillet d'un rempart, au pied duquel les
partis sont venus expirer. Soldats! le Roi et la France vous
remercient. Quand un gouvernement parle ainsi  l'arme, il peut
compter sur elle, et ds lors il est assur de demeurer matre de la
rue.


II

Prier ne croyait pas son oeuvre complte parce qu'il avait employ la
force des armes contre le dsordre; il voulait aussi lui opposer la
force du droit. De l, les poursuites nombreuses intentes pour
complots, violences factieuses, associations illgales, dlits de la
parole, de la plume ou du crayon. Jamais les procs de ce genre,
notamment ceux de presse, n'ont t plus frquents[4]. On a dit du
gouvernement de Juillet qu'il tait processif; M. Guizot a mme paru
croire, aprs coup, qu'il l'avait t trop. Ce n'est pas en tout cas
le fait d'un pouvoir arbitraire et despotique, et nul n'oserait
justifier les violences que l'on demandait alors  la justice de
condamner. Le malheur tait que trop souvent on ne parvenait pas 
obtenir cette condamnation.

[Note 4: On a calcul, par exemple, que, de la rvolution de Juillet
au 1er octobre 1832, il y avait eu 281 saisies de journaux et 251
jugements: 86 journaux avaient t condamns, dont 41  Paris. Le
total des mois de prison s'tait lev  1226, et celui des amendes 
347,550 francs. En juillet 1835, la _Tribune_ se vantait d'tre  son
114e procs et d'avoir subi 199,000 francs d'amende. Or, pendant toute
la Restauration, il n'y avait eu que 181 condamnations pour dlits de
presse.]

La comptence du jury en matire de dlits politiques et de dlits de
presse tait, avec la garde nationale, l'un des principes de l'cole
librale, peut-tre devrait-on dire l'une de ses illusions. Impossible
de la modifier, puisqu'on en avait fait, un peu prcipitamment, un
article de la Charte revise. Quoi qu'on doive penser de cette
juridiction  une poque de paix, de stabilit et de sang-froid, elle
tait certainement dtestable au lendemain d'une rvolution, quand tout
tait fait pour exciter, chez les jurs, les passions qu'ils devaient
rprimer, pour troubler en eux la notion du bien et du mal politique,
pour leur enlever cette scurit qui peut seule donner aux timides le
courage de braver certains ressentiments. Le jury acquittait presque
toujours. Dans les premiers mois du ministre Prier, sur cinq
poursuites pour complot ou meute, il n'y eut pas une condamnation;
pourtant, loin de nier ce qu'on leur imputait, les accuss s'en
faisaient un titre de gloire. Dans l'une de ces affaires, le jury avait
dclar tous les faits constants, en mme temps qu'il proclamait les
accuss non coupables. La _Socit des Amis du peuple_, cinq ou six
fois poursuivie, sortait de ces procs toujours indemne.  un banquet
rpublicain, en mai 1831, M. variste Gallois avait brandi un poignard,
en s'criant:  Louis-Philippe, s'il trahit! Il avouait le propos,
dclarait avoir voulu provoquer par l le meurtre du Roi, au cas o
celui-ci sortirait de la lgalit pour resserrer les liens du peuple;
et il ajoutait que la marche du gouvernement devait faire supposer
qu'on en viendrait l. Le jury acquittait M. Gallois. Les articles de
journaux les plus factieux, les plus outrageants pour le Roi,
demeuraient impunis. Le _National_ entre autres n'tait presque jamais
frapp. M. Antony Thouret, grant de la _Rvolution_, feuille jacobine
et bonapartiste de la dernire violence, poursuivi trente fois, tait
acquitt vingt-deux fois. Dans certaines villes de province, le
rdacteur de la feuille locale tait si assur de ne pas tre condamn,
que le procs devenait pour lui une formalit indiffrente; il y
affectait une sorte d'impertinence ricaneuse  l'gard des juges et de
familiarit amicale avec les jurs[5]. Et quel retentissement donn 
ces verdicts! Applaudissements  l'audience, ovations tumultueuses dans
la rue, cris de victoire dans la presse, sarcasmes contre le
gouvernement et les magistrats. Partant de cette formule que le jury
tait le pays, on prtendait que, par ces acquittements, le pays
avait condamn le gouvernement ou mme le Roi[6].

[Note 5: M. Degouve-Denunques, rdacteur du _Progrs du
Pas-de-Calais_, se vantait, en 1838, d'avoir t 24 fois poursuivi et
24 fois acquitt. De mme, l'_cho du peuple_, journal rpublicain de
Poitiers, en 1835, comptait 13 acquittements sur 13 poursuites. M.
Anselme Pettin, rdacteur d'une feuille radicale de Lyon, poursuivi
13 fois en trois ans, n'avait t condamn qu'une fois, et encore
disait-il que c'tait faute d'avoir bien fait les rcusations. En
1846, pour la premire fois, le jury de Toulouse condamna une feuille
lgitimiste. Sur d'autres points,  Paris notamment, le jury se
montrait svre contre les carlistes, pendant qu'il acquittait les
rpublicains.]

[Note 6: Le _Constitutionnel_, qui n'tait cependant que centre
gauche, dclarera, quelques annes plus tard (3 janvier 1832), 
propos d'un acquittement de journal, que les checs parlementaires de
l'opposition taient plus que compenss par le succs judiciaire
qu'elle venait d'obtenir; car, disait-il, le jury tait le pays
lui-mme, tandis que la Chambre n'en tait que la reprsentation.
C'est  propos de ces dclamations sur le jury que M. Thiers, dans la
discussion des lois de septembre, dnonait ces grands mots
pdantesques que les partis aiment  crer, et avec lesquels ils
veulent craser la vrit.]

Le jury se dcide-t-il  affirmer la culpabilit, le scandale n'est
pas moindre. Le condamn est aussitt hiss sur une sorte de
pidestal; il devient un opprim, un martyr, pour lequel tout bon
patriote doit prendre fait et cause. On ouvre des souscriptions
publiques afin de payer ses amendes, et La Fayette annonce qu'il sera
prt  prendre part  toutes les souscriptions de ce genre[7]. Les
journaux frapps impriment en gros caractres, quelquefois pendant
plusieurs mois, le nom des jurs avec leur adresse. La _Rvolution_,
condamne le 19 fvrier 1832, publie, le lendemain, que cette
condamnation est due  l'animosit de MM. Lachze, avou, et Billaud,
agent de change. Une petite feuille satirique, les _Cancans_, se venge
ainsi du verdict prononc contre elle: Ferme, messieurs les jurs,
courage, dchanez-vous... Pour commencer  m'acquitter envers vous,
je vous condamne  figurer trois fois de suite en tte de mes
_Cancans_. Je vous attache  ce poteau populaire, nouveau pilori,
index vengeur de la libert de la presse, o deux cent mille Franais
viendront vous saluer des noms qu'on prodigue toujours au _courage_ ou
 l'_indpendance_... Ah! la France entire saura vos noms... J'ai
fait tirer leur honte  vingt mille exemplaires. Les jurs, pour
chapper  cette perscution, prennent, vers le commencement de 1832,
l'habitude de voter secrtement. Fureur de la _Tribune_, qui ne veut
pas qu'on lui arrache ses victimes; elle prtend que les jurs sont
des hommes publics dont la presse a le droit d'enregistrer les actes;
elle annonce mme l'intention de publier la liste de toutes les
condamnations, avec les noms des jurs en regard. Ces dnonciations,
dj, par elles seules, fort pnibles pour des bourgeois d'habitudes
peu militantes, ont parfois des suites matrielles: tmoin ce notaire
du faubourg Saint-Antoine qui sera dvalis, dans les journes de juin
1832, pour avoir condamn la _Tribune_[8].

[Note 7: Lettre du 26 octobre 1831. (_Mmoires de La Fayette_, t.
VI.)]

[Note 8: Le fait a t cit par M. Persil,  la tribune, le 9 avril
1833.]

D'ailleurs, que le procs se termine par un acquittement ou, ce qui
est beaucoup plus rare, par une condamnation, les accuss ont soin de
transformer leur sellette en une tribune, d'o ils appellent le peuple
 la rvolte et jettent au gouvernement le dfi, l'accusation et
l'outrage. Hubert avait donn l'exemple, en septembre 1830, lors du
premier procs des _Amis du peuple_; Godefroy Cavaignac et ses
compagnons l'ont suivi, en avril 1831. Depuis lors, c'est comme une
enchre de scandale entre les accuss. L'un d'eux rpond au magistrat
qui lui demande sa profession: meutier. Le 11 juin 1831, dans une
affaire de complot, les amis des prvenus insultent les tmoins, les
juges, les jurs, envahissent le prtoire et accueillent par des
sifflets et des hues les ordres du prsident. En janvier 1832, un
nouveau procs contre les _Amis du peuple_ amne sur les bancs de la
cour d'assises MM. Raspail, Thouret, Blanqui, Hubert, Trlat, etc.;
l'un d'eux, faisant allusion  la liste civile qu'on discutait alors 
la Chambre, dclare qu'il faudrait enterrer tout vivant, sous les
ruines des Tuileries, tout homme qui demanderait au pauvre peuple
quatorze millions pour vivre; le jury, cependant, les acquitte; la
cour seule les condamne  raison des dlits commis  l'audience. Nous
avons encore des balles dans nos cartouches, s'crie alors Thouret.
Parfois les magistrats eux-mmes se laissent gagner par la faiblesse
du jury, ou tout au moins trahissent une hsitation inquite. Ceux
d'entre eux qui montrent quelque fermet sont aussitt personnellement
attaqus avec une violence sans pareille. Cette insolence des accuss
tait un des signes tristement caractristiques de l'poque. M.
Pasquier, dont la carrire et l'exprience taient dj longues,
crivait  ce propos: Je n'ai jamais, dans ma vie au travers des
rvolutions, rien vu de semblable. Babeuf lui-mme portait plus de
respect  ses juges. Je sais que cette circonstance semble frapper
beaucoup les trangers et surtout les Anglais[9].

[Note 9: Lettre  M. de Barante en date du 13 janvier 1832.
(_Documents indits._)]

Dans ces conditions, ne pouvait-on pas se demander si les poursuites
n'aggravaient pas le dsordre, au lieu de le rprimer? Casimir Prier,
cependant, ne se dcourageait pas de les ordonner. Estimait-il que
cette fermet, obstine malgr l'insuccs, tait une leon ncessaire
 l'esprit public? Se flattait-il que le scandale rpt des
acquittements finirait par provoquer une raction, et que le jury
prendrait courage,  mesure que les ministres le convaincraient mieux
de leur force et de leur rsolution? En effet, vers la fin du
ministre, la proportion des condamnations devint un peu plus leve;
pas assez cependant pour qu'on pt voir dans cette juridiction une
garantie de rpression srieuse. Aussi, quelques annes plus tard,
lors des lois de septembre 1835, le lgislateur, instruit par
l'exprience, cherchera-t-il  luder autant que possible la
disposition de la Charte qui l'obligeait  recourir au jury en matire
politique.


III

Quelque cas et quelque usage que Casimir Prier ft de la rpression
arme ou judiciaire, ce n'tait pas la force sur laquelle il comptait
le plus pour avoir dfinitivement raison du dsordre. Demeur libral
en pratiquant avec nergie la politique de rsistance, il prtendait
surtout agir par l'opinion,  laquelle il faisait sans cesse appel.
C'tait chez lui une habitude, un got, un systme, de provoquer et
d'apporter, dans chaque occasion, des explications publiques et
compltes. Il disait  la tribune, le 30 mars 1831, peu de jours aprs
avoir pris le pouvoir: Devant l'tranger, comme devant le pays, nous
expliquons ouvertement notre politique, nous l'expliquons aux
fonctionnaires comme aux Chambres. Cette franchise est  nos yeux le
premier besoin de l'poque; c'est la premire garantie pour les
peuples et pour le pouvoir surtout, qui, aprs des dclarations si
franches, ne craint pas que des promesses faites au dehors, ni des
programmes rservs au dedans, puissent le compromettre jamais aux
yeux de la France ni de l'Europe. Il mettait en demeure ses
adversaires d'en faire autant: Accoutums depuis quinze ans,
disait-il,  savoir ce que nous voulons, nous devons souhaiter que
tous les hommes d'tat ou hommes de parti expliquent aussi clairement
ce qu'ils veulent.

Dans ces discussions, Prier avait recours  la presse, notamment au
_Journal des Dbats_, alors rsolument conservateur,--ses adversaires
disaient mme: cyniquement ractionnaire; il encourageait les
habiles directeurs de cette feuille, MM. Bertin. Quelquefois, le soir,
il venait aux bureaux du journal faire une partie de whist avec M.
Bertin de Vaux, le comte de Saint-Cricq et M. Guizot. C'tait, a
racont ce dernier, le moment des conversations intimes sur l'tat des
affaires, les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et
nous nous retirions, M. Prier, content de se sentir bien soutenu dans
la presse comme  la tribune, M. Bertin de Vaux, satisfait de
l'importance de son journal et de la sienne propre. Le prsident du
conseil faisait aussi insrer dans le _Moniteur officiel_ des articles
d'apologie et de polmique, crits directement sous ses yeux.
Toutefois, sur ce terrain de la presse, le nombre tait contre lui;
pour quelques rares journaux qui le dfendaient, presque tous les
autres l'attaquaient violemment[10]. Le vrai champ de bataille pour
Prier, celui o il aimait que toutes les luttes vinssent aboutir et
se dcider, c'tait le parlement. Celui-ci sigea presque en
permanence, depuis le commencement jusqu' la fin du ministre[11]. Ce
n'est pas que l'oeuvre purement lgislative ait t alors bien
importante, et surtout que le prsident du conseil y ait pris grande
part; mais les dbats politiques se succdaient frquents, passionns,
retentissants, et Casimir Prier y trouvait son principal moyen de
gouvernement. Dans cette socit o la rvolution avait dtruit ou
branl toutes les forces morales et matrielles du pouvoir, il
cherchait son point d'appui  la tribune et dans la majorit. C'tait
par des discours et des votes qu'il s'efforait de dfendre et
d'assurer l'ordre et la paix. Il lui plaisait d'ailleurs d'aborder ses
adversaires face  face, en un champ clos o ceux-ci ne pouvaient se
drober, de les contraindre, sinon  confesser, du moins  entendre la
vrit, de serrer de prs leurs quivoques, leurs sophismes et leurs
calomnies.  dfaut mme du succs immdiat, il avait conscience de
prparer ainsi la justice future, et cela l'aidait  se consoler des
mensonges des partis: Aprs tout, que m'importe? disait-il  ses
amis; j'ai le _Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des
Chambres pour les expliquer et l'avenir pour les juger.

[Note 10: Le _National_ disait, le 23 avril 1831: Un seul journal
soutient aujourd'hui avec chaleur le ministre du 13 mars: c'est le
ci-devant journal de la lgitimit, le _Journal des Dbats_. Le
_Temps_, pourtant plutt favorable au cabinet, disait,  la mme
poque, qu'avec la presse priodique, telle que nos troubles
l'avaient faite, le gouvernement n'avait qu' choisir entre une
existence assez mal assure et neuf morts bien certaines.]

[Note 11: Prier, en prenant le pouvoir, trouva une session en cours
qui se prolongea jusqu'au 20 avril 1831. La nouvelle Chambre sigea
ensuite d'une faon continue, du 23 juillet 1831 au 24 avril 1832.]

Cet homme qui prtendait gouverner au moyen du parlement tait-il
donc, par le don du gnie ou la perfection de l'art, un orateur de
premier ordre? Non; tel de ses adversaires, et surtout de ses allis,
le primait sous ce rapport, surtout quand il s'agissait de ces
discours prpars  l'avance comme un ministre est souvent oblig d'en
prononcer. Banquier, il n'avait pas pu se faire  crire ses lettres.
 plus forte raison se sentait-il incapable d'crire ses discours. Au
dbut de son ministre, quand pareille ncessit s'imposait  lui, il
recourait  la plume de M. de Rmusat ou de M. Vitet. Mais bien que
ces derniers ne fissent que mettre en oeuvre les ides que le ministre
leur avait exprimes dans de longues conversations, ils avaient trop
d'esprit pour tre des secrtaires absolument dociles. Dans ce qu'ils
lui apportaient, Prier ne trouvait pas toujours entirement ou
seulement sa pense. C'est ce qui le dcida  recourir  la plume
moins habile, mais plus soumise, d'un nomm Lingay, alors charg des
articles officiels du _Moniteur_. Se sentait-il proccup du sujet de
son discours, il faisait appeler Lingay, qui s'installait  ct de
lui. Alors il causait, ou plutt il se mettait en colre: ... Ces
misrables-l, ils croient me tenir... Eh bien, non... et voici ce que
je leur dirai... je leur dirai... Ainsi se droulaient ses ides,
sous une forme irrgulire, heurte, mais toujours vive et pressante.
Lingay coutait, prenait des notes, se pntrait le mieux qu'il
pouvait de ce qu'il entendait. Le lendemain, il apportait un discours
crit que le ministre corrigeait et que souvent il faisait revoir par
M. de Rmusat ou M. Vitet[12]. Prier tait bien plus  son affaire
dans les improvisations. Il se trouvait alors avoir prcisment les
qualits de son rle. Attitude, accent, langage, a crit un bon juge,
tout tait d'un matre[13]. Mme quand l'ide et la forme n'avaient
rien de saillant, ses auditeurs taient saisis par l'impression toute
vive d'une volont nergique, d'une imptueuse passion.  la tribune,
Prier agissait plus encore qu'il ne discourait; il commandait,
entranait plus qu'il ne persuadait. Profondment mu lui-mme, il
branlait de son motion ceux qui l'coutaient. Au milieu de ses
emportements,--et il en avait de singulirement violents et
tragiques,--la pense restait gnralement nette et matresse
d'elle-mme. D'ailleurs, s'il n'tait pas toujours adroit, il tait
toujours puissant. Quand, se dressant de toute sa grande taille  la
tribune, pli par la fivre et la colre, il menaait ses adversaires
de sa main crispe; ou bien quand, bondissant sous une interruption,
il rejetait le manuscrit o sa prudence avait d'abord contenu sa
pense, et crasait, sous quelque formidable apostrophe, ceux qui
avaient os lui lancer un dfi, la Chambre se sentait vraiment
domine. C'tait, a dit justement M. Guizot, la puissance de l'homme
bien suprieure  celle de l'orateur.

[Note 12: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 13: _Souvenirs du feu duc de Broglie._]

Cette nergie de la volont et de la parole servit tout d'abord 
raffermir la majorit. Nous avons dit quelles difficults Prier avait
rencontres, ds le dbut, pour la constituer, et comment, un jour, en
aot 1831, il avait paru dsesprer du succs[14]. Alors, sans doute,
le pril immdiat avait t conjur, et le vote de l'Adresse avait t
favorable au ministre. Mais la Chambre ne s'tait pas pour cela
dgage des dfauts qu'elle devait  son origine,  la rvolution, aux
habitudes prises pendant l'opposition de quinze ans. Ces dfauts
taient mme si visibles que les contemporains en taient frapps et
presque dcourags. Cette Chambre, crivait alors M. Duvergier de
Hauranne, s'est fait de son indpendance et de sa conscience l'ide la
plus mesquine, la plus ridicule. Lui parlez-vous d'appuyer constamment
le ministre, elle s'effraye. Lui parlez-vous de le renverser, elle
s'effraye encore plus. On prtend, disait navement dans la
discussion de l'Adresse un honnte dput, que si nous n'approuvons
pas le systme ministriel, les ministres se retireront. Ce serait une
trahison. Nous venons pour combattre le ministre, non pour le
renverser. M. Duvergier de Hauranne ajoutait: On ne saurait
concevoir au reste combien, sur ce chapitre, la Chambre se montre
chatouilleuse. C'est pour elle une sorte de virginit qu'elle a
mission de dfendre contre le tmraire qui voudrait y toucher. Aussi
que de peines pour lui faire dire oui ou non! Ce n'est en quelque
sorte que par surprise qu'on peut lui arracher un vote. Encore
n'est-il jamais bien certain que, le lendemain, elle ne le rtractera
pas... Dans aucune Chambre les commissions n'ont t aussi peu
coutes. La majorit pourtant les nomme  son gr; mais, une fois
nommes, elle s'en mfie comme d'une autorit[15]. M. Guizot avait la
mme impression; il crivait, le 18 octobre 1831,  un de ses amis
retenu  l'tranger par ses fonctions: L'incapacit, la subalternit,
le tatillonnage, le commrage, voil le vice radical et incurable de
cette Chambre. Elle n'est ni violente ni avide. Il n'y a, je crois,
point de grande sottise qu'on n'y puisse faire chouer; mais la
rendre propre au gouvernement, c'est une chimre. Du reste, on n'a
jamais men une telle vie si harassante, si dnue de relche. Ce sont
les forts d'Amrique  dfricher que ces esprits-l. Avez-vous vu
dans les montagnes les bergers et leurs chiens conduisant un grand
troupeau le long d'un prcipice et suant sang et eau pour l'empcher
de s'y prcipiter[16]? La duchesse de Broglie disait finement, le 9
septembre 1831: La Chambre n'entend gure qu'on la gouverne; elle
trouve cela malhonnte[17]. Et elle ajoutait, le 28 octobre: Casimir
Prier n'est pas content de la Chambre. Elle se dcide un jour et
revient le lendemain sur son vote... Elle joint  trs-peu de lumires
toutes les incertitudes d'une conscience chimrique, seconde par de
mauvaises passions[18]. De loin, M. de Barante n'avait pas meilleure
impression: il crivait, le 27 aot 1831: Cette Chambre est, comme
vous dites, vulgaire, borne, mfiante, venue de bas lieux. Pourtant
la majorit a videmment bonne intention et craint le dsordre.
Aura-t-on le temps de faire son ducation avant qu'elle ait amen
beaucoup de mal? C'est ce que nous allons voir. Et le 8 octobre: La
Chambre semble s'tre range  la raison. Bien videmment elle ne veut
ni la guerre, ni les meutes. Mais il lui en cote beaucoup qu'on ne
puisse maintenir le bon ordre dans un pays, sans y avoir un
gouvernement et sans y laisser quelques-uns au-dessus des autres. Pas
de pouvoir et nulle supriorit, c'est le beau idal de la mdiocrit
franaise[19]. Cette assemble avait un dfaut plus vilain encore,
autre forme d'un esprit petit et bas: elle manquait de courage. On le
voyait bien dans les grandes crises. Aprs les premires nouvelles de
l'insurrection de Lyon, il y eut une certaine priode d'incertitude;
on ne savait gure ce qui se passait; des bruits sinistres
circulaient, et plus d'un prophte de malheur annonait que la
monarchie de Juillet ne se relverait pas de ce coup. C'et t le
cas, crivait un contemporain, pour une Chambre courageuse, de se
compromettre promptement et franchement. Au lieu de cela, ce ne fut
qu'avec une rpugnance extrme, et comme malgr elle, que la majorit
se dcida  voter une Adresse et  promettre son appui.  la pleur de
certains visages,  l'embarras de certains discours, il tait clair
que, d'avance, on se prparait, sinon  saluer le vainqueur, du moins
 abandonner le vaincu[20].

[Note 14: Voir, au tome prcdent, le chapitre Ier du livre II.]

[Note 15: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 16: _Documents indits._]

[Note 17: _Ibid._]

[Note 18: _Ibid._]

[Note 19: _Ibid._]

[Note 20: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ces tmoignages pris sur le moment mme, dans les confidences des
contemporains, permettent d'apprcier quelles difficults et aussi
quel mrite Prier avait  maintenir la majorit dans une telle
Chambre. Il lui fallait une vigilance et un effort de tous les
instants. Chaque jour il devait recommencer le travail de la veille.
La Chambre, crivait un des collaborateurs du premier ministre, a
toujours besoin d'tre avertie de la gravit des questions. Quand nous
nous taisons, nous nous perdons[21]. Au milieu de la bataille, en
mme temps qu'il faisait face aux attaques de l'ennemi, le ministre
devait empcher la dbandade de ses propres troupes. Si grand besoin
qu'il et de cette majorit, il ne la flattait pas et la rappelait
volontiers  la modestie de son rle; l'un de ses allis les plus
actifs, M. Dupin, ayant, un jour, parl d'une question o le
gouvernement, disait-il, avait plus que jamais besoin de la tutelle
des Chambres, Prier interrompit avec vhmence: La tutelle?
s'cria-t-il; il n'y a pas de tutelle des Chambres! On pouvait mme
trouver parfois qu'il ne contenait ou ne voilait pas assez la colre
mprisante que lui inspirait l'tat d'esprit de la majorit. Loin
d'user des moyens de sduction par lesquels les ministres d'ordinaire
retiennent leurs partisans ou en gagnent de nouveaux, il ne savait
mme pas s'astreindre aux gards, aux politesses les plus simples.
Comment, disait un dput conservateur, voulez-vous qu'on aime un
pareil ministre? Il ne sait pas seulement les noms de ceux qui votent
pour lui[22]. M. de Rmusat crivait  un ami, le 28 octobre 1831:
Le ministre est considr par la Chambre comme ncessaire, mais il
ne lui est pas agrable. Entre nous, c'est elle qui a raison. Il est
difficile d'tre plus tranger au mange parlementaire que nos
ministres. C'est avec l'administration intrieure leur mauvais ct.
Le ministre a les grandes vertus, il lui manque toutes les petites.
En temps ordinaire, il ne pourrait subsister quinze jours[23]. Oui,
mais il avait prcisment ces grandes vertus, et notamment il donnait
 chacun l'impression d'une volont puissante qui dominait toutes les
hsitations, en imposait  toutes les prtentions d'indpendance,
donnait courage aux plus poltrons. La volont forte de M. Prier
soutient tout[24], crivait, le 18 octobre 1831, la duchesse de
Broglie. D'ailleurs, s'il malmenait souvent la Chambre, il savait
aussi veiller chez elle une noble ambition en lui montrant la
grandeur de sa tche; il lui parlait de la reconnaissance dont elle
serait entoure, quand elle aurait satisfait ce pays qui lui demandait
avant, tout du repos, du calme, de la confiance et de l'avenir. Il
veillait  ce que cette ambition ne s'gart point; ce n'tait pas
chose facile, car les ttes taient tournes par la fausse gloire de
la rvolution; les plus conservateurs se laissaient aller  dbiter ou
 accepter sur ce sujet les dclamations courantes. Songez,
messieurs, leur disait alors le prsident du conseil, qu'il y a plus
de gloire pour ceux qui finissent les rvolutions que pour ceux qui
les commencent. Cette majorit manquait surtout de courage; Prier
s'efforait de lui communiquer un peu de celui dont il tait rempli.
coutez ses viriles exhortations: C'est la peur qui sert les partis,
qui les grandit, qui les cre; car c'est elle qui fait croire  leur
pouvoir; et ce pouvoir imaginaire ne rside que dans la faiblesse des
majorits qui livrent sans cesse le monde aux minorits, dans la
mollesse de la raison tremblante devant les passions, dans la lchet,
disons le mot, des citoyens qui craignent de dfendre, d'avouer, avec
leurs gaux, leurs opinions. Il y a dans cet tat des esprits le
symptme d'un mal grave dont il appartient  une assemble franaise
d'arrter les progrs, en apprenant, par son exemple,  tous les
citoyens  mpriser la vaine popularit du jour et  n'ambitionner que
la reconnaissance de l'avenir[25]. Grce  ces efforts continus, la
majorit grossissait et se systmatisait[26]. En somme, si elle ne
s'tait pas absolument dgage des hsitations qui tenaient au fond
mme de sa nature, elle ne fit dfaut  Prier dans aucune
circonstance dcisive. Par moment mme, on et dit qu'il tait parvenu
 la pntrer et  l'animer de ses propres passions:  sa voix, sous
son impulsion, ces bourgeois, nagure si froids, si incertains, si
timides, sentaient s'allumer en eux des ardeurs, des colres qu'ils ne
se connaissaient pas, et on les voyait, par l'effet d'une sorte
d'imitation, frmir, trpigner, menacer, maudire,  l'unisson du
ministre.

[Note 21: Lettre de M. de Rmusat  M. de Barante, en date du 28
octobre 1831. (_Documents indits._)]

[Note 22: _Documents indits._]

[Note 23: _Documents indits._]

[Note 24: _Ibid._]

[Note 25: Discours du 9 aot 1831.--Un autre jour, le 21 septembre de
la mme anne, Prier demandait que les amis du gouvernement se
montrassent comme ses ennemis, car, ajoutait-il, ce sont les
incertitudes d'en haut qui font les inquitudes d'en bas.]

[Note 26: Expression de M. de Rmusat dans une lettre  M. de Barante.
(_Documents indits._) M. Duvergier de Hauranne, nagure si svre
pour la Chambre, reconnaissait lui-mme ce changement, non sans un
certain tonnement. Il crivait  ce propos: lue dans un temps de
trouble et de dsordre, bourre de prjugs, trangre, dans une forte
portion de ses membres, aux lois les plus simples du mcanisme
constitutionnel, avide enfin de popularit, la Chambre de 1831, par la
seule force de son bon sens et de son honntet, par le seul besoin de
rtablir l'ordre et de sauver la socit menace, a su, par degrs,
vaincre ses prjugs. (_Notes indites._)]

Il importait d'autant plus  Prier de pouvoir s'appuyer sur une
majorit fidle, que le parti de l'meute trouvait plus de complices,
ou tout au moins de complaisants, dans l'opposition parlementaire.
Celle-ci avait pour tactique de nier le pril rvolutionnaire. Telle
est sa thse dans la discussion de l'Adresse, en aot 1831. Que lui
parlez-vous d'un parti rpublicain? Il n'existe que dans l'imagination
craintive des ministres. Tout au plus y a-t-il quelques jeunes gens
gnreux, quelques rveurs inoffensifs, dont il ne convient ni de
blmer ni de rprimer la conduite. Le pril est du ct des carlistes.
C'est la Restauration, la Restauration tout entire qui est au
pouvoir, dit M. Mauguin, et l'on vient nous faire peur de la
rpublique! S'il y a malaise, la faute en est  la politique du
ministre. L'meute a-t-elle clat, ne peut-elle tre nie,
s'est-elle manifeste terrible et sanglante comme  Lyon, alors
l'opposition s'en prend au gouvernement, cause de tout le mal. Il n'y
a pas de faute dans un peuple, s'crie M. Mauguin, sans que le
gouvernement soit coupable; si le peuple se rend coupable, c'est que
le gouvernement n'a pas su trouver le sentiment national[27]. Ce qui
fait dire au _Journal des Dbats_: Toute la politique de l'opposition
est dans ce raisonnement: Chaque dsordre, chaque meute, est une
rclamation juste, lgitime, un droit qui cherche  se faire jour dans
les lois. Satisfaites ce droit et ce sentiment qui frmit de son
exclusion; plus de rclamations, alors plus d'meutes[28].

[Note 27: Discours du 19 septembre 1831.]

[Note 28: _Journal des Dbats_, 1er mai 1832.]

Quelques orateurs ont un procd plus simple encore pour tout imputer
au pouvoir; ils voient dans les troubles l'oeuvre d'une police
tnbreuse[29], ou du moins reprochent au ministre de les avoir
laisss volontairement grossir. Ils demandent  grand bruit des
enqutes, non sur le crime de la rvolte, mais sur celui de la
rpression. Pendant que l'opposition affecte, en parlant des insurgs,
une impartialit ou une compassion hypocrites, elle rserve sa
svrit pour ceux qui ont eu la charge de dfendre l'ordre; elle
accuse le commandement de prcipitation cruelle, l'arme d'animosit
contre la population. Quelqu'un ayant soutenu que les soldats, qui
venaient de rprimer une meute, avaient mme droit  la
reconnaissance que les combattants de Juillet, parce que, dans les
deux cas, on luttait pour la loi, un dput de la gauche, le gnral
Demaray, protestait contre cette assimilation: Les soldats,
disait-il, obissaient  la voix de leur chef; rien n'obligeait la
population de Paris  se dvouer. Les soldats n'affrontaient qu'une
mort; les combattants de Juillet en affrontaient deux: les balles
premirement et, en cas de dfaite, les supplices. Aussi comprend-on
que, dans un de ces dbats scandaleux, soulevs par l'opposition aprs
chaque rvolte, M. Dupin ft autoris  dire: Il n'clate pas un
dsordre, on ne voit pas une meute, qui ne trouvent dans la Chambre
des excuses et des apologies. Et il demandait comment pouvait
marcher le gouvernement, quand, dans la reprsentation nationale, la
premire impulsion tait de donner tort  l'autorit et de donner
raison au dsordre.

[Note 29: Discours de M. Mauguin, 19 et 20 septembre 1831; de M.
Pags, 9 avril 1832. Voyez aussi, dans le mme sens, le _National_ des
15, 30 mai et 16 juillet 1831.]

Cette dtestable tactique n'tait pas suivie seulement par les ennemis
de la monarchie; elle tait aussi celle de la partie de la gauche qui
se piquait de constituer une opposition dynastique. Nous l'avons dj
vue, dans les questions trangres, tout en se dfendant de dsirer la
guerre, seconder ceux qui y poussaient; de mme,  l'intrieur, tout
en ne voulant pas la rpublique, elle ne semblait avoir d'autre rle
que de couvrir les rpublicains, de plaider leur innocence, ou au
moins leur innocuit, de dtourner d'eux la responsabilit et
l'irritation, pour les rejeter toutes sur le gouvernement. coutez son
principal orateur, M. Odilon Barrot: On vient nous parler des
troubles, des meutes, des rpublicains. Est-ce que c'est l la
vritable cause du malaise du pays? J'ai plus de confiance que vous
dans la force de nos institutions, dans le bon sens national. Jamais
je n'ai partag vos terreurs, jamais je ne me suis associ  cette
politique de la peur[30]. Il ajoutait que ce malaise venait
uniquement de la politique mfiante et ractionnaire de Prier. Au
lendemain des meutes, il se plaignait qu'on et employ la violence
au lieu de borner les moyens de rpression  cette force morale, 
cette persuasion[31], dont lui-mme avait fait un si heureux et si
honorable usage, lors du procs des ministres et du sac de
Saint-Germain l'Auxerrois.

[Note 30: Un peu plus tard, M. Barrot s'est-il fait une ide plus
juste du parti rpublicain? Toujours est-il qu'en avril 1832, il crut
devoir crire une lettre publique pour se distinguer de ce parti. (O.
BARROT, _Mmoires_, t. I, p. 213.)]

[Note 31: Voyez la plaidoirie de M. Barrot pour le _National_, aprs
l'meute du 14 juillet 1831, ou son discours  la Chambre, dans le
dbat qui suivit les vnements de Grenoble, 20 mars 1832.]

Casimir Prier tenait tte  tous ces adversaires, qu'ils fussent
violents ou lches, perfides ou niais.  ceux qui se laissaient
entraner hors de l'opposition constitutionnelle, il adressait cet
avertissement que les partis de gauche ont si souvent mrit en France:
Qu'il me soit permis de dire  l'opposition qu'il n'y a, dans cette
voie, ni prsent ni avenir pour elle; de lui dire que ce n'est pas  de
telles conditions qu'on se prpare  gouverner; qu'elle ne s'aperoit
pas que, si elle avait le malheur d'arriver ou de retourner au pouvoir
par ces voies de destruction, par cette route couverte de ruines, elle
aurait bris elle-mme d'avance ses moyens d'action et de force. Elle ne
gouvernerait pas, elle serait gouverne; car elle n'aurait derrire elle
que des passions pour la pousser au lieu de convictions pour la
soutenir. Tout gouvernement lui serait impossible, parce qu'elle aurait
profess l'opinion qu'il ne faut pas gouverner notre rvolution, mais la
suivre, et qu'une rvolution que l'on suit ne s'arrte jamais que dans
l'abme. Contre ceux qui osaient l'accuser d'avoir fait faire l'meute
par la police, le ministre se portait  son tour accusateur: Messieurs,
s'criait-il, il y va, non pas de notre honneur, que nous croyons, que
vous croyez sans doute plac  l'abri de ces accusations, mais il y va
de l'honneur de l'accusateur lui-mme... C'est nous,  notre tour, qui
l'interpellons... C'est nous qui venons,  notre tour, le sommer de
rpondre, au nom des lois, au nom de l'honneur.

Spectacle mouvant et parfois grandiose que celui de cet homme,
soutenant la lutte  la fois sur tous les terrains. Considrez-le, par
exemple,  l'une des heures les plus tragiques de son ministre, en
septembre 1831, quand la nouvelle de la prise de Varsovie a soulev
l'meute dans Paris, mis la Chambre en feu, et que l'on peut se
demander si, dans le trouble gnral, le gouvernement ne sera pas
abandonn par une partie de ses dfenseurs. La foule s'est ameute,
tumultueuse, menaante, devant le ministre des affaires trangres.
Tout  coup, la porte s'ouvre, et un coup sort. La populace, qui y
reconnat le prsident du conseil et le gnral Sbastiani, se
prcipite et arrte la voiture. Les ministres mettent pied  terre.
Prier, ple de colre, l'oeil en feu, marche vers les plus anims.
Que voulez-vous?--Vive la Pologne! nous voulons nos liberts.--Vous
les avez, qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter, me menacer,
moi, le reprsentant de la loi qui vous protge tous! Et comme la
foule hurlait: Les ministres! les ministres!--Vous demandez les
ministres! s'crie Prier, les voici. Et vous, qui tes-vous,
prtendus amis de la libert, qui menacez les hommes chargs de
l'excution des lois? L'accent dominateur de sa voix, son regard, sa
haute stature, saisissent les meutiers, qui s'cartent et laissent
les deux ministres entrer  la chancellerie.

Suivez, dans ces mmes journes, le prsident du Conseil  la Chambre,
o M. Mauguin reprend les attaques de la rue. Prier arrive dans la
salle des sances, raconte un tmoin[32], couvert d'une longue
redingote gristre, semblable au vtement historique de Napolon,
jette, d'un geste menaant son portefeuille sur son pupitre, se croise
les bras, comme pour dfier ses ennemis de venir jusqu' lui. Son air
est si imposant, que sa petite cour, qui d'ordinaire lui faisait
cortge  son entre, reste immobile sur ses places, et que M. Thiers
lui-mme, qu'on voyait voltiger sans cesse autour du banc des
ministres, s'arrte  moiti de la route. Il y a dans son attitude,
sur son visage, quelque chose de ce qui, tout  l'heure, a fait
reculer l'meute. Par moments, il se lve pour aller donner des ordres
aux officiers qui viennent lui apporter des nouvelles. Je sors aussi
pour le voir, raconte le mme tmoin; il est nuit dj, et je le
trouve, dans l'enceinte extrieure, pressant la main de plusieurs
officiers de la garde municipale et de la grosse cavalerie qui
l'entouraient, et leur disant d'une voix forte:  la vie et  la
mort, messieurs! C'est notre affaire  tous. On ne nous pargnerait
pas plus les uns que les autres! Vous jugez de la rponse. C'est un
bruit de sabres et d'perons, un cliquetis d'armes et de jurements.
Puis le ministre rentre dans la salle, et, pour ranimer ses troupes
parlementaires comme il vient de faire des autres, il monte  la
tribune. Son motion et sa colre sont telles, qu'au premier moment il
a peine  parler; il reste  la tribune, l'oeil tincelant, les
narines ouvertes, soufflant comme un lion qui se prpare  combattre.
Enfin la parole parvient  se frayer un passage, et jaillit vibrante,
brve, saccade: phrases un peu incohrentes, o l'orateur fait entrer
on ne sait trop comment le cri de: Vive le Roi! et de: Vive la France!
Dlibrez tranquillement, messieurs, dit-il en terminant; tant que le
pouvoir nous sera confi, nous saurons le dfendre et le faire
respecter par les factieux. C'est peu de chose, mais rien n'est plus
imposant, dit encore notre tmoin; l'motion de Casimir Prier, la
chaleur de son apostrophe, l'impossibilit o il est de parler d'une
manire suivie, le poing qu'il lve avec fureur contre les bancs de
l'opposition, le danger qu'il a couru le matin de ce mme jour o il a
failli prir sur la place publique, le bruit du tambour et les rumeurs
qu'on entend au dehors, tout, jusqu' l'obscurit qui rgne dans la
salle, contribue  faire de ce moment l'une des scnes les plus
solennelles de notre histoire parlementaire. Et quel est l'enjeu de
cette terrible partie? Il ne s'agit pas d'une lutte de rhteurs ou
d'un conflit d'ambitieux se rencontrant sur quelque problme factice,
comme il arrive parfois dans les assembles politiques. Ordre ou
anarchie, paix ou guerre, telle est l'alternative. La cause que Prier
tient en main, c'est le salut de la France et le repos du monde.

[Note 32: M. LOVE-VEIMARS, _Lettres sur les hommes d'tat de la
France_.]

Vainement le ministre remporte-t-il une victoire, le lendemain tout
est  recommencer, et il doit de nouveau faire face aux mmes
attaques: le dgot qu'il en prouve ne lasse pas son courage.  la
suite de la sanglante rvolte de Lyon, M. Mauguin tente encore
d'innocenter les rvolts pour charger le gouvernement; et trouvant
sans doute, dans le cas particulier, sa cause trop mauvaise, il
rveille toutes les mchantes querelles souleves  propos des meutes
prcdentes, notamment la prtendue histoire des bandes d'assommeurs
embrigads par la police lors des troubles du 14 juillet. Prier
rpond; sa voix est frmissante, sa lvre trahit son mpris et sa
colre. Ple, puis, c'est  croire, en plus d'un moment, qu'il ne
pourra continuer; mais sa passion et les applaudissements d'un
auditoire auquel il a communiqu son indignation lui redonnent chaque
fois comme un nouvel lan. Le dbat dure plusieurs jours, le ministre
n'a voulu laisser aucune calomnie, sans en faire justice; puis, avant
de descendre de la tribune, il dit avec une fiert mlancolique: Je
persiste  dfendre notre politique, la vtre, non nos personnes. Car,
il faut le dire enfin, (et aprs cette triste explication, j'en
prouve plus que jamais le besoin), il faut dire, permettez-le-moi une
seule fois, que jamais je n'ai dsir le pouvoir, qu'entr aux
affaires en homme de coeur, je n'ai d'autre ambition que d'en sortir
en homme d'honneur; que je demande, que j'ai droit de demander  mon
pays son estime, parce que ma conscience me dit que je l'ai
mrite.--Oui! oui! bravo! crie-t-on des bancs de l'assemble et
mme des tribunes, o le public n'a pu contenir son motion. M. Odilon
Barrot tche de couvrir la retraite de l'opposition, en engageant la
Chambre  se montrer indulgente pour le ministre. Je n'accepte pas
votre indulgence, je ne demande que justice, s'crie ddaigneusement
Prier; et la Chambre lui rend cette justice, en votant  une immense
majorit l'ordre du jour qu'il demandait[33].

[Note 33: 21 dcembre 1831.]

De telles luttes taient singulirement douloureuses  celui qui en
portait le poids. Prier avait des heures d'abattement. Toute
provocation de l'ennemi, toute attaque mettant son honneur en jeu et
son courage en demeure, lui faisaient aussitt relever la tte.
Seulement, au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, pour
cet homme dj malade avant de prendre le pouvoir! Plus d'une fois,
baign de sueur, la voix altre, le corps dfaillant, il tait oblig
de s'interrompre et mme de quitter la sance, comme faisait, quelques
annes auparavant, cet autre hroque malade, M. de Serre.
L'opposition semblait prendre un plaisir cruel  entretenir chez le
ministre une irritation qui l'usait. M. Mauguin, surtout, s'attachait
 cette oeuvre meurtrire. C'tait lui qui, avec sa faconde
prsomptueuse, engageait les campagnes, interpellant, prorant  toute
occasion, ressassant les mmes dclamations. Il s'tait constitu
l'antagoniste personnel de Prier, antagoniste indigne, mais qui
n'tait pas, hlas! inoffensif. Il s'acharnait aprs lui avec une
tnacit froide et mchante; sa main sre le dardait de ses traits
envenims. J'ai piqu le taureau, disait-il. Au lieu de rpondre par
le mpris, le ministre bondissait sous la blessure, s'puisait en
colre imptueuse, livrant son me, l o l'autre ne jouait que de son
esprit, et se fatiguait  frapper  coups de massue sur l'ennemi
mobile qui se drobait, en souriant d'avoir tortur une si noble
victime. Victime en effet! Chaque heure de ces dbats rapprochait de
la tombe l'homme dont la vie tait si prcieuse  la France.




CHAPITRE V

LES LIEUTENANTS DE CASIMIR PRIER

(Mars 1831--mai 1832)

     I. Casimir Prier sait grouper autour de lui les orateurs les
     plus considrables. M. Dupin. Son importance  cette poque. Sa
     fidlit et sa rsolution au service de Prier. Ses rancunes
     contre le parti rvolutionnaire et ses inquitudes personnelles.
     Caractre de sa rsistance.--II. M. Guizot. Ce qu'tait alors son
     talent oratoire. Champion dcid de la rsistance. Sa
     proccupation des principes. Sa thse sur l'origine de la
     monarchie nouvelle. Son impopularit. Ce que pensaient de lui le
     Roi et Prier.--III. M. Thiers. Ses variations au lendemain de
     1830. Successivement collaborateur du baron Louis et de M.
     Laffitte. Dfenseur ardent de Casimir Prier. Son dfaut
     d'autorit. En quoi sa conception de la monarchie diffrait de
     celle de M. Guizot. Son discours en faveur de la pairie. Ses
     dbuts oratoires. Il est trs-attaqu par la gauche. La
     supriorit de talent est du ct du ministre.


I

La lutte que Casimir Prier soutenait dans le parlement, pour l'ordre
intrieur et la paix de l'Europe, tait vraiment son oeuvre propre; il
en avait pris l'initiative, gard la direction; il lui avait imprim
la marque de son caractre, de son temprament et de sa volont. Il
serait injuste cependant d'oublier ceux qui le secondaient
efficacement dans ces dbats. Tels taient d'abord les autres
ministres, tous zls, courageux, dociles, quelques-uns orateurs de
mrite, mais si manifestement commands, domins, absorbs par leur
chef, que leur personnalit en tait un peu efface. Prier
rencontrait, en dehors du cabinet, ses auxiliaires les plus
importants. Il avait su faire accepter son autorit, non-seulement aux
simples soldats, mais, ce qui est plus rare,  ceux qui, par leur
situation et leur talent, pouvaient justement se croire des chefs. On
sait de quelle difficult il est, en temps de guerre, de trouver, pour
le commandement suprieur, un gnral dont ses camarades et mme ses
anciens acceptent la prminence sans envie ni indocilit. Prier
tait, dans les combats parlementaires, un de ces chefs d'arme
incontests. Autour de lui se groupaient tous les hommes considrables
de l'opinion conservatrice, divers d'origine, de tendance et de
nature, destins aprs lui  se jalouser,  se diviser et  se
combattre, mais consentant, pour le moment,  tre ses lieutenants, se
dpensant, s'exposant autant que s'ils taient eux-mmes au pouvoir,
et ne connaissant alors entre eux d'autre rivalit que celle du
dvouement au ministre et  sa politique. Au premier rang, il
convient de nommer M. Dupin, M. Guizot et M. Thiers.

On peut tre aujourd'hui surpris de voir M. Dupin plac  ct des deux
autres; mais, en 1831, il n'avait pas encore t distanc par M. Guizot
et M. Thiers, qui n'en taient qu' leurs dbuts parlementaires. L'ge
de M. Dupin,--il avait quarante-sept ans,--le renom qu'il avait acquis
au barreau, le rle qu'il avait jou dans les assembles politiques
depuis 1828, et mme ds 1815, pendant les Cent-Jours, lui assuraient
une sorte de supriorit et faisaient de lui l'un des personnages les
plus importants de la Chambre. Prier aurait dsir l'avoir pour
collgue; lors de la formation du cabinet, il lui avait propos, sans
succs, d'tre garde des sceaux. L'offre avait t renouvele 
l'occasion de la crise ministrielle, un moment ouverte en aot 1831.
Tout en refusant de prendre aucun portefeuille, M. Dupin avait promis un
concours auquel le prsident du Conseil attachait le plus grand prix.
Toutes les fois que la lutte devenait un peu chaude: Parlez, parlez,
Dupin, disait Prier. Aussi, peu d'orateurs ont pris une part plus
active aux dbats de cette poque. Son talent tait alors en pleine
maturit; toujours les mmes qualits qui s'taient manifestes dj
dans les Chambres de la Restauration[34]: don d'improvisation prompte
et brusque, souple dans sa rudesse; verve caustique, d'une familiarit
vigoureuse, procdant  coups de boutoir pour l'attaque comme pour la
dfense; pense courte, superficielle, mais parfois saisissante; faon
de trouver un tour vif et pittoresque pour les ides vulgaires, et de
donner ainsi une sorte d'originalit  ce que sent et dit tout le
monde[35]; saillies de franc et sain bon sens contre la sottise et la
dclamation dmocratiques.

[Note 34: Voyez le _Parti libral sous la Restauration_, p. 421 
424.]

[Note 35: J'aime tant le naturel, disait M. Thiers, qu'il n'est pas
jusqu' ce plat de Dupin  qui je ne pardonne toujours parce qu'il est
naturel. (SAINTE-BEUVE, _Notes et Penses_, t. XI des _Causeries du
lundi_.)]

Pendant toute la dure du ministre, M. Dupin le dfendit et le servit
avec une fidlit et une rsolution assez rares de la part de cet
esprit goste, ombrageux et mobile, qui se montrera bientt si rtif
 toute discipline, si facilement effarouch de toute solidarit et de
toute compromission. C'est que le danger se prsentait alors, comme
plus tard en 1848, sous la forme tangible et matrielle qui seule
touchait M. Dupin. C'est aussi que ce dernier tait sous l'empire
d'une inquitude et d'un ressentiment personnels. Avait-il, par
quelqu'une de ses boutades, bless au vif la vanit rvolutionnaire?
Toujours est-il que ds le lendemain des journes de Juillet, entre
les hommes de la politique de rsistance, il avait t l'un des plus
maltraits dans les journaux, les caricatures et les clubs. L'avocat
libral et gallican, hier encore en pleine jouissance de la
popularit facile qu'il avait gagne en plaidant pour Branger et le
_Constitutionnel_, en pourfendant les aristocrates ou le parti
prtre, avait t fort troubl de se voir,  son tour, tympanis
comme ractionnaire, courtisan et mme jsuite; aussi sous ce titre:
_Rponse aux calomnies_, avait-il publi une brochure apologtique,
sr moyen d'exciter encore plus l'animosit de ses dtracteurs et de
piquer au jeu leur malice. Il en tait venu  se croire menac dans sa
vie et  se faire protger par des agents de police[36]. Le _Journal
des Dbats_ dplorait de le voir ainsi perscut, et le _Temps_
croyait faire acte de courage, en osant le louer. Dans la soire du
14 fvrier 1831, aprs le sac de Saint-Germain l'Auxerrois, une bande
avait cherch  envahir sa maison, aux cris de: Dupin est un
carliste, un jsuite!  mort! Nous voulons sa tte!

[Note 36: DUPIN, _Mmoires_, t. II, p. 304.]

Si conservateur et si rsistant que M. Dupin se montrt sous
l'empire de la peur et de l'irritation, il l'tait avec je ne sais
quoi d'un peu court et incomplet, qui tait la marque de sa nature.
Pendant les journes de Juillet, par prudence plus que par scrupule,
il avait t l'un des plus timides et des plus lents  s'associer au
mouvement; la rvolution une fois faite, il avait voulu la limiter;
toutefois, loin de chercher  rattacher la royaut nouvelle 
l'ancienne, il prtendait l'en distinguer et la rabaisser, sinon au
niveau dmocratique, du moins au niveau bourgeois. Nul ne combattait
avec plus d'insistance ce qu'il appelait la quasi-restauration et la
quasi-lgitimit de l'cole doctrinaire. Repoussant la souverainet
populaire comme la tradition monarchique, il avait sur l'origine de ce
qu'il appelait, dans un langage peu royal, l' tablissement de 1830,
une thse, non de jurisconsulte, mais de procureur, nullement faite,
ni dans le fond ni dans la forme, pour augmenter le prestige, la
dignit et la solidit de cet tablissement. Dans toutes les
discussions contre le parti rvolutionnaire, il ne parlait que la
langue de l'intrt goste, subalterne; reprochant surtout  l'meute
de faire fermer les boutiques; opposant  la propagande belliqueuse
la formule peut-tre sense, mais un peu troite, du chacun chez
soi; souvent vulgaire alors mme qu'il tait dans le vrai, ce qui
faisait dire au duc de Broglie: Argumenter  la Dupin par des raisons
de coin de rue[37]. Mais, jusque par ses dfauts, cet orateur
n'tait-il pas plus apte que tout autre  se faire entendre d'une
partie de l'opinion victorieuse,  veiller ses alarmes et sa colre,
 la retourner contre le parti rvolutionnaire, sans cependant
s'lever  des rgions o il n'et pas t suivi et dont la hauteur
et mme paru suspecte?

[Note 37: _Papiers indits._]


II

g de quarante-trois ans, M. Guizot avait seulement quelques annes
de moins que M. Dupin. L'clat de son enseignement  la Facult des
lettres, le rle politique qu'il avait jou pendant la Restauration 
ct de ses amis les doctrinaires, son passage au ministre de
l'intrieur aprs 1830, tout contribuait  le mettre en vue.
Cependant, entr dans la Chambre seulement en janvier 1830, il y tait
encore trop nouveau pour tre en pleine possession de son talent
oratoire. De ses annes de professorat, il avait gard, avec un
ensemble de connaissances qu'on et vainement cherch chez ses rivaux
politiques, des habitudes de parole qui ne convenaient pas toutes aux
dbats du Parlement. Il y a loin, en effet, d'un monologue en
Sorbonne, prpar  loisir, cout avec dfrence, au dialogue imprvu
et violemment contredit de la tribune. M. Guizot s'en aperut, et tout
en s'tudiant  une transformation dont il sentait la ncessit mieux
qu'il n'en avait peut-tre prcis d'abord toutes les conditions, il
se tenait un peu sur la rserve, ttait le terrain avant de s'engager,
et ne faisait pas emploi de tous les trsors d'loquence qu'il
possdait, mais que lui-mme ne connaissait pas encore compltement.
Il n'en tait pas moins, ds cette poque, l'un des premiers orateurs
de la Chambre, laissant voir en germe ces qualits rares qui
s'panouiront bientt, ce je ne sais quoi de svre et de passionn,
cette voix et cette action si belles, ce don de tout gnraliser et de
tout lever, cet accent qui dominait l'auditoire, non par une nergie
imptueuse et emporte comme celle de Prier, mais par une assurance
austre et dogmatique.

La place de M. Guizot tait naturellement marque parmi les dfenseurs
du ministre. Ds le lendemain de la rvolution, aprs quelques
incertitudes, il s'tait pos en champion de la politique de
rsistance; il avait commenc le 25 septembre 1830, lors du dbat sur
les clubs, et avait ensuite marqu davantage cette attitude  mesure
qu'avec M. Laffitte apparaissaient plus manifestes les prils et les
misres du laisser-aller[38]. Il a racont plus tard l'volution qui
s'tait alors accomplie dans son esprit; il a dit comment il avait t
pouvant et illumin au spectacle des suites de Juillet, de cette
socit attaque de toutes parts, impuissante  se dfendre, et prs
de se dissoudre;  la vue de ce vaste flot d'ides insenses, de
passions brutales, de vellits perverses, de fantaisies terribles,
s'levant, grossissant de minute en minute, et menaant de tout
submerger sur un sol qu'aucune digue ne dfendait plus;  cette
rvlation soudaine des abmes sur lesquels vit la socit, des frles
barrires qui l'en sparent, et des lgions destructives qui en
sortent ds qu'ils s'entr'ouvrent; c'est  cette heure, ajoutait-il,
que j'ai appris les conditions vitales de l'ordre social, et la
ncessit de la rsistance pour le salut[39]. Ds lors il ne les
oubliera plus, sauf en 1839, pendant le malheureux intermde de la
coalition. Sous le ministre Prier, nul ne dnonait avec un accent
plus alarm le pril social et l' anarchie croissante[40]; nul ne
prenait plus hardiment  partie la faction rvolutionnaire et
rpublicaine[41]; nul ne dfendait plus vigoureusement la paix contre
les tmrits belliqueuses[42]; nul ne posait plus nettement la
question entre les deux politiques, entre la timidit qui mnage le
mauvais parti et la franchise qui le combat ouvertement[43].

[Note 38: La libert, s'criait alors M. Guizot, est ne quelquefois
aprs les rvolutions, et je ne doute pas qu'elle ne vienne aprs la
ntre, de mme que l'ordre est venu quelquefois aprs le despotisme;
mais l'esprit de rvolution, l'esprit d'insurrection est un esprit
radicalement contraire  la libert. Il montrait la cause de cette
anarchie croissante de la socit et des esprits dans ces restes
d'ides, de passions et d'habitudes anarchiques, venues soit de la
Rvolution franaise, soit des tentatives continuelles de complots, de
conspirations contre le gouvernement dchu. (Discours des 28
novembre, 29 dcembre 1830 et 27 janvier 1831.) Quelques mois
auparavant, le ministre dont M. Guizot tait un des membres
importants, s'tait associ officiellement  une manifestation en
place de Grve, qui tait une rparation solennelle faite  la mmoire
des sergents de la Rochelle condamns, en 1822, pour conspiration.]

[Note 39: _La Dmocratie en France_, par M. Guizot (1849).]

[Note 40: Discours du 5 octobre 1831.]

[Note 41: M. Guizot dfinit ainsi ce parti: _Caput mortuum_ de ce qui
s'est pass chez nous de 1789  1830, collection de toutes les ides
fausses, de toutes les mauvaises passions, de tous les intrts
illgitimes qui se sont allis  notre glorieuse rvolution et qui
l'ont corrompue quelque temps, pour la faire chouer aussi quelque
temps. (Discours du 11 aot 1831.)]

[Note 42: Discours du 20 septembre 1831.]

[Note 43: Discours du 11 aot 1831.]

Au milieu de conservateurs qui taient alors presque tous plus ou
moins empiriques et hommes d'expdient, M. Guizot avait cette
originalit, qu'il se proccupait des principes. Il dclarait redouter
plus encore l'anarchie des ides que celle des faits, ne croyait pas
tout fini quand on avait rtabli l'ordre matriel, estimait que le
premier devoir d'un gouvernement tait de rsister, non-seulement au
mal, mais au principe du mal, non-seulement au dsordre, mais aux
passions et aux ides qui enfantent le dsordre. Ne pouvant supprimer
la rvolution de Juillet ni rpudier toutes ses consquences, il
aurait voulu au moins faire entre celles-ci un dpart et en conserver
le moins possible[44]. Il s'efforait surtout de dgager la royaut
nouvelle de l'origine lective que ses amis eux-mmes semblaient
disposs  lui attribuer. Dans la prtention des bourgeois qui
croyaient avoir cr une dynastie et se rengorgeaient en parlant du
roi de leur choix, il ne voulait voir que l'illusion d'une
badauderie vaniteuse. Avec quelle ingnieuse persvrance ne
cherchait-il pas  imaginer une thorie plus monarchique qui pt
s'adapter au compromis rvolutionnaire de 1830, montrant dans
Louis-Philippe non pas un roi lu ou choisi, mais un prince,
heureusement trouv prs du trne bris, que la ncessit avait fait
roi, et qui, ds lors, hritait des droits historiques de la branche
ane[45]! C'est ce qu'on a pu appeler, d'un mot que M. Guizot se
dfendait du reste d'avoir jamais employ, la thorie de la
quasi-lgitimit. Sans doute, en pure logique, cette thorie avait
bien des cts critiquables, et il tait malais de se maintenir sur
un terrain si troit et si fragile, entre les royalistes d'un ct,
les rvolutionnaires de l'autre. On avait donn prise aux attaques des
uns et aux exigences des autres, le jour o l'on tait une fois sorti
du droit hrditaire. M. Guizot gmissait de cette faiblesse: Ce qui
nous manque, disait-il, c'est un point d'arrt, une force indpendante
qui se sente appele  dire au mouvement rvolutionnaire: Tu iras
jusque-l, et pas plus loin. Il doutait que la royaut nouvelle pt
suffire  cette tche, parce qu'elle tait elle-mme d'origine
rvolutionnaire[46]. Que faisons-nous depuis quinze mois? disait-il
encore. Nous cherchons pniblement  retrouver les principes du
gouvernement, les bases les plus simples du pouvoir. Cette rvolution
si lgitime est si grave, qu'elle a branl tous les fondements de
l'difice politique et que nous avons grand'peine  le rasseoir[47].
Ces difficults, douloureusement avoues, montrent, sans doute, une
fois de plus, le prix dont il faut payer les rvolutions; mais
n'est-ce pas un spectacle intressant que celui des efforts par
lesquels M. Guizot, presque seul alors avec le duc de Broglie et
quelques intelligences d'lite, tchait ainsi d'arracher le
gouvernement aux consquences de son origine, ou tout au moins de les
limiter? Ce n'est certes pas la tentative d'un esprit mdiocre, et
mieux vaut en louer le courage que se donner le facile plaisir d'y
signaler quelques contradictions.

[Note 44: M. Guizot devait crire plus tard: Un peuple qui a fait une
rvolution n'en surmonte les prils et n'en recueille les fruits que
lorsqu'il porte lui-mme sur les principes, les intrts, les
passions, les mots qui ont prsid  cette rvolution, la sentence du
jugement dernier, sparant le bon grain de l'ivraie et le froment de
la paille destine au feu. Tant que ce jugement n'est pas rendu, c'est
le chaos; et le chaos, s'il se prolongeait au sein d'un peuple, ce
serait la mort. (_La Dmocratie en France_, 1849.)]

[Note 45: Voyez notamment le discours du 21 dcembre 1831.]

[Note 46: Discours du 5 octobre 1831.]

[Note 47: Discours du 21 dcembre 1831.]

Cette tentative n'eut pas tout d'abord grand succs. Les vainqueurs de
Juillet taient plus ports  voir, dans la monarchie nouvelle, un
compromis avec la rvolution que l'hritire par substitution de la
lgitimit. La thorie de M. Guizot offusquait leurs petits instincts
non moins que leurs grandes passions, leur vanit bourgeoise autant
que leur orgueil dmocratique. Aussi la dnonaient-ils comme un
retour  la Restauration; accusation alors redoutable et qu'on
cherchait  rendre plus plausible, en rappelant sans cesse les
services rendus aux Bourbons par l'ami de M. Royer-Collard et de M. de
Serre, le fameux voyage  Gand en 1815 et le concours donn aux
ministres de Louis XVIII. M. Guizot ne semblait, d'ailleurs, rien
faire pour retenir ou regagner la faveur publique. L'austrit simple
de son intrieur, la dignit de sa tenue en imposaient aux plus
ennemis; mais une sorte de scheresse calviniste, plus visible  cette
poque qu'elle ne le sera dans la srnit de sa vieillesse, une
roideur  laquelle il s'appliquait comme  une des conditions de la
fermet, tenaient les autres  distance; ceux-ci, mme quand il
cherchait  les lever jusqu' lui, ne se sentaient pas pleinement 
l'aise. On et dit parfois qu'il mettait son point d'honneur  exposer
avec une opinitret ddaigneuse les ides qui taient le moins dans
le courant gnral, et son hautain dogmatisme irritait plus la gauche,
effarouchait plus le centre que les emportements agressifs de Prier.
Il tait alors admis par tous que M. Guizot tait impopulaire. Les
conservateurs, dont nous connaissons la timidit de caractre et
l'incertitude de doctrine, tout en l'admirant de braver ainsi le
sophisme rvolutionnaire, avouaient volontiers qu'ils le trouvaient un
peu absolu et compromettant. On lui en voulait de signaler trop haut
et trop tt des prils qu'on et voulu oublier ou au moins taire, et
il entendait souvent murmurer  ses oreilles,--c'est lui qui le
raconte dans ses Mmoires,--les paroles de Prusias  Nicomde: Ah! ne
me brouillez pas avec la rpublique!

Le Roi, qui, de lui-mme et au dbut, n'avait pas cru possible de
placer aussi haut l'origine de sa royaut, tait trop intelligent pour
ne pas comprendre de quel intrt ce serait pour lui de voir prvaloir
les ides de M. Guizot; et plus tard il lui dira sans cesse: Vous
avez mille fois raison, c'est au fond des esprits qu'il faut combattre
le mal rvolutionnaire; c'est l qu'il rgne. Mais, vers 1831, par
crainte d'aliner beaucoup de ses partisans, il n'osait approuver
ouvertement le grand doctrinaire; il se bornait  lui tmoigner son
estime et  lui donner plus ou moins clairement  entendre qu'au fond
ils taient du mme avis. Quant  Prier, s'il tait par nature peu
port aux mditations philosophiques, et si, dans le combat qu'il
soutenait, il ne s'inquitait pas beaucoup des thories et des
principes, il en sentait d'instinct la valeur, et tait bien aise que
d'autres s'en occupassent  ct de lui, au profit de sa cause, et
sous son drapeau. L mme lui paraissait tre l'avenir du parti
conservateur. Il se considrait modestement comme un prcurseur, un
chef d'avant-garde charg de dblayer le terrain: Je ne suis,
disait-il  M. Guizot, qu'un homme de circonstances et de lutte; la
discussion parlementaire n'est pas mon fort. Vous reviendrez un jour
ici,  ma place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira
aux affaires trangres. Un autre jour, prvoyant l'heure o il ne
pourrait continuer sa tche: Je ne m'en irai pas sans m'tre donn
des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver ce que j'ai
fait. L-dessus, il entra dans de longs dtails sur quelques-uns de
ses allis, les drapant de main de matre: Ce n'est pas avec ces
hommes-l, ajouta-t-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais que
les doctrinaires ont de grands dfauts et qu'ils n'ont pas l'art de se
faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
Nous avons gagn assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir:
ce sera ma condition[48].

[Note 48: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 237, 313.]


III

M. Thiers tait plus jeune que M. Guizot et M. Dupin; il n'avait que
trente-quatre ans. Sa notorit, cependant, tait dj grande.
L'initiative audacieuse que, simple journaliste, il avait prise dans
les journes de Juillet, la part qu'il avait eue au renversement des
Bourbons et  l'lvation du duc d'Orlans, l'avaient mis fort en
lumire et dsign pour jouer un rle dans le gouvernement nouveau; le
talent ne lui manquait pas, et il n'tait pas d'humeur  se laisser
oublier. Seulement de quel ct se rangerait-il? Rien, dans son pass,
n'avait fait prvoir qu'il serait un jour,  ct de Prier, l'un des
champions de la politique de rsistance. Son attitude sous la
Restauration[49], ses livres, ses articles de journaux, ses amitis
semblaient plutt le destiner  tre l'alli de La Fayette, de
Laffitte, de Barrot, de Carrel, de tous ceux qui voulaient pousser 
gauche la monarchie de 1830. Au lendemain mme de la rvolution, il
fut d'abord difficile de voir o se fixerait cette toile dj
brillante, mais singulirement mobile. Une seule chose apparut
nettement, c'est que, de journaliste d'avant-garde, M. Thiers voulait
passer homme d'tat; las de la vie d'crivain et d'opposant dont il
avait rapidement puis toutes les satisfactions, il avait soif de
mettre la main aux affaires, de dpouiller des dossiers, de faire
jouer les ressorts administratifs, de donner des ordres au lieu
d'crire des articles, d'agir au lieu de parler. tait-ce seulement
chez lui une ambition que son intelligence d'ailleurs justifiait, ou
cette impatience de possder, de jouir et de commander, frquente chez
ceux qui, partis de rien, sont les propres artisans de leur fortune?
C'tait peut-tre plus encore une sorte de curiosit: curiosit toute
vive, alerte, souple, active jusqu' en tre un peu brouillonne,
audacieuse, parfois tmraire, avec des cts presque ingnus et
enfantins, en belle humeur de tout connatre, de tout manier, de
parler sur tout, s'amusant  dcouvrir mme ce qui tait connu
auparavant; qualit ou dfaut qui demeurera jusqu' la vieillesse l'un
des caractres dominants de cette vie si changeante et de cette nature
toujours si jeune.

[Note 49: Sur le rle de M. Thiers avant 1830, voyez le _Parti libral
sous la Restauration_, p. 201, 457, 465, etc.]

Sous le premier cabinet, M. Thiers, nomm conseiller d'tat, avait t
dtach auprs du baron Louis pour remplir des fonctions analogues 
celles d'un secrtaire gnral. Les circonstances lui avaient ouvert
les finances; il s'y tait jet. Il se ft jet aussi bien et mme
plus volontiers dans les affaires trangres ou militaires, prt 
tout, mme  commander une arme, se croyant assur de russir
partout, parce qu'il se sentait capable de tout comprendre et de tout
expliquer. Bien que, par ce dbut, il et t le collaborateur intime
d'un ministre ouvertement dvou  la rsistance, il faut croire que
son choix personnel n'tait pas encore dfinitivement fait entre les
deux politiques, car  peine, en novembre 1830, lors de la dissolution
du premier cabinet, s'tait-il retir avec le baron Louis, qu'il
rentrait avec M. Laffitte, ayant cette fois le titre formel de
secrtaire gnral du ministre des finances. Sa position tait mme
devenue beaucoup plus importante. Le baron Louis n'tait pas un de ces
ministres fainants qui tolrent un maire du palais; M. Thiers, qu'il
traitait avec une bienveillance protectrice, n'avait eu auprs de lui
qu'un rle subalterne et contenu, profitable  son instruction, mais
ne donnant pas satisfaction  son got d'initiative. M. Laffitte, au
contraire, vaniteux et indolent, tait prt  laisser entire libert
 qui lui pargnerait l'ennui du travail: le jeune secrtaire gnral
en profita pour toucher  tout avec une hardiesse, intelligente sans
doute, mais singulirement inexprimente. Cette vie l'amusait par sa
nouveaut et son activit, ce qui ne l'empchait pas de se plaindre
dj qu'on lui et fait abandonner ses tudes, perdre son repos, et
chang une situation tranquille et sre contre une situation agite
et prcaire[50]. Bien que M. Thiers ft parvenu  saisir une petite
part du gouvernement, on ne le prenait pas encore beaucoup au srieux.
On le jugeait volontiers outrecuidant et peu sr. Ses discours
n'avaient pas grand succs. Dans la Chambre, on reprochait  M.
Laffitte la confiance qu'il tmoignait  son secrtaire gnral.
N'a-t-on pas racont que quand le ministre voulait faire passer un
projet contest, il croyait prudent de promettre que M. Thiers ne le
dfendrait pas en qualit de commissaire? Les ennemis de ce dernier
rpandaient mme, sur sa probit administrative, des accusations
absolument calomnieuses que son renom de lgret, son dfaut de
tenue, et surtout son fcheux entourage, firent accueillir trop
facilement par une partie du public.

[Note 50: Il est difficile de prendre au srieux ce regret de ses
chres tudes que M. Thiers s'est plu  tmoigner jusqu'au dernier
jour. Il avait, au contraire, la passion de l'action. Un jour, en
1852, causant avec M. Senior, il se plaignait de n'tre plus
rien.--Mais, interrompit son interlocuteur, n'est-ce donc rien, aprs
avoir t l'un des deux premiers hommes d'tat, d'tre encore l'un des
premiers crivains du pays?--crire, rpondit M. Thiers, est peu de
chose, quand on a t habitu  agir. Je donnerais dix bonnes
histoires pour une bonne session ou pour une bonne campagne
militaire. Il a dit un autre jour: Que l'homme soit ou ne soit pas
destin au bonheur, il est certain, du moins, que jamais la vie ne lui
est insupportable, lorsqu'il agit fortement; alors il s'oublie.]

M. Thiers tait-il dfinitivement engag  la suite de M. Laffitte
dans la politique de laisser-aller? Divers symptmes eussent pu alors
le faire croire. Il se montrait, disait-on, d'un patriotisme presque
belliqueux, et professait la stratgie rvolutionnaire aux vieux
gnraux qui frquentaient les salons de son ministre. Il passait pour
avoir regard d'un oeil indiffrent, presque complaisant, le sac de
l'archevch[51]. D'autre part, cependant, il avait eu soin de ne pas
se compromettre publiquement dans les questions de politique gnrale:
il ne parlait que rarement  la tribune et se renfermait dans les
questions spciales de son ministre. Plus M. Laffitte se
discrditait, plus son secrtaire gnral gardait de rserve. Au
dernier jour, quand le Roi, embarrass d'avoir  rompre, ne savait
comment faire comprendre  son ministre qu'il devait se retirer, M.
Thiers se chargea de la commission. Enfin, il fit si bien, qu'aprs la
constitution du ministre du 13 mars, il se trouva, grce  une
nouvelle et rapide conversion, au rang de ses plus ardents dfenseurs;
combattant, par la plume et la parole, aussi bien les anarchistes du
dedans que les belliqueux du dehors, fort assidu auprs de Prier et
ne mettant plus les pieds chez M. Laffitte. Tout est curieux dans les
commencements d'un homme qui va jouer si vite un rle si considrable;
c'est pourquoi nous avons not ces premires volutions que nous ne
songeons pas, du reste,  juger bien svrement. Cette jeune ambition
cherchait encore sa voie, et les ttonnements taient explicables. Qui
donc aurait pu lui jeter la pierre, dans l'trange confusion de ce
lendemain de rvolution, alors que les partis taient si mal classs,
que les hommes politiques savaient si peu ce qu'ils voulaient, et que
presque tous les ministres de Casimir Prier venaient d'tre les
collgues de M. Laffitte? Toutefois, l'incertitude de ce dbut nuisait
au crdit de M. Thiers auprs des conservateurs; ceux-ci ne
s'habituaient qu'avec quelque peine  le regarder comme un des leurs.
Prier se servait de lui, apprciait ses ressources d'orateur ou
d'crivain, et tait bien aise de pouvoir en disposer, mais sans
l'admettre au mme rang, ni le traiter avec les mmes gards que M.
Guizot ou M. Dupin. S'il faut en croire un tmoin peu bienveillant et
suspect par plus d'un ct, le prsident du Conseil ne dissimulait pas
son agacement quand,  la tribune, M. Thiers disait nous, en parlant
du ministre. Ce tmoin prtend mme qu'un jour, M. Mauguin ayant
appel M. Thiers l'organe du gouvernement, Prier, hors de lui, se
serait cri assez haut pour tre entendu: a, un organe du
gouvernement! M. Mauguin se moque de nous[52]! Le _National_,
numrant, en juillet 1831, les trois grandes renommes
conservatrices derrire lesquelles se rangeaient ses adversaires,
nommait MM. Prier, Dupin et Guizot; il ne jugeait pas  propos de
citer M. Thiers, alors moins considrable et surtout moins considr.

[Note 51: Nous avons dj eu occasion, en parlant de l'meute des 14
et 15 fvrier 1831, de signaler l'trange attitude de M. Thiers en
cette circonstance.]

[Note 52: LOVE-VEIMARS, _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre
1835.--Le mme crivain a prtendu que M. Thiers recevait de Prier
une somme de 2,000 francs par mois, prise sur les fonds secrets. Cette
assertion, reproduite par d'autres, n'a pas t,  notre connaissance,
dmentie. Toutefois, ce tmoignage n'a pas assez d'autorit pour que
nous regardions le fait comme tabli.]

Tout en se mettant, sans compter, au service de la politique de
rsistance, nouvelle pour lui, M. Thiers conservait quelque chose de
son propre pass. On remarquait en lui une affectation  accompagner
d'une certaine rhtorique rvolutionnaire des conclusions pratiquement
conservatrices. Il louait les conventionnels d'avoir rgnr la
France et se vantait d'avoir t leur apologiste, au moment o il
tchait d'empcher qu'on ne suivt leur exemple; il rachetait toute
attaque contre les rpublicains par des invectives bien autrement
pres contre la Restauration et ses partisans. Il ne cherchait pas,
comme M. Guizot,  rtablir les doctrines branles ou dtruites par
la rvolution. Plus attentif par nature au succs qu'aux principes,
ddaignant mme ceux-ci avec une sorte d'impertinence tourdie, n'en
prenant, du moins, que ce qui tait dans le courant vulgaire et ne
pouvait devenir gnant, il se ft volontiers proclam en 1831, comme
il le fera plus tard en 1846, le trs-humble serviteur des faits.
Pourquoi, du reste, et-il travaill  rendre  la monarchie ce que
Juillet lui avait retir? Ce qui lui importait, c'tait que toute
autorit ft subordonne  la majorit parlementaire dont il comptait
bien devenir le meneur et le mandataire. Tels taient pour lui la
raison d'tre, le sens et le rsultat de la rvolution. Il repoussait
vivement la thorie de la souverainet populaire, mais pour y
substituer ce qu'il appelait la souverainet de la majorit. Il ne
regrettait pas que la secousse de 1830 et arrach  la monarchie tout
pouvoir distinct et antrieur qui lui et permis de traiter la
majorit en infrieure ou seulement en gale; c'est pour cela,
disait-il, qu'il fallait forcment une atteinte  la lgitimit,
qu'il fallait rompre la ligne des prjugs royaux, prendre une
dynastie fonde sur un droit nouveau et ayant tout reu de la
volont nationale. Si cette royaut, ajoutait M. Thiers, est aux
Tuileries, comme l'ancienne, elle y est pour prouver que les Tuileries
taient  nous et que nous avons pu les lui donner; elle y est, mais
tout le monde peut y entrer et l'y voir[53]. Conception bien
diffrente de celle de M. Guizot! La royaut n'est plus, pour M.
Thiers, cette institution permanente cre par les sicles, qui a t
de tout temps le moteur principal de la vie nationale, et qui trouve
prestige et puissance dans son long et glorieux pass; l'historien de
la Rvolution n'a gure regard en arrire plus loin que la
Constituante; pour lui, le Roi-citoyen de 1830 est un peu le
successeur du Roi-fonctionnaire de 1791; il prend la royaut comme un
expdient ncessaire  la nation, et o sa propre ambition trouve son
compte; il n'y voit mme qu'une sorte de rpublique: erreur analogue 
celle qu'il commettra plus tard en prtendant voir dans la rpublique
une sorte de monarchie. C'est, du reste, presque  chaque pas que,
dans cette premire priode conservatrice de M. Thiers, on trouve le
germe des erreurs de doctrine ou de conduite par lesquelles il servira
plus tard la cause rvolutionnaire. Dans la brochure que nous avons
dj cite et qu'il publiait alors pour dfendre la politique de
Casimir Prier, il demandait que le gouvernement de Louis-Philippe se
plat, non sans doute  l'extrme gauche, mais  gauche; et il
ajoutait: Un gouvernement est dans sa vraie position quand il a
derrire lui le parti ennemi et un peu en avant de lui son propre
parti. Cette formule ne semble gure  sa place dans un crit fait au
service d'un ministre qui professait et pratiquait au plus haut degr
l'union conservatrice.  y bien regarder, n'est-ce pas le prsage de
l'oeuvre nfaste que M. Thiers commencera,  partir de 1836, en
dissolvant la majorit conservatrice au moyen du centre gauche, oeuvre
qu'il reprendra encore aprs 1871?

[Note 53: Cf. _passim_, dans la _Monarchie de 1830_, brochure publie
par M. Thiers, en novembre 1831.]

La nature de M. Thiers tait, avant tout, pleine d'imprvu; ses
prjugs rvolutionnaires ne l'empchaient pas de se faire parfois
l'avocat des thses les plus contraires aux prventions, non-seulement
dmocratiques, mais bourgeoises. Tel il se montra dans un dbat
important dont nous aurons  rendre compte, sur l'organisation de la
Chambre haute.  ct de M. Guizot, de M. Royer-Collard et de M.
Berryer, il fut du petit nombre de ceux qui, combattant pour l'honneur
plus que pour le succs, dfendirent l'hrdit de la pairie. Ce
discours excita vivement la curiosit et provoqua un tonnement que M.
Thiers attendait sans doute et dsirait. Peut-tre, aprs tant de
hardiesses dans un autre sens, lui avait-il paru opportun de faire un
coup d'clat conservateur. Quel meilleur moyen de n'tre plus confondu
avec les irrguliers et les dmolisseurs de la presse de gauche, et de
se faire enfin recevoir au rang des hommes de gouvernement?

On a prtendu que ce discours clbre, qui marquait une volution si
considrable dans l'attitude politique de M. Thiers, en marquait une
aussi dans son talent oratoire. On a racont qu'il avait jusque-l
cultiv, sans grand succs, la rhtorique rvolutionnaire, tchant de
copier les montagnards et les girondins dont il avait racont
l'histoire, essayant les grandes phrases et les grands mouvements qui
convenaient mal  sa petite taille et  sa petite voix; puis,  jour
fixe, dans cette discussion sur la pairie, une transformation soudaine
se serait accomplie, sur les conseils discrets de M. de Talleyrand; le
rhteur emphatique et violent de la veille serait devenu d'un seul
coup, devant un auditoire surpris d'abord, bientt captiv, un causeur
naturel et alerte, abondant et vari, parlant comme on fait dans un
salon d'honntes gens, et non plus dans un forum antique; il aurait
cr, de toutes pices, en une sance mmorable, ce genre nouveau, si
bien fait pour drouter tous les classificateurs de l'art oratoire, et
par lequel il arrivait  l'loquence sans avoir rien de ce qui
paraissait constituer mme l'orateur. L'exactitude historique ne
comporte pas d'ordinaire tant de mise en scne. La vrit est qu' ses
dbuts de tribune, M. Thiers avait un peu cherch sa voie. La note de
ses premiers discours tait violente. Mal accueilli, interrompu
souvent par les murmures, il comprit son erreur, et, ds la discussion
de l'adresse, en aot 1831, plusieurs mois avant le dbat sur la
pairie, il avait modifi son ton, pour prendre, avec un succs reconnu
par ses adversaires les plus jaloux[54], ce que ceux-ci appelaient le
genre de la conversation sans faon[55]. Le discours sur l'hrdit
ne fit donc que continuer un changement dj commenc qui ne
s'accomplit pas en un jour et comme par un coup de thtre. C'est peu
 peu que l'orateur arriva  la pleine possession de l'art merveilleux
par lequel il devait charmer tant de gnrations successives, sans
jamais les fatiguer ni se fatiguer lui-mme.

[Note 54: Le _National_ disait, le 10 aot 1831: M. Thiers a gagn
incontestablement, comme orateur, depuis la dernire session; mais il
fera bien de se dfaire de la mauvaise habitude de traiter d'absurdes,
d'insenses, de sottes toutes les opinions qui ne sont pas les
siennes.]

[Note 55: _National_ du 5 octobre 1831.]

L'un des actes parlementaires les plus considrables de M. Thiers 
cette poque fut son rapport sur le budget de 1832. Depuis la
rvolution de Juillet, le gouvernement n'avait vcu financirement que
d'expdients vots au jour le jour. Le budget prpar en 1829 pour
1830 s'tait trouv naturellement boulevers par la rvolution, par
les diminutions de recettes et les augmentations de dpenses qui en
taient rsultes[56]. M. Laffitte avait quitt le pouvoir en mars
1831, sans avoir fait voter le budget de l'anne courante, et il
laissait une situation si embarrasse, si prilleuse, que la
banqueroute paraissait imminente[57]. L'tat des finances est
dplorable, crivait, le 2 avril 1831, l'un des collaborateurs intimes
de Casimir Prier; il y a des chances de banqueroute ds le mois
prochain[58]. L'nergie du baron Louis et surtout la confiance, la
scurit, dues  la politique gnrale du nouveau cabinet, loignrent
ce pril; mais il n'tait plus temps, pour 1831, de sortir du rgime
des crdits extraordinaires et des douzimes provisoires[59]. Le
ministre tait le premier  sentir la ncessit de mettre fin  un
tat aussi irrgulier[60]; aussi, ds le mois d'aot 1831, il soumit
 la Chambre qui venait d'tre lue le budget de 1832. La commission
de trente-six membres, nomme pour examiner ce projet, choisit M.
Thiers pour rapporteur. Les tudes furent longues et le rapport
gnral, impatiemment attendu, ne fut dpos que le 30 dcembre 1831.
La tche d'une commission des finances est toujours difficile, disait
en dbutant le rapporteur; elle l'tait encore davantage cette anne,
car le budget que nous vous apportons est, pour ainsi dire, le premier
budget de notre nouveau gouvernement. Tant d'assertions
contradictoires ont t avances sur notre administration, sur son
systme, sur ses dpenses, qu'il tait grave d'avoir  mettre le
premier avis sur ces vastes questions. Un point surtout attirait
l'attention. Pendant les quinze annes de la Restauration, la thse
favorite de l'opposition avait t de crier au gaspillage, de
prtendre que l'on pouvait faire des conomies considrables. Le
public avait pris ces belles phrases au srieux: aussi attendait-il
que l'opposition arrive au pouvoir ralist le gouvernement  bon
march dont on l'avait si longtemps leurr. Mais voici que, sans mme
faire entrer en compte les dpenses extraordinaires d'armements, le
budget ordinaire, prsent par le ministre pour 1832, atteignait le
mme chiffre que le dernier budget de la monarchie prcdente, soit un
peu plus de 950 millions: il tait sans doute en diminution sur
certains chapitres, sur le clerg, les pensions, la liste civile, la
garde royale; mais ces conomies taient compenses par l'intrt des
emprunts contracts depuis 1830, par les retraites des officiers ou
des fonctionnaires privs de leurs emplois pour cause politique, et
par les allocations plus leves accordes  certains services. La
commission avait eu beau chercher, elle n'avait trouv  rogner qu'une
dizaine de millions. Force lui tait donc d'avouer et de faire
comprendre au public qu'il n'tait pas possible de gouverner 
meilleur march. M. Thiers entreprit hardiment cette dmonstration.
Il n'est pas facile, dit-il, de rduire des sommes aussi
considrables que celles dont on a parl quelquefois; il faudrait que
l'administration ft bien dilapidatrice, bien coupable, pour vous
laisser des cinquantaines de millions  retrancher sur un budget. Et
pourtant, ajoutait-il, la commission n'a rien pargn de ce qui lui a
paru un abus; elle ne s'est arrte que lorsqu'elle avait la
conviction qu'en allant au del elle dsorganiserait... Qu'on lise
srieusement la longue numration des dpenses de l'tat, et on
jugera si les retranchements sont aussi faciles que certaines
personnes semblent le penser. Il rpondait ensuite  ceux qui
prtendaient qu'il fallait changer de systme. Nulle part,
disait-il, nous n'avons trouv ce systme nouveau et puissant qui,
substitu au systme dans lequel on s'obstine, dit-on,  vivre,
devrait vous procurer des conomies immenses... Aujourd'hui, aprs
tant de bouleversements, aprs Napolon, aprs quinze ans de
gouvernement reprsentatif, c'est mconnatre les efforts de tant de
gnrations, que de dire encore que le systme est  changer; non,
messieurs, il est  perfectionner,  perfectionner lentement, et c'est
pourquoi des hommes consciencieux, aprs des mois de travail, ne
trouvent que dix millions d'conomie  vous prsenter. L'ancien
opposant voulait devenir homme de gouvernement et il en tenait le
langage. Une telle dmonstration tait dplaisante  la Chambre et au
public; mais nul mieux que M. Thiers, avec son bon sens lucide,
n'tait capable de la faire accepter. La majorit fut bien oblige de
reconnatre que le rapporteur avait raison; malgr le grappillage
souvent mesquin auquel elle se livra sur tous les gros traitements,
elle ne put retrancher que quelques centaines de mille francs dans les
chiffres de la commission, et les dpenses du budget ordinaire
demeurrent fixes  962 millions. On croyait alors que c'tait un
gros budget.

[Note 56: Les recettes ordinaires de 1830 avaient t values par le
projet de budget  979,787,135 francs, les dpenses  972,839,879
francs. Par suite de la rvolution, les recettes ne s'levrent qu'
968,236,623 francs, et au contraire les dpenses montrent 
997,874,109 francs. De plus, sur le budget extraordinaire, il y eut un
excdant de 34,097,625 francs, ce qui fit un excdant total de
dpenses de 63,735,111 francs.]

[Note 57: M. Dupin dit dans ses Mmoires (t. II, p. 544), que le
Trsor avait  payer, du 20 au 21 mars, 65,500,000 francs; on n'avait
que 14 millions; on tait donc au-dessous des besoins de 51,500,000
francs.]

[Note 58: Lettre de M. de Rmusat  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 59: Ces ressources extraordinaires mises  la disposition du
gouvernement, sauf ralisation, s'levaient  356,458,808 francs,
savoir: 1 3 millions de rente 3 pour 100, reprsentant un capital de
54 millions; 2 obligations, alinations de bois et ngociations de
rente pour 200 millions; 3 addition au principal de la contribution
foncire, 46,458,808 francs; 4 crdit en rentes jusqu' concurrence
de 50 millions; 5 retenues sur les traitements, 6 millions. Le
ministre et voulu moins demander  l'emprunt et plus  l'impt; la
Chambre s'y refusa. En 1831, l'excdant des dpenses sur les recettes
fut de 266,007,933 francs, qui joint au dficit de 1830, formait un
dcouvert total de 329,743,044 francs.]

[Note 60: Le ministre des finances disait, le 19 aot 1831,  la
Chambre: C'est un dsordre grave, dans le gouvernement d'un peuple
libre, que d'administrer sans budget.]

 mesure que M. Thiers se compromettait davantage avec les
conservateurs; qu'il prenait, au milieu d'eux, par son talent et son
zle, une place plus importante et plus assure, il tait moins mnag
par ses anciens amis de la gauche. Ceux-ci le regardaient comme un
transfuge,  la dfection duquel ils se croyaient le droit d'attribuer
les plus bas motifs. Moins impopulaire que M. Guizot, il tait moins
respect et plus maltrait. Son ancien journal lui-mme, le
_National_, par la plume de Carrel, commenait  parler, avec une
amertume contenue mais svre, de ceux qui avaient crit l'histoire
de la Rvolution et qui s'en repentaient[61]. D'autres attaquaient M.
Thiers, non-seulement dans ses opinions, mais dans son caractre, dans
ses moeurs, dans sa probit. La Socit _Aide-toi, le ciel t'aidera_,
compose de tous ceux qui avaient fait campagne avec le rdacteur du
_National_,  la fin de la Restauration, publiait contre le dput
conservateur un grossier et haineux pamphlet[62]. M. Thiers
retournait-il  Aix et  Marseille? son pays natal lui donnait un
charivari; les habitants se runissaient  sa porte, les uns soufflant
dans des cornets  bouquin, les autres frappant des chaudrons et des
casseroles avec des pelles et des pincettes, ou cognant  tour de
bras, avec des maillets monstrueux, sur des tonneaux vides; avec cela,
un orage de sifflets, de hurlements, d'invectives, o les journaux de
gauche, fort empresss  faire connatre cette manifestation de la
justice populaire, avaient recueilli ces injures:  bas le patriote
apostat!  bas le tratre  son pays, le tratre  la Pologne, le
tratre  l'Italie!  bas le trafiquant d'emplois, le protg perfide
du banquier de la grande semaine!  bas!  bas! M. Viennet,
compatissant, adressait  M. Thiers, sur les _Charivaris_, une ptre
qui dbutait ainsi:

  L'meute a donc sur toi port sa griffe impure;
  Et des charivaris la glorieuse injure
  Vient enfin, brave Thiers, d'accueillir ton retour
  Dans la noble cit qui te donna le jour.

[Note 61: O mne l'esprit qui n'est que l'esprit? disait encore le
_National_  propos de M. Thiers, et il ajoutait: Ce n'est pas sans
douleur que nous le voyons s'garer au service d'une politique basse,
petite, misrable,  laquelle les inspirations du coeur, toujours si
sres, si fcondes, n'ont point de part.]

[Note 62: Voici quelques extraits de ce factum, publi en 1831:
Justice svre, honte mme  l'homme dou d'autant de talent que
d'nergie, qui, grandi d'abord  l'ombre de la bannire que la France
vient de reconqurir au prix de son sang, la renie ensuite avec
scandale, fournit aux oppresseurs de la libert l'appui d'un talent
qu'il prtait nagure  la libert mme!... Orateur loquace et
superficiel, dou d'une facilit dplorable, M. Thiers occupe la
tribune des heures entires, et fatigue, assourdit, blouit ses
auditeurs. Il a la conscience d'un charlatan et la volubilit d'une
femme en colre. Il embrouille et noie les questions les plus simples
dans la fluidit confuse de son langage, tourne, dplace, escamote les
difficults, s'embourbe dans le gchis de ses sophismes, et finit par
rire le premier de la crdulit de ceux qui l'entourent.]

Que le baume de cette posie suffit  gurir toutes les blessures du
jeune dput, on ne pourrait l'affirmer; mais il tait trop
intelligent pour ne pas comprendre que tout ce qu'il perdait en faveur
rvolutionnaire, il le gagnait en crdit auprs des conservateurs et
du Roi; or, pour le moment, c'est de ce ct qu'il visait.

Thiers, Guizot, Dupin, quelle runion de forces et de talents autour
de Casimir Prier! Ne nous inquitons pas de leurs divergences, si
profondes qu'elles soient; elles disparaissent et sont comme emportes
dans le puissant courant que dtermine et dirige la volont vraiment
matresse du prsident du conseil. Cette varit mme ne sert qu'
tendre le cercle o sont recruts les adhrents de la politique
ministrielle; M. Guizot,  l'aile droite, rassure les monarchistes
constitutionnels; M. Thiers,  l'aile gauche, rallie tout ce qui peut
tre ralli des anciens ennemis de la Restauration; M. Dupin, au
centre, affermit les timides, enlve les indcis, contient les
indpendants. L'administration fait imprimer et distribuer leurs
discours en mme temps que ceux de Prier. Jamais ministre n'a eu,
nous ne dirons pas de tels protecteurs, le mot ne conviendrait pas,
mais de tels allis, on pourrait presque dire de tels serviteurs.
L'opposition parlementaire ne prsente alors rien de comparable. La
Fayette, chaque jour plus vieilli, est un nom plutt qu'un orateur; M.
Odilon Barrot ne fait qu'essayer sa solennit oratoire; Garnier-Pags
l'an, entr  la Chambre dans les premiers mois de 1832, n'a pas
encore donn la mesure de sa froide et pre loquence; Mauguin, le
plus en vue, commence  s'user et  ne plus faire illusion  personne
par sa superficielle faconde. Aussi M. Thiers peut-il crire  cette
poque: On a remarqu que la plus grande masse des talents a couru
du ct du pouvoir.




CHAPITRE VI

LES FAIBLESSES DE LA POLITIQUE DE CASIMIR PRIER

     I. Prier est oblig de combattre avec des armes mousses et
     fausses. On rappelle aux ministres leur pass. tat des esprits
     dans le parti conservateur. Le sentiment monarchique y fait
     dfaut. Question de la liste civile. Pamphlets de M. de Cormenin.
     Dbat de la Chambre.--II. Concessions que Prier se croit oblig
     de faire au trouble des esprits. Question de la pairie. Discours
     de Royer-Collard. Suppression de l'hrdit.--III. Politique
     religieuse. Amlioration produite par l'avnement de Prier.
     Dispositions du clerg. Attitude du Pape. Sentiments personnels
     de Prier. Le gouvernement n'ose rouvrir Saint-Germain
     l'Auxerrois et rebtir l'archevch. Dispersion des Trappistes de
     la Meilleraye. Interdiction des processions. Obsques de l'vque
     Grgoire. Affaire de l'abb Guillon. Vexations des municipalits.
     Le christianisme banni de toutes les solennits officielles. La
     religion maintenue dans l'enseignement public. Le budget des
     cultes  la Chambre. Langage lev de M. Guizot.


I

Nous avons pleinement admir Casimir Prier, nous avons port
trs-haut l'homme et son oeuvre. Loin de nous la pense de revenir sur
ce jugement. Mais, si nergique que ft la rsistance oppose par
Prier au dsordre, elle avait ses faiblesses; si lumineuse que ft la
figure du ministre, elle avait ses ombres. Force nous est de montrer
les unes et les autres. L'histoire doit tout dire; elle n'a le droit
de rien voiler par complaisance ou par respect. Nous pourrons ainsi,
au premier abord, surprendre et peiner ceux qui, avec nous, ont admir
Prier; aprs rflexion, ils comprendront que cet homme est de ceux
qui peuvent supporter sans dommage la pleine vrit. Ils se rendront
compte que les dfaillances secondaires ont laiss subsister les
parties principales, dcisives et vraiment mritoires de l'oeuvre de
rsistance; ils verront surtout que ces dfaillances ont t moins
encore la faute de l'homme que le malheur d'une poque trouble.
Presque tout ce que Prier a fait de bon vient de lui-mme; ses
erreurs et ses checs viennent, pour une notable part, des passions ou
des prjugs alors rgnant. Ainsi apparat toujours ce mal
rvolutionnaire dont le ministre subissait lui-mme l'influence, au
moment o il le combattait si courageusement.

Dj nous avons eu, plus d'une fois, l'occasion de constater les
conditions dfavorables dans lesquelles Prier devait soutenir la
lutte; on a vu comment, par l'effet de la rvolution, les armes dont
il se servait taient mousses, fausses, comme branlantes, et
trahissaient parfois la vigueur de son effort; on a vu l'inconsistance
de la majorit parlementaire, les acquittements scandaleux du jury,
les dfaillances de certains prfets ou de certains gnraux, la
dfection des gardes nationales passant  l'meute au lieu de la
rprimer, et mme parfois, au dbut, l'hsitation de l'arme[63]. Les
ministres et ceux qui,  leur ct, s'taient le plus courageusement
engags dans la rsistance n'chappaient pas entirement  cette
faiblesse gnrale et originelle; alors mme que leur nergie
demeurait entire, leur autorit morale se trouvait atteinte. Ils
n'avaient pas tremp nagure dans la rvolution,  quelque degr que
ce ft, sans tre un peu embarrasss pour la combattre. Quand ils
voulaient parler ou agir contre le parti anarchique, celui-ci leur
objectait qu'ils avaient fait eux-mmes,  leur jour, ce qu'ils lui
reprochaient maintenant.  M. Barthe, devenu garde des sceaux, on
rappelait qu'il avait t membre actif des socits secrtes, fauteur
des conspirations, et La Fayette le nommait malicieusement,  la
tribune, son vieux complice[64];  M. Thiers, qu'il avait inaugur
contre l'ancienne royaut, dans le _National_ de 1830, la tactique
reprise maintenant contre la nouvelle;  M. Guizot, qu'il avait t le
collgue et l'alli des rpublicains dans la socit _Aide-toi, le
ciel t'aidera_. Il n'tait pas jusqu' Casimir Prier qu'on ne se plt
 mettre en contradiction avec son pass.  l'heure de ses plus
tragiques combats, en septembre 1831, aprs la chute de Varsovie, les
opposants de la Chambre, auxquels il reprochait avec une nergie si
haute de s'appuyer sur l'meute du dehors, se croyaient autoriss 
rpondre que lui-mme leur avait donn, quelques annes auparavant,
l'exemple de prendre la rvolte sous sa protection et de s'en servir
pour peser sur le Parlement. Il leur suffisait de remonter aux
dsordres qui avaient accompagn, en 1820, la discussion de la loi
lectorale, et de rappeler les vhmentes harangues o Prier, chef
d'attaque, avait fait un crime au gouvernement d'alors de la plus
lgitime rpression, protest contre les excs des soldats conduits
par des hommes coupables, et parl avec menace du danger de
dvelopper tous les jours l'appareil militaire, au milieu d'une
population o chacun pouvait se rappeler qu'il avait t soldat. En
1820, ainsi qu'en 1831, c'tait un grand ministre qui avait tenu tte,
par sa seule parole, par son seul courage,  la coalition de la rue et
de la tribune; et, pour complter la ressemblance, chez M. de Serre,
comme, plus tard, chez Casimir Prier, une sant dtruite, la force
physique toujours sur le point de manquer  une me vaillante, et
l'opposition, devenue par l vraiment meurtrire, pouvant mesurer, sur
le front de son illustre victime, l'avance que de telles scnes
faisaient prendre  une mort, hlas! trop proche.

[Note 63:  Tarascon, le 23 mai 1831, la troupe avait refus de
marcher contre les meutiers.]

[Note 64: Dans le procs d'avril, quelques annes plus tard, l'un des
accuss interpella M. Barthe, pour lui rappeler qu'ensemble ils
avaient jur haine  la royaut sur le mme poignard. M. Barthe tait,
du reste, bien revenu de ses entranements rvolutionnaires. Le roi
Louis-Philippe disait de lui, un jour,  M. Guizot: Bien peu
d'avocats comprennent les conditions du gouvernement; Barthe y est
arriv. Ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumire.]

Les ministres ou leurs allis reprochaient-ils  l'opposition qui se
prtendait dynastique de faire campagne avec la faction rpublicaine,
c'tait encore en rappelant leur conduite sous la Restauration que
leur rpondait Carrel. Qui les soutenait alors? disait-il, qui les
applaudissait au dehors? Qu'entendaient-ils, dans ce temps-l, par ce
parti libral  qui ils demandaient la popularit?... Ne savaient-ils
pas que, sur les mmes bancs o ils s'asseyaient, il y avait des
ennemis dclars des Bourbons, bonapartistes, partisans d'un 1688
franais, ou rpublicains?... C'est alors que nos hypocrites de
lgalit, nos hommes gouvernementaux d'aujourd'hui eussent d
proclamer hautement ce qu'ils pensaient et des bonapartistes, et des
rpublicains, et des admirateurs de la Convention, et des thoriciens
plus aventureux encore qui prtendaient que Babeuf et ses amis avaient
pri innocemment... Non, on ne repoussait pas l'alliance de toutes ces
sectes politiques. Alors on n'excrait aucune nuance des opinions
rvolutionnaires, on ne rpudiait aucune alliance. Du ct du
pouvoir, fltrissait-on, avec un juste mpris, la presse de la rue,
le _National_ rpliquait: Et qu'tes-vous, vous-mmes? D'o
venez-vous? Est-ce que votre royaut n'est pas la royaut de la
rue?... Royaut de la rue, ministres de la rue, dputs de la rue,
sans cette investiture de la rue, qui vous releva de vos serments
envers trois gnrations de Bourbons, vous ne seriez que des tratres
qui auriez dsert la monarchie lgitime, au jour o elle vous
appelait  la dfendre contre la rue[65]. Sans doute, l'opposition ne
se justifiait pas ainsi, mais elle embarrassait les ministres et leurs
amis; elle leur faisait, dans les discussions, une situation fausse
qui n'tait de nature ni  augmenter la force morale du gouvernement,
ni  relever les moeurs publiques, ni  redresser l'opinion.

[Note 65: Jusqu' la fin, l'opposition, avec la clairvoyance de la
haine, se servira de cette origine pour rabaisser la monarchie. La
veille de la crise de fvrier 1848, M. Mauguin disait encore  la
tribune: Pourquoi prononcer de grands mots contre les rvolutions?
Mais notre gouvernement, nos Chambres, nos ministres, la couronne
elle-mme, est-ce que tout cela n'est pas rvolutionnaire? Est-ce que
vous n'avez pas ici jug un roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose
de plus rvolutionnaire que de prononcer la dchance d'un roi, de
dclarer la vacance d'un trne, de dcerner une couronne? Vous tes un
gouvernement rvolutionnaire.]

Cette opinion tait singulirement dvoye. Elle aussi se ressentait
de la rvolution. Le mal apparaissait non-seulement dans les rgions
acquises  l'opposition, mais aussi dans celles o le gouvernement
cherchait un appui. La masse conservatrice d'alors, malheureusement
appauvrie par l'hostilit des lments lgitimistes, avait conserv
des vnements de Juillet bien des prjugs, des exigences et des
passions. Prier y dnonait un sentiment de jalousie sociale, un
esprit de vertige, tels que, si l'on y cdait, on n'aurait bientt
ni arme ni administration, et, il faut le dire, plus de pays.
Ajoutez ce malaise que M. de Rmusat dpeignait ainsi  M. Guizot, le
29 juin 1831: L'tat gnral des esprits me proccupe... C'est un
mlange d'irritation et de dcouragement, de crainte et de besoin de
mouvement; c'est une maladie d'imagination qui ne peut ni se motiver
ni se traduire, mais qui me parat grave. Les esprits me semblent tout
 fait  l'tat rvolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent  un
changement,  une crise, qu'ils l'attendent, l'appellent, sans
qu'aucun puisse dire pourquoi.

Ce qui manquait le plus aux conservateurs de ce temps, c'tait le
sentiment monarchique. Le malheur du rgime de 1830, on l'a dit, tait
que les vrais royalistes n'y criaient pas: Vive le Roi! Parmi les
partisans de ce rgime, plusieurs eussent t surpris, peut-tre mme
blesss, si on les avait traits de royalistes. Carrel a esquiss
plaisamment d'aprs nature le bourgeois de ce temps. Avez-vous
quelquefois interrog, dit-il, un de ces gens paisibles, excellents
citoyens au fond, mais peu prvoyants, et qui s'taient laiss
enrgimenter dans le juste milieu, sous M. Prier?... Demandez  cet
homme s'il est royaliste, il vous rpondra qu'il est abonn depuis
quinze ans au _Constitutionnel_, et que sans doute vous vous
moquez.--Rpublicain? Pas davantage; mais il veut les consquences de
la rvolution de Juillet.--Propagandiste? Il a horreur du mot, depuis
qu'il a lu le discours de M. Prier; mais il tiendrait beaucoup
cependant  ce que la France ft encore la grande nation, car il a
dans sa bibliothque,  ct d'un beau Voltaire, une superbe dition
des _Victoires et conqutes_, de M. Panckoucke, et il a t rvolt de
l'abandon de la Pologne. Notre homme n'est rien de ce qui fait un
royaliste; il est, au contraire, implacable ennemi des chouans, des
prtres, des migrs et de la Sainte-Alliance; il a toute l'toffe
d'un rpublicain, seulement il ne le sait pas; il a peur du mot et
pas de la chose. Il prendrait son parti de la rpublique, si elle
pouvait venir sans trouble; mais, en attendant, il est pour l'ordre
public, ou mieux encore _pour la tranquillit_. Qui pourrait nier la
part de vrit contenue dans cette satire? Le haut esprit du duc de
Broglie notait alors, avec dgot et tristesse, chez ceux qui
l'entouraient, cet apptit pervers, naturel aux poques de
rvolution, de tout abaisser, la royaut surtout. Si l'on est
oblig, ajoutait-il, de laisser subsister cette royaut, on cherche
du moins  la compromettre de plus en plus dans les ides et les
intrts rvolutionnaires[66]. La vanit des petites gens se plaisait
 mettre sans cesse cette monarchie en face de son origine; ils
avaient la bouche pleine, quand ils parlaient du roi qu'ils avaient
fait[67], et se croyaient au moins ses gaux; lors des illuminations
du 28 juillet 1831, un Parisien avait mis  sa fentre son propre
portrait et celui du Roi, avec ce distique crit sur un transparent:

  Il n'est point de distance entre Philippe et moi;
  Il est roi-citoyen, je suis citoyen-roi.

[Note 66: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 67: Des bourgeois de province engendrer un roi de France! Cela,
en effet, valait la peine d'tre cri sur les toits, et ne se voit pas
tous les jours; aussi n'entendis-je longtemps retentir  mes oreilles,
 la Chambre et dans les couloirs, que ces mots ronflants et superbes:
_Le Roi que nous avons fait! Oui, le Roi que nous avons fait!_ Comme
ils en remplissaient leur bouche! (CORMENIN, _Livre des orateurs_,
Appendice, t. II, p. 375.)]

Il n'tait pas jusqu'aux moeurs simples du prince dont on n'abust
pour le traiter avec un sans gne irrespectueux. M. Doudan l'a dit:
L'homme est un animal insolent qui n'aime l'extrme simplicit que
pour lui grimper sur les paules; et ce fin observateur en concluait
plaisamment que, s'il tait par accident chef des peuples, il vivrait
au milieu de la foudre et des clairs, surtout, ajoutait-il, dans les
temps o les ides d'galit absolue auraient min le monde[68]. La
vue des outrages dont la royaut tait alors accable par ses
adversaires ne rappelait pas ses partisans  plus de respect.  voir
mme ces tranges conservateurs faire aux caricatures de Philipon et
de ses collaborateurs un succs de curiosit, n'et-on pas dit que le
ridicule et la boue jets sur le Roi flattaient en eux je ne sais quel
arrire-fond d'envie[69]?

[Note 68: _Lettres de Doudan_, t. II, p. 178-179.]

[Note 69: Un observateur avis, madame mile de Girardin, dira,
quelques annes plus tard: Nous sommes maintenant un peuple d'envieux
qui voulons rire de nos matres. (_Lettres parisiennes du vicomte de
Launay_, t. III, p. 73.)]

C'est que, chez la plupart de ceux qui soutenaient la monarchie
nouvelle, le coeur n'tait pas assez intress. On et vainement
cherch en eux ce mlange de tendresse et de foi, qui marquait
autrefois les rapports du sujet et du Roi, et qui avait, dans une
certaine mesure, reparu sous la Restauration[70]. Bien au contraire,
ils se vantaient d'avoir rpudi cette sentimentalit et cette
religiosit monarchiques. Nous ne sommes pas des Vendens, disait
l'un d'eux  Louis-Philippe. Beaucoup n'taient mme pas des whigs.
S'ils s'attachaient  la royaut, ce n'tait ni par affection ni par
principe; ce n'tait gure que par intrt. Cette royaut leur
paraissait tre, comme on l'a dit, un paratonnerre pour protger les
boutiques. Sa force tait surtout de pouvoir rpter  la bourgeoisie
ce que l'astrologue de Louis XI disait  ce prince, pour se mettre en
garde contre ses fantaisies meurtrires: Je mourrai juste trois jours
avant Votre Majest. Est-il vrai, comme l'ont soutenu des esprits qui
se piquaient d'tre dsabuss et positifs, que l'intrt est pour la
monarchie un fondement meilleur que le sentiment? Sans doute,
l'intrt peut,  un moment donn, assurer des concours nombreux; mais
sont-ce les plus srs et les plus dvous? Une telle fidlit a besoin
d'tre stimule et entretenue par un danger en quelque sorte tangible;
avec la scurit, vient l'indiffrence, et une indiffrence accessible
 tous les caprices,  toutes les excitations malveillantes. Cet
intrt manque mme de clairvoyance; il se trompe facilement sur la
ralit du danger, et souvent il ne commence  s'en mouvoir que quand
le temps est pass de l'carter. Ainsi fera-t-il en 1848. C'est en ce
sens que, ds 1832, un fin observateur disait  Henri Heine: Le parti
du Roi est trs-nombreux, mais il n'est pas fort.

[Note 70: M. de Vigny crivait dans son journal, le 21 aot 1830,
quelques jours aprs la rvolution: En politique, je n'ai plus de
coeur. Je ne suis pas fch qu'on me l'ait t: il gnait ma tte. Ma
tte seule jugera dornavant et avec svrit. Hlas!]

Presque  chaque pas, apparaissait alors ce dfaut de vritable
royalisme: on et dit que, parmi les partisans de la monarchie
nouvelle, beaucoup voulaient lui faire payer leur appui en la
contrariant, et, pour nous servir d'une expression approprie  la
vulgarit d'une telle conduite, en lui faisant la vie dure. Cette
tendance se manifesta surtout  propos de la fixation de la liste
civile. Il et import  la dignit de la monarchie nouvelle qu'une
telle question ft rsolue largement et promptement, sans marchandage
et presque sans dbat. Quand, sous la Restauration, la liste civile de
Louis XVIII avait t fixe  34 millions, celle de Charles X  32
millions, il n'y avait pas eu une objection. Si les choses ne se
passrent pas de mme aprs 1830, la faute en fut au moins autant  la
timidit ou aux ides fausses des partisans de la monarchie qu'aux
manoeuvres de ses adversaires. Les conservateurs s'taient nourris de
phrases sur le gouvernement  bon march. Une royaut bourgeoise qui
rgnerait au rabais et qui serait mise en garde contre l'orgueil par
de salutaires humiliations, tel tait leur idal. N'tait-on pas
d'ailleurs parvenu,  force de calomnies ouvertes ou de perfides
insinuations,  leur persuader qu'il fallait se mfier de l'avarice de
Louis-Philippe? Ce btisseur infatigable qui devait laisser aprs lui
une liste civile obre, on le prsentait comme tant possd d'une
parcimonie et d'une avidit mesquines, vices les plus propres, aprs
la lchet,  discrditer un prince en France; et plus d'un badaud
avait fini par croire que le Roi ne songerait qu' conomiser et 
thsauriser les millions de sa dotation. Certaine manire d'tre de
Louis-Philippe aidait sur ce point la mchancet de ses ennemis. Par
amour de l'ordre, par souci surtout de l'avenir de ses enfants qu'il
craignait de voir, un jour, sans pain[71], il avait, en ces
questions de fortune, une proccupation soigneuse, qui tait plus d'un
propritaire prudent et d'un bon pre de famille que d'un prince.
Peut-tre lui et-il t profitable d'avoir quelques dfauts de plus,
un peu de l'insouciance, de l'imprvoyance en fait d'argent, qui, 
tort ou  raison, paraissent en France la marque du gentilhomme. Tout
en dpensant beaucoup et utilement, il n'avait pas, dans la forme,
cette magnificence qu'un aventurier et peut-tre feinte avec plus
d'adresse, et grce  laquelle quelques louis jets avec dsinvolture
font plus d'effet sur la foule que des millions dpenss avec une
rgularit bourgeoise. Nanmoins, rien dans tout cela ne pouvait
justifier ou mme seulement excuser cette imputation d'avarice qui ne
fut pas la machine de guerre la moins efficace contre la monarchie
nouvelle. Des injustices nombreuses auxquelles Louis-Philippe tait
expos, nulle ne lui fut plus sensible, plus douloureuse, et la
premire fois que, dans son intimit, il pronona le mot d'abdication,
ce fut aprs une attaque de ce genre.

[Note 71: C'est  M. Guizot que le Roi disait, un jour, en lui prenant
tout  coup les mains avec effusion: Je vous dis, mon cher ministre,
que mes enfants n'auront pas de pain.]

En dcembre 1830, M. Laffitte avait dpos un projet fixant la liste
civile  18 millions; mais, surpris et effray de l'opposition qui
s'leva, il ne pressa pas la discussion, et, dans la commission, se
hta d'abandonner le chiffre qu'il avait propos. Prier, lui-mme,
sentit l'opinion si excite, qu'il montra une timidit  laquelle il
n'avait habitu ni ses amis ni ses adversaires. Ce fut seulement le 4
octobre 1831 qu'il se dcida  prsenter un nouveau projet: encore y
laissa-t-il en blanc le chiffre de la dotation, voulant, disait-il,
par un sentiment de haute convenance et par dfrence pour une auguste
volont, remettre  la Chambre le soin de le fixer elle-mme. Cette
rserve, bien loin de dsarmer les oppositions, les rendit au
contraire plus audacieuses. On se livra, dans la presse,  toutes
sortes de calculs perfides, de lamentations hypocrites, d'insinuations
calomnieuses: sous prtexte de liste civile, ce fut le Roi, dans sa
vie prive, avec ses gots supposs, qu'on mit sur la sellette et
qu'on travestit outrageusement. Ds ce moment, un homme se fit une
spcialit de cette diffamation factieuse: c'tait M. de Cormenin.
Ancien membre du conseil d'tat sous l'Empire et sous la Restauration,
connu comme juriste administratif, dynastique zl sous ces deux
rgimes, gratifi par faveur du titre de vicomte, rien dans son pass
ne l'avait prpar au rle qu'il allait jouer. Il tait dput et
s'appliquait, depuis Juillet,  voter avec le parti le plus avanc,
mais sans tenir grande place dans la Chambre.  la tribune, le regard
effray et la parole hsitante, il faisait piteuse figure. Est-ce pour
cela qu'il prfra s'embusquer dans de petits pamphlets qu'il pouvait
crire sans avoir ses contradicteurs en face? Son titre de dput ne
lui tait pas cependant inutile, puisqu'il lui assurait une
inviolabilit fort avantageuse en ce rle de calomniateur: ce qui ne
l'empchait pas de dire au peuple que, par amour pour lui, il
s'exposait aux spulcres vivants de Plagie. Ses lettres sur la
liste civile, publies en dcembre 1831, eurent un grand
retentissement. La valeur en tait cependant mdiocre; langue pnible,
sans naturel, guinde et lime, tout en tant singulirement
incorrecte[72]; phrases courtes, sans tre toujours rapides; traits
laborieux, railleries plus dnigrantes que malicieuses, rire plus
nerveux que gai, motion de rhteur  froid; voil ce qu'on prtendait
galer au style pur, dlicat, parfois exquis,  l'esprit vif, bien
qu'un peu sec, de Paul-Louis Courier. N'osa-t-on mme pas prononcer,
avec srieux, le nom de Pascal?  dfaut de mrite littraire, ces
pamphlets avaient une efficacit malfaisante. Leur dialectique
vulgaire et sophistique imposait aux badauds. Des chiffres perfidement
disposs donnaient  la critique une apparence de prcision. L'auteur
par son instinct propre devinait ce qui pouvait le mieux flatter les
petits sentiments, exciter les envies mesquines et les haines
souffreteuses. Ainsi mettait-il en regard la paille ncessaire  la
litire des curies royales, et celle qui manquait au lit de tant de
pauvres familles, ou calculait-il combien,  quinze sous par jour, on
nourrirait de paysans avec les millions de la liste civile. Au profit
de qui l'ancien auditeur du premier Empire, le rcent matre des
requtes de la Restauration, le futur conseiller d'tat de Napolon
III, faisait-il alors cette vilaine campagne? On serait embarrass de
rpondre. Peut-tre obissait-il surtout  des ressentiments mdiocres
et  un naturel besoin de dnigrement. Pour le moment, il se disait
rpublicain, et les rpublicains l'acceptaient comme un des leurs, en
attendant qu'en 1848, ils reussent de ses mains le suffrage
universel, et lui confiassent, comme au plus comptent, la prparation
de leur constitution.

[Note 72: A. Karr s'est amus, dans ses _Gupes_,  relever la phrase
suivante de M. de Cormenin: Le budget est un _livre_ qui _ptrit_ les
_larmes_ et les _sueurs_ du peuple pour en tirer de l'or,... un
_livre_ qui _chamarre_ d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
_nourrit_ leurs coursiers fringants, et _tapisse_ de coussins moelleux
leurs boudoirs.]

Ces polmiques n'avaient que trop d'effet sur une opinion mal
dispose. Enfin la discussion s'ouvrit  la Chambre, en janvier 1832.
Elle ne dura pas moins de huit jours, pre, violente, mesquine; on et
dit un marchandage avec un entrepreneur avide et rus dont les
demandes sont suspectes et dont on s'applique  rduire les
bnfices[73]. Une partie des conservateurs, au lieu de dcourager et
d'touffer un dbat mortel au prestige mme de la royaut, suivait 
demi l'opposition, ou du moins paraissait l'entendre sans dplaisir.
Casimir Prier voyait bien la faute d'une telle conduite; il conjurait
ses amis de se rappeler que ce n'tait plus une question financire,
mais une question politique, et comme il le disait justement, une
question de royaut. Nanmoins il sentait avoir affaire  des
affections si froides et  des prjugs si vifs, que lui-mme tait
craintif, embarrass, comme s'il et demand plus qu'il n'avait droit
ou chance d'obtenir. Des incidents bruyants et passionns marqurent
ce triste et long dbat. Un jour, M. de Montalivet tait amen, au
cours de son argumentation,  parler du Roi et de ses sujets.
Aussitt clate un effroyable tumulte sur les bancs de l'opposition:
Il n'y a plus de sujets depuis la rvolution de Juillet!
crie-t-on.--Les hommes qui font des rois ne sont pas des sujets! 
l'ordre, l'Excellence! On ne permet pas au ministre de s'expliquer:
c'est une rtractation qu'on exige; le trouble est tel, qu'il faut
lever la sance. Vainement expose-t-on  ces citoyens que les
Anglais ne sont pas moins libres, pour se dire les sujets du Roi;
vainement leur rappelle-t-on qu'eux-mmes, depuis 1830, s'taient dj
servis plusieurs fois de cette expression; ils ne veulent rien
entendre, et M. Odilon Barrot rdige gravement une protestation que
signent cent soixante-sept dputs, tous fiers de cette rsistance
hroque au despotisme royal. Quand vint le moment de voter sur les
articles de la loi, il ne fut plus mme question des 18 millions,
d'abord proposs par M. Laffitte et provisoirement allous au Roi
depuis la rvolution. Le chiffre de 14 millions, appuy par les
ministres, fut repouss comme trop lev; il fallut se rabattre  12
millions.

[Note 73: Guizot, _Mmoires_, t. II, p. 224.]


II

Tel tait le trouble des esprits, que Prier jugeait parfois
impossible d'y rsister, ou mme semblait en tre personnellement
atteint. On pourrait noter plus d'un symptme de cette faiblesse. Par
exemple,  un moment o la population chauffe n'avait certes pas
besoin d'tre encourage  la rvolte, le gouvernement s'honorait de
clbrer la mmoire du 14 juillet 1789, premire meute d'o tant
d'autres taient sorties, et accordait une pension de cinq cents
francs aux vainqueurs de la Bastille qui justifieraient de leur
coopration  cette oeuvre mmorable; les rvolutionnaires, en cela
plus logiques que le pouvoir, rpondaient  cette avance, en prparant
ouvertement, pour le jour de cette fte, des dsordres qu'il fallait
rprimer avec un grand dploiement de troupes. Une autre fois, le
ministre laissait voter par la Chambre des dputs, sans oser mme
intervenir, l'abrogation de la loi qui avait institu le deuil
national du 21 janvier; vote aussitt interprt par la presse comme
la rhabilitation ou tout au moins l'absolution du meurtre de Louis
XVI. Heureusement, il se trouva,  la Chambre des pairs, des voix pour
dire ce que le gouvernement ne disait pas. Le duc de Broglie montra,
avec une particulire lvation, que, si l'on pouvait oublier les
fautes des hommes, on ne devait pas oublier les leons des vnements.
Quant au 21 janvier lui-mme, s'cria-t-il, point de molle
complaisance, point de sophisme, point d'oubli non plus. Au temps o
nous vivons, lorsque l'ouragan des rvolutions gronde sur la tte des
peuples et des rois, il importe  la France, il importe au monde de
n'en pas perdre la mmoire. Et, le lendemain, Casimir Prier disait
un peu tristement  M. Guizot: Le duc de Broglie est bien heureux; il
a pu dire ce que pensent tous les honntes gens[74]. Le ministre ne
s'opposa pas davantage, dans la Chambre des dputs, au rtablissement
du divorce, mais la Chambre des pairs le repoussa.

[Note 74: Le projet vot par la Chambre des dputs portait: La loi
du 19 janvier 1816, relative  l'anniversaire du 21 janvier, est
abroge. La Chambre des pairs le modifia ainsi: Art. 1er. Le 21
janvier demeure un jour de deuil national.--Art. 2. Toutes les autres
dispositions de la loi du 19 janvier 1816 sont abroges. La Chambre
des dputs ayant persist dans son premier vote, la question revint,
en 1833,  la Chambre des pairs, qui, cette fois, s'arrta  la
rdaction suivante: La loi du 19 janvier 1816, relative 
l'anniversaire du jour funeste et  jamais dplorable du 21 janvier
1793, est abroge. Cette rdaction fut adopte par la Chambre des
dputs.]

L'obligation o le gouvernement croyait tre de faire la part des
passions et des prjugs apparut plus encore dans un dbat autrement
important. L'heure tait venue de rsoudre cette question de
l'organisation de la pairie que, lors de la rvision de la Charte, on
avait renvoye  la session de 1831, et qui, aux dernires lections,
avait tenu tant de place dans les manifestes de tous les candidats.
C'tait ce que M. de Salvandy appelait alors la grande bataille de la
politique rvolutionnaire. Personnellement, Prier tait pour le
maintien de l'hrdit. Nanmoins l'opinion lui paraissait si monte,
il craignait tant d'tre abandonn par beaucoup des partisans
habituels du ministre, qu'il ne jugea pas possible mme d'essayer une
rsistance. M. Guizot s'est demand aprs coup si l'impossibilit
n'tait pas plus grande en apparence qu'en ralit. Toujours est-il
que ni lui ni aucun de ses amis n'avaient cru pouvoir alors
conseiller la lutte; les principaux membres de la majorit, runis et
consults par le ministre, s'taient pour la plupart prononcs contre
l'hrdit, et ceux qui lui taient favorables avaient dclar qu'il y
aurait tmrit prilleuse  la dfendre.

Ce ne dut pas tre sans une douloureuse angoisse et le sentiment amer
de son humiliation que Prier se rsigna  sacrifier une institution
si importante devant la clameur dmocratique. Aussi, quand, le 27 aot
1831, il apporta le projet qui conservait au Roi le droit de nommer
les pairs, mais enlevait  ceux-ci l'hrdit, le prsident du conseil
ne portait pas la tte aussi haute que d'habitude. Il ne dissimula pas
que ce qu'il proposait tait contraire  son sentiment propre; il
rendit hommage au mrite de l'hrdit, en mme temps qu'il
proclamait la puissance du fait qui la condamnait; mettant en
balance l'intrt  venir du pays qui voudrait le maintien de
l'hrdit et ses opinions actuelles qui en exigeaient la
suppression, il se dclara tristement oblig  tenir compte de ces
opinions. Ici, dit-il, la lgislation transige avec la politique,
et l'intrt  venir du pays avec ses opinions actuelles. Puis il
ajouta: Oui, messieurs, puisqu'une indpendance constitutionnelle
qu'on doit, en thorie, regarder comme protectrice de la libert
politique est confondue, dans l'imagination des peuples, avec
l'ancienne aristocratie nobiliaire, oppressive de nos liberts
civiles; puisque notre devoir, notre besoin est de consulter
l'impression populaire, en attendant la conviction nationale, nous
vous proposons, comme ministres chargs de recueillir les voeux
publics et d'y satisfaire en tout ce qui n'est pas contraire  la
justice, nous vous proposons, comme dpositaires des intrts d'ordre
public, mais en vous laissant  vous, messieurs, comme lgislateurs,
votre part, une grande part de responsabilit dans cette
dtermination, nous vous proposons de dclarer que la pairie cesse
d'tre hrditaire. Prier n'avait pas accoutum ses auditeurs  un
langage si embarrass. Il demanda seulement,--satisfaction bien
illusoire donne  ses scrupules,--que cet article de la Charte pt
tre revis ultrieurement, le jour o la nation, mieux inspire,
voudrait rformer l'oeuvre d'une poque de trouble. Quel plaisir ce
fut, pour tous les journaux opposants, d'insister avec une malice
impertinente sur la capitulation de ce ministre d'ordinaire si fier,
de le montrer n'osant pas soutenir son opinion, bien plus, s'offrant
lui-mme  immoler l'institution dont il se dclarait partisan!

Le dbat s'ouvrit, le 20 septembre,  la Chambre des dputs.
Abandonne par le ministre, l'hrdit n'en trouva pas moins
d'illustres champions, qui mirent leur honneur  faire comme de
magnifiques funrailles  cette nouvelle victime de la rvolution.
Fait curieux, une thse qu'on appelait aristocratique fut surtout
dfendue par quatre bourgeois. M. Berryer, M. Guizot, M. Thiers et M.
Royer-Collard firent assaut d'loquence, au service de cette cause
perdue d'avance[75]. Entre tous, le discours de M. Royer-Collard fut
un vnement; c'est le mot dont se servait alors mme Carrel. Cette
grande voix, nagure si coute et si populaire, s'tait tue depuis la
rvolution. On et dit que l'illustre doctrinaire, dont on sait le
rle considrable sous la Restauration[76], avait regard ce rle
comme termin par la chute de Charles X. Il affectait de n'tre plus
qu'un spectateur dcourag, avec un fond de raillerie un peu
mprisante. Sa nature d'esprit se complaisait d'ailleurs  cette
abstention hautaine et chagrine. Sous le rgime prcdent, ne
l'avait-on pas vu se drober soigneusement  l'action et au pouvoir,
par l'effet de sentiments complexes o l'orgueil avait plus de part
que la modestie, et o quelque gosme se mlait  une fiert
dsintresse? En juillet 1830, quand la rsistance parlementaire dont
il avait t l'un des chefs s'tait brusquement tourne en rvolution,
on l'avait entendu dire: Je suis parmi les victorieux, mais la
victoire est bien triste. Sans blmer ceux qui prenaient part 
l'tablissement d'une dynastie nouvelle, il les avait encore moins
approuvs et surtout ne leur avait pas promis le succs. Dans ses
lettres ou dans sa conversation intime, il dclarait volontiers qu'il
ne s'entendait pas avec le prsent, craignait l'avenir et ne vivait
qu'avec les souvenirs du pass. Il insistait sur ce qu'il appelait la
contradiction des principes du nouveau gouvernement. Je n'avais,
disait-il encore, de vocation librale qu'avec la lgitimit; la
quasi-lgitimit n'est pas un contre-poids suffisant; elle aura
bientt us les honntes gens qui s'y sont confis. De l, ce silence
qu'il avait gard  la Chambre, depuis l'avnement de la nouvelle
monarchie, silence qu'il savait, du reste, rendre presque aussi
imposant que l'avait t sa parole. Nanmoins, si tranger qu'il
voult demeurer  l'exprience faite par les hommes de 1830, la
suppression de l'hrdit de la pairie lui parut un pas considrable
dans la descente dmocratique, et il crut devoir  son pays, surtout
se devoir  lui-mme, une suprme protestation. Rarement son loquence
s'tait leve aussi haut: ce fut moins l'argumentation d'un
contradicteur que l'avertissement d'un prophte. La dmocratie dans
le gouvernement, dit-il, est de sa nature violente, guerrire,
banqueroutire. Avant de faire un pas dcisif vers elle, dites un long
adieu  la libert,  l'ordre,  la paix, au crdit,  la prosprit.
Puis, au milieu du recueillement profond de la Chambre qui l'coutait
non sans une sorte d'effroi intime, M. Royer-Collard terminait ainsi:
Messieurs, je contiens les pressentiments dont je ne puis me
dfendre; mes paroles n'ont point franchi la question qui vous occupe.
Cependant, quelque grave qu'elle soit, elle rvle une situation plus
grave encore, et dont nous faisons nous-mmes partie. Il nous est
donn, peut-tre pour la dernire fois, de la changer si nous arrtons
enfin, dans cette grande circonstance, le cours de nos destructions,
je n'ose le dire, de nos dvastations. C'est assez de ruines,
messieurs, assez d'innovations tentes contre l'exprience. La fatigue
gnrale vous invite au repos. Les plus ignorants savent dmolir, les
plus habiles chouent  reconstruire. Maintenez avec fermet,
consacrez de nouveau l'hrdit de la pairie, et vous n'aurez pas
seulement sauv une institution protectrice de la libert comme de
l'ordre, vous aurez repouss l'invasion de l'anarchie, vous aurez
relev l'difice social qui penche vers sa ruine.

[Note 75: Nous avons dit ailleurs l'importance qu'a eue, dans la
carrire politique et oratoire de M. Thiers, le discours qu'il a
prononc en cette circonstance.]

[Note 76: J'ai eu plus d'une fois l'occasion de marquer l'action de M.
Royer-Collard et d'esquisser sa puissante et originale figure dans mon
tude sur le _Parti libral sous la Restauration_. (Cf. notamment p.
80 et 418.)]

Pour dfendre la loi, Prier ne pouvait se placer aussi haut; il fut
rduit  arguer de la ncessit politique, et  reproduire les
explications embarrasses de son expos des motifs.  droite comme 
gauche, on avait vivement critiqu cette attitude d'un ministre
laissant voir que la loi qu'il prsentait tait contraire  son
opinion. Quel est donc, s'tait cri M. Berryer, le devoir du
lgislateur, si ce n'est de rsister fortement  ce qu'il regarde
comme dangereux,  ce qui rpugne  sa conscience,  sa conviction, 
ce qu'il considre comme une manifestation d'erreur publique! Honte 
ceux qui, dans ce cas, dsertent leur propre conviction. Je cherche en
vain une expression pour qualifier cette conduite: une seule un peu
forte, vous me la passerez, peut rendre mon ide, c'est celle de
trahison. Prier rpondit que les rgles parlementaires ne pouvaient
s'appliquer en prsence de la Charte qui prcisait la date de la
rvision, des passions souleves contre l'hrdit et des lections
qui l'avaient condamne. Il n'appartient  personne, ajoutait-il, de
changer la situation, d'en ajourner les exigences, ou d'en modifier
l'effet; la loi n'avait en quelque sorte qu' la constater. Ce n'tait
donc pas la conscience du ministre qui se trouvait engage contre les
principes, c'tait son action qui tait toute trace par les faits. Sa
propre conviction n'tait plus la question dominante; la loi
paraissait tout crite dans les circonstances.

De l'aveu de tous, l'honneur du dbat avait t pour la cause de
l'hrdit. C'est dommage que ceci finisse sitt, disait le gnral
Bugeaud  M. Guizot; vous n'aviez pas vingt voix au commencement; vous
en aurez davantage. Au vote, il y en eut quatre-vingt-six;
qu'tait-ce pour rsister aux deux cent six dputs qui, partageant ou
servant les prjugs du jour, se prononcrent contre l'hrdit? Ce
premier vote mis, Prier retrouva un peu de son nergie pour
dfendre le droit de nomination royale contre l'lection: Je prie la
Chambre d'observer, dit-il, qu'il ne s'agit ici ni d'une question de
pouvoir ministriel ni de la pairie, mais que c'est ici la question de
la royaut tout entire qui s'agite devant elle. Il fut dcid que le
Roi nommerait les pairs, sauf obligation de les choisir dans certaines
catgories. Sur un autre point, le prsident du Conseil fut moins
heureux; malgr sa vive insistance, il ne put faire adopter l'article
qui rservait aux Chambres la facult de reviser plus tard cette
disposition de la Charte; les adversaires de l'hrdit exigrent une
condamnation irrvocable.

Prier n'tait pas encore au bout de ses peines. Il restait  imposer
 la haute Chambre elle-mme sa propre mutilation. Pour lui arracher
un vote qu'au fond il dplorait, le ministre dut faire une fourne de
pairs et s'engager  fond dans le dbat. Au cours de son
administration, il eut sans doute  soutenir des luttes autrement
violentes et tragiques; il n'en connut pas peut-tre de plus pnibles
et de plus mortifiantes.

La ruine tait consomme. Dpouille de ce qui faisait son
indpendance et son autorit, la Chambre des pairs n'existait plus
qu' l'tat de conseil administratif ou de tribunal politique.
Vainement tait-elle riche en capacits, en expriences, en renommes,
elle avait dsormais perdu toute influence sur la direction du
gouvernement; on ne pouvait y trouver ni un obstacle, ni un appui.
Dans l'atmosphre dmocratique o nous vivons aujourd'hui, nous
n'avons plus mme l'ide d'une Chambre hrditaire. C'est prcisment
parce que de telles institutions, une fois dtruites, ne sauraient
tre rtablies artificiellement, qu'il et fallu se garder d'y porter
lgrement atteinte. En 1830, l'hrdit de la pairie existait; les
libraux de la Restauration,  la suite de Benjamin Constant, y
avaient vu l'un des principes essentiels du gouvernement
parlementaire. Aprs la crise de Juillet, l'hrdit et d apparatre
plus utile encore: il n'y avait plus d'autre contre-poids aux forces
populaires, tant accrues par la rvolution. Mais la bourgeoisie
victorieuse, par peur ou haine d'un fantme aristocratique qui ne
pouvait gner son ambition, se jeta du ct de la dmocratie, qui
tait sa vraie rivale, sa menaante et impatiente hritire; dans son
aveuglement, elle ne comprit pas que les dmocrates avaient contre la
prpondrance des classes moyennes la mme animosit, contre le
principe de la monarchie les mmes objections que contre l'hrdit de
la pairie. Ce qui aggrave sa faute et sa responsabilit, c'est qu'elle
agit ainsi par de petits motifs: sottes rancunes, jalousies mesquines,
lchet ou timidit  remonter le courant. La monarchie se trouvait
dsormais sans point d'appui, en face d'une Chambre lue qui tait
d'autant plus porte  exagrer sa prpondrance, qu'elle pouvait se
flatter d'avoir seule cr la royaut et fait la constitution. Qui et
os affirmer que cette monarchie ne de la veille, sortie d'une
rvolution, suspecte  l'Europe, trouverait en elle-mme de quoi
compenser cette diminution de force?


III

La faiblesse que nous venons de noter chez Prier apparaissait dans sa
politique religieuse. Non, sans doute, que l'avnement du ministre
n'et marqu, sous ce rapport comme sous les autres, un changement
considrable et un heureux progrs. Dans le discours o il exposait
son programme, le prsident du Conseil annonait solennellement que
la libert des cultes serait protge comme le droit le plus prcieux
des consciences qui l'invoquent. Parole significative, au lendemain
du jour o le ministre Laffitte avait honteusement laiss saccager
Saint-Germain l'Auxerrois[77]. Le clerg, depuis la rvolution, avait
souffert surtout par les vexations arbitraires des pouvoirs locaux,
particulirement des municipalits. Ds les premiers jours d'avril,
le ministre des cultes, M. de Montalivet, invita les prfets 
rappeler  MM. les maires qu'ils n'avaient aucune injonction  faire
aux curs et desservants touchant l'exercice du culte; il ajouta que
l'autorit locale et la garde nationale devaient protection  tout
citoyen franais et  ses proprits; que, ds lors, quels que fussent
les torts qu'aurait un prtre, il ne pouvait tre puni que
conformment aux lois, ce qui excluait et rendait coupable tout acte
arbitraire contre sa personne et son domicile. Il termina en
indiquant comment toute atteinte porte au respect que doivent
inspirer les temples et les signes que chaque religion a le droit
d'offrir  la vnration des peuples devait tre ncessairement
prvenue ou rprime.

[Note 77: Peu aprs l'avnement de Prier, l'_Ami de la religion_
disait de lui: On assure qu'il blme les vexations exerces en tant
de lieux contre le clerg, et qu'il s'est prononc, entre autres,
trs-fortement contre les enlvements et destructions de croix.]

Louis-Philippe, de son ct, s'employait  rtablir une confiance et
une scurit que trop de faits avaient branles. Dans le voyage qu'il
fit, en juin et juillet 1831,  travers les dpartements du Nord et de
l'Est, il accueillit partout avec bienveillance les vques ou les
curs, mit un soin remarqu  les assurer qu'ils recevraient toute
la protection  laquelle la loi leur donnait droit, et leur promit
de soutenir toujours de tout son pouvoir le respect qui tait d  la
religion. Par contre, il demanda au clerg de le seconder, rclama
de lui quelque chose de plus que la soumission aux lois. Il
fallait, dit le Roi, qu'on crt que le clerg entretenait l'esprit
d'obissance et d'affection pour le gouvernement[78]. Ce ne furent
pas seulement de vaines paroles: Prier n'tait pas depuis quelques
mois au pouvoir, que l'opposition l'accusait de faire trop de
concessions au clerg. Celui-ci, de son ct, ne tarda pas 
reconnatre le changement heureux qui s'tait accompli. Un prlat
justement considr et nullement suspect de faiblesse politique, Mgr
Devie, vque de Belley, crivait  ses prtres, le 18 juillet 1831:
Dans le moment prsent, on dclame moins contre les ecclsiastiques,
mme dans les journaux; il n'est plus question de renverser les croix,
de dvaster les glises, de nous accuser d'avoir des armes, de faire
l'exercice, de correspondre avec les ennemis de l'tat; la foi n'est
point attaque lgalement; on nous laisse la libert d'exercer notre
ministre; on respecte mme et l'on fait respecter les ecclsiastiques
dont la conduite sage, mesure et toute religieuse est concentre dans
l'accomplissement de leurs devoirs. Et le pieux vque ajoutait:
Faisons en sorte qu'on n'aperoive parmi nous qu'un seul esprit,
l'amour de la paix, le dgagement des choses de la terre, le dsir
constant et si raisonnable des biens ternels[79].

[Note 78: Voyez entre autres les discours prononcs  Amiens,  Meaux,
 Besanon, etc., etc. (_Ami de la religion_, passim.)]

[Note 79: _Vie de Mgr Devie_, par l'abb COGNAT, t. II, p. 21.]

Ce langage montre que ce n'tait pas du clerg qu'on pouvait attendre
un obstacle au plein rtablissement de la paix religieuse. Sans doute,
beaucoup de prtres conservaient pour les Bourbons une affection,
ressentaient de leur chute un regret, que la conduite du gouvernement,
depuis la rvolution, n'avait pas toujours t faite pour affaiblir.
Nanmoins, que ce ft intimidation ou plutt prudence chrtienne, chez
la plupart, ces sentiments, demeurs au fond des coeurs, ne se
traduisirent par aucun acte d'hostilit, n'empchrent ni la
soumission loyale, ni mme une sorte de bonne volont conciliante
envers la monarchie nouvelle. Nous ne parlons pas de l'cole de
l'_Avenir_, qui, dans sa rupture avec les lgitimistes, allait d'un
bond presque jusqu' l'opposition rvolutionnaire; nous parlons de la
masse plus tranquille et plus rassise du clerg paroissial. Tel fut
notamment, sauf de rares exceptions, l'attitude des vques. 
l'instar de Mgr Devie, dont nous citions tout  l'heure la lettre
pastorale, ils recommandaient avec insistance  leurs prtres de
demeurer trangers  toutes les divisions de parti; de se renfermer,
avec le moins de bruit possible, dans l'exercice de leur ministre;
d'viter, non-seulement dans leur langage public, mais dans leur vie
prive et dans leurs conversations intimes, tout ce qui pouvait
fournir un prtexte aux prventions dont ils taient l'objet[80]. Le
moindre acte de bienveillance ou seulement de justice les trouvait
prompts  la reconnaissance. Avaient-ils  se plaindre, ce qui tait
alors trop frquent, ils ne le faisaient qu' huis clos, et mme avec
une timidit qui tonne un peu; forms dans l'esprit du vieux clerg,
sans exprience des armes nouvelles de la publicit et de la libert,
s'en mfiant d'autant plus que l'_Avenir_ les leur avait rendues
suspectes par ses excs, ils n'avaient pas encore, dans leurs rapports
avec le pouvoir, tant du moins que la foi n'tait pas en jeu, cette
indpendance plus virile, plus facilement militante, qu'ils devaient
bientt apprendre en faisant campagne,  ct de M. de Montalembert,
pour la libert d'enseignement. Tant de modration tait faite pour
frapper un homme d'tat qui pouvait avoir conserv des prventions,
mais qui n'avait nulle animosit; aussi, vers la fin de son ministre,
aprs avoir vu l'glise de France  l'oeuvre, Prier rendait
publiquement tmoignage de sa sagesse; il dclarait que les plaintes
reues par le gouvernement contre ce clerg tant attaqu taient, en
somme, trs-peu de chose, et qu'au contraire, dans une trs-grande
partie, il voyait une parfaite soumission aux lois[81].

[Note 80: Voyez notamment les lettres pastorales des archevques ou
vques de Tours, Sens, Belley, Strasbourg, Troyes, Angers, des
vicaires capitulaires d'Avignon. (Cf. passim, _Ami de la religion_ de
1830 et 1831.)]

[Note 81: Sance du 13 fvrier 1822.]

Cette attitude des vques tait conforme aux instructions et aux
exemples de la cour romaine. Aprs les journes de Juillet, le nonce
avait quitt Paris; la nonciature ne devait tre rtablie qu'en 1843.
Un simple charg d'affaires tait demeur en France: c'tait l'abb
Garibaldi. Par son tact fin, son adroite modestie, son esprit dli,
ouvert et conciliant, sa connaissance et son intelligence des affaires
franaises, ses relations faciles avec les hommes du jour, il ne
contribua pas peu, dans une crise si prilleuse,  empcher une
rupture entre Rome et la France de 1830, et mme  remettre petit 
petit les rapports sur un bon pied. Ds le dbut, un incident s'tait
produit, qui avait manifest les dispositions du Saint-Sige. Pie
VIII, interrog par plusieurs vques sur la possibilit de prter
serment au nouveau gouvernement, avait rpondu affirmativement par un
bref en date du 29 septembre 1830; dans ce bref, il se flicitait des
sentiments dont son trs-cher fils en Jsus-Christ, le nouveau roi
Louis-Philippe, se disait anim pour les vques et tout le reste du
clerg. Causant plus librement avec l'envoy de Mgr de Qulen, le
Pape lui avait dit: Il ne faut pas briser le roseau pench, et je
pense qu'on ne russira  amliorer l'tat actuel des choses que par
les seuls moyens de douceur et de persuasion; aussi, j'en suis
tellement convaincu, que je promets d'avance, et vous pouvez le dire,
qu' moins qu'on ne vienne attaquer la religion, tout le temps qu'il
plaira  Dieu de prolonger mon pontificat, on ne verra maner d'ici
que des mesures de douceur et de bienveillance. Il exprimait, en
outre, trs-fermement cette opinion, que le clerg ne devait en rien
se mler de politique[82]. Grgoire XVI, qui succda  Pie VIII, le 2
fvrier 1831, n'eut pas une autre conduite; il dsapprouvait les
membres du clerg qui gardaient, par esprit de parti, une attitude
hostile envers le gouvernement. Il savait d'autant plus gr  Prier
de contenir la rvolution en France et d'empcher la propagande au
dehors, qu'il tait lui-mme, dans ses tats, en lutte contre de
redoutables insurrections. Ces insurrections mirent la diplomatie
franaise en relations plus frquentes et plus troites avec le
Saint-Sige; grce surtout  M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur 
Rome, ces relations furent cordiales et confiantes, sauf lors des
difficults momentanes auxquelles donna lieu l'expdition d'Ancne.

[Note 82: _Vie de Mgr Devie_, par l'abb COGNAT, t. II, p. 5.--_Vie de
Mgr de Qulen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II., p. 45-46.]

C'tait beaucoup, sans doute, d'en tre l, moins d'un an aprs cette
rvolution de 1830,  laquelle les circonstances avaient donn le
caractre d'une victoire et d'une sorte de revanche de l'irrligion
contre le clerg et le catholicisme. Qui songe aux prjugs et aux
passions de l'opinion rgnante, qui se rappelle la situation faite 
l'glise de France pendant les sept premiers mois de la monarchie
nouvelle, ne peut sans injustice mconnatre ce qui est d  Prier.
Compare  ce qui avait prcd et  ce qui semblait la consquence
fatale de Juillet, cette partie de la politique ministrielle
tmoigne, comme les autres, d'un rel progrs. Toutefois, compare 
ce qui doit tre la politique d'une poque rgulire, elle prsente
encore de graves lacunes: lacunes qui sont plus le malheur du temps
que l'effet d'une volont mauvaise. Prier n'avait personnellement
aucune hostilit contre le catholicisme. Si sa nature d'esprit, son
ducation et les occupations de sa vie ne l'avaient pas port 
rflchir assez srieusement sur les mystres de l'me et sur ses
rapports avec Dieu, sa conduite n'tait nullement celle d'un homme qui
veut rester en dehors de l'glise; elle marquait, au contraire, un
respect sincre pour la foi et le culte chrtiens, peut-tre mme
davantage[83]. Madame Prier tait pieuse jusqu' la dvotion, et son
mari, si imprieux, si despote dans son intrieur, acceptait sans
difficult, au foyer domestique, les tmoignages extrieurs de cette
dvotion. Mais, hors de la vie prive, il n'tait gure prpar soit
par lui-mme, soit par les ides alors dominantes,  comprendre tous
les devoirs du gouvernement envers la religion. Comme la plupart de
ses contemporains, il n'avait pas toujours, dans une mesure
suffisante, l'intelligence profonde, la vue haute, le souci dlicat
des problmes soulevs par les rapports de l'tat avec l'glise. S'il
ne voulait plus de violences contre le clerg, c'est surtout parce
qu'il y voyait une des formes de ce dsordre matriel qu'il dtestait
et dont il se donnait mission de purger la France de 1830; il se
croyait volontiers quitte, quand il avait fait la police autour des
glises, ainsi qu'il l'et fait autour d'un caf-concert ou d'un
cirque forain; il trouvait mme, qu'avec un clerg aussi impopulaire,
une telle conduite tait mritoire, et il accusait sincrement
d'ingratitude les prtres qui ne se montraient pas satisfaits  ce
prix. Mais ne lui demandez pas de se beaucoup proccuper du dsordre
moral, du mal intellectuel d'un tat o la religion n'a pas, dans la
croyance et la confiance des populations, dans le respect et la
protection des pouvoirs publics, la place  laquelle elle a droit. Il
ne sentait pas quel intrt il y avait, intrt social et politique, 
combattre ce dsordre; il ne comprenait pas comment le gouvernement y
pouvait quelque chose, comment, sans toucher aucunement  la libert
de conscience, il avait, en cette matire, des devoirs  remplir, des
exemples  donner, un usage  faire de sa puissance. Prier dsirait
viter avec l'glise des conflits qui lui paraissaient un ennui
inutile et un dsagrable embarras; son bon sens et mme trouv
particulirement absurde et misrable de perdre son temps et ses
forces dans des querelles de sacristie,  une poque o il lui fallait
chaque jour livrer bataille, au Parlement ou dans la rue, contre les
ennemis mortels de la monarchie et de la socit. Mais tait-ce assez?
L'absence de guerre ne suffit pas  constituer la paix entre les
puissances politiques,  plus forte raison entre l'glise et l'tat.
Pour possder cette paix des esprits, plus ncessaire que celle de la
place publique  l'ordre vrai d'un pays, il faut un accord
bienveillant et confiant entre les deux pouvoirs temporel et
spirituel. C'est encore ce que Prier ne paraissait pas toujours bien
comprendre. Sous l'empire de la raction gnrale contre l'union du
trne et de l'autel, ses ides s'taient fausses et obscurcies. Rien
de mieux, sans doute, que de repousser toute combinaison politique qui
transformerait le clerg en instrument d'un parti, au grand dtriment
de l'un et de l'autre; mais le tort tait de ne pas voir quelle force
le gouvernement peut trouver dans cette harmonie fconde qui laisse 
chacun des deux pouvoirs sa sphre propre et son indpendance
lgitime, qui fournit  l'glise, assure de sa pleine libert,
reconnaissante de se sentir protge et respecte, les moyens de
rpandre la vertu de discipline, de prcher le devoir de sacrifice et
de rsignation, fondements les plus fermes de la concorde et de la
prosprit des tats; le tort tait surtout de ne pas voir que ce
concours de l'glise tait plus prcieux, plus indispensable encore, 
une poque trouble o toutes les autres forces matrielles et morales
dont peut disposer un gouvernement taient dtruites ou branles par
une rcente rvolution. Prier tait d'autant moins port  attendre
et  chercher un tel concours, que le clerg lui paraissait un vaincu
dont l'influence tait pour longtemps compromise. Peu habitu 
rflchir par lui-mme sur cet ordre de sujets, il semblait presque
parfois croire sur parole les philosophes qui annonaient, avec un
sentiment ml d'orgueil et de tristesse, les funrailles d'un grand
culte, et il disait alors  des ecclsiastiques, nullement par
animosit personnelle, seulement pour constater un fait: Le moment
arrive o vous n'aurez plus pour vous qu'un petit nombre de
dvotes[84]. D'ailleurs, si bien que Prier et dpouill le vieil
homme, quelque changement que la pratique du pouvoir et les rapports
avec les vques apportassent chaque jour dans ses ides d'autrefois,
il restait chez lui un peu des prventions du libral longtemps en
guerre contre le parti prtre. Quand certaines apparences
l'induisaient en erreur, il se retrouvait trop facilement dispos 
voir dans une fraction du clerg moins une force sociale dont il avait
intrt  rechercher et  mriter l'alliance, qu'un parti politique,
suspect, presque ennemi, qu'il devait surveiller et parfois
combattre[85].

[Note 83: Un homme politique qui s'est trouv, en 1829, accompagner
Prier aux bains de Louche a remarqu qu'il ne manquait jamais la
messe le dimanche, et que, le plus souvent mme, il assistait aux
vpres.]

[Note 84: Ces paroles sont rapportes dans une lettre crite, en 1843,
par Mgr Devie, au ministre des cultes. (_Vie de Mgr Devie_, par l'abb
COGNAT, t. II, p. 225.)]

[Note 85: Dans une circulaire, en date du 2 septembre 1831, relative 
la surveillance  exercer sur les carlistes, Casimir Prier disait 
ses prfets: Recommandez aux maires de vous signaler avec exactitude
le dplacement clandestin des ecclsiastiques, et faites-le-moi
connatre. Dans l'tat des esprits et avec les dispositions de
beaucoup de municipalits, on conoit quels abus pouvait encourager
une semblable recommandation. Faut-il s'tonner que, peu aprs, le 8
octobre, l'vque de Saint-Di ft rduit  engager ses prtres  se
refuser la consolation de visiter leurs confrres, afin d'viter ce
qui pourrait dgnrer en sujet de trouble, par la prvention maligne
d'un oeil qui, n'tant pas bon pour vous, ne voit jamais vos actions,
mme les plus simples, que sous un jour peu favorable? Les visites,
dit-il, que les prtres pourraient se faire mutuellement ne seraient
pas sans dsagrment pour leurs personnes et sans prjudice pour la
religion.]


IV

Ce que nous venons de dire explique, attnue mme les fautes commises
par Prier dans les questions religieuses, mais ne les justifie pas,
et surtout ne dispense pas l'histoire de les noter au passage. Le
nouveau ministre, qui n'et certes pas tolr, comme M. Laffitte, le
sac d'une glise ou d'un vch, se montrait singulirement hsitant 
en rparer les consquences. Depuis la hideuse journe du 14 fvrier
1831, Saint-Germain l'Auxerrois tait demeur ferm par mesure
administrative; le clerg et les fidles de cette paroisse taient
rduits, pour leurs offices,  solliciter l'hospitalit de
Saint-Eustache. Prolonger cet tat de choses, ce n'tait pas seulement
entraver gravement l'exercice du culte, c'tait surtout paratre
sanctionner la dsaffectation sacrilge exige par l'meute. Le
ministre et dsir donner satisfaction aux catholiques qui
rclamaient la rouverture de l'glise; par moments, il y paraissait
presque dcid, commenait mme certains travaux, mais il finissait
toujours par reculer devant les criailleries de la presse et les
menaces de troubles. Dans les matires qui lui tenaient vraiment 
coeur, il n'tait pas si timide. Encore devait-on s'estimer heureux
qu'il n'acceptt pas l'expdient que lui offraient plusieurs journaux,
entre autres le _Constitutionnel_. Cet expdient, d'un vandalisme
impudent, consistait  raser une charmante glise devenue
politiquement embarrassante; on prenait pour prtexte une grande
opration de voirie destine  dgager les abords du Louvre.
Saint-Germain l'Auxerrois chappa  la dmolition, un moment
menaante; mais il ne devait tre rendu au culte qu'en 1838, sous le
ministre de M. Mol.

Ce fut par une timidit analogue que le gouvernement, au lieu de faire
droit aux rclamations de l'archevque de Paris qui demandait la
reconstruction de son palais et offrait mme de l'entreprendre  ses
frais, affecta au logement du prlat un htel de la rue de Lille, et
mit en adjudication la dmolition dfinitive du vieil archevch. Mgr
de Qulen fut fort mu d'une dcision qui consommait officiellement la
ruine commence par la violence populaire, et qui dpouillait l'glise
de Paris de la demeure o ses chefs avaient vcu pendant des sicles,
 l'ombre de leur cathdrale. Il protesta avec vivacit et adressa 
ses curs une lettre publique o, gnralisant ses griefs, il
signalait en termes mus les malheurs de la religion, le culte
public entrav, les glises fermes[86]. Irrit de ces plaintes, le
gouvernement y rpondit, dans le _Moniteur_[87], par un article d'un
ton singulirement agressif, accusant l'archevque d'injustice et
d'ingratitude, dclarant que ses plaintes et ses protestations
reposaient sur un prtexte frivole, lui reprochant d'irriter au lieu
de calmer les consciences pieuses, et de n'avoir pas contenu le zle
fanatique comme le gouvernement avait matris les passions impies.
Prlat d'une grande dignit de caractre et d'une vertu inconteste,
Mgr de Qulen tait, sans doute, par ses sympathies personnelles et
par les traditions de sa vieille race bretonne, fort attach  la
royaut dchue. Ces sentiments le rendaient,  l'gard du
gouvernement, moins prompt  la conciliation que tels autres de ses
collgues: plus tard, on pourra lui reprocher une obstination
boudeuse, une froideur un peu mprisante que le Saint-Sige
n'approuvera pas, et o l'honneur du gentilhomme aura peut-tre plus
de part que la sollicitude piscopale. Mais, en 1831, aprs que cet
vque avait t deux fois chass par l'meute de son palais saccag,
sans que le pouvoir lui et jamais accord la protection due au plus
humble citoyen; aprs qu'il avait t oblig de se cacher, pendant
plusieurs mois, dans sa ville piscopale, comme le fait un
missionnaire en Core; au moment o, mme sous le ministre de Prier,
il se sentait  ce point menac, qu'il tait rduit, le 17 avril 1831,
 procder de nuit et  la drobe, dans une chapelle de couvent, au
sacre de Mgr Gallard, le nouvel vque de Meaux; quand on lui refusait
la rouverture ou la rparation des temples dvasts par la populace,
et que l'administration des domaines vendait, sous ses yeux, 
l'encan, les croix brises et profanes qu'on avait arraches des
glises, franchement le gouvernement tait-il en droit d'adresser  ce
prlat un reproche d'ingratitude?

[Note 86: Lettre du 29 aot 1831.]

[Note 87: _Moniteur_ du 13 septembre 1831.]

Ce n'tait pas seulement  Paris que le ministre hsitait  dfaire
l'oeuvre de l'meute. Celle-ci, le 17 fvrier 1831,  la nouvelle des
dsordres de la capitale, avait envahi et saccag le grand sminaire
de Nancy. Mme dsordre s'tait produit  Metz ds le 6 octobre 1830.
Depuis lors, ces tablissements avaient t ferms administrativement,
mesure arbitraire qui interrompait absolument dans ces diocses le
recrutement du clerg. Vainement les autorits ecclsiastiques
rclamaient-elles avec insistance, le gouvernement, qui reconnaissait
au fond la lgitimit de leur plainte, allguait, pour n'y pas faire
droit, la crainte d'une meute et les dispositions mauvaises des
gardes nationales. Toutefois, la rparation, bien que tardive, finit
par venir, et cette fois Prier n'en laissa pas l'honneur  ses
successeurs. Le sminaire de Metz fut rouvert en fvrier 1832, et
celui de Nancy au mois d'avril suivant, aprs une interruption qui,
pour chacun de ces tablissements, avait dur plus d'une anne.

Le ministre ne se contentait pas de refuser ou de retarder la
rparation des violences antrieures, lui-mme en commettait. Dans les
populations royalistes de l'Ouest, la rvolution de Juillet avait
naturellement caus une vive motion. Quelques bandes de chouans, qui
toutes, il est vrai, n'taient pas mues par des motifs politiques,
s'taient formes et parcouraient la contre. Les autorits, sans
cesse sur le qui-vive, recueillaient de vagues rumeurs de complot et
de soulvement. Se rendant imparfaitement compte du changement qui
s'tait opr, depuis quarante ans, dans les moeurs et jusque dans la
disposition des lieux, elles se demandaient si ce n'tait pas le
prlude d'une nouvelle guerre de Vende. Ds le dbut de son
ministre, l'attention de Prier avait t attire de ce ct; le 16
mai 1831, il avait nomm le gnral Bonnet commissaire
extraordinaire dans l'Ouest, avec des pouvoirs tendus qui mettaient
sous ses ordres cinquante mille hommes de bonnes troupes, et  sa
disposition tous les fonctionnaires administratifs ou judiciaires.
C'est dans ces circonstances que les bleus de la Loire-Infrieure
dnoncrent avec insistance, comme l'un des centres de l'agitation
carliste, la Trappe de la Meilleraye, situe sur la frontire de la
Bretagne et de la Vende. L'abb du monastre, le R. P. Antoine, de
son nom de famille M. Saulnier de Beauregard, religieux austre et
homme du monde accompli, tait particulirement signal comme un
redoutable conspirateur. Le conseil d'arrondissement de Chteaubriant
appelait les rigueurs du gouvernement sur cet tablissement
trs-dangereux pour la tranquillit publique, form aprs la
Restauration comme un de ses moyens d'abrutissement, devenu maintenant
un vritable foyer de conspiration. Le conseil gnral de la
Loire-Infrieure demandait la suppression du monastre.
L'administration locale appuyait ces plaintes par des rapports
alarmants.

 la fin du sicle dernier, des moines, obligs par la Terreur de fuir
la France, avaient fond  Lulworth, en Angleterre, une Trappe,
bientt trs-florissante. Louis XVIII les y avait connus et admirs
pendant son exil. Mont sur le trne, il avait dsir ramener dans son
royaume ces incomparables dfricheurs, et s'tait occup lui-mme de
les tablir  la Meilleraye, dans une rgion de landes et de
marcages, o une ferme modle tait particulirement utile. La liste
civile subventionna le monastre, et la famille royale lui marqua plus
d'une fois son bienveillant patronage. Le succs de cette fondation
fut complet. Au bout de quelques annes, le couvent, en pleine
ferveur, comptait environ cent quatre-vingts religieux, dont
quatre-vingts Anglais ou Irlandais. Les rsultats agricoles et
industriels taient merveilleux: les conditions matrielles du pays
avaient t transformes; le bienfait tait grand pour la masse de la
population; mais un tel changement n'avait pu s'oprer sans froisser
des intrts particuliers et veiller des jalousies qui furent sans
doute pour beaucoup dans les dnonciations de 1831. Qu'y avait-il de
fond dans ces dnonciations? Que quelques-uns des religieux, que
l'abb notamment, ancien migr de 1792, restassent dvous  la
famille royale qui avait fond et protg leur monastre; qu'ils
entretinssent des relations avec les propritaires de leur voisinage,
presque tous ardents lgitimistes; que, dans des correspondances ou
dans des conversations, ils eussent, plus qu'il ne convenait  des
moines, exprim des regrets et des esprances, peut-tre mme engag 
prier pour Henri V, ou distribu quelques-unes de ces prophties
apocryphes qui sont, dans l'preuve, la consolation d'une certaine
classe de royalistes: ces faits paraissent, les uns certains, les
autres probables. Du complot menaant, de l'agitation dlictueuse dont
on les accusait, les perquisitions les plus svres n'ont jamais pu
faire saisir le moindre indice.

Ce fut cependant sur la foi de ces accusations que le gouvernement se
dcida  agir. Dj, sous l'empire de proccupations analogues, il
avait, dans cette mme rgion, ferm le petit sminaire de Beauprau
et celui de Vitr. Il fit prendre, le 5 aot 1831, par le prfet de la
Loire-Infrieure, un arrt qui prononait la dissolution de la
communaut religieuse de la Meilleraye; l'arrt visait la loi du 28
vendmiaire an VI relative  l'expulsion des trangers, les lois
rvolutionnaires de 1790 et de 1792 contre les congrgations, et ce
dcret napolonien du 3 messidor an XII que rcemment on a de nouveau
exhum. Une rpugnance naturelle retarda quelque temps l'excution.
Cependant, le 28 septembre, des troupes nombreuses cernrent la
Trappe, et en dpit des protestations de l'abb, quarante-cinq
religieux franais reurent des passeports pour se rendre dans leurs
communes natales; les trangers furent aviss qu'ils devaient
prochainement retourner dans leur pays; sauf les malades et vingt
hommes valides laisss pour l'exploitation, l'administration exigeait
la dispersion de tous les autres moines; un dtachement de gendarmerie
fut install au couvent pour surveiller l'excution de ces mesures.

 peine informe de ces vnements, l'Agence pour la dfense de la
libert religieuse, fonde par les rdacteurs de l'_Avenir_, y vit une
occasion excellente d'employer son zle et d'appliquer ses principes.
Elle prit en main la cause des Trappistes, et ouvrit  grand bruit,
par toute la France, des souscriptions destines  couvrir les frais
de la lutte. Un de ses membres, M. de Regnon, vint s'tablir au
monastre et conseilla aussitt de rsister hardiment  la violence du
gouvernement, en se plaant sur le terrain du droit commun, de la
Charte et de la libert pour tous. Sur ses indications, le 8 novembre,
les religieux, demeurs au couvent, reprirent la vie monastique
interrompue par l'excution de l'arrt prfectoral, revtirent le
saint costume qu'ils avaient dpouill, sonnrent leur cloche
silencieuse depuis plusieurs semaines et recommencrent leurs offices.
En mme temps l'abb signifia, par ministre d'huissier, qu'il
entendait jouir librement de ses droits de citoyen et de propritaire,
avec les ouvriers qu'il lui plaisait d'employer  son exploitation, et
se refusa  fournir plus longtemps la nourriture des cinquante
gendarmes qui avaient envahi et occupaient illgalement son domicile.
Ce changement d'attitude troubla et irrita les ennemis des Trappistes.
Par effarement ou par perfidie, ils rpandirent le bruit que la
Meilleraye tait en pleine rvolte et qu'on y sonnait le tocsin pour
appeler aux armes les carlistes des environs. Les autorits crurent
ou feignirent de croire  ce pril. Une nouvelle expdition militaire
fut faite, plus brutale que la premire; elle aboutit  enlever et 
embarquer immdiatement les soixante-dix-huit religieux anglais ou
irlandais qui taient encore au monastre. Ds lors, il ne restait
plus  la Meilleraye, avec l'abb propritaire, que vingt-huit
religieux.

Toujours sur les conseils et par les soins de l'Agence, l'abb entama
une double instance. Il demanda d'abord  la Chambre l'autorisation de
poursuivre M. Casimir Prier comme auteur responsable de l'attentat
commis contre le monastre et ses habitants; le rapporteur, M.
Brenger, conclut  la lgalit des actes du gouvernement et au refus
de l'autorisation, non toutefois sans appeler de ses voeux une
lgislation plus librale[88]; ses conclusions furent adoptes, aprs
un court dbat o M. Dubois, l'ancien rdacteur du _Globe_, dfendit
la libert des religieux, et o M. Dupin, au contraire, saisit avec
joie l'occasion de reprendre, contre une autre congrgation, la petite
guerre qu'il avait commence, sous Charles X, contre les Jsuites[89].
En mme temps, le tribunal de Nantes tait saisi d'une action civile
dirige contre le prfet par l'abb de la Meilleraye, agissant comme
propritaire et chef d'exploitation agricole; celui-ci demandait sa
rintgration, le libre exercice de son industrie et 150,000 francs de
dommages-intrts pour le trouble qui lui avait t caus; le procs
fut plaid, avec quelque clat, par Me Janvier, pour les Trappistes,
et par Me Billault, pour le prfet; le tribunal se dclara
incomptent[90].

[Note 88: M. Brenger exprimait le regret que, sous un gouvernement
et aprs une rvolution qui consacrent cette libert, des citoyens ne
pussent, sans opposition, se vtir et prier Dieu comme ils
l'entendaient, dans leur maison, alors surtout qu'on ne demandait  la
loi d'autre protection que celle qui est due  tous les citoyens.]

[Note 89: Sance du 31 dcembre 1831.]

[Note 90: Jugement du 20 janvier 1832.]

Devant ces violences, dont le caractre arbitraire tranche si
compltement avec la conduite habituelle de Prier, avec l'espce de
point d'honneur qu'il s'tait fait de n'employer, mme contre les
pires factieux du parti rvolutionnaire, ni l'tat de sige, ni aucune
loi d'exception, on ne peut s'empcher de donner raison  Me Janvier,
disant devant le tribunal de Nantes: Plus M. Prier se montre grand
et fort, et plus il tait au-dessous de lui de condescendre  devenir
un perscuteur des Trappistes. Ce rle ne lui va pas; en le subissant,
il s'est manqu  lui-mme; il a trahi ces magnifiques paroles
prononces par lui dans l'effusion de son coeur: _Qu'il ne concderait
jamais la libert d'craser les vaincus_. Le plus grand chtiment de
cette faute est qu'elle ait pu servir de prcdent  d'autres
violences, qu'elle ait fourni,  des personnages indignes d'un tel
rapprochement, prtexte  se couvrir du nom de Prier. Non, sans
doute, que nous acceptions sans rserve ce rapprochement. Pour tre
fonde sur les mmes prtendues lois que des attentats rcents, et
pour avoir t excute par des procds analogues[91], la dispersion
des Trappistes de la Meilleraye n'avait pas t faite par les mmes
motifs, dans les mmes conditions politiques et morales: elle avait
t ordonne, non par une pense de perscution contre les
congrgations en gnral, mais sous l'impression mal fonde d'un pril
local, passager, exceptionnel, d'une crainte de complot et de guerre
civile; comme l'a dit M. Brenger, dans son rapport  la Chambre,
cette mesure se rattachait  la pacification des dpartements de
l'Ouest. Aussi quand,  cette poque, des journaux de gauche, mis en
got par cette premire violence, demandrent qu'on procdt de mme
contre certains couvents, notamment contre les Trappistes de
Bellefontaine, le gouvernement, plus honteux probablement de son
premier exploit que dsireux de l'tendre, fit la sourde oreille. Tous
les autres monastres furent laisss en paix, et le trop fameux dcret
de messidor rentra dans la poudre d'o un ministre soucieux du droit
et de la libert n'et jamais d le faire sortir. Les religieux,
laisss  la Meilleraye avec leur abb, reprirent leur costume et
leurs exercices. Seulement, pendant plusieurs annes, il leur fut
interdit d'augmenter leur nombre. Ce ne fut qu'en 1838 qu'ils purent
accepter des novices, qui afflurent aussitt et eurent avant peu
combl les vides produits par la violence de 1831. Celle-ci n'avait
eu, en dfinitive, qu'un rsultat: elle avait amen la fondation de
deux nouvelles Trappes, cres par les expulss, l'une 
Mount-Melleray, en Irlande, l'autre au Mont Saint-Bernard, en
Angleterre. C'est souvent ce que l'on gagne  perscuter les moines.

[Note 91: Dans l'loquente plaidoirie qu'il a prononce, en 1884,
devant le tribunal des conflits, pour d'autres religieux disperss, Me
Sabatier a not, entre les excutions de 1830 et celle de la
Meilleraye, une diffrence importante, au point de vue juridique.  la
Meilleraye, il y avait eu grand dploiement de force arme, sans doute
parce qu'on se croyait sous la menace d'une insurrection carliste;
mais cette force arme parat n'avoir t mise en action contre la
personne des religieux que lors de la seconde expdition et seulement
contre les trangers; dans ce cas, en effet, elle tait brutale, mais
n'avait rien d'illgal. Quant aux religieux franais expulss lors de
la premire expdition, ils avaient protest, mais avaient fini par se
disperser volontairement. Rien n'avait t fait contre eux qui pt
tre compar aux portes crochetes et brises, aux citoyens franais
arrachs de force de leurs domiciles,  toutes les violences
scandaleusement illgales dont nous avons t tmoins. Mme, d'aprs
les instructions du ministre de 1831, cites dans le rapport de M.
Brenger, le sous-prfet devait, en cas de refus des moines, requrir
immdiatement l'intervention du procureur du Roi, ce qui semble
signifier un recours aux voies judiciaires.]

Sous la Restauration, les processions et autres crmonies extrieures
du culte avaient t en grande faveur, et plus d'une fois Charles X y
avait pris part. Les interdire parut  plusieurs, aprs 1830, une
reprsaille naturelle. Il ne fallait pas s'attendre que le
gouvernement rsistt bien vigoureusement  cette intolrance. Aucune
mesure gnrale et uniforme ne fut prise pour les processions de la
Fte-Dieu, en 1831; les autorits locales agirent  leur guise. Ce fut
un sujet de bruyantes polmiques et mme une occasion de troubles
provoqus par ces tranges libraux que rvoltait la seule vue d'une
crmonie religieuse. Le ministre, effray de leurs dispositions et
de leurs exigences, interdit, par circulaire,  tous les vques, la
procession du voeu de Louis XIII, qui se faisait le 15 aot. Ce
n'tait pas qu'il tnt beaucoup  tre obi: dans plusieurs villes on
trouva moyen de tourner la prohibition, et la procession eut lieu, en
l'honneur de l'Assomption, sinon en souvenir de Louis XIII;  Vannes
mme, elle fut suivie par le prfet et par les autres fonctionnaires.
Est-ce par une concession aux mmes exigences, qu' cette poque, on
fit enlever de Notre-Dame les belles statues  genoux de Louis XIII et
de Louis XIV[92]? Ces statues y avaient t places en 1715, pour
rappeler le voeu fait  la Vierge par le premier de ces rois et
confirm par le second. Craignait-on qu'elles ne fussent dtriores
par ceux qui dclaraient ne plus vouloir de roi  genoux[93]?

[Note 92: _Ami de la religion_, t. LXIX, p. 102 et 117.]

[Note 93: Ces statues ont t plus tard portes dans la chapelle du
chteau de Versailles. Elles n'ont t replaces  Notre-Dame,
derrire le matre-autel, que sous le second empire, lors de la
restauration dirige par M. Viollet-Leduc.]

Ce clerg qu'on prtendait renfermer dans l'intrieur de ses glises,
au moins l'y laissait-on pleinement libre? Le gouvernement en avait le
dsir; mais ce dsir incertain et dbile ne l'empchait pas,  la
premire occasion, de porter  l'indpendance du sanctuaire des
atteintes dont il ne paraissait mme pas comprendre la gravit
sacrilge. Grgoire, ancien vque constitutionnel et membre de la
Convention, tait mort en mai 1831, sans avoir voulu renier son pass
et faire les rtractations exiges par l'archevque de Paris. L'glise
ne pouvait tre tenue de rendre les honneurs  celui qui s'tait ainsi
spar d'elle. Cette vrit vidente de conscience et de bon sens
chappa aux ministres ou du moins leur parut prime par une
considration suprieure. Ils virent seulement, en cette affaire, le
dsordre matriel dont le refus de service religieux pourrait tre
l'occasion; ils ne virent pas le dsordre moral dont ils allaient se
rendre eux-mmes coupables. Par leurs ordres, le prfet de police,
allguant un dcret du 23 prairial an XII, signifia au cur de
l'Abbaye-aux-Bois sa prtention de disposer malgr lui de son glise;
il recruta quelques prtres trangers au diocse de Paris, tous plus
ou moins interdits, trouva, on ne sait o,--certains disent  la
chapelle des Tuileries,--des ornements sacerdotaux, et, dans le temple
occup de force, fit clbrer par ces intrus les obsques religieuses
de l'vque schismatique. Les discours prononcs au cimetire
couronnrent dignement cette scandaleuse crmonie. On y entendit
Raspail appeler les gnrations nouvelles  la guerre contre les
hommes du jour. Thibaudeau, ancien rgicide, remercia la rvolution
de Juillet d'avoir associ la Convention nationale au trne et
d'avoir enfin ouvert aux conventionnels, pour leur dfense, cette
tribune de la mort. Puis il ajouta, en parlant des hommes de 1830:
Que leur a-t-il manqu pour tre ce que, par un haineux abus de la
langue, ils ont appel rgicide? que Charles X ft fait prisonnier et
que le peuple le leur livrt[94]. En prsence d'un tel langage, le
gouvernement ne dut pas se sentir bien fier d'avoir pris le parti des
amis de Grgoire contre le clerg catholique et d'avoir assum la
responsabilit d'obsques ainsi commentes. Le lendemain, cependant,
il faisait insrer dans le _Moniteur_ un article, o il se flicitait
presque navement de sa conduite[95]. Son procd pour s'emparer des
glises et y faire clbrer des offices malgr l'autorit religieuse
lui parut mme si heureusement trouv, qu'il s'empressa d'en user de
nouveau, au mois d'octobre suivant, pour les obsques de M.
Deberthier, autre vque constitutionnel. L'archevque de Paris
crivit une circulaire  son clerg, afin de protester contre le
renouvellement de ce scandale.

[Note 94: Dans ce mme discours, Thibaudeau s'criait, en s'adressant
aux mnes de Grgoire: Tant qu'un souffle de vie nous animera,  ton
exemple, nous le consacrerons au culte de la libert et de la patrie.
Est-ce pour tenir ce serment si solennel, qu'en 1852, au lendemain du
coup d'tat, ce dernier survivant des rgicides se faisait porter sur
la premire liste des membres du Snat imprial?]

[Note 95: On lisait dans cet article, en date du 31 mai 1831: Les
obsques de M. l'abb Grgoire, ancien vque de Blois, ont eu lieu
aujourd'hui, 30 mai, avec toute la rgularit et la dcence
qu'exigeait une crmonie de ce genre... On savait que l'autorit
ecclsiastique ne croyait pas pouvoir accorder les prires de la
communion catholique  cet ancien vque. Sans vouloir examiner
jusqu' quel point cette dtermination tait compatible avec de hautes
considrations d'tat, et sans oublier que les liberts religieuses
font aussi partie des liberts franaises, le gouvernement ne dut
s'appliquer qu' prvenir les fcheuses interprtations ou les
prtextes de troubles qui pouvaient rsulter de ce refus. Puis, aprs
avoir racont comment s'tait faite la crmonie, le _Moniteur_
ajoutait: Les lieux ont t remis rgulirement  M. le cur de
l'Abbaye-aux-Bois. Tout est calme. Nous voil bien loin des scandales
qui, il y a peu d'annes, accompagnaient des conflits de ce genre.
C'est un des fruits de la raison publique... On comprend mieux toutes
les liberts; on les possde plus srement; on en jouit avec plus de
sagesse. Le lendemain, cependant, le _Moniteur_ jugea ncessaire de
protester contre le discours de Thibaudeau.]

Quelques-uns des amis du cabinet avaient cependant, en ces matires,
une ide plus haute et plus raisonnable des conditions de la libert
religieuse; tel tait le _Journal des Dbats_, qui disait, quelques
mois aprs: De bonne foi, il faut convenir qu'un misrable esprit de
raction s'est manifest contre l'autorit lgitime des ministres du
culte. Il y a des gens qui se moquent tout haut des lois de l'glise,
qui ne croient ni  ses dogmes, ni  l'efficacit de ses sacrements,
ni  la saintet de ses pratiques... Mais que le prtre refuse  un
cercueil les derniers offices de la religion, et cela parce que sa
conscience le lui ordonne, aussitt voil le zle pieux de ces
incrdules qui se rallume; ils enfoncent les portes de l'glise dans
laquelle peut-tre ils n'avaient pas mis le pied depuis leur baptme
ou leur premire communion; ils sonnent les cloches, ils rcitent des
prires avec le plus grand recueillement, comme on a bien soin de le
dire, et finissent, dans leur sainte ferveur, par piller et brler la
maison du cur. Ce n'est pas une simple hypothse, c'est
malheureusement le rcit exact des scnes honteuses et coupables dont
la ville de Clermont vient d'tre le thtre[96]. Le dernier trait
seul avait manqu aux obsques de Grgoire et de Deberthier.

[Note 96: _Journal des Dbats_, fvrier 1832.]

La mort de Grgoire donna lieu  une autre difficult qui touchait  une
question singulirement grave, celle du choix des vques par le
gouvernement. Au moment o le prlat schismatique refusait obstinment,
sur son lit de mort, les rtractations exiges par l'archevque de
Paris, un prtre, professeur  la Sorbonne et aumnier de la Reine,
l'abb Guillon, avait consenti  lui donner les derniers sacrements.
S'il y avait eu erreur de sa part, elle tait un peu volontaire, et la
faiblesse envers le pouvoir civil y avait sa part. Frapp
disciplinairement par l'archevque, l'abb Guillon voulut se dfendre;
il s'ensuivit une polmique qui fit quelque scandale. Or ce prtre se
trouvait avoir t dsign par le gouvernement, le 25 novembre 1830,
pour l'vch de Beauvais. Le clerg de ce diocse s'mut de la conduite
tenue par son futur chef; des protestations se signrent; des adresses
furent envoyes au Pape pour le supplier de ne pas ratifier le choix du
gouvernement. Cette difficult arrivait d'autant plus mal  propos qu'au
mme moment le ministre Prier appelait aux siges vacants de Dijon et
d'Avignon deux ecclsiastiques, M. Rey et M. d'Humires, dont les moeurs
et la foi n'avaient encouru aucun reproche, mais que leur caractre et
leurs habitudes d'esprit rendaient peu dignes et peu capables de ces
hautes fonctions. De telles nominations n'taient-elles pas des
arguments pour la thse que l'_Avenir_ venait de soulever si
tmrairement au sujet de la rupture du Concordat? Le Saint-Sige
montra, en cette circonstance dlicate, l'esprit de conciliation qui
l'animait. Faisant la part du temps, il agra, malgr leurs dfauts, MM.
Rey et d'Humires, qui furent prconiss le 6 mars 1832; mais il
n'accepta pas M. Guillon. Le gouvernement, qui dsirait sincrement
viter le conflit et qui avait pch par ignorance des choses
religieuses plutt que par volont mauvaise, ne pressa point le Pape.
Bientt, du reste, M. Guillon fit honorablement sa soumission 
l'archevque de Paris et donna sa dmission d'vque nomm  Beauvais;
il devait recevoir, en 1832, un canonicat  Saint-Denis et le titre
d'vque de Maroc _in partibus infidelium_. Quant  MM. d'Humires et
Rey, leur lvation avait t si mal vue dans le monde ecclsiastique,
qu'ils ne purent trouver, en France, de prlat conscrateur; il fallut
recourir au ministre d'un vque tranger, et se faire autoriser 
remplacer par de simples prtres les vques assistants. Mgr d'Humires
mourut un an aprs son sacre, sans avoir exerc les fonctions
piscopales. Mgr Rey troubla si profondment le diocse de Dijon, qu'au
bout de sept ans il dut donner sa dmission que lui demandaient  la
fois le gouvernement et le Pape[97]. Ces fautes du dbut, la monarchie
de Juillet ne les rptera plus. Mieux claire par la suite, elle fera,
au contraire, de son droit de dsigner les vques, un usage qui lui
mritera,  plusieurs reprises, les loges reconnaissants du
Saint-Sige.

[Note 97: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 114 et
146.]

Quand le gouvernement lui-mme mconnaissait l'indpendance de
l'glise, comme il l'avait fait lors des obsques de Grgoire et de
Deberthier, on peut se figurer ce dont taient capables des
municipalits  la fois moins claires et plus passionnes. Sans
doute, le ministre, ds le premier jour, par une circulaire que nous
avons cite, avait annonc l'intention de prvenir et de rprimer les
ingrences de ces municipalits dans l'exercice du culte, leurs
atteintes  la libert religieuse; et il essayait de le faire toutes
les fois que le scandale tait trop grossier; le plus souvent,
cependant, son action tait un peu molle pour en imposer beaucoup; il
ne paraissait pas prendre assez  coeur les droits qu'il recommandait
de respecter. N'et-il pas fallu surtout que son exemple ne vnt
jamais contredire ses recommandations? Aussi les vexations et les
intrusions des pouvoirs locaux, pour tre devenues moins frquentes,
taient loin d'avoir compltement cess. Des maires, sous prtexte que
le cur ne chantait pas le _Domine salvum_  leur gr, pntraient
dans l'glise, interrompaient bruyamment l'office, criaient tout haut
leurs reproches et leurs injonctions. Un autre, trouvant que, pour le
jour de la fte du Roi, on n'avait pas allum assez de cierges, allait
en chercher dans la sacristie et les posait de force sur l'autel.
Celui-ci abattait violemment, en pleine procession, les panaches du
dais, sous prtexte qu'ils taient blancs et, par suite, suspects de
carlisme. Celui-l, qui croyait avoir  se plaindre du cur, lui
notifiait interdiction de dire sa messe le dimanche de Quasimodo.
Beaucoup faisaient installer dans l'glise un buste de Louis-Philippe.
Aux messes pour l'anniversaire des journes de Juillet, plusieurs se
conduisaient comme si eux et leurs partisans s'taient empars
d'assaut du temple; ils prtendaient diriger l'office  leur
fantaisie, faisaient touffer, par des roulements de tambour, la voix
du cur, chantaient la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_ au moment de
l'lvation, et, en plus d'un endroit, le populaire ainsi chauff
terminait la pieuse crmonie en saccageant le presbytre[98].

[Note 98: Sur toutes ces petites perscutions des municipalits, cf.
l'_Ami de la religion_ de 1831 et de 1832, _passim_, notamment t.
LXVII, p. 587; t. LXIX, p. 104, 134, 152, 169, 183; t. LXX, p. 215,
247, 281; t. LXXI, p. 596.]

Si le gouvernement avait parfois la prtention de pntrer de force
dans les glises pour y clbrer les crmonies du culte malgr
l'autorit ecclsiastique, il paraissait cependant proccup d'carter
systmatiquement la religion et presque le nom de Dieu des actes de sa
vie publique. M. de Salvandy se plaignait, en 1831, que, dans le
temps mme o cette autre religion, qui est le mysticisme de
l'anarchie, s'avanait hautement vers la jeunesse franaise, le jeune
grand matre de l'Universit[99], quand il parlait aux lves presss
dans le champ de mai des grands concours et clbrait avec raison
devant eux la patrie et la libert, ne murmurt mme pas le nom du
Dieu qui a mis ces biens sur la terre. Il dnonait, dans ce
silence, une concession au gnie fatal qui nous dominait[100].
Voulait-on rendre hommage aux morts des trois journes, le Roi et
les pouvoirs publics se rendaient, le 27 juillet 1831, au Panthon
dont la croix venait d'tre arrache quelques jours auparavant, et y
clbraient je ne sais quelle crmonie paenne, o, en guise d'hymnes
religieux, les artistes de l'Opra chantaient la _Marseillaise_ et la
_Parisienne_. Cette solennit laissa une impression pnible  toutes
les mes un peu hautes. En en sortant, la duchesse de Broglie, qui
tait protestante, ne pouvait se contenir, et, rencontrant M. Thiers,
elle lui dit: _Bienheureux les morts qui meurent au Seigneur_; cela
vaut mieux, monsieur, que tout ce que nous venons d'entendre. Son
accent indign, la flamme de son regard, l'motion de son noble et
beau visage, tout cela tait fort imposant, et M. Thiers ne sut trop
que rpondre. Je ne puis m'empcher de trouver, disait  ce mme
propos M. de Salvandy, qu'il y a un grand vide dans ces pompes, et je
demande  Dieu que le dchanement des passions mauvaises ne le comble
pas. Puis il ajoutait cette phrase que nous avons dj eu occasion de
citer: Il y a quelques mois on mettait partout le prtre; aujourd'hui
on ne met Dieu nulle part. Cette prtention d'organiser une sorte de
culte civil, en dehors du christianisme, se manifesta de nouveau au
parlement, lors de la discussion sur les honneurs  dcerner, dans le
Panthon, aux morts illustres[101]. Ce fut une occasion de rpter les
dclamations odieuses ou niaises des rhteurs de la premire
rvolution. Le gouvernement n'osa rien faire pour arrter la Chambre,
mais les lgislateurs ne purent mme pas s'entendre sur la liste des
grands hommes qu'ils proposeraient  la dvotion civique. Le dbat se
prolongea pendant plusieurs jours, violent et dsordonn. Tout avorta
dans une ridicule impuissance, et, une fois de plus, la confusion des
langues vint chtier l'orgueil humain en rvolte contre Dieu. Les
journaux raillrent ce fiasco, et M. Saint-Marc Girardin put crire
dans le _Journal des Dbats_, aprs l'une des sances: Arbitres de
l'immortalit, ayez donc un peu de dignit et de dcence! En faisant
des dieux, soyez au moins des hommes!

[Note 99: M. de Montalivet tait alors ministre de l'instruction
publique.]

[Note 100: M. DE SALVANDY, _Seize Mois, ou la Rvolution et les
rvolutionnaires_, p. 420.]

[Note 101: Fvrier 1832.]

Si laque cependant que voult tre le gouvernement, il n'et pas
cru possible alors d'exclure la religion de l'enseignement populaire.
Le 24 octobre 1831, M. de Montalivet dposait un projet dont l'article
1er indiquait, en tte des matires enseignes dans l'cole primaire,
l'instruction morale et religieuse, ajoutant seulement que le voeu
des pres de famille serait toujours consult et suivi, en ce qui
concernait la participation de leurs enfants  l'instruction
religieuse. De plus, bien qu'on ft alors en pleine raction contre
l'intervention du clerg dans les choses administratives, le projet
rservait une place de droit aux ministres du culte dans les comits
divers auxquels taient confies la direction, la surveillance et
l'inspection des coles. Enfin, dans son expos des motifs, le
ministre n'hsitait pas  faire l'loge des Frres des coles
chrtiennes, hommes laborieux et utiles, vritables fondateurs de
l'enseignement lmentaire, repousss aujourd'hui par des prventions
exagres, comme gens de routine et d'obscurantisme. Ce projet de loi
ne devait pas aboutir. Toutefois, aprs avoir t soumis  une
commission de la Chambre, il fut l'objet d'un rapport rdig par un
ancien conventionnel non suspect de clricalisme, M. Daunou[102]. Le
rapport n'hsitait pas un instant  prescrire l'instruction
religieuse. La prsence de droit des ministres du culte dans les
comits de l'enseignement avait t discute au sein de la commission;
la majorit l'avait maintenue afin, disait le rapporteur, d'assurer 
la premire instruction le caractre religieux qu'elle doit
conserver. M. Daunou rpudiait hautement l'ide des libraux qui
voulaient refuser ou limiter la libert d'enseignement, par crainte
qu'elle ne profitt  leurs adversaires[103]. Il cartait notamment
toute mesure restrictive contre les congrganistes. Que des
instituteurs, disait-il, appartiennent ou non  quelque socit, nous
n'avons vu en eux que des individus jouissant de la mme libert et
soumis aux mmes rgles dans l'exercice de leur profession.

[Note 102: Sance du 22 dcembre 1831.]

[Note 103: Le rapporteur se pose cette question: La libert
d'enseignement n'est-elle pas dangereuse pour la libert publique, en
fournissant  ses ennemis des armes nouvelles, ardemment dsires par
eux? Il rpond: Les ennemis de la rvolution de Juillet auraient
contre nous trop d'avantages s'il leur suffisait de rclamer les lois
justes, les institutions sages qu'elle promettait, pour nous disposer
 nous en priver, et s'il fallait nous refuser  nous-mmes tous les
biens dont ils se flattent de profiter. Ce sont, depuis quarante ans,
des alarmes de cette espce qui nous ont valu tant de lois funestes,
et, de tous les maux que nous ont faits les partisans de l'ancien
despotisme, le plus profond peut-tre consiste dans l'injustice ou
l'imprudence des rsolutions lgislatives, dictes,  diverses
poques, par les peurs qu'ils inspirrent... La libert publique jouit
contre eux de toutes ses forces, quand ils jouissent eux-mmes de tous
ses bienfaits et quand elle ne leur refuse que des privilges. Vous
remplirez donc le voeu exprim par l'article 69 de la Charte. Vous
garantirez la libert des coles prives, et vous avouerez qu'elle
serait chimrique, si le gouvernement intervenait dans leur rgime
intrieur, par des nominations, des injonctions, des prohibitions, par
d'autres actes enfin que ceux qui tiendraient  l'excution des
dispositions prcises de la loi. Vous affranchirez surtout les coles
particulires de l'empire d'un corps enseignant qui, jusqu'en 1830, ne
leur a laiss ni permis aucune indpendance.]

Ces conclusions sont d'autant plus significatives que le monde
parlementaire tait alors anim d'une trop relle malveillance contre
la religion; malveillance mesquine qui, n'osant faire grand, se
rattrapait sur les petites choses. Ne donnait-elle pas sa mesure, par
exemple, quand elle faisait dcider, contrairement  tous les usages
et  toutes les convenances, que la Chambre sigerait le jour de
l'Assomption et celui de la Toussaint? Telle galement elle se
manifesta dans le dbat sur le budget du ministre des cultes, en
fvrier 1832. Il ne fut pas question de mesures radicales, mais, par
animosit plus encore que par parcimonie, on s'appliqua  rogner
misrablement les diverses parties de ce budget, dj cependant rduit
par les propositions du gouvernement. C'tait dans le mme esprit que
presque tous les conseils gnraux et beaucoup de conseils municipaux
avaient, en 1831, supprim les subventions alloues au clerg. Il y a
quelque chose de blessant, disait le _Journal des Dbats_, pendant
cette discussion du budget,  voir ainsi tout ce que les hommes
respectent, tarif, marchand, mis au rabais. Vainement ce journal
rappelait-il que la religion tait encore bien forte, quoi qu'on pt
en penser, et qu'il tait imprudent de lui donner juste sujet de se
plaindre, ces avertissements n'taient gure couts. On et dit que,
pour une bonne partie des dputs encore imbus de leurs prjugs
d'avant 1830, le principal ennemi tait toujours le parti
prtre[104]. Le ministre des cultes, M. de Montalivet, auquel Casimir
Prier laissa presque exclusivement la charge de ce dbat, essaya de
retenir la Chambre dans la voie dtestable o elle s'engageait; aprs
avoir cd sur plusieurs points, il parvint  faire carter
quelques-uns des amendements les plus graves, notamment celui qui
diminuait le nombre des vchs sans entente avec le Pape; mais il ne
put empcher l'adoption de certains autres, par exemple de celui qui
rduisait le traitement des vques. Et pourtant que de concessions il
faisait, dans sa manire mme de discuter, aux prventions qu'il
voulait contenir; affectant de poursuivre le mme but et de ne
diffrer que sur les moyens; se faisant honneur d'avoir opr de son
propre mouvement plus de rductions sur le budget des cultes que n'en
avait demand l'opposition avant 1830; se vantant mme d'avoir retenu
le traitement des ecclsiastiques dont politiquement il croyait avoir
 se plaindre, mesure arbitraire et absolument illgale!

[Note 104: Un dput, M. Aug. Giraud, disait, aux applaudissements de
ses collgues: Jamais je n'ai redout le parti rpublicain: il est si
peu nombreux, qu'il est impuissant  faire le mal. Il n'en est pas de
mme du parti carliste et du parti prtre. C'est sur ce parti que nous
devons fixer nos regards.]

Sur un tel sujet, et en face de telles attaques, on et souhait, de la
part du gouvernement, un langage plus haut et plus ferme. Ce langage, il
se trouva, en dehors du cabinet et  ct de lui, quelqu'un pour le
tenir. M. Guizot eut ce mrite et cet honneur. Les honteuses violences
des 14 et 15 fvrier 1831 lui avaient caus une profonde impression; il
n'y avait pas vu seulement, comme la plupart des conservateurs de ce
temps, un dsordre matriel  rprimer, mais surtout le signe d'un mal
moral  gurir[105]. Quand il prit la parole dans la discussion du
budget des cultes, il ne craignit pas de traiter de misrables les
amendements soumis  la Chambre pour rduire tels ou tels crdits. Puis,
s'levant plus haut, il se demanda quelle devait tre, envers l'glise,
la conduite de tout gouvernement, particulirement du gouvernement de
Juillet. Il concdait qu'il pt y avoir, dans le pass, des motifs fort
naturels de rancune et des raisons fort lgitimes de dfiance.
Seulement, ajoutait-il aussitt, ce ne sont pas les souvenirs du pass,
ce sont les intrts et les besoins du prsent qui doivent rgler notre
conduite; parlant de la masse ecclsiastique tranquille, pacifique,
il dclarait que non-seulement on ne lui devait pas de la froideur et
de l'indiffrence, mais qu'on lui devait bienveillance. Si le pouvoir
politique du clerg est fini, il faut lui faire voir que son existence
religieuse n'est pas compromise. Nous souffrons, disait-il, de ce que
nos convictions politiques et morales sont incertaines, nous en
souffrons d'autant plus que nous avons  lutter contre le fanatisme
rvolutionnaire. C'est la religion seule qui peut nous donner ce dont
nous manquons, rpandre et fortifier les sentiments ncessaires pour
combattre le pril qui nous menace. Puis il ajoutait ces paroles vraies
de tout temps, mais particulirement remarquables  cette poque: La
religion fait quelques fanatiques; oui, mais, pour un fanatique, la
religion fait cent citoyens soumis aux lois, respectueux pour tout ce
qui est respectable, ennemis du dsordre, du dvergondage et du cynisme.
C'est par l qu'indpendamment de tout pouvoir politique, la religion
est un principe minemment social, l'alli naturel, l'appui ncessaire
de tout gouvernement rgulier; il n'est arriv, sans grave pril, 
aucun gouvernement rgulier de se sparer compltement de cet appui, et
de se rendre hostile la premire force morale du pays. Et non-seulement,
permettez-moi de le dire avec franchise, la religion rpand et fortifie,
dans tous les esprits, l'amour de l'ordre et les instincts honntes,
mais elle donne  tout gouvernement un caractre d'lvation et de
grandeur qui manque trop souvent sans elle. Je me sens oblig de le
dire. Il importe extrmement  la rvolution de Juillet de ne pas se
brouiller avec tout ce qu'il y a de grand et d'lev dans la nature
humaine et dans le monde. Il lui importe de ne pas se laisser aller 
rabaisser,  rtrcir toutes choses, car elle pourrait fort bien  la
fois se trouver abaisse et rtrcie elle-mme. L'humanit ne se passe
pas longtemps de grandeur; elle a besoin de se voir elle-mme grande et
glorifie: et permettez-moi d'ajouter que le gouvernement qui
prtendrait se fonder uniquement sur le bien-tre matriel du peuple
s'abuserait trangement... Je crois que la rvolution de Juillet et le
gouvernement qui en est n seront bien conseills s'ils s'appliquent 
rechercher l'alliance de la religion,  donner satisfaction  cette
portion considrable du clerg qui veut rester paisible et se renfermer
dans sa mission religieuse. Ne nous trompons pas par les mots: il ne
s'agit pas de formes polies, de respect extrieur, de pure convenance;
il faut donner au clerg la ferme conviction que le gouvernement porte
un respect profond  sa mission religieuse, qu'il a un profond sentiment
de son utilit sociale; il faut que le clerg prenne confiance dans le
gouvernement, sente sa bienveillance. Il lui donnera en retour l'appui
dont je parlais tout  l'heure, et qui peut, plus qu'un autre, vous
mettre en tat de lutter contre les ennemis dont vous tes investis.

[Note 105: M. Guizot avait crit,  ce propos, dans la _Revue de
Paris_ du 6 mars 1831, les rflexions suivantes, qui contrastent
singulirement avec tout ce qu'on disait alors autour de lui: La
libert religieuse a t viole, les croix insultes, brises; tout ce
que nos pres adoraient, tout ce que nous vnrons a t livr  la
destruction et  l'outrage; une glise antique n'a t protge qu'en
devenant une mairie, et il a fallu la dguiser pour la sauver. Les
catholiques,--et ils sont plus nombreux aujourd'hui qu'avant le 14
fvrier, parce que tout honnte homme se souvient de sa religion quand
il la voit outrage,--les catholiques sont inquiets dans toute la
France. Les dputs belges ont pu conter dans la Flandre catholique
comment,  Paris, on traite les glises. La capitale de la France a pu
passer aux yeux des trangers pour une ville d'irrligion fanatique,
et, ce qu'il y a de pis, c'est que tous ces maux, vous ne pourrez pas
les rparer. Il n'est pas en votre pouvoir de faire remettre une
croix abattue sur une glise chrtienne.]




CHAPITRE VII

MALADIE ET MORT DE CASIMIR PRIER

(Mars--mai 1832.)

     I. Rsultats de la politique de Prier. Succs complet 
     l'extrieur; moins complet, mais considrable,  l'intrieur. Ce
     succs proclam par les amis et reconnu par les adversaires.
     C'est l'oeuvre personnelle de Prier. Sa tristesse. D'o
     venait-elle?--II. Le cholra. Physionomie de Paris en proie au
     flau. Dvouement du clerg. meutes hideuses rvlant la maladie
     morale de la nation.--III. Casimir Prier atteint par le cholra.
     Violences de son agonie. Manifestations haineuses de ses
     adversaires et dsolation de ses amis. Sa mort, le 16 mai 1832.
     Depuis lors, la gloire de Casimir Prier n'a fait que grandir.


I

Si l'histoire, qui n'oublie rien, ne peut passer sous silence les
faiblesses d'un grand ministre, elle doit, lorsqu'il s'agit de
regarder et d'apprcier l'ensemble, les relguer  leur place,
c'est--dire au second plan, dans une demi-ombre qui les laisse voir
sans les faire sauter aux yeux. Au premier plan, dans la pleine
lumire, frappant tout de suite le regard, comme le sujet principal du
tableau, apparatra ce qui est vraiment l'oeuvre propre de Prier,
celle par laquelle il mrite d'tre jug, la rsistance  la
rvolution. Nous en avons racont les diverses vicissitudes.
Maintenant, il convient de constater quels en taient les rsultats
aprs une anne de ministre.

 l'extrieur, la partie tait gagne. La guerre, tout  l'heure si
probable, tait dfinitivement carte. Le _Journal des Dbats_
pouvait crire, le 31 mars 1832: La pacification de l'Europe, il y a
un an, tait regarde comme une chimre. Aujourd'hui, c'est un fait
accompli... Elle a dsormais force de chose juge, et le systme de la
paix, le systme du ministre du 13 mars a pleinement triomph. En
Pologne, en Belgique, en Italie, les trois grands foyers d'incendie,
un moment si menaants, taient teints, ou du moins il n'y avait plus
 craindre d'en voir sortir l'embrasement de l'Europe. Les questions
n'taient pas toutes rsolues, mais elles avaient cess d'tre
rvolutionnaires, pour devenir simplement diplomatiques. Les partisans
de la guerre, Carrel en tte, se reconnaissaient battus[106] et
taient rduits  rcriminer sur le pass. C'est prcisment  cette
date que M. Louis Blanc a plac ce qu'il appelle la ruine du principe
rvolutionnaire en Europe. M. Guizot, examinant, dans la sance du 7
mars 1832, les rapports de la France avec les gouvernements trangers,
se flicitait de la voir sortir de cette situation violente o la
question rvolutionnaire domine et touffe toutes les autres. Ds
lors, disait-il, les mfiances des autres puissances tendent  se
calmer; il n'y a plus de coalition europenne contre la France.
L'orateur entrevoyait un ordre nouveau de relations entre les divers
tats, chacun d'eux revenant  une politique plus personnelle, plus
libre, et notre gouvernement pouvant prendre sa place dans ces
combinaisons internationales. Peut-tre cette esprance tait-elle un
peu trop prompte: nous ne devions pas nous trouver sitt matres de
choisir nos alliances. Toutefois le progrs tait rel et
considrable. Un soir, vers le milieu de mars, Prier, se promenant
dans son jardin avec un de ses jeunes collaborateurs, lui parlait avec
abandon de ses projets et de ses plans; il venait prcisment de
recevoir de Londres et de Vienne des dpches lui permettant d'esprer
que, dans un dlai prochain, les puissances continentales
dsarmeraient sur une grande chelle: Ds lors, ajoutait-il, toute
cette mousse de guerre tombera, et, cela fait, je me retire; ma tche
sera termine[107].

[Note 106: _National_ du 25 novembre 1831.]

[Note 107: Cette conversation eut lieu avec M. Vitet. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. II, p. 312-313.)]

 l'intrieur, le succs tait moins complet et moins dcisif.
Pendant les premiers temps mme, plusieurs l'avaient cru presque
impossible. Le 19 juin 1831, M. Bertin an crivait  madame Rcamier
que les affaires publiques lui paraissaient tout  fait dsespres,
et il ajoutait: Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles
journes n'amnent point l'effroyable dnoment que je redoute! 
cette date, on retrouverait beaucoup d'aveux du mme genre chez les
meilleurs amis de la monarchie. Celle-ci leur faisait un peu l'effet
d'un de ces enfants mal ns, qu'on tche de faire vivre, sans avoir au
fond grand espoir. Mais, au commencement de 1832, si le dsordre n'a
pas entirement disparu, il s'est affaibli; l'ordre surtout s'est
fortifi. Les meutes n'ont pas dsarm, mais elles sont devenues plus
rares; leur dfaite est plus certaine et plus prompte. Au lieu de la
misrable impuissance dans laquelle s'tait croul le ministre
Laffitte, le gouvernement a repris l'attitude et la ralit du
commandement:  ses amis comme  ses ennemis, il a rendu le sentiment
de sa propre existence, donnant direction et espoir aux uns, imposant
respect et crainte aux autres. Les agents de tous ordres se sont
rhabitus  obir avec courage et dvouement  des ministres qui
savent ce qu'ils veulent et qui veulent tous la mme chose. Avec les
lments les plus inconsistants, le gouvernement est parvenu  former
dans les Chambres une majorit, dans le pays un parti conservateur,
qu'on y et vainement cherchs quelques mois auparavant. La formule et
le programme de la politique de rsistance sont trouvs; le drapeau
est dploy; l'impulsion surtout est donne; c'est de ce ct, et non
du ct rvolutionnaire, qu'est dsormais l'lan et qu'on se sent
gagner du terrain. Des signes matriels permettent de mesurer la
dcroissance de l'effroyable crise conomique qui avait marqu la fin
du dernier ministre. Le commerce et l'industrie se sont ranims. Le
recouvrement des impts ne rencontre plus d'obstacle. Le produit des
contributions indirectes, pour tre infrieur  ce qu'il avait t
avant la rvolution, dpasse de beaucoup ce qu'il tait au moment o
Prier a pris le pouvoir. Le spectre de la banqueroute, nagure si
menaant, s'est vanoui; les payements du Trsor sont assurs; son
crdit est relev. La rente 5 0/0, qui tait  82 francs, et avait
mme descendu  75 francs en mars 1831, atteint, un an plus tard, les
cours de 96 ou 97 francs, et le gouvernement peut mme emprunter  98
fr. 50. Partout, un retour marqu de confiance et de scurit.

Prier avait conscience d'un changement qui tait le fruit de ses
efforts, et, le 6 fvrier 1832, il pouvait dire, avec une apparente
modestie qui cachait mal une trs-lgitime fiert: Il ne nous
appartient pas de rappeler dans quelle situation nous avons pris les
affaires, ni de vous inviter  considrer dans quel tat elles sont
aujourd'hui. C'est  vous d'en juger. Un an, jour pour jour, aprs la
formation du cabinet, le 13 mars 1832, le _Journal des Dbats_ posait
sans crainte cette question: Dans quel tat tait la France, il y a
un an, et dans quel tat est-elle aujourd'hui? N'est-il pas vrai que
l'ordre s'affermit, que la confiance renat, que notre avenir
s'claircit? M. Thiers se sentait assez rassur pour avouer qu'il
avait, un moment, cru la monarchie nouvelle perdue et le pays condamn
 de nouveaux bouleversements. Dsormais la France lui paraissait
sauve. La confiance, disait-il, l'ordre, la scurit renaissent de
toutes parts, et le bien-tre public se rtablit. Tout n'est pas
achev sans doute... Mais ce travail se fait, se poursuit  vue
d'oeil. Le temps court, court  tire-d'aile; il va aussi vite dans le
bien que nous l'avons vu aller dans le mal. Pour donner l'ide du
changement accompli par quelques mois du gouvernement de Prier, M.
Thiers ne craignait pas d'voquer le souvenir du Consulat succdant au
Directoire, et faisait seulement remarquer que, cette fois, il n'en
cotait rien  la libert: Jamais, ajoutait-il, jamais rien de plus
honorable ne s'est pass pour l'humanit[108].

[Note 108: _La Monarchie de_ 1830, passim. Cette brochure a t
publie  la fin de 1831.]

Rcusera-t-on comme suspect le tmoignage du ministre ou de ses amis?
Il faudra bien accepter celui des rpublicains constatant que le
systme de Prier avait seul prserv la monarchie d'une ruine
certaine. Quelques annes plus tard, une discussion rtrospective
s'engageait entre les conservateurs et les opposants dynastiques:
ceux-ci soutenaient qu'au lieu de combattre la rvolution, comme
l'avait fait Prier, la monarchie nouvelle aurait eu intrt  lui
tendre une main amie, ainsi que le lui avaient conseill MM. Laffitte,
La Fayette, O. Barrot, Mauguin. C'tait la querelle bien ancienne et
non encore vide entre la politique de rsistance et celle de
laisser-aller. Carrel intervint dans la controverse. Il pouvait tre
tent de se montrer partial pour les opposants dynastiques, ses allis
dans les combats de chaque jour. Nous savons, disait-il, qu'il serait
de bonne tactique de dplorer que Louis-Philippe n'ait pas connu ses
vritables amis, La Fayette et les autres; mais ne mentons pas, car
la situation du pays est trop grave pour que ce ne soit pas un devoir
de dire la vrit, si trange ou si inhabile qu'elle puisse paratre.
Carrel dclarait donc que, si l'on n'et pas suivi la politique de
Casimir Prier, la royaut de Louis-Philippe n'existerait peut-tre
plus, ou, si elle existait encore, ce serait tout au plus  l'tat
d'impuissance absolue, de suspicion ou de demi-captivit qui prcda,
pour Louis XVI, la catastrophe du 10 aot, et dont Ferdinand VII ne
fut tir, en 1823, que par l'invasion trangre. Voil la vrit telle
que nous la sentons, sans exagration comme sans rticence. Pourquoi
ne dirions-nous pas toute la vrit? Pourquoi chercherions-nous 
tromper les autres, quand nous ne pourrions pas russir  nous tromper
nous-mmes, et que, malgr nous, l'vidence nous pntre, nous
entrane et nous force  parler? Puis, prcisant ce qu'auraient t
les opposants dynastiques au pouvoir, si Prier ne les en avait pas
carts avec une rsolution si dcisive, le journaliste rpublicain
ajoutait: En voulant nous rendre la monarchie plus attrayante ou
moins repoussante, ils l'auraient peu  peu dsarme; ses victoires
contre les agitations populaires eussent t moins compltes; on et
eu moins peur d'elle; on aurait regard ses conseillers patriotes
comme des espces d'auxiliaires introduits dans la place pour en
diminuer les dfenses, au risque de leur propre salut. La royaut du
7 aot aurait eu successivement ses Necker, ses Bailly, ses Roland,
ses Clavires..... Ces hommes n'auraient pas recrut des majorits
furibondes pour les pousser contre les justes rclamations de nos
classes infrieures, retombes dans l'ilotisme aprs leur glorieux,
humain et magnanime rgne des trois jours. Ils auraient peut-tre
risqu la guerre pour sauver la nationalit polonaise, pour appuyer la
rvolution en Italie, en Suisse et sur les bords du Rhin, ou tout au
moins pour soutenir la non-intervention rvolutionnaire contre
l'action incessante et cruelle du principe absolutiste. Si habiles
qu'ils eussent t, ces hommes eussent perdu la royaut de
Juillet[109].

[Note 109: Carrel prvoit l'objection: N'est-ce pas la complte
justification de la politique de rsistance qu'il a de tout temps
combattue?--Oui, rpond-il, aux yeux de ceux qui voulaient faire
sortir une monarchie de la rvolution de 1830. Mais, ajoute-t-il, ce
qui a pu tre fort avantageux  la dynastie a pu tre fort mauvais au
pays. C'est le point de vue rpublicain. (_National_, article du 7
novembre 1834.)]

La politique dont amis et adversaires s'accordaient  reconnatre
l'efficacit, apparaissait bien l'oeuvre propre de Casimir Prier: on
et dit qu'elle tait attache  sa personne. C'tait lui qui en avait
eu l'ide et qui lui avait imprim sa marque. C'tait lui qui, dans
l'incertitude, le dsarroi et l'abandon gnral, avait rvl  la
nation ce dont elle avait besoin et ce qu'elle devait faire, la
comprenant et la dfendant mieux qu'elle ne savait se comprendre et se
dfendre elle-mme[110]. Cette volont, cette nergie, cette passion
si nouvelles, qui, depuis lors, s'taient manifestes dans l'opinion
conservatrice et dans les pouvoirs publics, c'taient la volont,
l'nergie, la passion de Prier. La confiance si nouvelle aussi que
l'on commenait  ressentir en France et hors de France, c'tait la
confiance dans Prier. Il paraissait le garant de la paix extrieure
et de la scurit intrieure. Le monde le regardait avec une
attention mue, et calculait ses chances avec angoisse. On admire et
on plaint M. Prier, crivait de l'tranger M. de Barante. Les hommes
d'tat d'Europe, comme les boutiquiers de Paris, avaient le sentiment
que s'il disparaissait, tout serait remis en pril[111]. En mme temps
que les gens d'affaires ne juraient que par lui, un soldat minent, le
gnral Bugeaud, crivait  un de ses amis, le 22 janvier 1832: Je
suis dans un redoublement d'admiration pour M. Casimir Prier. On a
vot pour M. de Richelieu une rcompense nationale; je ne mets pas en
doute son mrite, mais, selon moi, il n'y a rien de comparable au
prsident du conseil. Son courage et son dvouement sont bien
au-dessus des hros qui gagnent des batailles. L'ascendant, et, si
l'on peut ainsi parler, la ncessit de ce ministre, taient reconnus
par la foule aussi bien que par l'lite. On disait couramment alors
que c'tait le seul homme vraiment suprieur qui se ft manifest en
France depuis Napolon[112]. Quelque chose de cette impression si
gnrale pntrait jusque dans le chteau ferm de Prague o l'exil
avait conduit Charles X, et le vieux Roi s'criait, en causant avec le
comte de Bouill: Si j'avais donn du pouvoir  Casimir Prier! Il a
prouv qu'il avait caractre et talent[113]. Cet homme d'tat en
imposait mme  ses adversaires. Il leur portait sans doute des coups
trop rudes pour ne pas tre dtest par eux et surtout redout: on
l'injuriait, on le calomniait, on cherchait  lui faire les blessures
les plus meurtrires. Mais nul n'et song  feindre le ddain  son
gard,  essayer de le ridiculiser. Un jour que quelqu'un paraissait
vouloir rire du ministre, l'un des opposants les plus acharns
interrompit le rieur: Croyez-moi, lui dit-il, cet homme n'est pas
moquable. Les pamphltaires de gauche taient plutt disposs  lui
prter une sorte de grandeur monstrueuse et satanique. Henri Heine,
qui s'inspirait alors auprs d'eux, crivait  la _Gazette
d'Augsbourg_, le 1er mars 1832: Le frisson me saisit toutes les fois
que je l'approche. Je suis rest nagure, pendant une heure, comme
enchan auprs de lui par un charme mystrieux, et j'observais cette
figure sombre qui s'est place si hardiment entre les peuples et le
soleil de Juillet. Si cet homme tombe, me disais-je alors, la grande
clipse de soleil finira, et l'tendard tricolore du Panthon
reprendra son clat inspirateur, et les arbres de la libert
fleuriront de nouveau. Cet homme est l'Atlas qui porte sur ses paules
la Bourse et tout l'chafaudage des puissances europennes, et, s'il
tombe, tomberont aussi les comptoirs de change, et les cours, et
l'gosme, et la grande boutique o l'on a trafiqu des esprances les
plus nobles de l'humanit[114]. Un tel langage, dans la bouche d'un
ennemi, est un hommage  la grandeur de celui qu'on attaque. En somme,
jamais un homme qui n'avait gagn aucune bataille, crit aucun livre,
qui n'tait mme pas un orateur de premier ordre, n'tait arriv si
vite  tenir une si grande place dans son pays,  y exercer une
prpondrance si inconteste. Jamais aussi le rgime parlementaire,
loyalement pratiqu, n'avait abouti  un gouvernement plus personnel.
Le pouvoir, l'influence, l'action se trouvaient tellement concentrs
dans un seul homme, qu'on a pu dire de Prier qu'il avait exerc une
dictature librale[115].

[Note 110: Expression de M. Guizot.--Le _Journal des Dbats_ disait
aussi, le 29 octobre 1831: Le grand danger des poques
rvolutionnaires, c'est que les esprits ne savent plus  quoi se
rattacher, et que cette incertitude peut les livrer aux
exprimentateurs politiques. L'homme ou le principe qui les tire de
cette incertitude et qui a su deviner, au fond de leurs hsitations,
vers quelle pense ou quel intrt ils penchaient le plus
gnralement, a trouv le plus sr moyen d'influence et souvent de
succs. C'est ce qu'a su faire le ministre de la Charte et de la
paix.]

[Note 111: Le _Journal des Dbats_ pouvait crire, le 13 mars 1832,
sans que personne l'accust d'adulation exagre: ...Ds aujourd'hui,
nous le disons hautement, M. Casimir Prier trouve la rcompense de
son courage et de ses nobles efforts dans la confiance sans bornes que
la France lui accorde... Cette confiance, l'Europe la partage. Le nom
de M. Prier est une garantie de paix pour l'Europe.]

[Note 112: Il y a des bonnes gens  qui M. Prier a russi 
persuader qu'il n'y a plus d'ordre, plus de libert, plus de
gouvernement possible en France, s'il venait  quitter le ministre.
(_National_ du 25 juillet 1831.)]

[Note 113: _Mmoires du vicomte de la Rochefoucauld_, t. XIII, p.
183.]

[Note 114: Henri HEINE, _De la France_.]

[Note 115: Expression de M. Vitet.]

Et cependant, plus la situation de ce ministre grandissait, plus son
me semblait envahie par une mlancolie souvent pleine d'amertume. 
la fiert avec laquelle il affirmait son succs quand il tait en vue
de ses adversaires, se mlait, quand il tait seul en face de son
oeuvre, un sentiment de doute et d'inquitude. On et dit vraiment
qu'arriv presque au terme, il tait plus triste qu'au dbut, lorsque
tout avait paru dsespr. tait-ce le contre-coup d'un tat maladif
qui s'aggravait chaque jour et le pressentiment d'une mort prochaine?
tait-ce l'effet de cette susceptibilit douloureuse qui rendait ce
grand batailleur si sensible aux blessures et le laissait meurtri
jusqu'au plus profond de son me, mme aprs ses plus belles
victoires? Se sentait-il pris de dcouragement en voyant ce qui
restait, malgr tout, de sottise et de lchet dans ce public et
jusque dans ce parlement qu'il s'tait tant efforc de redresser et
d'aguerrir, dcouragement qui lui arrachait ces plaintes, vers la fin
de son ministre: Personne ne fait tout son devoir; personne ne vient
en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis pas
tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornire  moi tout seul. Je suis
pourtant un bon cheval; je me tuerai, s'il le faut,  la peine. Mais
que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de
collier; sans cela la France est perdue[116].

[Note 116: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 311-312.]

Cette tristesse du ministre venait peut-tre d'un doute plus poignant
encore, doute qui portait non plus seulement sur ses auxiliaires, mais
sur son oeuvre elle-mme. Peut-tre commenait-il  se demander si,
dans son grand effort pour rtablir l'ordre  la surface, il ne
laissait pas subsister au fond le dsordre moral. Royer-Collard, grand
admirateur cependant de Prier, tait un penseur assez perspicace pour
voir cette lacune, et il se complaisait trop dans son pessimisme
chagrin pour la taire. C'est la ncessit, crivait-il le 21 janvier
1832, qui dfend Roi, ministre, gouvernement dit reprsentatif, ordre
dans les rues, la paix enfin. La raison morale? Il n'y en a pas, ni
dans le commandement ni dans l'obissance. Le bien, le mal, le vrai,
le faux sont hors de tous les esprits; le sentiment du respect est
teint; mais la ncessit tend partout son sceptre. Prier, sans
remonter plus haut, reste debout, battu par tous les vents. C'est
qu'il est l'expression de la ncessit... Est-ce de la doctrine?
Hlas! non. C'est le tmoignage grossier de mes sens. Il suffit de
voir, d'entendre ce malheureux ministre au milieu de cette Chambre
dont les trois quarts ne l'aiment pas, mais qui s'arrte et tremble
au moindre danger de le renverser. Prier diffrait absolument de
Royer-Collard, dont il n'avait ni les qualits ni les dfauts. Comme
nous avons dj eu l'occasion de le constater, sa nature le portait 
se proccuper plus des faits matriels et extrieurs que des
doctrines. Mais son me avait grandi par l'hrosme de la lutte; son
esprit s'tait ouvert par l'usage du gouvernement; il tait alors
mieux en mesure de sentir l'absence et le prix de cette raison
morale dont parlait Royer-Collard. clair tardivement sur les ides
fausses et les illusions dont il s'tait nourri pendant sa longue
opposition, pntrant plus  fond le mal de toutes nos rvolutions, y
compris celle de 1830, discernant plus clairement les germes de
faiblesse et de dissolution dont elles avaient infect notre organisme
politique et social, il pressentait probablement que sa victoire d'un
jour, pour avoir arrt et mme fait reculer le mal, ne l'avait pas
guri ou touff, et il entrevoyait, par del ce court rpit, les
dceptions, les avortements et les ruines nouvelles que l'avenir
rservait  notre malheureux pays. De l ces doutes, ces inquitudes
presque mles de remords, qui oppressaient davantage sa pense, lui
arrachaient des aveux plus douloureux, des prdictions plus sombres, 
mesure que son succs paraissait plus complet et plus universellement
reconnu.

Sa physionomie trahissait cette angoisse intrieure.  la fin de son
ministre, dans ces premiers mois de 1832, que restait-il du Prier de
la Restauration, souriant, l'oeil brillant de confiante hardiesse,
portant haut la tte, secouant d'un air vainqueur une fort de cheveux
noirs? Sa figure tait encore belle, majestueuse, mais ravage, son
crne  peine couvert de rares cheveux gris, son long corps amaigri et
tout courb. Une seule chose subsistait, l'nergie de l'attitude et la
flamme du regard, mais avec quelque chose de sombre, d'amer et de
souffrant, qui frappait tout le monde et o les adversaires
affectaient de voir les tourments intrieurs du libral
rengat[117]. Par toutes ces souffrances morales et physiques,
n'tait-ce pas une victime toute prpare au cholra qui s'avanait?

[Note 117: C'est ainsi que Henri Heine le reprsentait alors, le
coeur dvor par tous les serpents du remords et la tte charge de
toutes les maldictions de l'humanit. Et il ajoutait: Les damns de
l'enfer se consoleraient entre eux, en se racontant les tourments de
cet homme.]


II

Aujourd'hui que nous sommes familiariss avec le cholra et que cette
maladie, par sa diffusion mme, est devenue moins violente, nous nous
faisons difficilement une ide de l'effet produit par sa premire
invasion. Venu d'Asie, transport par les armes russes en Pologne, le
flau avait parcouru l'Europe; en janvier 1832, il tait  Londres,
mais assez bnin. Le 29 mars, le _Moniteur_ signala sa prsence 
Paris. C'tait le jour de la mi-carme. La population, toute  ses
plaisirs, prit d'abord la chose en plaisanterie; de sinistres bouffons
se promenrent par les rues, affubls de travestissements qui
parodiaient la redoutable pidmie; le soir, les bals publics taient
plus remplis que jamais. Mais les excs mme de cette journe
fournirent au cholra l'occasion d'une vengeance meurtrire contre
ceux qui avaient os le railler; pendant la nuit, des voitures
amenrent  l'Htel-Dieu les masques surpris et terrasss par la
contagion sous leur burlesque dguisement. Le mal svit tout de suite
avec une effroyable intensit. Ds le 9 avril, on comptait huit cent
soixante et un dcs dans un seul jour[118]. Sur toute la ville
rgnait une sorte de terreur, plus horrible, disait un tmoin, que
celle de 1793, car les excutions avaient lieu avec plus de
promptitude et de mystre: C'tait, ajoutait-il, un bourreau masqu
qui marchait dans Paris, escort d'une invisible guillotine. Pour
symboliser ce rgne de la mort, le peuple avait mis un drapeau noir
aux mains de la statue de Henri IV. Presque tous ceux qui le pouvaient
s'taient enfuis. Les thtres taient ferms ou dserts. Les
passants, rares, marchaient rapidement, la physionomie morne et
crispe, en tenant leur main ou leur mouchoir sur leur bouche. Presque
plus de voitures dans les rues. Rien que des convois funbres, et, ce
qui tait plus navrant encore, des convois que personne ne suivait.
Les corbillards ne suffisant plus au service, on employait des
tapissires, des voitures de toutes formes, bizarrement tendues
d'toffes noires; elles parcouraient les rues, ramassant les cadavres,
souvent renferms dans de simples sacs, et les emportaient ensuite par
douzaines aux cimetires; il fallut mme recourir aux fiacres: on y
plaait les cercueils en travers, les deux extrmits sortant par les
portires. Seule, la politique ne chmait pas. Vainement le _Journal
des Dbats_ rappelait-il que, dans Athnes envahie par la peste au
temps de Thucidyde, les factions avaient fait trve, nos partis plus
implacables se refusaient  dsarmer; les journaux continuaient leurs
polmiques. Cependant la Chambre,  demi vide par la fuite de ses
membres, avait peine  finir les travaux de sa longue session[119]. Au
milieu de cette dsertion gnrale, la famille royale restait  Paris,
faisant pleinement et gnreusement tout son devoir; les jeunes
princes parcouraient les quartiers les plus atteints ou visitaient les
hpitaux; le salon des princesses tait transform en atelier o l'on
prparait tous les secours, et la Reine prsidait  cette oeuvre de
charit.

[Note 118: On a valu  environ vingt mille le chiffre des victimes
du cholra  Paris. Il faudrait y ajouter les dcs survenus dans les
vingt-deux dpartements que le flau visita.]

[Note 119: La session fut close le 21 avril.]

On ne pouvait s'attendre, au lendemain de 1830,  rencontrer ces
signes extrieurs de pit publique, qui avaient,  d'autres poques,
en des crises semblables, soutenu, consol, relev l'me du peuple: la
religion semblait mme si absente, que Henri Heine, tout paen qu'il
ft, s'en montrait presque effray[120]; certains hpitaux taient
privs d'aumniers, et les prtres, comme l'crivait celui qui devait
tre le P. Lacordaire, ne parvenaient  y pntrer que furtivement et
au prix d'incroyables avanies. Toutefois, en dpit de cette sorte
d'irrligion officielle et de ce qu'elle ajoutait  la dsolation de
l'pidmie, on n'en pouvait pas moins constater alors une certaine
dtente dans les relations du parti rgnant avec le clerg. Celui-ci
tait admirable de gnrosit et de dvouement, ne comptant ni la
fatigue, ni la dpense, ni le pril, se proposant partout pour soigner
les malades et pour organiser des hpitaux temporaires. C'tait l sa
vengeance contre ceux qui l'avaient mconnu, outrag, maltrait. Sous
la protection de ce rle bienfaisant, des prtres recommenaient  se
montrer en soutane dans les rues, ce qu'ils n'avaient pas os faire
depuis Juillet. Mgr de Qulen sortait de sa cachette, afin de se
dvouer entirement aux cholriques; la charit de l'vque imposait
silence et mme respect aux haines politiques[121]. Il offrait son
sminaire pour y recevoir des malades et ses sminaristes pour les
soigner, offre accepte avec reconnaissance, malgr l'opposition de
ceux qui craignaient, avec le _Constitutionnel_, que la prsence et
le costume des sminaristes ne fussent gure propres  rassurer
l'imagination des cholriques. Le cardinal de Rohan, archevque de
Besanon, menac lors de la rvolution, s'tait rfugi  Rome; 
peine apprenait-il l'invasion du cholra, que, ddaignant les
avertissements inquiets de ses amis, il revenait dans son diocse pour
y secourir et consoler ses ouailles. Reu d'abord par des
manifestations tumultueuses, qui se reproduisirent trois jours de
suite devant son palais, sa charit n'en tait pas dcourage et
triomphait de ces violences. Tel tait mme le changement opr dans
les esprits, que le gouvernement pouvait, sans tre trop maltrait,
demander aux vques des prires publiques; dans plusieurs villes, il
y eut des processions solennelles auxquelles assistrent les
autorits; dans d'autres, il est vrai, ces crmonies furent
interdites.

[Note 120: Heine crivait alors: Je n'ai jamais vu l'glise
reprsente, ni par ses ministres, ni par ses symboles, dans aucun des
milliers de cortges de deuil qui ont pass devant moi pendant la
priode du cholra.]

[Note 121: Ce fut le 15 aot suivant que Mgr de Qulen officia, pour
la premire fois depuis la rvolution, dans l'glise Notre-Dame.]

Il tait bien besoin que la religion vint apporter son _sursum corda_,
car trop d'autres symptmes donnaient une affligeante ide de l'tat
moral et intellectuel de la population. Aprs avoir fait son entre au
milieu des orgies d'un jour de carnaval, le flau semblait prendre pour
escorte les plus hideuses meutes. C'taient d'abord les chiffonniers
qui se rvoltaient, parce que, pour une raison de salubrit, on avait
ordonn l'enlvement des ordures par charrettes, et la _Tribune_
s'efforait, par des dclamations forcenes, de transformer cette
chauffoure en un soulvement gnral des proltaires contre les
riches.  peine ce dsordre comprim, le bruit se rpandit que le peuple
tait victime, non d'une maladie, mais d'un empoisonnement des eaux et
des comestibles. Qui avait le premier invent cette nouvelle absurde et
terrible? On ne sait; mais ce fut le parti rvolutionnaire qui
l'exploita. Il lana des proclamations incendiaires: Depuis bientt
deux ans, y lisait-on, le peuple est en proie aux angoisses de la plus
profonde misre... Voil maintenant que, sous prtexte d'un flau
prtendu, on l'empoisonne dans les hpitaux... Que la torche, la hache,
la pique, nous ouvrent un passage! Aux armes! Dans une autre:
Citoyens, nous laisserons-nous empoisonner et gorger impunment? Et
encore: Le cholra est un flau moins cruel que le gouvernement de
Louis-Philippe... Louis-Philippe envoie son fils  l'Htel-Dieu pour
voir de plus prs la misre du peuple. Le peuple vous rendra vos
visites, comme au 10 aot, comme au 29 juillet... Que le peuple se
montre; qu'il aille, lui qui n'a rien, lever son impt sur ceux qui ont
tout. Le _National_ lui-mme affirmait la ralit des tentatives
d'empoisonnement[122]. Il n'tait pas jusqu' une maladroite
proclamation du prfet de police qui ne part donner crdit  ces
soupons. De l, dans la population, un tat d'angoisse pouvante qui
se traduisit bientt en accs de fureur sauvage. La foule parcourait les
rues, affame de vengeance. Des bandes se tenaient au coin des rues;
sous prtexte de surveiller les empoisonneurs, elles arrtaient ceux
qui paraissaient suspects  leur imagination trouble. Malheur aux
passants sur lesquels on dcouvrait une fiole ou une poudre quelconque!
quelques-uns taient aussitt torturs, parfois gorgs. Plus d'un
meurtre fut ainsi commis. Ce dsordre se prolongea pendant plusieurs
jours. C'tait  se croire retomb en pleine barbarie. Les tmoins en
taient pouvants. Nul aspect, disait l'un d'eux notant au moment mme
ses impressions, n'est plus horrible que cette colre du peuple, quand
il a soif de sang et qu'il gorge ses victimes dsarmes. Alors roule
dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels
cument  et l les ouvriers en chemise comme les blanches vagues qui
s'entre-choquent, et tout cela gronde et hurle sans parole de merci,
comme des damns, comme des dmons. J'entendis, dans la rue Saint-Denis,
le fameux cri: _ la lanterne!_ Et quelques voix pleines de rage
m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'tait
un carliste, qu'on avait trouv dans sa poche un _brevet du lys_; les
autres, que c'tait un prtre, et qu'un pareil misrable tait capable
de tout. Dans la rue de Vaugirard, o l'on massacra deux hommes qui
taient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortuns au
moment o il rlait encore, et les vieilles femmes tirrent leurs sabots
de leurs pieds pour l'en frapper sur la tte jusqu' ce qu'il mourt. Il
tait entirement nu et couvert de sang et de meurtrissures; on lui
dchira non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lvres et le
nez; puis vint un homme dgotant qui lia une corde autour des pieds du
cadavre et le trana par les rues, en criant sans relche: _Voil le
cholra-morbus!_ Une femme admirablement belle, le sein dcouvert et les
mains ensanglantes, se trouvait l; elle donna un dernier coup de pied
au cadavre, quand il passa devant elle[123]. Un autre spectateur nous a
dpeint cette tourbe ignorante et due, poussant dans les rues ses
cris de rage et de meurtre, arrtant un corbillard par des blasphmes,
enivre de dsespoir, de fureur, de terreur, de vengeance, de faim et
de sdition; rebelle  la science, inaccessible  la persuasion,
incapable d'une abstinence ncessaire et d'une pieuse force d'me. Qui
a vu ces bacchanales de sang et de mort, s'criait-il, ne les oubliera
jamais. Qui a vu l'meute et le cholra s'embrasser comme frre et soeur
et courir la ville, chevels, ne les oubliera pas. Affreux mlange
d'nervement chez les puissants, de frocit chez les pauvres! Et il
concluait trop justement: La maladie morale de la nation paraissait
plus digne de piti que son mal physique[124].

[Note 122: Le _National_ disait, le 4 avril 1832: Nous avons la
douleur d'annoncer qu'il n'est que trop vrai que des tentatives
d'empoisonnement sur le vin des dbitants et la viande de boucherie
ont t pratiques par une bande de misrables dont l'atroce manie ne
peut tre compare qu' celle des incendiaires qui dsolrent, il y a
deux ans, les dpartements de l'Ouest. Le lendemain,  la vrit, ce
journal dclarait que la nouvelle lui paraissait douteuse.]

[Note 123: Lettre du 19 avril 1832, crite par Henri Heine  la
_Gazette d'Augsbourg_.--_De la France_, p. 139-140.]

[Note 124: Philarte CHASLES, _Mmoires_.]


III

Tel tait le cadre vraiment lugubre au milieu duquel allait se placer
la mort de Casimir Prier. Le 1er avril, le prsident du conseil avait
accompagn le duc d'Orlans dans une visite aux cholriques de
l'Htel-Dieu. Il en tait sorti plein d'admiration pour le sang-froid
du jeune prince, mais aussi trs-frapp du spectacle funbre dont il
avait t tmoin. Quand il en parlait  ses amis, ceux-ci remarquaient
avec inquitude l'ardeur de son regard, la pleur de son teint,
l'altration de sa physionomie. Trois jours aprs, il fut oblig de
s'aliter. C'tait  ce moment que la populace massacrait dans les rues
les prtendus empoisonneurs. Prier en ressentit une impression
navrante qui aggrava son mal. Ce n'est pas l, disait-il, la pense
d'un peuple civilis, c'est le cri d'un peuple sauvage. Humili et
dcourag par les signes trop manifestes d'un dsordre moral
persistant, il faisait sur son pays et sur lui-mme les plus sombres
prdictions. Le 5 avril au soir,  M. de Montalivet qui le voyait pour
la dernire fois, il rpta cette parole qu'il avait prononce en
acceptant le pouvoir: Je vous l'ai dj dit, je sortirai de ce
ministre les pieds en avant. Cependant le caractre de la maladie
se manifestait chaque jour davantage, et le 8 avril, le _Journal des
Dbats_ dut annoncer que le prsident du conseil tait atteint du
cholra.

La lutte de la maladie fut, chez Prier, particulirement violente et
tragique. Des spasmes nerveux, rapporte un tmoin, soulevaient ce
grand corps, par une sorte de mouvement mcanique dont la puissance
irrsistible tait effrayante. Puis vint le dlire. Les yeux
brillants sous deux larges sourcils encore noirs, les cheveux blanchis
en dsordre, sa longue et belle figure jaunie et sillonne par la
souffrance, il se dressait sur son lit avec sa majest naturelle. Des
paroles entrecoupes rvlaient, jusque dans le trouble de la fivre,
l'angoisse de son patriotisme, puis il retombait en s'criant d'un
accent lugubre: Quel malheur! le prsident du conseil est fou!
Redevenait-il plus calme, reprenait-il possession de lui-mme, il
parlait du pays, de la politique  suivre au dedans et au dehors;
panchements douloureux o l'inquitude dominait: J'ai les ailes
coupes, disait-il, je suis bien malade; mais le pays est encore plus
malade que moi.

Si l'approche de la mort ne faisait pas la paix au dedans de cette me
encore toute secoue des luttes au milieu desquelles la maladie
l'avait saisie, le combat ne cessait pas non plus au dehors. Les
adversaires politiques du ministre refusaient de dsarmer devant ce
lit de douleur; ils semblaient mme s'y tre donn rendez-vous, pour
assouvir leur haine par ce spectacle. Leurs journaux faisaient tout
haut le calcul des heures que ce moribond avait encore  vivre,
escomptaient les avantages de sa disparition, analysaient et
dnaturaient les incidents de son agonie, affectaient de voir dans son
dlire une sorte de folie furieuse produite par l'excitation ou le
remords d'une politique violente[125]. Leur seul regret tait de voir
ce criminel ainsi soustrait aux comptes qu'ils auraient voulu lui
faire rendre. Langage si dur, que La Fayette lui-mme s'en
plaignait[126]. Par contre,  mesure que l'tat du malade empirait, le
grand public, celui qui vivait en dehors des passions de parti,
sentait davantage la gravit de la perte dont il tait menac.
Prier, crivait, le 12 mai, un de ses ennemis, gagne la sympathie de
la foule qui s'aperoit tout d'un coup qu'il tait un grand
homme[127]. Quelle angoisse surtout chez ceux qui, au dehors et au
dedans, taient engags dans l'oeuvre de paix et d'ordre entreprise
par le grand ministre! Cette angoisse se manifestait mme chez les
hommes les moins ports  l'attendrissement. De Londres, M. de
Talleyrand crivait, le 4 mai:  chaque heure, j'invoque M. Prier!
et j'ai bien peur que ce ne soit en vain et que je n'aie plus 
m'adresser qu' ses mnes... Un grand mot d'un grand homme est
celui-ci: Je crains plus une arme de cent moutons commande par un
lion, qu'une arme de cent lions commande par un mouton[128].

[Note 125: Le _National_ racontait, avec une sorte de joie sauvage,
que le ministre tait alin et entre les mains du mdecin en chef
de Charenton. Il parlait de ce malheureux priv de sa raison qui,
depuis huit jours, n'a retrouv de courts intervalles lucides que pour
maudire l'instant qui lui fit prter son nom et l'nergie maladive de
son temprament au systme personnel du Roi. (Article du 29 avril.)
La _Tribune_ disait de Prier que c'tait un malheureux se dbattant
dans sa camisole de force.]

[Note 126: La Fayette, dans une lettre intime du 28 avril 1831,
exprimait une douloureuse sympathie pour Prier. Il ajoutait: Les
journaux sont durs  son gard, je l'ai dit  ceux de ma connaissance
qui y travaillent.]

[Note 127: Henri HEINE, _De la France_, p. 153.]

[Note 128: SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. XII, p. 95.]

Cette terrible agonie ne se prolongea pas moins de six semaines, avec
des alternatives diverses. Par moments, on se prenait  esprer que le
malade triompherait du mal, comme avaient fait M. d'Argout et M.
Guizot, galement atteints. Ne voyait-on pas autour de lui l'pidmie
en pleine dcroissance[129]? Mais bientt toute illusion s'vanouit,
et, le 16 mai au matin, la nouvelle se rpandit dans Paris que Casimir
Prier n'tait plus. Il n'avait que cinquante-cinq ans. Pendant que
quelques fanatiques obscurs illuminaient de joie  la prison de la
Force[130], le pays, si nerv qu'il ft par ses rcentes terreurs,
se sentit averti, comme par une secousse, que quelque chose de grand
s'tait croul. Partout, chez les amis de l'ordre, le regret,
l'alarme et la consternation. Le jour des obsques, ce ne fut pas
seulement M. Royer-Collard qui vint, au nom de la science politique,
rendre au grand homme de gouvernement un imposant hommage; la foule
elle-mme, comprenant d'instinct les services que ce ministre lui
avait rendus et le vide qu'il laissait, se pressa derrire son char
funbre et souscrivit au monument que lui levait la reconnaissance
nationale.

[Note 129: C'est vers la fin d'avril que le cholra commena 
diminuer d'intensit. Il y eut, en juillet, une assez forte
recrudescence, et le flau ne disparut compltement qu' la fin de
septembre.]

[Note 130: Voici le document que publiait la _Tribune_ du 17 mai: 
la nouvelle de la mort du prsident du conseil, les dtenus politiques
soussigns, carlistes et rpublicains, ont unanimement rsolu qu'une
illumination gnrale aurait lieu ce soir  l'intrieur de leurs
humides cabanons. _Sign_: Baron de Schauenbourg, Roger, Toutain,
Lemestre, henriquinquistes; Pelvillain, Considre, Degaune,
rpublicains.]

C'tait la gloire qui commenait pour Prier, et, depuis lors, le temps,
bien loin de rien enlever  cette gloire, n'a fait que la grandir. Ce
ministre si court, si combattu, est rest comme l'vnement le plus
considrable, le plus dcisif de la monarchie de Juillet, et son
influence a persist pendant les seize annes qui ont suivi. Le
systme de Prier, ce systme que, par l'nergie de sa volont, il
avait substitu aux incertitudes et aux dfaillances du dbut, est
devenu celui du rgne. Les conservateurs n'ont plus eu d'autre mot
d'ordre que de le continuer. Parmi les ministres qui se sont succd
aprs le cabinet du 13 mars, presque aucun qui ne se sentt le besoin de
se mettre  l'abri de ce grand nom, et c'tait entre eux  qui se
vanterait de suivre plus fidlement le sillon que leur illustre
prdcesseur avait si fortement creus. Tous eussent volontiers confirm
ce jugement que le feu duc de Broglie portera au dclin de sa vie, en
recueillant et en comparant ses souvenirs: C'tait l, plus que nous ne
le savions au premier moment, plus que Prier ne le savait peut-tre
lui-mme, un ministre, un vrai ministre, et qu'il me soit permis
d'ajouter, _experto credite_, le meilleur qu'ait eu la France, sous
notre dfunt rgime constitutionnel[131]. Les partis mmes qui avaient
combattu si violemment Prier de son vivant, ont compris, aussitt sa
mort, qu'ils se heurteraient  une mmoire trop honore et trop
populaire, s'ils la traitaient en ennemie. On les a vus alors, changeant
de tactique, profitant de ce que le grand ministre n'tait plus l pour
leur jeter un de ses terribles dmentis, tcher de le tirer  eux et de
l'opposer  ceux qui cherchaient  continuer sa politique. trange
manoeuvre que M. O. Barrot commenait dj, peu aprs la mort de Prier,
contre M. Thiers, dans ce temps-l ardent conservateur! Mais aussi,
singulier hommage rendu au prestige inattaquable de ce nom! L'instinct
public, du reste, ne s'y est pas tromp. Toutes les fois que, depuis un
demi-sicle, le pays a travers une crise prilleuse--et Dieu sait
combien il en a connu--toutes les fois surtout qu'il a senti le pouvoir
lche et le mal audacieux, il a pouss ce cri: Donnez-nous un Casimir
Prier! Pour ceux mme qui connaissent le moins son histoire, ce
personnage est devenu comme l'incarnation et le modle de la seule
politique o, dans ses heures de dtresse, la nation entrevoie le salut
et l'honneur. Il a suffi de quelques mois de ministre pour conqurir
cette gloire. N'est-ce pas une grave leon  l'adresse des hommes
d'tat? Presque tous doivent,  une certaine heure, faire leur choix
entre les svres devoirs de la politique de rsistance et les
tentations faciles de la politique de laisser-aller. Nous leur demandons
seulement, avant de se dcider, de comparer la place qu'occupent, dans
l'estime du pays et dans les jugements de l'histoire, ces deux noms:
Laffitte et Casimir Prier.

[Note 131: _Notes biographiques indites du duc de Broglie._]




CHAPITRE VIII

L'PILOGUE DU MINISTRE CASIMIR PRIER

(Mai--octobre 1832)

     I. On ne remplace pas Casimir Prier, tout en prtendant
     conserver son systme. Y a-t-il vellit de rduire
     rtrospectivement le rle de Prier? Sentiments du Roi  cet
     gard. Son dsir de gouverner et de paratre gouverner. Il ne
     veut pas, du reste, faire flchir la rsistance.--II. Effet
     produit dans le gouvernement par la disparition de Prier.
     Reprise d'agitation dans le parti rvolutionnaire. L'opposition
     parlementaire publie son compte rendu.--III. L'enterrement du
     gnral Lamarque, le 5 juin, est l'occasion d'une meute. nergie
     de la rpression. La lutte se prolonge le 6 juin. Victoire du
     gouvernement. Attitude des chefs du parti rpublicain, pendant
     ces deux journes. Dmarche de MM. O. Barrot, Laffitte et Arago
     auprs de Louis-Philippe.--IV. Les journaux de gauche protgent
     les vaincus des 5 et 6 juin. L'ordonnance d'tat de sige et les
     polmiques qu'elle soulve. Arrt de la Cour de cassation.
     Retrait de l'ordonnance.--V. Les royalistes se soulvent en
     Vende, en mme temps que les rpublicains  Paris. La presse
     lgitimiste aprs 1830. Chateaubriand. M. de Genoude. Tentative
     d'union des opposants de droite et de gauche. Cette hostilit des
     royalistes nuisible  la fois au gouvernement de Juillet et  la
     cause lgitimiste.--VI. Le parti d'action parmi les royalistes.
     Le complot des Prouvaires. Rve d'une prise d'armes en Vende et
     dans le Midi. La duchesse de Berry et Charles X. La duchesse
     prpare une expdition en France. Son dbarquement. Elle choue
     dans le Midi. Tentative de soulvement en Vende. Elle est
     aussitt rprime.--VII. La double victoire de la monarchie de
     Juillet sur les rpublicains et les lgitimistes est complte
     par la mort du duc de Reichstadt. L'autorit du ministre n'est
     pas cependant rtablie. Il parat incapable de tirer parti de ses
     victoires. Mme insuffisance pour la politique trangre. Le
     cabinet n'est pas en mesure de se prsenter devant les Chambres.
     Le Roi se rsigne  un remaniement ministriel.


I

La mort de Casimir Prier laissait un vide immense dans le cabinet.
L'embarras devait tre grand de remplacer un tel chef de gouvernement.
Chose trange, on prit le parti de ne pas le remplacer du tout. Il se
trouvait que tous les dpartements ministriels taient pourvus. Ds
la fin du mois d'avril, M. de Montalivet avait cd le portefeuille de
l'Instruction publique  M. Girod de l'Ain, pour prendre celui de
l'Intrieur que Prier malade ne pouvait garder[132]. Celui-ci n'avait
conserv que la prsidence du conseil, rendue par son tat de sant
purement nominale.  sa mort, on ne prit aucune mesure nouvelle[133].
Privs du chef dont ils avaient t les agents dvous, courageux,
mais un peu effacs, les ministres n'avaient point, par eux seuls,
grande autorit ni surtout une signification politique bien prcise.
D'opinion jusqu'alors un peu flottante ou mal connue, la plupart
avaient commenc par tre les collgues de M. Laffitte. Cependant la
marque imprime sur eux par la forte main de Prier tait, pour ainsi
dire, encore visible; mort, il continuait  les dominer; nul d'entre
eux ne songeait  s'carter, au dedans ou au dehors, de ce qu'on
appelait, dans la langue du temps, le systme du 13 mars[134]. Ds
le premier jour, le _Moniteur_ publia, sur ce point, les dclarations
les plus formelles et les plus sincres. Que la France, veuve d'un
grand citoyen, disait le journal officiel, sache bien qu'il n'y a rien
de chang dans ses destines politiques[135].

[Note 132: Ordonnances du 27 et du 30 avril 1832.]

[Note 133: Rappelons quelle se trouvait tre alors la composition du
cabinet: Montalivet, Intrieur; Sbastiani, Affaires trangres;
Barthe, garde des Sceaux; baron Louis, Finances; d'Argout, Commerce et
Travaux publics; Girod de l'Ain, Instruction publique; marchal Souk,
Guerre; amiral de Rigny, Marine.]

[Note 134: Dans les controverses de cette poque, on faisait grand
abus de ce mot de systme. Peu de jours aprs que Prier avait pris
le pouvoir, le 15 mars 1831, le _Journal des Dbats_ avait crit:
Depuis plus de quatre mois, le gouvernement semble ne pas avoir de
systme... C'est ce dfaut de systme qui fait ses tiraillements.
L'avnement du nouveau ministre est un systme. Quel est ce
systme?... Depuis lors, on ne parlait plus que du systme: on
tait pour ou contre le systme. Ce langage devait persister
longtemps. En 1839, le Roi, causant avec M. Dupin qu'il pressait
d'entrer au ministre, s'criait: Pourvu qu'on ne s'carte pas du
systme! et M. Dupin protestait. Pour mon compte, disait-il, ne
croyez pas que je veuille entreprendre ce que le _Journal des Dbats_
appelait dernirement _la glorification du systme_. (_Mmoires de M.
Dupin_, t. IV, p. 6.)]

[Note 135: _Moniteur_ du 17 mai 1832.]

Pour mieux carter toute crainte de revirement, le _Moniteur_ indiquait
que le systme ne tenait pas  la personne du ministre qui venait de
disparatre. Dj, quelques jours auparavant, quand Prier n'tait pas
encore mort, le _Journal des Dbats_, tout en se dfendant de vouloir
rabaisser les immenses services de ce ministre, avait dit: C'est une
erreur trange que de s'obstiner  confondre le systme et le ministre
du 13 mars, comme si le systme tait n et devait s'teindre avec tel
ou tel homme... M. Prier n'a point cr son systme... C'est le systme
qui a fait le ministre du 13 mars, et non pas le ministre du 13 mars
qui a fait le systme. Le systme du 13 mars a pris naissance au moment
mme de la rvolution de Juillet... Il tait n avant M. Casimir Prier;
il lui survivra, si le malheur veut que M. Casimir Prier soit enlev 
la France... Il avait et il a encore d'autres reprsentants et d'autres
dfenseurs[136]. Ce langage qui fut, pendant quelque temps, celui de la
presse officieuse s'expliquait par la ncessit de prvenir les
incertitudes ou les alarmes que la perte du grand ministre pouvait avoir
veilles au dedans ou au dehors. Nanmoins il ne laissa pas que de
causer un certain tonnement; il fut comment; on crut entrevoir, chez
les ministres et chez le Roi, quelque vellit de rduire
rtrospectivement l'importance de Prier.

[Note 136: _Journal des Dbats_, 15 mai 1832.]

Trs-laborieux et trs-actif, Louis-Philippe avait le got du
gouvernement. D'une sant vigoureuse qui lui permettait au besoin de
ne pas donner plus de quatre heures au sommeil, sans aucune de ces
passions frivoles qui dpensent trop souvent le temps des princes, il
apportait une application mritoire aux affaires publiques, se
plaisant  les tudier toutes,  les suivre jusque dans leurs dtails,
au risque parfois de gner ses ministres et de se faire reprocher une
ingrence un peu tatillonne[137]. Son intelligence tait aiguise,
ouverte et cultive. Ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, ayant
approch, dans les vicissitudes extrmes de sa carrire, les
gouvernements et les peuples, sachant ce qu'on apprend sur les marches
du trne et dans l'adversit, connaissant la nouvelle France mieux que
les Bourbons de la branche ane, et la vieille Europe mieux que les
parvenus du libralisme, d'un esprit trs-politique, il avait une
confiance fonde dans son habilet, dans ce qu'il aimait  appeler sa
vieille exprience, et se croyait plus capable que tous les
ministres de gouverner son pays, au milieu de tant de dangers
intrieurs et extrieurs. Peut-tre n'avait-il pas tort de le penser;
il avait certainement tort de le laisser voir. Dans la vivacit
parfois trop abandonne et trop fconde de ses conversations, il ne
rsistait pas toujours  la tentation de parler de ses ministres comme
d'instruments dont il se piquait de jouer  son gr. N'tait-il pas
jusqu' Prier qu'il se vantait d'avoir fini par bien quiter? Ils
ont beau faire, disait-il un autre jour, ils ne m'empcheront pas de
mener mon fiacre. Ou bien encore: Un ministre est un relais de
poste. J'ai quelquefois de bons chevaux, et le voyage est commode;
mais j'arrive  un relais o je suis oblig de prendre des chevaux
fringants et rtifs; il faut bien faire la route, et, aprs tout, ce
n'est qu'un relais. Ces paroles taient rptes; elles blessaient
l'amour-propre des ministres prsents, passs ou futurs; elles
heurtaient la prtention de cette bourgeoisie librale qui s'tait
laiss persuader que le Roi ne devait pas gouverner. Une autre
faiblesse de Louis-Philippe tait d'accepter malaisment, dans le
rgime parlementaire, ce partage qui donne au ministre, avec la
responsabilit, ce qu'il y a de plus visible dans le gouvernement, et
ne laisse au prince qu'une action indirecte qui, pour tre discrte,
cache, n'en est pas souvent moins relle ni dcisive. Il dsirait
avoir, aux yeux du pays, le mrite des services qu'il lui rendait en
imprimant une bonne direction  ses affaires intrieures ou
extrieures. On et presque dit qu'il regrettait de ne pas tenir
plutt le rle du ministre, et que, de ce rle, il enviait mme ce qui
semblait le plus tranger aux habitudes d'un prince, la justification
publique de sa politique, les luttes, les motions et les succs des
dbats parlementaires. Il se savait la parole facile, abondante,
aimait  s'en servir, et souffrait de ne l'employer que pour
chambrer chaque dput dans une embrasure de fentre, au lieu de
parler, du haut de la tribune,  un nombreux auditoire: un peu comme
certaines femmes du monde, impatientes des convenances qui les
empchent d'exercer au thtre leur talent de cantatrice[138].

[Note 137: Le Roi, a dit M. Guizot, manifestait trop d'avis et de
dsirs dans de petites questions et de petites affaires qui ne
mritaient pas son intervention. L'indiffrence et le silence sont
souvent d'utiles et convenables habilets royales; Louis-Philippe n'en
faisait pas assez d'usage. C'est ce qui faisait dire  Branger avec
plus de mchancet que de vrit: Le Roi veut goter  toutes les
sauces et fait tourner toutes celles o il trempe le bout du doigt.]

[Note 138:  cette poque mme, en juin 1832, le Roi, causant avec les
chefs de la gauche, ne trahissait-il pas son regret, quand il leur
disait: Un roi constitutionnel ne peut _malheureusement_ pas
s'expliquer  la tribune: je ne puis faire connatre personnellement
mes sentiments que quand je voyage, et vous aurez remarqu que je ne
laisse jamais chapper ces occasions sans en profiter. (_Mmoires
d'Odilon Barrot_, t. I, p. 610.)]

Prier avait singulirement comprim et froiss ce got de
Louis-Philippe pour le gouvernement et le gouvernement visible. Le
ministre avait prtendu non-seulement s'emparer de tout le pouvoir,
mais bien montrer aux autres qu'il tait le seul matre, sans
s'inquiter de l'effacement mortifiant auquel il condamnait ainsi le
Roi. Celui-ci s'y tait soumis avec une patriotique rsignation,
quoique non sans chagrin. Prier mort, des esprits malveillants
insinurent que Louis-Philippe en avait prouv un soulagement[139]:
insinuation peu fonde,  laquelle les propos inconvenants et
maladroits de certains courtisans avaient pu fournir prtexte[140].
Seulement il saisit, avec quelque empressement, l'occasion qui lui
tait offerte de gouverner davantage et de le faire voir. Sous ce
rapport, rien ne lui convenait mieux que l'tat dans lequel la mort de
Prier laissait le ministre. La prsidence du Conseil, dont les
droits nagure avaient t exagrs jusqu' mettre pour ainsi dire le
Roi hors du gouvernement, se trouvait tre, par une autre anomalie,
totalement supprime: les fonctions en revenaient  Louis-Philippe,
qui les avait dj exerces lors du premier ministre[141], et qui
avait peut-tre le secret espoir de ne plus s'en dessaisir. Sa
revanche, on le voit, tait complte, d'autant plus que, parmi les
ministres, il n'en tait aucun dont l'indocilit ou l'importance
propre pt, soit entraver l'action royale, soit la rejeter dans
l'ombre. Le plus en vue, M. de Montalivet, ministre de l'intrieur,
trs-jeune encore, sans clientle personnelle dans le Parlement, tait
particulirement dvou au prince dont la faveur avait fait sa fortune
politique.

[Note 139: Il ne convient d'accueillir qu'avec mfiance l'assertion de
M. Odilon Barrot qui prtend qu' la nouvelle de la mort de Prier, le
Roi se serait content de cette froide rflexion: Est-ce un bien?
est-ce un mal?...]

[Note 140: M. Guizot raconte,  ce propos, dans ses _Mmoires_ (t. II,
p. 329): Peu de jours aprs la mort de M. Casimir Prier, j'tais aux
Tuileries, dans le salon de la Reine; un membre de la Chambre des
dputs, homme de sens et trs-dvou au Roi, dit  l'un des officiers
intimes de la Cour: Quel flau que le cholra, monsieur, et quelle
perte que celle de M. Prier!--Oui, certainement, monsieur; et la
fille de M. Mol, cette pauvre madame de Champltreux! Comme pour
attnuer, en le comparant  une douleur trs-lgitime, mais purement
de famille, le deuil public pour la mort d'un grand ministre. Je ne
doute pas que, si le roi Louis-Philippe et entendu ce propos, il n'en
et senti l'inconvenance; mais les serviteurs ont des empressements
qui vont fort au del des dsirs des rois, et celui-l croyait plaire
en repoussant M. Casimir Prier dans la foule des morts que le cholra
avait frapps.]

[Note 141: Lors du second ministre, M. Laffitte avait le titre de
prsident du Conseil; mais son indolence laissait grande place 
l'action et  la prpondrance royales.]

Pas plus que les ministres, Louis-Philippe ne songeait  faire flchir
la politique de rsistance; mais il tait bien aise de montrer que,
pour l'appliquer, il pouvait se passer de Prier et de tout autre
personnage quivalent. Il se flattait que l'opinion verrait ds lors
dans cette politique, non plus seulement le systme d'un ministre,
mais celui du Roi. Cette proccupation, alors trs-vive chez lui,
l'amenait parfois  des assertions contestables. Causant, quelques
semaines plus tard, avec MM. Odilon Barrot, Laffitte et Arago, il leur
disait: J'ai remarqu, messieurs, que vous appelez tous mon systme
de gouvernement, le systme du 13 mars. Cette dnomination, je dois
vous en avertir, est tout  fait impropre. Le systme que nous suivons
aujourd'hui est celui que j'adoptai, aprs de srieuses rflexions, en
montant sur le trne; c'est aussi, de point en point, celui qui
dirigeait le ministre dont M. Laffitte tait le prsident. Et comme
ce dernier rclamait contre cette assimilation: Les vues, je le
rpte, continuait le Roi, taient absolument identiques. Depuis que
je suis sur le trne, le gouvernement a toujours march dans la mme
ligne, parce que cette ligne avait t adopte aprs de mres
rflexions, parce qu'elle tait la seule convenable. Si Prier avait
pu assister  cette conversation, n'et-il pas protest plus haut
encore que M. Laffitte contre un tel rapprochement? Dans son dsir de
tout rapporter  son systme et d'antidater la politique du 13 mars,
Louis-Philippe en prenait trop  son aise avec les faits. Mais son
erreur ne portait que sur le pass, et elle ne saurait veiller aucun
doute sur la rsolution o il tait d'viter, dans le prsent et dans
l'avenir, tout ce qui rappellerait, mme de loin, le laisser-aller du
ministre Laffitte.


II

Il n'tait pas aussi simple qu'on le supposait de ne pas remplacer un
grand ministre; les vnements le firent voir tout de suite. Prier
disparu, la scurit des conservateurs sembla subitement s'vanouir. Le
_Journal des Dbats_, qui tout  l'heure affectait de croire que le
systme n'avait pas besoin du ministre du 13 mars, disait, tout effar,
deux jours aprs: La Providence aurait-elle donc rsolu d'abandonner
une seconde fois la France aux factions, comprimes un moment par le
caractre nergique de M. C. Prier?... Et il souhaitait de n'tre pas
rduit  dire un jour que M. C. Prier tait mort  propos pour son
bonheur, et qu'il fallait le fliciter de n'avoir pas vu sa patrie
ensanglante par les factions victorieuses[142]. Les liens de
l'administration, ces liens que Prier avait si solidement renous, se
relchaient aussitt. L'un des amis de M. de Montalivet, le gnral de
Sgur, lui adressait la note suivante: Le rseau militaire,
administratif, judiciaire, flotte incertain. Vos agents hsitent: les
mauvais ont dj reu leur mot d'ordre, qui est le dsordre; les
mdiocres attendent le premier coup de vent pour tourner  son gr; les
meilleurs se dcouragent. Les dputs ministriels ne rentrent dans
leurs dpartements que pour y tre insults  domicile. Ce n'est
qu'aprs trois jours d'outrages que le prfet le plus dcid, que le
gnral le plus solide les font enfin respecter. Ainsi, tout se prpare
pour que le pouvoir, relev si pniblement et si glorieusement depuis
quatorze mois, s'chappe de vos mains, dans la Chambre, ds la premire
session; dans Paris, ds la premire meute[143].

[Note 142: _Journal des Dbats_ du 17 mai 1832.]

[Note 143: _Mmoires du gnral de Sgur_, t. VII.]

Le parti rvolutionnaire n'avait jamais compltement dsarm.
Toutefois,  la fin de 1831 et au commencement de 1832, les meutes
taient devenues plus rares: le dcouragement tait visible. La
maladie de Prier et son remplacement au ministre de l'intrieur par
M. de Montalivet avaient dj rendu quelque espoir aux hommes de
dsordre. On les avait vus aussitt s'agiter; il avait mme t
question, dans les conciliabules des _Amis du peuple_, d'une prise
d'armes pour le 5 mai. La mort de Prier augmenta encore l'audace et
l'effervescence des socits rvolutionnaires. Runies en permanence,
elles dlibraient presque ouvertement sur leurs projets d'meutes. La
police ayant appos les scells sur le local o l'une d'elles tenait
ses sances, les affilis les arrachrent et maltraitrent les agents
de la force publique. Il tait manifeste qu'on croyait le moment venu
pour un coup de main, et qu'on s'y prparait comme si la monarchie
tait livre dsormais sans dfense  ses ennemis. Des conspirateurs
bonapartistes et lgitimistes suivaient de prs ce mouvement, tout
disposs  y prter leur concours, avec l'espoir secret de le faire
tourner  leur profit[144].

[Note 144: Sur cette agitation, cf. l'_Histoire des socits secrtes
et du parti rpublicain de 1830  1848_, par Lucien DE LA HODDE. Ce
dernier, membre actif des socits rvolutionnaires pendant toute la
monarchie de Juillet, rdacteur des journaux d'extrme gauche, tait
en ralit un habile et prcieux agent de la police secrte. Quand
Caussidire, lui-mme ancien conspirateur, arriva  la prfecture de
police en 1848, il dcouvrit le rle jou par son camarade. Il runit
alors seize de ses amis chez Albert, au Luxembourg; de la Hodde avait
t convoqu. Caussidire invita la runion  se constituer en
tribunal secret pour juger un tratre, dnona de la Hodde, et lui
donnant  choisir entre un pistolet arm ou un verre de poison, le
somma tragiquement de se donner la mort. L'ancien agent de la police
s'y refusa. On n'osa le tuer, et Caussidire dut se contenter de le
mettre arbitrairement au secret dans la prison de la Conciergerie. De
la Hodde ne recouvra sa libert qu' la chute de Caussidire. Il
publia son _Histoire des socits secrtes_ en 1850.]

La presse dmagogique ne prenait pas la prcaution de dissimuler ses
desseins et son attente. Il ferait beau, disait la _Tribune_ du 29
mai, de voir parler d'un article 291 et de sommations  des assembles
de deux cent mille hommes! Toutes ces broutilles ne s'opposent qu'aux
faibles. Et un autre jour: Toute meute srieuse  Paris a produit
un changement important. MM. Guizot et de Broglie sont tombs  la
voix d'une meute; les fleurs de lys au Palais-Royal ont t effaces
 une ptition de l'meute. Il n'y en a pas une qui n'ait port ses
fruits! Que l'meute se prolonge, se grossisse, devienne insurrection,
et vous verrez le sort du Juste Milieu. Le 1er juin, le mme journal
s'criait,  propos d'un procs qui venait de lui tre fait: Frappez,
frappez encore, insenss! Vos coups ressemblent au tocsin. Annoncez le
pril de votre cause, le triomphe de la ntre. Frappez encore. Dans
peu de jours, il ne vous restera plus  glapir que le sauve qui
peut.... Le jour du rveil du peuple commence  luire, et dj bruit
le cri national qui enfanta les soldats des trois journes, comme il
avait enfant ceux de nos armes rpublicaines.

L'opposition parlementaire ne voulut pas rester en arrire. Les Chambres
taient en vacances; cette circonstance n'arrta pas les dputs de la
minorit. Quelques jours aprs la mort de Prier, ils se runirent 
l'htel de M. Laffitte. Sous la forme insolite et presque
rvolutionnaire d'un appel au pays, ils adressrent  leurs lecteurs un
_Compte rendu_ qui tait un rquisitoire vhment contre le
gouvernement. Ce manifeste, publi le 28 mai, reut cent trente-quatre
signatures. Aprs avoir rpt les griefs connus contre la politique
intrieure et extrieure[145], il la montrait aboutissant, aprs deux
ans d'exprience, au dehors,  l'humiliation de la France et  la menace
d'une coalition; au dedans,  la rvolution fausse,  la libert
opprime,  la guerre civile flagrante; puis il concluait: Nous le
proclamons avec une douloureuse et profonde conviction: que ce systme
se prolonge, et la rvolution de Juillet et la France sont livres 
leurs ennemis. La Restauration et la Rvolution sont en prsence. La
vieille lutte que nous avions cru termine recommence. Dans cet acte,
l'opposition ne tmoignait pas seulement de sa violence contre le
gouvernement, mais aussi de sa faiblesse envers le parti
rvolutionnaire. La grande proccupation de ceux qui se prtendaient
dynastiques fut d'obtenir la signature des rpublicains les plus
avancs, de MM. Garnier-Pags an[146], Cabet, Voyer d'Argenson, et,
pour y arriver, aucun sacrifice ne leur cota. M. Odilon Barrot, charg
de rdiger le manifeste, avait crit dans son projet: Pour tous les
hommes senss, la monarchie constitutionnelle, sincrement pratique,
est la forme qui se concilie le mieux avec tous les dveloppements de la
libert; les rpublicains rclamrent, et pour faire droit  leurs
exigences on se contenta de dire: La France de 1830 a pens, comme
celle de 1789, que la royaut hrditaire, entoure d'institutions
populaires, n'a rien d'inconciliable avec les principes de la libert.
C'est ce que M. Barrot a appel dans ses _Mmoires_ une lgre
modification et une variante insignifiante[147]. Carrel tait plus
dans le vrai quand il crivait que le compte rendu tait une
dclaration de neutralit entre la rpublique et la monarchie.

[Note 145: Voici quelques fragments qui donneront une ide de ce
document: ...Lors de la discussion de la liste civile, nous avons
cru que la royaut nouvelle avait d'autres conditions de force
et d'existence que le luxe et la corruption des vieilles
monarchies...--Deux systmes taient prsents pour l'organisation de
l'arme: l'un, qui demandait une puissante rserve compose de la garde
nationale et des soldats librs du service, aurait permis de diminuer
la force et les dpenses de l'arme permanente.... Ce systme, plus
conomique, plus favorable  la fusion de la garde nationale et de
l'arme, tait le ntre...--Le gouvernement, abus par de funestes
doctrines et d'injustes prventions, n'a vu d'ennemis que dans ceux qui
avaient combattu pour le fonder...--C'est la rougeur sur le front que
nous avons entendu les agents du gouvernement parler de la crainte de
dplaire aux cabinets trangers; nous croyions que la France tait 
jamais affranchie de cette humiliante influence... Aprs le renversement
d'une dynastie impose par la Sainte-Alliance, le gouvernement devait
surveiller avec inquitude les mouvements des monarques trangers. Il ne
devait pas leur permettre surtout d'tendre et d'augmenter leur
puissance... Et cependant, malgr ses promesses formelles, il a
abandonn l'Italie  la domination de l'Autriche, et il a laiss prir
la Pologne, cette Pologne que nous pouvions secourir, quoi qu'on en ait
dit  la tribune, et que notre devoir tait de sauver, etc., etc.]

[Note 146: Il ne faut pas confondre ce Garnier-Pags, homme de talent,
qui cachait dans un corps maladif une volont froide et passionne,
avec son frre cadet, personnage bonasse, mdiocre et un peu ridicule,
qui dut seulement au renom laiss par son an de se trouver un moment
en 1848  la tte de la France. Le 24 fvrier, on lisait,  la tribune
de la Chambre envahie, les noms des membres du gouvernement
provisoire; arriv au nom de Garnier-Pags, une voix du peuple cria:
Il est mort, le bon!]

[Note 147: O. BARROT, _Mmoires_, t. I, p. 268.]

Ce manifeste ne pouvait avoir aucun rsultat lgal et parlementaire;
il fournit seulement, pour quelques jours, un aliment aux polmiques
des journaux; il apporta surtout un singulier encouragement aux
rpublicains, aux fauteurs d'meute, qui voyaient ainsi les fondateurs
mme du gouvernement de Juillet proclamer sa banqueroute et dnoncer
sa trahison. Le compte rendu est aux redoutables meutes qui vont
clater le 5 et le 6 juin, ce que les banquets seront plus tard  la
rvolution de Fvrier. Dans les deux cas, l'opposition dynastique,
aveugle, ouvre la voie, donne l'lan aux pires ennemis de la
monarchie. Ce n'est pas sa faute si elle n'obtient pas, ds 1832, le
triste succs qu'elle aura en 1848.


III

Les meneurs des socits secrtes n'en taient plus qu' chercher une
occasion, quand, le 2 juin, le gnral Lamarque mourut du cholra.
Rien n'tait plus conforme  la tradition du parti que de transformer
des obsques en manifestation rvolutionnaire. Ainsi avait-on procd,
avec des nuances diverses,  la mort du gnral Foy et  celle de
Manuel. Le grand embarras de ceux qui veulent lancer une meute est de
trouver un prtexte, d'apparence innocente, pour runir leur arme
dans la rue; un enterrement le leur fournit; cette arme une fois
masse et mise en mouvement, sous couleur de rendre hommage au mort,
se grossit naturellement des curieux attirs par la crmonie; il ne
reste plus qu' profiter du premier incident pour engager la
bataille. Les socits rvolutionnaires rsolurent donc de descendre
toutes sur la place publique, le jour des obsques de Lamarque.
Chacune eut son point de ralliement. Les rles et les armes furent
distribus. Les affilis taient au nombre d'environ deux mille,
presque tous bourgeois[148]; ils espraient soulever les ouvriers et
entraner la foule. Avec leur clairvoyance ordinaire, les chefs de
l'opposition parlementaire venaient, cette fois encore,  l'aide des
rvolutionnaires. Proccups de faire la contre-partie des obsques de
Prier et d'en imposer ainsi, par une grande manifestation, au
gouvernement comme  l'opinion, ils s'agitrent pour donner beaucoup
d'clat  la crmonie et pour y attirer le plus de monde possible.

[Note 148: DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes_, p. 87.]

Le 5 juin, jour fix pour l'enterrement, la foule est immense et les
affids sont  leur poste. On doit conduire le corps, par les
boulevards, jusqu'au pont d'Austerlitz, o une voiture attend pour
l'emporter  Mont-de-Marsan: Le cortge s'tend interminable, devant
et derrire le char que trois cents jeunes gens tranent avec des
cordes. En tte et en queue, les troupes d'escorte; au milieu, des
pelotons de toutes les lgions de la garde nationale, une longue
colonne d'ouvriers, les dputations des coles, sauf de l'cole
polytechnique, consigne par ordre suprieur, les rfugis de tous
pays, et surtout les socits rvolutionnaires, avec leurs bannires
de diverses couleurs, dont une rouge, porte par le chef des
Rclamants de Juillet[149]. Les physionomies farouches et sombres,
les armes qu'on entrevoit  demi caches sous les vtements trahissent
trop clairement les desseins de beaucoup de membres du cortge. Ds le
dbut,  la hauteur de la rue de la Paix, une clameur s'lve de la
foule:  la colonne! et la longue procession se dtourne pour passer
par la place Vendme: sorte de dvotion bonapartiste qui tait alors
dans les habitudes du parti rpublicain.  mesure que le cortge
s'avance, les esprits s'chauffent, les passions s'exaltent. Le duc
de Fitz-James, qui se tenait au balcon d'un cercle, ayant refus de se
dcouvrir, les vitres de la maison sont aussitt brises  coups de
pierres. Cris de plus en plus nombreux de: Vive la Rpublique!  bas
Louis-Philippe! plus de Bourbons! Violences croissantes contre les
sergents de ville, dont quelques-uns sont grivement blesss.
Plusieurs postes sont dsarms sur le passage. On casse les chaises et
l'on arrache les tuteurs des arbres du boulevard, pour se prparer des
armes en vue d'un combat que chacun sent imminent. Les meneurs n'en
sont plus  cacher leur projet: Mais enfin, o nous conduit-on?
demande une voix.-- la rpublique, rpond l'un des chefs de groupe;
tenez pour certain que nous souperons ce soir aux Tuileries. Et le
long cortge continue ainsi  rouler lentement par les boulevards,
grossi des curieux, formant une masse paisse de plus de cent mille
hommes, d'o mergent les bannires, les btons garnis de feuillage,
et d'o sort un grondement menaant, entreml de cris farouches ou de
refrains rvolutionnaires. Le ciel gris et pluvieux rend le spectacle
plus sinistre encore.  la hauteur du boulevard du Temple, une immense
acclamation accueille une centaine d'lves de l'cole polytechnique
qui se sont rvolts et ont forc leur consigne, pour venir prendre
leur place dans la manifestation et aussi dans l'meute; triste
consquence des loges prodigus par le gouvernement lui-mme  ceux
de leurs camarades qui avaient combattu sur les barricades de Juillet.
On arrive enfin au pont d'Austerlitz, terme du convoi. Les orateurs
montent sur une estrade pour prononcer des discours que, dans
l'agitation croissante de la foule, personne n'entend. Tout  coup,
apparat un cavalier brandissant un drapeau rouge que surmonte un
bonnet de mme couleur. Le dsordre est au comble. Suivant un plan
convenu, les affids tentent de s'emparer du corps, pour le porter au
Panthon; ils chouent; mais, dans ce premier combat, des soldats sont
blesss. Le cri: Aux armes! retentit sur plusieurs points; les
barricades s'lvent; des coups de feu sont tirs. Les troupes,
consignes et masses, ds le matin, en plusieurs endroits de la
ville, ont pour instruction de ne se dfendre qu' la dernire
extrmit. Aussi reoivent-elles, sans riposter, les premires
dcharges, qui blessent plusieurs officiers ou soldats. Mais bientt
les commandants ne peuvent plus se faire illusion: c'est bien une
insurrection qui commence; il n'y a qu' la rprimer vigoureusement.

[Note 149: Ainsi appelait-on ceux des combattants de Juillet qui
prtendaient n'avoir pas t rcompenss selon leur mrite.]

Du ct du pouvoir, rien de ces hsitations, de cet abandon, signes
des gouvernements qui vont tomber. Le Roi, qui depuis la mort de
Prier a pris la direction effective des affaires, tait  Saint-Cloud
le matin: Amlie, dit-il, il y a du trouble  Paris, j'y vais.--J'y
vais avec vous, mon ami, rpond la Reine. Tous les pouvoirs
militaires sont remis au gnral de Lobau, qui prend ses mesures avec
sang-froid et nergie. Les troupes se montrent rsolues et
fidles[150]. Une bonne partie de la garde nationale rpond  l'appel;
celle de la banlieue le fait mme avec une passion irrite. Au premier
moment, l'insurrection s'est tendue avec une rapidit qu'expliquent
la prmditation des meutiers et la volont du gouvernement
d'attendre, pour agir, qu'il soit attaqu; elle occupe, sur la rive
gauche, les quartiers compris entre le Jardin des Plantes et la rue du
faubourg Saint-Jacques; sur la rive droite, tout l'est de Paris
jusqu' la hauteur de la place des Victoires. Mais bientt l'arme,
appuye par la garde nationale, reprend l'offensive, avec succs. Les
soldats de l'meute sont plus parpills que nombreux; ils n'ont pu en
effet branler la masse populaire, et, sauf de rares exceptions, les
ouvriers ne donnent pas.  huit heures du soir, le gnral de Lobau
circonscrit l'insurrection entre les boulevards, les quais, la
Bastille et la pointe Saint-Eustache; il la presse de toutes parts,
sans lui laisser aucun rpit: la bataille se prolonge jusqu' minuit.

[Note 150: On a racont que, quand le cortge tait arriv  la place
de la Bastille, un officier du 12e lger s'tait avanc vers le
premier groupe et avait dit au chef: Je suis rpublicain, vous pouvez
compter sur nous. Aucune dfection ne se produisit.]

Elle recommence le lendemain, 6 juin,  quatre heures du matin. Les
insurgs sont en plus petit nombre encore que la veille, mais rsolus,
hardis, retranchs, comme en une forteresse, au centre d'un quartier
enchevtr de rues troites. Force est d'employer contre eux le canon:
encore n'avance-t-on que lentement. Pendant que la lutte se localise
ainsi, le reste de Paris reprend peu  peu sa vie normale, rassur
d'ailleurs par le sang-froid du Roi qui parcourt  cheval la ligne des
boulevards jusqu' la Bastille, traverse le faubourg Saint-Antoine,
revient jusqu'aux quais, en imposant aux plus hostiles par sa fermet
calme, ne paraissant mme pas s'apercevoir des coups de feu qui
parfois clatent sur son chemin[151]. C'est autour du clotre
Saint-Merry que se livrent les derniers combats. Une poigne
d'insurgs y tient longtemps en chec l'effort de la troupe et des
gardes nationales; ils ne sont rduits qu' la fin de la journe.
Alors la bataille est dfinitivement gagne par le gouvernement; mais
c'est bien une bataille, la plus redoutable et la plus sanglante que
les rues de Paris aient vue depuis la rvolution de Juillet: on compte
huit cents morts ou blesss, se partageant  peu prs galement entre
les deux camps.

[Note 151: M. de Saint-Priest crivait  M. de Barante:
Louis-Philippe a fait son devoir de roi avec un courage, une bonne
grce, un -propos vraiment admirables; ni trop ni trop peu; du
courage sans tmrit, de la dignit dans le maintien, des mots
heureux  la faon de Henri IV. (_Documents indits._)]

Dans cette insurrection, les soldats de l'arme rpublicaine ne se
sont pas mnags; mais les chefs n'ont pas paru sur les barricades.
Celui dont on fit le hros de ces journes tait un certain Jeanne qui
commandait au clotre Saint-Merry, et qui y dploya une rare
intrpidit: aventurier obscur dont le pass n'tait pas absolument
net. Sans doute, si le mouvement avait russi, les chefs se fussent
montrs; mais leur prudence attendait l'vnement. Godefroy Cavaignac
lui-mme se tint  l'cart. Les plus compromis taient MM.
Garnier-Pags an, Cabet et Laboissire, dputs, qui avaient
concouru aux prparatifs et contre qui des mandats furent lancs. On
avait fait esprer aux combattants que M. Mauguin et le marchal
Clausel se prononceraient pour eux. Les missaires dpchs au premier
le trouvrent tremblant de peur; le second rpondit  un artilleur de
la garde nationale, qui le pressait de prendre parti: Je me joins 
vous, si vous tes assurs du concours d'un rgiment.--Eh! monsieur,
rpliqua l'artilleur, si,  l'heure o je parle, un rgiment tait 
nos ordres, nous n'aurions pas besoin de vous[152]. Quant  Carrel,
il commenait  ressentir les embarras de son nouveau rle. En sa
qualit d'ancien officier, il tenait en mdiocre estime les forces
populaires et ne croyait pas au succs de l'meute. Le soir du 5 juin,
dans une runion tenue aux bureaux du _National_, il avait combattu
l'ide de se jeter dans la lutte. Le lendemain matin, dans son
journal, il invitait les magistrats, les dputs et la garde nationale
 s'interposer, pour empcher le gouvernement d'gorger la
population[153]. Quelques heures plus tard, rencontrant M. O. Barrot,
il le pressait de prendre la tte du mouvement: Vous tes, dans tous
les cas, compromis, lui dit-il, vous et vos amis, par cette
insurrection; tchez du moins de la faire tourner au profit de votre
opinion.--Ah! je ne le sais que trop, rpondit M. Barrot, et ce n'est
pas d'aujourd'hui seulement que vos folies compromettent la libert;
mais j'aime encore mieux avoir  rpondre de votre dfaite que de
votre victoire... Et il le quitta pour se rendre aux Tuileries[154].

[Note 152: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

[Note 153: Magistrats, dputs, gardes nationaux ne peuvent se croire
fidles  leurs serments envers le pays, s'ils n'interviennent pas de
la manire la plus nergique entre la population qu'on menace
d'gorger, et un gouvernement qui veut forcer les soldats  gorger la
population, les citoyens  s'armer contre les citoyens. Par son
endurcissement  soutenir un fatal systme, il s'est fait une
ncessit du crime; il faut qu'il touffe dans le sang nos
patriotiques rsistances..... La France veut un gouvernement qui la
dfende au lieu de l'assassiner. (_National_ du 6 juin 1832.)]

[Note 154: _Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 270.]

Restait La Fayette, que l'meute tait accoutume  trouver parmi les
plus dociles  son appel. Son rle, dans la crmonie, avait consist
 tenir un des cordons du char et  prononcer un discours sur
l'estrade du pont d'Austerlitz. Il tait de ceux qui avaient dsir et
conseill une manifestation imposante, dans la pense que le Roi
serait  la merci de l'opposition, quand cent trente mille hommes se
seraient publiquement prononcs pour elle[155]. Mais, quand il vit le
drapeau rouge, entendit les premiers coups de feu et se rendit compte
que la manifestation tournait en insurrection violente, le pauvre
vieillard, puis d'ailleurs de fatigue, parut perdre le peu de tte
qui lui restait; il n'eut qu'une pense, se sauver au plus vite, loin
non des balles dont il n'avait jamais eu peur, mais de la
responsabilit dont il se sentait menac. On l'aperut, la figure
bouleverse, errer, de ci, de l,  la recherche de sa voiture qui
s'tait gare dans la confusion gnrale. Un fiacre se rencontra, il
s'y jeta avec son fils. La foule le reconnut, dtela les chevaux et
voulut le traner  l'Htel de ville, le sommant de prendre le
commandement de l'insurrection. Essaya-t-il de rsister, comme le
disent les uns? ou, comme le prtend au contraire M. Louis Blanc,
s'offrit-il tout entier, disant  ceux qui rclamaient son concours:
Mes amis, trouvez un endroit o l'on puisse placer une chaise, et je
vous y suivrai[156]? Peut-tre les deux versions ont-elles leur part
de vrit; La Fayette tait par nature assez indcis et, dans le cas
particulier, assez troubl, pour avoir tenu ce double langage.
D'ailleurs, il sentait bien qu'il n'tait plus son matre, et il
entendait l'un de ceux qui le tranaient dire  son voisin: Si nous
jetions le gnral dans la Seine, comment le gouvernement
repousserait-il le soupon de l'avoir sacrifi? Ce n'tait pas une
si mauvaise ide, disait plus tard le gnral, en racontant cet
incident. Toujours est-il qu'il fut grandement soulag, quand la
troupe dgagea son fiacre et lui permit de rentrer chez lui, bris de
lassitude et d'motion. Il n'eut garde de retourner auprs des
combattants.

[Note 155: Lettre du 20 juin 1832. (_Mmoires de La Fayette_, t. VI,
p. 674.)]

[Note 156: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

Pendant ce temps, les dputs de l'opposition dynastique considraient
avec tonnement la suite donne  leur compte rendu et la tournure
qu'avait prise leur manifestation. Le soir du 5 juin, ils s'taient
runis chez M. Laffitte, comme ils avaient fait au dbut des journes
de Juillet. Leur tat d'esprit tait  peu prs le mme qu' cette
poque: nullement dsireux, pour la plupart, d'une rvolution, fort
effrays mme de ce qu'elle pourrait tre, mais encore moins dcids
 la combattre. Les propositions les plus discordantes furent mises,
sans aboutir. On et bien voulu faire une protestation, toujours en
souvenir de Juillet, mais contre quoi? Aussi se bornait-on  attendre
les vnements, pour se mettre bravement  leur suite. Le lendemain, 6
juin, il apparut clairement que l'insurrection serait vaincue: on
s'arrta alors  l'ide d'une dmarche auprs du Roi, pour lui
demander d'arrter l'effusion du sang et de changer sa politique. Il
tait trois heures de l'aprs-midi quand MM. Laffitte, O. Barrot et
Arago, chargs de cette mission, se prsentrent aux Tuileries.
Louis-Philippe, qui rentrait de sa promenade  travers Paris, les
reut aussitt. L'entrevue dura plus d'une heure et demie. Les trois
dputs en ont dress une sorte de procs-verbal qui a t publi un
peu plus tard[157].  le lire, on est tout d'abord stupfait du vide
et de la sottise des dclarations faites par les dputs. Dsavouant
pour leur compte l'insurrection rpublicaine, ils prtendaient y
montrer cependant le signe de la dsaffection de la nation, la
condamnation de la politique du 13 mars; rditaient contre cette
politique leurs vieux griefs, lui reprochaient d'employer 
l'intrieur la force au lieu des moyens moraux, d'tre, en face de
l'tranger, pusillanime, sans souci de l'honneur national, et
menaaient le Roi, s'il ne changeait pas de systme, d'un divorce
prochain entre la France et la monarchie de Juillet. Il tait facile
de rfuter ces reproches et de montrer l'inanit de ces conseils:
c'est ce que fit Louis-Philippe, avec un succs que ne peuvent
contester ceux mmes qui lisent de l'oeil le plus prvenu le
procs-verbal de cette conversation. Cependant,  y regarder de plus
prs, on se demande si le Roi ne se laissait pas entraner  jouer un
rle autre que le sien. Ne retrouve-t-on pas l les petites faiblesses
que nous avons dj eu occasion de noter chez cet habile homme d'tat,
trop proccup de dmontrer aux autres l'excellence de sa politique,
et surtout de manifester qu'elle tait bien sienne, chez ce brillant
et abondant causeur qui ne se souvenait pas assez que le silence est
souvent pour un prince une condition de dignit, un acte de prudence
et un moyen d'autorit? En parlant aussi longuement, il s'exposait 
dire ce qu'il aurait mieux fait de taire[158]. N'et-il pas t, par
exemple, plus habile, en n'affectant pas de prsenter la politique
suivie depuis la rvolution comme sa politique propre, son
systme[159], et en ne fournissant pas ainsi  ses interlocuteurs,
dj trop en mfiance sur ce point, un prtexte aux accusations de
pouvoir personnel? Toutefois les derniers qui avaient le droit de lui
en faire un reproche taient les dputs qui s'adressaient ainsi au
prince, en dehors de ses ministres responsables, qui lui demandaient
de changer, _motu proprio_ et contrairement  la volont connue de la
Chambre, la politique du gouvernement. Si l'on pouvait relever quelque
incorrection, ils avaient provoqu Louis-Philippe  la commettre.
D'ailleurs, ce n'tait pas le lieu d'tre trop formaliste, et, quand
un Roi est oblig de dfendre sa couronne contre une meute, on ne
saurait le blmer beaucoup de se mettre en avant. Seulement que ce
soit plutt pour agir que pour parler. Nous applaudissons
Louis-Philippe, quand, dans cette mme journe du 6 juin, il dirige la
rsistance avec un admirable sang-froid, paye courageusement de sa
personne, se montre dans la rue alors que la bataille n'est pas encore
finie: c'tait vraiment se conduire en roi. Nous avons plus de doute,
lorsque nous le voyons soutenir une controverse contre trois dputs
de l'opposition, se justifier ou se plaindre auprs d'eux; en
admettant qu'il n'et pas mieux fait de refuser de les couter et de
les renvoyer  ses ministres, au moins et-il pu se borner  leur
faire savoir ses volonts en quelques mots svres et nets. Cette
brivet royale et t plus efficace que les conversations les plus
spirituelles et les plus habiles arguments.

[Note 157: On trouve notamment le texte de ce procs-verbal dans les
_Mmoires de M. Odilon Barrot_, t. I, p. 596  612.]

[Note 158: C'est ainsi qu'on et prfr ne pas le voir chercher  se
faire une sorte de popularit librale aux dpens de ses conseillers,
notamment de Casimir Prier. Dans le conseil des ministres dont on
veut me tenir loign, disait le Roi, ce n'est certainement pas par
mon influence qu'on prendra des dterminations illibrales. Ce matin,
par exemple, il y avait des avis pour la mise en tat de sige, et je
m'y suis formellement oppos. Cette dclaration tait d'autant plus
fcheuse que, le lendemain, le ministre dcidait cette mise en tat
de sige: on verra quelles polmiques et quelles difficults devaient
en rsulter. Louis-Philippe se vantait galement de s'tre oppos aux
mesures d'exception, que Prier lui proposait souvent quand il tait
dans ces accs de colre qui, ajoutait-il, nous ont nui plusieurs
fois.  un autre moment, il disait n'avoir jamais devin par quel
caprice Prier s'tait oppos obstinment  une dmarche demande par
M. Arago.]

[Note 159: Ds mon arrive au trne, disait le Roi, j'adoptai une
marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'hui.
Prouvez-moi que je me trompe, et je changerai. Jusque-l, je dois
persister; je suis un homme de conscience et de conviction. On me
hacherait comme chair  pt dans un mortier, plutt que de
m'entraner dans une voie dont on ne m'aurait pas dmontr la
convenance. Ce ne sont pas l les influences de ce prtendu entourage
dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage, je ne
m'en connais point. Peut-tre est-ce l'effet de mon amour-propre, mais
je crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant
qui, dans les grandes ou mme dans les petites affaires, me soumette 
ses volonts. Mon systme de gouvernement, je le rpte, me parat
excellent; je n'en changerai point, tant que vous ne m'aurez point
prouv qu'il est mauvais. Et plus loin, dans le mme ordre d'ides,
le Roi prononait, au sujet de Casimir Prier, des paroles que nous
avons dj cites.]

L'entrevue ne fut, du reste, qu'un incident alors peu remarqu. En
cette soire du 6 juin, les amis de la monarchie jouissaient d'autant
plus de leur victoire qu'ils en avaient un moment dout. Une telle
inquitude peut surprendre.  premire vue, il semblerait que le
rsultat n'et jamais d paratre incertain. Les insurgs taient peu
nombreux, sans chefs connus, sans crdit sur la population; l'arme
qui les combattait comptait, en dehors mme de la garde nationale, au
moins vingt-cinq mille hommes. Et cependant tous les tmoignages
contemporains rvlent qu'on eut grand'-peur; l'impression gnrale
fut que la monarchie courait un rel danger. D'o venait cette alarme?
du souvenir de Juillet. On avait conscience d'avoir alors fauss et
obscurci le sens de la lgalit. On avait tellement fltri la
rsistance  l'meute; on avait tant lou les dfaillances de l'arme
et la dfection de la garde nationale; on avait proclam si haut le
droit suprieur des barricades; on avait tant glorifi la rvolte des
coles, tant flicit les ouvriers d'tre descendus dans la rue et les
dputs de s'tre rallis  l'insurrection, qu'on se demandait avec
angoisse si tous comprendraient qu'il fallait faire, en 1832[160], le
contraire de ce qu'on avait fait en 1830. Les lves de l'cole
polytechnique furent heureusement les seuls  ne pas le comprendre.

[Note 160: La pense de ce rapprochement entre les journes de juillet
1830 et celles de juin 1832 proccupait alors tous les esprits. M.
Guizot crivait, le 14 juin, au duc de Broglie: La parodie de la
rvolution de Juillet est joue et tombe. Rien n'y a manqu:
l'adresse des 221 sous le nom de _Compte rendu_, etc. (_Papiers
indits._)]


IV

L'insurrection vaincue, il restait  donner satisfaction  la
conscience publique, en punissant les factieux. Lorsque le Roi avait
parcouru les rues de Paris, dans l'aprs-midi du 6 juin, un cri avait
domin tous les autres: Faites prompte et svre justice! Empcher
cette justice, telle est l'oeuvre  laquelle s'appliqurent aussitt
les journaux de gauche, y compris ceux qui avaient regrett la prise
d'armes. La rvolution de 1830 leur servait  justifier ou tout au
moins  excuser cette nouvelle rbellion. Sous un gouvernement n
d'une insurrection populaire, disait le _National_ du 10 juin,
devrait-on s'tonner et s'indigner qu'il soit rest, dans la portion
du peuple et de la jeunesse habituellement la plus remuante, quelques
souvenirs de Juillet mal compris, quelques instincts confus de
sdition? De quel droit demander aux juges de frapper les factieux,
disait encore le _National_, quand, aprs 1830, on a rhabilit comme
ayant t victimes d'un assassinat politique, tous ceux qui avaient
t condamns  raison de faits analogues, sous la Restauration? Pour
grandir les insurgs et les rendre plus intressants, on insistait sur
le courage rel qu'ils avaient montr, notamment au clotre
Saint-Merry; on potisait l'acharnement fanatique et meurtrier de leur
rsistance; on les posait en attitudes tragiques sur les barricades;
on rptait les mots qu'ils avaient prononcs ou qu'on leur avait
prts: sorte de lgende hroque qui n'a pas peu contribu  donner
le change sur la laideur criminelle et la tmraire sottise de cette
tentative de guerre civile. Enfin, pour faire oublier qu'elle tait
accuse, l'opposition se faisait accusatrice; elle reprochait au
gouvernement d'avoir, par ses propres mfaits, lgitim la rbellion;
elle imputait  la police d'avoir provoqu le combat,  l'arme
d'avoir commenc le feu. Toutes les injustices, tous les mensonges lui
semblaient lgitimes pour couvrir ceux que souvent au fond elle
blmait.

Le ministre fournit, ds le premier jour, aux opposants un terrain de
polmique sur lequel ceux-ci se htrent de prendre position. Le 7
juin, une ordonnance dclarait Paris en tat de sige et dfrait aux
conseils de guerre le jugement des faits insurrectionnels. Cette
mesure qu'avait, dit-on, conseille M. Thiers, et qui avait sduit le
courage juvnile de M. de Montalivet, fut prise, sans doute, par
crainte des scandaleuses faiblesses du jury. Ne pensait-on pas
rpondre ainsi au voeu de l'opinion, fort indigne contre les
meutiers et si dsireuse d'une rpression nergique? Une femme
minente du monde conservateur crivait, le 7 juin: Le cri gnral
est rpression svre. On est enchant de l'tat de sige; on regrette
seulement qu'il ait t mis si tard. Le mot de la garde nationale est
celui-ci: Maintenant que voil l'tat de sige, nous sommes bien aises
de les avoir arrts; ils n'iront pas au jury[161]. La lgalit de
l'ordonnance et t incontestable soit avant 1830, soit sous la
lgislation qui nous rgit depuis 1849. En 1832, certains juristes la
croyaient douteuse,  raison de l'article de la Charte qui interdisait
les tribunaux d'exception. Toutefois il ne semblait pas que
l'objection pt venir de l'opposition qui avait elle-mme demand, 
grand bruit, qu'on tablt l'tat de sige en Vende. Mais l'esprit de
parti ne s'embarrasse pas des reproches de contradiction.  peine
l'ordonnance fut-elle publie qu'il y eut explosion dans la presse de
gauche, trop heureuse de sortir d'une dfensive gnante et de prendre
l'offensive.  l'entendre, c'tait une rptition des Ordonnances de
Juillet, et ce nouveau coup d'tat mritait le mme chtiment que
l'autre. Les barreaux de plusieurs grandes villes rdigrent des
consultations concluant  l'illgalit de l'tat de sige. Quant  la
bourgeoisie parisienne qui, tout  l'heure, en prsence du danger
matriel, avait rclam prompte et svre justice, rassure
maintenant, elle n'avait plus d'oreille que pour les criailleries de
la gauche; elle se laissait troubler, entraner, et oubliant sa
rcente colre contre les meutiers qui venaient de mettre sa ville 
feu et  sang, elle ne cherchait querelle qu'aux ministres qui
s'taient compromis pour la protger. Ce sont revirements auxquels il
faut toujours s'attendre de sa part. Peut-tre cependant et-elle t
moins mobile, avec des ministres plus capables de lui en imposer et de
la retenir. Intimids par le soulvement des esprits, les conseils de
guerre se montrrent, dans leurs jugements, d'une modration et mme
d'une timidit extrmes. Ce ne fut pas tout: une msaventure plus
grave attendait le gouvernement.

[Note 161: Lettre de madame G***  M. le duc de Broglie. (_Papiers
indits._)]

La Cour royale de Paris avait reconnu la lgalit de l'ordonnance du 7
juin, en refusant de se prononcer sur les faits dfrs  la
juridiction militaire. Mais la Cour de cassation, saisie du pourvoi
d'un condamn, annula, sur la plaidoirie de M. Odilon Barrot, la
dcision d'un conseil de guerre, par le motif que celui-ci avait viol
la Charte en se dclarant comptent, et elle renvoya l'accus devant
les juges ordinaires. C'tait proclamer l'inconstitutionnalit de
l'ordonnance d'tat de sige. Long cri de triomphe dans tous les rangs
de l'opposition. Le ministre fut fort surpris et mortifi, mais il ne
crut pas avoir un autre parti  prendre que de s'incliner devant la
dcision de la cour suprme.  cette poque, les gouvernements ne
connaissaient pas encore les moyens, dcouverts de nos jours, soit
pour empcher les tribunaux de juger, soit pour se venger des
jugements dsagrables. La monarchie de Juillet n'tait pas sur ce
point plus avance que la Restauration,  laquelle l'indpendance
judiciaire avait plusieurs fois fait chec, et qui n'avait pas song
pour cela  la briser. Quelques heures aprs le prononc de l'arrt,
l'ordonnance qui avait tabli l'tat de sige fut rapporte, et tous
les accuss rendus  la juridiction ordinaire. Le jury fut d'ailleurs
plus svre que le conseil de guerre; il y eut quatre-vingt-deux
condamnations, dont sept  mort qui furent commues en dportation.
Mais,  lire les journaux, on et dit qu'il n'y avait eu qu'une
condamnation, celle qu'on prtendait faire sortir de l'arrt de la
Cour de cassation contre le gouvernement convaincu d'avoir viol la
Charte, contre les auteurs de ce prtendu coup d'tat de juin 1832
que la presse de gauche prsentera, pendant longtemps, comme allant de
pair avec les plus grands forfaits de l'histoire. tait-ce donc l le
fruit que la monarchie recueillait de sa sanglante et dcisive
victoire sur la faction rpublicaine? trange rsultat, en vrit, qui
ne faisait honneur ni  la justice du public, ni  l'adresse du
ministre.


V

L'insurrection rpublicaine n'est pas la seule qui ait clat aussitt
aprs la mort de Casimir Prier. Le 4 juin, veille du jour o la
bataille s'engageait dans les rues de Paris, les royalistes prenaient
les armes en Vende. C'tait la faiblesse de la monarchie de Juillet
de rencontrer des ennemis acharns  droite comme  gauche; selon la
parole de Royer-Collard, elle avait le feu en haut et le feu en bas.

Les lgitimistes s'taient remis assez rapidement de l'abattement o
les avait jets tout d'abord le succs de la rvolution. Les embarras,
les fautes, les prils du gouvernement nouveau, l'inscurit et le
malaise du pays leur avaient rendu courage et espoir. Telle avait mme
t la dissolution gnrale, pendant le ministre Laffitte, qu'ils
s'taient imagins toucher au moment de la revanche. Quelques-uns,
sans doute, n'en persistrent pas moins  se renfermer dans une sorte
de retraite, dposant leurs armes tout en gardant leurs convictions,
et crivant, comme M. de Villle, sur la porte de leur demeure, le mot
d'Horace: _Inveni portum_. Mais on ne pouvait attendre pareille
attitude de la masse du parti qui n'avait pas les mmes raisons de
srnit ou de satit, surtout des jeunes qui, par nature, rvent
plus de la haute mer que du port. Beaucoup de royalistes commencrent
donc aussitt, contre la monarchie de 1830, la guerre implacable
qu'ils devaient poursuivre jusqu'en 1848. Dans les premiers temps,
malgr l'immense talent et la renomme dj clatante de M. Berryer,
le terrain parlementaire n'tait pas le plus favorable  leur attaque.
Les lections de 1831 les avaient presque compltement exclus de la
Chambre. D'ailleurs, les vainqueurs de la veille, orgueilleux de leur
succs et de leur nombre, n'eussent pas tolr  la tribune des
agressions trop vives contre le rgime nouveau, ou une apologie trop
ouverte du rgime ancien. C'est dans la presse que les vaincus
cherchrent leur revanche, ou tout au moins la satisfaction de leurs
ressentiments. Rien ne peut donner une ide du ton que prirent les
journaux de droite, de leur violence outrageuse contre le gouvernement
et personnellement contre le Roi. Ils dpassaient presque les feuilles
de gauche, et nous avons vu cependant jusqu'o allait l'audace de
celles-ci[162]. Il est vrai que les crivains du parti vainqueur ne
traitaient souvent pas mieux la dynastie tombe. Renverser  tout prix
la monarchie nouvelle et, en attendant, lui faire le plus de mal
possible, tel tait, dans sa redoutable simplicit, le programme de
ces royalistes. Que ce renversement dt tout d'abord profiter  la
Rpublique, ils ne s'en inquitaient pas outre mesure: ils se
flattaient que cette rpublique ne durerait pas; d'ailleurs, s'ils ne
pouvaient obtenir la pleine restauration du droit, ce leur tait du
moins une premire jouissance de voir chtier ce qu'ils regardaient
comme une usurpation, pis encore, comme une trahison. Pour comprendre
leur conduite, il ne faut pas oublier qu' leurs yeux tout tait
prfrable  ce qui existait.

[Note 162: Les grands journaux lgitimistes taient dj
trs-violents. Mais ce n'tait rien  ct des petites feuilles
satiriques d'extrme droite telles que le _Bridoison_ ou les
_Cancans_. La lecture en est singulirement rpugnante. Pour en avoir
une ide, voyez les citations faites par M. Giraudeau, dans son livre
sur la _Presse priodique_ de 1789  1867, p. 76  87.]

Chateaubriand, alors g de plus de soixante ans, dans la plnitude
de son talent et de sa gloire, tait le plus illustre, et surtout le
plus populaire des royalistes. Il donnait le ton  la polmique de son
parti, dans des pamphlets terribles que la presse entire commentait
avec passion. Essayait-il de tenir la gageure tmraire qu'il avait
faite, assure-t-on, au dbut des journes de Juillet? Si la
lgitimit est renverse, avait-il dit, et que la presse soit libre,
je ne demande qu'une plume et deux mois pour relever la lgitimit.
C'est par le mpris qu'il veut tuer la royaut de 1830; il la montre
arrivant piteuse, les mains vides, n'ayant rien  donner, tout 
recevoir, se faisant pauvrette, demandant grce  chacun, et cependant
hargneuse, dclamant contre la lgitimit, contre le rpublicanisme,
et tremblant devant lui. Les sarcasmes ne lui manquent point pour
fltrir le pot-au-feu d'une monarchie domestique. Il s'en prend
surtout  la politique extrieure du nouveau gouvernement, aux
gnuflexions et aux mains mendiantes de sa diplomatie. Il lui
reproche d'avoir eu peur de son principe par faillance de coeur,
manque d'honneur et dfaut de gnie; de s'tre trane sur le
ventre, d'avoir abandonn les nations souleves pour elle et par
elle, d'avoir ainsi laiss chapper l'occasion de rendre  la France
ses frontires. Les patriotes rpublicains ne parlaient pas
autrement. C'est que, tout en combattant pour la vieille royaut, par
fidlit de conviction, peut-tre plus encore par point d'honneur, par
souci de l'unit de sa vie, Chateaubriand tenait beaucoup  conserver
ces applaudissements de gauche dont il avait pris l'agrable habitude,
depuis son opposition  M. de Villle. De l, ses coquetteries avec
Branger et Carrel; de l, ses loges  l'adresse du peuple qui
l'avait port en triomphe pendant les journes de Juillet, et qu'il
plaignait d'avoir t dpouill de sa victoire et de sa rvolution par
les usurpations de la coterie rgnante, par ces cornifleurs de
gloire, de courage et de gnie; de l, les protestations, souvent
injurieuses, par lesquelles il se sparait des hommes impopulaires de
son propre parti, des auteurs du coup d'tat manqu, de ces
eunuques qui avaient tent d'organiser une terreur de chteau et
avaient form la conspiration de la btise et de l'hypocrisie; de
l, sa proccupation de ne pas paratre trop dupe du drapeau politique
dans lequel il se drapait, de ne pas tre pris par la jeune France
pour un rabcheur de panache blanc et de lieux communs sur Henri IV,
capable d'un attendrissement de nourrice transmis, de maillot en
maillot, depuis le berceau du Barnais jusqu' celui du jeune
Henri[163].

[Note 163: Cf. _passim_, discours  la Chambre des pairs, 7 aot 1830;
_De la Restauration et de la Monarchie lective_ (1831); _De la
nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa
famille_ (1831); lettre  la duchesse de Berry (1832); lettre 
Branger (1832), etc., etc.]

Dans ces avances  la gauche, il n'y avait pas seulement le calcul
d'une vanit personnelle, mais aussi une tactique politique qui fut
alors celle de presque tous les royalistes militants. Ceux-ci
s'taient rendu compte qu'ils seraient peu entendus et surtout
n'auraient pas d'allis, s'ils attaquaient la monarchie nouvelle au
nom de leurs anciennes doctrines autoritaires, aristocratiques et
traditionnelles. Il leur parut plus habile et plus efficace de lui
faire la guerre sous le drapeau de la libert absolue. On vit
subitement les anciens amis de M. de Polignac rclamer la licence de
la presse, de l'association, des runions, l'extension des droits du
jury, la suppression de tout cens lectoral, l'lection des maires,
etc., etc. Ils n'admettaient pas qu'on relevt dans cette attitude une
contradiction avec leur propre pass. Nous avons le droit,
disaient-ils, d'exiger de la monarchie nouvelle qu'elle soit
consquente avec ses propres principes. Leur objectait-on que, dans de
telles conditions, il n'y avait pas de gouvernement possible: Eh! qui
vous dit le contraire? rpondait M. Berryer. Je comprends vos
embarras, je les avais prvus, et c'est pourquoi je protestais contre
ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il
est adopt, ce principe, adopt pour tre la loi du pays. Ds le 18
aot 1830, la _Quotidienne_ disait: Il faut oser demander aux
rvolutions la consquence des principes qui les produisent. Cela
pousse  des abmes peut-tre, mais aussi ramne forcment  l'ordre
moral... Lorsqu'on aura vu les pouvoirs, les partis et les factions
guids seulement par l'instinct d'une force brutale se dbattre et se
renverser dans une immense arne, sans qu'aucun principe de droit
puisse jamais jaillir d'un tel choc, les peuples fatigus seront bien
obligs de convenir que l'quit, c'est--dire la lgitimit, a sa
source en quelque lieu plus haut[164]. Cette tactique permettait aux
royalistes de se rencontrer, dans presque toutes les questions, avec
le parti dmocratique. Plusieurs mme rvaient une alliance, une
coalition formelle. Telle tait notamment la thse de la _Gazette de
France_, qui, au lendemain de la rvolution, conviait les rpublicains
 s'unir aux royalistes pour une mme oeuvre de renversement. Ceux
qui adhrent  la lgitimit par sentiment ou par principe,
disait-elle, et ceux qui ont foi dans la souverainet du peuple, tout
en se proposant un but diffrent, doivent tre d'accord sur la nullit
radicale de tout ce qui a t fait[165].

[Note 164: Il faut croire que cette tactique est la tentation
naturelle de tout parti dans la situation des lgitimistes aprs 1830;
car les cavaliers anglais n'avaient pas agi autrement au
dix-septime sicle. Lamartine cite  ce propos, dans une lettre  M.
de Virieu, ce passage de Burnet: Les cavaliers vaincus se firent les
plus logiques des rpublicains. Personne ne poussait aussi loin qu'eux
les consquences de la rvolution, et, quand on leur demandait
pourquoi ils proclamaient, d'une faon si absolue, des principes
contradictoires  leur ancienne nature, ils rpondaient: Nous avions
une logique pour la monarchie, nous en avons une pour la rpublique;
elle est sincre; nous voulons l'extension indfinie des principes que
le pays a adopts. La restauration ayant eu lieu, ils revinrent 
leurs anciens principes, mais ils avaient perdu toute autorit pour
les faire de nouveau prvaloir. On leur opposait leurs paroles
rcentes, et de l vint le discrdit o ils tombrent justement et la
chute dfinitive de la dynastie.]

[Note 165: _Gazette de France_ du 10 aot 1830.]

Le directeur de la _Gazette de France_, M. de Genoude, fut en effet
l'aptre le plus persvrant et le plus passionn de cette alliance
avec la gauche. Aucune rebuffade ne dcourageait ses avances. Plus
tard, d'ailleurs, il imaginera un moyen ingnieux d'avoir raison des
rsistances de la presse dmocratique: ce sera de fonder  ses frais
une feuille de gauche, la _Nation_, qui aura pour programme spcial de
marcher d'accord avec la _Gazette_ et de montrer ainsi ralise
l'union des deux partis; la _Nation_,  la vrit, ne pourra vivre.
Non-seulement M. de Genoude tendait la main aux dmocrates, mais il
leur empruntait leurs ides, leurs formules, amalgamait bizarrement la
souverainet du peuple et la lgitimit royale, et lanait, le
premier, au lendemain de 1830, l'ide du suffrage universel, comme il
sera le premier, le 24 fvrier 1848,  en demander l'application.
Personnage trange: mari d'abord assez richement, ayant ajout un
_de_ au commencement et  la fin de son nom patronymique qui tait
_Genou_, il devenait prtre en 1835, peut-tre avec l'espoir de
pouvoir prsenter dsormais toutes ses lubies comme des dogmes, menant
du reste une vie qui, sans tre irrgulire, n'tait gure plus
sacerdotale que son costume moiti frac, moiti soutane. Une fois
prtre, il n'aura de cesse qu'il ne soit dput, et il y parviendra en
1846. C'taient autant de prparatifs au rle universel dont il avait
la prtention. Il annonait,  jour fixe, les tats gnraux, le
congrs et le concile, o il devait siger, et qui auraient pour tche
de refaire, d'aprs ses plans et sous sa direction, la monarchie,
l'Europe et l'glise. Jamais prophte ne fut plus hardi, plus
imperturbable, moins troubl par le dmenti des vnements.
Trs-personnel, d'une vanit et d'une ambition presque candides dans
leur normit, peu scrupuleux sur les moyens de polmique, ayant
quelque chose du charlatan, on ne pouvait nanmoins contester la
sincrit de ses convictions, son dvouement  sa cause et le
dsintressement avec lequel il dpensait pour elle sa vie et sa
fortune. crivain mdiocre et terne, compilateur audacieux,
universellement superficiel, il touchait  tout, fondait des journaux,
entreprenait des encyclopdies, faisait des livres de thologie,
mlait la littrature, la politique, la religion et le commerce. Mais
il possdait quelques-unes des qualits du journaliste, et son nom a
t souvent mis  ct de celui de M. de Girardin; il avait du coup
d'oeil, de l'abondance, des ressources et de l'audace pour la guerre
de plume. Ajoutez une navet et une confiance dans le paradoxe qui
droutaient la contradiction, un aplomb que rien ne dmontait, une
tnacit que rien ne lassait, et surtout, au milieu d'une vie par
d'autres cts si mobile et si disperse, la puissance de l'ide fixe.
Je suis, disait-il de lui-mme, la vrille qui tourne toujours jusqu'
ce qu'elle ait fait son trou. Cribl de sarcasmes, il avait trop
confiance en soi pour en tre atteint, tellement persuad de son
importance qu'il finissait par en persuader le public. Vainement ses
amis le trouvaient-ils souvent compromettant, vainement ses ennemis
taient-ils tents de ne pas le prendre au srieux, il s'imposait 
tous,  force de les fatiguer, obligeant les uns  compter sur lui et
les autres  compter avec lui; bien plus, il a fait en sorte que
l'histoire ne peut le passer sous silence.

Au lendemain mme de la rvolution, les hommes de gauche se
souvenaient trop de la Restauration pour accepter facilement l'espce
d'alliance que M. de Genoude et d'autres royalistes leur proposaient.
Le plus souvent mme, ils la repoussaient avec indignation[166]. Mais
avec le temps, cette rpugnance s'affaiblit.  gauche aussi, on arriva
 dtester le gouvernement plus que tout le reste. Si nous n'avons
pas le mme paradis, disait-on aux lgitimistes, nous avons le mme
enfer. L'habitude de la lutte amena une sorte de fraternit d'armes
entre les soldats ou les chefs des deux camps. Plus d'une camaraderie
de ce genre se forma en prison: ainsi le vicomte de la Rochefoucauld
devenait,  Sainte-Plagie, l'ami de M. Sarrut, l'un des rdacteurs de
la _Tribune_. Quand ce journal, si grossirement rvolutionnaire,
ouvrit une souscription pour payer ses amendes, M. de Chateaubriand
s'inscrivit pour cinquante francs, et la _Gazette de France_ pour
mille francs. Un tel rapprochement n'tait pas sans offusquer certains
royalistes. L'un des anciens collgues de M. de Polignac, M. de
Guernon-Ranville, crivait sur son journal, dans la prison de Ham, 
propos de runions de carlistes et de rpublicains qui avaient lieu
dans certains dpartements du Midi: L'alliance parat tout  fait
cimente dans ces runions. On dit qu' un grand banquet donn 
Berryer, les couleurs rouge et blanc brillaient partout runies, et le
journal royaliste (_Gazette de France_), en signalant ce fait, s'crie
avec jubilation: La rforme a donc un drapeau, et maintenant il
faudra compter avec elle. C'est bien! 1815 et 1793 se donnent
l'accolade; les bourreaux et les victimes s'embrassent... Touchante
sympathie! admirable fusion! Et M. de Guernon-Ranville ajoutait:
C'est M. de Genoude qui est l'inventeur de ce beau systme[167].
Mais le dplaisir des sages, d'ailleurs peu nombreux, n'tait pas fait
pour arrter la passion des ardents. Bientt on ne s'tonnera plus,
quand il s'agira d'un plan de campagne  arrter pour l'opposition, de
voir les reprsentants des deux partis se runir et dlibrer
ensemble[168], et un jour viendra, en 1843, o M. de Genoude se
prsentera aux lecteurs de Prigueux, avec la recommandation de MM.
Arago et Laffitte. Aprs tout, pour tre juste, il faut reconnatre
que les lgitimistes ne faisaient pas pis qu'on n'avait fait contre
eux, quand ils taient au pouvoir: leur alliance avec les rpublicains
n'tait pas plus malhonnte que celle des libraux et des
bonapartistes, sous la Restauration.

[Note 166: Voir, par exemple, l'article publi par Carrel, dans le
_National_,  la date du 11 mars 1831.]

[Note 167: _Journal de M. de Guernon-Ranville_, 1er aot 1834.]

[Note 168: C'est ainsi qu'en 1840,  l'occasion des affaires d'Orient,
MM. Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, Mauguin, Thomas du _National_,
Isambert, Chambolle du _Sicle_, Louis Blanc se runissaient chez M.
Laffitte, avec MM. de Genoude de la _Gazette de France_, Laurentie de
la _Quotidienne_, Lubis de la _France_ et Walsh de la _Mode_.
(NETTEMENT, _Histoire de la littrature sous le gouvernement de
Juillet_, t. II, p. 474.)]

Si nous avons rappel l'acharnement de la presse royaliste contre le
gouvernement d'alors, ce n'est certes pas avec l'intention de rallumer
des querelles aujourd'hui teintes. Grce  Dieu, elles n'ont plus de
raison d'tre, et le seul rsultat de ce retour sur le pass doit tre
de nous faire mieux sentir le tort que cette division causait aux deux
partis. La monarchie de Juillet, surtout au dbut, n'a pas toujours
bien compris quelle cause de faiblesse tait pour elle l'hostilit des
lgitimistes. Ceux-ci lui paraissaient avoir t, pour le gouvernement
prcdent, des amis si gnants par leurs exigences, si compromettants
par leur impopularit, qu'elle se flicitait presque de leur
opposition, comme si le gouvernement en devenait plus commode, et la
faveur du public plus assure: aussi s'attachait-elle, par son
langage, par ses actes,  marquer davantage la sparation, et s'en
faisait-elle un titre auprs de la foule. Vue bien courte! Pour tre
une minorit alors vaincue et peu en faveur, le parti royaliste n'en
comprenait pas moins la plus grande part de cette lite sociale,
aristocratie de la naissance, de la fortune, de l'ducation, de la
tradition, sans laquelle et surtout contre laquelle on ne saurait
tablir un gouvernement durable. En dehors de ce groupe, il restait
bien encore un parti conservateur pour soutenir la monarchie nouvelle,
mais un parti rabaiss, dcouronn, appauvri de ses lments
brillants, gnreux et croyants, n'ayant plus assez de prestige pour
en imposer  la foule, assez de force pour soutenir la lutte contre
les ennemis de tout gouvernement. Cette vrit a t du reste mieux
vue aprs coup, et les esprits les moins suspects de partialit pour
les hommes et les ides du parti royaliste l'ont confesse. Rien
n'est assur en politique, a crit M. Renan en 1869, jusqu' ce qu'on
ait amen les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la
nation,  servir le progrs. Le parti libral de 1830 s'imagina trop
facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en
face le parti lgitimiste. L'abstention ou l'hostilit de ce parti est
encore le grand malheur de la France. Retire de la vie commune,
l'aristocratie lgitimiste refuse  la socit ce qu'elle lui doit, un
patronage, des modles et des leons de noble vie, de belles images de
srieux. La vulgarit, le dfaut d'ducation de la France, l'ignorance
de l'art de vivre, l'ennui, le manque de respect, la parcimonie
purile de la vie provinciale, viennent de ce que les personnes qui
devraient au pays les types de gentilshommes remplissant les devoirs
publics avec une autorit reconnue de tous, dsertent la socit
gnrale, se renferment de plus en plus dans une vie solitaire et
ferme. Le parti lgitimiste est en un sens l'assise indispensable de
toute fondation politique parmi nous; mme les tats-Unis possdent
cette base essentielle de toute socit, dans leurs souvenirs
religieux, hroques  leur manire, et dans cette classe de citoyens
moraux, fiers, graves, pesants, qui sont les pierres avec lesquelles
on btit l'difice de l'tat. Le reste n'est que sable; on n'en fait
rien de solide, quelque esprit et mme quelque chaleur de coeur qu'on
y mette d'ailleurs[169].

[Note 169: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869, p. 100.]

Mais si le parti lgitimiste, par son opposition, faisait du mal  la
monarchie de Juillet, il s'en faisait aussi  lui-mme. La campagne
d'opposition  outrance, de vengeance implacable, de renversement
quand mme, o il s'engageait, tait pleine de tentations mauvaises:
elle le conduisait  des procds et  des alliances rvolutionnaires
qui n'taient pas sans fausser ses habitudes intellectuelles, diminuer
son autorit politique et altrer son intgrit morale. Dans ce
nouveau rle, il n'tait plus lui-mme, tonnait la conscience
publique et fournissait prtexte aux svrits de ses adversaires qui
lui reprochaient, avec M. Guizot, son mlange bizarre d'insolence
aristocratique et de cynisme rvolutionnaire[170]. D'ailleurs, cette
monarchie de Juillet, o l'on ne voulait voir qu'une usurpation 
chtier  tout prix et  tout risque, ne s'en trouvait pas moins avoir
le dpt de l'autorit et la charge de dfendre la socit contre ses
ennemis. Les royalistes ont d se demander plus tard si les coups dont
ils avaient frapp ce gouvernement n'avaient pas atteint l'autorit
sociale, et notamment si leur campagne audacieusement poursuivie pour
avilir la personne d'un roi, n'avait pas abaiss la royaut elle-mme,
contribu  dtruire compltement dans nos moeurs le prestige et le
respect dont la dynastie lgitime et eu la premire besoin, et
prpar ainsi les esprits  la rpublique.

[Note 170: Discours de M. Guizot, du 12 mars 1834. Cf. aussi le
discours du 9 aot suivant.]

Double leon, dont ont profit ces deux moitis, galement
ncessaires, du parti conservateur et monarchique. Les libraux de
1830 y ont appris qu'ils taient impuissants  rien fonder de solide,
de complet et de durable, sans les royalistes. Ceux-ci ont vu que
cette politique de ressentiment, dont le dernier acte a t de
pousser un cri de joie triomphante le 24 fvrier 1848, n'avait ni
avanc la restauration de leur dynastie, ni accru l'honneur de leur
drapeau, ni servi les intrts permanents de la socit.


VI

Il tait des royalistes assez nombreux et surtout fort remuants
auxquels cette guerre de plume et ces manoeuvres de presse ne
suffisaient pas. Vivant entre eux, se nourrissant de leur propre
exaltation, ils s'imaginaient, comme les rpublicains, qu'un coup de
main pourrait jeter bas un gouvernement si prcaire. Ils croyaient
l'arme mcontente des humiliations qu'on lui avait fait subir aprs
la rvolution. Le ddain avec lequel il tait de mode, chez eux, de
traiter la royaut bourgeoise, aidait  leurs illusions.  ceux qui
parlaient de laisser d'abord la monarchie s'user, ils rpondaient:
Profitons, au contraire, de ce qu'elle n'a pas encore eu le temps de
s'installer. Humilis de la faon un peu piteuse dont le ministre
Polignac s'tait laiss battre par les Parisiens, ils taient
impatients de venger, par quelque fait d'armes, l'honneur de leur
drapeau. Parmi eux taient beaucoup d'officiers dmissionnaires de la
garde royale. Des hommes considrables, le marchal de Bourmont, les
gnraux duc des Cars et vicomte de Saint-Priest, croyaient le succs
possible, et, en tous cas, estimaient l'effort ncessaire pour relever
le prestige et le moral de leur parti.

Au sein mme du parti d'action, l'accord tait loin d'tre complet.
Quelques-uns tournaient plus ou moins les yeux du ct des puissances
europennes; ils taient peu nombreux et vivement dsavous par la
plupart des royalistes qui n'avaient pas oubli combien avait t
cruellement exploite, contre la royaut lgitime, la concidence de
la Restauration et de l'invasion trangre. D'autres prtendaient
agir,  la faon des rpublicains, par des socits secrtes et des
meutes dont les soldats seraient recruts,  prix d'argent, dans les
mmes rgions o les rvolutionnaires trouvaient gratuitement les
leurs. Tel fut, en fvrier 1832, l'trange complot des Prouvaires. On
avait enrl,  grands frais, et organis,  peu prs comme les
carbonari, quinze cents hommes de main, gnralement aventuriers de
carrefours. Leurs chefs apparents taient un cordonnier et un
passementier. Quels taient les chefs rels? On a parl du marchal
duc de Bellune; il est probable qu'on se servait de son nom malgr
lui. En somme, les recherches de la police n'ont pu gure remonter,
dans cette affaire, plus haut qu'un comit qui se prtendait en
rapport avec la duchesse de Berry, et dont faisaient partie des
gentilshommes peu connus[171]. Les conspirateurs avaient rsolu de
faire leur coup dans la nuit du 2 fvrier. Un bal tait annonc aux
Tuileries, pour cette date. On devait cerner le palais, y pntrer par
le Louvre et s'emparer de la famille royale. Mais la police tait de
moiti dans le secret. Quelques heures avant le moment fix, une
grande partie des conjurs taient runis dans un banquet, rue des
Prouvaires: survinrent les sergents de ville et les gardes municipaux.
Il y eut une vellit de rsistance; des coups de feu furent tirs,
dont un tua un malheureux agent de police. Meurtre inutile! Tout tait
manqu. Parmi les individus arrts, cinquante-six furent renvoys en
cour d'assises; vingt-sept condamnations furent prononces, dont six 
la dportation, et deux, par contumace,  la peine de mort.

[Note 171: DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes_, p. 79 et
suivantes.]

Des entreprises aussi suspectes n'taient pas faites pour plaire  un
parti chevaleresque. Combien plus tait-il sduit  l'ide d'une prise
d'armes au plein soleil, d'un combat face  face! L'agitation qui
s'tait manifeste  la suite de la rvolution de 1830, dans les
dpartements de l'Ouest, les bandes de chouans qui s'y taient
reformes, bandes isoles, il est vrai, et composes plutt de
rfractaires que de partisans politiques, avaient donn  penser qu'il
serait possible de gnraliser le mouvement et de rveiller l'ancienne
Vende de 1793. On comptait aussi sur le Midi, o les royalistes
taient en effet nombreux et o surtout, par la vivacit mridionale
de leur langage, ils faisaient illusion aux autres et peut-tre 
eux-mmes sur leur force et leur rsolution. Les fidles qui allaient
visiter les royaux exils les entretenaient de ces esprances. Souvent
mme, la compassion pour le malheur, l'ardeur du dvouement, ou le
dsir de se faire valoir, les conduisaient  embellir le tableau.
Vainement les politiques srieux du parti, MM. de Chateaubriand, de
Pastoret, Berryer, Hyde de Neuville, de Dreux-Brz, faisaient-ils
parvenir des avis absolument contraires et avertissaient-ils que ces
projets reposaient sur de pures illusions; vainement, de la Vende
mme, les renseignements taient-ils loin d'tre unanimes, et des
doutes y taient-ils parfois exprims sur la possibilit d'un
soulvement; il tait plus facile et plus agrable de se faire
entendre, quand on offrait de se battre et qu'on promettait le succs.

Ce n'tait pas auprs de Charles X que ces ardeurs belliqueuses
trouvaient le plus d'accueil. Enferm, comme en un tombeau, dans le
sombre chteau d'Holyrood,  dimbourg, dsabus par tant de
catastrophes, inerte par vieillesse, rsign par pit, ce prince
attendait peu des moyens humains, et se proccupait surtout de ne pas
compromettre, dans une aventure, cette dignit royale qu'il avait su
garder intacte, jusque dans sa chute, et qui seule lui restait de
l'hritage de ses pres. Il tait d'ailleurs encourag, dans sa
mfiance, par son conseiller favori, M. de Blacas, qui ne voyait gure
rien de srieux  tenter en dehors des puissances trangres. Tout
autres taient les dispositions de la duchesse de Berry, mre du jeune
duc de Bordeaux, sur la tte duquel l'abdication de Charles X et la
renonciation du duc d'Angoulme faisaient reposer le droit royal.
Vivant alors  Londres, entoure de jeunes femmes et de jeunes gens,
dans un va-et-vient de visiteurs qui faisait illusion sur la force du
parti, elle accueillit aussitt avec ardeur le projet d'une prise
d'armes et se montra rsolue  y jouer personnellement le premier
rle. Elle s'exaltait  cette pense qu'une femme saurait reconqurir
une couronne perdue par des hommes, et que la mre remettrait
elle-mme son fils sur le trne. Chez cette Napolitaine aimable et
rieuse, lgre et mobile, vraie reine de l'lgance et du
divertissement, facilement absorbe par ses fantaisies du moment,
animant et gayant tout autour d'elle, semant les grces et les
bienfaits tout en rcoltant les plaisirs, facile  vivre, le coeur sur
la main, sans morgue comme sans discipline, chez cette veuve de vingt
et un ans que la mort tragique de son poux n'avait pu ni teindre, ni
rendre longtemps grave, il y avait un ct vaillant et gnreux. Une
heure d'hrosme lui tait mme plus facile qu'une vie de devoir
simple et triste. L'exil inerte et rsign dans un vieux chteau,
entre Charles X et la duchesse d'Angoulme, reprsentait pour elle
quelque chose de cent fois pire que le danger, l'ennui. Au contraire,
l'expdition qu'on lui proposait, tout en intressant sa tendresse et
son ambition maternelles, en sduisant son courage, amusait son
imagination. Pour elle et pour beaucoup de ses partisans, il
s'agissait moins d'excuter un dessein politique mrement mdit, que
de transporter dans la France bourgeoise de 1830 une chevaleresque
aventure, quelque chose comme la mise en action d'un rcit de ce
Walter Scott qui rgnait alors souverainement sur toutes les ttes
romanesques. Un peu plus tard, quand Madame se trouvait en Vende, un
royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrasss et
mcontents de cette quipe: Messieurs, faites pendre Walter Scott,
car c'est lui le vrai coupable[172]. En tout cas, ce devait tre le
dernier roman de l'auteur de _Waverley_, qui mourut peu aprs la prise
d'armes de la Vende, le 21 septembre 1832.

[Note 172: _Mmoires d'outre-tombe_, par CHATEAUBRIAND, t. X, p.
143.--Walter Scott ne tournait pas seulement la tte des princesses.
Combien de petites bourgeoises rvaient alors d'tre Diana Vernon!
Voir,  ce propos, dans les spirituels Mmoires de M. de Pontmartin,
l'histoire de la fille du chocolatier marseillais. (_Correspondant_,
25 dcembre 1881, p. 1046.)]

La situation tait assez mal dfinie entre la duchesse de Berry et
Charles X. Celui-ci n'avait pas rtract l'abdication de Rambouillet:
il l'avait mme confirme; seulement auprs des siens, il semblait
tre demeur le Roi; il tenait sous sa garde le duc de Bordeaux. On
et dit qu' ses yeux l'abdication devait rester sans effet, tant
qu'il n'aurait pas pourvu  la rgence. En tout cas,  dfaut de ses
droits de roi, il prtendait conserver ceux de grand-pre et de chef
de famille. La duchesse et ses amis, parmi lesquels on remarquait le
gnral duc des Cars, le marchal de Bourmont, le vicomte de
Saint-Priest, le comte de Kergorlay, le comte de Mesnard, soutenaient
au contraire, plus ou moins ouvertement, que Charles X s'tait
dpouill de toute autorit, que la rgence appartenait de droit  la
mre du jeune roi, et que d'ailleurs, pour agir sur la France, il
fallait lui montrer quelqu'un de plus jeune, de moins compromis que le
vieil auteur des Ordonnances.

La diffrence des points de vue auxquels,  Holyrood et  Londres, on
envisageait le projet de prise d'armes, n'tait pas faite pour
attnuer ce dsaccord. Charles X estimait ce projet draisonnable et
dangereux. Cependant, au commencement de 1831, entour, press, il ne
crut pas pouvoir s'opposer plus longtemps  toute action; il se
rsigna  donner un demi-consentement et  confrer conditionnellement
 la duchesse de Berry, pour le cas o elle entrerait en France, le
titre de rgente[173]. Seulement il lui adjoignait le duc de Blacas et
donnait  celui-ci pouvoir de s'opposer  toute dmarche imprudente.
La duchesse se rendit alors en Italie, pour y prparer de plus prs sa
descente en France. Entre sa tmrit gnreuse et tout imaginative et
la circonspection hautaine, troite et froide du favori royal,
l'entente tait impossible. Le conflit s'aggrava rapidement, et
bientt il fallut en venir  un clat. M. de Blacas,  peu prs
congdi, dut s'loigner, et,  la fin de septembre 1831, aprs
confrence entre les conseillers de la duchesse, il fut signifi au
vieux roi qu'en vertu de l'axiome: Donner et retenir ne vaut, il
n'avait plus, depuis l'abdication, le droit de disposer de la rgence,
que la mre du roi mineur avait qualit pour se proclamer elle-mme
rgente, et que d'ailleurs, dans la disposition des esprits en France,
la publication d'ordonnances par lesquelles Charles X confrerait la
rgence et en rglerait les conditions, aurait un effet funeste.
Ainsi mancipe de la cour de Holyrood, la duchesse de Berry employa
l'hiver de 1832  presser les prparatifs de son entreprise. Les
belles promesses des royalistes du Midi leur firent rserver l'honneur
de prendre les premiers les armes. Marseille devait donner le signal,
toutes les provinces environnantes y rpondre, et de l le mouvement
gagner la Vende et la Bretagne. Le duc des Cars tait charg de
commander dans le Midi, le marchal de Bourmont dans l'Ouest. Tout
tait prvu pour le lendemain de la victoire; des ordonnances,
rdiges d'avance, constituaient un gouvernement provisoire, compos
du marchal de Bellune, de MM. de Pastoret, de Chateaubriand, de
Kergorlay; elles convoquaient les tats gnraux  Toulouse,
rtablissaient les provinces, avec des liberts locales tendues,
abolissaient une partie des impts indirects, licenciaient les plus
jeunes soldats, augmentaient la solde des autres et rcompensaient
l'arme d'Alger. Il n'tait pas jusqu' la composition de la maison du
jeune roi qui ne ft arrte dans ses dtails. Les gouvernements
trangers, si peu favorables qu'ils fussent  Louis-Philippe, ne
voyaient pas sans dplaisir ces prparatifs; M. de Metternich
engageait sous main le duc de Modne  renvoyer la duchesse de Berry
de ses tats; le Czar, causant avec un envoy de cette dernire, M. de
Choulot, gmissait sur la froideur de la Prusse et de l'Autriche, mais
se gardait lui-mme de promettre aucun secours; seul, Charles Albert,
roi de Pimont, donnait ouvertement son appui et s'exposait ainsi aux
remontrances du gouvernement franais[174]. Quant  la princesse, plus
exalte que jamais, impatiente de tout retard, elle se refusait  voir
aucun obstacle,  tenir compte d'aucun renseignement dfavorable; se
dcidant par l'imagination et le sentiment, dans ce qui tait du
ressort de la raison et du bon sens; coutant seulement ceux qui
abondaient dans ses ides; dsarmant, par son charme et sa belle
humeur, l'opposition des sages qui, sduits, mais non convertis, se
rsignaient  la suivre en branlant la tte[175].

[Note 173: Ordre du 27 janvier 1831.]

[Note 174: Dpches cites par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_
(1830-1848), t. I, p. 355-358.]

[Note 175: M. de Metternich dplorait alors la malheureuse facilit
de la duchesse de Berry  se laisser influencer par des flatteurs qui,
en sachant caresser ses affections toutes naturelles, l'exaltent et
l'entranent. Le chancelier dclarait d'ailleurs que l'entreprise
projete ne pouvait avoir que de fcheux rsultats. (_Mmoires de M.
de Metternich_, t. V, p. 284, 340.)]

Enfin vient l'heure si dsire de l'excution. Madame s'embarque  la
drobe sur un petit navire frt sous de faux noms, et, suivie de
rares et fidles compagnons, parvient, le 29 aot 1832,  se faire
jeter sur la cte de Provence. Le lendemain,  Marseille, tentative
d'insurrection qui, ds la premire heure, choue piteusement.
Quelques soldats suffisent  disperser les conjurs, dont plusieurs
sont arrts, entre autres M. de Kergorlay. On n'a que le temps de
faire parvenir  la princesse un billet ainsi conu: Le coup a
manqu; il faut sortir de France. Mais elle refuse de se rembarquer.
D'ailleurs, les mesures prises par le gouvernement le lui
permettraient-elles? Messieurs, en Vende! dit-elle aux amis qui
l'entourent. Donnant l'exemple, elle se met hardiment en route,
traverse la France de part en part, dpiste partout la police, grce 
la fidlit de ses partisans[176], ne se rebute d'aucune fatigue ni
d'aucun pril, prend en gaiet les ruses et les dguisements auxquels
il lui faut recourir. Enfin, vers le 15 mai, elle arrive en Vende,
traque, mais insaisissable, le plus souvent travestie en jeune paysan
sous le nom de Petit-Pierre, toujours sur le qui-vive, passant de
ferme en ferme,  cheval ou plus souvent  pied, par des chemins
dtestables, recevant mystrieusement les hommages des gentilshommes
auxquels elle se fait connatre, partageant la chaumire et mangeant
le pain du mtayer. Plus que jamais, elle est en plein Walter Scott.

[Note 176: C'est ce qui faisait dire, quelques mois plus tard,  M.
Berryer, devant la cour d'assises de Loir-et-Cher: C'est beaucoup
pour moi d'avoir cette pense, satisfaisante pour l'honneur et le
courage franais, que, depuis cinq ou six mois que madame la duchesse
de Berry est entre en France, elle a chang de demeure trois ou
quatre fois par semaine, que, dans chacune de ses retraites, huit 
dix personnes ont connu son secret, et que pas une seule n'ait t
tente de le trahir.]

Une telle vie n'est pas faite pour calmer l'exaltation de la
duchesse. Vainement plusieurs des chefs bretons et vendens lui
dclarent-ils, tardivement il est vrai, qu'un soulvement leur parat
impossible[177]; vainement M. Berryer vient-il, au nom de ses amis de
Paris, la supplier de renoncer son projet[178]: elle se montre
surprise et irrite de ces conseils, rappelle les avis tout contraires
sur la foi desquels elle s'est engage, et repousse vivement l'ide
d'une retraite qui lui parat dsastreuse pour sa cause et ridicule
pour elle-mme. D'ailleurs, elle ne manque pas de gens qui, par
aveuglement, par faux point d'honneur, par dvouement mal entendu, la
poussent  agir, ou qui du moins se feraient scrupule de l'en
dtourner. Et puis, de quelles illusions ne se nourrit-elle pas
encore! Elle s'imagine qu'il suffira de rpandre ses proclamations
pour dcider l'arme  passer au drapeau blanc, ou met sa confiance
dans un stratagme de roman au moyen duquel on prtend enlever aux
soldats disperss leurs armes et leurs habits. Enfin, aprs des
tiraillements, des contre-ordres qui ont drout ses partisans et
mieux averti ses adversaires, elle fixe dfinitivement la prise
d'armes  la nuit du 3 au 4 juin.

[Note 177: Voir, sur ces faits et sur ceux dont nous parlons plus
loin, le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le baron DE
CHARETTE. Celui-ci, l'un des amis les plus ardents de la duchesse de
Berry, l'un de ceux qui la poussrent le plus  l'action, dclare
avoir crit sa relation pour ainsi dire sous les yeux de Son Altesse
Royale.]

[Note 178: On trouva plus tard, dans les papiers de la Duchesse, une
note date du 1er juin et crite de la main de M. de Chateaubriand. On
y lisait: Les fidles amis de la duchesse de Berry non-seulement
pensent que la guerre civile est toujours une chose funeste et
dplorable, mais que de plus elle est, en ce moment, impossible... Ils
pensent que les personnes qui ont t conduites  conseiller des
mouvements de cette nature ont t grossirement trompes, ou par des
tratres, ou par des intrigants, ou par des gentilshommes de courage
qui se sont plus abandonns  la chaleur de leurs sentiments qu'ils
n'ont consult la ralit des faits. La note concluait en dclarant
formellement que la duchesse n'avait qu'une chose  faire: quitter la
France au plus vite. (_Documents indits._)]

 la date indique, le tocsin sonne; des bandes se forment, mais peu
nombreuses et sans ensemble. Quelques petits combats sont livrs, le 4
 Aigrefeuille, le 5 au Chne, le 7 au chteau de la Pnissire, o
quarante-cinq fils de famille se dfendent hroquement, au milieu
mme des flammes, contre plus de deux cents soldats. Partout les
Vendens sont crass: il ne leur reste plus qu' se disperser et 
rentrer chez eux. La duchesse de Berry avait annonc qu'elle serait de
sa personne au premier rassemblement. Ce n'est certes pas le dfaut de
courage qui l'en a empche, et, quoi qu'il et pu lui arriver dans un
combat, tout et mieux valu pour elle que ce qui devait suivre; mais,
ds le premier moment, sa cause est  ce point perdue qu'il lui faut
dpenser toute son nergie  se soustraire aux poursuites, en alerte
le jour et la nuit, rduite  changer  tous moments de refuge. Enfin,
le 9 juin, elle est force de reconnatre que la Vende n'est plus
mme en tat de la cacher; elle gagne Nantes, dguise en paysanne, et
s'tablit chez les demoiselles Duguigny; elle devait y rester jusqu'au
jour o elle sera vendue par Deutz.

La droute tait complte. Elle et risqu mme d'tre un peu
ridicule, sans le respect d  des actes de courage comme celui de la
Pnissire, et sans cette bonne tenue que le parti royaliste ne
gardait jamais mieux qu'aux jours de ses grands revers. C'tait, en
tout cas, un chec irrparable pour la cause qu'on avait cru relever
d'un seul coup, et une confirmation dcisive de la dfaite de Juillet.
Pendant que la Vende mettait bas les armes qu'elle ne devait jamais
reprendre, le duc d'Orlans parcourait ces provinces du Midi que la
mre du duc de Bordeaux s'tait flatte de soulever, et il y recevait
un accueil chaleureux auquel, du reste, aidaient sa bonne grce et sa
prsence d'esprit. M. de Metternich constatait de loin l'tendue de la
dfaite  laquelle les royalistes s'taient si tmrairement exposs.
L'absurde entreprise de madame la duchesse de Berry, crivait-il, le
15 juin 1832,  son ambassadeur  Rome, a eu un rsultat aussi oppos
que possible aux vues de la duchesse; elle aura ainsi prt au roi
Louis-Philippe la vitalit qui lui manquait; elle l'aura affermi sur
un trne qui, jusqu' cette heure, ne reposait sur aucune base
solide[179]. Aussi la royale aventurire tait-elle vivement blme
par sa propre famille. J'ai eu l'occasion, crivait encore M. de
Metternich au comte Apponyi, ambassadeur en France, de m'entretenir
avec madame la duchesse d'Angoulme sur l'entreprise de Madame, sa
belle-soeur. Elle pense,  ce sujet, comme le roi Louis-Philippe et
comme l'Empereur. Charles X en jugeait de mme et le faisait dire par
M. de Blacas[180]. Ils avaient donc bien mal servi leur parti, ceux
qui avaient pouss  cette prise d'armes, surtout ceux qui, voyant la
folie de l'aventure, ne s'taient pas mis en travers ou mme y avaient
applaudi, par crainte de paratre moins courageux et moins dvous que
tels ou tels cerveaux brls. C'tait, du reste, une faute assez
frquente chez les lgitimistes; ils oubliaient trop souvent que le
meilleur courage n'est pas celui qui fait aller au feu, ni le meilleur
dvouement celui qui consiste  dire aux princes ce qu'ils dsirent
entendre. La consquence tait que, chez eux, ce n'taient pas
toujours les sages qui dcidaient et conduisaient.

[Note 179: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 349.]

[Note 180: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 298-299.]


VII

La monarchie de 1830 remportait donc, au mme moment, une double et
complte victoire, sur les rpublicains,  Paris, et sur les
royalistes, en Vende. Elle mettait en plein jour l'impuissance des
deux partis qui s'taient vants d'avoir si facilement raison de sa
faiblesse. Elle manifestait surtout sa rsolution de se dfendre par
la force, non-seulement contre ceux qu'elle avait supplants, mais
aussi contre une partie de ceux qui avaient contribu  l'tablir. Le
gouvernement, crivait  ce propos un homme politique, est rentr en
possession du canon. Un pouvoir sans canon est impossible, tout comme
un pouvoir sans raison. Charles X est tomb faute de raison; nous
chancelions faute de canon[181].  la mme poque, comme pour
complter l'effacement de tous les rivaux possibles de la dynastie
nouvelle, le fils de Napolon Ier, le malheureux duc de Reichstadt, se
mourait phthisique,  Vienne[182]. L'vnement a prouv, depuis, que
cette mort ne dtruisait pas toutes les chances d'une restauration
napolonienne, que mme elle les augmentait, en transportant
l'hritage des prtentions impriales  un prince plus remuant et plus
ambitieux. M. de Metternich avait tout de suite devin ce pril, et,
ds le 21 juin 1832, il crivait  son ambassadeur  Paris: Je vous
prie de rendre le roi Louis-Philippe attentif au personnage qui
succdera au duc de Reichstadt. Je me sers du mot succder, car dans
la hirarchie bonapartiste, il y a une succession tout avoue et
respecte par le parti. Le jeune Louis Bonaparte est un homme engag
dans les trames des sectes. Il n'est pas plac, comme le duc de
Reichstadt, sous la sauvegarde des principes de l'Empereur
(d'Autriche). Le jour du dcs du duc, il se regardera comme appel 
la tte de la rpublique franaise[183]. Mais en France, on tait
convaincu que la mort du Roi de Rome supprimait le seul prtendant
srieux  la succession de l'Empereur.

[Note 181: Lettre du 14 juin, adresse au duc de Broglie. (_Documents
indits._)]

[Note 182: Le duc de Reichstadt succomba le 22 juillet 1832; mais ds
le mois de juin, M. de Metternich annonait qu'il tait perdu.]

[Note 183: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 288.]

Ces vnements, qui augmentaient la force de la monarchie de Juillet,
laissaient cependant le ministre toujours aussi dbile. Celui-ci ne
trouvait pas, dans son double succs, le crdit dont il manquait
auparavant; on ne le prenait pas davantage au srieux et on ne le
croyait pas plus durable. L'opinion lui savait moins gr d'avoir
vaincu les insurrections, qu'elle ne lui imputait  grief de les avoir
encourages et en quelque sorte provoques par sa faiblesse. Et
surtout, nul ne le croyait en tat de tirer de la victoire tout ce
qu'elle contenait. Le Roi a beaucoup gagn, crivait un des chefs du
parti conservateur, non-seulement dans les rues, mais dans les salons.
C'est le propos courant du faubourg Saint-Germain que, le 6 juin, il a
pris sa couronne..... Mais le coeur me saigne de tout ce que pourrait
rapporter et ne rapportera probablement pas ce capital. Je crains fort
que nous ne le dpensions, au lieu de le faire fructifier. C'est le
moment ou jamais de prendre une attitude et de commencer une conduite
de gouvernement. Le cri en arrive de tous cts. Beaucoup de gens le
rptent; tous viennent, s'agitent, mais sans effet. Rien n'est
possible que par un vrai cabinet. Celui-ci n'est rien, de plus en plus
rien; le succs ne lui est bon qu' faire ressortir sa nullit[184].

 regarder, en effet, soit  gauche, soit  droite, il ne semblait pas
que le ministre st tirer parti de ses avantages. Les conservateurs
taient pniblement surpris qu'au lendemain mme des 5 et 6 juin, la
presse de gauche et repris audacieusement l'offensive, notamment dans
les polmiques sur l'tat de sige. Sans doute, si l'on avait pntr
plus avant dans le parti rvolutionnaire, on y aurait trouv plus
d'insolence que de confiance: au fond son dcouragement tait
grand[185]; mais le public s'en tenait aux apparences et en voulait au
cabinet de n'avoir pas davantage intimid ceux qu'il avait vaincus.
Les ministres n'en imposaient pas mme  leurs subordonns. Dans son
voyage  travers le Midi, le duc d'Orlans entendit des maires et des
conseils municipaux rappeler le gouvernement aux prtendus engagements
de l'Htel de ville, repousser le funeste systme et se plaindre que
l'clat du soleil de Juillet et pli. Sous un Casimir Prier, se
disait-on, un tel dsordre ne se ft pas produit.

[Note 184: _Documents indits._]

[Note 185: L'effort est visible, crivait  ce propos M. Guizot, le
23 juillet 1832, pour maintenir l'insolence; mais la confiance a
disparu. Et il ajoutait: Carrel professe le dcouragement, le mpris
des siens. (_Documents indits._)]

De mme avec les royalistes. La Vende tait vaincue: elle n'tait pas
pacifie. La duchesse de Berry s'obstinait  rester en France, contre
l'avis mme de ses amis[186], contre les ordres de Charles X[187].
Insaisissable dans sa cachette de Nantes elle bravait le gouvernement,
crivait aux souverains de l'Europe, correspondait avec ses partisans
de province et de Paris, divisait la France en grands commandements,
constituait des comits, cherchait partout  entretenir et  aviver
l'agitation. Les amis du gouvernement craignaient qu'en cas d'embarras
extrieur ou autre, il n'y et l une cause de danger[188]; ils ne
comprenaient pas que le ministre n'et pu dcouvrir la retraite de la
princesse, et le souponnaient de n'avoir pas os le faire, parce
qu'il se sentait trop faible pour surmonter les difficults morales et
matrielles d'une arrestation.

[Note 186: Cf. le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le
baron DE CHARETTE. Il faut sauver madame la duchesse de Berry malgr
elle, crivait M. de Metternich, et l'on ne peut la sauver qu'en la
faisant sortir de France. (_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 298.)]

[Note 187: Charles X crivait  la duchesse de Berry, le 28 aot 1832:
J'ai besoin, ma chre enfant, de vous exprimer la parfaite inquitude
que j'prouve de votre courageuse, mais inutile persvrance, dans une
entreprise manque, ds le principe, et qui ne peut plus tre qu'aussi
dangereuse pour vous qu'elle est funeste pour la cause que nous
servons. Le vieux roi continuait en l'invitant, de la faon la plus
pressante,  quitter la France. La duchesse d'Angoulme lui crivait
dans le mme sens. (Papiers saisis lors de l'arrestation de la
duchesse. _Documents indits._)--Dans une dpche du 28 juillet, M. de
Werther, ambassadeur de Prusse en France, parle des prires instantes
que Charles X et la duchesse d'Angoulme avaient adresses  la
duchesse de Berry, pour la dterminer  revenir auprs d'eux.
L'ambassadeur croit que la rpugnance que lui inspirait le sjour
d'Holyrood tait pour beaucoup dans la rsistance de la princesse.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 399.)]

[Note 188: C'tait bien en effet le calcul de la duchesse de Berry; au
mois d'aot 1832, elle adressait  ses partisans une circulaire, o,
pour se justifier d'tre demeure en France contrairement  leur avis,
elle leur montrait l'tat menaant de l'Europe: la question belge,
sur le point d'amener un choc violent entre les puissances du Nord et
la France; le vieux roi de Hollande, par sa persvrance, paraissant
devoir entraner dans la lice, en vertu des traits de 1815, cette
vieille Europe qui semblait sommeiller depuis les grandes guerres de
l'Empire; et, tout en se dfendant de vouloir rien faire par
l'tranger, elle dclarait rester pour profiter de ces vnements. M.
de Charette, qui nous rapporte ce rsum de la circulaire, ajoute
qu'elle avait convaincu beaucoup de Vendens, qui ds lors ne
conseillrent plus  la duchesse de quitter la France.]

Quand il avait voulu se montrer plus prompt et plus nergique, le
ministre n'avait pas eu la main heureuse. Croyant dcouvrir dans le
voyage de M. Berryer auprs de la duchesse de Berry une preuve de
complicit, il avait ordonn l'arrestation de l'illustre avocat, ainsi
que de M. de Chateaubriand, du duc de Fitz-James et de M. Hyde de
Neuville. C'tait certes frapper haut: encore et-il fallu frapper
juste. Quelques jours ne s'taient pas passs qu'une ordonnance de
non-lieu librait les trois derniers. Quant  M. Berryer, aprs
plusieurs mois de dtention, il comparut devant la cour d'assises de
Loir-et-Cher[189]. Le nant des preuves tait tel qu' l'audience le
ministre public dut abandonner l'accusation. Le triomphe fut pour M.
Berryer et ses amis. Une telle faute indiquait de la part du ministre
peu de clairvoyance, peu de tact et un dfaut de sang-froid qui
n'tait certes pas un signe de force.

[Note 189: Arrt le 7 juin, M. Berryer ne fut jug que le 16
octobre.]

Il n'tait pas jusqu'aux affaires diplomatiques o l'on ne souffrt
d'avoir un ministre qui n'en imposait pas plus au dehors qu'au
dedans. M. de Metternich profitait de ce que Casimir Prier n'tait
plus l pour essayer aussitt de prendre sa revanche en Italie; ds le
19 mai 1832, il adressait  son ambassadeur  Rome une longue dpche
o il indiquait que la mort de ce ministre permettait de beaucoup
oser; il ajoutait que la position o se trouvait le gouvernement
franais offrait au Souverain Pontife une chance dont il tait sage
qu'il profitt pour _rgler ses affaires_, c'est--dire pour rentrer
dans l'orbite de l'Autriche[190]. Mme aprs la rpression de
l'insurrection de Juin, le chancelier ne prit pas plus au srieux le
ministre; il conserva son ddain et sa mfiance. Les vnements qui
viennent de se passer  Paris, crivait-il le 21 juin 1832, ont  nos
yeux la valeur de ces coups de force qu'il n'est pas rare de voir
excuts par des hommes faibles, dans les occasions o ils sont
pousss  bout. Il ajoutait qu'il n'avait pas pu dcouvrir le moteur
de l'nergie dploye; le Roi lui paraissait incapable d'avoir t ce
moteur, et aucun des ministres au pouvoir ne lui semblait de taille 
se charger du rle de M. Prier[191].

[Note 190: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 339.]

[Note 191: _Ibid._, t. V, p. 239, 352  355.]

Ces dispositions des puissances risquaient de devenir prilleuses, en
l'tat de la question belge. Le roi de Hollande refusait toujours
d'accepter le partage fix par la confrence, dans le trait des
Vingt-quatre articles (15 octobre 1831); il persistait  occuper
militairement une partie des territoires que ce trait avait
attribus  la Belgique, notamment la citadelle d'Anvers. Le
gouvernement de Bruxelles demandait vivement  tre mis en possession
de ces territoires. Il s'adressait surtout  la France, devenue sa
protectrice attitre, depuis l'expdition d'aot 1831, et encore
rapproche de lui par le mariage de Lopold avec la princesse Louise,
fille ane de Louis-Philippe[192]. Prier avait obtenu que, malgr
l'opposition de la Hollande, l'Autriche, la Prusse et la Russie
ratifiassent, sous certaines rserves, ce trait des Vingt-quatre
articles; mais on ne pouvait esprer qu'elles se concertassent avec
nous pour en imposer l'excution par la force. Il tait mme visible,
depuis la mort de Prier, que le roi de Hollande reprenait confiance,
qu'il se flattait de ramener les puissances dans son camp et d'tre
appuy par elles, en cas de lutte arme. Que faire? Prolonger le
_statu quo_, c'tait laisser incertain le sort dfinitif de la
Belgique; c'tait notamment exposer celle-ci aux chances d'un
revirement de la politique anglaise: or, en mai 1832, on avait pu
croire, un moment, que les tories allaient reprendre le pouvoir.
D'autre part, agir malgr les puissances, n'tait-ce pas s'exposer 
un conflit redoutable? En tout cas, pour rsoudre une question si
dlicate, il fallait un ministre sr de lui-mme et de son avenir,
inspirant  l'Europe un peu de la confiance et du respect qu'elle
avait si vite tmoigns  Prier. M. de Talleyrand, alors tout entier
 cette affaire belge qui tait son oeuvre, voyait bien l'insuffisance
du cabinet  ce point de vue; il s'en exprima hautement, dans un
sjour qu'il fit  Paris, vers la fin de juin.

[Note 192: Ce mariage fut clbr  Compigne, le 9 aot 1832.]

Les affaires d'Italie et de Belgique n'taient pas les seules o se
faisait sentir, pour notre diplomatie, le besoin d'une direction
ferme. En ce mme moment, une guerre survenue entre le pacha d'gypte
et la Porte rouvrait la question d'Orient; le Sultan, vaincu et
effray, se jetait dans les bras de la Russie, et le ministre tait 
ce point pris au dpourvu par cette grave complication, qu'il n'avait
mme pas d'ambassadeur  Constantinople.

Si le cabinet n'tait pas en tat de faire face aux difficults de la
politique, intrieure et extrieure, il semblait peut-tre encore
moins capable de faire bonne figure dans les dbats des Chambres.
Parmi ses membres, pas un orateur de premier rang, pas un chef de
parti ayant crdit et clientle. Depuis la mort de Prier, le
Parlement tait en vacances; mais ces vacances devaient avoir un
terme, et un terme prochain. Or tout faisait croire que la session
serait difficile. Les opposants, les auteurs du Compte rendu,
encourags sans doute par la faiblesse du cabinet, se prparaient 
pousser trs-vivement l'attaque. Du ct des dputs conservateurs,
les symptmes n'taient pas plus rassurants: beaucoup, de ceux surtout
qui se croyaient des titres au pouvoir, s'exprimaient avec amertume et
ddain sur les ministres, sur leur mdiocrit, leur prsomption, et
aussi sur leur trop grande dpendance  l'gard du Roi: ce dernier
reproche s'adressait particulirement  M. de Montalivet et au gnral
Sbastiani, devenus ainsi trs-impopulaires. Dans le mme ordre
d'ides, on commentait l'absence d'un prsident du Conseil et la
prtention du Roi d'en remplir les fonctions. Un ministre et un vrai
prsident du Conseil! tel tait le voeu qui se dgageait de toutes
les conversations du monde parlementaire.

Les ministres n'taient pas en mesure de faire tte  un soulvement
si gnral. Ils ne tmoignaient gure plus de confiance que le public
dans le cabinet dont ils faisaient partie. Les uns, ennuys et
fatigus, ne demandaient, comme le baron Louis, qu' s'en aller au
plus vite. D'autres, pour se faire un titre  tre compris dans les
combinaisons futures, offraient eux-mmes en holocauste leurs
collgues plus compromis, notamment M. de Montalivet et le gnral
Sbastiani. Ils s'imputaient mutuellement leur faiblesse commune,
qu'ils augmentaient encore par ces divisions et ces rcriminations.
Il y a de quoi se mettre en fureur, crivait un tmoin,  voir
combien ces journes du 5 et du 6 juin ont t gaspilles. Vous avez
su sans doute toutes les querelles dans l'intrieur du cabinet, et on
ne lavait pas son linge sale en famille! Il n'y avait pas de ministre
qui n'annont que le ministre ne pouvait plus tenir. Chacun faisait
des arrangements pour garder son portefeuille  lui tout seul. Chacun
ngociait de son ct  l'insu de ses collgues. Jamais la perte de M.
Prier n'a t plus sensible que huit mois aprs sa mort[193]. Un tel
tat ne pouvait se prolonger. Nous sommes en dissolution, disait,
avec trop de raison, l'un des ministres[194].

[Note 193: Lettre du comte de Saint-Priest  M. de Barante, en date du
4 octobre 1832. (_Documents indits._)]

[Note 194: _Mmoires de Dupin_, t. II, p. 445 et 551  553.]

Force fut donc au Roi de se rendre compte qu'il n'tait pas si simple
de ne pas remplacer Casimir Prier. Il le reconnut  regret; il et
prfr pouvoir garder encore des ministres en qui il trouvait des
agents dvous, commodes et dfrents; mais il avait l'esprit trop
politique pour se buter contre une ncessit. Il se rsigna donc  un
changement et commena les pourparlers qui, aprs de laborieuses
vicissitudes, devaient aboutir  la constitution du ministre du 11
octobre.




CHAPITRE IX.

LA FORMATION ET LES DBUTS DU MINISTRE DU 11 OCTOBRE

     I. Louis-Philippe, oblig  regret de modifier son ministre,
     s'adresse  M. Dupin. Refus de ce dernier. Ses motifs. Le
     marchal Soult charg de former un cabinet de coalition
     conservatrice. Difficults venant des prventions souleves
     contre M. Guizot. Ouvertures faites au duc de Broglie.--II.
     Antcdents du duc de Broglie, peu populaire, mais trs-respect.
     Son loignement pour le pouvoir. Il ne veut pas entrer au
     ministre sans M. Guizot.--III. On accepte M. Guizot, en le
     plaant au ministre de l'Instruction publique. Composition et
     programme du cabinet.--IV. Ncessit pour le ministre d'en
     imposer  l'opinion. Occasion fournie par la question belge.
     Convention du 22 octobre avec l'Angleterre. Les troupes
     franaises en marche contre Anvers.--V. Mesures prises par M.
     Thiers pour se saisir de la duchesse de Berry. Trahison de Deutz.
     Que faire de la prisonnire? On carte l'ide d'un procs. La
     princesse transfre  Blaye.--VI. Ouverture de la session.
     Discussion de l'Adresse. Succs du ministre.--VII. Sige et
     prise d'Anvers. Rsultats heureux de cette expdition pour la
     Belgique et pour la France.--VIII. Dbats  la Chambre, sur la
     duchesse de Berry. Le bruit se rpand que celle-ci est enceinte.
     Agitation des esprits et conduite du gouvernement. Aprs son
     accouchement et la dclaration de son mariage secret, la
     princesse est mise en libert. Sentiments du Roi en cette
     affaire. Faute commise.--IX. Les royalistes obligs de renoncer 
     la politique des coups de main. Berryer. Son origine. Son
     attitude aprs 1830. Il cherche  tre l'orateur de toute
     l'opposition. Son succs. Avantages qui en rsultent pour le
     parti royaliste. Berryer attaqu cependant par une fraction de ce
     parti.--X. Chateaubriand se tient  l'cart, dcourag, bien que
     non adouci. Son tat d'esprit. Sa triste vieillesse.--XI.
     Fcondit lgislative des sessions de 1832 et 1833. Calme et
     prosprit du pays. Aprs tant de secousses, tait-on donc enfin
     arriv  l'heure du repos?


I

Contraint  regret de modifier un cabinet qui lui tait  la fois
agrable et commode, Louis-Philippe dsirait y toucher le moins
possible. Ne suffirait-il pas d'adjoindre  M. de Montalivet, au
gnral Sbastiani et aux autres anciens collgues de Casimir Prier,
quelque homme politique leur apportant l'clat oratoire et l'autorit
parlementaire qui leur manquaient depuis la mort de leur chef: M.
Dupin, par exemple? Ds le 13 juin 1832, le Roi fit faire  ce dernier
des ouvertures. Il se flattait de ne pas trouver, chez un avocat
engag au service des intrts privs de sa maison et habitu du reste
 changer souvent de dossier, la fiert un peu ombrageuse,
l'enttement doctrinal, l'indpendance de situation, qu'il redoutait
chez certains hommes d'tat; il tait trop fin, d'ailleurs, pour
n'avoir pas devin que ce paysan du Danube cachait, sous sa brusquerie
souvent boudeuse, un courtisan plus maniable que beaucoup
d'autres[195]. Aussi n'attacha-t-il pas tout d'abord grande importance
aux objections par lesquelles M. Dupin rpondit  ses offres; quelques
cajoleries royales, pensait-il, auraient facilement raison de ces
rsistances. C'est sans doute ce qui serait arriv, s'il ne se ft agi
que de scrupules de principes. Mais M. Dupin avait d'autres raisons de
se drober. Il redoutait le pouvoir, non par modestie ou
dsintressement, mais par calcul: gosme avis et subalterne,
quelque peu analogue  celui de Branger. Les pourparlers se
prolongrent pendant plusieurs semaines: le Roi n'obtenait rien; cette
coquette en souliers ferrs lui glissait entre les mains. Pour se
dfendre contre des instances trop pressantes, M. Dupin finit mme par
mettre des exigences de nature  surprendre son royal interlocuteur:
loignement de M. de Montalivet et du gnral Sbastiani; constitution
de la prsidence du Conseil dans les conditions o elle fonctionnait
avec Prier. Ce dernier trait surtout atteignait Louis-Philippe au
point le plus sensible. Renommer un prsident du Conseil, il s'y
rsignait; mais il se refusait  laisser tablir en rgle
l'effacement, auquel il avait momentanment consenti, par gard pour
un ministre ncessaire. Il dclara, non sans vivacit, qu'il
n'entendait pas se mettre de nouveau en tutelle, en nommant un
vice-roi, et le fit avec tant de volubilit, raconte M. Dupin,
qu'il n'y eut moyen de lui rien objecter[196]. Vainement, aprs cette
explosion, le Roi en revint-il aux caresses; vainement, de son ct,
l'avocat, aprs ses fugues maussades, se laissa-t-il rappeler, il
fallut bien finir par reconnatre qu'on ne pouvait s'entendre.

[Note 195: C'est, a crit M. de Cormenin, une espce de paysan du
Danube qui a chauss les talons rouges..... Il est gauche  la cour et
malappris. Il y offense, par ses lazzi, de princires susceptibilits.
Les excursions de sa faconde importunent. Mais on ne l'empche pas de
courir  travers plaine, parce qu'on sait qu'il revient au gte et se
laisse prendre facilement par les deux oreilles. Dupin est le plus
rustre des courtisans et le plus courtisan des rustres. Il ne faut pas
s'y tromper: les courtisans de cette espce ne sont pas les moins
maniables. Le dessus de l'corce est rude au toucher, mais le dessous
en est lisse.(_Livre des orateurs_, t. II, p. 85.)]

[Note 196: _Mmoires de M. Dupin_, t. II, p. 441.]

En ralit, d'ailleurs, le dsaccord tait plus profond encore et
portait sur la direction mme de la politique. Depuis la mort de
Prier, M. Dupin cherchait visiblement  se dtacher ou, tout au
moins,  se distinguer des autres conservateurs, en compagnie desquels
il avait dfendu le ministre du 13 mars. On et dit qu'il ttonnait
pour trouver, entre eux et la gauche, une situation intermdiaire.
Trop prcautionn pour se laisser lier dfinitivement  un systme et
surtout  un parti, mobile d'esprit et peu dvou de caractre, il
aimait, aprs s'tre un instant compromis,  reprendre brusquement son
indpendance, ft-ce par des inconsquences et des infidlits. On
avait remarqu que, procureur gnral prs la Cour de cassation, il
s'tait gard de conclure dans l'affaire de l'tat de sige, qu'il
avait pass la parole  un de ses avocats gnraux et s'tait, dans
ses conversations, prononc contre la thse du gouvernement. Il
affectait de rpter qu'il n'approuvait pas tout ce qui avait t fait
par les conservateurs. Tout cela, sans doute, tait encore un peu
vague et incertain. Le propre de M. Dupin tait de n'avoir ni vues, ni
doctrines fixes. Comme l'crivait alors Carrel, il tait le type le
plus parfait de ces gens mcontents de tout, ne sachant ni ce qu'ils
sont, ni ce qu'ils veulent. Et l'crivain du _National_ ajoutait:
Avocat d'un talent de parole trs-distingu, il a t lanc, par sa
rputation de barreau,  une hauteur parlementaire o les principes
arrts lui seraient fort ncessaires, et il n'en a pas plus que
d'tudes politiques[197]. Ce qu'il y avait de plus net, dans ce
nouvel tat d'esprit de M. Dupin, tait l'animosit qu'il tmoignait
contre les doctrinaires. tait-ce antipathie contre leurs personnes,
opposition contre leurs doctrines, jalousie de leur talent, peur de
partager leur impopularit[198]? Naturellement il ne manquait pas de
gens, sur les frontires de la gauche et du centre, pour exploiter et
envenimer cette animosit. Le _Constitutionnel_ et le _Temps_
associaient chaque jour l'loge de M. Dupin  des attaques acharnes
contre M. Guizot et ses amis. Dans le monde o s'inspiraient ces
journaux, on caressait une combinaison qui et spar M. Dupin du
parti de la rsistance pour le rapprocher graduellement de la gauche.
D'ailleurs, prs du trne, parmi les habitus du chteau et jusque
dans la famille royale, quelques-uns disaient assez haut qu'il fallait
se relcher de la rigueur militante de Prier, pour rallier la partie
modre de l'opposition: c'tait ce qu'on appelait faire flchir le
systme du 13 mars. Mais plus cette ide se trahissait, plus elle
mettait en veil la sagesse du Roi. Si celui-ci avait pu prfrer M.
Dupin  tels autres conservateurs, cette prfrence n'allait pas
jusqu' lui faire rien sacrifier de la politique de rsistance. Le
maintien de cette politique tait,  ses yeux, un intrt suprieur 
toutes ses commodits personnelles. Aussi ne tarda-t-il pas  montrer
clairement qu'il ne se prterait  aucune dviation, et ce fut l'une
des raisons qui mirent fin aux ngociations entames avec M.
Dupin[199].

[Note 197: Article du 25 dcembre 1832.]

[Note 198: O trouver d'ailleurs des natures plus dissemblables que
celles de M. Guizot et de M. Dupin? Pour se rendre compte de cette
dissemblance, il suffit de comparer les Mmoires des deux hommes. On
connat ceux de M. Guizot, moins confidences personnelles qu'histoire
gnrale, regarde et raconte de haut. Les Mmoires de M. Dupin,
plats et insipides, sans une vue large et leve, ne sont en ralit
qu'une srie de petites notes, classes dans l'ordre chronologique,
toutes rdiges au point de vue le plus mesquinement personnel, et
coupes par les citations, soigneusement colliges, des articles de
journaux o l'on avait fait l'loge des discours et mme des raouts de
l'auteur.]

[Note 199: Quelques semaines plus tard, M. Thiers, racontant ces
pourparlers ministriels, crivait au gnral Bugeaud: Le Roi avait
song non  moi, non  M. Guizot, mais  M. Dupin seul. M. Dupin a
voulu tre chef absolu, faire et dfaire  sa volont, et surtout
s'allier  la gauche, sous prtexte de transiger avec ses chefs les
plus modrs. (Cit par M. D'IDEVILLE, dans son livre sur le
_Marchal Bugeaud_.)]

Cette combinaison ainsi carte, Louis-Philippe se dcida enfin 
prendre franchement le seul parti possible: c'tait de faire un
ministre vraiment nouveau, un ministre de coalition conservatrice,
et il chargea le marchal Soult de le former. Le choix n'tait pas
sans habilet. Le renom militaire du personnage, son importance
personnelle donnaient satisfaction  ceux qui rclamaient un prsident
du Conseil rel. D'autre part, sans engagement avec les partis
parlementaires, sans exprience du dtail des affaires autres que
celles de l'arme, le marchal n'apportait pas au pouvoir des opinions
et des desseins assez arrts, pour que Louis-Philippe pt craindre de
le voir tout attirer, absorber, dominer, aux dpens de l'initiative
royale. Bien qu'il et t membre du ministre Prier et engag dans
le systme du 13 mars, on ne lui connaissait pas d'opinions
personnelles bien dtermines. M. Guizot, qui avait t plusieurs fois
son collgue, a dit de lui finement: Il n'avait, en politique, point
d'ides arrtes, ni de parti pris, ni d'allis permanents. Je dirai
plus:  raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire,
il se tenait pour dispens d'en avoir; il faisait de la politique
comme il avait fait la guerre, au service de l'tat et du chef de
l'tat, selon leurs intrts et leurs desseins du moment, sans se
croire oblig  rien de plus qu' russir, pour leur compte en mme
temps que pour le sien propre, et toujours prt  changer au besoin,
sans le moindre embarras, d'attitude ou d'allis[200]. Cette
disposition d'esprit donnait une importance particulire au choix des
collgues du marchal. Son avnement ne devait et ne pouvait avoir
toute sa porte que s'il se prsentait flanqu des chefs de la
majorit conservatrice.

[Note 200: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 359-60.]

Ces chefs, chacun les nommait; on les avait vus  l'oeuvre sous
Prier: c'taient, avec M. Dupin, MM. Guizot et Thiers. Aucune
difficult pour l'entre de ce dernier. Sa fortune tait encore trop
rcente et son origine trop humble, pour porter ombrage soit au
Parlement, soit au Roi. Il tait demeur partisan trs-rsolu de la
rsistance, et M. Guizot pouvait crire au duc de Broglie: J'ai vu
Thiers, qui est revenu dans d'excellentes dispositions, nullement
troubl des charivaris de Marseille, et fort clair par ses
conversations avec tous les trangers qu'il a vus  Rome[201]. Les
choses allaient moins facilement pour M. Guizot. Son impopularit, que
nous avons dj signale sous le ministre du 13 mars, semblait
s'accrotre  mesure que sa rentre au pouvoir tait plus indique et
plus urgente[202]. Son patriotisme tait cependant trop alarm, et
aussi son ambition trop en veil, pour qu'il se laisst facilement
exclure du gouvernement; voyant le pril public, estimant son heure
venue, il avait soif d'agir. Mais Louis-Philippe hsitait  braver les
prventions que ce nom soulevait. Peut-tre,  cette poque, les
partageait-il dans une certaine mesure. Que faire alors? Car il
n'avait pas l'illusion que M. Thiers seul sufft, et qu'il y et moyen
de faire un ministre de rsistance en excluant les doctrinaires qui
taient, aprs tout, les plus capables et les plus fermes des
conservateurs. Ne pourrait-on donc pas avoir ceux-ci, tout en vitant
M. Guizot? De l vint l'ide d'offrir un portefeuille  un autre
minent doctrinaire, au duc de Broglie, qui, retir jusqu'alors dans
l'enceinte un peu silencieuse de la Chambre des pairs, avait attir
sur lui moins d'inimitis. Nous l'avions dj entrevu, au second rang
et dans une ombre volontaire, parmi les membres du ministre de
l'avnement. Appel maintenant  un rle plus considrable, il mrite
de fixer davantage notre attention.

[Note 201: Lettre du 28 mai 1832. (_Papiers indits._)]

[Note 202: M. de Barante, vers cette poque, crivait de Turin  M.
Guizot: Vous avez contre vous cette fivre d'galit et d'envie,
maladie endmique aprs nos rvolutions. La Chambre m'en parat
envahie comme le public. Les succs qu'elle-mme accorde sont presque
un titre  sa malveillance... Vous tes en butte  de violentes
prventions populaires. Aprs les rvolutions, il se manifeste, dans
notre pays de vanit, une horreur des supriorits qui n'a plus
d'aliment qu'en s'attaquant aux supriorits de l'esprit. (Lettres
du 8 et 19 octobre 1832.)]


II

Parmi les hommes de 1830, le duc de Broglie reprsentait alors
trs-nettement la politique de rsistance.  ses dbuts, sous la
Restauration, il s'tait trouv plus  gauche. Tout l'y avait port:
le souvenir de son pre, ancien compagnon d'armes de La Fayette aux
tats-Unis, entr assez avant dans le mouvement de 1789, et qui,
victime de la Terreur, n'en avait pas moins recommand, en mourant, 
son fils, de rester fidle  la rvolution franaise; l'influence du
second mari de sa mre, le marquis d'Argenson, radical d'extrme
gauche, socialiste, conspirateur, sans avoir pu,  son grand regret,
cesser compltement d'tre gentilhomme; enfin son mariage qui avait
fait de lui le gendre de madame de Stal. Mais bientt, avec cette
intelligence curieuse et sincre qui voulait tout examiner par
elle-mme, et qui, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve, pensait
tout droit devant elle, le jeune pair avait dcouvert, chez ses amis
de gauche, un certain esprit court, troit et routinier, qui
l'inquita et le dgota; il s'tait aperu qu'on rentrait dans ce
qu'il appelait l'ornire rvolutionnaire[203]. On l'avait vu alors
se dgager et s'amender peu  peu: affranchissement bien rare des
prjugs d'origine. Toujours libral, il avait commenc  se montrer
plus soucieux des intrts conservateurs, plus intelligent des
ncessits du jour, plus indulgent envers le gouvernement, plus
scrupuleux dans son opposition. Sans devenir lgitimiste soit de
sentiment, soit de doctrine, il tait arriv  accepter srieusement
la Restauration avec la Charte[204]. Non-seulement il n'avait pas
prpar la rvolution de Juillet, mais il ne l'avait pas dsire, et
l'avait mme redoute[205].

[Note 203: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 204: Le duc de Broglie, comme il l'a dit lui-mme, se tenait 
distance et hors de porte de la cour, n'ayant nul got pour cette
faveur d'ancien rgime dont toute restauration se trouve
ncessairement assaisonne, mais ne se tenait pas  moindre
distance, malgr ses liaisons politiques et domestiques, de tout
complot rpublicain ou bonapartiste. Et il ajoutait: Le roi
d'Angleterre, Charles Ier, crivait, dit-on,  la reine
Henriette-Marie qu'il ne lui avait jamais t infidle mme en pense;
autant en aurais-je pu dire aux Bourbons de la branche ane, mais
sous condition, bien entendu, qu'entre nous la fidlit serait
rciproque. (_Souvenirs._)]

[Note 205: Suivant de l'oeil le cours prcipit des vnements, je ne
me livrais pas aussi volontiers que bien d'autres  la perspective qui
semblait s'ouvrir. La ncessit de traverser un tat de transition
rvolutionnaire, et l'incertitude du rsultat dfinitif, m'inspiraient
plus de rpugnance et d'anxit que n'avait pour moi d'attrait
l'esprance d'un tat meilleur. (_Ibid._)]

L'vnement arriv malgr lui, le duc de Broglie se montra sympathique
au rgime nouveau qui amenait au pouvoir tous ses amis, concourut 
faire sortir une monarchie de la rvolution, et surtout s'appliqua,
ds la premire heure,  mettre cette monarchie en garde contre les
prils de son origine. Membre du ministre de l'avnement, o il
s'tait modestement content du portefeuille de l'instruction publique
et des cultes, il s'y pronona, avec M. Guizot, contre les
dfaillances ou les complaisances rvolutionnaires. Le spectacle du
ministre Laffitte ne fit que le confirmer dans sa rsistance, et
Casimir Prier trouva en lui un adhrent trs-rsolu. Moins ml que
ses amis de la Chambre basse  la bataille de chaque jour, il ne
perdait nanmoins, dans la Chambre des pairs, aucune occasion de
marquer son attitude: ainsi ne craignit-il pas de combattre la loi
portant abolition du deuil du 21 janvier, au risque de se faire
traiter de carliste, reproche alors le plus difficile  affronter.
Une telle conduite ne le rendait pas populaire. Plaire  la foule
tait peu dans sa nature et dans ses gots: trop peu mme, pour un
homme politique. On l'et dit plus soigneux de restreindre que
d'tendre le cercle de ceux auxquels il s'adressait et dont il
recherchait l'estime. En tout, il regardait les ides plus que les
hommes, et, parmi ceux-ci, il ne voyait qu'une petite lite. Il tenait
les autres  distance par une allure svre, un peu roide, qui venait
du reste plus encore d'une sorte de gaucherie que d'un dfaut de
bienveillance; ceux qui l'ont approch ont tmoign de ce qu'il
cachait de bont, de tendresse, derrire cette froideur qu'on pouvait
prendre pour de l'indiffrence ou du ddain. En tout cas, sa haute
probit politique et la dignit de son caractre en imposaient  tous,
mme  ceux qui s'cartaient le plus de lui, et l'on a pu dire qu'il
tait universellement respect.

Le duc de Broglie n'avait pas moins d'loignement pour le pouvoir que
M. Dupin; mais ses motifs taient tout autres: au lieu d'un gosme
circonspect et terre  terre, c'tait un mlange assez original de
modestie et de fiert. Cette modestie ne lui permettait pas de se
faire illusion sur ce qui lui manquait pour l'action, et il tait le
premier  en convenir: Je me croyais, a-t-il crit, peu propre au
maniement des hommes, et en cela je ne me trompais pas[206]. Une
sorte de timidit facilement embarrasse lui faisait redouter d'tre
mis en avant. Ses amis remarquaient la gne qu'il prouvait parfois 
entrer en relation avec les personnes qui ne lui taient pas
familires, et la facilit avec laquelle il rougissait, quand, dans la
conversation, il se trouvait avoir exprim avec force son
opinion[207]. En mme temps, sa fiert lui faisait chercher ailleurs
que dans les satisfactions vulgaires de l'ambition le but de sa vie.
Il dclarait n'avoir aucun got pour la carrire d'ambition. Son me
dlicate tait facilement froisse et dgote de ce qu'il y a trop
souvent d'un peu impur dans toute action politique. Principalement
soucieux de l'honneur de son nom, il redoutait  l'extrme tout ce qui
pouvait le compromettre. Il avait cet orgueil fond de se croire assez
haut par sa naissance et par sa valeur propre, pour qu'un titre et une
fonction n'ajoutassent rien  son importance. La politique n'tait pas
pour lui, comme pour beaucoup, un moyen de parvenir; c'tait
l'occupation naturelle de son rang, la proccupation ncessaire de son
patriotisme. De mme pour les lettres: on et difficilement trouv un
esprit aussi cultiv, se portant avec autant d'ardeur dans toutes les
rgions o se dveloppait l'intelligence humaine, philosophie,
littrature, histoire, droit, conomie sociale; mais, en lui, pas plus
de l'crivain de profession que du politicien; aucun besoin de
production, et surtout de publicit; il crivait pour lui, pour se
rendre compte des questions, pour les scruter jusqu'au fond et
s'lever jusqu' leur sommet. Cette existence d'un citoyen
s'intressant et participant aux affaires de son pays, gotant et
approfondissant toutes les choses de l'intelligence, sans se laisser
absorber troitement par aucune, lui plaisait et lui suffisait.
Ajoutez les jouissances d'un intrieur orn et charm par une femme
minente dont tous ceux qui l'ont approche ont gard un souvenir
ineffaable[208]; ajoutez les distractions d'un salon devenu le centre
d'une socit d'lite que la publication des lettres de M. Doudan a
permis aux profanes d'entrevoir, et alors vous comprendrez qu'un tel
homme ne ft pas empress d'tre nomm ministre.

[Note 206: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 207: _Life, Letters and Journals of George Ticknor._]

[Note 208: Citons, par exemple, le beau portrait qu'en trace M. Guizot
dans sa notice sur le duc de Broglie: Ne dans l'ardent foyer de la
vie et de la socit de madame de Stal, sa fille en avait gard la
flamme, en l'unissant  la lumire cleste, et elle en tait sortie
comme un beau mtal sort de la fournaise, aussi pur que brillant, et
fait pour les plus saintes comme pour les plus clatantes
destinations. La beaut de sa figure tait l'image de son me noble et
franche, digne avec abandon, fire sans ddain, expansive et bonne
jusqu' la sympathie, pleine de grce comme de libert dans les
mouvements de sa personne comme de son esprit, rarement en repos,
jamais en trouble intrieur: crature du premier rang dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre moral, et en qui le don de plaire
tait le moindre de ceux qu'elle avait reus de Dieu. Le duc de
Broglie avait raison de porter  sa femme une affection si profonde et
mle d'un tel respect qu'aucune parole ne le satisfaisait pour parler
d'elle. Je suis tent d'prouver le mme sentiment.]

Mais, pour vaincre ses rpugnances, le duc de Broglie avait, plus que
M. Dupin, le patriotisme gnreux, l'esprit de devoir et de sacrifice.
Ce qu'on lui et offert comme un honneur, il l'et obstinment
repouss; il ne pouvait refuser ce qu'on lui imposait comme une charge
et un pril, ce qu'on lui demandait comme un service  son pays
malade. Voil pourquoi, au moment mme o M. Dupin se drobait, le duc
de Broglie, faisant violence  ses gots, se montrait prt  accepter
un portefeuille. Seulement il posa tout de suite ses conditions, dont
la premire bouleversait toute la combinaison du Roi: il se refusa 
entrer sans M. Guizot. Vainement insista-t-on auprs de lui, il fut
inbranlable; si bien que, pendant quelques jours, les ngociations
parurent rompues.


III

Il fallait en finir. L'opinion s'impatientait de ces retards et de ces
hsitations. M. Dupin, interrog de nouveau, repoussa toute ouverture
avec aigreur, aussi mcontent qu'on vnt le relancer que jaloux des
offres faites aux autres. Ds lors, il ne restait que les
doctrinaires. Les plus fidles partisans de la monarchie se
plaignaient de l'exclusion qu'on faisait peser sur cette fraction des
conservateurs. La coalition de tous les talents, disait le _Journal
des Dbats_, est ncessaire pour combler le vide produit par la mort
de Prier, et il ajoutait ces graves avertissements: C'est 
grand'peine que, depuis juillet 1830, les vrais amis de la rvolution
ont rsist au torrent qui menaait de tout engloutir. Le danger a t
plutt vit que conjur, le mal, suspendu plutt que guri; la
dsorganisation est encore  nos portes... Ayez peur de l'opposition:
mnagez-la; dsavouez un seul de vos antcdents; sparez-vous d'un
seul de vos amis: vous lui rendez des chances[209]. M. Thiers
lui-mme ne croyait pas qu'on pt rien faire sans les doctrinaires:
Il fallait des forces, crivait-il, et o les prendre, quand Dupin
refusait?... En conscience, o trouver des hommes plus capables, plus
honorables, plus dignes de la libert, que MM. de Broglie, Guizot et
Humann? Ne faut-il pas un infme gnie de calomnie pour trouver  dire
contre des hommes pareils[210]? Et cependant Louis-Philippe redoutait
toujours de prendre un ministre trop impopulaire. Dans cet embarras,
une transaction fut propose,  laquelle le Roi se rallia: elle
consistait  offrir  M. Guizot, non le ministre de l'Intrieur
qu'il avait dj occup dans le cabinet du 11 aot, mais le ministre
de l'Instruction publique qui tait moins en vue, moins politique, et
pour lequel l'ancien professeur de la Sorbonne tait, comme il le
disait, une spcialit. M. Guizot eut l'esprit de ne pas lever
d'objection d'amour-propre. D'une part, il savait avoir beaucoup 
faire dans ce dpartement; d'autre part, il comptait sur son talent de
parole pour jouer, quand mme, un grand rle dans le Parlement et, par
suite, tenir une grande place dans le cabinet.

[Note 209: _Journal des Dbats_ du 22 septembre 1832.]

[Note 210: Lettre au gnral Bugeaud, du 12 octobre 1832.]

Cette difficult rsolue, la constitution du ministre devint aussitt
facile. Les ordonnances de nomination furent signes le 11 octobre. Le
cabinet tait ainsi compos: prsidence du Conseil et ministre de la
Guerre, le marchal Soult; Affaires trangres, le duc de Broglie;
Intrieur, M. Thiers; Finances, M. Humann; Instruction publique, M.
Guizot. MM. Barthe, d'Argout et de Rigny conservrent les
portefeuilles de la Justice, du Commerce et de la Marine.

Telle fut, quatre mois aprs les premires ngociations entames avec
M. Dupin, l'issue de cette crise laborieuse. Ce rsultat, imprvu pour
plusieurs, impos par la force des choses plus encore que par la
volont des hommes, tait certainement ce qu'on pouvait alors attendre
de mieux. Ce cabinet tait mme d'un niveau intellectuel suprieur 
celui de Prier.  voir ce brillant triumvirat, Broglie, Guizot et
Thiers, ces spcialits minentes telles que Soult et Humann, on
pouvait, reprenant une expression d'origine anglaise, saluer ce
ministre comme le ministre de tous les talents. Sans doute cette
richesse tait obtenue aux dpens de l'uniformit, et mme un peu de
l'homognit. Que d'origines, de doctrines, de tendances, d'habitudes
d'esprit et de vie, diffrentes et presque opposes! Les ministres
eux-mmes en avaient conscience et prenaient de part et d'autre leurs
prcautions. Mais, pour le moment, unis par la crainte du pril et la
ncessit de l'action commune, d'accord sur cette action, ils avaient
rciproquement confiance, sinon dans toutes les ides, du moins dans
le talent de leurs collgues et dans la puissance qui rsultait de
leur union. N'taient-ce pas prcisment les hommes qui, derrire
Casimir Prier, s'taient dj habitus  combattre cte  cte? M.
Dupin seul manquait, et ce n'tait pas la faute du Roi. Ds le
lendemain de la formation du cabinet, le duc de Broglie crivait  M.
de Talleyrand, pour en bien marquer le caractre: Le ministre actuel
est compos pour moiti des collgues de M. Prier, pour moiti de
ceux de ses amis politiques qui, plus compromis encore que lui-mme
dans la cause de l'ordre et de la paix, avaient t rservs par lui
pour des temps meilleurs[211]. Continuer Casimir Prier, tel tait en
effet le mot d'ordre. C'tait ce grand nom qu'on invoquait, et sous
lequel on s'abritait. Dans une circulaire adresse  tous les hauts
fonctionnaires, le marchal Soult s'exprimait ainsi: Le systme
adopt par mon illustre prdcesseur sera le mien; c'est le vrai
systme national. Il semblait que Prier mort prsidt encore le
nouveau cabinet et lui donnt l'unit qui lui manquait.

[Note 211: Lettre du 12 octobre 1832. (_Papiers indits._)]


IV

 voir l'accueil que lui firent les journaux, on n'et pas promis
longue vie au nouveau cabinet. Sauf le _Journal des Dbats_, tous se
montraient violemment hostiles, depuis le _National_ et la _Tribune_
jusqu'au _Constitutionnel_, en passant par le _Temps_, le _Courrier
franais_, le _Journal du Commerce_. Non, mille fois non, s'criait
le _Constitutionnel_, ce n'est pas l'opposition seule, c'est la France
entire qui pousse ce cri: Arrire! arrire! hommes de la
Doctrine[212]!Le ministre tait compar  celui de M. de Polignac et
devait conduire  une semblable catastrophe; on racontait que
Louis-Philippe prparait dj sa fuite et faisait passer des fonds 
l'tranger. Griss par leur propre tapage, les opposants finissaient
par se croire srs d'une prochaine victoire. Par contre, les amis du
cabinet, assourdis, quelque peu intimids, se demandaient avec
inquitude ce qui allait se passer  la rentre des Chambres[213]. Ne
savaient-ils pas combien tait encore peu consistante la majorit de
combat que Prier avait rassemble et entrane, pour ainsi dire,  la
force du poignet? La situation pouvait donc devenir prilleuse. Les
ministres comprirent qu'il leur fallait, dans les quatre ou cinq
semaines qui les sparaient du 19 novembre, date indique pour
l'ouverture de la session, accomplir au dedans ou au dehors quelque
acte qui en impost  l'opinion.

[Note 212: 6 novembre 1832.]

[Note 213: Le 11 octobre, jour mme de la formation du ministre,
l'ordonnance de convocation avait t publie.  la mme date, une
autre ordonnance avait cr d'un coup soixante pairs. Une telle
fourne n'tait pas faite pour augmenter beaucoup l'autorit de la
Chambre haute: mais c'tait la consquence ncessaire de la rvolution
qui avait dpeupl cette Chambre et en avait arrt le recrutement
hrditaire.]

La question belge offrait prcisment une occasion d'agir. On a vu
comment, depuis quelques mois, elle semblait arrte dans une sorte
d'impasse. Peu de jours avant la formation du cabinet, le 1er octobre,
la France, appuye par l'Angleterre, avait propos  la Confrence de
Londres des mesures coercitives pour imposer  la Hollande l'excution
du trait du 15 novembre 1831; les autres puissances avaient lev des
objections, et la Confrence, dfinitivement impuissante, s'tait
spare, chaque tat restant dsormais juge de ce qu'il avait  faire
comme signataire de ce trait. Force tait au nouveau cabinet de se
prononcer. Laisser les choses plus longtemps en suspens, c'tait
risquer l'avenir de la Belgique, irriter l'opinion en France, et
fournir  l'opposition un redoutable terrain d'attaque. Mais recourir
 la force, sans et malgr les autres puissances, c'tait une
opration difficile, prilleuse, exigeant ce rare mlange d'autorit
et de prudence, d'audace, de sang-froid et de mesure, qui avait marqu
la politique extrieure de Prier. Le duc de Broglie n'hsita pas un
instant.  peine au pouvoir, il avertit les autres puissances, sans se
laisser intimider par leur mauvaise humeur, de son intention d'agir;
en mme temps, il fit d'instantes dmarches pour obtenir le concours
indispensable de l'Angleterre. M. de Talleyrand, notre ambassadeur 
Londres, mena cette ngociation avec autant d'habilet que de vigueur,
et, ds le 22 octobre, triomphant des hsitations mfiantes de lord
Palmerston, il signait avec lui une convention rglant les conditions
d'une action commune de la France et l'Angleterre,  l'effet de
contraindre la Hollande  l'excution du trait du 15 novembre 1831.
Parmi les moyens prvus de coercition, figuraient d'abord des mesures
maritimes, telles que blocus et embargos, et ensuite--ce qui tait
pour nous le point capital--une expdition franaise contre la
citadelle d'Anvers qui faisait partie du territoire attribu par la
Confrence  la Belgique, et que l'arme hollandaise se refusait 
vacuer.

Le duc de Broglie n'avait pas cach de quel intrt parlementaire il
tait, pour le ministre franais, d'agir, et d'agir tout de suite.
Ds le 11 octobre, le jour mme o il prenait possession du ministre,
il crivait  M. de Talleyrand: Il dpend de l'Europe, et surtout de
l'Angleterre, de consolider ce cabinet et de mettre un terme par l
aux dangers que la victoire du parti contraire entranerait, dangers
dont l'Europe aurait assurment sa bonne part. Nous allons combattre
pour la cause de la civilisation; c'est  la civilisation de nous
aider; c'est  vous, mon prince, de lui dire ce qu'il faut faire pour
que nous ouvrions la session avec clat. Le lendemain, il revenait
avec insistance sur la mme ide: Que l'Angleterre nous voie, sans en
prendre alarme, enlever la citadelle d'Anvers aux Hollandais... Si la
session prochaine s'ouvre sous de tels auspices, soyez certains d'un
triomphe clatant. S'il nous faut, au contraire, dfendre de nouveau 
la tribune les dlais, les remises, les procrastinations de la
diplomatie, notre position sera trs-prilleuse. Il ajoutait encore,
le 18 octobre: Notre sort dpend de nos oeuvres d'ici  la session,
et, de toutes les oeuvres, la vritable, la seule qui proccupe
l'opinion, c'est l'expdition d'Anvers[214]. Ce fut, en somme, cette
considration du pril couru par le ministre franais, qui dtermina
le gouvernement de Londres  cder. Nous avons, sur ce point, le
tmoignage du roi Lopold, bien mis au courant des choses
d'outre-Manche par son ami Stockmar: Le ministre Broglie,
crivait-il un peu plus tard  M. Goblet, tait mort sans Anvers, et
le ministre anglais a jug plus sage de laisser faire que d'avoir un
ministre de l'extrme gauche qui menait  la guerre gnrale[215].

[Note 214: _Papiers indits._]

[Note 215: Cit par M. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 509.]

La nouvelle de la convention du 22 octobre produisit un vif
mcontentement chez les trois puissances continentales.  Vienne, M.
de Metternich dogmatisa sur ce qui lui paraissait tre une violation
du droit des gens, s'pancha en sombres prdictions[216] et surtout en
gmissements rtrospectifs, maudit le jour o s'tait souleve cette
malheureuse affaire de la Belgique et o il s'tait laiss attacher au
dtestable char de la Confrence[217]; mais, comme mesures
effectives, il se borna  prcher une union plus troite des trois
cours en face de l'alliance anglo-franaise[218]. La Russie protesta
avec irritation et reprit diplomatiquement tout ce qu'elle avait cd
 la Confrence. Mais,  Saint-Ptersbourg comme  Vienne, on estimait
qu'en cette affaire le premier rle et l'initiative appartenaient 
Berlin. Dans le monde militaire prussien, l'motion fut extrme. On
n'y pouvait supporter qu'une arme franaise part et agt si prs du
Rhin. Le roi Frdric-Guillaume, bien que plus pacifique que son
entourage, dut ordonner la runion de deux corps d'arme, l'un sur la
frontire belge, l'autre sur le Rhin; sorte de menace  laquelle nous
rpondmes aussitt en formant, derrire l'arme destine  oprer en
Belgique, un corps d'observation mass dans les environs de Metz.

[Note 216: On a vu, disait M. de Metternich dans une de ses dpches,
l'Europe entire mis en feu par suite d'une excitation bien moindre
que celle qui sera ncessairement produite par celle d'Anvers.
(_Mmoires_, t. V, p. 298.)]

[Note 217: _Ibid._, p. 398, 408. Le chancelier d'Autriche en venait 
regretter ouvertement que la Prusse n'et pas touff l'insurrection
belge ds le dbut, ft-ce au prix d'une guerre avec la France.
(_Ibid._, p. 411, 412.)]

[Note 218: _Ibid._, p. 400, 401.]

La correspondance du duc de Broglie et de ses ambassadeurs,  cette
poque, trahit l'anxit d'une grosse partie o se jouait la paix de
l'Europe. M. de Talleyrand lui-mme dclarait en avoir perdu le
sommeil. Toutefois, ni lui, ni le ministre ne se laissrent un instant
dtourner de leur dessein. Ils avaient mesur d'avance, avec
sang-froid, jusqu'o ils pouvaient aller, sans rencontrer autre chose
que de la mauvaise humeur. Le 1er novembre 1832, M. de Talleyrand
crivait au duc de Broglie, dans une lettre confidentielle: Je n'ai
pas cru devoir vous parler, dans ma dpche, des bruits de coalition
entre les trois puissances, rpandus par quelques journaux franais et
allemands. Nous n'avons pas  nous inquiter de pareils projets.
L'union de la France et de l'Angleterre arrte tout, et, d'ailleurs,
les dispositions certaines des cabinets de Berlin et de Vienne
indiquent plutt de la crainte que l'esprit d'entreprise. Et il
ajoutait dans un _post-scriptum_: Laissez-moi vous recommander de
faire plutt trop que pas assez pour la grande entreprise actuelle:
songez bien qu'il vous faut un succs[219]. Le gouvernement avait
devanc ce dernier conseil. Ds le premier jour, il avait pouss
activement ses prparatifs militaires et runi, sur sa frontire du
Nord, une arme considrable, bien pourvue, sous le commandement du
marchal Grard.

[Note 219: _Papiers indits._]

Le 2 novembre, au terme extrme fix par la convention, la Hollande
n'ayant pas cd, les premires excutions maritimes furent ordonnes
par la France et l'Angleterre. Restait l'action principale:
l'expdition franaise contre Anvers. Le Roi des Belges la demanda, le
9 novembre. Toutes les conditions prvues par la convention taient
ds lors remplies, et cependant l'Angleterre, retenue par ses propres
mfiances et par les efforts des autres puissances, hsitait  donner
son assentiment. Vainement le cabinet de Paris la pressait-il,
vainement lui offrait-il toutes les garanties, elle rpondait toujours
d'une faon dilatoire. On ne pouvait cependant retarder davantage.
L'opinion tait de plus en plus agite. Le jour de la runion des
Chambres approchait. Le marchal Grard s'impatientait, dclarant que
bientt la mauvaise saison rendrait l'opration  peu prs impossible.
Le 14 novembre, les ministres, runis sous la prsidence du Roi,
dlibrrent s'il convenait de passer outre aux hsitations de
l'Angleterre. Les dispositions de l'Europe donnaient  cette question
une particulire gravit. Le duc de Broglie et M. Thiers opinrent
rsolment pour qu'on allt de l'avant, sans attendre plus longtemps
une approbation si lente  venir. Eh bien! messieurs, conclut le Roi,
entrons en Belgique. Les ordres furent aussitt envoys au marchal
Grard. C'tait procder  la Prier. L'assentiment du cabinet de
Londres, dont on s'tait pass, arriva dans la nuit suivante.

Notre arme, qui ne comptait pas moins de soixante-dix mille hommes,
et avait  son avant-garde les deux fils ans du Roi, franchit
rapidement et allgrement la frontire. Le 19 novembre, jour mme fix
pour l'ouverture des Chambres, elle se dployait devant la citadelle
d'Anvers, et les oprations du sige commenaient aussitt avec
vigueur.


V

En mme temps que l'expdition d'Anvers, le ministre en entreprenait
une autre  l'intrieur, toute diffrente, o la police remplaait
l'arme, mais qui ne devait pas tre d'un effet moins dcisif sur
l'opinion d'alors. On avait beaucoup reproch au cabinet prcdent de
n'avoir pas pu ou pas voulu dcouvrir la cachette de la duchesse de
Berry. Son sjour prolong dans l'Ouest tait une cause d'agitation
permanente, et pouvait mme devenir un embarras srieux, au moment o
l'on s'apprtait  tirer le canon sur l'Escaut. Ce qui avait t saisi
de la correspondance de la princesse prouvait qu'elle entretenait des
ngociations avec le roi de Hollande et qu'elle fondait tous ses
calculs sur les complications europennes qui pouvaient se produire
de ce ct. Ces considrations, jointes  la pression chaque jour plus
vive de l'opinion, donnrent au ministre le sentiment qu'il fallait 
tout prix en finir. M. Thiers se chargea spcialement de cette
entreprise. Dans ce dessein, il s'tait fait donner le ministre de
l'intrieur, rduit aux attributions de police; les services
administratifs furent transfrs au ministre du commerce et des
travaux publics. Il se rservait de faire tout lui-mme et lui seul,
sans tre oblig de tenir ses collgues au courant. Parvenu de la
veille, cette besogne policire amusait sa curiosit, sans exciter
chez lui les rpugnances qu'et ressenties un homme d'ducation plus
acheve et plus dlicate[220]. Son animosit contre les Bourbons y
trouvait d'ailleurs son compte. Et puis, s'il s'tait associ  M.
Guizot et au duc de Broglie, sans trop se troubler de les entendre
traiter d'hommes de la Restauration, il n'tait pas fch cependant de
les compromettre par un acte qui ft une rupture clatante avec la
vieille monarchie, un gage dcisif donn  la rvolution. Quelques
jours plus tard, l'arrestation faite, M. Thiers s'en servait  la
tribune, comme d'une preuve que le ministre n'hsitait pas  se
sparer de la dynastie dchue, et il demandait  ses adversaires
comment il et pu davantage se compromettre. De son ct, le
_Journal des Dbats_ y montrait une marque de dvouement  la
rvolution de Juillet[221].

[Note 220: M. Thiers se lassa, du reste, assez vite de ce rle. Je ne
veux pas, dit-il, tre le Fouch de ce rgime, et, ds le 31 dcembre
1832, il passa au ministre des travaux publics et du commerce. Le
ministre de l'intrieur, rentr en possession de ses attributions
administratives, fut alors confi  M. d'Argout.]

[Note 221: Sance du 29 novembre 1832 et _Journal des Dbats_ du 14
novembre prcdent.]

M. Thiers choisit des instruments peu nombreux et nergiques. Le mot
d'ordre tait de se saisir de la princesse par tous les moyens, en
vitant les violences contre la personne, en cartant mme d'elle
toute chance d'accident. En un mot, crivait le ministre, nous
voulons prendre le duc d'Enghien, mais nous ne voulons pas le
fusiller; nous n'avons pas assez de gloire pour cela, et, si nous
l'avions, nous ne la souillerions pas. Au fond mme, on dsirait
plutt le dpart que l'arrestation de la duchesse. Au moment o toutes
les mesures taient prises pour la serrer de prs, le Roi, la Reine,
les ministres la firent plusieurs fois avertir qu'on tait sur sa
trace, et que, si elle voulait se retirer volontairement, on l'y
aiderait[222]. Mais tout chouait devant cette obstination, qui avait
dj rsist aux instances des royalistes et aux ordres de Charles X.
Les premires recherches furent sans succs. Elles se heurtaient 
cette fidlit royaliste qui, depuis plusieurs mois, djouait toutes
les ruses de la police. Un tratre finit cependant par se trouver; son
nom est connu et fltri: il s'appelait Deutz, Juif prtendu converti,
qui avait capt la confiance de la duchesse de Berry. Dans un
rendez-vous donn la nuit aux Champs-lyses,--vraie scne de
roman,--il fit ses offres  M. Thiers. Celui-ci acheta sans scrupule
ce honteux concours. Conduits par Deutz, les agents du ministre
pntrrent,  Nantes, chez mademoiselle Duguigny, et, aprs
vingt-quatre heures de perquisition, ils finirent par dcouvrir la
princesse dans l'troite cachette o elle s'tait enferme avec
quelques amis. C'tait le 7 novembre 1832.

[Note 222: Sur ce point les tmoignages abondent. Cf. notamment la
_Captivit de madame la duchesse de Berry,  Blaye, Journal du docteur
Mnire_, t. 1, p. 187.]

Croyez-moi, disait la duchesse de Berry au gnral Dermoncourt, peu
aprs son arrestation, ils sont plus embarrasss que moi. C'tait
vrai. La loi du 10 avril 1832 avait interdit le territoire de la
France aux membres de l'ancienne famille royale, mais sans mettre
aucune sanction  cette interdiction. Le plus sage et t de
reconduire la duchesse  la frontire. C'tait le sentiment du Roi,
qui disait, quelques jours aprs,  M. Guizot: On ne sait pas quel
embarras on encourt en la retenant; les princes sont aussi incommodes
en prison qu'en libert; on conspire pour les dlivrer comme pour les
suivre, et leur captivit entretient chez leurs partisans plus de
passions que n'en soulverait leur prsence. Tel avait t aussi le
dessein premier du gouvernement; il s'en tait mme ouvert aux
cabinets trangers, au moment o il prvoyait une arrestation
prochaine[223]. Les ministres comprenaient que leur jeu n'tait pas de
grossir l'affaire et d'allumer les passions; dans la maison o tait
cache la duchesse, ils avaient saisi des papiers qui eussent permis
d'tendre singulirement les poursuites; ils n'en firent pas usage,
sachant que les gouvernements n'ont pas intrt  pousser les
reprsailles jusqu'au bout. On raconte que M. Thiers lui-mme, le plus
anim de tous, ayant invit, quelque temps aprs, M. Berryer 
djeuner, lui ouvrit un portefeuille contenant les plus compromettants
de ces papiers; puis, aprs l'avoir assur qu'il en avait gard le
secret pour lui seul, il les jeta au feu devant son convive. Le
gouvernement et sagement agi, en ne se montrant pas plus impitoyable
contre la duchesse elle-mme. Il ne l'osa pas. Il eut peur de
mcontenter l'opinion, vivement excite par la nouvelle de
l'arrestation. La violence des lgitimistes, l'insolence imprieuse
avec laquelle ils exigeaient une mise en libert immdiate, n'taient
pas faites pour lui rendre la modration plus facile. Ajoutez que ceux
des ministres qui jugeaient utile de compromettre leurs collgues dans
le sens de la rvolution de Juillet, poussaient  la rigueur.
Rsolution fut donc prise de ne pas relcher immdiatement la
princesse. Mais ce n'tait qu'accrotre et prolonger les difficults.
Que faire, en effet, de la prisonnire? L'ide d'une poursuite en
justice pour crime de droit commun, bruyamment soutenue par
l'opposition de gauche, fut aussitt carte comme odieuse et
prilleuse. Quelle dynastie et pu gagner  voir, sous prtexte
d'galit devant la loi, une femme de sang royal rabaisse au rang
d'un criminel vulgaire? L'appareil mme du procs aurait enflamm
encore les passions des deux partis. L'issue n'en pouvait tre que
funeste: une condamnation ft devenue trs-embarrassante, si les
esprits excits en avaient exig la rigoureuse excution; un
acquittement et t aussitt interprt comme une condamnation de la
royaut de Juillet. La vue de ces prils dtermina le gouvernement 
faire insrer, ds le 9 novembre, dans le _Moniteur_, une note
annonant qu'un projet de loi serait prsent aux Chambres, pour
statuer relativement  madame la duchesse de Berry. Seulement ce
parti n'tait pas, lui aussi, sans de graves inconvnients qui ne
tarderont pas  se produire. En attendant, la princesse fut transfre
dans la citadelle de Blaye, o elle entra le 17 novembre.

[Note 223: M. de Metternich crivait  son ambassadeur en France, le
30 octobre 1832: Tout ce que veut le roi des Franais,  l'gard de
madame la duchesse de Berry, est d'accord avec ce que doit vouloir
l'Empereur..... Il faut la sauver malgr elle, et on ne peut la sauver
qu'en la faisant sortir de France. Ce but une fois atteint, elle devra
tre remise  sa famille.]


VI

Une fois l'expdition d'Anvers entreprise et la duchesse de Berry
arrte, le ministre vit arriver, sans alarme, la date du 19
novembre, marque pour l'ouverture de la session. Ce jour mme, un
incident se produisit qui augmenta encore ses avantages. Au moment o
le Roi, se rendant au Palais-Bourbon, passait sur le pont Royal, un
coup de pistolet fut tir sur lui, sans atteindre personne. C'tait le
premier de ces attentats qui allaient devenir si frquents, pendant le
rgne de Louis-Philippe. Vainement la gauche, profitant des
difficults qu'on rencontrait  dcouvrir l'assassin[224],
insinua-t-elle que c'tait un coup de police: l'motion fut vive, et
l'impression du pril rvolutionnaire s'en trouva utilement ravive
dans l'esprit des conservateurs.

[Note 224: Aprs une instruction laborieuse, on poursuivit de ce chef
Bergeron, qui fut acquitt.]

La premire preuve fut la nomination du bureau de la Chambre. M.
Dupin, appuy par le ministre, l'emporta, pour la prsidence, de prs
de cent voix, sur M. Laffitte, candidat de l'opposition. Dans ce vote,
toutefois, l'quivoque tait encore possible, M. Dupin tant appuy
par quelques-uns de ceux qui combattaient le plus vivement les
doctrinaires[225]. Dans la nomination des autres membres du bureau et
dans l'lection de la commission de l'Adresse, le succs du ministre
fut sans contestation possible. Il apparut  tous que la majorit de
Casimir Prier se reformait derrire le nouveau cabinet.  gauche, la
dception fut vive et le dcouragement prompt. La Fayette crivait, le
23 novembre 1832,  l'un de ses amis: La session s'est ouverte assez
tristement pour l'opposition. Plusieurs de nos collgues, mme
signataires du _Compte rendu_, sont revenus persuads que nous avions
t trop vhments l'anne dernire. Ils se fatiguent de n'avoir pas
la majorit. L'opposition n'augmentera donc pas en nombre[226].

[Note 225: Le _Constitutionnel_ raillait les ministriels qui
prsentaient M. Dupin comme leur candidat: M. Dupin! disait-il,
l'orateur bourgeois, l'loquent plbien qui ne s'est pas jug d'assez
bonne maison pour entrer dans un cabinet doctrinaire... Et vous avez
beau, messieurs les doctrinaires, vous accrocher au pan de son habit,
il saura bien le secouer, de manire  vous faire lcher prise. (13
novembre 1832.)]

[Note 226: _Mmoires de La Fayette_, t. VI, p. 696.]

La discussion de l'Adresse fut longue et passionne. Mais la gauche,
gne, droute par les vnements de Belgique et de Nantes, en fut
rduite  ressasser ses vieux griefs. Le principal orateur du
ministre fut M. Thiers; M. Guizot tait tomb malade,  l'ouverture
de la session, fort attrist de se trouver retenu loin d'une bataille
o il avait espr servir ses ides et recueillir de l'honneur. Sur
tous les points, la majorit demeura fidle au ministre; aucun des
amendements de l'opposition ne put passer. Nul doute ne pouvait
exister sur le caractre de la politique  laquelle la Chambre donnait
ainsi son adhsion. Le discours du trne, rdig par M. Guizot, avait
proclam la volont de continuer le systme qu'avait soutenu le
ministre habile et courageux dont on dplorait la perte, et il avait
montr combien serait dangereuse toute politique qui mnagerait les
passions subversives, au lieu de les rprimer. Tels taient aussi les
sentiments de la majorit: celle-ci applaudissait, quand, au cours de
la discussion, un de ses orateurs, M. Duvergier de Hauranne,
s'criait: Lasse de tant d'agitations, fatigue de tant de
dsordres, la nation demande  se reposer,  l'ombre d'un
gouvernement qui contienne et punisse les factions, au lieu de les
mnager; qui lutte avec courage contre les mauvaises passions, au lieu
de les flatter; qui gouverne, en un mot, au lieu de se laisser
gouverner... Et quand le pays nous demande de la force, nous lui
donnerions de la faiblesse! Quand il veut que nous levions la digue,
nous l'abaisserions! Quand il nous crie de rester unis et serrs, nous
nous diviserions, nous ouvririons nos rangs! Non, cela n'est pas
possible, cela n'arrivera pas. Ce que nous tions l'an dernier, nous
le sommes encore...

Au ministre maintenant d'user des forces que l'Adresse lui donnait,
pour mener  fin les deux affaires qu'il avait entreprises, au dehors,
avec le sige d'Anvers; au dedans, avec l'arrestation de la duchesse
de Berry.


VII

Les difficults de l'expdition d'Anvers n'taient pas toutes d'ordre
militaire, et le gouvernement franais n'avait pas seulement affaire
aux soldats hollandais. Il avait t convenu que l'arme belge ne
prendrait pas part au sige. Sa prsence et t  l'opration son
caractre d'excution des dcisions prises par la Confrence, et l'et
transforme en guerre entre la Belgique et la Hollande, guerre
forcment rvolutionnaire et bientt gnralise[227]. Les Belges se
montrrent fort blesss de cette exclusion. Dans leurs journaux, dans
leur parlement, il y eut explosion d'attaques amres, emportes,
contre la France, et notre arme eut cette chance singulire, d'tre
mal reue par les populations pour lesquelles elle venait verser son
sang. Ce n'tait pas la premire fois que ce petit peuple se
conduisait avec nous en vritable enfant gt. M. de Talleyrand
crivait,  ce propos, au duc de Broglie: Vous devez comprendre
maintenant  quel point les Belges sont difficiles  servir.
Sbastiani, en htant le mariage, les a rendus encore moins maniables.
Ils ont fait mon supplice depuis deux ans[228]. Suivant son habitude,
la presse opposante de Paris fit cho aux plaintes et aux invectives
venues de Bruxelles. Prcisment, elle tait alors fort embarrasse de
l'attitude  prendre en cette question. Elle avait bien essay
d'inquiter l'opinion, en dnonant la tmrit aventureuse du
ministre: mais cela venait mal aprs tant de sommations et de dfis
d'agir, aprs tant d'accusations de timidit et de faiblesse[229]. Ces
journaux trouvrent plus commode de montrer notre gouvernement maudit
par ceux qu'il disait dfendre, accus par eux de les sacrifier  la
diplomatie de la Sainte-Alliance. Tout ce tapage nanmoins ne parvint
pas  faire dvier de sa ligne le ministre franais. Il imposa avec
fermet  ses protgs l'excution des conditions convenues, assura le
ravitaillement de ses troupes, que la malveillance des Belges avait un
moment compromis, et s'occupa surtout de mener rapidement le sige, se
fiant au temps pour avoir raison de l'ingratitude des uns et de la
mauvaise foi des autres. Les oprations furent habilement conduites.
Malgr la rsistance courageuse des Hollandais, malgr les difficults
de la saison, malgr les limites parfois gnantes que la prudence
diplomatique imposait  notre action, malgr les pronostics contraires
de plus d'un spectateur, notamment de Wellington, la garnison fut
bientt  bout de forces, et, le 23 dcembre, son commandant signait
une capitulation.

[Note 227: M. Louis Blanc se plaignait prcisment que l'expdition
et un caractre diplomatique au lieu d'tre rvolutionnaire.
(_Histoire de dix ans_, t. III, p. 408.)]

[Note 228: _Documents indits._]

[Note 229: Cf. sur ce sujet le _Journal des Dbats_ du 4 novembre
1832.]

Le but atteint, il fallait se presser de mettre fin  une situation
qui n'et pu se prolonger sans pril. Quatre cent mille soldats,
franais, hollandais, belges, prussiens, taient runis en effet dans
ce petit coin de l'Europe, et le moindre accident et amen un choc.
Aussitt donc, fidle  ses engagements, sans se laisser entraner par
le marchal Grard qui voulait pousser plus avant, le gouvernement
franais fit remettre aux Belges la citadelle conquise, et notre arme
reprit la route de France, salue cette fois, avec reconnaissance, par
ceux auxquels elle avait rendu un si grand service et qui finissaient
par le comprendre. Tant de mesure succdant  tant de hardiesse, cette
faon de rassurer l'Europe aprs l'avoir brave, c'tait bien la
tradition de Prier. Ds le 19 novembre, M. de Talleyrand avait crit
au duc de Broglie: Voici nos troupes en Belgique; c'tait l la
question d'intrt. Celle de retirer nos troupes, s'il ne survient pas
de complications, peut se prsenter prochainement; ce sera alors une
question d'honneur; et je vous conjure de ne pas perdre de vue que
celui du Roi, le vtre et le mien y sont engags. C'est sur ce
terrain-l que la Prusse nous attend et que l'Europe nous jugera. Et
plus tard, le 6 dcembre, revenant sur cette ncessit de rappeler les
troupes aussitt que le sige serait termin: C'est, disait-il, la
branche d'olivier prsente  toute l'Europe. Le duc de Broglie
pensait comme son ambassadeur et agit en consquence. En somme, toute
cette politique fut habilement et honntement conduite, et le mme M.
de Talleyrand avait le droit d'crire au ministre, le 31 dcembre:
Voici une bonne fin d'anne, dont nous pouvons rciproquement nous
faire, je pense, de sincres compliments[230].

[Note 230: _Documents indits._]

L'expdition d'Anvers avait profit aux Belges, d'abord en mettant
entre leurs mains la position stratgique la plus importante de leur
nouveau royaume, ensuite en leur prouvant que nous tions rsolus 
les protger et que l'Europe tait impuissante  nous en empcher.
Cependant, elle n'apporta pas encore la solution dfinitive de cette
interminable question. Le roi de Hollande persista  ne pas adhrer au
trait du 15 novembre 1831. Il perdait  ce refus: car, si,
contrairement  cette convention, il occupait encore deux fortins sur
le bas Escaut, la Belgique tait en possession du Limbourg et du
Luxembourg qu'elle devait rendre le jour de la pleine excution du
trait. Mais ce prince obstin guettait toujours la chance d'une
guerre europenne et surtout d'une rvolution en France: il tait
convaincu que cette dernire ne pouvait lui chapper. Pour le moment,
les efforts des gouvernements de Paris et de Londres ne parvinrent
qu' lui faire accepter, le 21 mai 1833, une convention stipulant la
suspension des hostilits et la libre navigation de l'Escaut, jusqu'
la conclusion d'un trait dfinitif. Celui-ci ne sera sign qu'en
1838.

En dehors des avantages qu'en retira tout de suite et qu'en devait
retirer plus tard la Belgique, l'expdition d'Anvers eut, pour la
France elle-mme, un rsultat immdiat et considrable. Elle confirma
au dehors l'effet qu'avait produit Casimir Prier, en envoyant une
premire arme en Belgique, en forant l'entre du Tage et en occupant
Ancne. Bien plus, elle complta cet effet: il ne s'agissait plus, en
effet, de coups de main rapides et restreints, mais d'une opration
durant plusieurs semaines et mettant en branle un corps de
soixante-dix mille hommes. Sous la Restauration, la guerre d'Espagne
avait montr  l'Europe, qui en doutait, que la royaut, rtablie au
milieu de l'invasion et de la dfaite de la France, s'tait refait une
arme, qu'elle tait en tat et en volont de s'en servir.
L'expdition d'Anvers fut une dmonstration analogue  l'adresse de
cette mme Europe qui tait dispose  considrer avec ddain et
scepticisme la force militaire d'un gouvernement n sur des
barricades.


VIII

En gardant en prison la duchesse de Berry, le ministre s'tait mis
sur les bras une affaire  la fois plus embarrassante et moins
honorable. On se rappelle qu'une note, insre au _Moniteur_, avait
annonc qu'un projet de loi serait prsent aux Chambres pour statuer
relativement  cette princesse. Mais il fut tout de suite visible que
la Chambre, fort divise et fort agite sur cette question, ne serait
pas en tat de la rsoudre. Le ministre dut renoncer  la loi
annonce et dcider de lui-mme les mesures qu'il jugeait ncessaires,
sauf  demander  la majorit une approbation plus ou moins explicite.
Bientt, d'ailleurs, une occasion se prsenta de voir dans quelle
mesure cette approbation lui serait accorde. Le 5 janvier 1833, la
Chambre fut appele  se prononcer sur diverses ptitions relatives 
la duchesse de Berry; le rapport concluait  passer  l'ordre du jour,
par le motif que, les mesures  prendre devant tre dtermines par
des considrations de sret publique et d'ordre intrieur, il
fallait que le gouvernement restt matre d'agir ainsi qu'il
l'entendrait et sous sa responsabilit. Le ministre, qui savait ne
pouvoir obtenir du Parlement un appui plus formel, voulut au moins
profiter de ce dbat pour exposer avec nettet sa conduite et sa
doctrine en cette pnible affaire. Il proclama hautement que les lois
de droit commun n'taient pas applicables, et dveloppa avec force les
raisons pour lesquelles une mise en jugement serait inconvenante et
prilleuse. Dans les circonstances o l'on se trouvait, il regardait
la duchesse de Berry comme une ennemie, contre laquelle le
gouvernement avait le droit de se dfendre et qu'il pouvait retenir en
prison, tant que la scurit de l'tat l'exigerait. C'tait, il ne le
niait pas, sortir de la lgalit: mais n'en tait-on pas sorti dj
par la rvolution? Ce qu'il s'agissait de faire n'tait que la
continuation et la confirmation de cette rvolution. Si la Chambre
voulait prendre sur elle de rgler les conditions de la captivit,
rien de mieux; si elle prfrait laisser toute la responsabilit au
ministre, celui-ci dclarait l'accepter, et il se tiendrait pour
approuv par le seul vote de l'ordre du jour pur et simple. C'tait se
montrer peu exigeant, et un tel vote tait un fondement bien fragile
et bien quivoque pour un pouvoir aussi arbitraire. Encore ne fut-il
pas obtenu sans difficult. Les orateurs de la gauche insistrent pour
l'application du droit commun et pour une poursuite devant le jury. M.
Berryer porta un coup habile  la thse du ministre, en se
prononant, comme lui, pour l'ordre du jour pur et simple: Ce sera
reconnatre, dit-il, qu'on n'a pas le droit de juger celle dont on
s'est empar; ce sera avouer qu'il y a l, non un coupable et un juge,
mais deux principes en lutte: celui du droit royal et celui de la
rvolution. Irrite par le dfi de ce discours, la majorit fut fort
tente de se prononcer pour un procs criminel. Il fallut, pour la
ramener, un grand effort oratoire de M. Thiers. Elle se dcida alors 
voter l'ordre du jour pur et simple propos par la commission et
accept par le ministre; mais il fut visible qu'elle le faisait
d'assez triste humeur, sous la pression du cabinet, et qu'au fond il
n'et pas dplu  beaucoup de ses membres de voir une fille de roi
force de s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises.

Ce vote ne mit pas fin  l'agitation des esprits; bien au contraire.
La presse de gauche dnona bruyamment ce triomphe de la raison d'tat
et de l'arbitraire, cette violation de l'galit dmocratique devant
la loi.  droite, la tactique des uns, l'motion des autres portrent
l'exaltation  son comble; le ton des journaux royalistes se haussa 
un diapason inou de violence et d'audace; ils n'avaient pas assez de
sarcasmes ddaigneux pour ce gouvernement qui venait, disaient-ils,
d'avouer ses illgalits et ses peurs; ils s'indignaient du sort fait
 la princesse, affectaient de redouter les plus sinistres desseins et
sommaient les ministres de mettre aussitt leur prisonnire en
libert, s'ils ne voulaient tre souponns d'attenter  sa vie. On
signa des adresses  la mre du duc de Bordeaux; on ouvrit des
souscriptions pour lui constituer une liste civile; on annona une
prochaine restauration. Madame, votre fils est mon Roi! s'criait
Chateaubriand, dans une brochure alors fameuse, et des jeunes gens
venaient,  grand bruit, fliciter l'crivain royaliste et adhrer 
sa dclaration; tentait-on d'en poursuivre quelques-uns, le jury les
acquittait.

Sur ces entrefaites, un bruit trange se rpandit: la duchesse de
Berry, disait-on, tait enceinte. Aussitt  gauche, ricanement
insultant des adversaires, tout affriands  l'espoir de voir ce roman
chevaleresque se terminer par un vulgaire scandale.  droite, fureur
indigne des amis, ainsi dsagrablement interrompus dans l'apothose
qu'ils avaient entreprise de l'hrone de Vende; parti pris de ne pas
croire  la nouvelle, o l'on ne voulait voir qu'une calomnie mchante
du gouvernement. Des crivains dmocratiques s'tant permis  ce
propos des plaisanteries malsantes, il s'ensuivit une srie de
cartels, et l'on put craindre un moment que ces duels n'aboutissent 
une sorte de combat des Trente, entre rpublicains et royalistes.
Vainement, avec le temps, la nouvelle de la grossesse se
confirma-t-elle, vainement la duchesse elle-mme, comme pour prparer
l'opinion  une rvlation invitable, dclara-t-elle, le 22 fvrier
1833, s'tre marie secrtement pendant son sjour en Italie, les
plus ardents des lgitimistes persistrent  nier, et dnoncrent l
le premier acte d'un complot infme qui devait aboutir  une
supposition d'enfant et au meurtre de la princesse.

Celle-ci n'tait pas la dernire  souffrir de ces dngations
inconsidres dont l'injure retombait sur elle. Ils font maintenant
beaucoup de bruit mal  propos, disait-elle non sans amertume, et ils
ne sont pas venus, quand je les attendais. D'ailleurs, elle en avait
alors fini avec son rve  la Walter Scott; la fivre hroque tait
tombe. Restait seulement la femme, la Napolitaine aimable, charmeuse,
prime-sautire, fantasque, prompte aux curiosits frivoles; plus faite
pour le plaisir rapide que pour le long martyre; plaisante et
touchante, rarement imposante, dans ses alternatives de gaiets et de
colres, dans ses mlanges imprvus de larmes et de calembours; avant
tout, affame de libert, de grand air, de soleil, la premire 
dclarer que son rle tait termin et qu'elle avait assez de la
politique[231].

[Note 231: Telle apparat la captive de Blaye, dans les crits des
personnes qui l'ont approche  cette poque, notamment dans le
_Journal_, rcemment publi, du docteur Mnire.]

Cette tournure prise par les vnements, l'agitation croissante qui en
rsultait, n'taient pas faites pour simplifier et embellir le rle de
gelier dont le ministre s'tait si imprudemment charg. Les
dmentis, les soupons et les dfis injurieux des royalistes, la
passion surexcite de leurs adversaires, et aussi la tentation de
ruiner moralement, par le scandale, une ennemie, acculaient peu  peu
le gouvernement  cette triste entreprise, de rendre manifeste le
dshonneur d'une femme, d'une princesse, d'une nice de la Reine. Il
lui fallut s'abaisser  une sorte d'inquisition et de police
mdicales, user d'autorit et de diplomatie, employer des mdecins
renomms et un brave gnral[232], pour obtenir l'aveu ou arriver  la
constatation de cette grossesse. Et devant le refus de la princesse,
si mobile en d'autres sujets, obstine sur ce point, on fut amen 
prolonger une dtention aussi pnible et fcheuse pour ceux qui
l'imposaient que pour celle qui la subissait. Enfin survint
l'accouchement, qui s'accomplit dans des conditions particulires de
publicit. La veuve du duc de Berry fit  ce moment une rvlation
dont ses partisans ne furent pas les moins surpris; elle dclara
qu'elle tait marie au comte Hector Lucchesi Palli, gentilhomme de la
chambre du Roi des Deux-Siciles, domicili  Palerme. Cette
dclaration ne mit pas un terme aux insinuations outrageantes des
ennemis de la princesse, et, ce qui est plus tonnant, elle ne
triompha pas de l'incrdulit bruyamment tenace de quelques-uns de ses
amis. Ceux-ci nirent l'accouchement comme ils avaient ni la
grossesse; une cinquantaine de royalistes, dont M. de Kergorlay,
dposrent au parquet, contre les ministres, une dnonciation pour
cause de prsomption lgale du crime de supposition d'enfant.

[Note 232: Le commandement de la forteresse de Blaye et la garde de la
duchesse de Berry avaient t confis  un officier qui devait bientt
illustrer son nom par d'autres services, au gnral Bugeaud. Les
journaux de droite voyaient alors en lui un gelier barbare, une faon
d'Hudson Lowe. Propos de parti. La vrit est que, dans une mission
pnible que d'autres il est vrai, n'eussent peut-tre pas accepte, il
fut droit et respectueux.]

L'pouse du comte Lucchesi n'tait plus un adversaire dangereux:
aucune raison de la retenir davantage  Blaye. Les portes de la
forteresse s'ouvrirent devant elle, le 8 juin 1833; elle fut embarque
sur un navire qui la transporta  Palerme. Elle n'tait pas, du reste,
au bout de ses peines: dsormais elle aura affaire non plus au
gouvernement qu'elle avait voulu renverser, mais au parti et surtout 
la famille royale qu'elle avait compromis et mortifis; de ce ct,
on ne lui pargnera ni les svrits ni les humiliations; Charles X
notamment ne lui pardonnera jamais; dfinitivement spare de ses
enfants, c'est  peine si, aprs de pnibles pourparlers, elle
obtiendra de les entrevoir et de les embrasser.

En France, c'tait une affaire termine. Le 10 juin, une ordonnance leva
l'tat de sige dans les dpartements de l'Ouest. Le mme jour, s'ouvrit
 la Chambre un dbat o le ministre rendit compte de sa conduite. MM.
Garnier-Pags, Salverte et Mauguin contestrent, au nom de la gauche, la
lgalit de l'emprisonnement comme de l'largissement. M. Thiers
reconnut hautement qu'on s'tait plac en dehors des lois, et mit ses
contradicteurs au dfi de le faire blmer par la Chambre. Personne n'osa
relever ce dfi. Nanmoins, cette fois encore, la majorit ne s'engagea
pas au del du vote de l'ordre du jour pur et simple; elle persistait 
laisser toute la responsabilit au gouvernement.

On conoit, du reste, que chacun ft plus empress de dcliner que de
revendiquer cette responsabilit. Le Roi, qui avait, ds le dbut,
regrett l'emprisonnement, ne manquait pas une occasion de bien
marquer qu'en toute cette affaire il avait d laisser carte blanche 
ses ministres. Cette proccupation avait apparu, plus d'une fois, dans
ses entretiens avec les ambassadeurs trangers ou avec certains amis
de la duchesse de Berry, comme M. de Choulot. Nous la retrouvons
surtout dans une conversation fort curieuse, rcemment publie. Au
cours de la captivit, le docteur Mnire, qui avait t attach par
le ministre  la personne de la prisonnire, fut mand aux Tuileries.
Louis-Philippe lui parla longuement; faisant allusion aux reproches
que M. Mnire devait entendre de la bouche de la princesse, il lui
dit: Rpondez-lui, monsieur, et ce sera la vrit, que le Roi a
compltement ignor l'infamie de Deutz, que l'arrestation de Nantes,
qui en tait la consquence, n'a t soumise au cabinet que quand elle
a t consomme, et qu'alors le conseil des ministres a dcid 
l'unanimit qu'il fallait laisser son cours  la justice. J'ai eu la
main force; j'ai d cder  des rsolutions mrement arrtes; il a
fallu rsister aux prires de la Reine, faire taire la voix du sang,
l'intrt de la parent, et tout cela, parce qu'un ministre l'a voulu.
Aucune considration personnelle n'a pu entrer en balance contre cette
imprieuse ncessit de ruiner un grand parti politique, de rendre la
duchesse de Berry impossible, et j'ai d laisser faire ce que je ne
pouvais pas empcher. Dites-lui bien que la Reine a pri, suppli, que
la tante s'est montre une vritable mre dans cette triste
circonstance... En prononant ces paroles, Louis-Philippe paraissait
trs-mu; sa voix altre indiquait la profondeur du sentiment qui
l'agitait. Il reprit: Si madame la duchesse de Berry m'accusait
personnellement de n'avoir suivi  son gard que les seules
inspirations de mon intrt, vous pourriez lui rappeler que des
personnes qui possdent sa confiance lui ont dit de ma part quels
dangers elle courait en restant en Vende... Je l'ai fait prvenir, 
diverses reprises, des prils de sa situation, je l'ai averti de la
possibilit d'une arrestation et des fcheuses consquences qui
pouvaient en rsulter pour elle... Par quelle fatalit s'est-elle
obstine  rester en France, lorsqu'il lui tait si facile de
partir?... Les vnements ont trop prouv qu'elle tait retenue 
Nantes ou aux environs de cette ville par un motif tout-puissant sur
son esprit, et c'est l un malheur irrparable. Puis, insistant sur
ce qu'il n'avait pu rsister  ses ministres, lorsqu'ils invoquaient
la raison d'tat: Vous lui direz encore que, par le temps qui court,
quand l'meute est dans la rue, quand des assassins  gages se
relayent pour me tuer, quand la guerre civile est  peine assoupie
dans la Vende et que la presse la plus ardente enflamme toutes les
passions populaires, la position d'un roi constitutionnel est  peine
tenable, et qu'en vrit je serais parfois tent de quitter la partie
et de mettre la clef sous la porte[233].

[Note 233: _La Captivit de madame la duchesse de Berry,  Blaye,
Journal du docteur Mnire_, t. I, p. 185.]

Que valait donc au fond cette raison d'tat que les ministres
invoquaient et  laquelle le Roi s'tait cru contraint de cder? Sans
doute, on avait ainsi tu politiquement une princesse entreprenante,
la seule qui, dans sa famille, pt rver de guerre civile; on avait
port un coup et surtout inflig une cruelle mortification  une
dynastie rivale et  un parti ennemi. Mais n'tait-ce pas achet bien
cher? tait-il habile de blesser  ce point les royalistes, de
provoquer chez eux d'aussi implacables ressentiments, et d'affronter
le genre de reproches auxquels un tel acte devait donner lieu? 
l'heure o le respect de la royaut se trouvait dj si branl,
tait-il prudent d'y porter une nouvelle atteinte, en livrant  la
malignit,  l'insolence et au mpris publics les faiblesses d'une
princesse royale? S'imaginait-on que ce qui tait retranch ainsi  la
dignit de la branche ane tait ajout  celle de la branche
cadette? N'tait-ce pas plutt une perte pour la cause monarchique
elle-mme, sous toutes ses formes; une diminution du trsor commun de
prestige et d'honneur, galement ncessaire  toutes les dynasties?
N'tait-ce pas en un mot, de la part des hommes de 1830, une faute
analogue  celle que commettaient les lgitimistes, quand ils
tranaient dans la boue Louis-Philippe, sans comprendre que toute
royaut tait par l rabaisse? Parmi les amis les plus dvous du
gouvernement de Juillet, quelques-uns avaient, ds cette poque, le
sentiment de cette faute: Le gouvernement, dit le gnral de Sgur
dans ses Mmoires, abusa dplorablement de sa victoire; je veux parler
de cette espce d'exposition publique, de ce cruel pilori, o fut
attach la malheureuse princesse prisonnire. Je ne fus sans doute pas
le seul  faire trop inutilement observer que cette atteinte, porte 
l'honneur d'un sang royal et  son propre sang, rejaillirait sur
soi-mme et sur tous les trnes; qu'elle irriterait toutes les cours,
et achverait de dtruire, dans les peuples, un reste de respect si
ncessaire  conserver. L'un des ministres d'alors, M. Guizot,
revenant plus tard sur ces vnements, a racont comment le Roi avait
t d'avis qu'on se bornt  reconduire tout de suite la duchesse de
Berry hors de France; puis il a ajout: La mfiance est le flau des
rvolutions; elle hbte les peuples, mme quand elle ne leur fait
plus commettre des crimes. Pas plus que mes collgues, je ne jugeai
possible, en 1833, de ne pas retenir madame la duchesse de Berry. Des
esprits grossiers ou lgers ont pu croire que les incidents de sa
captivit avaient tourn au profit de la monarchie de 1830; je suis
convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en agissant
avec une hardiesse gnreuse, et que tous, pays, Chambres et cabinet,
nous aurions fait acte de sage comme de grande politique, en nous
associant au dsir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.


IX

La dconfiture de la duchesse de Berry marqua, pour les royalistes, la
fin de la politique de coups de main. Force leur tait bien de se
rabattre dsormais sur l'autre politique, jusqu'alors un peu
ddaigne, sur celle qui cherchait  agir par la presse et le
Parlement. La dception tait dure pour les ardents et les impatients.
Au moins eurent-ils la consolation d'avoir, pour soutenir  la tribune
cette lutte sans espoir prochain, un homme dont l'loquence apporta 
leur amour-propre de parti des satisfactions gales  celles qu'ils
avaient rv de trouver par des exploits  main arme. Cet orateur
n'tait pas un gentilhomme vou par sa naissance  servir sous le
drapeau fleurdelys: c'tait un fils de la bourgeoisie, tout comme les
Dupin, les Guizot et les Thiers. Nouveau venu dans la politique
active, il s'engageait volontairement au service d'une cause vaincue,
sans en avoir retir aucun profit personnel alors qu'elle tait
victorieuse. Chacun a nomm Berryer.

Il tait loquent rien qu' tre vu: une tte admirable, noblement
porte, avec je ne sais quoi de doux, de fort, de charmant et de
dominateur; le front large et dcouvert; les yeux expressifs; la
puissance du buste et la carrure des paules se dessinant, non sans
une coquetterie virile, dans le gilet blanc et l'habit bleu  boutons
d'or; en tout son tre, un mlange de vigueur et d'lgance, et
surtout une abondance de vie qui s'panchait sans effort. Ouvrait-il
la bouche, il en sortait une voix, d'un timbre incomparable,
qu'accompagnait un geste ample et superbe. Rarement homme avait reu 
un tel degr tous les dons physiques de l'orateur. Orateur, il l'tait
aussi par le mouvement irrsistible de la pense, la vigueur de la
dialectique, l'intelligence prompte  s'assimiler les questions les
plus diverses, l'imprvu grandiose des inspirations, une prodigieuse
facult d'mouvoir et d'tre mu, et cette sorte de flamme qui
jaillissait soudainement, illuminant ou embrasant tout autour de lui.

Pour le rle qu'il allait jouer sous la monarchie de Juillet, Berryer
avait cet avantage de n'avoir pas t personnellement compromis dans
le gouvernement prcdent. Entr  la Chambre, au commencement de
1830[234], ses seuls actes de dput avaient t alors de refuser le
portefeuille que lui offrait M. de Polignac, et de combattre l'Adresse
des 221. Auparavant il s'tait renferm dans sa profession d'avocat,
dj royaliste sans doute, mais accordant libralement le secours de
sa parole  des clients de toute opinion, ayant mme dbut par tre
l'un des dfenseurs du marchal Ney. Quand on lui jettera  la face
quelque faute de la Restauration: J'ai gard entire, rpondra-t-il,
l'indpendance de ma vie; je n'ai pris, envers mon pays, aucune
responsabilit dans des actes funestes pour lui.

[Note 234: C'est  cette poque qu'il avait atteint l'ge de quarante
ans, condition d'ligibilit sous la Restauration.]

Ds le lendemain de la rvolution, Berryer a marqu son attitude: s'il
ne se regardait pas comme dli de sa fidlit  la royaut dchue, il
ne s'estimait pas non plus dgag de ses devoirs envers le pays. Pas
d'migration  l'intrieur, dclarait-il, c'est--dire pas
d'abstention, pas d'isolement dans la conspiration ou mme dans la
bouderie. Quand la Chambre a constitu la monarchie nouvelle, il a
protest, mais est rest dans le Parlement et n'a pas refus le
serment. Ce serment l'obligeait  rpudier toute attaque illgale.
Seulement, tmoin d'une exprience dont il ne jugeait le succs ni
possible ni dsirable, il se croyait autoris  en annoncer l'chec, 
y aider mme par tous les moyens de discussion que la loi mettait  sa
disposition. Il se plaisait  placer la monarchie nouvelle en face de
toutes ses faiblesses, de celles surtout qui venaient de son origine,
triomphait de ses embarras et de ses contradictions, la poussait,
l'acculait aux consquences les plus extrmes et les plus prilleuses
de son principe, lui refusait les moyens et le droit de limiter et de
combattre la rvolution d'o elle tait ne. Lois diverses, questions
intrieures ou extrieures, malaises ou crises, tout lui servait 
reprendre sans cesse cette critique implacable, dont le dessein tait
de montrer la royaut de Juillet impuissante pour l'ordre, pour la
paix et pour l'honneur, et dont la conclusion logique et avoue devait
tre un changement de gouvernement. Comment cette conduite se
conciliait avec le serment, c'est une question de casuistique dans
laquelle nous n'avons garde d'entrer. Le terrain, en tout cas, tait
singulirement troit et glissant, et il fallait au dput royaliste
toute la souplesse et aussi toute la noblesse de sa parole, pour y
garder son quilibre et sa dignit d'attitude.

Dans l'attaque, Berryer apporta cette passion sans laquelle il n'y a
pas d'orateur, ses invectives taient parfois terribles, son mpris
plus terrible encore. Et cependant, on ne peut pas dire qu'il ait eu
rien des haines enfielles, mesquines, mchantes, qui marquent trop
souvent l'esprit de parti. Tout en lui y rpugnait: la cordialit
ouverte, largement sympathique, la bont aimable et simple de son
caractre; la libert de son intelligence, naturellement dgage des
illusions de coterie, des superstitions et des prventions de secte;
les habitudes de l'avocat, ayant appris  demeurer le camarade de ceux
qu'il venait de combattre  la barre; les gots du dilettante, de
l'homme du monde fort rpandu dans les socits les plus diverses et
trouvant plaisir  y tre aim et admir. On tait presque tonn
parfois de ses rapports personnels avec ses adversaires de tribune.
Non-seulement beaucoup de rpublicains se vantaient de son amiti,
mais il tait au mieux avec des partisans de la monarchie de Juillet,
comme M. Dupin et M. Odilon Barrot, tutoyait  mi-voix les ministres
qu'il combattait tout haut, et djeunait familirement chez M. Thiers,
au lendemain des affaires de la duchesse de Berry.

Sans jamais abjurer et mme en confessant trs-haut sa croyance
politique, Berryer faisait effort, chaque fois qu'il prenait la
parole, pour sortir des thses particulires  son parti. Par got et
par tactique, il cherchait  devenir, sinon le chef, du moins
l'orateur de l'opposition entire; il y parvenait souvent: fait
remarquable quand on se rappelle qu'il reprsentait les vaincus de
1830. Son secret tait de se montrer trs-libral  l'intrieur, trs
national dans les questions extrieures[235]. Il manquait souvent de
mesure, de justice, comme toutes les oppositions; exigeait ce que
lui-mme n'et pas fait au pouvoir; ne tenait pas compte des
difficults et des ncessits de la situation; mais il trouvait, pour
parler de libert ou de patriotisme, une sincrit et une chaleur
d'accent qui remuaient les esprits d'ordinaire le plus loigns de
lui. Ainsi s'expliquent l'clat et l'tendue de son succs. Nul
orateur n'tait moins contest parmi les gens de toute opinion; la
mode tait mme alors de le porter trs-haut. Devait-il parler, les
tribunes de la Chambre taient garnies d'un triple rang de femmes
lgantes. Souvent, aprs ses discours, quand il se laissait tomber
sur son sige, accabl et frmissant encore, de tous les bancs, ses
collgues venaient  lui, lui serraient la main; certains mme
l'embrassaient, comme fit un jour le gnral Jacqueminot.  le voir
ainsi entour, un tranger et pu le prendre pour le _leader_ de la
majorit. Le royalisme tait-il donc redevenu populaire dans le
Parlement? Non, c'tait le succs de l'orateur, tenant  la rare
adresse avec laquelle, sans rpudier sa note particulire, il s'tait
plac sur le terrain commun  toute l'opposition; on faisait mme ce
succs d'autant plus vif qu'on croyait son parti moins en tat d'en
tirer profit. Si, au lieu des applaudissements et des poignes de main
qu'on lui prodiguait, Berryer avait demand des votes pour sa cause,
il et vu alors  quel point celle-ci tait toujours vaincue. Il tait
du reste trop clairvoyant pour se leurrer d'illusions. S'il y a
quelque chance, dira-t-il  Lamartine en 1838, elle n'est plus  vue
d'homme; elle est  un horizon inconnu.

[Note 235: Lui rappelait-on Louis XVIII, dclarant qu'il devait sa
couronne, aprs Dieu, au prince rgent d'Angleterre, il rpliquait:
Quelques paroles que l'on cite, ft-ce des paroles de roi, je ne les
couvre pas de mon suffrage, j'en abjure la responsabilit.Un autre
jour, il allait jusqu' louer la Convention: Je spare compltement
de toutes nos querelles, disait-il, tout ce qui est relatif  la
position de la France  l'gard de l'tranger. En tous temps et sous
tous les rgimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment,
et, pour me montrer  vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici
toute ma pense, je rappellerais une poque d'horreurs, de crimes, une
assemble voue par ses actes antrieurs  l'excration des gens de
bien, dont le souvenir soulve encore tout coeur d'homme: eh bien! je
la remercie d'avoir sauv l'intgrit du territoire!]

Toutefois, si personnels qu'ils fussent  Berryer, ce succs et cette
popularit n'taient pas  ddaigner pour la cause royaliste. Il y
avait l de quoi consoler un parti, de sa nature, plus affam
d'honneur que de pouvoir rel. Et puis, en arborant ainsi le drapeau
de la libert ou du patriotisme, en flattant les aspirations
gnreuses du pays, l'orateur de la droite ne s'associait pas
seulement  la tactique commune de l'opposition; il dgageait
hardiment ses propres amis de certains souvenirs compromettants
d'ancien rgime ou d'invasion trangre; il les amenait peu  peu sur
le seul terrain o ils pussent retrouver, pour le moment, une part
d'influence dans les affaires publiques, et prparer, pour l'avenir,
un retour de fortune. Cela valait mieux que de courir l'aventure d'une
nouvelle guerre de Vende, ou de prendre  rebours les ides de la
France moderne comme s'y appliquait alors l'entourage du vieux roi
Charles X. Si, aprs le 24 fvrier 1848, les lgitimistes ont fait si
brillante figure et occup si grande place dans les assembles
rpublicaines, ils le doivent surtout  l'attitude que Berryer leur
avait fait prendre depuis 1830. Peut-tre mme leur succs et-il t
plus complet, s'ils avaient mieux suivi son exemple et ses conseils.
Mais le grand royaliste, qui n'tait gure contest dans les autres
partis, l'tait parfois dans une fraction du sien. L'clat extrieur
de son rle et la prpondrance de son talent ne le garantissaient
pas contre toutes sortes de contradictions, de suspicions, d'attaques
intrieures. Les violents d'extrme droite taient loin d'avoir
dsarm; et ils manoeuvraient, trop souvent avec quelque succs, pour
entraver les efforts de celui contre lequel ils croyaient avoir tout
dit, quand ils l'avaient trait de parlementaire. Triste histoire,
souvent rpte, que celle de ces divisions et de ces dchirements, au
sein d'une opinion vaincue. C'est la vue de ces misres qui, ds 1833,
faisait crire  madame Swetchine: Il me parat bien singulier que la
division ne soit pas un de ces tributs dont se rachte la mauvaise
fortune. Comment l'instinct seul ne fait-il pas devenir compactes ceux
qui n'ont pour eux ni le nombre, ni l'action, ni le pouvoir? Ah! comme
me disait un homme d'esprit, si M. le duc de Bordeaux n'avait en
France que des ennemis...... Il y a longtemps que je regarde les
partis en eux-mmes comme les plus grands obstacles au triomphe du
principe qu'ils servent.


X

Ces mmes vnements de Vende et de Blaye, qui grandissaient le rle
de Berryer, amenrent la retraite volontaire d'un royaliste plus
illustre et plus populaire encore, qui nagure semblait mener la
bataille de presse contre la monarchie de Juillet. Chateaubriand avait
dsapprouv l'entreprise de la duchesse de Berry. Mais,  la vue de la
princesse vaincue, captive, il avait cru que l'honneur l'obligeait 
la dfendre, et avait lanc une brochure toute vibrante des motions
et des colres de son parti. Plus tard, la prisonnire libre, il
travailla  un rapprochement entre le vieux Roi trop immobile et sa
trop mobile belle-fille; il intervint dans les discussions intestines,
dans les rivalits d'cole et de coterie qui clatrent alors, dans le
sein et autour de la famille royale, au sujet de l'ducation du duc de
Bordeaux, de la fixation et des consquences de sa majorit: misres
de l'exil que les _Mmoires d'outre-tombe_ n'ont parfois que trop
cruellement divulgues. Est-ce dgot de ces misres, tristesse de
voir ses conseils repousses[236], mortification de n'avoir pu
davantage branler la monarchie nouvelle qu'il s'tait flatt de jeter
bas avec sa plume? ou bien, est-ce une forme de ce malaise dont ont
t atteints presque tous les hommes de lettres de notre temps, et
auquel chappait la nature de Berryer, plus agissante et moins
pensante, plus simple et moins sensible? Quoi qu'il en soit,  partir
de ce moment, Chateaubriand va se tenir  l'cart. Dsormais, plus de
ces retentissantes brochures qui taient  elles seules des
vnements, plus de ces dmarches clatantes o il apparaissait  la
tte de l'arme royaliste.  peine sortira-t-il de cette immobilit,
pour prendre part, en 1843, au plerinage de Belgrave Square.

[Note 236: Quelques annes plus tard, en octobre 1836, il crivait 
la duchesse de Berry: J'ai t oppos  presque tout ce qui s'est
fait... Henri V sort maintenant de l'enfance; il va bientt entrer
dans le monde, avec une ducation qui ne lui a rien appris du sicle
o nous vivons.]

Au fond, il n'est pas adouci  l'gard du rgime de Juillet; mais il
est plus calme, par lassitude et dcouragement. Il est toujours fidle
 la vieille royaut, mais d'une fidlit ddaigneuse, insolente
parfois; aussi a-t-on pu le comparer  ces femmes acaritres qui, sous
prtexte qu'elles ne trompent pas leur mari, se croient le droit de
lui dire qu'elles ne l'aiment pas[237].  vrai dire, il est moins
fidle  son roi qu' lui-mme, moins proccup de servir une cause
que de maintenir l'unit morale et en quelque sorte esthtique de sa
vie. Plus que jamais il craint de paratre dupe de ses clients et de
ses principes; dsabus, sans cesser d'tre fidle, dit-il de
lui-mme. Aprs avoir remu tous les coeurs royalistes par son
apostrophe fameuse  la duchesse de Berry: Madame! votre fils est mon
roi! il s'tonne que ce soit lui qui ait pouss ce cri; car, dit-il,
je crois moins au retour de Henri V que le plus misrable
juste-milieu ou le plus violent rpublicain. Malheureusement, c'est
souvent aux pires adversaires de la royaut, ou mme  l'hritier des
Bonaparte, qu'il fait confidence de son absence de foi et
d'esprance[238]. Il y mle, avec une sorte de complaisance, des
gnralits dmocratiques et presque des prophties rpublicaines.
C'est sa manire de quter, pour lui-mme, une popularit qu'il
n'attend plus pour sa cause. Lui, parfois si amer, si hautain, si
susceptible avec ses amis politiques, il est aux petits soins avec
Branger et Carrel. Et en mme temps, dans cette me mobile comme sont
celles des grands artistes, se produisent,  l'improviste, des
attendrissements qui percent ce masque de scepticisme: Je viens de
recevoir la rcompense de toute ma vie, crira-t-il  madame Rcamier
le 29 novembre 1843; le prince a daign parler de moi, au milieu d'une
foule de Franais, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je
savais raconter, je vous raconterais cela; mais je suis l  pleurer
comme une bte.Nanmoins, c'est le dcouragement qui domine. Son
dernier mot est toujours de se proclamer sans foi dans les rois comme
dans les peuples; il ne croit plus  la politique, et rit des
hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au srieux.

[Note 237: Aprs tout, crit-il, c'est une monarchie tombe; il en
tombera bien d'autres! Nous ne lui devons que notre fidlit: elle
l'a.]

[Note 238: Chateaubriand crivait  Louis-Napolon, le 19 mai 1832:
En dfendant la cause de la lgitimit, je ne me fais aucune
illusion, mais je pense que tout homme, qui tient  l'estime publique,
doit rester fidle  ses serments.]

Ainsi dsabus de la politique, le grand crivain ne sait pas se
rfugier dans les lettres pour leur demander la paix de son esprit et
la revanche de son ambition. La fatigue a gagn chez lui jusqu'
l'artiste. Ds 1832, il disait  Augustin Thierry: Je suis las, je
suis encore plus dgot. Je n'crirais plus si ma misre ne m'y
forait. Ajoutez,  mesure que les annes s'accumulent sur sa tte,
le regret, le dpit, presque la honte de vieillir. On dirait de ces
coquettes qui ont mis tout l'intrt de leur vie dans leurs succs de
jeunesse. Don Digue ne s'est pas cri d'un accent plus dsespr: 
vieillesse ennemie! Ce sentiment ne sera pas pour peu dans le
pessimisme amer de ses Mmoires. Seule, l'amiti ingnieuse et
dlicate de madame Rcamier parviendra  lui apporter un peu de
douceur et de distraction. Mais jamais il ne reprendra part ou
seulement intrt aux vnements publics. Cette vie nagure si
agite, si retentissante, si mle  tous les mouvements et  tous les
bruits du sicle, se terminera dans une immobilit chagrine, dans un
silence altier, encore enveloppe, sans doute, pour ceux qui la
regarderont de loin, d'une vapeur glorieuse, mais de celle qu'on voit
d'ordinaire plutt autour des morts que des vivants. Quand, en 1848,
on viendra annoncer la chute de la monarchie de Juillet  celui qui
l'avait, au dbut, tant hae et tant attaque, il se bornera 
rpondre d'un ton indiffrent: C'est bien, cela devait arriver.


XI

La session de 1832, ouverte le 19 novembre, se prolongea jusqu'au 25
avril de l'anne suivante; celle de 1833 lui succda sans
interruption, et dura jusqu'au 26 juin. Toutes deux furent
relativement calmes. En dehors de l'Adresse et des discussions
souleves,  deux reprises, sur la duchesse de Berry, aucun de ces
grands dbats politiques o les partis se rencontrent et se mesurent.
Le ministre restait en possession de sa majorit; il s'en croyait
mme assez sr, pour dfier parfois l'opposition par des actes
d'autorit  la Casimir Prier[239]: telle fut la brusque destitution
de M. Dubois, inspecteur gnral de l'Universit, et de M. Baude,
conseiller d'tat, tous deux coupables d'avoir pris, comme dputs,
une attitude hostile  l'un des projets du gouvernement.

[Note 239: Le nom de Prier tait toujours celui sous lequel
s'abritaient les ministres. M. Guizot disait, le 6 mars 1833: Quel
est le systme de l'administration actuelle? C'est le systme du 13
mars; systme, je me fais honneur de le dire, implant dans cette
Chambre par mon honorable et illustre ami, M. Casimir Prier.]

L'absence de dbats purement politiques permit aux Chambres de voter
des lois organiques qui donnaient satisfaction aux besoins permanents
du pays. Plusieurs de ces lois sont encore en vigueur, ou tout au
moins ont pos des principes qui, depuis lors, ont subsist dans
notre lgislation: loi sur l'organisation des conseils gnraux et des
conseils d'arrondissement, mettant en oeuvre le rgime lectif,
tendu, depuis 1830,  l'administration dpartementale; loi sur
l'expropriation pour cause d'utilit publique, assurant  la proprit
la garantie d'une indemnit fixe par jury, et  l'tat les pouvoirs
qui seuls lui permettront d'entreprendre les grands travaux ncessits
par la transformation conomique de la socit; loi sur la police du
roulage; et surtout loi du 28 juin 1833, sur l'instruction primaire,
qui, en organisant l'cole publique et en donnant la libert  l'cole
prive, a marqu l'une des dates les plus importantes de l'histoire de
l'enseignement populaire en France. Une rforme fut introduite dans la
prsentation du budget pour mettre fin au rgime des crdits
provisoires. M. Thiers fit adopter un plan de travaux publics qui
comportait une dpense de cent millions, rpartie en cinq ans, sans
recours  l'emprunt; un tel chiffre paraissait alors hardi[240]. Des
ordonnances, prpares par le duc de Broglie, rorganisrent nos
tablissements consulaires. Partout, en somme, activit fconde des
ministres et du Parlement, qui avaient enfin le loisir de faire les
affaires du pays, au lieu de dpenser toutes leurs forces et tout leur
temps  dfendre, contre des attaques incessantes, l'ordre public,
l'existence du gouvernement ou de la socit.

[Note 240: Une partie de ces travaux comprenait l'achvement de l'arc
de triomphe de l'toile, de la Madeleine, de la place de la Concorde
et du Panthon.]

Nous savons moins de gr au cabinet et aux Chambres de certaines
dcisions qui taient un dernier tribut pay aux rvolutionnaires:
tels l'adoption dfinitive de la loi abolissant le deuil du 21
janvier, le vote nouveau de la Chambre en faveur du divorce, et la loi
accordant des pensions aux vainqueurs de la Bastille.  ce dernier
propos, que de banalits et de sophismes furent dbits sur la
vulgaire et sanglante meute du 14 juillet! et, signe du temps, ils le
furent non-seulement par La Fayette, mais par le ministre de
l'intrieur, M. d'Argout, et par M. Villemain[241]. M. Guizot a
confess et regrett plus tard les concessions fcheuses qu'en ces
diverses circonstances le ministre avait faites, par ses actes ou
par son silence,  l'esprit rvolutionnaire[242].

[Note 241: M. Villemain dit, en cette occasion,  la Chambre des
pairs: Toutes les Chambres des dputs et la Chambre des pairs
doivent se souvenir  jamais que c'est  de telles insurrections que
nous devons tous l'honneur de siger dans cette Assemble... Ne
mdisons pas de ces grands souvenirs... Oui, sans doute, comme dans
tous les grands vnements, comme dans toutes les commotions
politiques, des crimes, des attentats, des violences individuelles ont
suivi le dveloppement soudain et ncessaire de l'nergie nationale.
Le crime a t  ct de la grandeur. C'est la force et la fatalit
des rvolutions. C'est parce qu'elles sont si terribles qu'elles
doivent tre rares...]

[Note 242: GUIZOT, _Mmoires_, t. III, p. 218, 219.]

Quoi qu'il en ft de ces faiblesses,  voir les choses dans leur
ensemble, il tait manifeste, vers la fin de la session de 1833, que
le gouvernement marchait bien, que le pays tait calme et prospre. La
presse ministrielle triomphait, avec quelque fiert. De l'aveu de
tout le monde, disait le _Journal des Dbats_ du 8 juin 1833, jamais
le commerce n'a t plus florissant; le travail abonde; la misre,
entretenue, pendant prs de deux annes, par les entreprises
dsespres des factions, a disparu....... Voyez si le temps ne s'est
pas charg de donner d'insultants dmentis  toutes les prophties de
l'opposition. Cette anne, qui a vu mourir les meutes, a vu aussi
tomber les dernires chances d'une guerre europenne.  l'intrieur,
vous rappelez-vous les effrayantes maldictions dont fut salu le
ministre du 11 octobre?..... La majorit, qui voyait bien que c'tait
son propre systme qu'on cherchait  lui faire abandonner, est reste
parfaitement unie au gouvernement. Nous avons eu deux sessions
beaucoup plus paisibles que les prcdentes... Qui s'est dissous?
L'opposition. Dans la Chambre, dans les journaux, nous avons vu
l'opposition mal faite clater en mille pices. Et, quelques jours
plus tard, le 26 juin: Les Chambres laisseront le pays, non plus
comme l'anne dernire, inquiet et  la veille d'une secousse
violente, mais calme, en pleine prosprit et commenant  avoir foi
dans son avenir. Ce que les amis du ministre notaient avec le plus
d'orgueil, c'est qu'il n'y avait plus de ces sditions, nagure encore
presque permanentes. Voici, s'criait le _Journal des Dbats_, une
anne passe sans dsordres et sans meutes! Et M. Guizot se croyait
fond  dire, du haut de la tribune: Les meutes sont mortes, les
clubs sont morts, la propagande rvolutionnaire est morte; l'esprit
rvolutionnaire, cet esprit de guerre aveugle, qui semblait s'tre
empar un moment de toute la nation, est mort[243]. M. Thiers n'tait
pas moins satisfait et il crivait   M. de Barante, le 22 octobre
1833: Nous sommes unis, trs-chaudement seconds par le Roi, admis
par les Chambres, et nous attendons[244].

[Note 243: Discours du 16 fvrier 1833.]

[Note 244: _Documents indits._]

Courbatu comme un malade au sortir d'un long accs de fivre, le pays
jouissait d'un repos qu'il n'avait pas connu depuis trois ans. Les
Franais,  d'autres poques, si vite impatients, si facilement
ennuys des gouvernements qui ne leur assurent que ce repos, en
sentaient tant alors le besoin, qu'ils dsiraient presque le silence
et l'immobilit. Bien changs depuis la Restauration, ils semblaient
plus las que curieux de la politique. M. de Rmusat crivait  M.
Guizot, aprs avoir parcouru plusieurs provinces: On jouit rellement
de la tranquillit et de la prosprit renaissantes. Pour le moment,
il n'y a, je vous en rponds, nul souci  prendre de satisfaire les
imaginations et de captiver les esprits. Le repos leur est une chose
nouvelle qui leur suffit. Le _Journal des Dbats_ ne craignait pas de
constater publiquement cette fatigue de la politique: Il est vident,
disait-il, pour quiconque sait et veut observer, que notre fivre
politique commence  se calmer. Il y a un dgot des longues
discussions, un rassasiement de lois et de thories gouvernementales,
que tout le monde prouve plus ou moins. Je ne sais trop ce que l'on
pourrait imaginer pour mouvoir et remuer le public, tant il parat
affermi dans son indiffrence. Jamais session ne l'a trouv plus calme
et plus froid. La feuille ministrielle reprochait mme au cabinet de
fatiguer l'esprit public, en dposant trop de projets. Et elle
ajoutait: L'opposition elle-mme cache-t-elle sa lassitude? La
violence n'est plus que dans quelques journaux. L, j'en conviens, le
feu sacr brle encore; encore est-il facile de reconnatre, au mal
que se donne la presse pour tre violente,  la surabondance des
pithtes injurieuses, que la violence est dans les mots et non dans
le eoeur. Cela ne coule plus de source, comme il y a un an[245].Vers
la mme poque, M. de Barante constatait dans l'opinion le dgot de
toute discussion, le besoin de repos, la rpugnance pour tout ce qui
est vif et bruyant; puis il ajoutait: La Chambre s'ennuie de
l'opposition et d'elle-mme aussi[246].

[Note 245: _Journal des Dbats_ du 20 dcembre 1832 et du 8 juin
1833.]

[Note 246: Lettre du 18 dcembre. (_Documents indits._)]

Le pays entrait-il donc dfinitivement en possession de ce repos tant
dsir? Les meutes taient-elles aussi mortes que le proclamaient
M. Guizot ou le _Journal des Dbats_? Hlas! l'vnement devait
bientt donner un dmenti  cette trop prompte satisfaction. Au moment
mme o la session de 1833 se termine dans ces illusions, l'agitation
rvolutionnaire recommence,  l'occasion des prparatifs des ftes de
Juillet; les meutes paraissent imminentes; le gouvernement et les
Chambres vont tre contraints de nouveau de se vouer principalement 
la lutte contre le dsordre, lutte plus violente que jamais et qui
les absorbera encore pendant trois annes.




CHAPITRE X

LES INSURRECTIONS D'AVRIL

(Juin 1833--juin 1834)

     I. La Socit des _Droits de l'homme_. Elle entretient et excite
     les passions rvolutionnaires. Prparatifs d'meute en vue des
     ftes de Juillet. La question des forts dtachs. L'meute
     avorte.--II. Agitation socialiste. Dclaration par laquelle la
     Socit des _Droits de l'homme_ se met sous le patronage de
     Robespierre. Effet produit. Attitude des rpublicains modrs,
     particulirement de Carrel. Ce dernier est sans autorit et
     jalous dans son parti. Ses dboires et sa tristesse.--III.
     Efforts du gouvernement pour rprimer le dsordre. Faiblesses du
     jury. L'affaire des crieurs publics met en lumire l'insuffisance
     de la lgislation. Les conservateurs comprennent la ncessit de
     lois nouvelles.--IV. Session de 1834. Loi sur les crieurs
     publics. Loi sur les associations. Cette dernire est une loi de
     dfiance et de dception.  qui la faute?--V. Irritation des
     socits rvolutionnaires. Appel  l'insurrection. Embarras des
     chefs. La situation  Lyon. Bataille dans les rues de cette
     ville, du 9 au 13 avril. Dfaite des insurgs. motion produite
     par les nouvelles de Lyon. L'meute clate  Paris et est
     promptement vaincue. Autres tentatives d'insurrection en
     province.--VI. Lois pour augmenter l'effectif de l'arme et pour
     interdire la dtention des armes de guerre. Dcouragement des
     rpublicains. Mort de La Fayette. lections de juin 1834,
     marquant la dfaite du parti rvolutionnaire. Grand lan de
     prosprit matrielle.


I

 la fin de 1832 et dans la premire moiti de 1833,  l'poque mme
o les ministres du 11 octobre se flicitaient de n'avoir plus
d'meutes, certains symptmes rvlaient cependant qu'au fond le mal
rvolutionnaire persistait. Pour s'tre un moment enfonc sous terre,
le torrent n'avait pas cess de couler. L'arme du dsordre,
dsorganise  la suite de sa dfaite des 5 et 6 juin 1832, n'avait
pas tard  se reconstituer. Avant la fin de l'anne, s'tait fonde
une nouvelle socit secrte qui devait acqurir une certaine
clbrit dans notre histoire insurrectionnelle, la Socit des Droits
de l'homme. Parmi les membres du comit directeur, on remarquait MM.
Audry de Puyraveau et Voyer d'Argenson, dputs; de Kersausie,
Godefroy Gavaignac, Trlat, Guinard, etc. Chaque section prenait un
nom diffrent: _Robespierre_, _Marat_, _Babeuf_, _Louvel_, le _Vingt
et un Janvier_, l'_Abolition de la proprit mal acquise_, la _Guerre
aux chteaux_, etc. Des ordres du jour imprims taient distribus et
lus aux affilis. Le dveloppement de la socit fut rapide; elle
compta bientt, dans Paris, plus de quatre mille membres. En outre,
elle se vantait d'tre une socit mre de plus de trois cents
associations qui se ralliaient, sur tous les points de la France, aux
mmes principes et  la mme direction.

Toute cette grande machine avait pour but et pour effet d'entretenir
et d'exciter les passions subversives. On s'en aperut d'abord  la
violence croissante de la presse. Plus que jamais celle-ci, suivant
l'expression de Lamartine, suait l'insurrection et l'anarchie; plus
que jamais aussi, elle s'attaquait directement  la personne du Roi, 
sa famille[247]. On cherchait toutes les occasions d'arborer avec
clat le drapeau de la rvolte, et, suivant un usage tabli depuis
1830, chaque procs politique ne semblait tre qu'un thtre ouvert,
une tribune offerte  l'effronterie rvolutionnaire. Bergeron,
poursuivi comme auteur prsum du coup de pistolet tir contre le Roi,
sur le pont Royal, et acquitt faute de preuves, se vantait, devant
les juges, d'avoir tu plusieurs soldats dans les journes des 5 et 6
juin. S'il voulait bien se dfendre d'avoir tir sur le Roi, ce
n'tait pas sans ajouter aussitt: Nous ne regardons pas le Roi comme
un ennemi assez puissant pour le massacrer; et au magistrat, lui
demandant s'il avait dit que le Roi mritait d'tre fusill, il
rpondait: Je ne me rappelle pas l'avoir dit, mais je le pense. Tous
les crivains rpublicains, y compris Carrel, clbraient Bergeron
comme un hros. En avril 1833, la Chambre des dputs, grossirement
outrage dans un article de la _Tribune_, crut devoir, sur la
proposition de M. Viennet, citer le grant de ce journal  sa barre.
MM. Cavaignac et Marrast, principaux rdacteurs du journal, saisirent
avec empressement cette occasion, non de se dfendre, mais d'taler
arrogamment leurs sophismes, leurs accusations et leurs menaces,  la
face de la Chambre condamne au silence par son rle de juge, et du
pays rendu attentif par la solennit inaccoutume d'une telle
audience. C'tait, aprs cela, pour l'ordre public, une maigre
compensation que la condamnation du grant  trois ans de prison et 
dix mille francs d'amende.

[Note 247:  moins d'tre aveugle ou sourd, disait le _Journal des
Dbats_, il faut bien reconnatre que le Roi n'a d'autre privilge que
celui d'tre injuri, outrag, calomni de prfrence  tout autre.
S'il y a une ignoble plaisanterie  faire, sur qui tombe-t-elle? Sur
le Roi. Qui dsigne-t-on  la haine et aux vengeances du peuple? Le
Roi. Qui arrache le pain  la misre, le vtement  la nudit, la
libert  tous? Le Roi. Qui reprsente-t-on, sous les formes les plus
grotesques ou les plus odieuses,  tous les coins de rue, sur tous les
carreaux des boutiques, partout o s'arrtent les oisifs? Le Roi... Le
Roi, en un mot, est l'ennemi public. (14 dcembre 1833.)]

La Socit des Droits de l'homme ne ngligeait aucun moyen de tenir
les passions rvolutionnaires en haleine. Un de ses apologistes a dit
d'elle,  ce propos: Entretenir l'lan imprim au peuple, en 1830,
prparer les moyens d'attaque en laborant les ides nouvelles,
souffler sans cesse aux mes atteintes de langueur la colre, le
courage, l'esprance, tel tait son but, et elle y avait march la
tte haute, avec une nergie, avec un vouloir extraordinaires.
Souscriptions en faveur des prisonniers politiques ou des journaux
condamns, prdications populaires, voyages, correspondances, tout
tait mis en oeuvre. De sorte que la rvolte avait, au milieu mme de
l'tat, son gouvernement, son administration, ses divisions
gographiques, son arme[248].

[Note 248: LOUIS BLANC, _Histoire de dix ans_, t. IV, ch. II.]

 ce rgime d'excitations, le parti rvolutionnaire ne devait pas
longtemps se contenter des violences de plume et de parole. Les
meneurs ne se cachaient pas, du reste, pour proclamer qu'on n'en avait
pas fini avec les meutes, et l'un de leurs principaux soucis tait
de mettre en garde leurs partisans contre l'impression dcourageante
qu'avait pu laisser le souvenir des 5 et 6 juin 1832. Aussi, quand
approcha le premier anniversaire de ces journes, lancrent-ils un
ordre du jour o l'on lisait: Citoyens, l'anniversaire des 5 et 6
juin ne nous demande pas de vaines douleurs; les cyprs de la libert
veulent tre arross avec du sang, non pas avec des larmes... Combien
de fois n'a-t-on pas annonc que le gnie rvolutionnaire tait
cras! et pourtant toujours, toujours, nous l'avons vu se relever,
plus fort et plus terrible. Pour un frre qu'on nous tue, il nous en
vient dix, et le pav de nos rues, imbib de carnage, fume, au soleil
d't, l'insurrection et la mort!... Il y a un an, la rpublique a t
vaincue; aujourd'hui elle est plus puissante qu'avant le combat, car
elle a acquis la force d'unit et de discipline qui lui manquait...
Bientt, le bras du souverain s'appesantira terrible sur le front de
nos ennemis; alors, qu'ils n'esprent ni grce ni pardon! Quand le
peuple frappe, il n'est ni timide ni gnreux, parce qu'il frappe, non
pas dans son intrt, mais dans celui de l'ternelle morale, et qu'il
sait bien que personne n'a le droit de faire grce en son nom.

Mais quel prtexte trouver pour cette meute, si ouvertement dsire
et prpare? Vers la fin de la session de 1833, un incident de la
discussion du budget avait provoqu une assez vive agitation. Il
s'agissait de ce qu'on appelait alors la question des forts
dtachs. Le gouvernement de 1830 s'tait proccup, ds le premier
jour, de fortifier Paris. Un projet d'ensemble, dpos en 1832, avait
reu de la commission nomme par la Chambre un accueil favorable. En
attendant qu'il pt tre discut, le ministre avait inscrit au budget
un crdit de deux millions, pour continuer certains travaux dj
commencs dans le primtre de Paris. Dans ce zle  lever des forts
autour de la capitale, l'opposition de toute nuance dcouvrit les
desseins les plus liberticides. Le gnral Demaray dnona,  la
tribune, ces _Bastilles_ diriges, au moins pour moiti, contre la
population de Paris. Le patriote Carrel dmontra  satit, dans des
articles qu'on ne peut relire aujourd'hui sans coeurement, que ces
fortifications n'avaient d'autre raison d'tre que l'arrire-pense de
bombarder Paris, et Arago vint, au nom de la science, exposer dans une
lettre rpandue  profusion, que les canons des forts pourraient
envoyer des boulets jusque dans la Cit. L'vnement a permis, depuis
lors, d'apprcier la clairvoyance des craintes tmoignes par
l'opposition, puisque les fortifications, une fois construites, n'ont
jamais servi aux gouvernements contre l'meute parisienne, mais ont au
contraire servi, en 1871,  l'meute contre le gouvernement. Quoi
qu'il en soit, l'argument fit grand effet, en 1833; non-seulement le
crdit fut rejet  la Chambre, mais on parvint  veiller dans une
bonne partie de la bourgeoisie parisienne une aversion mle de
terreur  l'endroit des forts dtachs. L'motion devint plus vive
encore quand, aprs la clture de la session, les journaux de gauche
annoncrent que le gouvernement, malgr le vote de la Chambre, venait
d'adjuger certains travaux de fortifications: il ne s'agissait en
ralit que d'employer des crdits antrieurement vots; mais on n'y
regarda pas de si prs; on feignit de voir l le dessein, poursuivi
quand mme, d'embastiller Paris.

Ce mcontentement parut une bonne fortune aux meneurs des socits
secrtes. On approchait prcisment alors des ftes de Juillet. Le
gouvernement croyait devoir clbrer, par des rjouissances
officielles, l'anniversaire des trois journes qui avaient vu le
renversement de la vieille dynastie: fte trange et non sans pril
pour une monarchie, que ce mmorial des barricades[249]. Aussi, chaque
anne, l'approche de cette solennit tait-elle marque par une
recrudescence d'agitation rvolutionnaire, par des menaces de
troubles: poque de transes pour le gouvernement[250]. Il tait
d'usage qu'en cette circonstance le Roi passt une grande revue de la
garde nationale. Les meneurs incitrent sous main les soldats citoyens
 profiter de cette revue pour protester, avec clat et  la face du
souverain, contre les forts dtachs; ils se disaient qu'il ne
serait pas trs-difficile de faire tourner en insurrection une
manifestation hostile, faite par un corps arm: pour y aider, le mot
d'ordre tait donn aux rpublicains de se faire incorporer dans la
garde nationale. En mme temps, on distribuait des crits qui
cherchaient  allumer les convoitises des proltaires, en leur offrant
les richesses des bourgeois, et  ruiner la discipline dans l'arme,
en promettant aux soldats les grades de leurs officiers.

[Note 249: En 1841,  l'une de ces ftes, un plaisant avait inscrit ce
quatrain sur un transparent:

  L'meute est tour  tour dfendue et permise;
    Le gouvernement de Juillet,
  Selon les temps, les lieux, et surtout l'intrt,
    La canonne ou la canonise.]

[Note 250: Bientt le gouvernement n'aspirera plus qu' se dbarrasser
de ce gnant anniversaire; et Henri Heine crira, par exemple, le 25
juillet 1840,  un journal allemand: Vraiment nous sommes
trs-inquits par l'approche des Journes de Juillet, qui seront
clbres cette anne avec une pompe toute particulire, mais, comme
on pense, pour la dernire fois; le gouvernement ne peut pas, chaque
anne, se charger d'un pareil fardeau de terreurs. (_Lutce_, p.
97.)]

Parmi les hommes importants du parti rpublicain, plusieurs
n'approuvaient pas l'ide d'une prise d'armes. Carrel tait du nombre,
et avec lui quelques-uns mme des membres du comit directeur des
Droits de l'homme. Les violents passrent outre: toutes les
instructions furent donnes, en vue d'un combat prvu  date fixe. Un
ordre du jour du 24 juillet annona que la Socit des Droits de
l'homme serait en permanence, pendant les trois jours. Du reste, les
rpublicains hostiles  l'meute n'taient pas les moins ardents 
seconder sa tactique. Carrel, par exemple, poussait plus nergiquement
que personne la garde nationale  manifester pendant la revue. Ce
fut mme, pour cet crivain, une occasion de produire, au sujet du
rle de la garde nationale, une thorie qui montrait bien le pril et
l'absurdit de cette institution.  l'entendre, Paris, mtropole du
principe rvolutionnaire, a le droit d'empcher les Chambres de
prendre certaines mesures opposes  ce principe, par exemple de
relever des Bastilles. Or la garde nationale reprsente Paris. Elle
n'est point un corps sold et vou  l'obissance passive; c'est la
cit politique sous les armes: sorte d'arbitre appel  prononcer
entre les partis et le gouvernement, et se prononant par voie de
fait ou par voie d'acclamation, soit lorsqu'un dsordre petit ou grand
clate, soit lorsqu'une occasion solennelle met en prsence la
population et le gouvernement... C'est la souverainet sous les armes,
la souverainet du Champ de Mars de nos anctres[251].

[Note 251: Articles des 11, 13, 24, 25 juillet 1833.]

Le gouvernement ne se sentait pas encore assez d'autorit propre et de
confiance en soi-mme, pour ne pas s'inquiter des desseins suggrs
ou prts  la garde nationale, et se crut oblig, pour dsarmer les
mcontents, de publier, dans le _Moniteur_, une note annonant la
suspension de tous les travaux de fortification. En mme temps, par
une inspiration plus vigoureuse, la police, qui tait au courant de
tout ce qui se tramait dans les socits secrtes, se saisit
prventivement de quelques-uns des meneurs. Cette double mesure,
l'acte d'nergie et la concession, drangrent compltement le plan
des conjurs. La garde nationale, ayant reu satisfaction, ne se prta
plus  faire, lors de la revue du 28 juillet, aucune manifestation
hostile. Les affilis des socits secrtes, dconcerts par la
disparition de leurs chefs les plus rsolus, n'osrent bouger. En
outre, pour distraire l'opinion, le gouvernement avait prpar une
sorte de coup de thtre: au moment o le cortge royal passa sur la
place Vendme, un voile, qui enveloppait le sommet de la colonne,
tomba tout  coup; la statue de Napolon Ier reparut sur le pidestal
d'o elle avait t descendue en 1815, et Louis-Philippe donna
lui-mme le signal des acclamations, en criant: Vive l'Empereur[252]!
Ds lors, la foule ne pensa plus aux forts dtachs, et cette
journe, qui avait excit d'avance tant d'alarmes, se passa sans
trouble. Les chefs des Droits de l'homme furent rduits, pour couvrir
leur fiasco,  distribuer un ordre du jour o ils disaient n'avoir eu
d'autre dessein que d'prouver la discipline de leurs adhrents;
nous voulions, ajoutaient-ils, savoir si le Juste Milieu aurait
l'audace de nous braver; il ne l'a pas os, le lche! Ils engageaient
les sections  se disperser, leur promettant de frapper, lorsque
l'occasion favorable se prsenterait. Puis, pour faire diversion,
les journaux dmagogiques tonnrent contre les arrestations
prventives, opres par la police.  la suite de ces vnements,
vingt-sept individus furent dfrs  la cour d'assises, pour complot
contre la sret de l'tat. Les scnes les plus violentes marqurent
le procs. L'un des tmoins, membre du comit directeur des Droits de
l'homme, Vignerte, interrompit l'avocat gnral, en lui criant: Tu en
as menti, misrable! Comme le prsident l'interpellait  ce propos,
il renouvela son injure et ajouta: Je ne veux pas tre dfendu...
Vous n'tes qu'un tas de valets; vous tes les salaris d'un roi
usurpateur des droits du peuple. La cour dut condamner, sur l'heure,
ce forcen  trois ans de prison. Les avocats, MM. Michel de Bourges,
Pinard et Dupont, outragrent tellement les magistrats du parquet que
la cour leur infligea des suspensions variant d'un an  six mois.
Quant aux accuss eux-mmes, le jury les acquitta tous.

[Note 252: La duchesse de Dino crivait  ce propos  M. de Barante,
le 3 aot 1833: De loin, je n'ai pu trop me faire  l'ide de cette
scne de la place Vendme, o mon petit ami Thiers a paru en
tambour-major, o, pour la plus grande gloire de tous, on a cri  la
fois: Vive le Roi! Vive l'Empereur! Vive la Rvolution! (_Documents
indits._)]


II

Ayant chou dans son appel aux bourgeois de la garde nationale, la
Socit des Droits de l'homme ne se dcouragea pas; seulement ce lui
fut une raison de se tourner davantage du ct des masses populaires.
Dans tous les grands centres industriels, elle se mit en rapport avec
les confrries et associations ouvrires, jusqu'alors trangres  la
politique, tcha d'y faire pntrer ses ides, ses passions, et d'y
recruter des soldats pour la bataille rvolutionnaire. Le socialisme
n'avait pas alors la prcision doctrinale que devaient lui donner
bientt Louis Blanc, Proudhon et d'autres; mais les aspirations et
surtout les convoitises ou les haines socialistes dominaient de plus
en plus dans les manifestes de l'association. Celle-ci dclarait
vouloir avant tout la refonte de la socit, pour arriver  une
rpartition plus quitable de la proprit,  l'galit du
bien-tre[253]. Les grves furent ouvertement provoques: une
commission spciale, dite de Propagande, se fonda, parmi les meneurs
des Droits de l'homme, pour organiser ce nouveau moyen de
perturbation. Sous son impulsion, de nombreuses grves, souvent
accompagnes de violences et de troubles, clatrent, vers la fin de
1833,  Paris,  Lyon,  Anzin,  Caen, au Mans,  Limoges. Mais le
gouvernement tait sur ses gardes; il rprima les dsordres,
poursuivit les fauteurs de coalitions, et se dcida mme, pour couper
le mal par la racine,  faire arrter les membres du comit de
Propagande; du coup, les grves cessrent. Les principaux meneurs
furent condamns  cinq ans, deux ans et un an de prison.

[Note 253: Voici quelques extraits des publications faites alors par la
Socit des Droits de l'homme: Nous avons bien moins en vue un
changement politique qu'une refonte sociale. L'extension des droits
politiques, le suffrage universel peuvent tre d'excellentes choses,
mais comme moyens seulement, non comme but. Ce qui est notre but, 
nous, c'est la rpartition gale des charges et des bnfices de la
socit...--Sur trente-deux millions d'habitants, la France renferme
cinq cent mille sybarites, un million d'esclaves heureux, et trente et
un millions d'ilotes, de parias... Dites-leur que la monarchie n'est
capable que de dplacer le bonheur et les souffrances, mais que la
rpublique seule peut tarir la source de celles-ci et rendre  chaque
individu sa part de jouissances et de flicits... D'autres fois, c'est
une invitation brlante  extirper, jusque dans ses fondements mme,
l'aristocratie qui s'est reforme sous la dnomination de
bourgeoisie.--Ce que nous voulons, c'est l'gale somme de bien-tre
pour tous; le seul gouvernement qui puisse remplir cette condition,
c'est le gouvernement du peuple par le peuple, c'est la rpublique: avec
elle, nivellement des fortunes, nivellement des conditions.--C'est le
peuple qui garde et cultive le sol, crivait M. Vignerte dans une lettre
 Carrel; c'est lui qui fconde le commerce et l'industrie; c'est lui
qui cre toutes les richesses:  lui donc appartient le droit
d'organiser la proprit, de faire l'gale rpartition des charges et
des jouissances sociales.--Enfin M. Charles Teste rdigeait un projet
de constitution fond sur le pur collectivisme.]

Jusqu'alors la Socit des Droits de l'homme n'avait imprim et
distribu ses appels et ses ordres du jour que d'une faon plus ou
moins clandestine. Son audace croissant chaque jour, elle rsolut, 
la fin de 1833, de se montrer  visage dcouvert et de parler haut.
Elle adressa donc  tous les journaux de gauche,  toutes les
associations, aux rfugis trangers, une solennelle dclaration de
principes, dlibre par le comit dont on ne craignit pas de publier
les noms, et signe, pour ce comit, par le prsident Cavaignac et le
secrtaire Berryer-Fontaine[254]. Bien que la publicit mme de ce
document et oblig ses rdacteurs  modrer leur langage et  voiler
leurs doctrines, plus qu'ils ne le faisaient dans les morceaux
rservs aux affilis, son double caractre jacobin et socialiste
apparut tout d'abord. D'une part, nulle proccupation de la libert
des individus et des droits des minorits; toute-puissance politique,
morale, ducatrice, conomique, de l'tat qui n'est autre chose que le
parti en possession du pouvoir. D'autre part, organisation du travail;
l'tat commanditant le proltaire, assurant sa subsistance aux dpens
de ceux qui ont le superflu, dtruisant toute industrie prjudiciable
au pauvre; limitation du droit de proprit  une certaine portion
garantie par la loi; progression et non plus proportion de l'impt. Du
reste, pour que personne ne se ft illusion sur l'esprit qui
l'animait, la Socit proclama qu'elle adoptait, comme expression de
ses principes, la Dclaration prsente  la Convention nationale par
le reprsentant du peuple Robespierre, et elle joignit le texte de ce
document  son manifeste. Le retentissement fut considrable. Pendant
que, de tous les fonds violents, venaient des adhsions passionnes,
les doctrines affiches et surtout le nom de Robespierre produisaient,
dans la bourgeoisie, un grand effet de scandale et d'effroi[255].

[Note 254: Ce manifeste fut publi par la _Tribune_, le 23 octobre
1833.]

[Note 255: M. Louis Blanc a crit,  ce propos: L'vocation de ce nom
fameux et terrible fit scandale.]

L'origine et l'clat de ce manifeste ne permettaient pas de n'y voir
que l'extravagance de quelques enfants perdus. Il engageait vraiment
le parti rpublicain. Ce n'est pas qu'il n'y et, dans ce parti, des
hommes importants qui blmaient au fond cette dmarche. La Fayette,
plus port  se rclamer de 1789 et de l'Amrique que de la Terreur,
se plaignait tout bas de ces singeries de 93, de ces utopies
d'arbitraire, et crivait  un de ses amis: Associ des Washington,
Franklin et Jefferson, je ne suis pas tent, au bout de prs de
soixante ans, de changer de paroisse pour le patronage de Robespierre,
Saint-Just et Marat[256]. Carrel, qui se disait alors rpublicain
conservateur[257], avait, lui aussi, rv d'une rpublique comme il
faut, fonde,  la faon des tats-Unis, sur la libert et le droit
commun. Aussi gmissait-il avec amertume, dans une lettre intime, sur
ces prtendus patriotes des Droits de l'homme, sur leurs misres,
leurs turpitudes et leurs fureurs[258]. Branger crivait, de son
ct,  un de ses amis, en parlant de G. Cavaignac et de ses
partisans: Nos jeunes gens sont aussi des hommes rtrogrades. Comme
les romantiques, ils veulent tout remettre  neuf et ne font que de la
vieillerie. Ils s'en tiennent  93 qui les tuera[259]. Seulement,
soit par timidit et pour ne pas se brouiller avec des gens dont on
avait peur[260], soit par calcul et pour ne pas dcourager des
passions o l'on voyait aprs tout la force principale du parti, soit
par une sorte de point d'honneur et pour ne pas fournir des armes aux
adversaires, ces rpublicains modrs ne laissaient rien voir au
public de leur dsapprobation. La presse ne peut pas tout dire,
crivait Carrel dans la lettre dj cite plus haut; nous sommes
forcs de cacher les misres de gens qui s'appellent rpublicains
comme nous, et avec lesquels nous sommes, bon gr, mal gr, en
solidarit... Se plaindre et jeter des hauts cris, c'est exciter les
ricanements du juste milieu qui vous dit: Nous l'avions bien prvu.
Carrel croyait mme chevaleresque de couvrir les violents qui
avaient agi contrairement  son sentiment: pour le faire, il prenait,
contre la monarchie et contre le Roi, l'offensive des outrages,
crasait d'invectives ou de sarcasmes ceux qui disaient, des
vocations de Robespierre, ce qu'il en pensait au fond lui-mme, et
essayait une semi-apologie, fort embarrasse, de ces hommes et de ces
ides de 93 qu'il et dsir si fort voir rpudier.

[Note 256: Voir _passim_ LA FAYETTE, _Mmoires_, t. VI, notamment la
lettre du 23 novembre 1833.]

[Note 257: Lettre de J. Stuart Mill, racontant une entrevue qu'il
avait eue avec Carrel, en 1833. (_Dissertations and Discussions_, t.
I, p. 261.)]

[Note 258: Lettre  M. Anselme Pettin, du 5 septembre 1833. Cette
lettre tomba, peu aprs, dans une perquisition, aux mains de la
justice. M. Pettin rdigeait alors,  Lyon, le _Prcurseur_, journal
rpublicain de la nuance du _National_. Il fut plus tard conseiller
d'tat, sous Napolon III.]

[Note 259: _Correspondance de Branger_, lettres du 23 avril, du 10
aot et du 14 novembre 1833.]

[Note 260: Un banquier, auquel M. Guizot reprochait alors ses
compromissions avec le parti rvolutionnaire, lui rpondait: Que
voulez-vous? vous autres, vous ne me ferez jamais de mal; mais ces
gens-l seront quelque jour les matres, et ils ont des amis qui
pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
couper la tte: je ne veux pas me brouiller avec eux. (_Mmoires de
M. Guizot_, t. III, p. 208.)]

Parmi les associations auxquelles la Socit des Droits de l'homme
avait envoy son manifeste, en leur demandant une adhsion, tait la
Socit pour la dfense de la libert de la presse dont faisaient
partie La Fayette, Carrel et autres rpublicains de mme nuance.
Carrel fut charg de faire au comit de cette socit un rapport sur
le manifeste. Dans ce travail fort tendu, il laisse voir sa
rpugnance contre la dictature jacobine, son dplaisir de l'entre en
scne du socialisme; mais que d'embarras, de timidits, de
prcautions, de dtours, et aussi de concessions! S'il n'acclame pas
Robespierre, il comprend cependant et excuse ceux qui l'ont invoqu;
s'il se distingue des jacobins terroristes, c'est en les traitant
comme des coreligionnaires dont une nuance seule les spare; s'il
rfute avec force certains sophismes, tels que celui de l'impt
progressif, c'est en faisant d'autres concessions, notamment sur le
principe de la proprit, ou en avouant une incertitude de pense[261]
qui faisaient la part belle au socialisme. Encore ce rapport tait-il
tenu secret, pour mnager la Socit des Droits de l'homme[262]; le
public ne connaissait alors, de Carrel, que les articles dans lesquels
il dfendait ou, tout au moins, expliquait la dclaration
robespierriste contre les dclamations monarchiques[263].

[Note 261: Je sentais parfaitement, a dit Carrel, la faiblesse de cet
crit, qui tmoigne plutt des hsitations consciencieuses de son
auteur, sur les points les plus importants de notre pass et de notre
avenir rvolutionnaires, que de cette fixit de vues et de projets
qu'on est, en gnral, port  nous demander.]

[Note 262: Ce document n'a t connu que plus tard,  la suite d'une
saisie des papiers de Carrel.]

[Note 263: Voir l'article du 10 janvier 1834, dans le _National_.]

tait-ce par de tels procds qu'un crivain politique pouvait se
flatter de diriger le parti rpublicain? Celui-ci, sans doute, tait
bien aise de pouvoir montrer  sa tte Armand Carrel, avec le prestige
de son talent, de son caractre et de son intrpidit, avec ce je ne
sais quoi de chevaleresque qui manquait aux autres meneurs, avec cette
figure d'homme d'action qui le faisait apparatre  beaucoup
d'imaginations comme une sorte de Bonaparte rpublicain. Le nom
paraissait une enseigne bonne  prendre le bourgeois. Mais d'autorit
relle sur le parti, d'influence sur ses doctrines ou sa conduite,
l'crivain du _National_ n'en exerait aucune. Cette dmocratie 
laquelle il avait fait tant de sacrifices, a crit un de ses
admirateurs[264], n'a jamais vu en lui qu'un instrument et presque une
dupe. Ses thories amricaines furent peu gotes et encore moins
comprises, au sein d'un parti o le Contrat social tait considr
comme le code de la libert.

[Note 264: _Notice de M. Lanfrey._]

Non-seulement Carrel n'tait pas obi, mais parfois il tait attaqu,
dnonc, soit secrtement dans quelque ordre du jour des socits
rvolutionnaires, soit publiquement par la _Tribune_. Celle-ci le
prenait  parti sur la dcentralisation et sur l'Amrique, ou
veillait les jalousies naturelles des dmocrates en l'accusant de
prendre des allures de grand seigneur. Carrel prtait  ce reproche
par sa roideur un peu ddaigneuse; il n'avait pas la physionomie
habituelle du tribun populaire: dans sa personne comme dans son
talent, rien de grossier ni en surface; tout tait fin et profond; ses
gots d'lgance, sa politesse faisaient contraste avec le type
vulgaire du bouzingot d'alors. C'tait peut-tre ce qu'on lui
pardonnait le moins. Les jacobins lui en voulaient de ses perons, de
sa cravache et de son cabriolet, presque plus encore que de son
libralisme amricain[265].

[Note 265: La Fayette n'tait pas plus pargn que Carrel. Marrast
avait un duel avec un rpublicain qui trouvait que ce n'tait pas
assez d'avoir trait La Fayette de grand coupable. Un peu plus tard,
lors de la mort du gnral, les dtenus rpublicains illumineront  la
prison de la Force.]

Aussi, bien qu'entran par les violents et solidaire d'eux, Carrel
devait se sentir chaque jour plus seul. Vous vous levez bien haut,
Monsieur, lui crivait alors M. de Chateaubriand; vous commencez 
vous isoler, comme tous les hommes faits pour une grande renomme. Peu
 peu la foule, qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les voit
d'autant mieux qu'ils sont  part. Il est douteux que cette
rhtorique suffit  consoler Carrel.  cet homme qui tait venu aux
rpublicains avec l'espoir de les commander, qui se croyait fait pour
l'action et le pouvoir, et qui le montrait dans son langage et jusque
dans sa tenue, il devait tre dur de se sentir impuissant, de ne pas
possder plus d'autorit relle que ce La Fayette dont il avait sans
doute,  part lui, raill plus d'une fois la nullit vaniteuse.  cet
homme d'une fiert si farouche, d'une indpendance si susceptible, qui
se piquait de ne recevoir de mot d'ordre d'aucune autorit[266] et
de ne pas aimer  marcher en troupeau[267], tellement rebelle 
toute supriorit qu'il avait trouv insupportable la hirarchie d'une
socit monarchique, il devait tre dur de subir, dans son parti, la
prdominance de meneurs vulgaires et d'tre rduit  couvrir aprs
coup ce que ceux-ci faisaient malgr lui.

[Note 266: Lettre  M. Sainte-Beuve.]

[Note 267: Conversation dj cite avec J. Stuart Mill.]

De l, chez Carrel, une tristesse et une amertume croissantes. Il se
voyait dans une impasse. Nous sommes, comme tous les partis,
crivait-il alors  son ami, M. Pettin, pousss par notre fatalit.
Nous avons une monarchie  renverser; nous la renverserons, et puis il
faudra lutter contre d'autres ennemis. J'ai pens longtemps qu'en se
sparant nettement des furieux, on amnerait  soi les honntes gens
du Juste Milieu; mais ces honntes gens nous en veulent... Plus nous
allons, plus les difficults de la tche s'accroissent[268].
Peut-tre en venait-il  regretter de s'tre fait rpublicain. La
Fayette crivait, le 30 mai 1833, qu'il avait trouv Carrel
trs-troubl de ce que devenait le rpublicanisme, et il ajoutait: Je
crois que, s'il en tait  recommencer, il s'en tiendrait  la
doctrine du droit commun et de la souverainet du peuple, sans faire
de la premire magistrature une question gale  celle des droits
naturels et sociaux[269]. Seulement, si l'crivain du _National_
avait des doutes, il se croyait tenu  les cacher, et l'un de ses amis
a rsum ainsi le rle pnible auquel tait alors condamn ce chef
apparent du parti rpublicain: Rsister  ses propres lumires, ne
pas flchir, ne pas laisser voir ses doutes, ne pas dlaisser les
principes arbors dans certaines crises, mme si ces principes n'ont
t, au commencement, que des impressions ou des esprances tmraires
que l'impatience a converties en doctrines de gouvernement; ne pas
manquer aux mes simples qu'on y a engages et qui y persvrent et
s'exaltent; touffer son bon sens de ses propres mains, et, au besoin,
appeler froidement, sur sa vie ou sur sa libert, des prils inutiles
et prmaturs, pour ne pas faire douter de soi[270]. Douloureux
supplice, chtiment redoutable! Et ce n'est qu'un dbut: le mal
s'aggravera encore pendant les deux dernires annes de la vie de
Carrel.

[Note 268: Lettre du 5 septembre 1833.]

[Note 269: _Mmoires de La Fayette_, t. VI.]

[Note 270: Notice crite, en 1837, par M. Nisard, qui avait t le
collaborateur et l'ami de Carrel.]


III

Les violents, les aveugles, les aventuriers, les rveurs de coups de
force dominaient donc, de plus en plus, dans le parti rpublicain. Un
tel symptme, s'ajoutant aux tentatives de dsordres qui s'taient
produites dans la seconde moiti de 1833, ne permettait plus gure la
satisfaction et l'illusion un peu orgueilleuses auxquelles nous avions
vu nagure le ministre s'abandonner. Impossible de proclamer encore,
comme l'avait fait M. Guizot, en fvrier 1833, que l'esprit
rvolutionnaire tait mort. Vainement le gouvernement avait-il
russi  prvenir les meutes de juillet,  rprimer les coalitions
de l'automne, il sentait bien que ces victoires temporaires et toutes
matrielles laissaient subsister le principe mme du dsordre. Le
_Journal des Dbats_, si optimiste quelques mois auparavant, publiait,
le 14 dcembre 1833, ces rflexions dont la vrit n'est pas
aujourd'hui affaiblie: L'ordre vritable est-il compltement rtabli?
Non certes, il s'en faut encore de beaucoup, et nous ne cesserons de
le rpter, au risque de troubler la quitude de ces gens qui ne
connaissent d'autre dsordre que le dsordre brutal. Faut-il
absolument, pour qu'il y ait du dsordre, que l'on en soit aux coups
de fusil? Le dsordre moral n'est-il pas l'infaillible prcurseur du
dsordre matriel? Pour qui l'entend bien, le dsordre matriel est
moins effrayant que le dsordre moral. L'ordre peut en sortir par un
effort vigoureux de la socit. Le dsordre matriel frappe les yeux
des plus insouciants, alarme tous les intrts, rallie toutes les
forces conservatrices de la socit. Il donne un lan gnral. On se
rveille, on s'anime l'un l'autre, on oppose la violence  la
violence. Le dsordre moral gagne lentement et infecte toute la
socit; il va toujours s'tendant; il pervertit jusqu' ceux qui le
repousseraient avec horreur, sous les formes brutales du dsordre
matriel... Il y a des gens, je le sais, qui ne croient point  ces
effets du dsordre moral. La face extrieure de la socit est
tranquille, cela leur suffit; ils se trompent... La tour parat
entire et inbranlable aux yeux, mais la mine avance sourdement. Quel
remde? Au dsordre moral, il faut opposer l'ordre moral. Cette
intelligence et ce souci de 1' ordre moral taient choses nouvelles.
Prier n'y avait gure song. C'tait la marque propre des
doctrinaires, et par l apparaissait leur prtention non-seulement de
continuer, mais de complter le systme du 13 mars.

Comment avoir raison de ce dsordre moral? Contre la presse, le
gouvernement avait essay de se dfendre par des poursuites. Mais le
jury n'tait pas devenu plus ferme, et les procs, occasions de
nouveaux scandales, n'aboutissaient trop souvent qu' des
acquittements. Le rsultat en tait ainsi plus nuisible qu'utile. En
janvier 1834, un dput obscur de la gauche, connu pour tre fils
naturel de M. Dupont de l'Eure, M. Dulong, injuriait  la Chambre, le
gnral Bugeaud: de l, un duel et la mort du malheureux Dulong,
frapp d'une balle au front. Aussitt, cri de rage dans la presse de
gauche, qui prsenta ce duel comme un guet-apens organis par le Roi
lui-mme. Carrel n'tait pas le moins ardent  appuyer cette odieuse
et absurde insinuation. La _Caricature_ publia un dessin intitul la
_Main invisible_; c'tait la scne du duel: derrire le gnral
Bugeaud, on entrevoyait le profil de Louis-Philippe qui le poussait et
le dirigeait, et,  ct, un poteau indicateur, avec ces mots: _Route
royale_. L'outrage et la calomnie taient manifestes: la _Caricature_,
poursuivie de ce chef, fut acquitte. Combien pourrait-on noter
d'autres verdicts non moins injustifiables[271]!

[Note 271: M. Cabet avait dit: La royaut du 7 aot est institue par
une charte usurpatrice et illgale; elle se maintient par les moyens
les plus honteux; elle a trahi la rvolution de Juillet, et la
livrera, si besoin est, aux puissances trangres. Mais la royaut
doit tre responsable, et la nation a su punir Louis XVI. Acquitt,
le 15 avril 1833.--La _Tribune_ avait dit: O est la force de la
royaut? La tire-t-elle de l'illustration de la maison d'Orlans?...
Prenez son histoire: hommes et femmes, c'est  repousser de dgot.
Est-ce de la considration particulire de Louis-Philippe? Nous
consentons  la faire apprcier par un jury, et nous le tirerons au
sort parmi ceux qui ont vu l'homme de plus prs. Acquitte, le 3 juin
1833.--Un autre jour, ce journal avait publi des adresses appelant 
l'insurrection. Acquitt, le 26 octobre 1833.--Carrel crivait dans le
_National_: Comme il n'y a que le malheur qui rende les princes
intressants, on se surprend  souhaiter aux femmes accomplies qui
composent la famille de Louis-Philippe ce je ne sais quoi d'achev que
Bossuet admirait dans la veuve de Charles 1er. Acquitt, le 23 aot
1834, etc., etc.--Du reste, nous recueillons dans les journaux du
temps une statistique qui montre bien, et le nombre norme des procs
de presse  cette poque, et la proportion considrable des
acquittements. Du 2 aot 1830 au 1er octobre 1834, on compte, rien
qu' Paris, 520 procs et seulement 188 condamnations. Celles-ci
s'levaient ensemble  106 ans de prison et  44,000 francs d'amende.]

Le jury ne rprimait pas mieux les socits rvolutionnaires. Ne
l'avait-on pas vu, dans l'affaire des Amis du peuple, constater le
dlit d'association non autorise, la violation de l'article 291 du
Code pnal, et ensuite dclarer les accuss non coupables[272]?
Mme, quand il se dcidait  frapper, ce qu'il fit, une fois, pour
certains membres des Droits de l'homme[273], et quand, en consquence,
la Cour prononait la dissolution de la socit, la sentence n'avait
gure d'effet pratique; les affilis chappaient  une nouvelle
rpression, en feignant de se fractionner par sections de moins de
vingt et un membres, et, en somme, l'association n'en continuait pas
moins  se dvelopper avec une audace croissante.

[Note 272: 15 dcembre 1832.]

[Note 273: 12 avril 1833.]

L'affaire des crieurs publics,  la fin de 1833, fut une de celles o
le gouvernement sentit davantage son impuissance et se vit le plus
insolemment brav. Ces crieurs, sortis de la lie de la population,
remplissaient alors les rues les plus frquentes, colportant, avec
des exclamations assourdissantes, d'ignobles libelles dont le titre
seul tait souvent un outrage aux lois ou aux bonnes moeurs. Cette
sorte d'orgie prit de telles proportions qu'on put se vanter d'avoir
distribu ainsi, en trois mois, six millions d'imprims dmagogiques.
Les colporteurs taient presque tous enrgiments dans la Socit des
Droits de l'homme et revtus mme d'une sorte d'uniforme. Ils
remplissaient l'office de courtiers des socits rvolutionnaires,
d'agents de troubles, faisant parvenir  la rue tous les mots d'ordre
et toutes les excitations. M. Louis Blanc lui-mme les a appels les
hrauts d'armes de l'meute, les moniteurs ambulants de
l'insurrection.

Le prfet de police, M. Gisquet, mu d'un tel dsordre, se crut le
droit d'empcher, sur la voie publique, la vente des crits qu'il
n'avait pas autoriss. Mais le tribunal, saisi de la question, lui
donna tort; il dclara que la loi obligeait le crieur  faire
seulement une dclaration et un dpt pralables, non  demander une
autorisation. Ce n'tait encore qu'un jugement de premire instance,
frapp d'appel, et la police, en cela plus ardente que prudente, crut
pouvoir, en attendant la dcision de la Cour, persister dans son
interprtation, continuer ses saisies et ses arrestations. Aussitt,
les meneurs virent l l'occasion d'une journe. Le coup fut mont
non sans quelque habilet. Pendant que, de toutes parts, les journaux
faisaient rage contre l'arbitraire de la police, un crivain
rpublicain, de caractre rsolu, M. Rodde, annona que, le dimanche
13 octobre 1834, il vendrait en personne, sur la place de la Bourse,
les imprims interdits: Je rsisterai, disait-il,  toute tentative
de saisie et d'arrestation arbitraires; je repousserai la violence par
la violence; j'appelle  mon aide tous les citoyens qui croient encore
que force doit rester  la loi. Qu'on y prenne garde... J'ai le droit
d'en appeler  l'insurrection; dans ce cas, elle sera, ou jamais, le
plus saint des devoirs. En mme temps, les Droits de l'homme
convoquaient tout leur personnel pour soutenir le crieur volontaire.
Le dfi tait embarrassant pour l'administration, non soutenue, sur la
question de droit, par la justice. Aussi saisit-elle le prtexte d'un
arrt rendu, le 11 octobre, par la Cour royale, et confirmant le
jugement de premire instance, pour annoncer, dans le _Moniteur_, que,
jusqu' la dcision de la Cour de cassation, il ne serait fait aucune
poursuite nouvelle contre les crieurs publics. M. Rodde ne renona pas
pour cela  sa mise en scne. Au jour fix, il parut vtu en crieur,
distribua ses imprims, entour d'une foule considrable: la police le
regarda faire sans intervenir. Le lendemain, le parti rvolutionnaire,
enorgueilli d'avoir fait reculer l'autorit, clbrait arrogamment son
succs. Dj, crivait l'un des meneurs, les rsultats fconds de
cette victoire de la rpublique se font sentir. Dans toutes les rues
de Paris, on voit des lgions de crieurs et de vendeurs d'crits
rpublicains. Hier, j'en ai vu une vingtaine, aux Tuileries, qui
vendaient, sous les fentres du Roi-citoyen, la Dclaration des droits
de l'homme (celle de Robespierre). Tous ceux qui ont vu ce qui s'est
pass et qui voient ce qui se passe aujourd'hui, sont remplis
d'espoir. Ils contemplent avec ravissement la chute prochaine des
tyrans et l'avnement prochain de la rpublique.

Ainsi apparaissait partout l'insuffisance des moyens lgaux par
lesquels le gouvernement essayait de se dfendre. Ds lors, une
question se posait: Ne fallait-il pas des lois nouvelles pour limiter
cette libert que les passions dmagogiques faisaient dgnrer en
licence? Prier s'tait fait un point d'honneur de ne rien demander de
ce genre, sauf une loi secondaire sur les rassemblements. Mais et-il
pu lui-mme persister longtemps dans cette abstention? Et d'ailleurs,
si considrable qu'et t son oeuvre, n'avait-elle pas laiss
subsister une grande part du mal rvolutionnaire? Aussi beaucoup de
conservateurs commenaient-ils  croire et  dire qu'il fallait passer
par-dessus ce scrupule, et qu'aprs tout le premier devoir d'un
gouvernement tait de donner au pays la paix et la scurit dont il
avait besoin. M. Viennet s'tait fait l'interprte, un peu
compromettant et maladroit, de ces impressions, quand il avait laiss
chapper  la tribune cette exclamation, aussitt violemment attaque
et perfidement exploite par la presse de gauche: La lgalit
actuelle nous tue[274]! C'est un sentiment analogue qu'exprimait, un
peu plus tard, le _Journal des Dbats_, quand il disait: L'effet des
5 et 6 juin s'est puis, et nous avons vu recommencer d'abord
l'anarchie morale..., ensuite et  peu de distance l'anarchie
matrielle... On a vu que ce n'tait pas tout d'avoir battu ses
ennemis dans les rues; que, tant que les lois restaient faibles,
impuissantes, inexcutes, la rpression des dsordres n'tait qu'une
affaire d'un moment, quelque chose de local et d'accidentel qui ne
pouvait rien pour le repos de la socit[275]. Plus le trouble
s'aggravait, plus ces ides gagnaient dans le monde conservateur. La
situation s'est amliore, crivait, de Toulouse, M. de Rmusat  M.
Guizot, prcisment parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je
ne crains rien tant qu'une scurit exagre... Nous avons toujours
besoin d'un peu de danger pour tre raisonnables. Puis, aprs avoir
parl des coalitions d'ouvriers et des symptmes de maladie sociale,
il ajoutait: Ces troubles ne peuvent que rallier et mettre sur ses
gardes la classe moyenne. On est ici trs-proccup de ces sortes
d'vnements; des gens, qui ne s'inquitaient pas jusqu' prsent,
commencent  s'inquiter et  voir ce qui nous crve les yeux,  vous
et  moi, depuis trois ans[276]. Le ministre s'aperut de cette
disposition nouvelle des esprits, et rsolut d'en profiter. Las de
combattre avec des armes qui se brisaient entre ses mains, il voulut
saisir cette occasion d'en demander au lgislateur de plus solides et
de plus efficaces: tel devait tre, dans sa pense, l'emploi de la
session de 1834.

[Note 274: Sance du 23 mars 1823. Voici, du reste, le passage entier
du discours de M. Viennet: La masse de la population veut tre
protge; elle ne sait pas se protger elle-mme... Ministres du Roi,
assurez-lui le repos qu'elle vous demande. La lgalit actuelle nous
tue. Les factions s'en moquent. Elle est un bouclier pour elles, et ce
sera bientt une arme contre vous-mmes. Provoquez des lois plus
fortes, plus efficaces, et nous les voterons, aux applaudissements des
populations rassures.]

[Note 275: _Journal des Dbats_, 7 mars 1834.]

[Note 276: _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 220.]


IV

La session de 1834 s'ouvrit le 23 dcembre 1833. Amis ou adversaires
de la monarchie s'attendaient  y voir livrer une bataille dcisive
entre le gouvernement et la faction rvolutionnaire. Le ministre
cependant n'abattit pas ses cartes tout d'un coup et n'annona pas,
ds le premier jour, les projets de loi qu'il avait l'intention de
dposer. videmment, il tait incertain des dispositions de la
majorit, inquiet des premiers symptmes de tiers parti, et il voulait
examiner le terrain avant de s'y engager. Aussi le discours du trne
se contenta-t-il de quelques phrases vagues sur les passions
insenses et les manoeuvres coupables qui s'efforaient d'branler
l'ordre social. Dans la discussion de l'Adresse, il n'y eut, sur ce
sujet, que des escarmouches. Les ministres essayrent bien d'obliger
leurs adversaires  s'expliquer sur les menes rpublicaines, mais
l'opposition se droba  un dbat gnant pour elle; toutefois, si peu
qu'elle dt, ce fut assez pour manifester ses divisions. Pendant que
La Fayette et Garnier-Pags se proclamaient rpublicains, que MM.
Voyer d'Argenson et Audry de Puyraveau avouaient, au mpris de leur
serment, avoir sign le manifeste de la Socit des Droits de l'homme,
M. Odilon Barrot protestait de sa fidlit dynastique, sans vouloir
pour cela se sparer des rvolutionnaires, bien plus, en s'efforant
de les couvrir.

L'Adresse termine, le ministre crut le moment venu de dposer le
premier des projets qu'il avait prpars, celui sur les crieurs
publics[277]. C'tait une rponse directe et ferme aux scandales et
aux dfis dont la rue avait t le thtre, une revanche de l'espce
de dfaite que l'autorit y avait subie. D'aprs ce projet, les
crieurs devaient obtenir une autorisation toujours rvocable, et
l'infraction  cette prescription tait dfre non au jury, mais aux
tribunaux correctionnels. La discussion fut vive.  entendre les
orateurs de l'opposition, on et dit que la libert de la presse
elle-mme tait en jeu, et qu'il tait question de rtablir la
censure. Mais la majorit ne se laissa pas branler, et le projet fut
vot par 212 voix contre 122. C'tait un coup sensible pour les
socits secrtes, qui perdaient, avec les crieurs, leurs agents de
propagande et de transmission. Aussi, grande colre et tentative de
rsistance. Les crieurs prtendirent vendre quand mme. Des rixes
clatrent, et une agitation telle que les meneurs se flattrent un
moment de pouvoir livrer bataille. Plus d'une circonstance les y
encourageait. N'annonait-on pas qu' ce moment mme les ouvriers
taient sur le point de se soulever  Lyon,  Saint-tienne, 
Marseille, et que Mazzini se disposait  envahir le Pimont,  la tte
d'une arme rvolutionnaire? Mais la population ne parut pas dispose
 couter l'appel des socits secrtes.  dfaut d'une vritable
insurrection, les troubles ne s'en prolongrent pas moins, pendant
plusieurs jours du 17 au 24 fvrier. Le gouvernement ne se laissa pas
intimider, et la police, justement irrite de ce que plusieurs des
siens avaient t grivement blesss, frappa sur les perturbateurs
d'une main qui ne fut pas toujours lgre. Force resta  la loi. Quant
 l'opposition parlementaire, elle ne vit l qu'une occasion de
dclamer contre la barbarie des sergents de ville.

[Note 277: Ce projet fut dpos le 25 janvier 1834.]

La loi sur les crieurs n'tait qu'un engagement d'avant-poste.
Encourag par ce premier succs, le gouvernement se dcida  pousser
plus avant et plus  fond son offensive contre le parti
rvolutionnaire. Le 24 fvrier,  l'heure mme o les troubles taient
le plus violents, le garde des sceaux saisit l'occasion d'une
interpellation, pour annoncer qu'il dposerait, le lendemain, un
projet sur les associations. Les dispositions en taient rigoureuses,
radicales. L'article 291 du Code pnal disposait qu'aucune association
de plus de vingt personnes, quel que ft son objet, ne pouvait se
former qu'avec l'agrment du gouvernement; mais les socits
rvolutionnaires avaient cherch et parfois russi  chapper  cet
article, en se subdivisant en sections de moins de vingt personnes: le
projet portait que les dispositions de l'article 291 seraient
applicables aux associations de plus de vingt personnes, alors mme
que ces associations seraient partages en sections d'un moindre
nombre. Le texte ancien paraissait exiger, pour l'existence du dlit,
la priodicit des runions: le projet supprimait cette condition. En
cas d'infraction, l'article 292 n'avait fait peser de responsabilit
que sur les chefs et n'avait stipul qu'une lgre amende: le projet
levait le chiffre de l'amende, y ajoutait la prison et tendait la
peine  tous les associs; enfin, il dfrait  la Cour des pairs les
attentats commis par les associations contre la sret de l'tat, et
renvoyait aux tribunaux correctionnels les infractions  la loi des
associations. Ces dernires mesures taient visiblement inspires par
la mfiance trop fonde qu'inspirait alors le jury. N'avait-on pas
entendu, peu auparavant, le procureur gnral prs la Cour de Paris
dnoncer, dans sa mercuriale, le scandale de certains acquittements,
et n'avait-on pas vu, dans la discussion de l'Adresse, la majorit
repousser un amendement qui louait la sagesse et l'indpendance du
jury? Seulement, sur ce point, la Charte, qui avait stipul
l'application du jury aux dlits de la presse et aux dlits
politiques, ne permettait pas une rforme radicale: il fallait se
borner  renvoyer aux tribunaux correctionnels tout ce qu'on pouvait
soutenir n'tre pas,  proprement parler, un dlit politique. Ainsi
avait-on dj fait dans la loi sur les crieurs; ainsi fera-t-on plus
tard, dans les lois de septembre 1835.

Nul ne songeait  prsenter la loi propose comme une de ces lois qui
rsolvent d'une faon dfinitive et permanente les grands problmes
d'organisation politique. C'tait une loi de circonstance pour faire
face au pril du jour, une loi de combat contre une faction ennemie.
Aussi, lisez l'expos des motifs: vous n'y trouvez pas de
considrations thoriques sur les droits de l'autorit et de la
libert en semblable matire, mais un rquisitoire contre les
dsordres et les attentats des associations rvolutionnaires depuis
1830. Ce n'est pas au nom d'un principe qu'on veut les frapper, c'est
au nom du salut public. Certes, le pril ne pouvait tre ni. Un
crivain peu suspect, M. Louis Blanc, l'a avou plus tard: Sans la
loi contre les associations, a-t-il crit, non telle que l'entendait
l'opposition dynastique, mais telle que le gouvernement la demandait,
c'en tait fait de la monarchie constitutionnelle: rien de plus
certain. Mais pourquoi ne s'tre pas born  frapper ces associations
dangereuses? Pourquoi avoir englob dans la mme interdiction toutes
les associations, mme celles auxquelles ne pouvaient aucunement
s'appliquer les motifs invoqus par le gouvernement? Au cours du
dbat, des amendements nombreux furent proposs pour reconnatre la
libert des associations notoirement inoffensives. On les repoussa,
dans la crainte que les socits rvolutionnaires ne se servissent de
ces distinctions pour chapper  la rpression. Si on laisse aux
associations, disait le _Journal des Dbats_, un prtexte soit
religieux, soit scientifique, soit littraire, la lutte devient
inutile; car elles se jetteront toutes dans l'exception que la loi
consacrera, et, pour nous servir de l'nergique expression de M.
Dupin, elles se prcipiteront toutes par la porte qui restera
ouverte[278]. Seulement ministres, membres de la commission, orateurs
de la majorit, tous dclarrent  l'envi que la loi tait
exclusivement dirige contre les associations politiques et
rvolutionnaires, repoussant, comme une injure et une absurdit,
l'ide qu'elle pourrait tre applique aux associations littraires,
religieuses ou de bienfaisance. La loi sera gnrale, disait encore
le _Journal des Dbats_, pour ne laisser aucun prtexte  la mauvaise
foi; la loi ne discernera pas. Le gouvernement discernera! Sans doute,
une loi qui ne discerne pas est une arme dangereuse dans la main d'un
gouvernement absolu... Mais, contre l'abus du pouvoir que vous allez
confier au gouvernement, contre son mauvais vouloir, contre sa
sottise, n'avez-vous pas la tribune? n'avez-vous pas la presse?
Garantie bien insuffisante, comme on l'a vu plus tard, sinon sous la
monarchie de Juillet, du moins sous les rgimes qui ont suivi.
L'Empire a appliqu la loi contre la Socit de Saint-Vincent de Paul
en mme temps que contre les socits politiques. Depuis, on a vu
mieux encore: pendant que cette loi est devenue lettre morte  l'gard
des associations rvolutionnaires contre lesquelles elle avait t
faite, elle a t mise en oeuvre contre les associations religieuses
que le lgislateur de 1834 avait affirm ne pas vouloir atteindre. Ce
sont rsultats auxquels il faut s'attendre, quand une fois on a mis
l'arbitraire dans la lgislation.

[Note 278: 22 mars 1834.]

S'il tait ncessaire de laisser  la loi une porte gnrale et
absolue, ne pouvait-on en limiter la dure? C'et t la marquer de
son vrai caractre. Nanmoins, tous les amendements dans ce sens
furent galement rejets. On craignit de l'nerver, et surtout de la
dconsidrer, en lui donnant la figure d'une de ces lois d'exception
dont le titre seul tait devenu si impopulaire et contre lesquelles
les libraux avaient tant cri sous la Restauration[279]. Singulier
scrupule,  vrai dire, que celui qui faisait supprimer  jamais une
libert, pour chapper au reproche de la suspendre! L'un des ministres
d'alors, M. Guizot, a reconnu plus tard que c'tait une faute, et
qu'il et mieux valu donner franchement  la loi son caractre de loi
d'exception, faite pour une dure limite.

[Note 279: Le _Journal des Dbats_ disait, le 25 mars 1834: La
Chambre ne fera pas la faute norme d'nerver elle-mme la loi, en la
rejetant dans la classe des lois d'exception..... Tout ce qui aurait
l'air d'une concession faite aux clubs, en ce moment, ne serait qu'une
lchet devant des gens qui annoncent ouvertement l'intention de ne
pas obir  la loi.--Voir, dans le mme sens, le discours prononc,
le 25 mars, par M. de Salvandy.]

La discussion ne dura pas moins de deux semaines, approfondie et
passionne. Dans les deux camps, personne ne s'pargna. Du ct de
l'opposition, on entendit MM. Odilon Barrot, Berryer, Garnier-Pags,
Mauguin, Dubois, Bignon, Brenger, etc. En face d'eux, et leur faisant
tte, sans reculer d'une semelle, les ministres: le duc de Broglie,
MM. Barthe, d'Argout, et surtout MM. Guizot et Thiers dont les
discours produisirent un immense effet;  ct des ministres, et ne
craignant pas de se compromettre avec eux, des membres de la majorit,
MM. de Rmusat, de Salvandy, Martin du Nord, Lamartine, Jouffroy,
Jaubert, etc. L'opposition avait beau jeu  dnoncer le caractre
illibral de la loi; elle prtendait mme y voir une violation de la
Charte, ne ft-ce que dans les dispositions restreignant la
juridiction du jury. Son attaque prenait plus de vivacit encore,
quand elle mettait en cause les anciens libraux qui, pendant la
Restauration, s'taient plaints d'touffer sous l'article 291, et qui,
 peine ministres, non-seulement confirmaient, mais aggravaient cet
article. C'tait  qui rappellerait  M. le duc de Broglie qu'il avait
ouvert son htel  la Socit des Amis de la presse;  M. Guizot,
qu'il avait t l'un des chefs de la Socit Aide-toi, le ciel
t'aidera;  M. Barthe, qu'il avait conspir dans les Ventes de
_Carbonari_. Et M. Berryer, dans l'emportement de son loquence,
s'criait: Il est quelque chose de plus hideux que le cynisme
rvolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies. Une seule rponse
tait possible: rappeler les crimes rcents et montrer les prils
immdiats des associations rvolutionnaires. Sur ce point de fait, les
preuves ne manquaient pas. C'est toujours l qu'en revenaient les
ministres et leurs allis, c'est par l qu'ils agissaient sur la
majorit. Ils discutaient cette loi moins comme un problme de
lgislation que comme une question de politique actuelle.  les
entendre, l'existence mme du gouvernement tait en jeu; en votant
pour ou contre la loi, on se dciderait entre la monarchie et la
rpublique, et,  ce propos, M. Thiers, voulant  tout jamais dgoter
la France de ce second rgime, s'criait: On a eu la rpublique
non-seulement sanglante, mais la rpublique clmente qui voulait tre
modre et qui n'est arrive qu'au mpris, quoiqu'en majorit les
hommes qui la dirigeaient fussent d'honntes gens... Aussi la France
en a horreur: quand on lui parle rpublique, elle recule pouvante.
Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou  l'imbcillit. Du
premier jour au dernier, la majorit tint bon; voyant l, comme les
ministres, une ncessit de dfense sociale et de salut public, elle
repoussa, de parti pris, tous les amendements, mme ceux o l'on avait
eu soin de ne pas contredire directement le principe de la loi.
L'ensemble fut vot par 246 voix contre 154.

Cette victoire avait ses cts tristes. Comment ne pas faire un
rapprochement? Quatre ans aprs sa restauration, le gouvernement de
Louis XVIII avait fait voter cette loi de 1819 sur la presse,
imprudente peut-tre dans sa gnrosit librale, mais loi de
confiance et d'espoir. Quatre ans aussi aprs son avnement, la
monarchie de Juillet, qui cependant ne rvait pas davantage
d'arbitraire et de despotisme, tait conduite  faire voter une loi
contre la libert d'association, loi de dfiance et de dception. 
qui s'en prendre? M. Guizot le disait  la tribune, dans cette
discussion mme: Ce n'est pas  nous, s'criait-il, en s'adressant
aux opposants de gauche, c'est  vous et au parti que vous dfendez,
qu'il faut imputer ce retard dans le dveloppement de la libert... Ce
n'est pas d'aujourd'hui que vous dcriez, que vous compromettez nos
liberts,  mesure, qu'elles paraissent. Je voudrais bien qu'on me
citt une seule de nos liberts qui, en passant par vos mains, par les
mains des hommes dont je parle, ne soit bientt devenue un danger et
ne soit devenue suspecte au pays. Entre vos mains, la libert devient
licence, la rsistance devient rvolution. On parlait hier,  cette
tribune, d'empoisonneurs. Messieurs, il y a un parti qui semble avoir
pris le rle d'empoisonneur public, qui semble avoir pris  tche de
venir souiller les plus beaux sentiments, les plus beaux noms, les
meilleures institutions... Chaque fois que la libert est tombe entre
ses mains, chaque fois qu'il s'est empar de nos institutions, de la
presse, de la parole, du gouvernement reprsentatif, du droit
d'association, il en a fait un tel usage, il en a tir un tel danger
pour le pays, un tel sujet d'pouvante, et permettez-moi d'ajouter, de
dgot, qu'au bout de trs-peu de temps, le pays tout entier s'est
indign, alarm, soulev, et que la libert a pri dans les
embrassements de ses honteux amants. Qu'on ne parle donc plus, comme
on le fait depuis quelque temps, qu'on ne parle plus de mcomptes
depuis 1830! Qu'on ne parle plus d'esprances dues! Oui, il y a eu
des mcomptes, oui, il y a eu des esprances dues, et les premires,
ce sont les ntres! C'tait nous qui avions conu les plus hautes
esprances du dveloppement progressif de nos liberts et de nos
institutions. C'est vous qui les avez arrtes; c'est de vous que sont
venus nos mcomptes, qu'est venue la dception de nos esprances. Au
lieu de nous livrer, comme nous le pensions, comme nous le voulions, 
l'amlioration de nos lois, de nos institutions, au lieu de ne songer
qu' des progrs, nous avons t obligs de faire volte-face, de
dfendre l'ordre menac, de nous occuper uniquement du prsent et de
laisser l l'avenir qui jusque-l avait t l'objet de nos plus chres
penses. Voil le mal que vous nous avez fait; voil comment vous nous
avez forcs  nous arrter dans la route o nous marchions depuis
quelques annes!

Nous nous sommes laiss aller  prolonger cette citation qui a pour
nous plus qu'un intrt de curiosit historique. Ce mcompte si
douloureusement et si loquemment avou par M. Guizot, ds le
lendemain de 1830, ne le ressentons-nous pas, hlas! plus encore, et
toujours par la cause qu'indiquait l'orateur de 1834, par la faute du
parti qu'il dnonait? Ne semble-t-il mme pas que ce soit la grande
humiliation rserve  ce sicle, en sa vieillesse, la contre-partie
et le chtiment du libralisme trop prsomptueux qui avait marqu sa
brillante et esprante jeunesse?


V

Ce n'tait pas tout de faire voter la loi, il fallait la mettre 
excution. Or, si les mesures prises contre les crieurs publics
avaient dj soulev tant de colres, quel effet ne devaient pas
produire des dispositions qui menaaient dans leur existence toutes
les associations rvolutionnaires! Celles-ci eurent aussitt le
sentiment qu'il leur fallait tenter un effort dsespr et livrer la
suprme bataille, avant de se laisser dissoudre. Cette rsolution
belliqueuse convenait d'ailleurs  l'tat d'esprit de beaucoup de
leurs membres, plus irrits que dcourags de leurs prcdents checs,
surexcits et troubls par l'espce d'ivresse o ils vivaient
continuellement, se trompant eux-mmes sur leurs propres forces par
l'arrogance de leur rhtorique, en proie  cette impatience et  cette
illusion qui sont la maladie de tous les conspirateurs.

 peine donc la loi vote, la Socit des Droits de l'homme dclara
qu'elle ne s'y soumettrait pas, et s'ingnia  provoquer, par toute la
France, de la part des autres socits, des dclarations analogues que
les journaux publiaient  grand tapage. Un congrs, runi  Paris et
compos des dlgus de ces socits, rdigea une proclamation se
terminant ainsi: Que les associations se runissent, s'tendent, se
multiplient donc, au lieu de se dissoudre; que les socits existantes
proclament la rsistance  ce projet d'oppression, et qu'elles en
donnent l'exemple. L'Union de Juillet, prside par La Fayette, prit
une dcision analogue. Ce mot de rsistance n'avait peut-tre pas le
mme sens pour tous ceux qui l'employaient. Mais les meneurs des
Droits de l'homme entendaient bien que l'agitation devait aboutir 
une prise d'armes. Ralliez autour de vous vos sectionnaires,
crivait, le 20 mars, le comit central de Paris au comit rpublicain
de Lyon; prenez ou faites-vous donner un pouvoir discrtionnaire,
afin d'agir avec plus de promptitude et d'ensemble,  l'instant de la
lutte qui parat trs-rapproche. On runissait des armes, de la
poudre; on fondait des balles. En mme temps, la polmique devenait de
plus en plus violente[280]; la _Tribune_ lanait des appels non
dguiss  l'insurrection, et Carrel, bien que dsapprouvant tout bas
le projet d'meute, parlait tout haut, dans le _National_, comme s'il
voulait l'encourager ou tout au moins le justifier par avance[281].

[Note 280: Veut-on un spcimen de la faon dont les rvolutionnaires
traitaient les hommes au pouvoir? MM. Guinard, Cavaignac et autres,
voulant protester contre certaines paroles prononces  la tribune par
MM. Guizot et d'Argout, au sujet de la Socit des Droits de l'homme,
parlaient dans une lettre publique de deux hommes aussi justement et
universellement mpriss que MM. Guizot et d'Argout, et ils les
dclaraient infmes. Quelques jours aprs, un autre rpublicain, M.
Landolphe, parlait de l'ignoble Gisquet et de MM. Guizot et
d'Argout dont les noms ne peuvent plus tre accols qu' l'pithte de
lches.]

[Note 281: Avant mme que la discussion de la loi d'association ne ft
compltement termine, le 20 mars 1834, Carrel publiait, dans le
_National_, un article intitul: _Comment on dgote une nation de
l'ordre_, et o se lisaient ces lignes: On semble avoir pris  tche
de dgoter la nation de cet ordre public qui s'adosse  la
Sainte-Alliance, pour lever un ignoble gourdin sur la population de
Paris..... Les deux camps se forment et se menacent. Dans le camp de
l'ordre public, on proclame dj que la suspension de la libert
pourrait bien devenir ncessaire au salut de l'ordre; mais, dans le
camp de la libert, on se compte, on se dit qu'on a fait, en juillet,
une rvolution, malgr le parti de l'ordre public; on se dit que cette
rvolution ne peut pas, ne doit pas tre abandonne, qu'elle ne le
sera pas; on a assez de sens pour songer que, s'il y avait suspension
de la libert, _il y faudrait rpondre, comme en juillet, par la
suspension de l'ordre public_... Qui sera suspendu de la libert telle
que nous la voulons, ou de l'ordre public tel que le veut la faction
doctrinaire? M. Jaubert parie contre la libert; nous parierions,
nous, contre son ordre public.]

 mesure cependant qu'on approchait de l'excution, ceux des chefs qui
taient capables de quelque rflexion et se savaient une
responsabilit, devenaient plus hsitants, plus inquiets. Divers
symptmes les faisaient douter de leurs forces. Ces sentiments se
manifestaient chez ceux-l mme qui passaient pour tre les plus
hardis, chez Cavaignac  Paris, chez Baune et Lagrange  Lyon. Mais, 
ct d'eux, se trouvaient des forcens, ou seulement des aventuriers
en qute de bruit et de popularit, qui dnonaient leurs hsitations
comme une lchet ou une trahison, et poussaient  agir quand mme. Le
commun des comparses, fanatis depuis longtemps par tant
d'excitations, allait naturellement aux plus violents. Chtiment
instructif de ces chefs rvolutionnaires, dbords par les passions
qu'ils avaient souleves, acculs, pleins d'angoisses et tout ahuris,
au combat qu'ils avaient si firement provoqu et que maintenant ils
voudraient bien ajourner. Un de leurs amis, M. Louis Blanc, voulant
dpeindre leur tat d'esprit  cette poque, les a montrs lancs
dans un irrsistible tourbillon, ne sachant s'il fallait pousser le
char ou le retenir, dvors tout  la fois de colre et d'inquitude,
accabls par l'inexorable rapidit des vnements.

Ds sa fondation, la Socit des Droits de l'homme s'tait attache 
tendre son rseau en province, dans le dessein, au jour venu, d'y
tendre aussi la rvolte, au lieu de la concentrer dans Paris comme en
juin 1832. Lyon surtout avait fix son attention,  cause des
sanglants souvenirs de novembre 1831. Sans doute, elle n'ignorait pas
que la politique n'avait t pour rien dans cette premire
insurrection. Mais le terrain, o l'meute avait pu mettre en ligne
une telle arme, ne devait-il pas lui paratre singulirement
favorable? Aussi avait-elle compris de quel intrt il tait pour elle
de s'y tablir et de s'y crer des relations avec la population
ouvrire. Plus d'une fois, elle avait envoy  Lyon des missionnaires
de rvolution, entre autres Garnier-Pags et Cavaignac. Ceux-ci y
avaient rencontr un noyau de rpublicains ardents: MM. Baune,
Lagrange, Berthollon, Antide Martin; on peut ajouter M. Jules Favre,
dont le nom apparat alors pour la premire fois. La seconde ville de
France eut bientt, comme Paris, de nombreuses socits secrtes, en
lien plus ou moins troit avec les Droits de l'homme. Leur principal
effort se dirigeait du ct des ouvriers; elles prenaient parti pour
leurs exigences conomiques, s'attachaient  irriter leurs
ressentiments et leurs convoitises, et les poussaient  chercher, dans
une rvolution politique et sociale, satisfaction et vengeance. Les
associations ouvrires, jalouses de leur autonomie, n'taient pas sans
quelque mfiance  l'endroit de ces agitateurs bourgeois. Cependant,
il fut bientt visible que chaque jour, elles se laissaient un peu
plus envahir par la propagande rpublicaine. Tel tait le cas de la
plus puissante de ces associations, celle des Mutuellistes, qui
comprenait tous les chefs d'ateliers de soieries et qui, jusqu'alors,
fidle  ses statuts, tait demeure absolument trangre  la
politique. Les meneurs des Droits de l'homme se flattaient qu'un jour
ou l'autre quelque querelle de tarif fournirait le prtexte d'un
soulvement dont ils prendraient la direction. En fvrier 1834, ils
avaient cru le moment venu: la question des salaires tait devenue
plus aigu et plus douloureuse, par suite d'une crise de l'industrie
des soies; une grve gnrale avait clat. Les rpublicains avaient
tout fait pour envenimer et exasprer ce redoutable conflit. Ils
n'avaient pas russi, pour cette fois,  amener une explosion; mais
les esprits taient sortis de l plus agits et plus irrits que
jamais.

C'est dans un milieu ainsi travaill que vint tomber le mot d'ordre du
refus d'obissance  la loi contre les associations. Rien ne pouvait
mieux convenir au rapprochement des socits rpublicaines et des
socits ouvrires. Celles-ci se laissrent facilement persuader de se
joindre  la rsistance. Deux mille cinq cent quarante Mutuellistes
dclarrent publiquement qu'ils ne courberaient pas la tte sous un
joug aussi abrutissant..., et ne reculeraient devant aucun sacrifice,
pour la dfense d'un droit qu'aucune puissance humaine ne saurait leur
ravir. En mme temps, les journaux locaux, notamment le _Glaneur_ et
l'_cho de la fabrique_, sonnaient ouvertement le clairon de l'meute.
Le peuple voulait la paix, disait cette dernire feuille, le 30 mars,
on lui a rpondu par un cri de guerre. Eh bien! soit! il est prt au
combat. Mais coutez, vous qui lui jetez un insolent dfi: ds qu'il
aura tir l'pe, il jettera derrire lui le fourreau;...
l'Association mutuelliste saura prouver qu'elle peut encore se lever
comme un seul homme. Ds lors, il tait vident pour tous que la
rvolte allait clater; Un procs intent  quelques Mutuellistes,
compromis dans la dernire grve, fut l'tincelle qui amena
l'explosion.

Le 9 avril, les meutiers se runissent aux points qui leur ont t
dsigns d'avance; les barricades s'lvent, en mme temps que sont
distribues des proclamations incendiaires. L'autorit, prvenue par
les prparatifs presque publics de l'insurrection, n'est pas prise au
dpourvu. L'arme, qui compte environ dix mille hommes, est  son
poste, pourvue de vivres et de munitions. La garde nationale,
supprime en 1831, n'avait pas t rtablie. Des instructions
nergiques ont t donnes aux troupes. M. Thiers, redevenu ministre
de l'intrieur par une rcente modification dans la distribution des
portefeuilles, leur a crit: Laissez tirer les premiers coups, mais,
quand vous les aurez reus, agissez sans mnagement. Ce n'est donc
pas une conspiration qui clate  l'improviste, surprenant, en pleine
scurit, ceux qu'elle attaque. C'est une bataille prvue des deux
cts, qui s'engage. L'arme, rsolment commande, fait son devoir
avec vigueur, trompant ceux qui, pour avoir attir quelques
sous-officiers dans leurs socits secrtes, se flattaient de voir les
rgiments mettre la crosse en l'air. Parfois mme, le soldat, exaspr
par la perfidie meurtrire des insurgs qui le fusillent des fentres,
se laisse aller  de sanglantes reprsailles: rigueur naturelle autour
de laquelle la presse rvolutionnaire tchera de mener grand bruit,
accusant les troupes de frocit, par dpit de n'avoir pas  les
fliciter de leur dfection[282]. Chez les insurgs, malgr l'absence
de plusieurs chefs qui, aprs avoir tout lanc, se sont vanouis au
moment du combat, il y a beaucoup d'acharnement, de bravoure et une
sorte d'animosit dsespre. La topographie de la ville,
l'enchevtrement et l'troitesse des rues leur rendent la lutte
facile. On entretient du reste leur courage par des placards
mensongers, annonant que la rpublique est proclame  Paris, le Roi
en fuite et Lucien Bonaparte premier consul. Cette bataille se
prolonge pendant cinq jours, avec des alternatives diverses. Il faut
employer le ptard, le boulet et mme la bombe[283]. Sinistres
journes et nuits plus sinistres encore, pendant lesquelles les
habitants sont enferms dans leurs maisons, avec dfense de se montrer
aux fentres, coups de toutes communications, sans nouvelles,
n'entendant que le tocsin, la fusillade et le canon. Enfin
l'insurrection, refoule de poste en poste, est dfinitivement
crase. Le 13 au soir, l'arme est matresse de la ville et des
faubourgs. Du ct des troupes, le nombre des morts s'lve  cent
trente et un, celui des blesss  prs de trois cents; du ct des
insurgs, cent soixante-dix morts et un chiffre de blesss inconnu qui
ne doit pas tre moindre de cinq cents.

[Note 282: M. Louis Blanc n'ira-t-il pas jusqu' dclarer les
prtendus massacres de Vaise plus horribles que ceux de septembre
1793?]

[Note 283: On a calcul que les troupes avaient tir 269,000 coups de
fusil et 1,729 coups de canon.]

Impossible de se tromper sur le caractre de l'insurrection: Ce n'est
plus le soulvement ouvrier de 1831. La lutte a t politique plus que
sociale. Il a t question non de tarifs et de salaires, mais de
rpublique. Les proclamations sont dates de l'an XLII de la
Rpublique franaise. Parmi les prisonniers, les morts et les
blesss, on en compte tout au plus un dixime appartenant  la
fabrique lyonnaise. La masse des combattants est forme de
rvolutionnaires, la plupart trangers  la ville, aventuriers de
toute provenance et de toute nation. Ajoutez quelques lgitimistes qui
se sont mls au mouvement, avec l'illusion de le faire tourner  leur
profit. Quel a t le nombre des combattants de l'meute? Il est
difficile de le prciser. Les valuations les plus vraisemblables le
portent au moins  trois mille. Les crivains rpublicains ont cherch
aprs coup  diminuer ce nombre, afin d'effacer la mortification de
leur dfaite; Louis Blanc a avanc le chiffre ridicule de trois cents.
 entendre ces crivains, les faits se rduiraient  une meute sans
importance, clate  l'improviste, malgr les chefs; elle n'aurait un
moment dur que par l'hrosme des combattants, et grce aussi aux
lenteurs calcules des gnraux et du prfet, dsireux de grossir
l'importance de leur victoire. Tout dment cette thse. Il est certain
que la bataille a t voulue, prpare  l'avance, qu'elle faisait
partie d'un ensemble de soulvements devant clater sur tous les
points de la France, et que le parti rvolutionnaire y a dploy
toutes ses forces. Si celles-ci n'ont pas t plus considrables,
c'est qu'on n'a pu entraner la masse des ouvriers, comme on s'en
tait flatt.

C'est le 10 avril au soir que parviennent  Paris les premires
nouvelles de l'insurrection lyonnaise; l'agitation est extrme dans le
monde surchauff des socits rvolutionnaires. Impossible,
s'crie-t-on, d'abandonner les frres de Lyon. D'ailleurs, depuis
quelque temps, ne se prparait-on pas  livrer bataille? Ne se
croyait-on pas en mesure de mettre en ligne quatre mille combattants,
sans compter ceux qu'au dernier moment, on esprait entraner par
l'exemple? Le mot d'ordre est donc donn d'engager la lutte, le 13
avril. En attendant, la _Tribune_ et mme le _National_ publient des
bulletins mensongers, annonant les victoires remportes par la
rvolution  Lyon et dans d'autres villes.

L'motion est grande aussi dans le sein du gouvernement: la lenteur et
l'incertitude prolonge des nouvelles de Lyon ne sont pas faites pour
dissiper promptement ses angoisses. Il est mme un moment question,
entre les ministres, de se diviser: M. Guizot irait  Lyon avec le duc
d'Orlans, tandis que M. Thiers resterait  Paris avec le Roi. Du
reste, aucune dfaillance: on se prpare vigoureusement au combat
prvu. Le marchal Lobau est  la tte d'une arme de quarante mille
hommes et d'une garde nationale, cette fois, bien dispose. M. Thiers,
ministre de l'intrieur, donne  tous une impulsion vive et hardie. En
prsence d'un pril si certain, le jeune ministre ne recule pas devant
la responsabilit: il supprime la _Tribune_, par mesure de salut
public, et donne l'ordre  la police de faire une razzia d'environ
cent cinquante meneurs des Droits de l'homme. C'tait une des
faiblesses de cette socit d'avoir fait connatre ses chefs et de les
avoir ainsi dsigns aux coups du gouvernement. En mme temps, le
_Moniteur_ avertit les insenss qui voudraient se livrer  des
dsordres, que des forces considrables sont prpares, et que la
rpression sera aussi prompte que dcisive.

Si affaiblie et si dsorganise qu'elle soit par l'arrestation de ses
chefs, l'meute clate au jour fix. Le 13 avril au soir, les
barricades s'lvent. Les insurgs peu nombreux, non suivis par le
peuple, sont aussitt envelopps et crass par des forces
suprieures, vigoureusement conduites. M. Thiers se montre  cheval
auprs des gnraux et voit tuer,  quelques pas de lui, un officier
et un auditeur au Conseil d'tat. La lutte est bientt circonscrite
dans le quartier Saint-Merry, dj ensanglant en 1832. Interrompue la
nuit, elle recommence le 14, au petit jour. Un incident douloureux
marque ces dernires heures du combat: des soldats, furieux d'avoir vu
tirer, d'une maison de la rue Transnonain, sur leur capitaine bless,
font irruption dans cette maison et main basse sur ceux qui
l'occupent. Le massacre de la rue Transnonain sera pour les journaux
de gauche un sujet de dclamations, d'autant plus avidement saisi,
qu'il leur faudra une diversion  la mortification d'une dfaite si
prompte et si complte. Ds sept heures du matin, tout est fini. La
troupe et la garde nationale ont eu onze tus et quatorze blesss; du
ct de l'insurrection, on comptait quatorze morts et une douzaine de
blesss.

Lyon et Paris ne sont pas les seuls champs de bataille. Sur beaucoup
d'autres points o les socits secrtes ont des ramifications, 
Saint-tienne, Marseille, Chlons, Vienne, Grenoble, Clermont,
Auxerre, Poitiers, Arbois, des tentatives d'meute se produisent,
manifestant ainsi, plus, clairement encore, ce qu'avait de prmdit
l'assaut dirig contre la monarchie. Partout, aprs plus ou moins de
dsordres, quelquefois non sans un peu de sang vers, l'meute est
comprime.

Les meneurs des Droits de l'homme avaient, ds le premier jour, fait
de grands efforts pour tendre leurs affiliations dans l'arme. Ils
taient ainsi parvenus  embaucher un certain nombre de
sous-officiers[284]. Dans l'Est notamment, ils avaient trouv un agent
trs-zl de propagande dans un marchal des logis de cuirassiers
qui, par une fortune singulire, devait tre, trente-sept ans plus
tard, l'une des premires victimes de la Commune: il s'appelait
Clment Thomas. Ayant recrut des adhrents parmi les sous-officiers
des quatre rgiments de grosse cavalerie casernes  Lunville et dans
la rgion des Vosges, son plan tait, au moment o les socits
secrtes donneraient le signal de la grande insurrection, d'enlever
ces quatre rgiments et de marcher sur Paris. Mais la mche avait t
plus ou moins vente. Le 16 avril, sur la fausse nouvelle d'un
soulvement de la garnison de Belfort, Clment Thomas et ses complices
runissent leurs camarades et essayent de les entraner  la rvolte.
Ils se heurtent  des refus et  des hsitations, et, aussitt
dcouverts, ils sont arrts.

[Note 284: En juillet 1834, M. Pasquier disait  un homme politique
qu'il ressortait de l'instruction faite contre les insurgs d'avril,
que la socit des Droits de l'homme avait travaill  corrompre
l'arme et y avait dj obtenu quelques succs. Il y aurait,
ajoutait-il, moyen d'introduire en justice plus de 80 sous-officiers.
Mais on ne le fera que pour quelques-uns. (_Documents indits._)]


VI

Partout donc, avortement ou dfaite de l'insurrection. Ds le 14
avril, le gouvernement annonait aux Chambres sa double victoire de
Lyon et de Paris. Pairs et dputs se transportrent en masse aux
Tuileries, pour porter au Roi leurs flicitations. Le lendemain, une
ordonnance dfra  la Cour des pairs le jugement de l'attentat qui
venait d'tre commis contre la sret de l'tat: premier acte d'un
immense procs dont nous aurons  raconter les tranges pripties. Le
mme jour, les ministres dposrent deux projets de loi destins,
disaient-ils,  empcher le retour de semblables troubles. Par l'un,
ils demandaient des crdits supplmentaires pour mettre l'arme sur un
pied qui permt d'assurer l'ordre intrieur: on tait loin du temps
o, au lendemain de 1830, le pouvoir n'osait pas se servir de cette
arme pour rprimer une meute. Le second projet dictait des peines
svres contre les dtenteurs d'armes de guerre. L'opposition essaya
vainement de combattre ces deux projets. La majorit, encore sous
l'impression du pril si rcemment couru, n'tait pas en humeur de
l'couter. Les deux lois, votes facilement, vinrent complter
l'ensemble des mesures de dfense sociale, oeuvre de la session de
1834.

Quant aux rpublicains, ils portaient, pour le moment, la tte bien
basse, se sentant  la fois dtests et ddaigns, odieux pour avoir
fait peur et ridicules pour avoir chou misrablement aprs des
menaces si fanfaronnes. Les socits secrtes taient dissoutes, leurs
chefs en prison, leurs soldats disperss. La publication de la
_Tribune_ tait suspendue[285]. Seul porte-parole du parti
rpublicain, le _National_ tait rduit, une fois de plus, aprs une
entreprise qu'il avait dsapprouve,  couvrir la retraite ou, pour
mieux dire, la droute. Aussi, jamais le langage de Carrel n'avait
trahi un embarras plus douloureux et plus dcourag. Prcisment 
cette poque, le 20 mai 1834, le gnral La Fayette s'teignit 
soixante-dix-sept ans.  tout autre moment, le parti rpublicain et
vu l matire  une de ces manifestations funraires qui taient dans
ses traditions. Mais tel tait son dsarroi et son abattement, il
avait  ce point conscience de l'indiffrence ou mme de l'hostilit
de la population, qu'il n'osa rien faire pour exploiter un mort si
fameux, et le monde officiel prsida presque seul aux obsques du
vieux gnral. Carrel en ressentit une honte qu'il panchait avec
une singulire amertume: La France que nous voyons, s'criait-il,
est-ce bien cette France pour laquelle se dvoua, si jeune, et tant de
fois depuis, l'incomparable vieillard qui vient de succomber, plein
d'amour pour le pays? Est-ce bien une terre de libert que celle qui
le recevra? C'est  la police de tout rang, de tout nom, de toute
livre, qu'il appartiendra de mener La Fayette au coin de terre qu'il
s'tait destine. Puis, relevant ce mot que La Fayette tait mort
mal  propos, il ajoutait: Mal  propos, oui; mais ce n'est pas pour
lui..., c'est pour nous, insatiables, il y a quatre ans, de
prtentions envahissantes et rformatrices; aujourd'hui, abattus et
couchs, avec une rsignation d'Orientaux, sous la main qui nous
frappe. Aprs ce qui s'est pass depuis quatre mois, on pourrait nous
crier: Cachez-vous, Parisiens! le convoi d'un vritable ami de la
libert va passer[286]!

[Note 285: Jusqu'au 10 aot 1834, o ce journal reparatra, aussi
violent que jamais.]

[Note 286: Article du 21 mai 1834.]

 cette mme poque, des lections firent mesurer, avec plus
d'exactitude encore, le discrdit du parti rpublicain. Ce furent
d'abord, au mois de mai, les lections des officiers de la garde
nationale. Singulire lgislation que celle qui appelait ainsi la
force arme  dire tout haut si elle tait ou non pour le
gouvernement. Cette fois, du moins, la rponse, pleinement favorable 
la monarchie, fut une condamnation svre de tous les factieux. Le
mois suivant, le 21 juin, eurent lieu des lections plus
considrables, celles de la Chambre des dputs. Ce fut un chec
crasant pour le parti rvolutionnaire. Pas un dput ouvertement
rpublicain ne fut lu. Sans doute, comme on le verra plus tard, tout
ce qui tait perdu pour l'opposition violente n'tait pas gagn pour
le ministre: la part du tiers parti tait considrable. Mais, enfin,
ce n'en fut pas moins, sur le terrain lectoral, une clatante
confirmation de la victoire d'avril. Les rpublicains s'taient si
bien sentis battus d'avance, qu'ils n'avaient pas engag srieusement
la lutte, et que Carrel avait cherch  se faire une thse et une
attitude pour expliquer cette abstention: il affectait de renoncer,
avec ddain,  ces luttes de scrutin, qu'il appelait les intrigues de
la France officielle, les vieilles hypocrisies de l'opposition de
quinze ans, pour s'attacher exclusivement aux justes et, si l'on
veut, encore tumultueuses prtentions de l'immense majorit non
officielle, non reprsente, non gouvernante, et contre laquelle on
gouverne; il ne se dissimulait pas, du reste, que c'tait renvoyer
ses esprances  une chance trs-lointaine. Tout cela ne laissait
que trop voir l'impuissance et le dcouragement du moment. Aussi
n'est-on pas surpris d'apprendre que Carrel eut alors une vellit de
briser sa plume[287]. Vers le mme temps[288], dans un banquet
organis par les libraux de Rouen, M. Laffitte gmissait sur la
dfection presque gnrale de la France lectorale  la cause sainte
de la rvolution. M. Dupont de l'Eure, invit, s'excusait par une
lettre o il se dclarait convaincu de l'inutilit des efforts de
l'opposition constitutionnelle, mutile par la non-rlection de la
plupart des dputs les plus nergiques; et il se disait dcid  ne
prendre aucune part aux oprations d'une Chambre qui s'tait dj
montre sous les plus fcheux auspices.

[Note 287: Branger crit, le 16 aot 1834: Carrel a t sur le point
de quitter le _National_; il craint la prison, et peut-tre aussi
a-t-il quelques dgots.]

[Note 288: Septembre 1834.]

Le pays ne semblait aucunement s'associer au deuil du parti
rpublicain. Il revenait  ses affaires, heureux d'en avoir fini avec
les fauteurs de troubles. Une exposition de l'industrie, ouverte le
1er mai 1834, permit d'apprcier les immenses progrs du travail
national, et laissa entrevoir ce qu'on pouvait attendre d'une scurit
enfin rtablie. Partout, comme un lan de prosprit matrielle, lan
d'autant plus imptueux que les vnements l'avaient plus longtemps
comprim. Les autres nations en taient frappes. Ce qui impose
rellement beaucoup  l'tranger, crivait M. de Barante, c'est la
prosprit commerciale. Chaque chose a son temps, et vous ne sauriez
dire avec quel ton de respect on parle de l'tat de l'industrie en
France: c'est comme les victoires de l'empire[289].

[Note 289: _Documents indits._]




CHAPITRE XI

LES CRISES MINISTRIELLES ET LE TIERS PARTI

(Avril 1834--mars 1835)

     I. Le trait des 25 millions avec les tats-Unis. La Chambre
     rejette le crdit. Dmission du duc de Broglie. Pourquoi le Roi
     accepte facilement cette dmission. Reconstitution du
     cabinet.--II. Difficults entre le marchal Soult et ses
     collgues. Rupture  l'occasion de la question algrienne.
     Dmission du marchal. Il est remplac par le marchal Grard.
     Faute commise.--III. Discrdit de la gauche parlementaire. Le
     tiers parti. Ce qu'il tait. Rle qu'y jouait M. Dupin. Le
     _Constitutionnel_.--IV. Premire manoeuvre du tiers parti dans
     l'Adresse de 1834. Il sort plus nombreux des lections de juin
     1834.--V. Nouvelle manoeuvre dans l'Adresse d'aot 1834.
     Agitation pour l'amnistie. Le marchal Grard, pouss par le
     tiers parti, se prononce en faveur de l'amnistie. Il donne sa
     dmission.--VI. Embarras pour trouver un prsident du conseil. Le
     Roi ne veut pas du duc de Broglie. Mauvais effet produit par la
     prolongation de la crise. M. Guizot et M. Thiers dcident de
     cder la place au tiers parti. Dmission des ministres. Le Roi
     essaye vainement de dtacher M. Thiers de M. Guizot. Le ministre
     des trois jours. Reconstitution de l'ancien cabinet sous la
     prsidence du marchal Mortier.--VII. Le gouvernement oblige la
     Chambre  se prononcer. Vote d'un ordre du jour favorable. Dbat
     sur la construction d'une salle d'audience pour la cour des
     pairs. Incertitudes de la majorit. Polmiques sur l'absence d'un
     vrai prsident du conseil. Nouveaux efforts pour sparer M.
     Thiers et M. Guizot. Divisions entre les ministres. Dmission du
     marchal Mortier.--VIII. M. Guizot est rsolu  exiger la rentre
     du duc du Broglie. Aprs avoir vainement essay d'autres
     combinaisons, le Roi consent  cette rentre. Rsistance de M.
     Thiers, qui finit aussi par cder. Reconstitution du cabinet sous
     la prsidence du duc de Broglie.


I

Le succs si complet remport, d'abord dans la session de 1834 et
ensuite dans les journes d'avril, sur la faction rvolutionnaire, et
d, semble-t-il, affermir et grandir le cabinet du 11 octobre; mais,
au milieu mme de ses victoires, ce cabinet commenait  tre aux
prises avec des embarras intrieurs, des difficults parlementaires,
qui le diminuaient et l'branlaient. Ds le 1er avril 1834, au
lendemain du vote de la loi sur les associations,  la veille de
l'insurrection qui se prparait presque ouvertement, un incident
imprvu avait amen un premier dmembrement du ministre, et lui avait
ainsi port un coup dont il devait longtemps et cruellement se
ressentir.

Il existait, depuis l'Empire, une contestation entre les tats-Unis et
la France au sujet de navires amricains, saisis irrgulirement entre
1806 et 1812. Napolon Ier lui-mme avait admis le principe de la
rclamation et propos une indemnit de 18 millions, refuse alors
comme insuffisante. La Restauration, sans contester la dette, en avait
lud et ajourn l'examen. Le gouvernement de Juillet,  son
avnement, trouva la question pendante et pressante. Dans l'isolement
et le pril de sa situation extrieure, il avait besoin de se faire
des amis et ne pouvait braver impunment aucune inimiti. D'ailleurs,
les tats-Unis lui semblaient pouvoir tre attirs dans cette ligue
des tats libraux qu'il cherchait  opposer  la Sainte-Alliance des
puissances du continent. Ces considrations lui firent probablement
envisager les vieilles rclamations amricaines avec plus
d'empressement et de complaisance que n'en avait montr le rgime
prcdent. Les tats-Unis demandaient 70 millions. Le 4 juillet 1831,
sous le ministre de Casimir Prier, un trait rgla l'indemnit  25
millions: on prlevait sur cette somme 1,500,000 francs pour
satisfaire  certaines rclamations franaises; en outre, des
avantages de tarifs taient concds pour dix ans  nos vins et  nos
soieries. Diverses circonstances retardrent successivement l'examen
de cette affaire par les Chambres. Rien ne faisait prvoir de
difficults: la commission parlementaire, charge d'tudier le trait,
l'avait approuv  l'unanimit; de plus, on le savait appuy par le
gnral La Fayette et par une partie de la gauche. La discussion
s'ouvrit le 28 mars 1834, et se prolongea dans les sances du 31 mars
et du 1er avril. L'attaque, conduite par MM. Bignon, Mauguin et
Berryer, fut plus srieuse et plus acharne qu'on ne s'y attendait;
mais il semblait que MM. Sbastiani, Duchtel, de Lamartine, et
surtout le duc de Broglie, dans un puissant et magistral discours,
eussent rpondu victorieusement aux critiques; on n'avait donc gure
d'inquitude sur le rsultat, quand, au dernier moment, le scrutin
secret fut demand, contrairement  l'usage, et,  la surprise de
tous, l'article premier se trouva rejet par 176 voix contre 168.

Qu'y avait-il l-dessous? Probablement un peu de ces hsitations de
bonne foi qui sont naturelles dans des questions de droit et de
chiffres aussi compliques, si les dputs ne prennent le seul parti
raisonnable, qui est de s'en rapporter aux ministres ayant leur
confiance; un peu de ce patriotisme mfiant, irritable, que nous
retrouverons lors des querelles suscites par le droit de visite et
l'affaire Pritchard; un peu de cet esprit d'conomie troite et 
courte vue qui, en trop d'occasions, semblait la marque de la
politique bourgeoise. Mais surtout on devinait une sournoise intrigue,
facilite par l'inconsistance de la majorit, et vue mme sans
dplaisir--prtendait-on--par certains collgues du ministre des
affaires trangres. Le duc de Broglie tait le plus facile 
atteindre par une manoeuvre de ce genre. Un de ses amis l'avertissait
alors de prendre garde que son attitude dgote n'aidt les gens 
le pousser dehors.  dfaut mme de sa roideur de caractre, la
hauteur de ses vertus n'tait pas faite pour le rendre populaire, et
le mme correspondant lui crivait: Vous prtez trop peu  la
critique pour ne pas prter beaucoup  l'envie[290].

[Note 290: Lettre de M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur  Vienne.
(_Documents indits._)]

En tout cas, si c'tait en effet le duc de Broglie qu'on avait vis,
il ne chercha pas  se drober. Plus prompt  sortir du pouvoir qu' y
entrer, il donna aussitt sa dmission. Ce n'tait pas lui qui avait
ngoci le trait, mais il l'avait fait sien en le dfendant. Son
dpart tait, d'ailleurs, une leon dont il estimait que la majorit
avait besoin. Il faut, crivait-il quelques jours plus tard  M. de
Talleyrand, que la parole d'un ministre des affaires trangres soit
non-seulement sincre, mais srieuse; que l'on puisse y compter
non-seulement comme franchise, mais comme ralit; qu'il ait
non-seulement la volont, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a
promis..... La Chambre croyait que j'tais une espce de marchal
Soult, menaant de m'en aller, et m'accommodant ensuite du sort qu'il
lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas hsiter  lui prouver le
contraire,  lui faire savoir qu'il y a, en ce monde, des choses et
des hommes qu'on ne peut traiter avec lgret impunment. La leon a
t svre et l'inquitude bien grande dans le cabinet, pendant
quelques jours. J'espre que cette inquitude portera ses
fruits[291].

[Note 291: Lettre du 6 avril 1834. (_Documents indits._)]

Le Roi accepta facilement, plusieurs disaient mme volontiers, la
dmission du duc de Broglie. Il prouvait plus d'estime que d'attrait
pour ce ministre fidle mais indpendant, probe mais fier, respectueux
mais roide. Impossible d'user avec lui de cette familiarit caline,
expansive, par laquelle Louis-Philippe se plaisait  agir sur les
hommes et se flattait de les conduire. Si la clairvoyance de l'un et
de l'autre les amenait souvent  une mme conclusion, on ne pouvait
imaginer deux manires d'tre, deux tournures d'esprit plus
diffrentes. D'ailleurs, comme nous aurons  le constater en traitant
bientt de la politique extrieure, le prince et son conseiller
n'taient pas en parfait accord sur l'attitude  prendre en face des
puissances continentales, et les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et
de Prusse n'taient pas les moins empresss  dsirer et mme 
conseiller un changement de ministre. Faut-il ajouter que le Roi
n'avait admis qu' contre-coeur, dans ses conseils, une trinit aussi
imposante que celle de MM. de Broglie, Guizot et Thiers? Quand ces
trois messieurs sont d'accord, disait-il, je suis neutralis, je ne
puis plus faire prvaloir mon avis. C'est Casimir Prier en trois
personnes[292]. De l peut-tre la tentation d'carter le duc de
Broglie, avec cette arrire-pense que les deux survivants seraient
moins forts, et qu'tant donn leurs divergences d'origine et de
tendance, il serait facile de les dominer en opposant l'un  l'autre.

[Note 292: _Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 284.]

Le calcul tait singulirement dangereux, mais il s'expliquait. Ce qui
s'explique moins, c'est la facilit avec laquelle les autres ministres
laissrent partir le duc de Broglie. Que quelques-uns d'entre eux lui
en voulussent et fussent pour quelque chose dans sa chute, comme on
l'a dit de M. Humann et mme du marchal Soult, c'est possible. Mais
comment M. Guizot et M. Thiers, pour ne parler que d'eux,
permirent-ils ce dmembrement? Comment ne comprirent-ils pas qu'un
personnage aussi considrable par le talent et surtout par le
caractre n'tait pas, dans l'difice ministriel, une pice
indiffrente que l'on pt changer sans inconvnient? Comment ne
devinrent-ils pas qu'un tel dpart diminuerait notablement leur
force, auprs du Roi et de la Chambre, et que la brche, une fois
ouverte, aurait trop de chance de s'largir? N'et-il pas mieux valu
prendre l'chec du 1er avril au compte du cabinet tout entier et
passer la main  des successeurs que, d'ailleurs, on n'et sans doute
pu trouver, comme allait le prouver bientt l'pisode du ministre
des trois jours? Il est impossible que ces ides n'aient pas au moins
travers l'esprit de MM. Guizot et Thiers. Crurent-ils que le pril de
la situation intrieure, que l'imminence de l'meute, ne permettaient
pas d'agrandir et de prolonger la crise ministrielle, et qu' la
veille d'une tempte annonce par tant de prsages, tous les efforts
devaient tre concentrs  boucher, le plus vite possible, la voie
d'eau qui venait se produire?

Restait  trouver un successeur au duc de Broglie. M. Thiers proposa
M. Mol. M. Guizot s'y opposa. La retraite de M. de Broglie m'a t
de la force, dit-il, et l'entre de M. Mol m'en terait encore
plus[293]. Cette opposition fit carter M. Mol, qui en garda un vif
ressentiment contre les doctrinaires, et l'on se contenta de faire
passer l'amiral de Rigny aux affaires trangres, en le remplaant 
la marine par l'amiral Jacob. Par la mme occasion, le cabinet subit
d'autres remaniements qui, eux du moins, taient plutt de nature  le
renforcer. M. d'Argout et M. Barthe se retirrent, et reurent, l'un
le gouvernement de la Banque, l'autre la prsidence de la Cour des
comptes. M. Thiers prit le ministre de l'intrieur, tout en gardant
les travaux publics. M. Persil et M. Duchtel entrrent dans le
cabinet, l'un comme garde des sceaux, l'autre comme ministre du
commerce; tout tait termin le 4 avril. Le duc de Broglie crivait,
le 6,  M. de Talleyrand, ambassadeur  Londres: Grce au ciel, tout
est termin et bien termin. Le conseil s'est reform; il est plus
uni, plus fort, meilleur aussi que n'tait le prcdent[294].

[Note 293: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 294: _Documents indits._]

Quant au trait qui avait t l'occasion de cette crise, le
gouvernement n'y renona pas. Il fit savoir aux tats-Unis que le vote
mis devait tre considr seulement comme suspensif, et que la
question serait de nouveau porte au Parlement, dans la session
suivante.


II

Quelques mois  peine s'taient couls depuis la dmission du duc de
Broglie, que d'eux-mmes et sans que, cette fois, le Parlement y fut
pour rien, les ministres altraient, sur un autre point, la
combinaison du 11 octobre. Le marchal Soult tait un prsident du
conseil parfois un peu gnant. Assez mal vu des dputs qui lui
reprochaient d'tre, dans les affaires de son dpartement, dpensier,
dsordonn, d'en prendre trop  son aise avec les votes de la Chambre
et de se montrer trop complaisant envers le Roi, il se dfendait mal 
la tribune, avec rudesse et confusion, et mettait souvent dans
l'embarras ceux qui devaient venir  son secours. Dans l'intrieur
mme du cabinet, mfiant, exigeant, bourru, sans tact, il semblait,
comme l'a crit M. Guizot, vouloir se venger, en se rendant
incommode, de l'autorit qu'il n'avait pas sur ses collgues. Il
n'aimait pas les doctrinaires, avec lesquels, en effet, il n'avait
rien de commun, et il laissait voir son antipathie. M. Thiers lui
avait d'abord plu; mais les bons rapports durrent peu, et bientt le
marchal ne parla plus gure du jeune et brillant ministre, sans
l'appeler d'un sobriquet grossier, plus fait pour les camps que pour
la bonne socit politique. Chaque jour, il devenait ainsi plus
insupportable aux autres membres du cabinet. Bientt mme, l'agacement
et l'impatience de ceux-ci furent tels que M. Guizot et M. Thiers
convinrent  peu prs de se dbarrasser,  la premire occasion, du
prsident du conseil. C'tait perdre de vue les qualits qui
compensaient les dfauts du marchal, les ressources, l'activit, la
vigueur et souvent le grand sens de cet esprit inculte et rude, le
prestige de ce nom illustre,  l'intrieur, non-seulement dans
l'arme, mais dans la population civile, et  l'extrieur, auprs des
gouvernements europens. C'tait oublier que le marchal avait
l'avantage de laisser aux deux vritables ttes du cabinet la ralit
de la direction politique, tout en tant par lui-mme assez
considrable pour ne pas paratre un prsident de paille. C'tait
surtout mconnatre la difficult de trouver un remplaant qui ne
prsentt pas des inconvnients beaucoup plus graves. M. de Barante,
de loin, jugeait mieux les choses, quand il crivait  M. Guizot, le 5
juin 1834: Je prvois la chute du marchal, et elle me fait
peur[295].

[Note 295: Voici un fragment plus tendu de cette lettre de M. de
Barante: Le marchal sera prochainement un grand sujet d'embarras...
Et pourtant pouvons-nous nous contenter d'un administrateur de
l'arme? N'est-ce pas encore un chef de l'arme qui est indispensable?
 l'tranger, o l'on ne comprend rien  la raison publique,  la
force de l'opinion, le gouvernement parat reposer sur le marchal. Je
prvois sa chute, et elle me fait peur.]

M. Guizot et M. Thiers aggravrent leur faute, en choisissant, pour
faire chec au marchal, une question o celui-ci avait raison contre
eux. Au lendemain de la rvolution de 1830, le gouvernement, absorb
par tant de difficults intrieures et extrieures, oblig d'ailleurs
de beaucoup mnager l'Angleterre[296], ne s'tait gure occup de
cette Algrie o la Restauration venait de planter le drapeau de la
France. L'arme d'occupation, loin d'avoir t augmente, s'tait
trouve rduite, et, pendant trois annes, quatre commandants
militaires, les gnraux Clausel, Berthezne, de Rovigo et Voirol,
s'taient succd, sans tre dirigs ni soutenus par le pouvoir
central, apportant chacun des ides diffrentes, et se heurtant, sur
cette terre inconnue,  des difficults qui furent souvent, pour notre
politique et mme pour nos armes, la cause de graves checs[297]. En
somme, nous n'avions fait presque aucun progrs; notre occupation
tait limite  Alger et  quelques autres points; encore pouvait-on
se demander si un effort plus violent des Arabes ne russirait pas 
nous jeter  la mer, ou si, de nous-mmes, nous ne serions pas amens
 nous rembarquer. Ce dernier parti tait conseill, au nom de
l'conomie, par quelques hommes politiques, notamment par M. Dupin,
par M. Passy, et plus d'un symptme indiquait qu'une partie notable de
la Chambre n'y serait pas dfavorable. En 1833, le gouvernement, se
sentant enfin l'esprit plus libre, commena  regarder du ct de
notre conqute africaine. Deux grandes commissions furent
successivement charges d'tudier cette question si grave et si neuve,
l'une en Algrie, l'autre  Paris. Une conclusion se dgagea tout
d'abord: la ncessit de maintenir notre tablissement. Le ministre
n'eut aucune hsitation, et fit une dclaration dans ce sens, en avril
1834,  propos du budget. En ce qui regardait, au contraire, le mode
de gouvernement, les esprits furent diviss jusque dans le sein du
cabinet: les uns, comme le marchal Soult, demandant la continuation
du rgime militaire; les autres, comme M. Guizot et M. Thiers, voulant
essayer du rgime civil. Le marchal prit l'affaire trs-vivement, et
dclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet plutt que de
cder.

[Note 296: Aucun engagement cependant n'avait t pris envers
l'Angleterre, relativement  l'Algrie, soit par la Restauration, soit
par la monarchie de Juillet. M. de Broglie, pendant qu'il tait
ministre des affaires trangres, fit faire des recherches sur ce
point, et acquit ainsi la preuve que la France avait conserv son
entire libert. (Lettre indite du duc de Broglie  M. de Talleyrand,
du 18 mars 1833.)]

[Note 297: Plus tard, quand les vnements militaires et politiques
d'Algrie auront pris plus d'importance, nous aurons occasion de
revenir sur les dbuts de notre grande colonie.]

Loin d'tre troubls par cette menace, les deux ministres politiques y
virent l'occasion cherche d'en finir avec le prsident du conseil.
Ils s'taient d'ailleurs entendus pour pousser  sa place le marchal
Grard. Le Roi, auquel ils s'ouvrirent de leur dessein, fut plus
clairvoyant, et leur fit beaucoup d'objections: Prenez garde, leur
disait-il, le marchal Soult est un gros personnage; je connais, comme
vous, ses inconvnients, mais c'est quelque chose de les connatre;
avec son successeur, s'il accepte, vos embarras seront autres, mais
plus graves peut-tre; vous perdrez au change[298]. Louis-Philippe ne
se trompait pas. Le marchal Grard, vaillant soldat, mais esprit peu
tendu, volont molle, ayant la plupart de ses amis  gauche, n'avait
gure, en politique, d'autre souci que celui de la popularit, prt 
se laisser mener par ceux qui lui paraissaient en mesure de la
dispenser. C'est sans doute  cette faiblesse que songeait le Roi,
quand, vers la mme poque, il disait  M. Pozzo di Borgo: Je ne puis
que regretter le marchal Soult; il avait d'excellentes qualits,
entre autres celle de ne jamais ambitionner la popularit[299]. Mais
rien n'y fit: M. Guizot et M. Thiers s'obstinrent. La session
approchait, et le ministre ne pouvait s'y prsenter dans un pareil
tat de discorde. Force fut donc au Roi de cder. Le 18 juillet 1834,
le _Moniteur_ annona que la dmission du marchal Soult tait
accepte, et qu'il tait remplac,  la prsidence du conseil comme au
ministre de la guerre, par le marchal Grard. Quant  la question
mme qui avait amen cette crise, elle tait si bien un prtexte que,
quelques jours aprs, une ordonnance tablissait que les possessions
franaises du nord de l'Afrique seraient sous l'autorit d'un
gouverneur gnral relevant du ministre de la guerre, et appelait 
ces fonctions le gnral Drouet d'Erlon.

[Note 298: _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 261.]

[Note 299: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 583.]

M. Guizot a crit plus tard,  ce propos, dans ses Mmoires: Ce fut
de notre part une faute, et une double faute. Nous avions tort, en
1834, de vouloir un gouverneur civil en Algrie; il s'en fallait bien
que le jour en ft venu. Nous emes tort de saisir cette occasion pour
rompre avec le marchal Soult et l'carter du cabinet; il nous causait
des embarras parlementaires et des ennuis personnels; mais il ne
contrariait jamais, et il servait bien quelquefois notre politique
gnrale... La retraite du duc de Broglie avait dj t un
affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le
mal, et nous ne tardmes pas  nous apercevoir que la porte par
laquelle il tait sorti restait ouverte  l'ennemi que nous
combattions.


III

Le ministre tait d'autant plus en faute de s'affaiblir, qu'en ce
moment mme il rencontrait de srieuses difficults dans l'intrieur
de la Chambre. Ces difficults, o se trouvaient-elles? Si nombreuse,
si acharne que ft la gauche parlementaire, elle tait alors trop mal
conduite pour se faire bien redoutable. Elle n'avait pas renouvel son
bagage depuis 1830. Or M. Thiers tait fond  lui dire, du haut de la
tribune, que, sur tous les points, au dedans et au dehors, les
vnements lui avaient donn tort[300]. Et puis, quelle figure
faisait-elle  ct des rpublicains plus bruyants, plus audacieux,
plus en possession de l'attention populaire? Elle niait sottement leur
existence, pour s'excuser de ne pas oser les dsavouer; s'exposait,
pour les couvrir, alors qu'au fond elle les blmait et les craignait;
toujours  la remorque de ces factieux qui la compromettaient sans la
consulter et en se moquant d'elle; n'ayant pas de politique propre, ne
faisant pas une campagne qui ft vraiment d'elle et pour elle. De l,
un discrdit qui se manifesta par de nombreux checs, aux lections de
1834. Lamartine, alors isol et spectateur  peu prs impartial,
crivait que l'opposition de gauche tait stupidement mauvaise et
tombait dans le mpris gnral.

[Note 300: Dans la discussion de l'Adresse de 1834.]

Si donc le ministre n'avait eu, dans le Parlement, qu' combattre
cette opposition, la tche aurait pu tre ennuyeuse, fatigante; elle
n'et t ni difficile, ni prilleuse. Mais il rencontrait, tout prs
de lui, un danger plus rel. On a eu souvent occasion de constater,
dans les majorits conservatrices des Assembles franaises, une
maladie singulire, analogue  ces dcompositions internes qui se
produisent parfois dans l'organisme humain. Le nom en a vari suivant
les temps. Dj, sous la Restauration, l'immense majorit de M. de
Villle n'avait-elle pas t peu  peu dsagrge par le groupe de la
Dfection? Une telle dsagrgation tait plus  craindre encore au
lendemain de 1830, avec un parti rgnant qui avait les habitudes et
les prjugs d'une longue opposition, aprs une rvolution qui avait
diminu dans la politique la part des principes et des sentiments,
pour n'y laisser gure subsister que celle des intrts. Aussi, 
mesure que s'affaiblissaient les craintes de guerre et de rvolution
dont le ministre du 13 mars s'tait servi pour former sa majorit,
n'tait-il pas surprenant de voir apparatre et se dvelopper les
germes de ce qu'on a appel le tiers parti. Prier lui-mme, peu avant
sa mort, avait pressenti le pril. Le fardeau est dj lourd,
disait-il; il deviendrait intolrable, quand le danger serait dissip.
Mes meilleurs amis, qui dj ne sont pas commodes, me joueraient, 
tous propos, des tours pendables. Les ministres du 11 octobre
devaient avoir occasion de vrifier la justesse de ce pronostic.

Le tiers parti n'tait pas un groupe distinct, se dtachant ouvertement
de la majorit: auquel cas on et compt les voix perdues et su  quoi
s'en tenir. Il prtendait demeurer dans cette majorit o il agissait
comme un ferment de dissolution. Impossible de dsigner sa place et de
tracer sa frontire. Son programme ne serait pas plus facile  dfinir.
Il y avait l moins un corps de doctrines qu'un tat d'esprit: tat
d'esprit fort complexe o se mlaient d'honntes indcisions et
d'ambitieuses intrigues; des aspirations  l'impartialit, et des
amours-propres susceptibles, prompts aux petites rancunes, jaloux de
toute supriorit; des prtentions  l'indpendance de jugement, et une
vue aussi troite que courte de toutes choses; le dsir de n'obir 
aucune consigne, et une recherche servile de la popularit; en tout, et
jusque dans la faon dont ces hommes comprenaient et traitaient la
monarchie, des contradictions qui les faisaient qualifier,  juste
titre, de royalistes inconsquents[301].

[Note 301: En 1835, la _Revue des Deux Mondes_, alors fort  gauche,
dfinissait ainsi le tiers parti: Le tiers parti appelle une forte
rpression, l'unit gouvernementale, l'ordre public, la paix au
dehors, et, avec cela, il proclame tout ce qui n'est ni l'ordre au
dedans, ni la paix  l'extrieur; il a un faible pour la propagande,
un instinct pour la rvolution; il n'a point de systmes, mais des
peurs. Lui parlez-vous de rpublique? il s'indigne. Lui proposez-vous
les garanties indispensables  tout systme monarchique? il les
repousse souvent encore. Ce parti semble n'tre ni en dehors ni en
dedans du systme tabli: il proclame la dynastie comme une ncessit,
et, sans le vouloir, il contribua  la miner sourdement.]

Si le tiers parti se dfendait de former un groupe, il avait un
reprsentant, un porte-parole, dans lequel  certains jours il
semblait se personnifier. C'tait un personnage considrable par son
talent, sa renomme et sa situation, le prsident mme de la Chambre,
M. Dupin. Nous avons dj dit comment ce dernier avait commenc, aprs
la mort de Prier,  s'loigner des conservateurs avec lesquels il
venait de faire campagne. Par plus d'un trait de son esprit et de son
caractre, il tait l'homme du tiers parti: indpendance fantasque,
goste, envieuse, ne permettant jamais de prvoir de quel ct il
allait se ranger; humeur ombrageuse et taquine, prompte aux bouderies
et aux boutades; temprament batailleur, mais aimant mieux tirailler
en embuscades que combattre en rase campagne; rpugnance prudente  se
proclamer l'ennemi des hommes au pouvoir, mais promptitude  jouer de
mauvais tours  ceux dont il se disait l'ami; inconsquence d'une
vanit bourgeoise qui se flattait de supprimer toutes les
aristocraties et d'abaisser la monarchie, sans se livrer  la
dmocratie dont elle avait peur; impuissance de toute pense haute,
large, gnreuse; ignorance des doctrines et haine des doctrinaires;
adresse  courtiser  la fois le prince et l'opposition. Grande
cependant et t l'illusion des dputs du tiers parti, s'ils avaient
cru pouvoir compter sur M. Dupin. Celui-ci ne s'tait pas repris aux
conservateurs pour se donner  d'autres: c'et t retrouver, sous une
autre forme, les compromissions que fuyait sa prudence et les liens
que ne pouvait supporter son caprice. Au lendemain du jour o il se
laissait traiter et paraissait mme se poser en chef de ce groupe, le
moindre pril, le plus petit risque de responsabilit suffisait pour
qu'il se dgaget et se drobt par quelque mouvement brusque,
empress  jurer que le tiers parti n'existait pas ou qu'en tout cas
il ne le connaissait pas. Une situation isole, intermdiaire,
quivoque, o nul ne pouvait venir exiger de lui un sacrifice ni mme
solliciter un service, o, d'aucun ct, on n'osait l'attaquer par
crainte de dcider son hostilit encore douteuse, o il se voyait
mnag par tous sans se croire oblig  mnager personne, voil ce que
prfrait l'gosme de ce clibataire politique.

Le tiers parti se retrouvait aussi dans la presse. Son principal
organe tait le _Constitutionnel_, bien dchu, il est vrai, du succs
qu'il avait eu, sous la Restauration, aux jours de sa campagne contre
le parti prtre[302]. Abandonn de la plus grande partie de sa
clientle[303], il servait de plastron  la presse satirique; la
caricature, qui s'tait empare de lui, lui donnait pour symbole un
bonnet de coton en forme d'teignoir; son abonn tait devenu le type
du bourgeois ridicule et niais; quand les petits journaux voulaient
parler de quelque btise, ils disaient: C'est par trop
_Constitutionnel_. Malgr tout cependant, ce vieux nom avait encore
quelque importance dans les polmiques. Plusieurs autres journaux,
d'ailleurs, s'inspiraient  peu prs du mme esprit: le _Temps_,
l'_Impartial_, le _Courrier franais_. Le tiers parti tait donc
presque plus nombreux dans la presse qu'au Parlement; il s'y montrait
surtout plus hardi et  visage plus dcouvert. Ces journaux faisaient
une guerre mesquine, mais incessante, au ministre. Dans presque
toutes les questions, ils suivaient ou tout au moins secondaient les
feuilles de gauche.

[Note 302: Voir, sur le _Constitutionnel_ avant 1830, le _Parti
libral sous la Restauration_, p. 69 et suiv.]

[Note 303: De vingt-deux mille abonns qu'il avait en 1830, le
_Constitutionnel_ tait descendu  six mille. Il devait mme bientt
tomber jusqu' trois mille. M. Vron, devenu propritaire de ce
journal en 1844, le releva, en y publiant le _Juif errant_, d'Eugne
Sue.]


IV

Pour trouver le dbut des manoeuvres quivoques par lesquelles le
tiers parti va mettre en pril et mme un moment renverser le
ministre, il faut revenir de quelques mois en arrire. C'est en effet
au commencement de la session de 1834 qu'avait eu lieu le premier
essai de ces manoeuvres. Plusieurs dputs, imbus de l'esprit de ce
tiers parti, s'taient alors glisss sans bruit dans la commission de
l'Adresse, entre autres M. tienne, rdacteur du _Constitutionnel_,
qui, aprs avoir dirig la police de la presse sous l'Empire, tait
devenu un libral si exigeant sous la Restauration et la monarchie de
Juillet. crivain mou et terne, avec une clart apparente et un
agrment de mauvais aloi, fin sans distinction, habile  laisser
entendre sans dire et  nuire sans frapper[304], il avait t charg
de rdiger le projet d'Adresse et en avait profit pour faire adopter
par la commission un morceau vague,  double sens, plein de
dclarations gnrales en faveur de l'ordre, mais presque silencieux
sur la politique du ministre; donnant des conseils qui, sans tre un
blme formel, taient encore moins une approbation; reportant les
esprances sur l'avenir, comme si celui-ci ne devait pas tre la
continuation du prsent; laissant deviner l'intention critique et
mfiante, sans l'exprimer. Les ministres, fort embarrasss d'une
attaque si dtourne et d'un adversaire si insaisissable, craignaient
de paratre eux-mmes provoquer l'opposition s'ils la dnonaient, et
ignoraient dans quelle mesure ils seraient suivis s'ils engageaient la
bataille. Ils se rsignrent  ne pas voir ce qu'on n'osait pas leur
montrer clairement,  ne pas entendre ce qu'on ne leur disait pas tout
haut. Loin de brusquer la majorit  la faon de Prier, ils n'eurent
souci que de mnager son amour-propre et ses prtentions
d'indpendance. M. Thiers ne prononait le mot de majorit dvoue
qu'en ajoutant aussitt: dvoue au pays, non au ministre. Et M.
Guizot, sans repousser la rdaction propose, croyait faire assez, en
exposant,  ct, la politique ministrielle que d'ailleurs le tiers
parti, de son ct, se gardait galement de combattre de front.
L'opposition assistait, narquoise,  ce spectacle, attentive 
souligner, dans l'Adresse qu'elle acceptait, toutes les intentions
hostiles au cabinet. Et afin de complter l'quivoque, au vote, les
partis les plus opposs se trouvrent d'accord pour adopter un texte
que chacun interprtait d'une faon diffrente.

[Note 304: Expressions de M. Guizot.]

Un tel dbat n'avait t honorable pour personne, et le cabinet en
tait sorti diminu. Son principal organe, le _Journal des Dbats_,
tait rduit  rfuter ceux qui cherchaient  persuader  la Chambre
qu'elle avait tu le ministre et au ministre qu'il tait mort.
Peut-tre le cabinet se rassura-t-il, quand, peu aprs, dans cette
mme session de 1834, il retrouva une majorit ferme et constante pour
voter toutes les grandes lois de dfense, notamment celle sur les
associations. Il aurait eu tort cependant de croire le danger disparu.
Le tiers parti, pour tre un moment rentr dans l'ombre, subsistait
toujours, guettant l'occasion favorable. Bien plus, c'est prcisment
 la fin de cette session qu'il se sentit en quelque sorte aid par
les dmembrements successifs du cabinet, par la retraite du duc de
Broglie en avril 1834, par celle du marchal Soult en juillet. Au mme
moment, la victoire si complte remporte dans la rue sur l'meute
avait ce rsultat, trange, mais accoutum, d'affaiblir la discipline
des conservateurs en augmentant leur scurit. On le vit aux
lections gnrales de juin 1834. Sans doute, comme nous l'avons dj
dit, ces lections furent un dsastre pour les rpublicains, une
dfaite pour la gauche dynastique; mais en mme temps elles accrurent,
dans la majorit, le nombre des indpendants, des flottants, des
ombrageux, qui pouvaient,  un moment donn, par caprice, par
indcision ou par froissement personnel, tre entrans dans une
manoeuvre de tiers parti[305]. Suivant les calculs, on en comptait
quatre-vingts ou mme cent vingt. Aussi M. Guizot crivait-il  M. de
Rmusat: La victoire est grande; mais la campagne prochaine sera
trs-difficile. L'impression vidente ici est une dtente gnrale;
chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir
comme il lui plaira; chacun sera rendu  la pente de ses prjugs et
de ses prventions personnelles. Mmes impressions dans une lettre
adresse par M. Thiers  M. de Barante: Nous aurons affaire  cent
soixante dputs nouveaux et  trois cents qui feront semblant de
l'tre, et il nous faudra encore leur dmontrer pniblement que le
gouvernement, que l'administration, que la diplomatie sont tout autre
chose que ce qu'ils imaginent, et puis les faire voter l-dessus. Ce
n'est pas l une oeuvre facile; quelquefois mme elle peut,  force
d'accumuler de petits mcontentements faire une grosse colre avec
beaucoup de petites et amener un gros orage[306].

[Note 305: Un des amis du ministre crivait alors, sur son journal
personnel: Il est positif que les opinions _juste milieu_ proprement
dites, en d'autres termes les doctrines gouvernementales sur
lesquelles s'appuie le ministre, ont, mme indpendamment du tiers
parti, une immense majorit dans la Chambre; mais un grand nombre de
ceux qui les professent sont anims, contre tel ou tel ministre, d'un
sentiment d'envie, de dfiance, de mpris, qui les jette, presque 
leur insu, dans les rangs du tiers parti, bien qu'ils ne partagent pas
ses prjugs; d'autres, blesss de la suffisance et du ton tranchant
et exclusif des jeunes doctrinaires, reportent sur leurs patrons le
ressentiment qu'ils en prouvent. (_Documents indits._)]

[Note 306: Lettre du 5 juillet 1834. (_Documents indits._)]


V

Ainsi, au milieu de 1834, tout--dmembrements successifs du cabinet,
crasement de l'meute, rsultat des lections--encourageait le tiers
parti, non  dployer un drapeau,  se former ouvertement en corps
d'attaque,--ce n'tait pas dans ses habitudes,--mais  reprendre plus
activement son travail souterrain de dissolution. Le 31 juillet, la
nouvelle Chambre tait runie  l'effet de se constituer. Les premiers
votes pour la nomination du bureau furent interprts comme un succs
pour le tiers parti et comme un chec pour le cabinet. Vint ensuite
l'Adresse, o l'on recommena, en l'aggravant, la manoeuvre de la
session antrieure. Mme rdaction quivoque et sournoise; pas
d'attaque ouverte, mais une dsapprobation indirecte et par
insinuation. Le ministre allait-il donc, une seconde fois, se laisser
jouer? Les journaux conservateurs le pressaient de se montrer ferme,
de ne pas craindre d'arracher tous les masques, et, pour leur compte,
ils lanaient dfi sur dfi au tiers parti, en lui donnant rendez-vous
au jour de la discussion. Mais ce jour venu, les ministres
embarrasss, inquiets, n'osrent pas pousser les choses  fond. Ils se
contentrent d'une pacifique demande d'explication,  laquelle le
rapporteur, M. tienne, rpondit en dsavouant plus ou moins
obscurment les intentions hostiles qu'on lui prtait. La gauche se
tut, comme l'en avaient prie les journaux du tiers parti. Si bien que
ce dbat, annonc comme important, tourna court, et que tout fut bcl
en un jour. Le gnral Bugeaud et le colonel Lamy avaient prsent des
amendements, dans le dessein de forcer la Chambre  se prononcer
nettement pour ou contre le cabinet; ils ne furent pas soutenus. Au
vote, mme comdie que pour l'Adresse prcdente: la rdaction de la
commission fut admise  la presque unanimit, par 256 voix contre 39.

Ds le lendemain, les journaux du tiers parti donnrent  l'Adresse
le sens hostile qu'ils avaient prudemment dissimul et mme rpudi
pendant la discussion[307]. Ils raillrent le silence du ministre,
qu'ils dnonaient comme un aveu d'impuissance, et triomphrent du
vote de la Chambre, o ils prtendaient voir la preuve que le cabinet
n'avait plus la majorit. Vainement le ministre contesta-t-il cette
interprtation, ses amis eux-mmes taient mcontents, humilis,
dcourags. On ne comprend pas, crivait alors l'un deux, ce qui a pu
dterminer le ministre, qui, la veille, tait notoirement dcid 
provoquer de franches explications,  ne pas offrir un combat dans
lequel, s'il et bien choisi son terrain, la disposition si connue du
tiers parti lui assurait tant de chances favorables. L'opinion
gnrale est qu'il s'est fort affaibli. Le _Journal des Dbats_
exprimait tout haut des sentiments analogues. Les ministres
s'apercevaient qu'ils n'avaient plus la force ncessaire pour remplir
leur tche[308]. Or nul moyen, pour le moment, de rparer la faute
commise, car, ds le 16 aot 1834,  peine l'Adresse vote, le
Parlement, qui n'avait t runi que pour se constituer, fut prorog
au 29 dcembre.

[Note 307: C'est ce qui faisait dire au _Journal des Dbats_, le 17
aot: L'Adresse de la Chambre des dputs est une adresse
_palimpseste_. Il y a au-dessus une premire criture faite pour le
peuple: ce sont des phrases vagues, indcises, quivoques; mais sous
cette criture il y en a une autre, et c'est cette seconde que les
initis lisent et font lire. Le texte cach remplace le texte
apparent. Le texte apparent tait pour la Chambre que le texte cach
et rebute. Une fois le vote obtenu, voil tout le parti qui gratte 
l'envi la premire criture et fait reparatre la seconde, en
s'criant que c'est l le vritable texte, le texte qui exprime la
pense de la Chambre et du pays.]

[Note 308: Quelques mois plus tard, le 5 dcembre 1834, M. Guizot,
revenant,  la tribune, sur ces incidents, disait: Aprs le sens
qu'on s'est efforc de donner  l'Adresse, aprs les consquences
qu'on a voulu en tirer, aprs les incidents que tout ce travail des
partis avait amens, aprs la retraite de quelques-uns des membres du
cabinet, nous avons trouv le pouvoir faible entre nos mains, nous ne
nous sommes pas reconnu la force dont nous avions besoin pour remplir
notre tche.]

La Chambre spare, le tiers parti n'en continua pas moins ses menes.
Il se sentait mme plus  l'aise, sans tribune, sans risque
d'explications face  face. Prcisment  cette poque, l'agitation
commence pour l'amnistie vint lui fournir un moyen d'attaque assez
efficace. On se rappelle que tous les individus poursuivis  raison
des insurrections d'avril avaient t dfrs  la Cour des pairs. Le
gouvernement l'avait fait surtout pour soustraire cette affaire au
jury, dont il craignait les dfaillances. Mais,  l'oeuvre, il
s'aperut vite des difficults de l'entreprise o il s'tait engag.
La runion de tous les faits et de tous les incrimins dans une seule
poursuite donnait  celle-ci des proportions dmesures: deux mille
personnes avaient t arrtes; quatre mille tmoins taient 
entendre; dix-sept mille pices remplissaient le dossier. Et un tel
procs devait tre instruit et jug par un tribunal de deux cents
membres, sans procdure lgalement fixe, sans prcdents connus, au
milieu des assauts dmagogiques et des embuscades parlementaires.
Aussi beaucoup, mme parmi les amis du gouvernement, doutaient-ils que
celui-ci pt se tirer d'une affaire aussi complique. La vue de ces
difficults fit croire aux adversaires du cabinet qu'il leur serait
possible d'arracher une amnistie. Ils ne pouvaient cependant faire
valoir le repentir de leurs clients. Le _National_ dclarait
arrogamment que les prvenus d'avril n'avaient jamais demand leur
grce, ni consenti  ce qu'on la demandt pour eux; qu'ils ne
dsiraient pas que la monarchie se ft clmente en leur faveur, et
que leur loyaut, si on l'interrogeait, donnerait raison peut-tre 
ceux qui affirmaient, pour repousser l'amnistie, que le repentir
n'tait pas entr dans ces mes inflexibles. Il ajoutait:
L'amnistie, s'il tait possible qu'elle vnt, ne serait vue que comme
le dernier soupir d'un systme rduit aux plus tristes expdients pour
se conserver. Et encore: Les dtenus rpublicains ne se sentent
peut-tre pas, au fond du coeur, la disposition de rendre amnistie
pour amnistie et de serrer la main ensanglante qu'on aurait la
trs-grande confiance de leur tendre[309].

[Note 309: Voir articles des 16 et 25 octobre 1834.]

Ce langage ne dcouragea pas les hommes du tiers parti, et ils ne s'en
joignirent pas moins  ceux qui rclamaient un pardon gnral. Ce
n'tait pas, de leur part, sympathie pour le parti rpublicain et
rvolutionnaire. Au fond, ils eussent autant que personne dtest son
triomphe, et nagure ils avaient applaudi aux mesures de dfense et de
rigueur. Mais, pour le moment, le danger matriel et immdiat, le seul
 leur porte, paraissait conjur, et ils croyaient se rendre
populaires, en se distinguant des conservateurs  outrance, en se
posant en hommes de conciliation. La campagne d'amnistie avait un
autre avantage, dcisif  leurs yeux, c'tait d'aggraver
singulirement les divisions et les embarras du cabinet.  peine entr
au ministre, le marchal Grard avait t fort courtis, circonvenu
par les habiles du tiers parti. Ceux-ci, en mme temps qu'ils
attaquaient les autres ministres, affectaient de compter sur le
marchal, lui prtaient des mots heureux, citaient les moindres
dplacements oprs dans ses bureaux, comme autant de rformes
mritoires. Tout en l'enguirlandant, ils taient parvenus facilement 
lui persuader qu'il avait toujours dsir l'amnistie et qu'il se
couvrirait de gloire en la faisant adopter. Ils jouaient  coup sr et
gagnaient dans toutes les hypothses. Si le marchal l'emportait dans
le gouvernement, ils avaient notoirement leur part  cette victoire
gagne sur l'lment doctrinaire. S'il chouait, c'tait un conflit
dont ils comptaient bien faire sortir une nouvelle dislocation du
cabinet.

Les collgues du marchal Grard n'eurent aucune hsitation. Ni la
situation gnrale, ni l'tat d'esprit du parti rpublicain ne leur
parut permettre une amnistie qui et t universellement interprte
comme un aveu de faiblesse. Sur ce point, M. Thiers tait non moins
dcid et plus ardent encore que M. Guizot. Le Roi les soutenait[310].
Le marchal vit donc bientt qu'il n'avait aucune chance de faire
prvaloir son sentiment. Surveill, press par le tiers parti, fort
troubl du risque que courait sa popularit, s'il acceptait cet chec,
il donna sa dmission et ouvrit ainsi une nouvelle crise ministrielle
(29 octobre 1834)[311].

[Note 310: Je joue, disait Louis-Philippe, la partie de l'tat contre
les anarchistes: voyons les enjeux. J'y mets ma vie, ma fortune, celle
de mes enfants, et, ce qui est bien plus, j'y joue le repos et le
bonheur de mon pays. Et qu'y mettent-ils? Bien qu'un peu d'audace. Ils
essayent deux, trois, quatre fois de renverser le gouvernement. Le
jour o ils russissent, ils ont tout, et l'tat perd tout. En
attendant le succs, ils risquent la prison, o ils entrent  grand
renfort de fanfares populaires. Ils ont l'appui des journaux, des
partis, des hommes d'tat de l'opposition, dont la politique consiste
toujours  rclamer des amnisties, pour faire peur aux ministres
pourvus de portefeuilles.]

[Note 311: L'un des ministres, l'amiral de Rigny, crivait au comte de
Sainte-Aulaire, le 25 octobre 1834: ... Ceci est le tonneau des
Danades. En ce moment il est prt  dborder. Grard veut s'en aller
si on ne fait pas l'amnistie. Cette malheureuse question amene par
les journaux lui tourne la tte. S'il s'en va, qui prendre? Vous
devriez bien me le dire, car je n'en sais rien.]


VI

L'ordonnance qui avait relev le marchal Grard de ses fonctions
s'tait borne  charger l'amiral de Rigny de diriger par intrim le
ministre de la guerre, sans rien dire de la prsidence du conseil:
expdient tout provisoire qui dissimulait mal l'embarras que l'on
prouvait  raccommoder une machine si souvent dtraque depuis
quelques mois. O trouver en effet un prsident du conseil? Impossible
d'appeler  ce poste M. Guizot, sans blesser M. Thiers, et
rciproquement. Quelques-uns eussent dsir faire rentrer le duc de
Broglie dans le cabinet et lui en donner la prsidence. Cette
combinaison, qui agrait fort  M. Guizot, ne dplaisait pas alors 
M. Thiers, bien qu'elle ft belle part aux doctrinaires. Le ministre
de l'intrieur tait trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il n'y
avait pas de meilleur moyen de rtablir l'autorit du cabinet sur la
Chambre et aussi auprs du Roi. D'ailleurs, entre ce grand seigneur et
ce parvenu qui se ressemblaient si peu, s'taient nous des rapports
amicaux; le premier avait toujours tmoign d'une sympathie curieuse
et indulgente pour les brillantes qualits de son jeune collgue, et
celui-ci tait flatt d'tre bien vu par un homme si considr et si
considrable. Ce fut le Roi qui fit objection  M. de Broglie. Il
craignait d'avoir de nouveau affaire  la trinit Broglie, Guizot,
Thiers; et surtout, comme nous l'avons dj donn  entendre, il avait
alors, sur les affaires trangres, des vues qu'il savait n'tre pas
pleinement partages par le duc, et il dsirait maintenir le ministre
des affaires trangres en des mains plus dociles. Toutes les fois,
crivait alors un personnage bien inform, que le nom de M. de
Broglie a t prononc devant Louis-Philippe, soit par M. Guizot,
soit par M. de Rigny, soit par lord Granville, le Roi a dclar, de
son ton le plus positif, qu'il ne fallait pas y penser. Je me ferai
plutt piler dans un mortier, a-t-il dit  M. de Rigny. M. de Broglie
est vivement bless de cette malveillance si hautement dclare. Dj,
 son retour d'Allemagne, il avait t surpris de l'extrme froideur
de l'accueil royal[312].

[Note 312: _Documents indits._]

Cette solution repousse, il fallut en chercher une autre. Mais le
temps s'coulait, et l'on ne trouvait rien. L'irritation gagnait peu 
peu ceux qui prenaient part  ces pourparlers pnibles et striles.
Certaines gens d'ailleurs, par malice ou sottise, semblaient prendre
plaisir  souffler la dfiance et la discorde, rapportant, envenimant,
dnaturant les propos que l'impatience avait fait tenir de part et
d'autre. Les ministres en venaient  supposer que Louis-Philippe,
gris par les flagorneries des courtisans et des ambassadeurs,
prolongeait volontairement la crise pour montrer qu'il tait la seule
pice solide, l'unique ressource; que, par souci de son pouvoir
personnel, il repoussait systmatiquement tout ministre fort et ne
rvait que de dissoudre l'union des hommes du 11 octobre. Par contre,
le Roi s'imaginait qu'il tait en prsence d'une intrigue, d'un
complot form pour forcer sa volont et lui imposer une sorte de maire
du palais. Troubls, humilis, dcourags, les conservateurs se
lamentaient ou rcriminaient. Les journaux opposants n'avaient pas
assez de sarcasmes contre ce ministre dcapit qui ne parvenait pas 
se refaire une tte; racontant, amplifiant au besoin tout ce qui
transpirait des conflits, des intrigues et des avortements, ils
prtendaient y montrer la dconsidration et mme l'agonie du
rgime. Pendant ce temps, le gros public tendait  vivre, de plus en
plus, en dehors d'une politique qui devenait, pour lui, quivoque et
sans intrt: sorte d'indiffrence ennuye et un peu dgote, dont
les amis clairvoyants du gouvernement parlementaire n'eussent pas d
prendre facilement leur parti.

M. Guizot et M. Thiers comprirent qu'une telle situation ne pouvait
se prolonger. Un seul moyen leur apparut d'chapper au ridicule de
leur impuissance, de djouer les manoeuvres de leurs adversaires, et
d'avoir raison de la mauvaise volont qu'ils supposaient au Roi:
c'tait de cder la place au tiers parti et de le mettre en demeure de
montrer ce dont il tait capable. Cette tactique, dans laquelle il
entrait beaucoup de ddain, plaisait  l'me haute et mme quelque peu
hautaine de M. Guizot. Quant  M. Thiers, il sentait alors trop
douloureusement les pines du pouvoir, pour rpugner beaucoup  le
quitter. Dj, sous les prcdents ministres, nous avons eu
l'occasion de marquer le caractre des attaques dont cet homme d'tat
tait l'objet, et qui mettaient en cause jusqu' sa probit. Ces
attaques ne s'taient pas calmes, depuis que M. Thiers tait devenu
membre du gouvernement: bien au contraire. On l'accusait ouvertement
de tripotages, de concussion, de vol[313]. C'tait pure calomnie.
Malheureusement, le dfaut de tenue du jeune ministre, sa hte de
jouir, la promptitude de son luxe[314], un fond de gaminerie qui
allait parfois jusqu'au scandale[315], aidaient  cette calomnie. Il
n'avait pas su, par sa vie, forcer le respect, comme M. Guizot ou le
duc de Broglie. Ajoutez les prtextes fournis aux adversaires par cet
entourage, trop peu scrupuleusement accept, qui devait tre, jusqu'
la fin, la faiblesse de M. Thiers[316], et surtout par une famille
rsolue  exploiter sans pudeur l'avantage inattendu d'avoir un des
siens au pouvoir[317]. En 1834, les attaques, favorises par certaines
circonstances fcheuses, taient devenues plus acharnes, plus
mchantes que jamais. M. Thiers en avait t  la fois abattu et
exaspr. Au mois de septembre, ses amis avaient eu beaucoup de peine
 l'empcher de provoquer en duel M. Degouve-Denuncques, qui, dans une
correspondance du _Journal de Rouen_, l'avait accus de jouer  la
Bourse,  l'aide des dpches tlgraphiques, et son dcouragement lui
avait fait parler srieusement de renoncer au pouvoir[318]. Dans cet
tat d'esprit, il devait accueillir volontiers l'ide de risquer une
dmission, pour mettre ses adversaires au pied du mur.

[Note 313: Le journal _la Caricature_ reprsentait M. Thiers en
Mercure dieu de l'loquence et d'autre chose; il publiait des notes
de ce genre: Le nouveau prfet de police se prpare  ordonner une
grande battue afin de faire une rafle gnrale de tous les voleurs de
Paris. M. Thiers est fort content d'tre  Rome. Ou encore: Le petit
Foutriquet court les grandes routes. En voyage comme en politique, il
ne marche pas, il vole. Le _Constitutionnel_ lui-mme, qui avait
compt autrefois M. Thiers parmi ses collaborateurs, dclarait que,
par ses antcdents, il n'avait pas une rputation de dsintressement
et de probit assez bien tablie, pour qu'on pt lui confier le
maniement des fonds secrets.]

[Note 314: La _Revue des Deux Mondes_,  la suite d'un journal
anglais, comparait M. Thiers  ces matelots qui viennent de toucher
leur part de prise et qui se promnent, dans les rues de Londres, avec
une fille  chaque bras et suivis de deux violons.]

[Note 315: Tmoin ce qu'on appela alors l'orgie de Grandvaux. On
sait comment les journaux racontrent cette scne qui relve de la
chronique scandaleuse plus que de la grave histoire. Voir, notamment,
l'article de la _Quotidienne_, du 19 octobre 1835. Des contemporains
dignes de foi affirment que les faits avaient t exagrs ou
dnaturs.]

[Note 316: C'est ce qui fera crire, un peu plus tard,  Henri Heine:
Que M. Thiers ait spcul  la Bourse, c'est une calomnie aussi
infme que ridicule... Mais, par sa familiarit avec des chevaliers
d'industrie sans convictions, il s'est lui-mme attir tous les bruits
malicieux qui rongent sa bonne rputation... Pourquoi entretenait-il
un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche avec ses chiens
se lve avec des puces. (_Lutce_, p. 130.) Le vicomte de Launay
(madame de Girardin) disait de son ct, en 1836: La seule chose qui
nuise  M. Thiers, c'est son entourage politique. Il mriterait de
plus dignes flatteurs. (_Lettres parisiennes_, t. I, p. 43.)]

[Note 317: Nous lisons dans le journal indit d'un homme politique, 
la date du 21 aot 1834: Les feuilles de l'opposition se sont
beaucoup amuses de l'arrive  Paris de M. Thiers pre, accouru tout
exprs, dit-on, pour obliger encore une fois son fils  acheter son
dpart  prix d'argent. Une lettre adresse par le vieillard  la
_Quotidienne_ n'est pas de nature  faire tomber cette version. Il
commence, il est vrai, par la dmentir, mais il ajoute qu'ayant
d'autres enfants et des nices, _il est venu le rappeler  son fils le
ministre_. On dit au surplus que tout est arrang, Le frre de M.
Thiers ne valait pas mieux.]

[Note 318: Nous lisons,  la date du 5 septembre 1834, dans ce journal
intime que nous avons dj cit: M. Thiers veut se retirer. Il parat
positif que les derniers esclandres de sa famille ont branl
trs-fortement son crdit auprs du Roi, et qu'il ne se sent plus
lui-mme la force de surmonter ces dgots.]

M. Guizot et M. Thiers s'entendirent donc pour proposer  leurs
collgues de se retirer. MM. de Rigny, Humann et Duchtel y
consentirent. Deux seuls s'y refusrent: M. Persil et l'amiral Jacob.
Par suite, cinq dmissions furent  la fois portes au Roi. Celui-ci
les accepta facilement, soit qu'il comprit et approuvt la tactique de
MM. Guizot et Thiers, soit que, mcontent des desseins qu'il
supposait aux hommes du 11 octobre, il ft bien aise d'tre mis en
demeure d'essayer une autre combinaison. D'ailleurs, autour du trne,
le tiers parti avait alors des avocats assez zls, au nombre desquels
tait le duc d'Orlans. Dans tout l'clat, mais aussi dans
l'inexprience de sa brillante jeunesse, l'hritier royal en voulait
aux doctrinaires de leur impopularit auprs de la partie la plus
bruyante de l'opinion, et affectait, au contraire, de bien traiter M.
Dupin ou mme des opposants plus marqus. Aprs tout, n'est-il pas
dans la tradition des princes de Galles d'tre un peu en coquetterie
avec l'opposition?

Conduit ainsi  se rapprocher du tiers parti, le Roi essaya tout
d'abord de dtacher M. Thiers de ses anciens collgues, pour en faire
le pivot de la combinaison nouvelle. Il s'tait pris pour le jeune
ministre d'un got trs-vif qui devait survivre  bien des dissidences
et des griefs[319]. Il le prfrait alors  ceux qu'il appelait
messieurs les doctrinaires, au duc de Broglie, mme  M. Guizot,
auquel il ne s'tait pas encore attach comme il l'a fait plus tard.
Il estimait, respectait le grand seigneur, le professeur dj
illustre, mais se sentait plus  l'aise avec le journaliste parvenu de
la veille[320]. Il se flattait de trouver celui-ci plus maniable, plus
accessible  son influence, parce qu'il tait plus mobile, moins
scrupuleux, moins mont sur les chasses de ses principes. Cet esprit
si vif, si fin, l'amusait, sans lui faire peur, parce qu'il se savait
plus fin encore[321]. Il ne s'effarouchait pas de l'origine
rvolutionnaire de l'ancien rdacteur du _National_, il y voyait mme
plutt un avantage: M. Thiers n'apparaissait-il pas, plus que tout
autre, la crature du rgime de Juillet, l'incarnation de la
bourgeoisie de 1830, l'homme dont la fortune paraissait le plus
troitement lie  celle de la monarchie nouvelle, et sous le nom
duquel la politique royale veillerait le moins de prventions dans
les partis de gauche? Autant de raisons qui faisaient dsirer 
Louis-Philippe de conserver M. Thiers, sans M. Guizot, dans le nouveau
cabinet. Quant au malheur de rompre entre ces deux hommes d'tat
l'union forme sous les auspices de Casimir Prier, et d'y substituer
une rivalit dont l'avenir devait montrer tout le pril,
Louis-Philippe ne le voyait pas. Il se laissait sduire, au contraire,
 l'ide de multiplier ainsi les relais ministriels et d'augmenter
son autorit sur des conseillers qui sauraient avoir derrire eux des
remplaants tout prts.

[Note 319: Louis-Philippe a dit plus tard de M. Thiers: Quand je ne
l'aimais plus, toujours il me plaisait. Ce mot a t racont par M.
Thiers  M. Senior. (_Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and
other distinguished persons_, by N. W. SENIOR.)]

[Note 320: Dans une de ses conversations avec M. Senior, M. Thiers a
dit du Roi: Nous avions du got l'un pour l'autre... Peut-tre ma
ptulance ne lui dplaisait-elle pas. Avec moi, il tait absolument 
son aise; il n'en tait pas de mme avec M. Guizot. Ce dernier a dit,
de son ct, toujours au mme M. Senior: Parmi les ministres, ceux
que le Roi flattait le plus, comme Laffitte et ensuite Thiers,
n'taient pas ceux auxquels il accordait le plus de confiance et
d'attachement. Il avait l'habitude de les appeler par leurs simples
noms; il n'en fit jamais autant  l'gard de Casimir Prier, du duc de
Broglie ou de moi-mme. Il n'tait pas familier avec ceux qu'il
respectait, ou plutt il cessait de respecter ceux qui semblaient
rechercher sa familiarit.]

[Note 321: M. Thiers disait en souriant au Roi: Sire, je suis bien
fin.--Je le suis plus que vous, rpondit Louis-Philippe, car je ne le
dis pas.]

On et pu supposer qu'il ne serait pas bien difficile de sparer M.
Thiers d'un collgue si diffrent, si oppos d'origine, de caractre,
d'esprit, d'opinion, d'habitudes de vie; d'veiller sa jalousie contre
un rival d'loquence; de l'irriter contre le puritain dont la gravit
austre, la respectabilit reconnue paraissaient faites exprs pour
provoquer certaines comparaisons[322]. Cependant, l'heure n'tait pas
venue de cette nfaste rupture. M. Thiers n'tait pas encore en
disposition de se laisser tenter. Pleinement entr dans l'union du 11
octobre, flatt d'en faire partie, compromis dans ses entreprises, il
croyait de son devoir et de son intrt d'y demeurer fidle. Cet
esprit mobile a eu comme des veines diverses; il tait alors au plus
fort d'une veine conservatrice. On l'avait vu, dans ses rcents
discours, mettre son amour-propre  se poser en ministre nergique,
chercher mme  attnuer et presque  excuser ce qui, dans son pass,
pouvait exciter la dfiance des hommes d'ordre et le distinguer de
tels de ses collgues[323]. Il se vantait de n'tre pas
rvolutionnaire[324], comme,  d'autres poques, il s'est vant de
l'tre. Ces contradictions ne l'ont jamais gn, et il ne croyait pas
en tre diminu aux yeux du public franais. Avait-il tort? M. Doudan
a crit prcisment de M. Thiers et de ses variations pour ou contre
la Rvolution: Reste  savoir combien de fois, selon la loi des
partis, le mme homme peut avoir dit le _oui_ et le _non_ avec
emportement et garder autorit sur les autres. Je crois qu'il le peut
septante-sept fois, et cela suffit dans une longue vie publique.
L'inconsquence peut tre un prtexte aux taquineries, mais elle n'use
pas beaucoup les hommes[325]. Quoi qu'il en soit de cette rflexion
d'un scepticisme un peu ironique, M. Thiers demeurait alors  ce point
fidle  M. Guizot, qu'il se plaisait  montrer, dans la diffrence de
leurs deux natures, une raison et un avantage de leur union; un jour
que, dans un cercle de dputs, on se proccupait d'un prtendu
dissentiment entre les deux ministres: M. Guizot, dit M. Thiers, ne
va pas souvent assez loin; je le pousse. Je tends parfois  dpasser
le but; il me modre. Nous avons besoin l'un de l'autre; nous nous
compltons l'un par l'autre. Est-ce que nous pouvons nous
sparer[326]? Dans ces sentiments, M. Thiers rsista fermement 
toutes les invitations du tiers parti,  toutes les offres du Roi, et
chacun dut bientt se convaincre que, pour le moment du moins, il ne
se laisserait pas dtacher de ses anciens collgues.

[Note 322: Cette opposition de M. Thiers et de M. Guizot frappait tous
les esprits, et M. de Metternich crivait, un peu plus tard,  M.
d'Apponyi: Il est possible que deux caractres comme ceux de Guizot
et de Thiers puissent marcher ensemble; la fusion entre leurs natures
me parat cependant impossible. Guizot est un idologue conservateur,
et Thiers un rvolutionnaire pratique. Leurs points de dpart
diffrent ainsi essentiellement comme idologues ou comme gens
pratiques; s'ils taient tous deux l'un ou l'autre, ils pourraient se
rencontrer plus facilement que la chose n'est possible avec leurs
points de dpart diffrents. Tous deux veulent, sans aucun doute,
_conserver_ ce qui _existe_. Ils diffrent et diffreront toujours,
soit aujourd'hui, soit demain, sur le choix des moyens pour arriver au
mme but. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 146.)]

[Note 323: Discours du 4 janvier 1834.]

[Note 324: Toujours dans le discours du 4 janvier 1834, M. Thiers
disait: Savez-vous de quoi nous sommes fiers?... Nous sommes fiers de
ne nous tre pas faits les parodistes d'un autre poque, de n'avoir
pas t rvolutionnaires.]

[Note 325: Lettre du 6 fvrier 1848.--M. Doudan ajoutait: Il y a
toujours, entre une anne et l'autre, assez de diffrence pour qu'en
passant hardiment du blanc au noir, on puisse dire rsolument:
_Aujourd'hui, c'est un autre jour!_ Mme, d'un peu loin et pour des
gens bienveillants, cette succession de mouvements contraires donne un
assez bon air de souplesse et d'entente de la varit infinie des
choses humaines.]

[Note 326: Plus tard, au contraire, que de traits M. Thiers se plaira
 dcocher contre M. Guizot: M. Guizot, disait-il par exemple, est un
grand orateur, mais, n'allez pas vous tonner! en politique, M. Guizot
est _bte_. Il est vrai qu'en revanche M. Guizot dira  M. Thiers:
Mon cher, vous devinez et vous ne voyez pas. (_Cahiers de
Sainte-Beuve_, p. 20.)]

Ayant chou de ce ct, Louis-Philippe fit appeler le comte Mol,
personnage considrable, ancien ministre des affaires trangres au
lendemain de la rvolution, ayant cet avantage de ne s'tre pas
prononc sur les questions, ni engag avec les personnes. M. Mol, au
lieu de chercher  former un cabinet nouveau, voulut reconstituer le
cabinet dmissionnaire, allg de M. Guizot et de quelques autres;
mais lui aussi trouva les anciens ministres du 11 octobre rsolus  ne
pas se sparer, et il dut renoncer immdiatement  sa tentative.

Le Roi s'adressa alors au tiers parti lui-mme; il le fit par
l'intermdiaire assez imprvu de M. Persil, qui se mit en rapport avec
M. Dupin. C'tait pour ce dernier le moment de donner sa mesure et de
montrer son courage; aussi s'empressa-t-il, une fois de plus, de se
drober. Trouvant l'aventure mauvaise, il refusa tout ministre pour
lui; mais il consentit  exposer son frre et ses amis. Ainsi
parvint-on  faire, de bric et de broc, un ministre dont le
_Moniteur_ du 10 novembre fit connatre la composition. Quelques-uns
des ministres n'taient pas sans valeur; mais leur assemblage ou
plutt leur juxtaposition n'en avait aucune. M. Passy prit les
Finances; M. Charles Dupin, la Marine; le gnral Bernard, la Guerre;
M. Teste, le Commerce; M. Persil garda la Justice; M. Bresson,
ministre de France  Berlin, fut nomm aux Affaires trangres sans
avoir t consult; l'Instruction publique fut rserve  M. Sauzet,
absent. Enfin, ce qui n'tait pas le moins trange, pour trouver un
prsident du conseil, on alla exhumer un vieux ministre de Napolon,
le duc de Bassano, connu surtout pour avoir t le plus docile
instrument du despotisme imprial; il n'avait pris, depuis longtemps,
aucune part active aux affaires publiques; quant  ses affaires
prives, elles taient alors en si mauvais tat, qu' peine nomm, une
multitude de petits cranciers vint faire saisie-arrt sur son
traitement.

L'effet dans l'opinion fut singulirement rapide: d'abord
l'incrdulit, puis la stupfaction, bientt suivie d'un clat de
rire. On ne s'abordait qu'avec des exclamations; sarcasmes et
quolibets pleuvaient. Les journaux du tiers parti ne savaient comment
faire tte  cette explosion; n'osant louer les ministres, ils se
bornaient  rpter qu'il fallait au moins se rjouir d'en avoir fini
avec les doctrinaires. Chaque heure qui s'coulait rendait la
situation du cabinet plus ridicule et plus piteuse, quand on apprit,
tout  coup, qu' peine n, celui-ci tait dj mort. Cette fin si
prompte lui a valu le nom de ministre des trois jours. Que
s'tait-il donc pass? Personne n'avait pouss ces ministres dehors;
aucun accident extrieur ne leur tait survenu; mais rien qu'en se
regardant eux-mmes, ils avaient compris l'impossibilit de rester.
Aussi avaient-ils envoy leur dmission, en donnant comme motif l'tat
de fortune de M. de Bassano, et sans prendre la peine de prvenir ce
dernier. Quelques heures plus tard, le vieux duc, arrivant au conseil
chez le Roi, s'y tait rencontr avec M. Persil et le gnral Bernard.
Aprs un moment de silence: Je pense, dit M. Persil, que Votre
Majest considre le ministre comme dissous. Louis-Philippe fit un
signe d'assentiment, et, comme M. de Bassano ne semblait pas encore se
rendre bien compte de l'tat des choses, il ajouta: Je regrette,
monsieur le duc, que nous ayons fait ensemble une si courte
campagne[327]. Les faiseurs de bons mots appelrent cette msaventure
la journe des Dupins.

[Note 327: _Documents indits._--M. Doudan a crit, peu de jours
aprs, en parlant de M. de Bassano: Quand il regardait derrire lui
les jours de l'Empire, la diffrence devait lui sembler grande. Alors
il courait de Vienne  Berlin, au milieu d'une escorte de cavalerie de
la garde impriale, environn de courtisans empresss. L'autre jour,
il est sorti de l'htel de l'Intrieur, dans un pauvre fiacre qui est
venu le prendre  la brune, pour le conduire dans une maison dont il
doit peut-tre le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministre,
quand il n'tait pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les
embarras de sa fortune. (Lettre du 28 novembre 1834.)]

Aprs cet effondrement, force tait bien de revenir aux hommes du 11
octobre. Le Roi s'y rsigna sans mauvaise grce, faisant bon march de
ses conseillers d'un jour. Il s'adressa  M. Thiers, qui mit pour
condition de s'entendre avec M. Guizot. Tous deux convinrent de
rtablir l'ancien cabinet, sauf l'amiral Jacob, qui fut remplac par
l'amiral Duperr. Pour la prsidence du conseil et le dpartement de
la guerre, ils prirent, faute de mieux et par hte d'en finir, une
autre illustre pe, le marchal Mortier (18 novembre 1834).

Cette crise se terminait donc, pour MM. Guizot et Thiers, par une
pleine victoire: victoire dont les consquences n'taient pas
cependant sans pril. Le tiers parti avait t plus que battu, il
avait t ridiculis: de l une mortification et une rancune qui ne
devaient pas pardonner; hors d'tat, pour le moment, d'entreprendre
une attaque directe, il allait guetter sournoisement l'occasion de se
venger. Ajoutons que, dans cet imbroglio, tout le monde avait t
diminu; le Roi lui-mme n'en sortait pas intact. Les journaux
rpublicains, qui s'en taient tout de suite aperu, n'pargnaient pas
leurs commentaires, dnonaient le discrdit et l'impuissance de la
monarchie parlementaire, et se flattaient de trouver ainsi la revanche
des dfaites d'avril.


VII

Aussitt reconstitu, le ministre comprit que sa premire oeuvre
devait tre de mettre fin  l'quivoque ne des deux dernires
Adresses, et de contraindre la Chambre  dire nettement si elle tait
ou non avec lui.  lire le _Constitutionnel_ et autres journaux de
mme couleur,  voir la violence rageuse de leurs attaques, et aussi
leur ardeur  solliciter l'alliance de la gauche[328], on aurait pu
croire que le tiers parti, lui aussi, aspirait et se prparait  la
bataille; on se serait attendu  le voir non-seulement accepter, mais
devancer le dfi du ministre. Ni cette franchise, ni ce courage
n'taient dans ses habitudes. Quand la Chambre se runit, le 1er
dcembre 1834, les opposants se tinrent cois. Bien plus, lorsque le
ministre, impatient de n'tre pas attaqu, les provoqua et, en
quelque sorte, les interpella lui-mme, leur premier mouvement fut de
se drober, et il fallut toute l'insistance du gouvernement pour les
obliger  croiser le fer.

[Note 328: Nous lisons,  la date du 22 novembre 1834, dans un journal
intime que nous avons dj plusieurs fois cit: Le ton de la presse
quotidienne atteste, de plus en plus, la coalition qui vient de se
former, entre l'opposition et le tiers parti, contre le ministre. Il
n'y a presque plus de diffrence entre les journaux de ces deux
nuances.  la violence frntique de leurs attaques, on sent qu'ils
veulent, pour ainsi dire, emporter la place d'assaut.]

Le dbat qui s'engagea, le 5 dcembre, demeura circonscrit entre les
ministres et le tiers parti. Les premiers, M. Thiers aussi vivement
que M. Guizot, vinrent dire: Le vrai courage n'est pas de fermer les
yeux sur le pril rvolutionnaire[329], mais de le regarder en face,
de le dnoncer et de le combattre ouvertement; c'est pour cette oeuvre
de rsistance que nous sommes au pouvoir. tes-vous de notre avis?
alors dites-le et soutenez-nous. tes-vous d'un avis diffrent? alors
prenez le pouvoir  notre place[330]. Reprsent par M. tienne,
l'quivoque rdacteur des Adresses rcentes; par M. Sauzet, dont le
jeune talent fut, un moment, sur le point d'entraner la Chambre[331];
par M. Dupin, qui tait enfin forc de se dcouvrir, le tiers parti
essaya moins une dngation directe qu'une oblique fin de
non-recevoir. La Chambre, dirent ces orateurs, a dj fait connatre
son avis lors de l'Adresse. Elle n'a rien  ajouter. Prtendez-vous
l'amener  se contredire et  s'amender? Ce serait vouloir l'humilier.
Vous lui demandez en ralit de se lier  un cabinet,  un systme
imparfaitement dfini, d'assumer toute la responsabilit d'un pass o
il y a  prendre et  laisser, d'abdiquer pour un avenir qu'on ne
connat pas encore. Cette Chambre doit garder son indpendance, son
libre examen; elle jugera le ministre suivant ses oeuvres. Il ne faut
pas plus de majorit systmatique que d'opposition systmatique. La
rplique du ministre fut facile: Des doutes se sont levs sur le
sens de l'Adresse; le pays et le gouvernement en ont souffert: il est
donc  la fois raisonnable et ncessaire de demander une explication.
Nous ne dsirons pas une majorit servile; mais, pour le bon
fonctionnement du rgime parlementaire, il faut que les ministres,
issus de la majorit, puissent compter sur elle; et, s'ils ont des
doutes, leur droit et leur devoir sont de l'interroger. Cette
argumentation parut dcisive. 184 voix contre 117 adoptrent un ordre
du jour motiv qui donnait expressment au ministre l'adhsion
demande, tout en pargnant  l'amour-propre de la Chambre le dsaveu
de ses votes antrieurs: l'Assemble dclarait qu'elle tait
satisfaite des explications entendues sur la politique du
gouvernement, et n'y trouvait rien que de conforme aux principes
exposs dans son Adresse.

[Note 329: M. Guizot disait  ce propos: Il y a des peurs viles et
honteuses, et il y a des peurs sages, raisonnables, sans lesquelles on
n'est pas digne, je ne dis pas de gouverner les affaires du pays, mais
mme de s'en mler... Vous voudriez que nous adoptassions cette
pratique pusillanime qui croit qu'en fermant les yeux sur les dangers,
on les loigne! Savez-vous pourquoi l'on ferme les yeux sur les
dangers? C'est parce qu'on en a peur. On en a peur, lorsqu'on n'ose
pas les dclarer tout haut, marcher droit  eux, faire ce qu'il faut
pour les prvenir, pour leur rsister. Savez-vous ce qu'on fait quand
on a peur des passions populaires? On dit qu'elles n'existent pas, que
cela passera. Et les passions populaires passent en effet, mais comme
un torrent qui dvaste tout devant lui. (Discours du 6 dcembre.)]

[Note 330: Messieurs, disait M. Thiers, je ne veux pas de surprise,
je veux que la Chambre sache, ainsi que le pays, que je suis ministre
du gouvernement de Juillet pour rsister  la rvolution quand elle
s'gare... Je le dis bien haut, pour que tout le monde l'entende... Si
je me trompe, que l'on imite ma franchise; que l'on vienne dire qu'il
ne faut pas rsister  la rvolution victorieuse, qu'il ne faut pas
chercher  arrter le char lanc avec toute sa rapidit, qu'il faut le
laisser se prcipiter dans l'abme. Nous cderons la place  ceux qui
soutiendront ces doctrines; nous la cderons, avec un sentiment de
douleur pour le pays,  ceux qui diraient avec franchise qu'il faut
cder, l o nous disons: Il faut rsister. Je le rpte, pour qu'il
n'y ait pas de surprise, nous sommes des ministres de la rsistance.
(Discours du 5 dcembre.)]

[Note 331: M. Henry Greville, secrtaire de l'ambassade anglaise, qui
avait assist  la sance, crivait sur son journal: J'ai t
trs-frapp du discours de M. Sauzet. Il a une belle tte, une bonne
voix et une grande facilit d'locution. On dit que sa manire
ressemble  celle de Martignac. (_Leaves from the Diary of_ Henry
GREVILLE, p. 43.)]

La question aigu du moment tait celle du procs des accuss d'avril.
Au milieu des rcentes crises ministrielles, les pairs avaient
continu, impassibles, l'instruction de ce colossal procs. Mais plus
ils avanaient dans leur oeuvre, plus la presse de gauche redoublait
de violence et d'audace. Pour exciter la compassion et l'indignation
du public, il n'tait pas de rcits impudemment mensongers qu'elle
n'inventt sur les tortures infliges aux prisonniers. Pendant ce
temps, ces tranges martyrs, abusant de la libert grande qu'on leur
laissait, passaient leur temps en manifestations tapageuses, se
rvoltaient contre les rglements de la prison, brisaient les
guichets, dfiaient et maltraitaient les gardiens, ou, quand ils
avaient reu quelque argent, le dpensaient  festoyer. En mme temps
qu'elle tchait d'entourer les accuss d'une aurole qui ne leur
seyait gure, cette mme presse outrageait grossirement les pairs,
avec l'intention vidente de les intimider ou de les dgoter. Elle
n'y russit pas. Le plus important de ces journaux, le _National_, se
vt mme citer  la barre de la haute Assemble et frapper d'une
condamnation svre[332]. Le tiers parti, qui comptait toujours que le
ministre ne pourrait pas mener  fin cette redoutable entreprise, et
qui se flattait de trouver dans cet chec la satisfaction de son
ambition ou tout au moins de sa rancune, s'appliquait honntement 
grossir toutes les difficults; ses journaux conseillaient aux pairs
de s'abstenir; ils tchaient de produire une sorte de panique, en
racontant que la population riche, effraye, se disposait  quitter
Paris aux approches du procs, que le commerce tait paralys, que les
loyers baissaient. Ce fut encore par un dbat au grand jour que le
ministre voulut avoir raison de cette manoeuvre: il mit la Chambre en
demeure de se prononcer sur la question mme du procs, en dposant
une demande de crdit de 360,000 francs pour construire la salle
d'audience de la cour des pairs. La discussion, ouverte le 29
dcembre, se prolongea pendant cinq jours. Tout fut dit en faveur de
l'amnistie et contre le procs; mais le ministre finit, cette fois
encore, par l'emporter, et le crdit fut vot par 209 voix contre 181.

[Note 332: 16 dcembre 1834. Ce procs fut marqu par un incident qui
produisit alors une assez vive motion. Carrel, qui dfendait le
prvenu, avait dans sa plaidoirie voqu le souvenir de la
condamnation du marchal Ney et l'avait qualifie d' abominable
assassinat. Comme le chancelier Pasquier l'arrtait, l'un des pairs,
le gnral Exelmans, se leva et cria: Je partage l'opinion du
dfenseur. On put mme craindre un pilogue plus grave. Le jeune duc
d'Orlans, pouss, dit-on, par M. de Flahaut, eut, un moment, le
projet de venir  la sance suivante et de demander la parole  propos
du procs-verbal, pour adhrer  la protestation du gnral Exelmans.
Il fallut l'intervention du Roi et mme la menace de nombreuses
dmissions de pairs, pour faire renoncer le jeune prince  ce coup de
tte. (_Documents indits._)]

Aprs ce double succs, le ministre ne pouvait-il pas se croire sr
du concours de la Chambre, et considrer le tiers parti comme
dfinitivement rduit  l'impuissance? Cependant,  peine les votes
taient-ils mis que les commentaires cherchaient  en attnuer la
porte: on faisait remarquer que la majorit, de 67 voix au premier
vote, n'tait plus que de 28 au second, et l'on en concluait qu'elle
tait dj en voie de dissolution. La Chambre semblait d'ailleurs
prendre  tche de justifier ce pronostic. Dans des discussions
d'affaires o la question de confiance n'tait plus expressment
pose, elle se montrait raisonneuse, rcalcitrante, sournoise,
dispose  inquiter le cabinet, prompte mme  voter contre lui,
comme si elle et voulu se consoler ainsi d'avoir t oblige de lui
donner son adhsion dans les grands dbats politiques. trange tat
d'esprit de ces dputs qui ne voulaient pas renverser le ministre
parce qu'ils se sentaient impuissants  le remplacer, mais qui le
jalousaient et taient bien aises de l'affaiblir.

Malheureusement, la composition du cabinet n'tait pas sans fournir
prise aux attaques du tiers parti. L'un des griefs les plus exploits
tait l'absence d'un vrai prsident du conseil. Le marchal Mortier
occupait, avec une modestie loyale, le poste qu'il avait accept par
dvouement; mais nul ne pouvait dire qu'il en exert l'autorit ni
qu'il en et le prestige. Brave soldat, il tait plus  son aise sur
un champ de bataille qu' la tribune. L'interpellait-on  la Chambre,
il se dressait de toute la hauteur de sa grande taille, promenait sur
l'assemble des regards anxieux, ouvrait la bouche et ne pouvait que
balbutier. En passant, dans l'espace de six mois, a crit M. Guizot,
au marchal Soult au marchal Grard, et du marchal Grard au
marchal Mortier, la prsidence du conseil avait t prise, de plus
en plus, pour une fiction, et plus la fiction devenait apparente, plus
l'opposition y trouvait une arme et nos amis un embarras. M. Dupin
avait dnonc cette incorrection  la tribune, et il la critiquait
plus vivement encore dans les salons de la prsidence. Un tel grief
dpassait le ministre pour atteindre le Roi, souponn, accus mme
de repousser systmatiquement tout prsident rel par dsir de se
rserver un pouvoir personnel. Les journaux ressuscitaient contre
lui la maxime quivoque dont M. Thiers s'tait dj servi contre
Charles X: Le Roi rgne et ne gouverne pas. Prcisment  cette
poque, sous ce titre: _Adresse d'un constitutionnel aux
constitutionnels_, parut une brochure qui fournit aliment  ces
polmiques et prtexte  ces soupons; d'abord anonyme, elle fut
bientt avoue par un vieux fonctionnaire du premier Empire, le comte
Roederer; l'auteur, exagrant la doctrine oppose  celle des
parlementaires, prtendait tablir non-seulement que le Roi devait
gouverner, mais qu' lui seul il appartenait d'avoir un systme, qu'il
pouvait prendre d'autres conseils que ceux de ses ministres et suivre,
 leur insu, des ngociations avec les cours trangres; le tout ml
d'attaques contre les doctrinaires. Quelques familiers de la cour
commirent l'imprudence de paratre s'intresser  la diffusion de
cette brochure; il n'en fallait pas tant pour que le tiers parti
accust le chteau de l'avoir inspire. Cette accusation prit tant
de consistance et causa tant d'motion qu'on dut faire insrer un
dmenti dans le _Moniteur_.

 dfaut d'un prsident rel, le ministre avait-il au moins une
homognit forte et inconteste? On sait avec quel clat s'tait
manifeste, dans la dernire crise, l'entente de M. Guizot et de M.
Thiers; au cours du dbat qui avait suivi la reconstitution du
cabinet, on avait entendu le jeune ministre de l'intrieur proclamer
son accord absolu avec ses collgues et repousser comme une insulte
toute pense de se sparer du ministre de l'instruction publique. Le
tiers parti ne renonait pas cependant  l'espoir d'branler cette
union si gnante: c'tait,  ses yeux, l'un des points les plus
vulnrables du cabinet, et il rsolut de diriger de ce ct ses
principales manoeuvres. Il se mit  cajoler M. Thiers, nagure tant
injuri; dans le dessein perfide d'allumer son ambition en flattant sa
vanit, on lui attribua tous les succs de tribune, tandis qu'on
rabaissait M. Guizot. En outre, par l'effet d'un vritable mot
d'ordre, dans la presse et mme  la Chambre, on s'attacha  prsenter
le ministre de l'instruction publique comme l'homme de la
Restauration; c'tait  qui rappellerait son sjour auprs de Louis
XVIII pendant les Cent-Jours, l'accuserait d'avoir alors rdig le
_Moniteur de Gand_[333], le qualifierait d'migr, de complice de
Wellington. M. Dupin, auquel ne rpugnaient aucune petitesse et
aucune inconvenance, talait sur sa table, un soir o il recevait  la
prsidence, un exemplaire de ce _Moniteur de Gand_. En insistant sur
cette accusation, le tiers parti n'avait pas seulement l'avantage de
rendre M. Guizot suspect  l'opinion rgnante, il inquitait aussi M.
Thiers, ennemi acharn de la branche ane, par origine, par passion
et par tactique; il veillait en lui la proccupation de ne pas se
laisser compromettre personnellement par le pass royaliste de son
collgue.  ce point de vue, la manoeuvre ne fut pas sans quelque
succs. Dans le dbat sur les crdits de la salle des pairs, alors que
M. Guizot, aux prises avec ceux qui lui reprochaient son rle sous la
Restauration, refusait firement de le dsavouer, on vit M. Thiers
proclamer, avec affectation, qu'il devait tout  la rvolution de
Juillet, qu'il ne datait et ne s'inspirait que d'elle; il fit une
sortie violente contre la vieille monarchie, une apologie sans rserve
de l'opposition qui avait men contre elle une guerre si implacable;
puis, une fois sur ce terrain, il tendit la main  la gauche et dit 
M. Odilon Barrot, qui semblait accueillir ces avances: Soyons
toujours unis contre l'ennemi commun[334]! Impossible de ne pas
reconnatre l une vellit de se dgager ou tout au moins de se
distinguer de M. Guizot, et les journaux du tiers parti eurent beau
jeu  mettre en relief et en lumire ce qu'ils appelaient le
dsaccord des deux ministres.

[Note 333: Une note insre au _Moniteur_, le 6 janvier 1835, dclara
que M. Guizot n'avait jamais particip  la rdaction du _Moniteur de
Gand_.]

[Note 334: Sances du 31 dcembre 1834 et du 2 janvier 1835.]

La tentation avait pntr aussi, par un autre point, l'me de M.
Thiers. Le jeune ministre tait alors dans tout le succs de son
heureuse ambition, trs-curieux de toutes les jouissances que lui
apportait le pouvoir[335], mais mobile, vite rassasi et toujours
impatient de monter plus haut, ou au moins de voir du nouveau. Ainsi
avait-il souvent chang de portefeuille; d'abord ministre de
l'intrieur ou plutt de la police, tout ardent  jouer les Fouch en
pourchassant la duchesse de Berry; au bout de quelques mois,
dpouillant brusquement ce personnage pour se poser en Colbert au
ministre du commerce, pour s'amuser aux grandes btisses et aux
grands travaux publics; un an aprs, revenant  l'Intrieur, o il
imitait Prier dans la rpression des meutes d'avril, faisait des
plans, donnait des ordres pour la bataille des rues, montait  cheval
 ct des gnraux, saisissant ainsi l'occasion, trop passagre, d'un
rle militaire qui l'enchantait. Maintenant, il sentait le besoin d'un
nouveau changement et rvait des affaires trangres. Toutes les fois
que celles-ci taient traites au conseil des ministres, il prenait
une part active  la dlibration; il s'tait mme fait, en ces
matires, par exemple sur l'intervention en Espagne, des ides  lui
que ne partageait pas la majorit de ses collgues. L'amiral de Rigny,
qui avait remplac le duc de Broglie, n'tait pas en tat de soutenir
 la tribune les dbats sur les questions extrieures. Le ministre de
l'intrieur fut ainsi conduit plusieurs fois  le suppler. Il le fit
avec plaisir. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que celui
qui parlait bien sur la diplomatie tait naturellement dsign pour la
diriger. Le Roi semblait presque encourager ces vises, et, quand il
causait avec M. Thiers de ces sujets: Au moins, vous, disait-il, vous
savez votre carte de gographie. Comment d'ailleurs un parvenu
n'et-il pas t sduit  la pense d'avoir affaire, non plus  des
dputs ou  des prfets ayant la plupart mme origine que lui, mais 
la haute aristocratie diplomatique de l'Europe et mme aux ttes
couronnes? N'tait-ce pas gravir un chelon de plus? Cette sduction
devint si forte, qu'en fvrier 1835, M. Thiers fit des dmarches
ouvertes pour mettre la main sur le portefeuille si convoit; il se
heurta aussitt  la rsistance de M. Guizot, qui entendait rserver
ce poste  son ami le duc de Broglie. Le conflit et la rupture purent
paratre un moment imminents. Mais, cette fois, on parvint  faire
entendre raison  M. Thiers, qui abandonna sa prtention. L'incident
n'en laissa pas moins, entre les deux ministres, un certain
froissement et un germe nouveau de division.

[Note 335: La _Revue des Deux Mondes_, alors assez  gauche et
malveillante pour M. Thiers, disait de lui: M. Thiers a joui, de
toutes les faons possibles, du bonheur de l'autorit; il a parl
longuement dans les Chambres, il a parl longuement dans les conseils;
il s'est fait couter des gnraux, il leur a enseign la guerre et la
stratgie; il a donn des leons de plastique et il a rvl les
secrets de l'art aux sculpteurs et aux peintres; il a domin dans les
ateliers, dans les acadmies; il a inscrit son nom sur la colonne de
la place Vendme, au faite du temple de la Madeleine, sur des ponts,
sur des arcs de triomphe; il a joui en matre des lions et des tigres
du Jardin des Plantes, il a mand dans son htel les autruches et les
gazelles; M. Thiers s'est montr en public,  la cour, sous des habits
chamarrs d'or et de croix; il a figur sur un cheval blanc dans les
revues. Assurment ce n'est pas pour s'instruire que M. Thiers se met
en voyage. M. Thiers ne regarde et ne voit pas; il ne questionne
jamais, il enseigne, et sa vive intelligence supple  tout ce qu'il
ignore et  tout ce qu'il n'apprend pas.]

Pour avoir chapp  la dislocation, le cabinet ne se retrouva pas bien
solide. Son malaise, sa lassitude et son dcouragement taient visibles
pour tous. Quelques semaines seulement s'taient coules, et rien ne
lui restait plus des victoires parlementaires, remportes au lendemain
de sa reconstitution; la majorit semblait tre redevenue plus
incertaine que jamais. L'effet de ce malaise se faisait sentir jusque
dans les rapports des ministres entre eux: quelques-uns ne se parlaient
plus. Ces misres n'chappaient pas  la presse opposante. Pour nous
rsumer en deux mots, disait le _Constitutionnel_, dans le ministre,
que voyons-nous? intrigue et discorde; dans la Chambre, dcousu et
incertitude; dans le pays, inquitude et crainte vague d'un avenir qui
s'annonait si beau, il y a six mois encore[336]. Les amis du cabinet
ne regardaient pas les choses sous un jour plus favorable, et, quelques
semaines plus tard, au milieu de fvrier, l'un d'eux crivait dans ses
notes intimes: La dsorganisation du ministre, la dislocation et
l'impuissance de la Chambre deviennent, de jour en jour, plus
videntes. Et encore: La crise est  son comble; elle est hautement
avoue par les intresss. Il est temps que tout cela finisse. Nous
tombons dans une vritable anarchie. Les ministres, absorbs par leurs
divisions et leurs proccupations personnelles, n'ont plus de temps 
donner aux affaires de leurs dpartements ni mme  la Chambre. Les
dputs, ngligs, livrs  eux-mmes, s'en irritent et se
dsaffectionnent de plus en plus. L'administration se dissout, pour
ainsi dire.  Lyon,  Amiens, dans d'autres lieux encore, les maires et
adjoints donnent leur dmission, et l'on ne parvient pas  les
remplacer. Tout devient difficult[337].  l'tranger, les plus
clairvoyants de nos diplomates constataient le dplorable effet de cet
branlement ministriel sur la considration extrieure de la France.
Notre position, crivait l'un d'eux, est des plus dlicates et souvent
des plus pnibles. Il n'y a ni confiance, ni garantie d'avenir, pour le
systme ou pour les hommes. Il est  peu prs inutile d'entamer
srieusement une affaire ou une ngociation[338].

[Note 336: Article du 25 janvier 1835.]

[Note 337: _Documents indits._]

[Note 338: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie. (_Documents
indits._)]

Le gouvernement tait donc en souffrance, au dedans et au dehors.
Chacun avait le sentiment qu'un tel tat ne pouvait se prolonger.
Aussi, quand, le 20 fvrier 1835, le marchal Mortier, gn de son
insuffisance et inquiet de sa responsabilit, offrit sa dmission, en
allguant l'tat de sa sant, ni le Roi, ni ses collgues ne songrent
 le retenir, et l'on se retrouva de nouveau en pleine crise
ministrielle.


VIII

Instruits par l'exprience, M. Guizot et ses amis rsolurent de ne
plus se prter  un repltrage du genre de ceux qu'on avait tents
successivement avec le marchal Grard ou le marchal Mortier; ils ne
resteraient au ministre, dclarrent-ils, que s'il tait reconstitu
dans des conditions lui donnant autorit auprs de la Couronne et de
la Chambre. Or, pour obtenir ce rsultat, il leur paraissait
ncessaire de rappeler le duc de Broglie aux affaires trangres et de
l'lever  la prsidence du conseil. Une telle exigence n'tait pas
faite pour plaire  Louis-Philippe. Celui-ci avait tch de se
persuader qu'un cabinet pouvait se passer de chef: Qu'avez-vous
besoin d'un prsident du conseil? avait-il l'habitude de dire  M.
Thiers et  M. Guizot. Est-ce que vous n'tes pas d'accord entre vous?
Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous? Pourquoi s'inquiter
d'autre chose? On sait, d'ailleurs, quelles taient, contre le duc de
Broglie, ses prventions et celles de son entourage. Les doctrinaires
ne se conduisaient pas de faon  diminuer ces prventions. Ils
posaient leurs conditions avec une roideur imprieuse, et les propos
qu'ils tenaient ou qu'on tenait autour d'eux, sur le Roi, et qui
taient aussitt rapports, manquaient pour le moins de prudence.
D'autre part, au chteau, on ne s'exprimait pas avec plus de
rserve, sur M. de Broglie et M. Guizot; Louis-Philippe lui-mme ne
savait pas toujours se contenir[339]. Ainsi, l'irritation croissait
des deux cts; un observateur impartial se demandait si les
doctrinaires ne finiraient pas par tre jets dans l'opposition, et
il ajoutait, en faisant allusion  un souvenir de la Restauration:
Puissent-ils ne pas devenir la _dfection_ de la royaut
nouvelle[340]! Ce qui devait se passer, quelques annes plus tard,
lors de la coalition, semble prouver que cette inquitude n'tait pas
absolument sans fondement.

[Note 339: Louis-Philippe tait alors si anim contre les doctrinaires
qu'il dnonait leurs mauvais desseins  M. Dupin, qui n'avait pas
cependant besoin d'tre excit contre eux. Le prsident de la Chambre
raconte dans ses _Mmoires_ qu' cette poque le Roi avait eu la
bont de lui dvoiler lui-mme le mange de M. Guizot et de ses amis.
Ils veulent vous dloger de la prsidence, lui avait-il dit, et comme
ministre vous user, c'est leur expression. Nous en aurons pour trois
mois, dclarent-ils, et nous en serons dbarrasss. Le Roi ajoutait
qu'il avait jug indigne de lui de se prter  cette machination
dirige contre le prsident de la Chambre. (_Mmoires de M. Dupin_,
t. III, p. 148-149.) Il est vrai que le tmoignage de M. Dupin ne doit
tre accept qu'avec rserve.]

[Note 340: _Documents indits._]

Pour viter le duc de Broglie, le Roi frappa  toutes les portes: il
s'adressa successivement au comte Mol,  M. Dupin, au marchal Soult,
au gnral Sbastiani, au marchal Grard; mais ces pourparlers se
prolongeaient, les journes, les semaines s'coulaient sans qu'on
aboutt  rien. L'opinion prenait mal ces retards. Les lettres de
province signalaient la surprise, le mcontentement croissant des
esprits[341]. Les journaux opposants avaient soin d'taler toutes ces
misres et d'envenimer tous ces dsaccords. Quant aux feuilles amies,
elles laissaient voir leur dcouragement; le _Journal des Dbats_
rappelait tristement que les empires ne prissent pas toujours par
les rvolutions violentes[342].

[Note 341: _Ibid._]

[Note 342: 6 mars 1835.]

Le Roi tait trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte de cet tat
de l'opinion, et trop sage pour n'en pas tenir compte. Une fois bien
assur de l'impossibilit de toute autre solution, il se rsigna 
revenir aux doctrinaires. Il le fit avec une bonne grce souriante qui
ne parvenait pas cependant  cacher compltement un fond d'humeur et
d'amertume. Il avoua  M. Guizot l'chec de ses tentatives, se
rservant seulement d'en faire encore une auprs du marchal Soult:
Si j'choue, ajouta-t-il, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire,
rpondit M. Guizot, que le Roi me permette de protester contre ce mot;
nous disons franchement au Roi ce qui nous parat bon pour son
service; nous ne pouvons bien le servir que selon notre avis.--Allons,
allons, reprit Louis-Philippe en riant, quand nous ne sommes pas du
mme avis et qu'il faut que j'adopte le vtre, cela ressemble bien 
ce que je vous dis l. Quelques jours plus tard, voulant en finir,
le Roi manda le duc de Broglie, causa amicalement avec lui, ne fit
d'objection  aucune de ses propositions, pas mme  ce que le conseil
se runt hors de sa prsence, quand les ministres le jugeraient 
propos. Il avait fait entirement son sacrifice. Mais il laissait voir
que c'en tait un, surtout quand il causait avec des personnes qu'il
savait en rapport avec le tiers parti, comme le marchal Grard[343],
ou avec les reprsentants des puissances continentales qu'il supposait
un peu alarmes de la rentre du duc de Broglie. Ainsi dclarait-il au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, que Broglie tait une
ncessit qu'il avait d avaler pour ne pas tomber dans le
radicalisme[344], et rptait-il au charg d'affaires de Russie: On
m'a forc  prendre M. de Broglie[345].

[Note 343: _Documents indits._]

[Note 344: Dpche de Pralormo, 10 avril 1835, cite par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 461.]

[Note 345: _Documents indits._]

Le Roi cdant, tous les obstacles n'taient pas encore levs. M.
Thiers, en effet, dont le concours tait justement regard comme
indispensable, ne se montrait plus aussi bien dispos qu'il avait paru
l'tre, l'anne prcdente,  accepter la prsidence du duc de
Broglie. Il craignait que les doctrinaires n'eussent ainsi une
prpondrance trop marque dans le cabinet, que sa position
personnelle ne ft et surtout ne part aux autres diminue. On lui
offrait bien, pour rtablir l'quilibre, de donner un portefeuille 
son ami M. Mignet; mais celui-ci refusait absolument de quitter ses
tudes pour les agitations de la vie publique. Cette rsistance de M.
Thiers tenait tout en suspens: l'opinion s'impatientait. M. Guizot, se
sentant soutenu, engagea alors les dputs de la majorit 
intervenir. Ceux-ci, aprs s'tre concerts, firent connatre  M.
Thiers leur dsir d'en finir, et l'assurrent qu'un cabinet prsid
par M. de Broglie serait bien accueilli de la Chambre. Cette dmarche
fut dcisive: M. Thiers cda.

Ds lors, tout devenait facile, et le _Moniteur_ put annoncer, le 12
mars, la fin d'un interrgne ministriel qui durait depuis trois
semaines. Le duc de Broglie prit les Affaires trangres, avec la
prsidence du conseil; le marchal Maison remplaa le marchal Mortier
au ministre de la guerre; l'amiral de Rigny fut nomm ministre sans
portefeuille. Les autres ministres conservrent leurs portefeuilles:
M. Thiers, l'Intrieur; M. Guizot, l'Instruction publique; M. Humann,
les Finances; M. Persil, la Justice; M. Duchtel, le Commerce;
l'amiral Duperr, la Marine. Le ministre tait ainsi reconstitu dans
des conditions analogues  celles o il avait t tabli, le 11
octobre 1832, dans des conditions meilleures mme, car la prsidence
du duc de Broglie tait plus relle et, par suite, plus correcte que
celle du marchal Soult. Mais que de temps et de forces on avait
perdus dans cette anne de crise, commence  la dmission de M. de
Broglie, le 1er avril 1834, et termine seulement par sa rentre, le
12 mars 1835! Que de bien avait t ainsi empch! Que de mal avait
t fait! Et qui oserait mme affirmer que, dans ce mal, il n'y et
pas de l'irrparable?




CHAPITRE XII

LE PROCS D'AVRIL ET LES LOIS DE SEPTEMBRE

(Mars--dcembre 1835)

     I. Succs parlementaires du ministre. Le trait des 25 millions
     approuv par la Chambre. Discussion sur les fonds secrets. Accord
     de M. Guizot et de M. Thiers. Bons rapports du duc de Broglie et
     du Roi.--II. Procs des insurgs d'avril. L'affaire des
     dfenseurs. La rvolte  l'audience. M. Pasquier. Attitude du
     parti rpublicain. La prtendue lettre des dfenseurs. Discrdit
     des accuss. La cour parvient  dominer toutes les tentatives
     d'obstruction. Condamnation des accuss lyonnais. Le dernier
     arrt est rendu le 28 janvier 1836. Tort que se sont fait les
     rpublicains.--III. La machine infernale du boulevard du Temple.
     Fieschi, Morey et Ppin. Leur procs. Responsabilit du parti
     rpublicain dans ce crime.--IV. Effet produit par l'attentat.
     Lois proposes sur le jury, sur les actes de rbellion et sur la
     presse. Accueil fait par l'opinion. La discussion. Discours de
     Royer-Collard et du duc de Broglie. Rsultat des lois de
     septembre.--V. Le parti rpublicain est pleinement vaincu. tat
     d'esprit de Carrel. Son duel avec M. de Girardin et sa mort.


I

 peine reconstitu sous la prsidence du duc de Broglie, le cabinet
fut interpell sur les circonstances dans lesquelles il s'tait
dissous et reform. Pendant deux jours, M. Guizot, M. Thiers et le duc
de Broglie repoussrent les attaques de MM. Mauguin, Garnier-Pags,
Sauzet et Odilon Barrot[346]. La Chambre fut particulirement frappe
de l'accent d'autorit fire et de nettet loyale avec lequel le
nouveau prsident du conseil proclama la correction constitutionnelle
du cabinet, dfinit la politique de rsistance qu'il entendait suivre
ou plutt continuer, et se dclara prt  toutes les explications, 
tous les combats[347].

[Note 346: Sances des 14 et 16 mars 1835.]

[Note 347: Plusieurs votes politiques, disait le duc de Broglie, vont
se prsenter avant peu. Ils se succderont presque sans interruption.
L'preuve sera tente plusieurs fois. Si toutefois nos adversaires
dsiraient que l'preuve ft plus prochaine,  eux permis; c'est un
dfi que nous ne leur portons pas, mais que nous accepterons de leur
part.]

Le ministre avait fait bonne figure dans cette premire discussion;
mais aucun vote ne l'ayant suivie, l'opposition pouvait en contester
le rsultat. Il n'en fut pas de mme du dbat sur le trait rglant 
vingt-cinq millions la somme  payer aux cranciers amricains. On se
rappelle comment, l'anne prcdente, la Chambre avait refus ce
crdit et amen ainsi la retraite du duc de Broglie. Le gouvernement
n'avait pas accept ce vote comme dfinitif, et il avait annonc
l'intention d'en appeler de nouveau au Parlement. L'heure tait venue
de le faire, et la rentre du duc rendait l'preuve plus solennelle et
plus dcisive. Des incidents fcheux taient venus, de la part des
tats-Unis, compliquer et irriter la question. Le prsident Jackson,
dans son message au congrs, du 1er dcembre 1834, avait racont, en
termes arrogants, toute l'histoire du trait, et demand, pour le cas
o l'indemnit ne serait pas paye, l'autorisation de confisquer,
jusqu' concurrence de vingt-cinq millions, les proprits des
nationaux franais dans les tats de l'Union; autorisation qui lui
fut,  la vrit, refuse par les deux Chambres. Le gouvernement
franais rpondit aussitt  cette offense, en rompant les relations
diplomatiques avec Washington. Mais il borna l ses reprsailles, et
ne renona pas, pour cela,  excuter une convention signe et  payer
une dette reconnue. La presse opposante s'tait empare du mauvais
procd du gnral Jackson pour soulever, contre le trait, les
susceptibilits nationales. Rpublicains et lgitimistes essayrent
mme de s'en prendre personnellement au Roi: c'tait lui,
disaient-ils, qui, pour arracher le vote de la Chambre, avait
secrtement conseill les menaces du prsident amricain, puis l'avait
averti de ne pas prendre au srieux la rupture des relations
diplomatiques, de n'y voir qu'une comdie destine  duper le public
franais[348]. Quelques-uns allaient plus loin encore et accusaient
Louis-Philippe d'avoir acquis  vil prix les crances qu'il voulait
maintenant faire payer  la France. On conoit l'effet d'une telle
polmique sur une opinion dj mal dispose. Il y avait longtemps
qu'un projet s'tait prsent aux Chambres, couvert d'un nuage aussi
pais de prventions et d'impopularit.

[Note 348: Cette insinuation ne se rencontra pas seulement dans la
presse; elle devait tre bientt porte  la tribune, le 9 avril 1835,
par le duc de Fitz-James.]

La discussion dura neuf jours, du 9 au 18 avril: ce fut l'une des
grandes batailles de tribune de cette poque. Pour retrouver,
crivait alors un tmoin, des dbats aussi retentissants et qui aient
autant passionn le public, il faut remonter jusqu' la loi lectorale
de 1820. Au premier rang des assaillants, se distingua Berryer, qui
pronona,  cette occasion, un de ses plus loquents et plus puissants
discours. Le ministre, par l'organe de M. Thiers et du duc de
Broglie, fit tte, sans faiblir,  cette redoutable attaque. Le vote
fut, pour lui, un clatant succs: son projet fut approuv par 289
voix contre 137. Il avait accept,  la vrit, un amendement portant
qu'aucun payement ne serait fait avant d'avoir reu des explications
satisfaisantes sur le message du prsident Jackson. Diplomatiquement,
l'affaire devait traner encore quelque temps: elle ne se termina
qu'en fvrier 1836, par la mdiation de l'Angleterre, et aprs une
dclaration du prsident Jackson qui dsavouait toute interprtation
blessante du premier message. Mais, au point de vue parlementaire et
ministriel, le rsultat fut acquis tout de suite, et il tait
d'autant plus dcisif que l'opinion avait t plus chauffe contre le
trait.

Peu de jours aprs, la question de confiance se trouva encore une fois
pose,  propos d'une demande de fonds secrets. Le _Constitutionnel_
avait engag ses amis  tenter un suprme effort. Une occasion, leur
disait-il, la seule, la dernire de la session, s'offre  la Chambre,
pour rompre son ban avec le ministre et se rhabiliter aux yeux du
pays. Cette occasion, cette pierre de touche, pour ainsi dire, de sa
valeur morale, c'est la loi des fonds secrets. Si elle ne proteste
pas, par une rduction quelconque,... si elle scelle, au prix de l'or
de la France, le bail  long terme qu'elle vient de renouveler avec le
ministre, _tout sera dit alors_. Le dbat dura trois jours, les 27,
28 et 29 avril. On y entendit le tiers parti se plaindre piteusement
de ce ministre qui ne laissait pas couler une semaine sans se faire
mettre aux voix, et semblait s'ingnier  fatiguer les consciences par
ses perptuelles mises en demeure. C'est, rpondait M. Thiers, que
nous ne voulons pas exposer la Chambre  voir renatre la situation
dplorable qu'elle a vue quelques mois auparavant. Il ajoutait: Il
faut un ministre fort, ou bien il faut le renverser et lui en
substituer un autre. C'est peut-tre plus difficile, j'en conviens, de
venir dire ouvertement: Nous voulons renverser le ministre. Mais il
me semble que nous nous devons de la franchise les uns aux autres. Au
vote, l'amendement du tiers parti, proposant une rduction d'un
million, fut rejet  une majorit de 58 voix, et l'ensemble du projet
adopt par 256 voix contre 129.

La pression de la ncessit, la leon des fautes nagure commises, la
force de la nouvelle combinaison ministrielle taient-elles donc
enfin parvenues  constituer une majorit compacte et stable?  lire
les journaux opposants, on pourrait le croire: ces journaux
confessaient leur dfaite, avec un singulier mlange de colre et de
dcouragement; ils dclaraient ne plus fonder aucun espoir sur une
Chambre acquise aux doctrinaires. C'est surtout au tiers parti
qu'ils s'en prenaient de leurs dboires, l'accablant de leurs
reproches ou de leurs ddains, et ne l'appelant plus gure que le
dfunt tiers parti. Ils ne pouvaient d'ailleurs se faire illusion
sur l'indiffrence fatigue avec laquelle le public considrait leurs
tentatives d'agitation.

En mme temps que la consistance de la majorit, on avait prouv
l'union du ministre. Que n'avait pas fait l'opposition depuis la
reconstitution du cabinet, pour rveiller la division, un moment
aperue, entre M. Guizot et M. Thiers! Que d'efforts pour enfoncer le
coin dans cette fissure imparfaitement masque! Les journaux
racontaient, par le menu, les conflits qui,  les entendre, clataient
chaque jour entre les deux rivaux; ils essayaient surtout de piquer le
ministre de l'intrieur, en le prsentant comme humili, cras,
annul, par la prpondrance des doctrinaires.  la Chambre, les
orateurs rappelaient, avec une habilet perfide, tout ce qui pouvait
sparer les deux rivaux. Dans la premire discussion, n'avait-on pas
entendu M. Odilon Barrot s'crier: Est-il tonnant qu'un de ces deux
hommes, M. Guizot, qui a pass sa vie  exalter la lgitimit et 
maudire les douloureuses ncessits de notre rvolution, plac tout 
coup, en 1830, en face d'une rvolution populaire et dmocratique, en
ait eu peur et ait voulu l'arrter, la refouler et aller jusqu' nier
son existence; que l'autre, M. Thiers, qui doit tout  cette
rvolution et qui a employ un vrai gnie  en exalter les gloires, 
en pallier les fautes, dmocrate par origine, par opinion, par essence
pour ainsi dire, n'ait pas prouv les mmes sentiments de dfiance et
de rpulsion? L'homognit n'existe pas dans le pouvoir; car il se
balance entre des positions toutes diffrentes. Je dirais presque que
la Rvolution et la Restauration y sont en prsence. Les deux
ministres, ainsi mis en cause, avaient rpondu en protestant de leur
union, et M. Guizot avait ajout ces nobles paroles: Nous offrons en
vrit, messieurs, un singulier spectacle. Vous voyez devant vous, sur
ces bancs, des hommes qui n'ont pas tous la mme origine, qui n'ont
pas eu toujours absolument les mmes ides, les mmes habitudes; vous
les voyez travailler  rester constamment unis,  dfendre ensemble la
mme cause, les mmes principes,  repousser soigneusement de leur
sein tout principe de dissentiment, toute cause de division; et voil
qu'autour d'eux se dresse et s'agite un effort continuel pour porter
entre eux la cogne, pour dsunir cette alliance qui a fait une des
forces, oui, messieurs, une des forces de notre cause et de notre
systme. Je ne m'tonne pas que nos adversaires se conduisent ainsi;
je le trouve tout simple: c'est le cours commun des choses. Mais, en
vrit, il n'y a pas l de quoi se vanter; il n'y a rien l qui soit
si minemment moral; il n'y a rien l qui donne le droit de venir
nous dire que nous voulons abaisser la politique. Non, messieurs, ceux
qui abaissent la politique, ce sont ceux qui combattent, au lieu de le
seconder, cet effort visible, parmi nous et dans toutes les opinions
modres, pour se rallier, pour former un ensemble, pour agir en
commun, au profit des intrts publics. Protester ainsi de l'union
ministrielle, c'tait bien; la montrer en acte, c'tait mieux encore,
et le cabinet le faisait chaque jour. Sur nulle question, on n'avait
pu surprendre une dissidence entre M. Thiers et les doctrinaires.
Ceux-ci d'ailleurs ne ngligeaient aucun bon procd pour effacer le
dplaisir que l'lvation du duc de Broglie avait pu causer  leur
jeune collgue. La politesse bienveillante tmoigne par la duchesse
de Broglie  madame Thiers n'avait pas t le moins efficace de ces
bons procds. Aussi un observateur clairvoyant pouvait-il noter, en
avril 1835, l'accord parfait de M. Thiers avec ses collgues, et le
duc de Broglie crivait au gnral Sbastiani, ambassadeur  Londres:
Le conseil est trs-uni jusqu'ici. Je ne vois aucun germe de
dissentiment dans l'avenir[349].

[Note 349: Lettre du 14 avril 1835. (_Documents indits._)]

Le ministre n'avait pas moins heureusement rsolu le problme de ses
rapports avec le Roi: on se rappelle que l'absence d'un vrai prsident
du conseil tait l'un des principaux griefs de l'opposition contre les
prcdentes administrations; on se rappelle aussi que la crainte de se
voir annul avait prvenu Louis-Philippe contre la combinaison qui
avait fini par triompher. En prenant la parole pour la premire fois,
le duc de Broglie avait cru devoir marquer, avec discrtion et
fermet, les conditions dans lesquelles il entendait exercer
rellement son rle de prsident[350]. Mais, cette satisfaction donne
au parlement, il s'tait efforc, par sa dfrence loyale, d'carter
les prventions de la couronne. Les Girondins, disait-il  M. de
Sainte-Aulaire, se sont imposs  Louis XVI sans gards et sans
respect; ils ont jou un rle odieux qui ne convient nullement  mes
sentiments pour Louis-Philippe, et je ne serai assurment pas son
ministre malgr lui[350]. Un des amis du duc crivait, le 24 mars,
sur son journal intime: M. de Broglie a adopt un systme trs-sage
dans ses rapports avec le Roi. Impos  la volont royale par la force
des circonstances et bien dcid  ne pas transiger dans les choses
essentielles..., il s'attache  restreindre ses exigences dans le
cercle de la ncessit,  laisser prvaloir l'opinion ou mme les
caprices du Roi dans les choses indiffrentes ou secondaires, 
couvrir enfin par la forme ce qu'il peut y avoir d'austre et de
rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs tels qu'il les entend.
Le Roi, qui ne s'attendait pas  ces mnagements, s'en montre aussi
satisfait que surpris[351].

[Note 350: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 351: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

Ces obstacles carts, ces problmes rsolus, n'allait-on pas pouvoir
rattraper le temps perdu pendant cette longue crise d'une anne, et
reprendre les affaires du pays, demeures en souffrance? On vit en
effet les Chambres, sous l'impulsion des ministres, examiner et voter
le budget, entreprendre la discussion ou tout au moins l'tude de
projets importants et d'un grand intrt pratique, sur les
attributions municipales, les chemins vicinaux, les premires
concessions de chemin de fer, l'tablissement de lignes de bateaux 
vapeur dans la Mditerrane, la cration de nouveaux canaux. Mais
malheureusement le ministre ne pouvait pas se consacrer exclusivement
 ces affaires: il devait employer le principal des forces qu'il avait
recouvres  soutenir la lutte contre la faction rvolutionnaire, et
tout d'abord  faire juger le colossal et redoutable procs des
accuss d'avril.


II

Vainement l'opposition avait-elle tout fait pour entraver ou intimider
la Cour des pairs, celle-ci n'en avait pas moins men  fin
l'instruction de cet immense procs. Rsolue  faire sentir la force
de la justice aux principaux coupables, sans refuser son indulgence
aux comparses, elle n'avait, sur les deux mille individus arrts,
retenu que cent soixante-quatre accuss, dont quarante-trois
contumaces. Les plus en vue taient Godefroy Cavaignac, Armand
Marrast, Baune, Berryer-Fontaine, Guinard, de Kersausie, de Ludre,
Recurt, Landolphe, Lebon, Vignerte, Caussidire. La construction de la
salle, vote en janvier, avait t conduite, sous l'impulsion de M.
Thiers, avec une prodigieuse activit. Tout tait prt pour
l'ouverture des dbats, qui fut fixe au 5 mai. Le public tait
attentif, anxieux, et les journaux ministriels eux-mmes ne
dissimulaient pas leur proccupation[352].

[Note 352: Le _Journal des Dbats_ disait le 5 avril 1835: Nous
n'avons pas cherch  dissimuler les vives proccupations que cause au
pays le grave procs que la Cour des pairs va bientt juger.]

N'ayant pu empcher l'instruction d'aboutir, le parti rpublicain,
fidle  la tactique suivie par lui depuis 1830, rsolut de
transformer la sellette des prvenus en tribune, d'y accuser le
gouvernement, d'y prcher la rpublique et le socialisme. L'appareil
exceptionnel de ce procs, la solennit de la juridiction, lui
paraissaient un moyen de donner plus de retentissement au scandale.
Seulement parmi les accuss,  ct de quelques rares fanatiques
austres ou chevaleresques, se trouvaient beaucoup d'aventuriers
vulgaires, dvoys de toutes provenance, braillards, hbleurs, buveurs
de sang et surtout de vin, sans ducation comme sans prestige, souvent
mme sans honorabilit, peu propres  jouer le rle que le parti
voulait leur imposer. On eut alors l'ide de convoquer  Paris, de
tous les points de la France, cent cinquante rpublicains notables
qui, sous le titre de dfenseurs, devaient tre les orateurs de cette
grande manifestation: singulier assemblage o l'on voyait, cte 
cte, MM. Voyer d'Argenson, Audry de Puyraveau, Garnier-Pags, Carrel,
Barbs, Blanqui, Martin Bernard, Bastide, Carnot, Auguste Comte,
Buonarotti, Flocon, Fortoul, Ledru-Rollin, Pierre Leroux, Marie,
Michel de Bourges, Jules Favre, Raspail, Jean Reynaud, le gnral
Tarrayre, Antony Touret, Trlat, etc., et enfin l'abb de Lamennais,
qui venait de publier les _Paroles d'un croyant_. Il tait bien
convenu qu'il ne s'agissait pas de plaider pour des accuss, mais de
runir un congrs rpublicain, de tenir de solennelles assises
rpublicaines, de rpandre les ides du parti et de frapper au front
ses ennemis. C'tait moins, disait-on, un procs judiciaire 
soutenir, qu'une lutte politique ou, pour mieux parler, une
insurrection  continuer[353]. Toutes les thories devaient tre
exposes, tous les faits discuts. Les comits de dfense avaient
trac d'avance le cadre et rparti la tche. Ces dlibrations
prliminaires, souvent fort orageuses, avaient trahi les divisions du
parti, la confusion de ses ides; mais, comme toujours, les plus
extravagants l'avaient emport sur les modrs qui avaient eu la
faiblesse d'accepter un rle dans cette manifestation.

[Note 353: Le comit charg de diriger cette prtendue dfense avait
adress  chaque orateur choisi une lettre o l'on lisait: Citoyen,
les prvenus d'avril, convaincus que les plus graves questions
d'avenir doivent s'agiter dans le procs qui va s'ouvrir devant la
Cour des pairs, ont pens qu'ils devaient faire appel au dvouement et
aux lumires de tous les hommes de notre parti que leur moralit, leur
capacit et leur influence dsignent pour ce congrs rpublicain. Nous
nous servons de ce mot pour bien caractriser la manire dont nous
envisageons notre position vis--vis de nos accusateurs. Ce procs n'a
rien de judiciaire. C'est une suite de la lutte que nous soutenons
depuis cinq ans...]

Le gouvernement et t quelque peu naf de se prter  une comdie
qui n'avait rien de commun avec la libre dfense des accuss[354]. Le
prsident de la Cour des pairs, M. Pasquier, usant des pouvoirs que
lui donnait l'article 295 du Code d'instruction criminelle, dcida
qu'il n'admettrait comme dfenseurs que des avocats en titre. C'tait
empcher l'excution de la mise en scne prpare. Aussi, grande
fureur du parti rpublicain. Vous nous refusez, disent les accuss,
les dfenseurs que nous avons choisis; eh bien, nous n'en voulons pas
d'autres, et, puisque la libert de la dfense n'est pas respecte,
nous ne nous laisserons pas juger. En effet,  peine les dbats
sont-ils ouverts, qu'clate le parti pris de rvolte tumultueuse de
ces cent vingt et un nergumnes. Ils refusent de rpondre quand on
les interroge, parlent ou plutt hurlent quand on leur dit de se
taire, touffent par leurs cris la parole des magistrats ou des
avocats, multiplient les protestations, les dfis, les menaces,
offrent  tout moment leurs ttes qu'ils savent bien n'tre demandes
par personne, injurient les juges, se collettent avec les gendarmes:
scandale sans prcdent devant aucun tribunal; meute d'un nouveau
genre, singulirement grossire, mais que le grand nombre des prvenus
rend embarrassante  rprimer. Par ces scnes qui se reproduisaient,
chaque jour plus violentes, on se flattait de lasser les pairs, pour
la plupart vieux, fatigus, parfois mme souffrants. Mais ceux-ci
tinrent bon. Cent soixante-quatre avaient assist a la premire
audience: quelques-uns se retirrent au cours des dbats, par maladie,
scrupule ou dfaillance[355]; mais, aprs neuf mois, il s'en trouva
encore cent dix-huit pour signer l'arrt dfinitif.

[Note 354: Le duc de Broglie dira, un peu plus tard,  la tribune de
la Chambre, en parlant des accuss d'avril: Ils ont demand que le
sanctuaire de la justice devnt une arne o ils pussent soutenir
leurs dogmes, tablir, non point qu'ils n'avaient pas attaqu le
gouvernement, mais qu'ils en avaient eu le droit; que ce droit, ils
l'avaient encore aujourd'hui... Et ils se sont srieusement tonns
que nous n'ayons pas permis ce tournoi entre le crime et la justice,
que nous n'ayons pas permis  la rvolte de combattre  armes gales
contre le gouvernement.]

[Note 355: M. Mol fut de ceux qui se retirrent.]

La plus lourde part de travail et de responsabilit incombait au
prsident de la haute Assemble. Par bonheur, ce poste tait occup
par un homme dont l'habilet ne devait tre ingale  aucune
difficult. Dj avant la Rvolution, le vieil abb Morellet louait M.
Pasquier d'avoir l'esprit sagace. Depuis lors, le trs-jeune
conseiller au parlement de Paris tait devenu successivement prfet de
police de Napolon Ier, garde des sceaux de Louis XVIII, et enfin
prsident de la Chambre des pairs aprs 1830; il avait loyalement
servi, sagement conseill chacun de ces gouvernements, sans jamais
engager la libert de son esprit et de son coeur, passant de l'un 
l'autre avec une souplesse qui empchait qu'on ne ft surpris et
choqu de ces volutions. La pratique d'affaires, d'hommes et de
rgimes si divers avait singulirement aiguis, chez le vieillard, la
sagacit autrefois loue chez le jeune homme, et en mme temps l'ge
n'avait rien diminu de la verdeur ni de l'entrain de son
intelligence. Il avait su tout voir, tout comprendre et ne rien
oublier. Peu dvou, lgrement sceptique, assez dsabus, mais
indulgent, tolrant, se plaisant au rle de conciliateur; sans
illusion ni chimre, sans enthousiasme mme, presque sans idal, mais
ayant appris  voir vite et srement le vrai et surtout le possible;
homme de pratique plus que de doctrine et de systme, habile aux
expdients, mais tant, comme le disait le duc de Broglie, de ceux qui
en trouvent et non de ceux qui en cherchent, il s'tait acquis, dans
cette dernire partie de sa carrire, le renom et le crdit d'un
esprit judicieux et lucide, tendu et fcond, tempr et quilibr. Il
avait mme us les critiques,  force de durer et de russir, et tous
avaient fini par lui reconnatre une autorit morale que nagure ses
adversaires et ses rivaux eussent os davantage discuter.

Ce fut surtout dans le rle judiciaire, dont les grands procs
politiques lui fournirent l'occasion[356], que les qualits de M.
Pasquier se montrrent dans tout leur jour et que sa rputation
grandit. N'avait-il pas reu, avec le sang, les traditions du
magistrat? Sans doute, au premier abord, il parut surpris. On voit,
crivait alors M. Doudan, qu'il n'est pas accoutum  vivre avec des
gens dont la parole est si tmraire, si en dehors de toutes les
convenances de ce monde et de tous les mondes possibles. Mais il
n'tait pas homme  rester longtemps embarrass. Se gardant des
dfaillances et des impatiences qui eussent t galement dangereuses,
toujours matre de lui-mme, d'un sang-froid que rien n'altrait, il
eut bientt fix, d'accord avec le gouvernement, la conduite  suivre
en face de cette vritable rbellion. Impossible d'admettre que des
accuss arrtassent le cours de la justice. Aprs des avertissements
comminatoires vainement rpts, la cour dcida que le prsident,
usant de son pouvoir discrtionnaire, aurait le droit de faire
ramener en prison ceux qui, par leur parti pris de violence,
empcheraient la continuation des dbats: le procs se poursuivrait en
leur absence, sauf  ramener  l'audience chaque accus, pour entendre
les tmoins qui le concernaient et pour prsenter ses moyens de
dfense. Sans doute il tait regrettable d'en venir l. Mais  qui la
faute?

[Note 356: Ces procs lui donnaient une connaissance particulire de
toute une partie du personnel politique: Je suis, disait-il en 1850,
l'homme de France qui ai le plus connu les divers gouvernements qui se
succdent chez nous depuis 1848, je leur ai fait  tous leur procs.]

Du dehors, le parti rpublicain, loin de rpudier ces violences, les
encourageait et tchait de les seconder. Pendant plusieurs jours, il
essaya de soulever l'meute dans la rue; l'nergie et la promptitude
de la rpression le contraignirent d'y renoncer. Le ton de ses
journaux tait mont  un degr inou d'insulte et de menace. Le pire
de tous, la _Tribune_, succomba  cette poque sous le poids des
condamnations[357]; mais  sa place pullulrent de petites feuilles
qui hritrent de sa passion, sinon de son influence; telles le
_Populaire_ et le _Rformateur_ de Raspail. Ce dernier dclarait que
le peuple franais mprisait la pairie comme la boue de ses
souliers; il ouvrait un registre sur lequel il invitait tous ceux qui
estimaient la haute Chambre  venir s'inscrire, affirmant que le
registre resterait vide. La caricature se mettait de la partie, plus
sinistre que gaie. Daumier dessinait la galerie des _Juges des accuss
d'avril_. Sous son crayon brutal, chaque pair devient un vieillard
dent, imbcile, infirme, hideux; ce n'est, dans tous ses dessins,
que masques de bourreaux et scnes de supplice. Voyez cette
composition: _Accus, parlez, la dfense est libre_; le prsident,
avec un sourire froce, invite un prvenu  s'expliquer; celui-ci,
billonn, se dbat vainement sous les mains de trois juges dont la
robe est charge de dcorations; un autre juge tient une hache et
s'avance prs d'un condamn qui, li, a dj la tte appuye sur un
billot. Par contre, la lithographie rpandait  profusion les
portraits des accuss, reprsents tous jeunes, beaux, hroques. Leur
biographie tait partout distribue. On partageait entre eux vingt
mille francs, produit d'une souscription. Carrel, qui au fond, n'avait
pas d'illusion sur leur valeur politique et morale, clbrait dans le
_National_ leur gnreuse rsistance, la puissance de leur courage
et de leur caractre[358]. En mme temps, il n'y avait pas assez de
svrits contre ceux des accuss qui, rebelles au mot d'ordre de
violence, se montraient disposs  se laisser juger rgulirement; ils
taient dclars solennellement dchus du titre de camarades et
exclus de la fraternit rpublicaine. Les feuilles de gauche
n'taient pas les seules  faire campagne contre la Cour des pairs; le
_Constitutionnel_ et autres journaux de mme nuance prenaient parti
pour les accuss, sur la question du choix des dfenseurs; M. Dupin
lui-mme affectait de se servir, pour ses invitations  dner, d'un
cachet portant cette devise: _Libre dfense des accuss_. C'est que le
tiers parti se flattait toujours que le procs ne pourrait aboutir, et
que l'avortement en serait mortel au cabinet.

[Note 357: Ce fut le 12 mai 1835 que la _Tribune_ cessa de paratre.
Elle n'avait vcu que quatre ans; elle avait t saisie et poursuivie
cent onze fois, condamne vingt fois; le total des peines qu'elle
avait encourues s'levait  157,630 francs d'amendes et quarante-neuf
ans de prison.]

[Note 358: Article du 11 mai 1835.]

Dans cette agitation, l'opposition apportait une passion sans scrupule
qui ne tourna pas toujours  son avantage. Un jour, le prsident
Pasquier recevait une dclaration de gardes nationaux de la neuvime
lgion, qui refusaient de faire le service du Luxembourg; mais  peine
cette dclaration tait-elle connue que les prtendus signataires la
dsavouaient: elle tait l'oeuvre de faussaires. Un autre jour, le
_Rformateur_, condamn en cour d'assises, publiait une lettre qu'il
disait avoir reue de l'un des jurs: celui-ci affirmait n'avoir vot
la culpabilit que pour se soustraire aux perscutions dont on le
menaait; les douze jurs rclamrent, niant tous la lettre, qui, elle
aussi, tait une supercherie.

Cet usage des faux tait devenue alors une sorte de manie dans le
parti rpublicain. Le 11 mai, les journaux rvolutionnaires publirent
un manifeste par lequel le comit de dfense flicitait et
encourageait les accuss: C'est pour nous un devoir de conscience,
leur disait-on, et nous le remplissons avec une orgueilleuse
satisfaction, de dclarer  la face du monde que, jusqu' ce moment,
vous vous tes montrs dignes de la cause sainte  laquelle vous avez
dvou votre libert et votre vie... Persvrez, citoyens... L'infamie
du juge fait la gloire de l'accus. Suivaient les signatures des
dfenseurs au nombre de cent dix. Le scandale de cet outrage tait tel
que la Cour des pairs, passant par-dessus le risque de greffer un
autre procs non moins considrable sur celui qui lui donnait dj
tant de mal, dcida de traduire  sa barre les grants des journaux
qui avaient publi le manifeste et tous les dfenseurs qui l'avaient
sign. Parmi ces derniers se trouvaient deux dputs, MM. de Cormenin
et Audry de Puyraveau, qui ne pouvaient tre poursuivis qu'avec
l'autorisation de la Chambre. N'tait-il pas  craindre que celle-ci,
par susceptibilit  l'gard de l'autre Assemble, ne refust de lui
livrer un de ses membres? En effet, lors de la discussion, M. Dupin,
descendant de son fauteuil de prsident pour combattre la demande
d'autorisation, ne manqua pas de faire appel  cette sorte de jalousie
ombrageuse. M. Duvergier de Hauranne rpondit qu'il fallait avant tout
prouver  la pairie qu'elle avait de son ct cette Chambre, dans la
lutte qu'elle soutenait contre les factieux. L'argument parut dcisif
 la majorit, qui abandonna M. Audry de Puyraveau  la justice des
pairs. M. de Cormenin, ayant dclar n'avoir pas sign le manifeste,
avait t mis hors de cause. Ce fut, pour les rpublicains, le
commencement d'une dfaite qui ne tarda pas  se transformer en
droute. M. de Cormenin n'tait pas le seul dont on avait suppos la
signature. La pice avait t rdige par quelques-uns des dfenseurs
qui, pour la rendre plus imposante, avaient, sans aucune autorisation,
dispos des noms de leurs collgues. Ceux-ci prirent peur, quand ils
virent les risques judiciaires auxquels ils se trouvaient ainsi
exposs: des rcriminations irrites s'changrent entre les
rpublicains, qui s'accusaient mutuellement, les uns de tromperie, les
autres de lchet; bientt, ce fut  qui se dgagerait, par un dsaveu
public, d'une aventure devenue prilleuse; si bien que, pour mettre
fin  ce sauve qui peut, deux des coupables, MM. Trlat et Michel de
Bourges, dclarrent assumer seuls la responsabilit de la rdaction
du manifeste et de l'apposition des signatures. Ils furent condamns
par la Cour des pairs, le premier  quatre ans de prison, le second 
un mois, tous deux  dix mille francs d'amende; avec eux, furent
frapps les grants des journaux qui avaient publi le document, et
cinq dfenseurs qui s'taient refuss  dsavouer leur signature.
Telle fut la fin pitoyable d'un incident qui avait paru un moment si
grave. Cette impudeur et cette maladresse dans la supercherie, cette
fuite prcipite aprs une attaque si audacieuse, furent d'un effet
dsastreux pour les accuss et leurs amis. Devenus ridicules, ils
cessaient d'tre redoutables, sans cesser d'tre odieux. Les badauds,
qui avaient, un moment, regard ce nouveau genre de rvolte avec
quelque curiosit, ne s'en occupaient plus. Un autre procs, nullement
politique, tait alors survenu qui les absorbait et les passionnait
bien davantage, c'tait celui du jeune La Roncire[359].

[Note 359: On sait ce que fut cette mystrieuse et dramatique affaire.
La Roncire, lieutenant de cavalerie, tait accus de tentative de
viol sur la fille du gnral commandant l'cole de Saumur. Il fut
condamn le 29 juin 1835.]

En somme, les rpublicains taient arrivs  ce rsultat trange
d'avoir lass le public, sans lasser les juges. Il devenait donc
chaque jour plus vident que la Cour des pairs, grce  sa fermet
calme et patiente, finirait par avoir raison de toutes les rvoltes.
Le procs n'allait pas vite, mais il avanait. Une petite partie des
accuss, vingt-neuf, presque tous de Lyon, rsistant aux objurgations
et aux anathmes de leur parti, s'taient rsigns  accepter le
dbat. Quant aux autres,  chaque nouveau moyen d'obstruction qu'ils
imaginaient,  chaque violence qu'ils tentaient, la cour rpondait en
ordonnant  regret des mesures qui lui permettaient de se passer de la
prsence des accuss; ce n'tait pas,  la vrit, sans porter quelque
atteinte au principe du dbat contradictoire et aboutir presque au
jugement sur pices; la voie tait dangereuse; la cour s'y engageait
le moins possible, autant seulement qu'il tait indispensable, pour ne
pas laisser la justice impuissante et la socit sans dfense.

Le 10 juillet, on avait termin les dpositions relatives aux accuss
lyonnais. Une question se posa alors. La cour allait-elle passer aux
interrogatoires et dpositions concernant toutes les autres catgories
de prvenus, et ne procderait-elle que plus tard et d'ensemble aux
plaidoiries et au jugement? Ou bien allait-elle en finir avec les
Lyonnais, entendre leur dfense et statuer sur leur culpabilit? Ce
dernier parti, en permettant tout de suite une solution partielle,
dconcertait ceux qui n'avaient pas renonc  tout espoir de faire
avorter le procs: aussi protestrent-ils avec une extrme violence;
la disjonction n'en fut pas moins prononce. Ds lors, il fut encore
plus vident que force resterait aux juges. Les accuss eux-mmes
montrrent qu'ils ne se faisaient plus d'illusion: les principaux
d'entre eux, au nombre de vingt-huit, parmi lesquels Godefroy
Cavaignac, Marrast, Guinard, Landolphe, Berryer-Fontaine, s'vadrent,
le 13 juillet, par un souterrain qu'ils avaient creus et qui avait
mis la prison en communication avec une maison voisine. Les comparses,
qui restaient, derrire eux, sous les verroux, avec le sentiment de
soldats abandonns par leurs chefs, ne pouvaient soutenir une lutte
bien redoutable.  la fin de juillet, les dbats taient termins, en
ce qui concernait les Lyonnais, et le 13 aot, aprs plusieurs jours
de dlibr, la cour rendit son arrt: quelques-uns taient condamns
 la dportation, d'autres  une dtention variant de vingt  cinq
ans, le plus grand nombre  un emprisonnement d'une dure moindre.

Bien qu'une seule catgorie d'accuss et t juge, le procs tait
fini, le problme rsolu, l'preuve surmonte. Tous les moyens de
rsistance taient uss; les juges se sentaient arms pour triompher
de tous les obstacles. Aussi, quand, aprs une suspension de plusieurs
mois, la Cour des pairs reprit, en novembre, ces laborieux dbats et
se mit  juger, l'une aprs l'autre, les autres catgories, le public
n'y fit presque plus attention. Le dernier arrt fut rendu le 28
janvier 1836. Le parti rpublicain sortit de l plus que vaincu, il
sortit dconsidr. Ni les hommes qui l'avaient personnifi, ni les
principes qu'il avait manifests, ni la tactique qu'il avait suivie,
ne lui avaient fait honneur. Ses amis eux-mmes en avaient conscience;
Branger se plaignait alors, dans ses lettres intimes, des sottises
auxquelles avait donn lieu ce procs, et il ajoutait: On regarde la
rpublique de Sainte-Plagie comme fort dlabre[360].

[Note 360: _Correspondance_, lettres du 3 mai et du 25 juin
1835.--Quelques annes aprs, M. Louis Blanc avouait que le parti
rpublicain sortait de l dissous, dispers et discrdit. (_Histoire
de dix ans_, t. IV, p. 422-423.) Plus tard, M. Lanfrey a crit: Ce
procs dplorable n'eut d'autre rsultat que de dvoiler  tous les
yeux les profondes dissidences qui divisaient le parti rpublicain.
Aprs avoir commenc par le tragique, il et fini par le ridicule,
sans l'vasion qui lui apporta un dnoment. Puis il parle de
l'impossibilit o avait t Carrel de mettre un peu de srieux, de
dignit, de discipline et draison dans ce chaos de rsolutions
contradictoires, d'emportements sans frein et de dclamations
prescrites, dont le spectacle servit puissamment  discrditer la
cause vaincue. (Notice sur Armand Carrel. _Revue nationale_, t. XII.)
Lamartine crivait  un de ses amis, pendant le procs d'avril: On a
vu que les rpublicains taient des jacobins, c'est ce qui les perd.]


III

Au moment mme o se terminait la premire partie du procs, un
attentat sans prcdent tait venu y faire une effroyable diversion.
C'tait le 28 juillet: Paris, en fte, clbrait l'anniversaire de la
victoire des barricades. Par un soleil magnifique, le Roi, suivi de
ses fils et d'un brillant tat-major, passait en revue quarante mille
gardes nationaux, rangs en haie, depuis la Madeleine jusqu' la
Bastille. Il venait de s'engager sur le boulevard du Temple, quand,
regardant par hasard  gauche, il vit un jet de fume sortir d'une
fentre du troisime tage. Joinville, cria-t-il vivement  celui de
ses fils qui tait le plus rapproch de lui, ceci me regarde. Au mme
instant, semblable  un feu de peloton mal dirig, clate une
dtonation prolonge  laquelle rpond, de la foule, un cri d'horreur
et d'effroi. Les balles ont balay le sol tout autour du Roi. Quarante
et une victimes, gnraux, officiers, gardes nationaux, bourgeois,
gisent sur le pav sanglant; dix-huit sont mortellement frappes:
parmi elles, le marchal Mortier et une jeune fille inconnue. Par
miracle, Louis-Philippe n'a pas t atteint. Il s'arrte un moment,
s'assure que ses fils sont sains et saufs, promne ses regards sur les
mourants, donne quelques ordres avec un rare sang-froid, puis montrant
du doigt, au duc de Broglie, l'oreille de son cheval perce d'une
balle: Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons. Il
poursuit en effet la revue, au milieu des acclamations des gardes
nationaux et du peuple.

Pendant ce temps, des agents, dirigs par M. Thiers, se sont
prcipits sur la maison d'o est partie l'explosion; ils y ont vite
dcouvert l'instrument du crime: vingt-quatre canons de fusil,
disposs comme des tuyaux d'orgue sur une forte charpente et mis en
communication par une trane de poudre: cinq de ces canons, trop
chargs, ont crev prs du tonnerre. D'autres agents ont arrt
l'assassin qui cherchait  se sauver, au moyen d'une corde suspendue 
l'une des fentres du troisime tage. Il tait couvert de sang, la
figure et la main affreusement mutiles par suite de l'explosion de sa
machine.

Qui tait-ce? On ne le sut pas tout de suite: il fallut quelques jours
pour dcouvrir que c'tait un Corse nomm Fieschi, g de
quarante-cinq ans, astucieux et hardi, impudent et avili, condamn
autrefois comme voleur et faussaire, de moeurs ignobles, ayant tran
dans les lieux les plus divers sa vie vagabonde et vicieuse, ml aux
socits secrtes tout en vendant ses services  la police. Dans les
derniers temps, tout lui avait mal tourn; chass ignominieusement de
son atelier, menac d'arrestation, oblig de se cacher sous de faux
noms, il tait rduit  cette dtresse qui donne souvent aux gens de
cette sorte la tentation des plus mauvais coups[361]. Ajoutez une
vanit monstrueuse, digne d'un rostrate, craignant moins le chtiment
du crime qu'elle n'tait attire par son atroce retentissement. Il
n'avait pas eu, de lui-mme, l'ide de l'attentat. Parmi les
individus avec lesquels il entretenait des relations, tait un
bourrelier nomm Morey, membre actif de la socit des Droits de
l'homme. g de soixante ans, et en paraissant plus encore, malade,
d'humeur sombre et taciturne, Morey renfermait dans son corps us une
me implacable, toute brlante des haines de 1793; c'tait le type du
vieux jacobin. Un jour, Fieschi lui avait montr le plan d'une machine
de son invention qui pouvait tuer plusieurs personnes  la fois:
Voil, dit-il, ce qui vous aurait t bon sur les barricades.--Ce
serait bien meilleur encore pour Louis-Philippe, avait rpondu Morey.
Fieschi accueillit facilement cette ouverture, allch, dans son
orgueil et sa convoitise, par la clbrit horrible et la riche
rcompense que le vieux tentateur avait fait miroiter devant ses yeux.
Mais pour construire la machine, louer l'appartement, il fallait de
l'argent. Morey l'avait demand  un autre membre de la socit des
Droits de l'homme, chef de la section  laquelle il appartenait: ce
troisime criminel s'appelait Ppin, picier du faubourg
Saint-Antoine, envieux et intrigant, d'esprit court et de coeur bas,
toujours ml, quoique craintif et irrsolu, aux conspirations
rvolutionnaires, et nagure compromis dans les insurrections de juin
1832. Les trois complices, assists d'un ouvrier nomm Boireau, qui
n'eut qu'un rle secondaire, avaient longuement et froidement prpar
leur crime. Morey s'tait rserv de charger lui-mme les canons de
fusil; et, par une infernale prvoyance, il les avait bourrs de faon
 les faire clater, se flattant de se dbarrasser en mme temps de
Louis-Philippe et de Fieschi.

[Note 361: Au moment mme de son arrestation, comme on lui demandait
s'il avait t pouss par une passion politique: Je n'ai pas
d'opinion, rpondit-il, je suis seulement un homme drout.]

Aprs une instruction qui dura plusieurs mois, les assassins
comparurent devant la Cour des pairs[362]. Leur attitude fut diverse.
Fieschi s'agitait, gesticulait, prorait, avec une impudente jactance;
familier et bouffon avec les juges, posant pour le public, cet atroce
histrion jouissait de l'importance infme de son rle et disait avec
orgueil, au sortir d'une audience: Comme on parle de moi! Morey,
malade, envelopp dans sa longue redingote, la tte couverte de son
bonnet de soie noire, demeurait impassible, muet, sombre, le regard
fixe, tout entier  la passion qui le brlait intrieurement. Ppin,
livide, dcompos, misrable d'peurement, balbutiait des ngations
insoutenables et se contredisait  chaque phrase. Tous trois fuient
condamns  mort et excuts. Boireau en fut quitte pour vingt ans de
dtention. Le surlendemain de l'excution, la foule se pressait, place
de la Bourse, devant un caf au comptoir duquel trnait une fille
borgne, toute fire, elle aussi, de son ignoble clbrit: c'tait
Nina Lassalve, la concubine de Fieschi, dont un industriel avait
imagin de se faire une sorte d'enseigne.

[Note 362: L'affaire ne fut juge qu' la fin de janvier 1836.]

 ces quatre coupables ne faudrait-il pas en adjoindre un autre que la
justice n'avait pu atteindre? C'est le parti rpublicain lui-mme.
L'attentat de Fieschi est la consquence extrme, mais naturelle, des
sophismes, des passions, des haines que les socits secrtes et les
journaux ont foments, chauffs, exasprs, depuis cinq ans. Par une
sorte de progression logique ou fatale, des violences de tribune et de
presse on a pass  l'meute, de l'meute  la conspiration, de la
conspiration au meurtre, du meurtre au massacre, couronnement dernier
de ce qu'on a os appeler les temps hroques de l'histoire
rpublicaine. La presse n'en tait-elle pas alors arrive  excuser,
parfois  exalter et  prcher le meurtre des rois? Ne venait-on pas
de clbrer, par des banquets, l'anniversaire du meurtre de Louis XVI
et de l'assassinat du duc de Berry? Grce  ces excitations, l'ide du
rgicide s'tait  ce point rpandue dans l'air que, pendant les huit
ou neuf mois antrieurs au crime de Fieschi, la police avait dcouvert
et djou sept projets d'attentat contre Louis-Philippe. Pourrait-on
discerner,  la charge du parti rpublicain, trace d'une complicit
plus prcise? Il est tabli que Morey et Ppin ont eu, pendant qu'ils
prparaient leur crime, des confrences secrtes avec des membres de
la socit des Droits de l'homme. Dans quelle mesure leur avaient-ils
fait confidence de leur dessein? Ppin a dclar en avoir parl 
Godefroy Cavaignac,  Recuit,  Blanqui et  d'autres; sa dclaration
a t contredite. La vrit est malaise  dcouvrir. Ce qui est
certain, c'est qu'avant l'attentat, on a eu, dans une fraction du
parti, la notion plus ou moins vague de ce qui allait tre tent. Les
prvenus d'avril, vads de Sainte-Plagie, taient rests tous cachs
 Paris, sur l'avis qu'il se prparait un grand coup[363]. Dans
plusieurs villes de province, des hommes connus pour faire partie des
socits secrtes avaient pris des mesures, comme en vue d'un
vnement prochain. Des journaux rvolutionnaires ou lgitimistes
s'taient fait l'cho des bruits menaants qui circulaient partout et
annonaient, plus ou moins explicitement, la mort du Roi pour le 28
juillet. Mmes rumeurs  l'tranger;  Rome, un ordre du jour de la
_Jeune Italie_ avait recommand de se tenir prt, Louis-Philippe
devant tre tu pendant les ftes de juillet[364].

[Note 363: _Les Conspirateurs, extraits des Mmoires d'un montagnard_,
par A. CHENU, 2e partie, p. 53.]

[Note 364: Cf. sur tous ces indices l'_Attentat Fieschi_, par M.
Maxime du CAMP, p. 235  238.]

Une fois l'attentat consomm, nouveaux indices qui chargent le parti
rpublicain. S'il dsavoue Fieschi, auquel Carrel refuse le titre
d'assassin politique, il tche de protger ses deux complices; il
aide Ppin  djouer, pendant quelques jours, les recherches de la
justice; l'picier rgicide demande les conseils de Carrel et de
Garnier-Pags, et ce sont deux rdacteurs du _National_ qui lui
procurent un passe-port. Le lendemain du crime, une feuille radicale
de Paris, le _Rformateur_, ose publier ces lignes: Toutes les
classes semblent cder  l'attrait d'une belle soire, partages entre
une parfaite indiffrence pour l'accident de la veille et la
curiosit. En province, le _Patriote du Puy-de-Dme_ dclare Fieschi
moins coupable que les gnraux qui ont rprim l'insurrection
d'avril, et il ajoute: Nous trouvons que les journaux monarchiques
sont trs-mal fonds  donner le nom de lche assassinat  la
tentative individuelle qui vient d'tre faite. S'il est vrai de dire
que, sans Louis-Philippe et ses trois fils, la monarchie ft devenue
impossible en France, il faut bien reconnatre que, cette fois, la
rpublique n'a manqu son avnement que d'une demi-seconde. Une cause
si puissante, qui ne se trouve en retard que de si peu, ne nous parat
pas tre en situation bien dsespre. La rpublique est chose si
bienfaisante et si sainte qu'elle peut accepter son triomphe de
quelque vnement que ce soit. Aussi le duc de Broglie, quelques
jours aprs, est-il fond  dire, du haut de la tribune: Lisez les
journaux rvolutionnaires de Paris et des dpartements, voyez avec
quel soin, avec quelle insistance, ils se complaisent  faire
remarquer de quelle profondeur de haine il a fallu tre anim pour en
arriver l; voyez-les supputer, avec une joie qui l'ait frmir, de
combien de pouces et de combien de lignes il s'en est fallu que la
monarchie ne fut renverse; voyez avec quelle confiance ils dclarent
qu'aprs un tel exemple la rpublique doit avoir bon courage et
qu'elle acceptera volontiers l'hritage de l'assassinat!

Aprs que la tte des criminels a roul sous la guillotine, la police
est oblige d'interdire les plerinages faits  leur tombe. Morey
surtout, l'hroque vieillard, est l'objet d'une sorte de culte; on se
dispute ses dernires reliques. Encore se trouve-t-il des fanatiques
pour se plaindre que l'apothose ne soit pas plus complte. En 1836, on
saisit au domicile d'un sieur Gay, membre d'une socit secrte, une
note qu'il dclare tenir de son ami M. Marc Dufraisse. Dans cette note,
crite peu aprs l'excution de Fieschi et de ses complices, on se
plaint que la presse rvolutionnaire ait t trop timide dans la
justification de l'acte du 28 juillet, et l'on ajoute: Ne pouvait-on
pas dire: Le but de ce que vous appelez attentat tait de dtruire
Louis-Philippe et les trois ans de sa race; Louis-Philippe et les
ans de sa race sont des contre-rvolutionnaires; le premier devoir de
l'homme est d'anantir ce qui s'oppose au progrs, c'est--dire  la
rvolution; donc le fait du 28 juillet avait une fin rvolutionnaire;
donc il tait moral. Le rdacteur de cette note dplore surtout qu'on
n'ait pas exalt davantage le principal coupable. Morey! s'crie-t-il,
Morey a t sublime d'un bout  l'autre du drame. Ce vieux proltaire,
concevant l'ide du rgicide, faisant le plan de la machine qui doit
excuter son dessein, chargeant les canons, les ajustant; ce vieux
travailleur, passant de son atelier o il gagne son pain au lieu o doit
s'accomplir son projet, toujours calme, toujours de sang-froid..... Et
il finit par comparer Morey au Christ sur la croix. Comment s'tonner
d'ailleurs que les violents tiennent ce langage, quand, vers cette mme
poque, Carrel plaide les circonstances attnuantes de l'assassinat
politique et soutient que ce genre d'assassinat peut tre un crime, mais
n'est pas un dshonneur[365]? Enfin, faut-il rappeler que sur la liste
des rcompenses nationales, propose  l'Assemble constituante, en
novembre 1848, figuraient les enfants de Ppin? Morey n'avait pas
laiss de descendants.

[Note 365: Cet article, le dernier de Carrel, fut crit le 15 juillet
1836,  l'occasion d'un nouvel attentat contre le Roi, celui
d'Alibaud; Carrel y rappelait formellement Morey et Ppin. Cet
article, poursuivi comme contenant l'apologie d'un fait qualifi
crime, valut au _National_ une condamnation  trois mois de prison et
 1,000 francs d'amende, condamnation prononce aprs la mort de
Carrel.]


IV

L'indignation et la terreur causes par l'attentat Fieschi avaient eu
pour rsultat au moins momentan de rchauffer le sentiment
monarchique, singulirement attidi dans ces dernires annes. Le ton
gnral changea tout  coup. Les mmes badauds qui nagure avaient
fait un succs de curiosit aux caricatures meurtrires contre le Roi,
s'attendrirent sur le pril qu'il venait de courir et sur le courage
dont il avait fait preuve. Pour la premire fois depuis longtemps, on
fut  son aise pour le louer, et l'on put le faire sans tre souponn
de flagornerie menteuse et dplace. Les journaux du centre gauche et
mme certains de la gauche se sentirent obligs de protester de leur
loyaut dynastique. Des personnes qui, depuis 1830, s'taient tenues 
l'cart,  cause de leurs attaches lgitimistes, se rapprochrent de
la nouvelle cour. Mais ce ne fut pas tout. Parmi les gens honntes et
tranquilles, un cri universel s'leva pour demander qu'on en fint
avec cette agitation rvolutionnaire qui, aprs avoir prolong
l'meute pendant quatre ans, aboutissait maintenant  d'horribles
forfaits. Cette disposition des esprits n'chappa point au
gouvernement, qui rsolut aussitt d'en profiter pour complter les
lois de dfense sociale. Les travaux parlementaires taient
interrompus, mais la session n'avait pas t close officiellement. Les
deux Chambres furent convoques d'urgence par leurs prsidents pour le
4 aot, et le ministre leur apporta, avec une solennit inaccoutume,
les trois projets qui devaient s'appeler bientt les lois de
septembre.

Tout en les dposant, le prsident du conseil prit la parole afin d'en
marquer le caractre. Inquite, disait-il, pour son Roi, pour ses
institutions, la France lve la voix et rclame du pouvoir la
protection qu'elle a droit d'en attendre. Aprs avoir voqu le
souvenir de la lutte soutenue contre les partis, depuis cinq ans, le
ministre ajoutait: Les partis sont vaincus; ils ne nous dfient plus,
mais ils subsistent, et chaque jour rvle le mal qu'ils font et
surtout qu'ils ont fait. Partout se retrouvent les traces dsastreuses
de leur passage. Ils ont jet dans les esprits un venin qui n'est pas
prt  s'amortir. Les prjugs qu'ils ont allums, les vices qu'ils
ont couvs, fermentent; et si, dans ce moment, le rgne de l'meute a
cess, la rvolte morale dure encore. Une exaltation sans but et sans
frein, une haine mortelle pour l'ordre social, un dsir acharn de le
bouleverser  tout prix, une esprance opinitre d'y russir,
l'irritation du mauvais succs, l'humiliation implacable de la vanit
due, la honte de cder, la soif de la vengeance, voil ce qui reste
dans les rangs de ces minorits sditieuses que la socits a
vaincues, mais qu'elle n'a pas soumises. Puis, rappelant la politique
de rsistance que le ministre avait toujours suivie, le duc de
Broglie concluait ainsi: Tant que la confiance du Roi nous
maintiendra au poste o nous sommes, tant que la vtre nous rendra
possible l'exercice de l'autorit, nous resterons inbranlablement
fidles  des principes tant de fois prouvs, et nous porterons dans
l'accomplissement de nos devoirs toute la fermet, toute la svrit
que la situation rclame. En effet, messieurs, au milieu de ce grand
dsordre d'ides, contre l'audace et le cynisme des partis, il faut
non pas des lois terribles, mais des lois fortes, pleinement
excutes. La mollesse, la complaisance du moins, sont permises
peut-tre au pouvoir absolu; il peut toujours les compenser par
l'arbitraire. Mais le pouvoir constitutionnel doit imiter
l'impassibilit de la loi. Plus la libert est grande, moins
l'autorit doit flchir. Le gouvernement avait  coeur de prendre
devant vous l'engagement de dployer toute la force que la
constitution lui donne. Il ne faut pas que de timides mnagements
enhardissent les mauvais citoyens. Le temps est venu de leur rappeler
qu'ils sont une minorit malfaisante et faible que la gnrosit de
nos institutions protge,  la condition qu'ils s'arrtent devant
elles.

Ces trois projets, qui portaient, l'un sur le jury, l'autre sur le
jugement des actes de rbellion, le troisime, de beaucoup le plus
considrable, sur la presse, avaient pour but hautement proclam,
non-seulement de gner ou mme de punir, mais de rendre impossible
l'attaque contre la personne du Roi et contre le principe du
gouvernement, de supprimer, comme le disaient les ministres, la
presse carliste et la presse rpublicaine. Dans ce dessein, on
proposait de crer quelques dlits nouveaux, de prciser les anciens,
de rendre la rpression plus assure et plus svre. La condamnation
pouvait dans certains cas entraner la suppression du journal. En mme
temps, des prcautions taient prises contre les dfaillances du jury:
telle avait t dj la proccupation du lgislateur, dans les lois de
dfense, votes en 1833 et 1834. Les nouveaux projets rduisaient de
huit  sept, sur douze, le nombre de voix ncessaires pour le verdict
de condamnation, prescrivaient le secret du vote des jurs,
punissaient la publication de leurs noms ou le compte rendu de leurs
dlibrations. En outre, afin d'chapper, en certains cas,  cette
juridiction si incertaine, sans cependant violer la Charte qui
l'avait tablie pour les dlits de presse, on rigeait en attentats
certains de ces dlits, notamment l'excitation  la haine ou au mpris
du Roi et la provocation  la rvolte par la voie de la presse: or,
d'aprs cette mme Charte, les attentats pouvaient tre dfrs  la
Cour des pairs[366]. On proposait en outre quelques mesures
prventives: aggravation du cautionnement, prescriptions relatives aux
grants des journaux, rtablissement de la censure des pices de
thtre et des caricatures.

[Note 366: Nous vous demandons, disait encore le duc de Broglie, de
placer la personne du Roi sous la garantie d'un grand corps politique,
voyant d'assez haut pour ne pas se mprendre sur la nature et la
porte du crime; d'un tribunal permanent dont la jurisprudence
invariable ne laisse pas au second crime plus de chances qu'au
premier.]

 peine les projets connus, la presse opposante les attaqua avec une
vhmence dsespre. M. de Polignac avait t moins malmen, moins
accus d'attentat liberticide, que ne l'taient alors le duc de
Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Une feuille radicale intitulait son
article: _La Terreur est mise  l'ordre du jour_, et rsumait ainsi sa
pense: La Terreur de 93 fut rvolutionnaire et provisoire; la
Terreur de 1835 est lgale et permanente. Comme il est arriv dans
d'autres occasions analogues, l'opposition tait aide par la presse
anglaise, toujours peu intelligente de nos ncessits conservatrices,
alors mme qu'elle est le plus intresse  ne pas nous voir verser
dans la rvolution. Le duc de Broglie, dans une lettre intime au
gnral Sbastiani, ambassadeur  Londres, parlait, non sans quelque
tristesse, de tout ce qui lui tait venu d'injures de l'autre ct de
la Manche[367]. Ce tapage ne fut pas, au premier moment, sans
troubler quelque peu les ministriels, et les journaux conservateurs
commencrent par ne donner aux projets qu'une adhsion timide. Mais ce
n'tait pas dans la presse, c'tait  la tribune, en prsence et sous
l'action des ministres, que la bataille allait se dcider.

[Note 367: _Documents indits._]

La discussion commena le 13 aot et se prolongea jusqu'au 29, pendant
quatorze sances, avec grande dpense de passion oratoire.
L'opposition n'pargna aucune des exagrations habituelles en pareil
cas. Comment ne pas sourire aujourd'hui, en relisant les discours o
elle dnonait la loi sur la presse, comme la plus oppressive qui ait
t vote contre l'esprit humain[368]? La gauche fut seconde par des
orateurs qui ne venaient pas de ses rangs, comme M. Dupin, M. Dufaure,
M. de Lamartine, et surtout M. Royer-Collard, dont l'intervention
inattendue fit grande sensation. g alors de soixante-douze ans,
l'illustre vieillard n'avait pas paru  la tribune depuis son discours
de 1831, en faveur de l'hrdit de la pairie. Il tait demeur, en
face de la monarchie de Juillet, dans cette mme attitude de
spectateur chagrin, dcourag, un peu mprisant, que nous avions dj
observe au lendemain de la rvolution. Un moment, cette dfiance
malveillante s'tait attnue,  la vue de l'hroque nergie dploye
par Casimir Prier. Elle avait repris plus forte que jamais, sous le
ministre du 11 octobre, quoique ses amis les doctrinaires en fissent
partie. tait-ce mme quoique ou parce que? Le matre ne souffrait-il
pas,  son insu, de ce que la rvolution, qui avait mis fin  son rle
politique, se trouvait tre, pour ses disciples, notamment pour M.
Guizot, le point de dpart d'une clatante fortune? Comme l'a crit ce
dernier, c'est pour les hommes, mme les meilleurs, une preuve
difficile de voir grandir, sans leur concours et dans une complte
indpendance, des renommes et des fortunes qu'ils ont vues natre et
longtemps soutenues. Ajoutons que le philosophe cachait, derrire la
dignit austre de son attitude, un fond trs-passionn, et que sa
grande confiance en soi ne le portait pas  se matriser. Entre lui et
M. Guizot, il y eut mme,  cette poque, plus qu'un refroidissement
politique; il y eut brouille prive,  l'occasion d'une vtille, d'une
recommandation dont le ministre n'avait pu ou voulu tenir compte[369].
Ds lors, le terrible railleur mnagea moins encore les hommes du 11
octobre, dans les boutades de sa conversation: Guizot un homme
d'tat! disait-il; c'est une surface d'homme d'tat. Et encore: Ses
gestes excdent sa parole, et sa parole sa pense. S'il fait, par
hasard, de la grande politique  la tribune, soyez sr qu'il n'en fait
que de la petite dans le cabinet. On le vit, par hostilit contre les
ministres, se rapprocher des hommes qui lui ressemblaient le moins, de
M. Mol, de M. Dupin qui affectait de prendre ses conseils.
Jusqu'alors cependant, cette hostilit n'avait pas dpass les
couloirs. La loi sur la presse lui fut une occasion de se manifester 
la tribune. Ce n'tait pas la premire fois que M. Royer-Collard, par
proccupation trop absolue de la doctrine, par souci surtout de sa
rputation et de sa popularit librales, se sparait de ses amis au
pouvoir, se refusait  tenir compte des ncessits et des prils qui
s'imposaient  eux. Ainsi, sous la Restauration, avait-il rompu avec
le duc de Richelieu et M. de Serre; seulement, alors, le duc de
Broglie et M. Guizot taient de son ct. Ce rle de thoricien, sans
compromis avec les faits, le gnait d'autant moins que,
personnellement, il se drobait soigneusement  toute action, se
bornant  critiquer et  dogmatiser. Quant aux embarras qu'il pouvait
ainsi causer aux autres, il n'en avait cure. J'ai parl pour moi,
crivait-il un jour; je me suis satisfait[370].

[Note 368: Discours de M. Janvier.]

[Note 369: Au moment de mourir, en 1845, M. Royer-Collard s'est
rconcili avec M. Guizot. Ce fut pour lui une vive et douce motion.]

[Note 370: Lettre  M. de Tocqueville, du 21 novembre 1837. Il
crivait un peu plus tard, toujours  M. de Tocqueville:
Dsintressez-vous des autres, mais ne vous dsintressez pas de
vous-mme; l sont vos meilleures et plus vives jouissances. Pensez,
crivez, comme si vous tiez seul, uniquement occup de bien faire.
(_Oeuvres de Tocqueville_, t. VII, p. 161, 169.)]

Dans la loi propose, M. Royer-Collard s'attaqua surtout aux
dispositions qui, en qualifiant certains dlits d'attentats, les
enlevaient au jury pour les dfrer  la Cour des pairs. Cela lui
paraissait un subterfuge, et il accusait la loi de n'tre pas
franche. Je repousse, disait-il, ces inventions lgislatives o la
ruse respire; la ruse est soeur de la force et une autre cole
d'immoralit. C'tait dur et injuste. Mieux valait entendre l'orateur
exposer, avec son habituelle lvation, d'o venait le dsordre des
ides que l'on prtendait rprimer par la loi sur la presse: Le mal
est grand, il est infini; mais est-il d'hier? Enhardi par l'ge, je
dirai ce que je pense, ce que j'ai vu. Il y a une grande cole
d'immoralit, ouverte depuis cinquante ans, dont les enseignements,
bien plus puissants que les journaux, retentissent dans le monde
entier. Cette cole, ce sont les vnements qui se sont accomplis,
presque sans relche, sous nos yeux. Regardez-les: le 6 octobre, le 10
aot, le 21 janvier, le 31 mai, le 18 fructidor, le 18 brumaire; je
m'arrte l. Que voyons-nous dans cette suite de rvolutions? La
victoire de la force sur l'ordre tabli, quel qu'il ft, et, 
l'appui, des doctrines pour la lgitimer... Le respect est teint,
dit-on: rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage, car je n'estime
rien plus que le respect; mais qu'a-t-on respect depuis cinquante
ans? Les croyances sont dtruites! mais elles se sont dtruites, elles
se sont battues et ruines les unes sur les autres. Cette preuve est
trop forte pour l'humanit, elle y succombe. Est-ce  dire que tout
soit perdu? Non, tout n'est pas perdu; Dieu n'a pas retir sa main, il
n'a pas dgrad la crature faite  son image; le sentiment moral
qu'il lui a donn pour guide, et qui fait sa grandeur, ne s'est pas
retir du coeur. Le remde que vous cherchez est l et n'est que l.
M. Royer-Collard avait raison de rappeler  ses auditeurs d'alors que
tous ceux qui avaient particip ou applaudi  une rvolution taient
pour une part responsables du dsordre des ides; il avait raison
aussi de leur rappeler qu'il tait un autre remde que des lois
rpressives. Mais, en attendant ce remde suprieur et lointain, n'y
avait-il pas, dans une rgion moins haute,  prendre des prcautions
qui, pour n'tre pas suffisantes, pour ne pas s'attaquer  la racine
du mal, ne laissaient point que d'tre urgentes et indispensables?
Rien de mieux que de ne pas borner la politique  des expdients terre
 terre et au jour le jour, de l'lever  des vues plus hautes et plus
profondes de l'tat moral de la socit. Mais il serait vraiment trop
commode de prtendre, en philosophant ainsi, se soustraire aux
ncessits pratiques et quotidiennes du gouvernement.

Quelque clat que l'intervention de M. Royer-Collard et donn 
l'attaque, la dfense ne fut ni moins forte ni moins brillante. Les
principaux orateurs de la majorit, MM. Duvergier de Hauranne, de
Salvandy, Hbert, Martin (du Nord), et avec eux M. Sauzet, qui nagure
inclinait vers le tiers parti, vinrent soutenir les projets et
revendiquer,  ct du gouvernement, leur part de responsabilit. 
leur tte, combattaient, avec l'autorit de leur talent, de leur
union, les trois principaux ministres, MM. Guizot, Thiers et le duc de
Broglie. L'impression produite par ce dernier fut des plus profondes.
Habitu aux dbats sages et un peu froids de la Chambre des pairs, M.
de Broglie avait t jusqu'alors orateur de discussion plus que de
passion, ddaignant l'appareil oratoire, d'une argumentation serre,
mthodique et probe, d'une pense forte, haute et originale, d'une
forme distingue, mais apportant plus de lumire que de chaleur,
levant les esprits plus qu'il ne touchait les coeurs. Cette fois, sa
parole s'chappa, toute vibrante d'une motion qui fit d'autant plus
d'effet qu'elle tait chez lui moins habituelle et plus sincre. Chez
cet homme de bien irrit, comme l'appela M. Royer-Collard, on sentit
l'horreur des forfaits que la rvolution venait de commettre, l'effroi
des prils qu'elle faisait courir  la monarchie et  la socit, le
mpris indign pour la sottise et la lchet de l'opposition qui niait
les prils et cherchait  couvrir ces forfaits. On y sentit aussi
quelque chose de plus personnel et de plus poignant encore. Le duc de
Broglie avait partag les illusions optimistes de l'opposition
librale sous la Restauration: plus que tout autre, il avait cru et
profess que le rgne de la force ferait place  celui de la raison,
que la libert,  elle seule, rsoudrait tous les problmes, qu'elle
corrigerait ses propres excs, et qu'il fallait avoir confiance dans
l'esprit humain dlivr de tout frein et de toute tutelle. Pour venir
 son tour proposer, contre les dsordres de la presse, de la
caricature et du thtre, des lois de restriction, de rpression et
mme de censure, il devait faire violence  ses thories premires,
humilier sa raison, confesser l'erreur de ses esprances; ce ne fut
pas sans une souffrance qui se trahit dans ses paroles et leur donna
un accent particulier. Mais ce droit esprit avait vu, par l'exprience
du pouvoir, combien la ralit diffrait de l'idal longtemps
caress, et son patriotisme n'avait pas hsit. Il trouvait mme une
sorte de jouissance pre, fire, mle d'ironie ddaigneuse,  assumer
sur soi toute la responsabilit,  s'offrir comme le bouc missaire
de la socit. Certes, disait-il encore, si nous n'avions pens qu'
traverser commodment le pouvoir, oh! mon Dieu, cela nous et t bien
ais. Il ne fallait pas un grand effort de courage pour suivre la
pente des esprits, pour nous placer en quelque sorte au fil de l'eau,
pour marchander avec tous les partis, pour transiger avec toutes les
factions, pour se donner les airs de les gouverner par des concessions
ou des compliments, par des promesses ou des caresses; tout cela tait
trs-facile: nous aurions travers le pouvoir au bruit des
applaudissements populaires; mais nous aurions perdu le pays et nous
l'aurions prcipit dans l'abme. (_Sensation._) Aprs ces paroles,
dont on comprend mieux encore la porte, quand on a vu  l'oeuvre la
politique de laisser-aller, l'orateur rappelait comment le
gouvernement de Juillet avait pris naissance au sein d'une rvolution
populaire, et il terminait par cette magnifique proraison qu'on nous
permettra de citer en entier: La rvolte, c'est l l'ennemi que la
rvolution portait dans son sein et devait rencontrer dans son
berceau; la rvolte, nous l'avons combattue sous toutes les formes,
sur tous les champs de bataille. Elle a commenc par vouloir lever,
en face de cette tribune, des tribunes rivales. Nous avons dmoli ces
tribunes factieuses, nous avons ferm les clubs, nous avons, pour la
premire fois, musel le monstre. (_Trs-bien! trs-bien!_) Elle est
alors descendue dans la rue, vous l'avez vue heurter aux portes du
palais du Roi, aux portes de ce palais, les bras nus, dguenille,
hurlant, vocifrant des injures et des menaces, et pensant tout
entraner par la peur. Nous l'avons regarde en face; la loi  la
main, nous avons dispers les attroupements, nous l'avons fait rentrer
dans sa tanire. (_Bravo!_) Elle s'est alors organise en socits
anarchiques, en complots vivants, en conspirations permanentes. La loi
 la main, nous avons dissous les socits anarchiques; nous avons
arrt les chefs, parpill les soldats. Enfin, aprs nous avoir
plusieurs fois menacs de la bataille, plusieurs fois elle est venue
nous la livrer, plusieurs fois nous l'avons vaincue, plusieurs fois
nous l'avons trane, malgr ses clameurs, aux pieds de la justice,
pour recevoir son chtiment. (_Bravo! bravo!_) Elle est maintenant 
son dernier asile; elle se rfugie dans la presse factieuse; elle se
rfugie derrire le droit sacr de discussion que la Charte garantit 
tous les Franais. C'est de l que, semblable  ce sclrat dont
l'histoire a fltri la mmoire, et qui avait empoisonn les fontaines
d'une cit populeuse, elle empoisonne chaque jour les sources de
l'intelligence humaine... Nous l'attaquons dans son dernier asile;
nous lui arrachons son dernier masque; aprs avoir dompt la rvolte
matrielle, sans porter atteinte  la libert lgitime des personnes,
nous entreprenons de dompter la rvolte du langage, sans porter
atteinte  la libert lgitime de la discussion. (_Nouvelles et vives
acclamations._) Si nous y russissons, messieurs,... advienne ensuite
de nous ce que pourra; nous aurons rempli notre tche, nous aurons
droit au repos. Que le Roi, dans sa sagesse, appelle, dans d'autres
circonstances, d'autres hommes au maniement des affaires; que, par des
motifs que nous respecterons toujours, vous nous retiriez l'appui
gnreux que vous nous avez accord jusqu'ici; que nous succombions
par notre faute ou sans notre faute, peu importe; quand l'heure de la
retraite sonnera pour nous, nous emporterons la conscience de n'avoir
rien fait pour nous-mmes et d'avoir bien mrit de vous. (_Bravos
prolongs et vifs applaudissements._) Jamais le duc de Broglie ne
s'tait lev plus haut, et rarement assemble avait entendu un
langage d'une loquence plus sincre, plus honnte et plus profonde.
L'effet fut immense. Les conservateurs taient fiers et rassurs, les
hsitants convaincus et entrans. Quant  la gauche, a dit un
tmoin, elle demeurait silencieuse, immobile et comme accable, au
milieu de l'motion universelle.

Au vote, le gouvernement eut un succs complet; la loi sur les cours
d'assises fut vote par 212 voix contre 72, celle sur le jury par 224
contre 149, celle sur la presse par 226 voix contre 153.

Aussitt promulgues, l'effet de ces lois se fit sentir. Il y eut tout
de suite un changement notable dans l'tat de la presse. Une trentaine
de journaux dmagogiques, en province ou  Paris, disparurent. Les
survivants furent obligs de se modrer[371]. La caricature factieuse
fut supprime. Les jurys condamnrent[372], et les procs de presse
cessrent d'offrir le scandale de l'impudence des accuss comme de la
dfaillance des juges[373]. En mme temps, il fut visible que la
libert de la presse n'tait  aucun degr atteinte. Pour tre
contraints de s'interdire certains outrages grossiers ou certaines
manifestations inconstitutionnelles, les journaux n'en conservrent
pas moins leur plein droit de contrle, de discussion, d'attaque
violente et injuste. Les lois n'avaient mme pas tu la presse
carliste ou rpublicaine: elles l'avaient seulement contrainte 
voiler un peu son drapeau. Ds lors, qu'est-il rest,  l'preuve des
faits, de toutes les dclamations de l'opposition?

[Note 371: Carrel disait, peu aprs, dans le _National_: On a mis les
journaux dans la ncessit de se censurer eux-mmes. Ils s'y
rsignent; mais on n'crit pas tout ce qu'on pense, et l'on ne publie
pas mme tout ce qu'on crit. Pour avoir l'ide de la violence que se
fait la presse  elle-mme, en se prsentant avec ces apparences de
modration que le _Journal des Dbats_ clbre comme le rsultat des
lois de septembre, il faudrait se faire apporter les preuves et les
manuscrits qui passent chaque soir sous les yeux des directeurs des
feuilles opposantes... Imaginez les lois de septembre suspendues
pendant deux fois vingt-quatre heures! Combien de choses qu'on croit
oublies recommenceraient  se dire!... (1er juillet 1836.)]

[Note 372: Ds le 30 novembre 1835, Carrel se plaint que le jury
n'ait pas su se prserver d'un entranement trop gnral, et que, par
suite, cette partie de la presse, qui n'a point abdiqu toute mission
rvolutionnaire, n'ait pu, en s'appuyant sur le jury, soutenir le
combat contre des adversaires arms de la terrible lgislation du 9
septembre. Il ajoutait: Nous attendons une situation de l'esprit
public qui nous prsente des juges calmes, des juges rassurs.]

[Note 373: Un magistrat, M. de Marnay, crivait, le 30 novembre 1835:
Quant aux procs politiques, tout leur intrt est fini, et on les
juge dans la solitude... La rpublique laisse mourir le _Rformateur_
aprs la _Tribune_, dans un abandon qui fait mal au coeur. Et si vous
entendiez le ton obsquieux, patelin, des prvenus, des avocats:
supplications qui ne les sauvent pas des condamnations impitoyables du
jury maintenant rassur. Jamais je n'aurais espr, des lois
d'intimidation du 9 septembre, un effet aussi radical. J'ignore s'il
se relvera, mais, pour le moment du moins, l'ennemi parat bien
abattu.]

Ce n'est pas  dire que ces lois fussent autre chose qu'un expdient,
ni qu'elles aient rsolu, d'une faon dfinitive, le problme que
soulve la libert de la presse dans notre socit  la fois si
excite et si dsempare. O est d'ailleurs la solution de ce
problme? Qui a trouv le secret d'ouvrir les portes  la libert,
sans que la licence en profite pour se glisser par quelque endroit?
Quel mode de rpression qui ne puisse,  un moment donn, entre les
mains d'un gouvernement sans scrupule, devenir un instrument
d'oppression?  ces deux prils, le remde est plutt dans les moeurs
que dans les lois. Mais que deviennent les moeurs dans notre tat
chaque jour plus dmocratique et toujours rvolutionnaire? Et quand
donc pourrons-nous nous flatter d'avoir ferm cette grande cole
d'immoralit dont parlait M. Royer-Collard?


V

Le vote des lois de septembre, concidant avec la fin du procs
d'avril, marque le terme de la lutte que Casimir Prier avait
commence et dont nous avons suivi toutes les vicissitudes, dans la
presse, dans le Parlement, dans la rue et jusque devant la justice. La
dfaite du parti rpublicain tait complte, dfaite matrielle et
morale. Dispers, dsarm, abattu, il se sentait rduit, pour
longtemps,  l'impuissance[374]. Branger constatait, dans ses
lettres,  quel point le pays tait dgot de ce parti. Quant 
Carrel, suivant l'expression d'un de ses apologistes[375], il avait
prvu la droute, mais il devait s'avouer combien, dans son
dcouragement, il tait rest au-dessous de la vrit. Lui-mme
proclamait, dans le _National_, et la pleine victoire des
doctrinaires, et l'loignement croissant de la masse pour la
rpublique[376]. Il ne se dissimulait pas que c'tait le fruit des
fautes commises par les rpublicains, et n'avait plus, sur ceux-ci,
aucune illusion. Les hommes que je parais diriger, disait-il 
Berryer, ne sont pas mrs pour la rpublique; aucun esprit politique,
aucune discipline. Nous commettons faute sur faute. Je suis rduit au
rle de marteau: on se sert de moi pour frapper. Marteau pour briser,
je ne puis rien difier... L'avenir, il est trop lointain pour que je
l'atteigne[377]. Un jour mme,--tait-ce sous la pression du
remords?--il confessait, dans le _National_, le tort que ses amis et
lui s'taient fait par la violence de leur langage et de leurs
doctrines, et la responsabilit qu'ils avaient ainsi assume dans les
crimes rvolutionnaires[378]. Ce qui ne l'empchait pas, il est vrai,
de se faire le lendemain le prophte, presque le champion du
socialisme[379], de plaider les circonstances attnuantes du
rgicide[380], et de prendre son parti du triomphe du jacobinisme sur
les ides de libert qu'il avait d'abord caresses[381]. Tout
cela,--le dgot qu'il ressentait de ses amis, comme la honte de ses
propres faiblesses,--n'tait pas fait pour diminuer, chez lui, le
malaise, la tristesse que nous avons dj eu occasion de noter, les
annes prcdentes. Il comprenait maintenant et probablement
regrettait la faute qu'il avait commise en se proclamant rpublicain,
en passant de l'opposition lgale  l'opposition rvolutionnaire,  la
fois intransigeante et dsespre. Aussi dissuadait-il tous ceux qui
voulaient l'imiter et venir  la rpublique[382]. Mais il se regardait
lui-mme comme trop engag pour revenir sur ses pas. Comment donc se
tirer de l[383]? La mort, qu'on n'attendait pas, allait rsoudre, ou
pour mieux dire, supprimer la question.

[Note 374: Un crivain rpublicain, M. Lanfrey, a crit de l'tat de
son parti  cette poque: Les dfaites matrielles et plus encore les
dfaites morales du parti, le vague, l'incohrence ou la folie de ses
doctrines, le dsaccord de ses chefs, l'exaltation aveugle ou
l'indisciplinable orgueil de ses adhrents le condamnaient 
l'impuissance... Il fallait renoncer  toute action immdiate ou mme
prochaine.]

[Note 375: M. Lanfrey.]

[Note 376: _National_ du 30 novembre 1835 et du 11 janvier 1836.]

[Note 377: _Mmoires de M. d'Alton-She_, t. I, p. 163.--Un autre
jour, Carrel disait, en parlant de ses amis: Vous ne les connaissez
pas: des fous, des brouillons, des envieux, des impuissants! Ou
encore: Leurs qualits ne servent que dans les cas tout  fait
extraordinaires, leurs inconvnients sont de tous les jours.]

[Note 378: 8 janvier 1836.]

[Note 379: Voir notamment un article du 23 juin 1836, o,  propos
d'un crit de M. de Chateaubriand, Carrel annonce et salue la
prochaine rvolution sociale. M. Littr, qui a t l'diteur des
oeuvres du rdacteur du _National_, a not religieusement tous les
indices qui rvlent le progrs de cet crivain vers le socialisme.
Au dbut de sa carrire, dit-il, Carrel n'avait point d'engagement
avec la rpublique; au milieu, il se rangea sous le drapeau
rpublicain;  la fin, il s'approchait du socialisme... (_Oeuvres de
Carrel_, t. IV, p. 510.)]

[Note 380: Nous avons dj eu occasion de mentionner cet article du 15
juillet 1836, crit  propos des attentats d'Alibaud; c'est, comme
nous l'avons dit, le dernier qui soit sorti de la plume de Carrel.]

[Note 381: Carrel appelait cette ide de la libert amricaine, de la
libert pour tous, la thorie du droit commun. Nous emes  ce
sujet, lui et moi, raconte M. Nisard, une longue conversation,
quelques mois avant sa mort, dans une promenade au bois de Boulogne.
Je vis qu'il avait presque renonc  cette thorie du droit commun,
comme principe de politique applicable; tout au plus y tenait-il
encore comme thorie... Ses doutes, sur ce point, furent une dernire
dfaite... Dans les derniers jours de sa vie, il n'en parlait plus que
comme d'un progrs qu'il ne lui serait pas donn de voir de son
vivant, et auquel ne doivent peut-tre jamais arriver les socits
humaines.]

[Note 382: Victor Hugo a crit  M. d'Alton-She qui racontait avoir
t dtourn par Carrel de se faire rpublicain: J'ai connu Carrel
tel que vous le dpeignez. Il a fait aussi ce qu'il a pu pour
m'loigner de la rpublique.]

[Note 383: On a racont que Carrel disait lui-mme, dans l'angoisse de
ses derniers moments: Ils m'ont enferm dans une impasse.]

Quelques mois plus tard[384], en effet, Carrel tait bless
mortellement, dans un duel avec un personnage encore obscur, et 
l'occasion d'une polmique qui semblait n'tre qu'une querelle de
boutique sur le prix compar de deux journaux concurrents. Son
adversaire s'appelait mile de Girardin. g de trente ans, il tait
en train de se faire de vive force, dans la socit, la place que
l'irrgularit de sa naissance l'avait empch de trouver toute faite.
D'une intelligence alerte et prompte, d'une activit fivreuse,
courageux, plein de sang-froid, audacieux, mme jusqu' l'impudence,
ne s'embarrassant pas de convictions, de sentiments ou de scrupules,
crivain mdiocre, vulgaire, de peu de culture, mais ayant le
mouvement et une sorte d'instinct de charlatan pour imaginer ce qui
pouvait amuser, rveiller ou entraner la foule, beaucoup plus homme
d'affaires qu'homme de lettres, il devait tre l'un des plus tonnants
entrepreneurs de publicit politique que ce temps ait connus. En 1836,
il venait de crer, en face du vieux journal  80 francs,  clientle
restreinte,  opinion dfinie et fixe, reprsentant un parti et vivant
des sacrifices de ce parti, le nouveau journal  40 francs, cherchant
avant tout une clientle nombreuse, la sollicitant par des appts
infrieurs ou suspects, prt  la suivre dans tous ses caprices,
vivant principalement du produit de ses annonces et de ses rclames,
s'intressant plus  la Bourse qu'au Parlement, poursuivant moins le
succs d'une opinion que celui d'une affaire, et abaissant la presse
politique  n'tre plus qu'une entreprise industrielle, une
spculation financire. C'tait toute une rvolution dans le
journalisme, rvolution dont nous n'avons pas encore vu le dernier
mot; peut-tre tait-elle invitable et en harmonie avec notre
dmocratie, mais on ne peut dire qu'elle ait profit  l'autorit et 
la moralit des journaux.  son apparition, la nouvelle presse fut
trs-attaque par l'ancienne, qu'elle froissait dans sa dignit et
menaait dans ses intrts. M. de Girardin fit tte  ces attaques; il
eut plusieurs duels, entre autres celui qui fut fatal  Carrel.
Celui-ci ne survcut que deux jours  sa blessure. Sa fin fut triste
et sans consolation. Point d'glise, pas de prtre! tel avait t
son premier mot, en entrant dans la maison o il avait t
transport[385]. Le public fut saisi de ce qu'avait de lugubrement
prmatur ce coup obscur qui frappait un homme de trente-six ans, dans
toute la vigueur de sa sant, de son talent, et encore au dbut d'une
brillante carrire; il remarqua surtout la concidence tragique entre
cette mort qui enlevait  l'arme rpublicaine le seul homme y faisant
figure, et la droute de cette mme arme. M. Quinet crivit alors 
un de ses amis: Le parti rpublicain est avec Carrel dans le
cercueil; il ressuscitera, mais il lui faudra du temps[386].

[Note 384: 22 juillet 1836.]

[Note 385: M. de Chateaubriand, qui suivit le convoi civil de Carrel,
a cherch  attnuer le scandale de cette mort sans religion. Il a
racont que M. Carrel pre lui avait dit,  l'enterrement de son fils:
Armand aurait t chrtien comme son pre, sa mre, ses frres et
soeurs: l'aiguille n'avait plus que quelques heures  parcourir pour
arriver au mme point du cadran. M. de Chateaubriand ajoutait:
Carrel n'tait pas aussi antireligieux qu'on l'a suppos: il avait
des doutes. Peu de jours avant sa mort, il disait: Je donnerais toute
cette vie pour croire  l'autre.]

[Note 386: Lettre du 6 aot 1836. (_Correspondance d'Edgar Quinet._)]




CHAPITRE XIII

LA QUESTION RELIGIEUSE SOUS LE MINISTRE DU 11 OCTOBRE

(Octobre 1832--fvrier 1836)

     I. Les prventions irrligieuses, non compltement dissipes,
     sont cependant moins fortes. Dispositions de la Chambre.
     Amendement excluant les prtres des conseils gnraux et leur
     refusant la prsence de droit dans les comits de surveillance
     des coles. Votes mis relativement  la rduction du nombre des
     vchs. L'intolrance a diminu dans les conseils lectifs et
     dans les administrations. Tmoignage de M. de Tocqueville.--II.
     Conduite du ministre dans les affaires religieuses. Malgr
     quelques incertitudes, il y a amlioration. Faits  l'appui. Les
     congrgations tolres. Les nominations d'vques. M. Guizot et
     la loi de l'enseignement primaire. La religion dans l'cole
     publique. Le cur dans le comit de surveillance. Circulaires
     pour l'excution de cette partie de la loi. La libert de
     l'enseignement. M. Guizot et les congrgations enseignantes.
     Projet sur l'instruction secondaire. Le gouvernement accus de
     raction religieuse.--III. La religion regagne ce qu'elle avait
     perdu dans les mes. Dception douloureuse du rationalisme. Aveux
     et gmissements des contemporains. Retour  la religion, surtout
     dans la jeunesse. Affluence dans les glises. lan dans le sein
     du catholicisme. Ozanam et la jeunesse catholique. La Socit de
     Saint-Vincent de Paul. Les confrences de Notre-Dame.


I

C'tait beaucoup d'avoir vaincu les factieux dans la rue, dans les
socits secrtes, dans la presse et dans le Parlement: ce n'tait pas
tout. La rvolution, nous l'avons vu, avait troubl les mes en mme
temps que renvers les institutions, et l'une de ses premires
consquences avait paru tre le triomphe d'une sorte d'impit
publique. Il fallait aussi ragir contre cette autre forme du
dsordre. Cette raction avait dj commenc, non sans ttonnement,
avec Casimir Prier. Elle se continua sous le ministre du 11
octobre.

Sans doute, les prventions et les haines irrligieuses n'avaient pas
entirement dsarm. On s'en apercevait  plus d'un signe.  la
Chambre, il tait tels dputs, M. Isambert par exemple, chez qui le
besoin de manger du prtre tait devenu une sorte de monomanie. Sous
couleur de gallicanisme, M. Dupin faisait parfois campagne avec eux.
De temps  autre, les prventions auxquelles les pourfendeurs du
parti prtre faisaient appel, trouvaient assez d'cho dans
l'Assemble pour obtenir une majorit. Mais, le plus souvent, ces
victoires n'taient que passagres. L'esprit de justice et de
tolrance, sans toujours prvaloir, tait en progrs[387].

[Note 387: La Chambre n'affectait plus, comme au lendemain de 1830,
d'ignorer l'existence mme des ftes du christianisme. En 1833, pour
la premire fois depuis la rvolution de Juillet, elle suspendait ses
sances le jour de l'Ascension. Le fait fut remarqu.]

En janvier 1833, la Chambre discutait la loi des conseils gnraux: un
dput demanda que les ministres du culte ne pussent faire partie de
ces conseils; cet amendement paraissait avoir peu de succs, mme 
gauche, et allait tre rejet[388], quand M. Dupin descendit du
fauteuil pour le soutenir. Aprs avoir voqu les souvenirs de la
Restauration: Si vous laissez au clerg, s'cria-t-il, la possibilit
de rentrer par un coin quelconque dans vos affaires, il envahira tout
bientt, et il perdra encore une fois l'tat, en se perdant lui-mme.
Cet argument suffit pour faire adopter l'amendement, il est vrai, 
une faible majorit. Les ministres s'taient tus dans le dbat et
abstenus au vote. Mais, en dehors de la Chambre, cette exclusion peu
librale ne fut pas favorablement accueillie. La presse ne se gna pas
pour la critiquer[389].  la Chambre des pairs, l'amendement, soutenu
par M. de Montlosier, avec une vhmence qui excita des rires et des
murmures, combattu par M. de Sacy et par le ministre, fut repouss 
la presque unanimit. La Chambre des dputs, peu fire de son premier
vote, n'insista pas. Le vieux M. de Montlosier, tout bahi qu'on ne
prt plus ses terreurs au srieux, comme en 1826, lors de sa fameuse
dnonciation[390], pancha ses dolances dans une lettre publique  M.
Dupin et dans d'autres crits[391]. Il y dclarait que le parti
ecclsiastique dominait le gouvernement et se plaignait que la
rvolution de Juillet et fait entrer le prtre dans notre instruction
et dans nos affaires. Tout cela ne parut que ridicule.

[Note 388: C'est M. Dupin lui-mme qui le constate. (_Mmoires_, t.
III, p. 22.)]

[Note 389:  ce compte, disait le _Journal des Dbats_, la prtrise
serait une mise hors la loi. Sous la premire race, quand on voulait
dgrader un prince, on le tonsurait et on le faisait prtre. Ds ce
moment, il ne comptait plus: ce serait la mme chose aujourd'hui. La
tonsure ecclsiastique serait aussi une dgradation civile et
politique. Ce n'est pas ainsi que nous entendons la libert. Point de
privilges pour le clerg, c'est tout naturel, mais point d'exclusion
non plus. Que le prtre puisse tre lu si ses concitoyens le trouvent
digne de leurs suffrages. Et ce mme journal ajoutait,  l'adresse de
M. Dupin: Nous ne sommes plus en 1827. Les Jsuites de Saint-Acheul
ne font plus de procession; le monogramme de la Socit de Jsus et
l'emblme du Sacr-Coeur ne sont plus tals au front des reposoirs de
la Chambre des dputs; l'glise ne parat pas prte  envahir l'tat.
Nous pouvons donc, ce nous semble,  l'heure qu'il est, tre, les uns
moins gallicans, les autres moins voltairiens que nous n'avons t, et
appliquer, sans crainte et sans danger, les principes de la tolrance
religieuse. Le _Journal du Commerce_, quoique infod aux partis de
gauche, n'tait pas moins vif contre la thse de M. Dupin et lui
ripostait plaisamment: Quand un avocat vient signaler,  la tribune,
les habitudes envahissantes du parti prtre, un prtre pourrait, avec
raison, lui opposer l'ubiquit des avocats dans les fonctions
administratives.]

[Note 390: Cf. mon tude sur le _Parti libral sous la Restauration_,
p. 386 et suiv.]

[Note 391: Juin  dcembre 1833.]

Un incident analogue se produisit, dans cette mme anne 1833, 
propos de la loi de l'instruction primaire sur laquelle nous aurons
bientt  revenir. La majorit, aprs avoir refus d'admettre le cur
comme membre de droit des comits de surveillance des coles, finit
par cder devant le vote contraire de la Chambre des pairs et
l'insistance du gouvernement.

C'tait surtout dans la discussion annuelle du budget des cultes que les
censeurs du clerg le mettaient sur la sellette. Chacun d'eux apportait
ses dnonciations et ses reproches. Puis, c'taient des demandes de
rductions  la fois mesquines et vexatoires, du genre de celles qui
s'taient dj produites sous Casimir Prier. Ainsi, en 1833, pour punir
sans doute l'archevque de Paris de ses libralits envers les victimes
du cholra, la majorit, malgr le gouvernement, rduisit son traitement
de 15,000 francs. Mais ce fut l'un des derniers votes de ce genre.
Bientt mme, on commena  rtablir quelques-uns des crdits supprims
aprs 1830. Le budget des cultes de 1836, discut en juin 1835,
prsentait sur le prcdent une augmentation de prs de 700,000 francs,
dont 330,000 francs au chapitre des curs et desservants, et, ce qui
tait plus significatif encore, 20,000 pour accrotre le traitement de
deux archevques-cardinaux. La Chambre accorda ces crdits sans
difficult. M. Isambert en fut rduit  dclarer ce vote antinational.
C'est, ajouta-t-il, le dmenti le plus solennel donn  la rvolution
de Juillet et  tout ce qui a t fait depuis 1830.

Une question plus grave et qui touchait  l'organisation mme de
l'glise de France, se trouva souleve dans ces discussions budgtaires.
Dans le Concordat, il n'tait question pour la France que de soixante
vchs. D'accord avec le Saint-Sige, et aprs autorisation des
Chambres, le gouvernement de la Restauration avait port ce nombre 
quatre-vingts. L'opposition librale avait alors vivement attaqu
cette mesure dont elle contestait mme,  tort, la lgalit. Aussi,
aprs 1830, les commissions du budget exprimrent-elles le voeu que l'on
revnt au chiffre du Concordat. Le gouvernement, ainsi press, saisit
diplomatiquement le Saint-Sige de la question. Son intention n'tait
pas de supprimer vingt vchs, mais il demandait au Pape d'en sacrifier
six ou sept pour sauver le reste. Les choses en taient l, quand, le 29
mai 1833,  propos de la loi de finances, la Chambre vota, malgr le
ministre, un amendement, plus comminatoire du reste qu'immdiatement
efficace, qui avait t prsent par M. Eschassriaux. Par cet
amendement, elle exprimait sa volont de ne plus doter, dans l'avenir,
ceux des siges piscopaux, crs postrieurement au Concordat de 1801,
qui viendraient  vaquer jusqu' la conclusion des ngociations entames
avec la cour de Rome. Il n'entrait pas dans la pense du gouvernement de
se laisser pousser si vite et si loin. Il dclara donc,  la tribune de
la Chambre haute, ne voir dans ce vote qu'une invitation plus pressante
de ngocier avec le Saint-Pre; mais, jusqu' l'issue de ces
ngociations, il se rservait le droit de nommer aux vchs qui
deviendraient vacants: et en fait, l'occasion s'tant prsente par
suite de la mort de l'vque de Nevers, il usa de ce droit. M.
Eschassriaux et ses amis crirent, mais sans rsultat. Rome, de son
ct, ne paraissait pas dispose  faire le sacrifice qu'on lui
demandait: au contraire. Sur l'initiative de Mgr Mathieu, alors vque
de Langres, et d'accord avec la nonciature, les prlats titulaires des
siges menacs avaient tous sign et secrtement adress au Pape une
lettre, par laquelle ils se dclaraient prts, si besoin tait, 
renoncer  leur traitement, tout en demeurant, avec le pouvoir civil,
dans les rapports rgls par le Concordat. Le gouvernement n'avait eu
aucun vent de cette dmarche: grands furent son tonnement et son
embarras, quand, insistant  Rome et invoquant la menace, faite par la
Chambre, de refuser toute dotation, il reut pour rponse communication
de la renonciation ventuelle des vques. Cette renonciation tait
toute force au seul argument qu'il pt employer, et d'autre part il ne
dsirait pas mettre  l'preuve un dsintressement qui ne lui et pas
laiss le beau rle[392]. Chaque jour d'ailleurs,  la vive surprise des
promoteurs de la rduction, il devenait plus visible que cette mesure
n'tait rien moins que populaire. Le monde ecclsiastique n'tait pas
seul  s'en mouvoir. Dans tous les diocses menacs, on rdigeait des
ptitions pour protester contre les suppressions annonces: elles se
couvraient, en peu de temps, de plus de trois cent mille signatures. Les
dputs taient ainsi avertis qu' persister dans cette voie ils
risquaient leur fortune lectorale. Lors de la discussion du budget de
1835, en avril 1834, M. Eschassriaux n'osa pas reproduire son
amendement, et les crdits furent vots, sans difficult, pour les
quatre-vingts siges piscopaux. Peu aprs, la question se trouva pose
plus nettement encore,  l'occasion des ptitions: le gouvernement,
enhardi par le mouvement de l'opinion, se montra, dans le dbat, plus
favorable aux voeux des catholiques qu'il ne l'avait t jusqu'alors, et
le renvoi des ptitions au ministre parut justement  tous le dsaveu
du vote de l'anne prcdente. Ds lors, tout danger de rduction des
siges tait cart.

[Note 392: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 140 
143.]

La mme dtente se produisait dans tous les conseils lectifs et dans
les administrations locales. Certes il serait facile de signaler
encore des conseils gnraux refusant au clerg les allocations les
plus justifies, des maires tourmentant leurs curs, des conseils
municipaux faisant la guerre  quelque cole de Frres ou de Soeurs,
tmoin celui de Beauvais qui enjoignait au bureau de bienfaisance de
refuser tout secours aux parents pauvres dont les enfants seraient
envoys  l'cole des Frres[393]. Mais, chaque anne, ces faits
devenaient plus rares et surtout taient plus mal vus de l'opinion.
Dsormais les ecclsiastiques pouvaient sortir, sans crainte d'tre
outrags dans les rues. Il n'tait plus de bon ton d'affecter
l'irrligion; la prtrophobie avait quelque chose de vieillot et de
dmod. Les communes commenaient  rappeler dans leurs coles les
congrganistes chasss en 1830. On laissait replanter les croix
dtruites. Dans beaucoup de villes, les processions, nagure
interdites, reparaissaient dans les rues, et c'est  peine si,
parfois, elles taient encore l'occasion de quelques scandales. Ds
juillet 1833, le _Constitutionnel_ dnonait cette raction fatale,
et, deux ans aprs, il s'criait dsespr: Les plantations de croix
se multiplient sur plusieurs points; les processions publiques
reprennent vigueur dans un grand nombre de localits; enfin le
mouvement ecclsiastique est en progression[394].

[Note 393: _Journal des Dbats_ du 23 octobre 1833.]

[Note 394: Janvier 1835.]

Aussi, en 1835, M. de Tocqueville, examinant l'tat des esprits et des
moeurs, constatait, sinon la disparition, du moins l'attidissement
visible des haines antichrtiennes, et il ajoutait: Les publications
irrligieuses sont devenues extrmement rares; je n'en connais mme
pas une seule. La religion et les prtres ont entirement disparu des
caricatures. Il est trs-rare, dans les lieux publics, d'entendre
tenir des discours hostiles au clerg ou  ses doctrines. Ce n'est pas
que tous ceux qui se taisent ainsi aient conu un grand amour pour la
religion; mais il est vident qu'au moins ils n'ont plus de haine
contre elle. C'est dj un grand pas. La plupart des libraux que les
passions irrligieuses avaient jadis pousss  la tte de
l'opposition, tiennent maintenant un langage tout diffrent de celui
qu'ils tenaient alors. Tous reconnaissent l'utilit politique d'une
religion et dplorent la faiblesse de l'esprit religieux dans la
population[395].

[Note 395: Lettre crite en mai 1835. (_Correspondance indite_, t.
II, p. 48.)]


II

Ce que nous avons dit de certains dbats parlementaires, notamment au
sujet de la rduction des vchs, a permis d'entrevoir quelles
taient les dispositions du ministre dans les questions religieuses.
Souvent trop timide pour braver de front ce qu'il restait de
prventions dans l'opinion et dans la Chambre, il ne les partageait
pas pour son compte, les servait sans entrain et cherchait plutt  en
limiter l'effet; il avait le dsir de se montrer tolrant, juste,
bienveillant mme, mais n'en avait pas toujours la volont assez
rsolue. De l, dans sa conduite, des incertitudes, voire mme
quelques contradictions. Malgr tout cependant, on pouvait constater,
chaque anne, une amlioration notable dans les rapports du
gouvernement avec le clerg.

Si l'on n'osait pas encore rtablir le crucifix arrach des salles de
justice en 1830, si mme, en 1834, on installait dans la cour
d'assises de Paris,  la place o avait t la divine image, une
allgorie de la Justice avec le glaive et la balance, l'anne
suivante, M. Persil, garde des sceaux, engageait les compagnies
judiciaires  se rendre aux crmonies religieuses qu'elles avaient
gnralement dsertes depuis la rvolution. Chrtiens et libres
penseurs notaient, comme une nouveaut significative, les termes de la
lettre par laquelle le Roi demandait des prires, aprs l'attentat
Fieschi; ce n'tait plus le langage d'un gouvernement craignant de
faire acte public de christianisme.  cette poque, et pour la
premire fois depuis 1830, le parquet relevait, dans des publications
impies et licencieuses, le dlit d'outrage  la religion et demandait
l'application de la loi de 1822. Au dbut du ministre, on avait
encore vu, dans l'Ouest, un prfet suspendre le traitement d'un cur
compromis dans les affaires de la duchesse de Berry, mais ce fut la
dernire de ces confiscations inaugures dans le dsordre d'un
lendemain de rvolution. Depuis lors, la proccupation du pouvoir
parut tre, au contraire, d'augmenter le budget du clerg; et, au
risque d'tre dnonc avec colre par le _Constitutionnel_[396], il
recommanda aux conseils gnraux de rtablir les allocations destines
 subvenir aux dpenses du culte et  accrotre les traitements
ecclsiastiques. Parfois le gouvernement paraissait cder  quelques
vellits de taquinerie gallicane: appel comme d'abus contre
l'vque de Moulins, petites difficults souleves pour l'agrment des
curs, circulaire quelque peu ridicule pour interdire l'annonce et la
clbration des ftes supprimes par le concordat. Mais tout cela,
sans volont de pousser loin les choses. Ainsi laissait-il tomber les
prescriptions de cette dernire circulaire, devant les objections des
autorits religieuses. Des questions mixtes, comme celle de l'usage
des cloches, taient rgles dans un esprit conciliant et large.

[Note 396: Voir les attaques du _Constitutionnel_ du 9 aot 1833 et du
12 octobre 1835.]

Le ministre et bien voulu donner satisfaction aux ptitions des
habitants du quartier du Louvre, qui demandaient la rouverture de
l'glise de Saint-Germain l'Auxerrois, ferme depuis l'atroce journe
du 14 fvrier 1831. Mais les passions sacrilges montaient une garde
vigilante autour du temple qu'elles avaient viol[397]. Au moindre
indice de vellit rparatrice, elles grondaient si menaantes que
l'administration intimide n'osait les affronter. Rien de pareil
cependant  ce qu'on avait vu sous le ministre Casimir Prier, quand
la police s'tait empare de l'Abbaye-au-Bois pour y faire clbrer le
service funbre de l'vque schismatique Grgoire. Le gouvernement
rprimait au contraire, avec une nergie remarque, les actes de
certaines municipalits qui avaient prtendu introduire des prtres
schismatiques dans l'glise de leur commune. Il saisissait mme cette
occasion pour publier, dans le _Moniteur_, un article o les droits du
clerg catholique sur les btiments affects au culte taient reconnus
de la faon la plus nette et la plus satisfaisante[398].

[Note 397: Le _Constitutionnel_ se distinguait parmi ceux qui
s'opposaient  la rouverture de l'glise. Il semblait n'avoir mme
pas l'intelligence de l'atteinte porte ainsi  la libert religieuse.
L'glise est debout, disait-il en septembre 1833, et rien n'y manque,
sinon une croix orne de trois fleurs de lys; _rien n'y est chang,
sinon que les portes n'en sont plus ouvertes_.  quoi bon tant de
clameurs, si ce n'est qu'on est charm de crier?]

[Note 398: _Moniteur_ de janvier et de mai 1833.]

Rien de pareil non plus  l'acte de violence par lequel, en 1831,
avaient t disperss les trappistes de la Meilleraye. Les
congrgations taient tolres et respectes. En juillet 1833, celui
qui devait tre Dom Guranger ressuscitait  Solesmes l'antique Ordre
des Bndictins. Tout se passait au grand jour, sans que le
gouvernement y fit obstacle; M. Guizot devait mme bientt donner aux
nouveaux moines une allocation annuelle pour la continuation de la
_Gallia christiana_. Les Jsuites, maltraits par l'meute en 1830,
revenaient, sans bruit, mais sans se gner,  leurs pieux travaux; ils
remplissaient les chaires et les confessionnaux; les ministres les
laissaient faire, avec un sentiment o se mlaient trangement
l'indiffrence et l'estime. La Restauration est tombe, et avec elle
les Jsuites, disait le _National_[399]; on le croit du moins:
cependant toute la France a vu la famille des Bourbons faire route de
Paris  Cherbourg et s'embarquer tristement pour l'Angleterre. Quant
aux Jsuites, on ne dit pas par quelle porte ils ont fait retraite;
personne n'a plus song  eux, le lendemain de la rvolution de
Juillet, ni pour les attaquer ni pour les dfendre. Y a-t-il, n'y
a-t-il pas encore des congrgations non autorises par les lois? Il
n'est pas aujourd'hui de si petit esprit qui ne se croie, avec raison,
au-dessus d'une pareille inquitude. En 1833, quelque motion
s'tant produite parce que deux Jsuites avaient t mands, comme
prcepteurs, auprs du duc de Bordeaux, M. Thiers fut le premier 
rassurer le Pre provincial de Paris, dans les confrences qu'il avait
avec lui  ce sujet; aprs comme avant ces incidents, aucune entrave
n'tait apporte aux oeuvres de la Compagnie de Jsus.

[Note 399: 18 octobre 1832.]

Rien de pareil enfin aux choix peu heureux par lesquels, aux dbuts de
la monarchie, des prtres tels que MM. Guillon, Rey ou d'Humires
avaient t dsigns pour l'piscopat. Le gouvernement apportait dans
l'usage de cette importante prrogative une droiture consciencieuse.
Ses nominations taient excellentes. En 1834, le ministre des cultes,
M. Persil, crivait aux vques pour leur demander de lui faire
connatre les prtres dignes de devenir leurs collgues. Bien loin de
se roidir contre les observations de l'autorit religieuse, le pouvoir
civil s'y rendait avec bonne grce et bonne foi. Ainsi fit-il, en
renonant  proposer le successeur qu'il avait d'abord song  donner
 Mgr Mathieu, sur le sige de Langres, et en lui substituant Mgr
Parisis. Le charg d'affaires du Saint-Pre, Mgr Garibaldi, disait, 
ce propos: Nous obtenons du roi Louis-Philippe ce que tout autre
gouvernement nous aurait refus[400].

[Note 400: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 146.]

Parmi les ministres, M. Guizot tait un de ceux qui comprenaient le
mieux les devoirs du gouvernement envers la religion: on n'a pas
oubli avec quelle lvation il en avait parl sous le ministre
Prier, alors qu'il tait simple dput; devenu ministre de
l'instruction publique, les occasions ne lui manqurent pas de mettre
ses principes en pratique. Sa grande oeuvre fut alors la loi organique
de l'instruction primaire, prsente et vote en 1833. L'article
premier dclarait tout d'abord que l'instruction primaire comprenait
ncessairement l'instruction morale et religieuse. Et le ministre
commentait ainsi,  la tribune, cette disposition de la loi:
L'instruction morale et religieuse n'est pas, comme le calcul, la
gomtrie, l'orthographe, une leon qui se donne en passant,  une
heure dtermine, aprs laquelle il n'en est plus question. La partie
scientifique est la moindre de toutes, dans l'instruction morale et
religieuse. Ce qu'il faut, c'est que l'atmosphre gnrale de l'cole
soit morale et religieuse... Il arrive un ge o l'instruction
religieuse devient l'objet d'un enseignement scientifique qui est
donn spcialement; mais, pour la premire enfance, dans les coles
primaires, si l'instruction morale et religieuse ne plane pas sur
l'enseignement tout entier, vous n'atteindrez pas le but que vous vous
tes propos, quand vous l'avez mise en tte de l'instruction
primaire... Prenez garde  un fait qui n'a jamais clat peut-tre
avec autant d'vidence que de notre temps; le dveloppement
intellectuel, quand il est uni au dveloppement moral et religieux,
est excellent... mais le dveloppement intellectuel tout seul, spar
du dveloppement moral et religieux, devient un principe d'orgueil,
d'insubordination, d'gosme et par consquent de danger pour la
socit. Les rapporteurs de la Chambre des dputs et de la Chambre
des pairs, M. Renouard et M. Cousin, faisaient cho  ce langage du
ministre.

M. Guizot tait en outre convaincu que l'tat avait besoin du concours
de l'glise pour l'oeuvre de l'instruction populaire, et qu'il devait,
par suite, partager avec elle l'action et le contrle. Se demandant, 
la tribune, quels taient les pays o l'instruction primaire avait
vritablement prospr: Ce sont, rpondait-il, les pays o le clerg
a exerc une surveillance, une influence continuelle, sur
l'instruction primaire; et il ajoutait, avec une courageuse loyaut,
que, depuis quinze ans, le clerg avait beaucoup fait pour
l'instruction primaire en France. En consquence, il proposa que le
cur ft de droit membre du comit charg, dans chaque commune, de
surveiller l'cole, comit qui tait l'un des rouages importants de la
nouvelle organisation. Mais, comme nous avons eu occasion de le dire,
il se heurta, cette fois, aux prventions de la Chambre contre le
clerg. La commission demanda que cette prsence de droit ft
supprime, et la majorit lui donna raison, malgr l'loquente
dfense du ministre. Celui-ci ne se tint pas pour battu: il en appela
 la Chambre des pairs, et, appuy par M. Cousin, il obtint d'elle le
rtablissement du droit du cur. Les dputs finirent par cder, mais
non sans diminuer les attributions du comit qui leur tait devenu
suspect, du moment qu'un prtre y sigeait. Le ministre consentit 
cette altration grave de son projet; il crut ncessaire de faire ce
sacrifice aux prjugs rgnants.

La loi vote, avec des lacunes qu'il tait le premier  reconnatre,
M. Guizot s'effora sincrement, dans l'application, de faire  la
religion la part la plus large: oeuvre difficile, tant donn le
personnel d'instituteurs qu'il trouvait en possession des coles. M.
Lorain, charg, en 1833, par le ministre, de dpouiller les rapports
des inspecteurs et d'en tirer un tableau de l'instruction primaire
avant la loi nouvelle, avait constat des faits tels que ceux-ci: un
inspecteur demandait  l'instituteur: Monsieur, o en tes-vous de
l'instruction morale et religieuse?--Je n'enseigne pas ces
btises-l, lui rpondait-on. Ailleurs, les coliers se promenaient,
avec leur matre, dans la ville, tambour en tte et chantant la
_Marseillaise_; ils s'interrompaient, en passant devant le presbytre,
pour crier  tue-tte:  bas les Jsuites!  bas les calotins! Ds
sa premire circulaire, M. Guizot essaya de tourner et d'lever vers
la religion les mes de ces instituteurs. Il les engagea  n'attendre
leur rcompense que de Dieu. Partout, leur dit-il, o l'enseignement
primaire a prospr, une pense religieuse s'est unie, dans ceux qui
le rpandent, au got des lumires et de l'instruction. Puissiez-vous
trouver, dans de telles esprances, dans ces croyances dignes d'un
esprit sain et d'un coeur pur, une satisfaction et une constance que
peut-tre la raison seule et le seul patriotisme ne vous donneraient
pas. Plus loin, il recommandait  l'instituteur de s'attacher 
dvelopper, chez l'enfant, la foi  la Providence, de respecter
le cur ou le pasteur dont le ministre rpond  ce qu'il y a de plus
lev dans la nature humaine. Et il ajoutait: Rien n'est plus
dsirable que l'accord du prtre et de l'instituteur... Un tel accord
vaut bien qu'on fasse, pour l'obtenir, quelques sacrifices[401].
Cette partie des devoirs du matre d'cole tait la proccupation
constante du ministre. L'anne suivante, il crivait aux directeurs
des coles primaires une circulaire o il leur signalait l'importance
de l'instruction religieuse  donner aux futurs instituteurs: Ne vous
contentez point, disait-il, de la rgularit des formes et des
apparences; il ne suffit pas que de certaines observances soient
maintenues, que certaines heures soient consacres  l'instruction
religieuse: il faut pouvoir compter sur sa ralit et son
efficacit... Prenez un soin constant pour qu'aucune des prventions,
malheureusement trop communes encore, ne s'lve entre vous et ceux
qui sont plus spcialement chargs de la dispensation des choses
saintes. Vous assurerez ainsi  nos tablissements cette bienveillance
des familles qui nous est si ncessaire, et vous inspirerez  un grand
nombre de gens de bien cette scurit sur notre avenir moral que les
vnements ont quelquefois branle, mme chez les hommes les plus
clairs[402]. En 1835, M. Guizot crivait encore aux inspecteurs des
coles primaires: Appliquez-vous a bien persuader aux curs et aux
pasteurs que ce n'est pas par pure convenance et pour taler un vain
respect, que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et
religieuse en tte des objets de l'instruction primaire. C'est
srieusement et sincrement que nous poursuivrons le but indiqu par
ces paroles, et que nous travaillerons, dans les limites de notre
pouvoir,  tablir, dans l'me des enfants, l'autorit de la religion.
Croyez bien qu'en donnant  ces ministres cette confiance, et en la
confirmant par toutes les habitudes de votre conduite et de votre
langage, vous vous assurerez, presque partout, pour les progrs de
l'ducation populaire, le plus utile appui[403].

[Note 401: Circulaire du 18 juillet 1833.]

[Note 402: Circulaire du 11 octobre 1834.]

[Note 403: Circulaire du 13 aot 1835.]

M. Guizot atteignit-il pleinement le but qu'il poursuivait avec
sincrit et persistance? Malgr ses efforts, il y eut des
instituteurs qui demeurrent, d'une faon plus ou moins cache, ce
qu'on a appel des anticurs[404]. La loi de 1833 leur avait donn
trop d'indpendance; elle avait aussi trop troitement limit
l'influence du clerg. Tant que l'autorit d'un gouvernement rgulier
prvint les scandales extrieurs, le mal demeura souvent  l'tat
latent; mais il devait clater  tous les yeux, en 1848: alors
beaucoup de matres d'cole se sont trouvs prpars  se faire, dans
chaque village, des agents de rvolte et des prdicateurs de
socialisme. Le dsordre fut tel que les dfenseurs de la socit
poussrent un long cri d'effroi, et M. Thiers, avec l'imptueuse
mobilit de son esprit, demanda, non plus seulement que le clerg et
la surveillance de l'enseignement primaire, mais qu'il en prt la
direction exclusive[405]. Plus tard, du reste, en rdigeant ses
Mmoires, M. Guizot a reconnu que la loi de 1833 n'avait pas, sur ce
point, ralis toutes ses esprances, et il a dplor les sacrifices
qu'il s'tait cru oblig de faire  l'irrligion du temps[406].

[Note 404: Expression de M. Thiers dans les dbats de la commission de
1849.]

[Note 405: _Les Dbats de la Commission_ de 1849, par H. DE LACOMBE,
p. 35, et 81  94.]

[Note 406: _Mmoires de M. Guizot_, t. III, p. 70, 71 et 85.]

La loi de 1833 n'avait pas seulement organis l'enseignement public,
elle avait aussi ouvert la porte toute grande  l'enseignement libre,
c'est--dire, en fait, aux coles de Frres et de Soeurs. Dans la
discussion, M. Vatout ayant propos des mesures restrictives contre
les congrgations religieuses, le ministre les combattit et les fit
carter. Il a mme racont, plus tard, qu'il et dsir donner  ces
congrgations une marque publique de confiance et de respect, en
leur permettant de suppler, par la lettre d'obdience, au brevet de
capacit; mais il n'osa pas, en prsence des dispositions de la
Chambre. M. Guizot tenait  bien tablir qu'il ne se mfiait
aucunement du zle libre et surtout du zle chrtien, qu'il regardait
au contraire son concours comme heureux et ncessaire. Je pris grand
soin, a-t-il dit dans ses Mmoires, de dfendre les associations
religieuses contre les prventions et le mauvais vouloir dont elles
taient souvent l'objet; non-seulement je les protgeai dans leur
libert, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considrant
comme les plus honorables concurrents et les plus srs auxiliaires
que, dans ses efforts pour l'ducation populaire, le pouvoir civil pt
rencontrer. Pendant la discussion mme de la loi de 1833, il offrit
la croix d'honneur au suprieur gnral des Frres de la Doctrine
chrtienne. Plus tard, il flicita publiquement ces religieux du zle
et de l'intelligence qu'ils montraient dans l'organisation des coles
d'adultes. Apprenait-il quelques vexations des municipalits ou des
agents universitaires contre l'enseignement libre, il les blmait, et,
s'il le pouvait, les rprimait. Les Frres, chasss des coles
publiques de Beauvais, fondaient-ils une cole prive, il leur
allouait une subvention de mille francs[407]. L'_Ami de la Religion_,
peu sympathique au gouvernement de Juillet, ne pouvait cependant
s'empcher de louer l'impartialit haute et intelligente avec
laquelle M. Guizot avait singulirement favoris les congrgations
enseignantes[408]. En 1833, le suprieur gnral des Frres de la
Doctrine chrtienne crivait au ministre: Nous conserverons, tant que
nous vivions, le souvenir et la reconnaissance de vos inapprciables
bonts, et nous publierons hautement, comme nous le faisons tous les
jours, les marques de bienveillance et de protection que nous
recevons,  chaque instant, du gouvernement du Roi et en particulier
de M. le ministre de l'instruction publique. L'anne suivante, les
membres principaux de l'ordre, runis en comit triennal  Paris,
renouvelaient l'expression de leur reconnaissance envers le
ministre.

[Note 407: _Journal des Dbats_ du 23 octobre 1883.--Ce journal
exprimait d'ailleurs le sentiment de M. Guizot, quand il jugeait ainsi
la conduite du conseil municipal de Beauvais: C'est l ce que
quelques gens, en petit nombre, il est vrai, appellent encore du
libralisme. Le vrai libralisme, c'est de mettre  la porte du
peuple tous les moyens d'instruction possibles,... c'est d'ouvrir des
coles pour toutes les croyances, j'allais presque dire pour tous les
prjugs... Le reste n'est que de l'intolrance, de la tyrannie.]

[Note 408: _Ami de la Religion_ du 25 novembre 1834.]

En janvier 1836,  la veille de la dissolution du cabinet, M. Guizot
dposa un projet de loi sur l'instruction secondaire. Ce projet ne
devait tre discut que plus tard, sous un autre ministre, sans du
reste jamais aboutir. Pour le moment, bornons-nous  noter que s'il
contenait la trace de quelques concessions faites  regret aux
prventions du temps, il organisait loyalement la libert
d'enseignement et ne prononait aucune exclusion contre les
associations religieuses, notamment contre les Jsuites. En somme, il
tait plus libral que tous les projets qui devaient tre
ultrieurement dposs, de 1840  1848, et donner lieu  de si
ardentes controverses.

Cette justice et cette bienveillance croissantes  l'gard de la
religion mritaient d'tre dnonces par ceux qui, comme le
_Constitutionnel_, faisaient profession de combattre le parti
prtre. Ds 1833, ce journal reprochait  l'association doctrinaire
de vouloir relever le clerg catholique de l'impuissance dont l'avait
frapp la rvolution de Juillet, et signalait un systme suivi de
raction ministrielle en faveur du clerg[409]. C'est surtout en
1835 que cette accusation se produisit avec fracas: toute la presse de
gauche s'y associa. Le _National_ raillait l'orthodoxie de ce
gouvernement qui reprenait les traditions de la Congrgation; le
_Courrier_ dclarait, d'un ton menaant, que l'opinion allait repartir
en guerre contre le catholicisme, et qu'il fallait multiplier, de
nouveau, les ditions de Rousseau, de Voltaire, de Diderot, de Dupuis,
de Courier[410]. Le _Constitutionnel_ dnonait la tendance du
gouvernement  faire entrer l'glise dans l'tat, et il ajoutait:
Nous ne savons quel vent de dvotion a souffl de la cour; mais,
depuis quelque temps, on est tant aux petits soins auprs du clerg,
on se pique d'une si scrupuleuse dfrence pour tout ce qui tient 
l'glise, on voit des choses et l'on entend des paroles si tranges,
ne serait-ce que M. Thiers invoquant  mains jointes la Providence,
qu'il ne faut pas s'tonner si les prventions d'une autre poque sont
revenues contre le clerg, et si beaucoup de gens croient, de
trs-bonne foi, que nous approchons du temps o, avec un billet de
confession, on arrive  tout.

[Note 409: 22 mai et 12 dcembre 1833.]

[Note 410: Novembre 1835.]

Ces accusations firent si grand bruit que le _Journal des Dbats_ se
crut oblig de publier plusieurs articles pour protester que le
gouvernement ne voulait pas se faire le grand prvt d'une raction
religieuse. La feuille ministrielle ne s'en tenait pas  cette
apologie. Elle prenait l'offensive et raillait avec esprit les
terreurs de ses contradicteurs: Quand il n'y aurait plus de Jsuites
dans le monde, disait-elle, l'opposition en referait, pour avoir le
plaisir de dire que le gouvernement de Juillet favorise les
Jsuites... Le tour des Jsuites et de la Congrgation devait venir;
il est venu; c'est tout simple. La raison de ceci est facile  donner.
Tout le monde n'entend pas de mme le mot de libert religieuse. Selon
nous, la libert religieuse doit profiter  l'glise tout aussi bien
qu' l'tat. Au nom de la libert religieuse, il faut interdire au
prtre d'inquiter la conscience des citoyens et de porter la main sur
ce qui tient au domaine de la politique; mais, au nom de la mme
libert, il faut laisser le prtre administrer les sacrements, prcher
le dogme et maintenir la discipline, selon les rgles qui lui sont
prescrites par sa foi. Ce n'est pas tout: comme la sparation absolue
de l'glise et de l'tat n'est qu'une chimre, comme il y a des
rapports ncessaires entre la puissance publique et les hommes qui,
par leur ministre, sont appels  exercer une si grande influence sur
la direction morale de la socit, la raison veut galement que, dans
ces rapports, le clerg trouve, auprs du gouvernement protection,
bienveillance, honneur... Les peuples les plus libres du monde ont su
respecter la religion et honorer ses ministres. Le _Journal des
Dbats_ faisait ensuite vivement justice de ces gens qui, en
dfendant  l'glise d'intervenir dans l'tat, prtendraient
intervenir tous les jours dans l'glise, au nom de l'tat. Surtout,
ajoutait-il, on humilierait le clerg; on l'abaisserait par tous les
moyens imaginables; on ne lui jetterait son salaire qu' regret et
avec des paroles de mpris; on aurait bien soin de lui faire entendre
qu'on espre, le plus tt possible, se passer de lui, qu'on est fort
au-dessus de toutes les superstitions: et si le clerg s'avisait de se
plaindre, on le traiterait en rvolt[411]. Cette politique, que
l'organe autoris de la monarchie de Juillet repoussait ainsi avec
mpris et dgot, n'a-t-elle pas t ramasse, depuis, par un autre
gouvernement?

[Note 411: _Journal des Dbats_ du 10 octobre 1835.]


III

 ce rgime de tolrance, de libert et de paix relatives, la religion
regagnait peu  peu ce qu'elle avait perdu dans les mes. Ce qui
pouvait mme lui manquer encore, comme protection et faveur du
pouvoir, lui tait, dans l'tat des esprits, plutt profitable que
nuisible. Elle venait de souffrir, sous la Restauration, pour avoir
t trop bien en cour; un peu de disgrce temporelle effaait ce pass
compromettant et lui refaisait une popularit. De ce retour vers le
christianisme, il y avait d'ailleurs d'autres causes, moins
extrieures, plus profondes, plus efficaces. La raison humaine, un
moment exalte de sa pleine victoire, en devenait, chaque jour, plus
embarrasse. Chaque jour, elle tait plus effraye du vide qu'avaient
fait ses destructions, plus humilie et trouble de son impuissance 
rien construire pour remplir ce vide. Que de dceptions douloureuses
et salutaires venaient, dans tous les ordres de faits et d'ides,
punir et clairer l'orgueil de cette raison rvolte! En mme temps,
la lassitude des agitations rvolutionnaires, l'habitude reprise d'un
gouvernement rgulier faisaient sentir davantage aux mes le besoin de
la paix et de la stabilit intrieures.

Les contemporains ont souvent laiss chapper des aveux et des
gmissements qui permettent d'entrevoir et de suivre, au plus intime
de leur tre, cette crise dcisive. Thodore Jouffroy avait t,  la
fin de la Restauration, l'un des guides de cette jeunesse, si
confiante dans ses propres forces et si ddaigneuse du catholicisme:
plus que tout autre, par son talent, par l'lvation de son esprit et
de sa doctrine, par sa sincrit mme, il avait contribu  loigner
de la foi l'lite de sa gnration. C'est lui qui avait crit, dans
le _Globe_, le trop fameux article: _Comment les dogmes finissent_.
Maintenant, quelle tait la secrte souffrance qui marquait son front
d'une tristesse inconsolable et donnait  sa parole un accent
singulirement poignant? C'tait l'impuissance douloureuse et
dcourage du rationalisme. tudiant,  propos de la loi des
associations, les causes du mal social contre lequel le lgislateur
essayait de lutter, il disait  la tribune de la Chambre des dputs:
Le christianisme avait jet dans la socit, fond dans notre Europe,
un ordre moral, c'est--dire un ensemble de vrits sur tous les
points qui intressent le plus l'homme et la socit, vivant de ces
vrits... Puis, aprs avoir rappel comment cet ordre moral avait
t min, branl, renvers, dans les mes, l'orateur ajoutait: Le
vide laiss par cette immense destruction, ce vide est partout, il est
dans tous les coeurs, il est obscurment senti par les masses, comme
il est plus clairement senti par les esprits distingus. Ce vide, il
faut le remplir; tant qu'il ne sera pas rempli, je prtends que la
socit ne sera pas calme... Telle est la profonde, la vritable
cause de l'inquitude sociale[412]!

[Note 412: Discours du 18 mars 1834.]

M. de Sacy, qui avait t, sous la Restauration, libral et
voltairien,--lui-mme en a fait la confession, dans ses vieux
jours[413],--crivait, en 1835, sous le titre: _De la raction
religieuse_, cette page, expression loquente du malaise ressenti par
les esprits nobles de ce temps: Le dix-huitime sicle a eu le
plaisir de l'incrdulit; nous en avons la peine; nous en sentons le
vide. En philosophie comme en politique, c'est un beau temps que celui
o tout le monde est de l'opposition. On se laisse aller au torrent...
Oui, mais gare le rveil! C'est le moment o il n'y a plus rien 
attaquer, rien  dtruire,... le moment o il faut compter avec
soi-mme et voir un peu o l'on en est avec ses ides, ce que l'on ne
croit plus et ce que l'on croit encore, et o l'on s'aperoit, trop
souvent, non sans surprise, que l'on a fait le vide en soi-mme et
autour de soi, et que, dans le temps o l'on croyait acqurir des
ides nouvelles, on chassait tout bonnement des ides acquises. Le
jour du rveil, c'est notre poque!... Le sentiment vrai, c'est le
sentiment du vide; c'est un besoin inquiet de croyance; c'est une
sorte d'tonnement et d'effroi,  la vue de l'isolement o la
philosophie du dix-huitime sicle a laiss l'homme et la socit:
l'homme, aux prises avec ses passions, sans rgle qui les domine; aux
prises avec les chances de la vie, sans appui qui le soutienne, sans
flambeau qui l'claire; la socit, aux prises avec les rvolutions,
sans une foi publique qui les tempre et les ramne du moins 
quelques principes immuables. Nous sentons notre coeur errer comme un
char vide qui se prcipite. Cette incrdulit, avec laquelle le
dix-huitime sicle marchait si lgrement, plein de confiance et de
folle gaiet, est un poids accablant pour nous; nous levons les yeux
en haut, nous y cherchons une lumire teinte, nous gmissons de ne
plus la voir briller[414].

[Note 413: _Notice sur M. Doudan._]

[Note 414: _De la raction religieuse._ (_Varits_, t. II.)]

Faut-il citer encore le _Journal des Dbats_, disant, le 13 juillet
1835: Tous aujourd'hui, nous en sommes arrivs  nous sentir
profondment saisis et attrists par le spectacle de la
dsorganisation intellectuelle, par l'absence de tout lien moral, par
l'insubordination, l'indpendance presque sauvage des esprits, le
dlire, le dvergondage, l'inconsquence et la contradiction des
ides, par l'abtardissement, l'avortement des systmes. Et il
qualifiait cet tat moral d'effroyable anarchie.

Qu'y avait-il au fond de tous ces cris de dsarroi et de dsesprance,
sinon le besoin d'une religion? Or cette religion, il ne pouvait tre
question, surtout aprs la faillite du messie saint-simonien, de la
chercher ailleurs que dans le christianisme. Ceux mme qui ne
pouvaient retrouver pleinement, pour leur compte, la foi perdue,
disaient du moins avec Jouffroy: Je ne suis pas de ceux qui pensent
que les socits modernes peuvent se passer du christianisme; je ne
l'crirais plus aujourd'hui. Ou encore: Tout ces systmes ne mnent
 rien; mieux vaut, mille et mille fois, un bon acte de foi
chrtienne[415]. Mais, chez beaucoup d'autres, chez les jeunes gens
surtout, il y avait plus que cet aveu et que cet hommage. Un prtre,
alors au dbut d'une brillante et fconde carrire, l'abb Dupanloup,
observant,  la fin de 1835, ce retour des mes vers Dieu, crivait:
Il se passe et s'accomplit, depuis un certain temps, quelque chose
d'admirable parmi nous... Les influences religieuses ont repris leur
empire, et, au moment mme o les plus sages crurent que la vrit, la
justice et l'honneur avaient succomb avec la religion et avec la
croix, un jour plus favorable, plus pur et plus vrai, s'levait pour
elle... Les prventions se dissipent, les mensonges se taisent, les
calomnies sont plus rares. Vainement l'impit a-t-elle rcemment
essay de faire entendre de nouveau ses plus honteux cris de guerre;
elle n'a fait par l que trahir son extrmit et rvler sa dtresse:
elle n'a mme pu russir  crer l'agitation irrligieuse  la
surface, et, au fond, il y a toujours un mouvement religieux, vague
pour plusieurs, mais irrsistible, et de plus un retour certain et
srieux pour un grand nombre. L'abb Dupanloup constatait que ce
mouvement se produisait surtout chez les hommes du monde, dans les
classes leves et studieuses. Puis il ajoutait: Dans les plus hautes
rgions sociales, n'a-t-on pas entendu parler,  la face de la France,
par les hommes qui la reprsentent, un langage grave et lev qui
promettait un meilleur avenir, et o les grandes leons de la
Providence semblaient avoir t comprises? Mais c'est surtout la
jeunesse, nous le disons avec un profond attendrissement et une ferme
esprance, qui se livre  ce noble mouvement... Tous ceux  qui il a
t donn de faire entendre leur voix  la jeunesse, pour lui parler
le langage de la vrit, ont trouv tout  coup, dans ces jeunes
coeurs, un cho profond. On ne peut plus lui parler aujourd'hui
d'incrdulit; c'est dans les rangs de la jeunesse que la Foi et
l'Esprance chrtiennes ont fait les plus glorieuses et les plus
brillantes conqutes... N'avez-vous pas entendu les vieillards
eux-mmes, levs, par le malheur des temps,  l'cole de l'impit,
applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entrane leurs
jeunes fils[416]?

[Note 415: Propos rapports par M. A. de Margerie. (_Correspondant_ du
25 juillet 1876.)]

[Note 416: _Le Christianisme prsent aux hommes du monde, Discours
prliminaire_, par M. l'abb DUPANLOUP.]

Croit-on que le prtre exagrait et prenait trop facilement ses dsirs
pour une ralit? Voici qu' la mme poque un tmoin, impartial entre
tous et d'une clairvoyance inconteste, M. de Tocqueville, notait
aussi le mouvement gnral de raction qui entranait les esprits
vers les ides religieuses. Et il ajoutait, confirmant encore l'une
des observations de l'abb Dupanloup: Le changement le plus grand se
remarque dans la jeunesse. Depuis que la religion est place en dehors
de la politique, un sentiment religieux, vague dans son objet, mais
trs-puissant dj dans ses effets, se dcouvre parmi les jeunes gens.
Le besoin d'une religion est un texte frquent de leurs discours.
Plusieurs croient; tous voudraient croire[417]. M. Saint-Marc
Girardin, bien plac pour observer les tudiants, disait aussi, vers
la mme poque: Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des
dsordres du sicle, o se prendre et se retenir, et demandant aux
croyances de ses pres si elles ont un peu de vie et de salut  lui
donner.

[Note 417: Lettre de mai 1835. (_Correspondance indite_, t. II, p.
48.)]

Nous pourrions multiplier ces tmoignages. Tout le monde parlait alors
du mouvement religieux, de la raction chrtienne. On en discutait
l'origine et la porte; nul n'en contestait la ralit. Aussi bien,
pour s'en convaincre, suffisait-il de voir la foule inaccoutume qui,
depuis quelques annes, se pressait au pied des autels. Depuis
dix-sept ans que je connais Paris, crivait madame Swetchine, le 11
avril 1833, je n'y avais encore jamais vu ni une telle affluence dans
les glises, ni un tel zle. Et elle ajoutait, en dpit de ses
prfrences royalistes: Combien la Restauration, avec ses impulsions
religieuses, avec les exemples de ses princes, a t loin d'obtenir de
tels rsultats! Cette affluence augmentait encore, les annes
suivantes. Le _Constitutionnel_ constatait, d'un ton boudeur et
inquiet, ce phnomne auquel il ne comprenait rien. Qu'est-ce que
cela veut dire? lui rpondait en raillant le _Journal des Dbats_. Le
sentiment religieux n'est donc pas dtruit? Le catholicisme n'est
donc pas mort? L'esprit de Voltaire n'est donc plus l'esprit dominant?
On commence donc  songer  la religion? L'opposition ne comprend rien
 tout cela. Ptrifie dans ses rancunes irrligieuses, l'esprit de
notre temps et ses vicissitudes ne font rien sur l'opposition; elle
n'a rien oubli, elle non plus n'a rien appris. C'est un migr qui
revient de Ferney, un pimnide qui se lve du fauteuil du baron
d'Holbach et qui croit que tout est demeur comme il l'a laiss.
L'opposition a peut-tre bien entendu dire, depuis quelque temps, que
la jeunesse recommenait  s'inquiter de la religion, que, dans les
jours saints, les glises taient pleines, qu'il y a eu, ce carme,
des prdicateurs plus suivis et plus couts que nos avocats, que,
dans ces auditoires d'glise, il y avait des hommes de toutes les
sortes et de toutes les opinions, qui venaient pour s'instruire: elle
a pris tout cela pour des caquets de sacristie, ne pouvant pas
s'imaginer que le peuple ose penser autrement qu'elle, et que les
jeunes gens soient libraux sans tre impies. Il faut pourtant,
quoique tout cela soit trange, que l'opposition s'y habitue, car
c'est l l'tat des esprits. Nous ne voulons pas dire que la
popularit du clerg commence et que celle de l'opposition finit. Nous
voulons dire seulement que, pour tre populaire, il ne suffit plus de
frapper fort sur le clerg, mais qu'il faut aussi frapper juste[418].

[Note 418: _Journal des Dbats_ du 28 avril 1834.]

En mme temps, dans le sein du catholicisme se produisait comme un
gnreux lan pour aller au-devant de ces gnrations dsabuses.
Prtres et fidles, ceux du moins qui n'avaient pas pris part 
l'aventure isole et promptement dsavoue de l'_Avenir_, s'taient
d'abord renferms, sous le coup de 1830, dans une attitude discrte
et un peu efface. Cette rserve, en son temps, n'avait pas t
sans avantage; elle avait contribu  faire tomber bien des
prventions[419]; M. Dupin, se plaignant,  la tribune, de la raction
qui s'oprait en faveur du clerg, l'avait attribue  l'habilet avec
laquelle, au lendemain de la rvolution, celui-ci avait fait le mort.
Mais l'heure tait venue, pour ce mme clerg, de se montrer vivant. Et
en effet, la vie circulait et fermentait dans toutes les parties du
corps de l'glise. Les catholiques, sortant hardiment de leur rserve,
ne bornaient plus leur ambition  obtenir de leurs vainqueurs un peu de
paix pour panser leurs blessures; ils voulaient prendre une clatante et
gnreuse revanche.

[Note 419: M. l'abb Meignan, depuis vque, a crit, en rappelant les
souvenirs de cette poque: Le clerg triompha, par ce mlange de
fermet et de conciliation, de force et de douceur, par ce
dsintressement, cette humilit, cette abngation que la religion
seule inspire. Il n'arracha point les armes  ses ennemis, mais
ceux-ci les dposrent eux-mmes. On ne saurait dire combien le prtre
grandit promptement dans l'estime des populations calmes, par la
dclaration qu'il fit de rester tranger  toute proccupation
politique, par le devoir qu'il s'imposa de pratiquer une franche
neutralit, par l'activit, l'intelligence, la discrtion dont il fit
preuve, en organisant, partout o il pouvait, des oeuvres de charit,
en ouvrant des asiles, des ateliers, des coles, par le zle qu'il
dploya  instruire,  consoler, en un mot par le simple exercice de
son pieux ministre. (_D'un mouvement antireligieux en France._
_Correspondant_ du 25 fvrier 1860.)]

Signe consolant entre tous, cette vie apparaissait d'abord dans la
nouvelle gnration. Dans le monde des coles, nagure si ml 
toutes les agitations rvolutionnaires, s'tait form un petit groupe
de jeunes aptres, peu nombreux sans doute au milieu de la foule des
indiffrents ou des hostiles, mais reprsentant le ferment sacr qui
devait faire lever toute la pte. Ils reconnaissaient alors pour chef
un tudiant lyonnais,  l'me haute et modeste, ardente et pure,
tendre et vaillante, qui faisait dj aimer et qui devait bientt
illustrer le nom de Frdric Ozanam. Arriv,  vingt ans, dans ce
Paris de 1831, o il trouvait sa foi universellement rpudie, Ozanam
avait tout de suite conu et inspir  ses amis un grand et gnreux
dessein. S'il sentait vivement les misres de son sicle, il l'aimait
et n'en dsesprait pas, mais croyait que la religion seule le
sauverait. La terre s'est refroidie, crivait-il le 22 fvrier 1835;
c'est  nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'teint.
Avec l'entrain, la foi, l'enthousiasme, le dvouement, ces jeunes gens
faisaient preuve d'une sagesse modeste qui avait manqu aux hommes de
l'_Avenir_: Nous autres, crivait Ozanam, le 21 juillet 1833, nous
sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale.
Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui
gmit? Non, il nous est ouvert une voie prparatoire; avant de faire
le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns;
avant de rgnrer la France spirituelle, nous pouvons soulager
quelques-uns de ses pauvres; aussi, je voudrais que tous les jeunes
gens de tte et de coeur s'unissent pour quelque oeuvre charitable.
C'est sous cette inspiration si pure que, dans cette mme anne 1333,
Ozanam et ses amis se runirent en confrence pour visiter quelques
familles pauvres, et fondrent ainsi, presque sans s'en douter, cette
Socit de Saint-Vincent de Paul dont les ramifications s'tendent
aujourd'hui dans le monde entier. Ils n'avaient cru faire qu'une bonne
oeuvre pour leur dification personnelle; ils avaient fait,  leur
insu, une grande oeuvre, qui devait, plus que bien des vnements
bruyants, contribuer  christianiser les nouvelles gnrations.

L'initiative d'Ozanam et de ses amis se retrouve aussi dans le fait
religieux le plus clatant de cette poque. Ce fut sur leur demande,
ritre deux annes de suite, que Mgr de Qulen se dcida, en 1835, 
inaugurer les confrences de Notre-Dame. Libres penseurs et chrtiens,
galement stupfaits, virent alors, sous les votes, nagure presque
dsertes, de la vieille basilique, six mille hommes, jeunes pour la
plupart, reprsentant toute la vie intellectuelle du temps et toutes
les esprances de l'avenir, se presser pour entendre la parole d'un
prtre.  considrer leur tenue pendant les longues heures d'attente,
 les regarder causant, dployant des journaux, tournant le dos 
l'autel, on reconnaissait bien qu'ils n'taient pas des habitus
d'glise. C'tait la socit nouvelle, celle d'o venaient de sortir
tant de gmissements et d'aveux d'impuissance. On s'en aperut bien au
frmissement de l'auditoire, quand, ds le premier jour, l'orateur lui
jeta brusquement ce cri: Assemble, assemble, que me demandez-vous?
que voulez-vous de moi? La vrit? Vous ne l'avez donc pas en
vous-mme, puisque vous la cherchez ici! Cet orateur dont le nom
avait attir la foule, dont la saisissante parole la retenait et en
faisait un auditoire si fixe, si indestructible, qu'il subsiste encore
aujourd'hui, tait ce jeune prtre qui nagure s'chappait, meurtri,
suspect et dcourag, des ruines de l'_Avenir_: c'tait l'abb
Lacordaire. Depuis lors, dans l'obscurit solitaire d'une vie de
travail, de mortification et de prire, il avait attendu patiemment
l'heure de Dieu. Fils du sicle, en ayant partag les gnreux
espoirs, les illusions et mme, dans une certaine mesure, les erreurs,
tout jusqu' ses fautes, comme il le disait lui-mme, lui avait
prpar accs dans le coeur de son pays et de son temps. Il faut
chercher l, presque autant que dans sa merveilleuse loquence, la
cause d'un succs qui fut immense,  la fois retentissant et profond,
subit et durable. N'est-ce pas de cette poque que date le retour des
anciennes classes dirigeantes au christianisme? Et, pour que tout ft
extraordinaire et imprvu dans cet vnement, le prlat qui prsidait
 cette assemble et sous la bndiction duquel elle s'inclinait
respectueuse, tait ce mme archevque, chass quelques annes
auparavant de son palais saccag et rduit  se cacher dans sa ville
piscopale. Ne semblait-il pas que l'inauguration de ces confrences
de Notre-Dame marqut, aprs une longue rupture, comme une solennelle
reprise des relations entre l'lite de la socit moderne et l'glise?
Le catholicisme, nagure proscrit ou, ce qui tait pis, oubli, y
apparaissait tout d'un coup avec un incomparable clat et mme avec
une popularit telle qu'il n'en avait pas connu depuis des sicles:
transition rapide du mpris  l'honneur, dont les chrtiens de ce
temps n'ont pu se rappeler, plus tard, l'motion et la surprise, sans
sentir leurs yeux se mouiller de larmes involontaires et sans
tomber en actions de grces devant Celui qui est innarrable dans ses
dons[420].

[Note 420: LACORDAIRE, _Notice sur Ozanam_.]




CHAPITRE XIV

LA POLITIQUE TRANGRE SOUS LE MINISTRE DU 11 OCTOBRE

(Octobre 1832--fvrier 1836)

     I. La question de paix ou de guerre, dbattue depuis 1830, est
     maintenant rsolue. tat des affaires de Belgique, d'Italie et de
     Pologne.--II. Guerre entre l'gypte et la Turquie. Mhmet-Ali.
     Le sultan vaincu fait appel aux puissances. Accueil fait  cet
     appel. La Porte demande le secours de la Russie. Le ministre du
     11 octobre cherche  carter cette puissance. L'amiral Roussin 
     Constantinople. Paix entre le sultan et le pacha. Trait
     d'Unkiar-Skelessi. Son effet en Europe.--III. Le Czar voudrait
     pousser  une croisade contre la France. Dispositions qu'il
     rencontre en Autriche et en Prusse. Entrevue de Mnchengraetz.
     Froideur du gouvernement de Berlin. Les trois notes adresses 
     la France. Rponse haute et roide du duc de Broglie. Inefficacit
     de la manifestation des puissances. Entrevues de Kalisch et de
     Toeplitz.--IV. Entente de la France et de l'Angleterre. Efforts
     faits par M de Talleyrand pour la transformer en une alliance
     formelle et gnrale. Trait de la Quadruple Alliance.--V.
     Origine et porte de la Quadruple Alliance. Question de la
     succession royale en Espagne et en Portugal. Effet du trait en
     Portugal. Mauvais tat des affaires d'Isabelle. Le gouvernement
     espagnol demande l'intervention de la France. Discussion au sein
     du ministre franais. M. Thiers et le Roi. On dcide de refuser
     l'intervention.--VI. Les dsagrments de l'alliance anglaise. Le
     duc de Broglie veut cependant y demeurer fidle. M. de Talleyrand
     et Louis-Philippe dsirent la relcher et se rapprocher des
     puissances continentales. Sentiment du duc de Broglie sur ces
     dernires. Relations du Roi avec les ambassadeurs et les
     ministres trangers. Sur certains points, cependant, mauvaise
     volont persistante des puissances. En quoi le Roi se trompait et
     en quoi le duc de Broglie tait trop roide.--VII. Plan du duc de
     Broglie, dans la question d'Orient, pour rapprocher l'Autriche
     des deux puissances occidentales. Dans quelle mesure l'Angleterre
     et l'Autriche taient disposes  y concourir. Combien il est
     malheureux que ce plan n'ait pu tre ralis.


I

Lorsque le ministre du 11 octobre prend le pouvoir, la grande
question de paix ou de guerre, qui, depuis deux ans, s'tait dbattue
si souvent  la tribune franaise, est dfinitivement tranche dans le
sens de la paix. Les belliqueux de la gauche sentent que les
vnements leur ont donn tort, et les conservateurs ne se privent pas
de le leur rappeler. Le gnral Lamarque n'est plus, et, si M. Mauguin
essaye encore parfois ses vieilles dclamations, elles demeurent sans
cho: la thse et l'homme sont uss et discrdits. Il ne faut donc
plus s'attendre  voir reprendre,  la Chambre, ce retentissant et
tragique dbat sur la politique extrieure, commenc aprs 1830,
continu sous Casimir Prier, et o, chaque fois, avait t mis en jeu
le repos du monde.  l'poque o nous sommes arrivs, ce n'est pas sur
les affaires trangres que se livrent les grandes batailles de
tribune entre l'opposition et le gouvernement.  peine faut-il faire
exception pour la discussion sur la crance amricaine, discussion
qui, on le sait, amena, en avril 1834, la dmission du duc de
Broglie[421].

[Note 421: Voir plus haut, p. 247 et suiv.]

Que reste-t-il d'ailleurs des trois questions qui, au dehors, de 1830
 1832, avaient presque seules fix l'attention du public franais,
veill ses passions et aliment ses controverses? Quelle raison, quel
prtexte aurait-on dsormais de refaire,  la tribune, ce que M. Dupin
appelait nagure les trois voyages obligs en Belgique, en Italie et
en Pologne? Ce triple foyer, allum  la flamme de Juillet et d'o
l'on avait pu craindre de voir sortir l'embrasement gnral de
l'Europe, est  peu prs teint. Ds l'avnement du ministre,
l'expdition d'Anvers a, sinon mis un terme, du moins fait faire un
pas dcisif  l'affaire belge; de ce ct, le succs de notre
politique est assur. En Italie, tout semble apais, ou en tout cas
suspendu dans l'espce d'quilibre que l'occupation d'Ancne a tabli
entre les influences franaise et autrichienne; les deux puissances
rivales s'observent, se contiennent, luttent mme sourdement, mais
aucun clat ne se produit qui attire les regards. Un moment, on peut
craindre qu'une expdition rvolutionnaire, prpare par Mazzini en
Suisse, plus ou moins d'accord avec les rpublicains franais, et
dirige sur le Pimont, ne vienne rouvrir la question et ranimer le
conflit, dans des conditions favorables pour l'Autriche et
compromettantes pour la France. Mais cette expdition avorte
misrablement ds le dbut[422]. Le cabinet de Vienne n'y trouve qu'un
argument de plus pour se plaindre de la propagande rvolutionnaire
dont la France est le centre, et pour obliger, malgr nous, la Suisse
 restreindre le droit d'asile qu'elle accordait aux rfugis.

[Note 422: Janvier 1834.]

Reste l'infortune Pologne. L, ce ne sont, hlas! ni le succs, ni
l'apaisement qui ont amen notre silence: c'est l'impuissance
constate de nos efforts. Tout a t noy et teint dans le sang des
insurgs vaincus. Chaque anne, sans doute, malgr les sages conseils
du ministre, la Chambre s'obstine  insrer, dans son Adresse, des
phrases de sympathie et de protestation en faveur de la Pologne: elle
entend, en ces occasions, des discours o le sentiment a plus de part
que la raison. Le seul rsultat de ces manifestations est d'irriter
l'orgueil du Czar et de rendre sa main plus dure. Pendant ce temps,
notre gouvernement se borne  marquer diplomatiquement ses rserves, 
mesure que Nicolas dtruit les derniers restes du royaume de Pologne
et de l'organisation tablie par les traits de Vienne. Lorsque la
chancellerie russe fait publier, en 1833, dans la _Gazette officielle_
de Saint-Ptersbourg, un article contestant aux puissances autres que
l'Autriche et la Prusse le droit d'invoquer les stipulations du trait
de Vienne, et dclarant que la Russie en est dlie par l'effet de
l'insurrection, le cabinet de Paris fait aussitt soutenir la thse
contraire dans le _Moniteur_. Mais on sent bien qu'il agit sans
espoir, sans entrain, par acquit de conscience, pour satisfaire les
exigences de l'opinion, et avec la pleine connaissance de
l'inefficacit de ses dmarches.

C'est ailleurs que se porte l'activit de notre diplomatie. Des
questions nouvelles sont nes, qui, pour occuper moins les Chambres
franaises, pour tre ngliges, quelquefois ignores d'elles, n'en
ont pas moins une relle importance: il convient donc de les examiner
de prs, d'autant plus que le duc de Broglie, alors charg de diriger
nos affaires trangres, apportait, dans l'accomplissement de cette
tche, des ides et des procds  lui.


II

Au moment o le ministre du 11 octobre prenait la direction des
affaires, la guerre svissait,  l'extrmit de la Mditerrane, entre
le sultan et le pacha d'gypte. Quoique lointaine, cette guerre
touchait, par plus d'un point, aux intrts franais et mettait en
cause tout l'quilibre europen. C'tait, en effet, l'une des phases
de cette ternelle et redoutable question d'Orient, sans cesse pose,
jamais rsolue, encore aujourd'hui l'un des plus prilleux problmes
de la politique europenne. trange destine de cet empire ottoman, de
mettre toujours en danger le repos de la chrtient, autrefois par sa
puissance, aujourd'hui par sa faiblesse! Cette guerre avait clat en
1831, sans que la France, distraite et absorbe par d'autres affaires,
s'en ft presque aperue. Le prtexte avait t une querelle sans
importance entre le pacha d'gypte et celui de Saint-Jean d'Acre. La
cause relle tait l'ambition du premier, le clbre Mhmet-Ali, qui
voulait  la fois tendre sa domination en Asie et conqurir son
indpendance.

Ce soldat parvenu, qui s'tait appris  lire  cinquante ans,
possdait quelques-unes des qualits du grand homme et tait adroit 
feindre les autres. Sous sa volont de fer qui faisait tout plier et
trembler, l'gypte avait paru se transformer. Il en avait tir, de
force, une arme nombreuse, discipline  l'europenne, et prtendait
y acclimater l'industrie, en faisant venir d'Occident des ingnieurs
et des contre-matres. Sans doute, il y avait l plus d'un
trompe-l'oeil. Comme on l'a dit, le pacha tapissait sur la rue, du
ct de l'Europe. Sur beaucoup de points, l'oeuvre tait factice,
superficielle et strile. Pression passagre d'un tyran, et non pas
impulsion durable d'un rformateur. Les populations taient violentes
plutt que changes. Cet talage de puissance cachait mal la ruine
d'un pays puis d'hommes et d'argent. Derrire une devanture de
civilisation moderne, subsistait le vieux fond de barbarie musulmane
et de despotisme oriental.

En France, cependant, les esprits taient sduits et blouis. L'gypte
tait reste chre  notre imagination, depuis l'expdition, si vite
lgendaire, de Bonaparte. Trs-artificieux et comdien, sous son
masque de rudesse sauvage, le vieux pacha soignait adroitement sa
popularit occidentale, se proclamant enfant de la France, nous
empruntant ses instructeurs militaires et industriels, professant le
culte de Bonaparte, et faisant corcher par ses soldats le chant de la
_Marseillaise_. Aussi la _Revue des Deux Mondes_ le louait-elle, en
termes enthousiastes, d'avoir francis l'gypte et pous la pense
de Napolon sur ce pays. Engouement universel et irrsistible, tel
qu'il s'en produit parfois dans notre pays. On s'chauffait pour
l'gypte de Mhmet-Ali, comme nagure pour la Grce de Canaris. Il
n'tait pas jusqu'aux dmocrates qui ne saluassent, dans ce tyran
oriental, un homme nouveau, un fils de ses oeuvres, un lu des
rvolutions modernes[423]. Quant aux politiques, ils rvaient
vaguement d'une sorte d'empire arabe, cr sous le patronage de la
France, assurant sa prpondrance dans la Mditerrane et faisant
contre-poids  l'empire ottoman que dominait la Russie[424].

[Note 423: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. V, p. 397.]

[Note 424: M. de Polignac parat avoir caress le projet de cet empire
africain qu'il voulait tendre jusqu' Alger; il avait pu l'ide de
faire chtier le dey par Mhmet-Ali.]

Pendant que l'gypte semblait revivre, la Turquie tait plus moribonde
que jamais. L'effort fait, en 1828 et 1829, pour soutenir la guerre
contre la Russie, l'avait puise. Quant au sultan, le farouche
Mahmoud, s'il avait massacr les janissaires, comme Mhmet-Ali les
mameluks, il n'tait pas pour cela de la taille du pacha. Us par la
dbauche, capable d'un accs de violence, non d'une volont
persistante, il avait dsorganis la vieille fodalit turque, sans
rien mettre  la place. Il n'avait donc pour rsister  l'attaque, ni
force matrielle ni force morale.  peine les hostilits ouvertes, les
gyptiens, commands par Ibrahim, fils de Mhmet-Ali, s'taient
empars, en courant, de la Palestine, de la Syrie, et avaient mis en
droute les armes successivement envoyes par le sultan pour les
arrter. Ds le milieu de 1832, Mahmoud, effray,  bout de
ressources, s'tait tourn vers les quatre grandes puissances, Russie,
France, Angleterre et Autriche, implorant leur intervention contre son
vassal rebelle.

L'avantage de la Russie sur le reste de l'Europe tait d'avoir, dans
la question d'Orient, une ide simple et nette, mieux encore, une ide
fixe. Quelle n'est pas, en politique, la force de l'ide fixe! Pendant
que les autres puissances se laissaient souvent distraire, quelquefois
dvoyer, par des proccupations diverses, le gouvernement du Czar
allait droit son chemin, les yeux toujours dirigs vers le Bosphore,
rsolu  profiter de tous les vnements, de tous les accidents, pour
s'en rapprocher. Aussi l'appel de la Porte ne le trouva-t-il ni
inattentif ni hsitant. Il s'empressa d'offrir le secours,
non-seulement de sa diplomatie, mais de ses armes, trop heureux de
s'ouvrir,  titre de protecteur, cette ville de Constantinople, o il
n'avait pu entrer encore comme conqurant.

Arrive  Paris, dans l'espce d'interrgne ministriel qui avait
spar la mort de Prier de la constitution du cabinet du 11 octobre,
la demande de la Turquie avait pris le gouvernement franais un peu au
dpourvu. Celui-ci n'avait mme pas d'ambassadeur auprs du divan et
n'y tait reprsent que par un charg d'affaires. Savait-il,
d'ailleurs, aussi bien que la Russie, ce qu'il voulait en Orient? La
vieille tradition qui, depuis Franois Ier, avait li la France  la
Turquie, s'tait trouve, comme tant d'autres, singulirement drange
et brouille depuis quarante ans. L'expdition de Bonaparte en gypte,
l'engouement philhellnique qui nous avait conduits, pendant la
Restauration,  anantir, dans les eaux de Navarin, la flotte turque,
au plus grand profit de la Russie; enfin, le concours moral donn en
1828 et 1829 au Czar en guerre contre la Porte, dans l'espoir que
l'alliance russe nous vaudrait des compensations en Belgique ou sur le
Rhin, n'taient-ce pas autant d'infidlits  cette tradition? La
rvolution de Juillet, en rendant dsormais impossible toute partie
lie avec Saint-Ptersbourg, aurait pu nous ramener  notre ancienne
politique. Mais alors s'tait prsente, comme un obstacle ou tout au
moins comme une complication, la sympathie pour Mhmet-Ali. De l,
des incertitudes et parfois des contradictions dans notre action.

Malgr ces difficults, notre charg d'affaires  Constantinople, M.
de Varennes, s'employa activement  contrecarrer les desseins du Czar,
dtournant la Porte d'accepter ses offres, excitant le sentiment turc
contre la Russie, tentant une sorte de mdiation entre le sultan et le
pacha, conseillant au premier de ne pas refuser des concessions
ncessaires, au second de modrer ses exigences: oeuvre singulirement
ardue que ne rendaient pas plus aise les intrigues de la Russie,
l'enivrement du pacha et la haine furieuse que lui portait
Mahmoud[425]. M. de Varennes ne rencontrait pas, d'ailleurs, chez les
reprsentants de l'Autriche et de l'Angleterre, le concours qu'il
avait probablement espr. La peur qu'inspirait  M. de Metternich la
France rvolutionnaire lui faisait fermer les yeux sur les dangers de
la Russie conqurante; il s'employait  rassurer les autres puissances
sur les desseins du Czar  Constantinople et  les inquiter sur nos
vises en gypte[426]. Rien de plus facile que d'veiller, sur ce
dernier point, les ombrages de l'Angleterre: mme avec un ministre
moins jaloux et moins mfiant que lord Palmerston, nos voisins
d'outre-Manche n'eussent pu voir avec indiffrence Suez et l'Euphrate,
c'est--dire les deux routes de l'Inde, aux mains d'un client de la
France. D'ailleurs, le chef du _Foreign Office_ n'avait pas eu
jusqu'ici l'occasion de beaucoup s'occuper des relations de la Russie
et de la Turquie; il connaissait mal ce ct de la politique
europenne; l'ambassade anglaise  Constantinople tait sans
titulaire, et il n'avait pas envoy, depuis un an, d'instructions 
son charg d'affaires. Par ces causes diverses, la premire rponse du
ministre anglais  la demande de secours de la Turquie fut un refus
formel. Ce refus arriva  Constantinople en mme temps que la nouvelle
d'une seconde dfaite subie par l'arme ottomane,  Koniah, le 21
dcembre 1832. Le sultan, pouvant, ne tenant plus compte des
objections de notre reprsentant, se jeta dans les bras de la Russie,
accepta ses offres de secours et lui demanda formellement d'envoyer
une flotte dans le Bosphore et une arme  Constantinople.

[Note 425: Que m'importe l'empire? disait un jour Mahmoud  un
conseiller qui cherchait  l'effrayer sur les desseins des Russes; que
m'importe Constantinople? Je donnerais Constantinople et l'empire 
celui qui m'apporterait la tte de Mhmet-Ali.]

[Note 426: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 490  500.]

 ce moment, le ministre du 11 octobre tait aux affaires. Le duc de
Broglie comprit, ds le premier jour, le danger de l'intervention
russe et voulut s'y opposer. Se tournant vers l'Angleterre, il la
pressa vivement de s'entendre avec lui pour une action commune, mais
sans parvenir  secouer son indiffrence ou  vaincre ses
mfiances[427]. En mme temps, pour fortifier notre influence 
Constantinople, il y envoyait, comme ambassadeur, l'amiral Roussin.
Ses instructions taient de faire en sorte, par tous les moyens
utiles et raisonnables, que les Russes n'occupassent pas
Constantinople du consentement de la Porte, bien sr que s'ils
l'occupaient contre le gr de la Porte, cela deviendrait tout de suite
une affaire europenne, et que nous aurions plus d'allis qu'il ne
nous en faudrait pour les en faire dguerpir[428]. L'amiral tait un
homme considrable dont la parole devait avoir une autorit
particulire; sa conduite dans le rcent conflit avec le Portugal lui
avait valu un renom d'nergie et de dcision; mais son esprit hardi,
entier, imprieux, toujours domin par une seule ide, n'avait pas
toutes les qualits qui convenaient  un diplomate, surtout dans une
ngociation si complexe.  son arrive  Constantinople, en fvrier
1833, il trouva la flotte russe entrant dans le Bosphore et
s'apprtant  dbarquer des troupes. L'loigner  tout prix fut
aussitt sa seule pense. Il parla haut et ferme au divan; et comme
celui-ci arguait de l'impossibilit o il tait de se dfendre
autrement contre les prtentions de son vassal, l'ambassadeur
franais, pour couper court  cette objection, se porta fort de faire
accepter les conditions turques par Mhmet-Ali, si les Russes taient
congdis. La Porte, surprise de nous voir ainsi prendre son parti
contre les gyptiens, se hta de nous saisir au mot et invita les
Russes  s'loigner. Cela parut d'abord un chec pour le gouvernement
de Saint-Ptersbourg, un succs pour la politique franaise: M. de
Metternich dit en prsence de tous les ambassadeurs que ce trait
tait le plus beau succs diplomatique obtenu de nos jours. Mais
cette impression ne dura pas. Quand l'amiral Roussin signifia au pacha
l'engagement pris en son nom, celui-ci, qui avait entendu,
jusqu'alors, un tout autre langage de nos agents  Alexandrie,
rpondit par un refus trs-net[429]. Quel moyen de le faire cder? La
situation de l'ambassadeur devenait fausse et mortifiante. La Porte,
se fondant sur l'impuissance o il tait de lui faire avoir ce qu'il
lui avait promis, rappela de nouveau les Russes, qui, par mer et par
terre, reprirent avec empressement le chemin de Constantinople. Le 5
avril 1833, la flotte du Czar jetait l'ancre dans le Bosphore, et cinq
mille hommes de troupes de dbarquement campaient sur le rivage
asiatique.

[Note 427: Je crois,--crivait confidentiellement le duc de Broglie 
Talleyrand, le 21 janvier 1833,--que les intrts du gouvernement
anglais, sur ce point, sont identiques aux ntres et que le temps
presse. J'ai tout lieu de croire que, si nos deux gouvernements
s'entendent bien, l'Autriche finira par se runir  nous contre
l'agrandissement ventuel de la Russie. C'est l l'oeuvre que vous
avez tente au congrs de Vienne et que les Cent-Jours sont venus
dranger. C'est  vous qu'il appartient de l'achever. Un peu plus
tard, le duc de Broglie se plaignait de l'extrme froideur avec
laquelle le gouvernement anglais avait accueilli, depuis trois mois,
ses diverses ouvertures relativement  l'Orient. Et il ajoutait: En
vrit, ce n'est pas ma faute. Depuis mon entre au ministre, je n'ai
cess de solliciter l'Angleterre d'envoyer un ambassadeur 
Constantinople. J'ai communiqu, presque jour par jour,  lord
Granville, toutes les dpches que je recevais et que j'crivais  ce
sujet. Je l'ai averti, pri, press... Tout serait fin;  Alexandrie
et  Constantinople, si le cabinet anglais avait voulu.
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand, _Documents indits._)]

[Note 428: Lettre confidentielle du duc de Broglie  Talleyrand, du 22
mars 1833. (_Documents indits._)]

[Note 429: Mhmet-Ali, dans ses conversations avec les consuls
trangers, se disait tonn que le gouvernement franais, qui, depuis
deux ans, n'avait cess de faire des dmarches auprs de lui pour
l'engager  dclarer la guerre  la Porte, ost maintenant lui
proposer la paix  des conditions si peu avantageuses. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 531.) Le pacha
dnaturait videmment les faits, pour exciter les autres puissances;
nanmoins il est certain que le langage de notre consul  Alexandrie
n'avait pu le prparer  la communication de l'amiral Roussin.]

Cependant, le cabinet de Londres se rveillait enfin de son sommeil.
Il ne pouvait voir sans alarme l'escadre russe dans le Bosphore, ni
peut-tre sans quelque jalousie le reprsentant de la France jouer le
rle principal  Constantinople. Quand lord Palmerston avait appris 
l'ambassadeur de la Porte  Londres comment l'amiral Roussin venait
d'obtenir l'loignement de la flotte russe, le Turc l'avait cout en
silence, puis lui avait demand: Et o est l'Angleterre dans tout
ceci[430]? Ce mot avait d faire rflchir le ministre britannique.
Lord Ponsonby, que nous avons dj rencontr  Bruxelles, fut envoy
comme ambassadeur auprs de la Porte avec mission d'agir contre la
Russie. M. de Talleyrand crivait de Londres au duc de Broglie, le 25
avril 1833: Ici, d'une longue lthargie, on passe  une sorte
d'pouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expdient.
Chacun alors est venu me parler et me demander mon avis. Le duc
rpondit  l'ambassadeur: J'espre que nous allons reprendre
l'affaire d'Orient sur de nouveaux frais, et je vous conjure de ne pas
laisser le gouvernement anglais s'endormir encore une fois[431].

[Note 430: _Mmoires de Grville_, t. II, p. 367.]

[Note 431: Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. (_Documents indits._)]

L'Autriche elle-mme, bien que toujours en mfiance contre le
gouvernement de Paris[432] et en mnagement avec celui de
Saint-Ptersbourg, proposa, au vif dplaisir de ce dernier, une action
diplomatique des grandes puissances  Constantinople. M. de Metternich
s'en ouvrit aux ambassadeurs de France et d'Angleterre. Les affaires
d'Orient, leur dit-il, ne peuvent tre arranges qu'en commun.
Prcisment parce que les quatre puissances se jalousent et se
souponnent, elles doivent se surveiller, et pour se surveiller, elles
doivent marcher ensemble... Je ne veux ni confrence, ni protocoles,
ni formes solennelles; je propose seulement qu'on trouve quelque part
des hommes au courant de la question, informs des intentions de leurs
gouvernements et accrdits, sinon pour conclure un arrangement, au
moins pour s'entendre sur les moyens qui peuvent le prparer. Sans le
dire expressment, il laissait voir son dsir que le sige de cette
ngociation ft tabli  Vienne. Quant aux bases sur lesquelles
l'entente pourrait se faire, il indiquait: 1 une dclaration des
quatre grandes puissances, qui emporterait garantie en faveur du
sultan de toutes les parties de son empire; 2 l'engagement que
lesdites puissances devaient prendre les unes envers les autres de ne
jamais, dans une hypothse quelconque, accepter la possession d'un
seul village de la Turquie europenne. Du reste, M. de Metternich
affectait de se porter caution des bons sentiments de la Russie. Ces
ouvertures furent transmises  Paris et Londres. Mais les
gouvernements de France et d'Angleterre se mfiaient de l'nergie et
mme un peu de la sincrit du chancelier de Vienne. Aprs en avoir
dlibr ensemble, ils rpondirent, le 14 juin 1833,  leurs
ambassadeurs  Vienne qu'il n'y avait pas lieu de donner suite  la
proposition qui leur avait t faite, que lord Palmerston avait sond
le prince de Liven, ambassadeur de Russie  Londres, et jug d'aprs
son langage que l'empereur Nicolas s'y opposerait premptoirement; que
M. de Metternich n'tait pas homme  la soutenir avec vigueur, et que
la ngociation, ne pouvant ainsi venir  bien, aurait pour rsultat de
consacrer en quelque sorte par une tentative inutile pour l'infirmer
la position spciale et privilgie que la Russie voulait s'attribuer
en Orient.  la dpche officielle que le duc de Broglie adressait 
son ambassadeur, il ajouta dans une lettre particulire: Si le
gouvernement autrichien se trouvait rduit  l'alternative de rompre
avec la Russie ou de lui laisser faire tout ce qu'elle voudrait,
jusques et y compris l'occupation dfinitive de Constantinople, il est
clair, pour moi du moins, qu'il s'y rsignerait. M. de Metternich ne
parut pas dsappoint de voir son offre dcline. Peut-tre et-il t
au contraire fort embarrass, s'il lui avait fallu y donner suite; il
savait, en effet, qu' Saint-Ptersbourg on s'en montrait fort
mcontent[433].

[Note 432: M. de Metternich se plaignait, avec une extrme amertume,
de l'intolrable jalousie de l'amiral Roussin. (_Mmoires_, t. V, p.
502  508.)]

[Note 433: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

Pendant ce temps,  Constantinople, l'amiral Roussin avait vir de
bord avec sa promptitude et sa brusquerie accoutumes. N'ayant pu
arriver  la pacification en faisant cder le pacha, il cherchait
maintenant  y arriver en faisant cder le sultan. Les ngociations
furent laborieuses. Mahmoud, excit par les Russes, repoussait les
exigences de Mhmet-Ali.  la fin, cependant, press par notre
ambassadeur, effray des rvoltes qui se produisaient sur d'autres
points, il cda. Un firman, en date du 5 mai 1833, accorda  Mhmet
le gouvernement de la Syrie dans les conditions qu'il avait demandes.
Par contre, l'arme gyptienne se retira des tats du sultan. Ce fut
ce qu'on appela l'arrangement de Kutaih. L'un des rsultats de cette
paix, et non le moins important, fut le dpart des troupes et de la
flotte russes: ce dpart eut lieu le 10 juillet. C'tait une revanche,
promptement obtenue, de la rcente msaventure de l'amiral Roussin.
Aussi celui-ci crivait-il  son collgue  Vienne: C'est moi qui ai
fait la paix; je l'ai mme faite deux fois,  des conditions
diffrentes, j'en conviens, mais qu'importe? L'essentiel tait
d'loigner les Russes[434].  Paris, la presse ministrielle fit
quelque bruit de ce qui lui paraissait un succs. L'influence
franaise, disait le _Journal des Dbats_ le 1er aot 1833, a t si
efficace dans tout le cours de cette ngociation, elle a t si
activement mle aux vnements de l'Asie Mineure et  leur heureux
dnoment, que nous pouvons nous fliciter hautement du rle que la
France a jou dans cette mmorable circonstance.

[Note 434: _Ibid._]

Les autres cours d'Europe, au contraire, accueillirent mal
l'arrangement de Kutaih.  Vienne, surtout, on tait fort mcontent.
L'Europe, disait M. de Metternich, sera peut-tre trouble pendant
cinquante ans, par suite de la triste influence que l'amiral Roussin
vient d'exercer sur le Divan[435]. En tout cas, il fut bientt trop
visible que l'affaire n'tait pas finie. On apprit, en effet, que, le
8 juillet 1833, deux jours avant le dpart des Russes, le comte
Orloff, ambassadeur extraordinaire du Czar, avait conclu avec la Porte
une convention de dfense rciproque: par ce pacte, connu sous le nom
de trait d'Unkiar-Skelessi, la Russie s'obligeait  fournir  son
allie toutes les forces de terre et de mer dont elle aurait besoin
pour la tranquillit et la sret de ses tats, expressions qui,
dans l'tat de l'empire ottoman, pouvaient servir de prtexte  une
intervention permanente; la Porte s'obligeait, de son ct,  fermer
le dtroit des Dardanelles, c'est--dire  ne permettre  aucun
btiment de guerre tranger d'y entrer, sous un prtexte quelconque;
par suite, des travaux considrables taient entrepris sur les deux
rives du dtroit, sous la direction d'ingnieurs russes. Le but
poursuivi par Catherine II semblait atteint: son successeur avait
trouv le chemin de Bysance. Que ses armes y entrassent comme
protectrices ou comme ennemies, n'tait-ce pas  peu prs la mme
chose?

[Note 435: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

 la rvlation de ce trait, l'motion fut grande en Europe. Le
gouvernement anglais, nagure si inattentif, tait le plus irrit: il ne
proposait  la France rien moins que de forcer les Dardanelles pour
aller brler la flotte moscovite. Le duc de Broglie, tout hostile qu'il
ft aux desseins de la Russie, ne croyait pas que l'on pt autant
brusquer les choses.  son avis, il fallait protester, refuser
d'accepter ce qui s'tait fait, mais prendre garde de s'engager dans un
conflit prmatur et de rveiller la question d'Orient qui semblait
s'assoupir[436]. En ralit, le duc sentait la France encore trop prs
de la rvolution de 1830, des troubles que cette rvolution avait
produits au dedans, des mfiances qu'elle avait suscites au dehors,
pour risquer dj une grande guerre. On se borna donc  quelques
manifestations des flottes anglaises et franaises sur les ctes de
Turquie, et  des protestations diplomatiques que les deux puissances
occidentales firent  Constantinople et  Saint-Ptersbourg. Le Divan
parut recevoir ces protestations avec plus de satisfaction que de
chagrin. Le Reiss-Effendi et le Srasquier vinrent en remercier l'amiral
Roussin. Ils n'avaient, disaient-ils, sign le trait du 8 juillet
qu'avec une grande rpugnance, et, ne se dissimulant pas l'effet
dplorable que l'alliance russe produisait dans l'empire, ils tenaient
beaucoup pour leur part  en dcliner la responsabilit. Ils
protestrent de leur attachement pour la France, rappelrent que
c'tait d'elle qu'ils avaient d'abord sollicit l'appui; ils s'taient
jets dans les bras de son ambassadeur, quand, au mois de fvrier
prcdent, il tait arriv  Constantinople; sa protection avait
malheureusement t alors inefficace, et c'tait faute d'autres
ressources qu'ils s'taient rsigns  subir celle du plus mortel ennemi
de leur pays. L'accueil fut tout diffrent  Saint-Ptersbourg. On y
rpondit sur un tel ton  nos protestations qu'on put croire une rupture
imminente. M. de Metternich s'interposa. Au fond, le trait
d'Unkiar-Skelessi dplaisait fort au gouvernement de Vienne[437], mais
la peur de la rvolution ne lui permettait pas de se sparer de la
Russie; il accepta donc le trait, se bornant  donner en mme temps au
Czar des conseils de modration. Tchant de se persuader que ces
conseils taient entendus, il crut pouvoir se porter fort,  Paris et 
Londres, que l'intention du gouvernement russe tait de laisser le
trait  l'tat de lettre morte. La Prusse suivit en tous points
l'Autriche. Cette intervention calmante de M. de Metternich, aide de la
prudente rsolution du duc de Broglie, amena,  la fin de 1833 et au
commencement de 1834, une certaine dtente et une sorte d'accalmie;
toutefois, bien que le chancelier autrichien se flattt que la question
russo-turque ft, grce  lui, dissipe en fume[438], les
difficults n'taient pas rsolues, elles taient seulement ajournes.

[Note 436: Au premier abord, M. de Talleyrand et t assez dispos 
se laisser emporter  la suite du gouvernement anglais.
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. _Documents indits._)]

[Note 437: M. de Metternich ne pouvait mme se cacher qu'en cette
circonstance il avait t compltement jou par le cabinet de
Saint-Ptersbourg. En effet, pendant que le trait d'Unkiar-Skelessi se
concluait, le chancelier autrichien assurait  M. de Sainte-Aulaire,
alors ambassadeur de France  Vienne, qu'un changement complet,
inopin, s'tait opr depuis peu dans la politique du cabinet russe.
Il ajoutait, avec un air de mystre: Je veux vous confier que
dernirement l'empereur Nicolas a fait venir dans son cabinet M. de
Fiquelmont. Il est convenu que ses antcdents pouvaient nous inspirer
de fcheuses prventions, mais il a formellement abjur son ancienne
politique. Il a voulu que notre ambassadeur crivt, sous sa dicte,
l'engagement d'honneur de ne plus rien faire qu'avec nous et par nous
dans les affaires d'Orient. Jugez si, aprs une dclaration si
catgorique, envoye par crit directement  l'empereur Franois, nous
sommes fonds  nous porter garants et des actes et des projets de
l'empereur Nicolas. Et M. de Metternich se plaisait  rpter qu'il
avait dompt le lion moscovite, et que dsormais il ne craignait ni
surprise ni rsistance. Quelques jours aprs cette conversation, M. de
Sainte-Aulaire ayant appris le trait d'Unkiar-Skelessi, se htait
d'aller l'annoncer au chancelier, fort curieux de savoir si celui-ci
avait t, en cette affaire, complice ou dupe. M. de Metternich resta
aussi impassible que de coutume, se bornant  mettre des doutes sur
l'existence mme du trait. Sur mon honneur et ma conscience, dit-il,
si le trait existe, il a t conu et accompli sans ma participation,
sans qu'aucune circonstance ait pu veiller ma prvision. Toutefois, il
ne voulut pas se laisser amener  tmoigner une dsapprobation de la
conduite de la Russie. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 438: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 596.]


III

L'opposition faite  la politique russe en Orient n'tait pas de
nature  diminuer la haine passionne que l'empereur Nicolas avait,
ds le premier jour, voue  la monarchie de Juillet. Aussi l'avait-on
vu, en 1833, au moment mme o nous faisions retirer ses troupes du
Bosphore, s'agiter une fois de plus pour dterminer une sorte de
croisade de l'Europe continentale contre la France rvolutionnaire.
Dans sa pense, il s'agissait bien de nous dclarer la guerre.
L'envoy prussien  Saint-Ptersbourg crivait le 11/23 juin 1833: La
Russie veut et dsire la guerre; elle la tient pour aussi invitable
que ncessaire[439]. Pour y dterminer la vieille Europe, elle
comptait sur l'impression qu'y avait produite notre rvolution.
Toutefois, cette impression n'avait pas la nettet qu'et souhaite la
passion du Czar. Dans les diverses cours, on attendait, on prdisait,
on dsirait la chute du gouvernement de 1830, mais, en mme temps, on
la redoutait. Quand ce gouvernement prenait le dessus sur les partis
de dsordre, il tait malais de savoir ce qui l'emportait, dans les
chancelleries trangres, du plaisir d'tre tranquillis ou du
dplaisir d'tre du. On voudrait toutes sortes de maux  la
rvolution de Juillet, crivait de Turin M. de Barante, le 19 octobre
1832, si l'on ne devait pas en souffrir soi-mme, et l'on se trouve 
la fois rassur et contrari, quand elle se montre honorable et
sense[440]. De l, un tat d'esprit bizarre, compliqu: beaucoup de
mchante humeur et de mauvaise volont, sans rien de prcis ni
d'efficace. Pour dterminer une hostilit plus vive, le Czar faisait
valoir contre nous des griefs plus spciaux et plus rcents: il
rappelait comment, dans les affaires belges, le cabinet de Paris, se
faisant suivre de celui de Londres, avait pass outre aux rsistances
des puissances continentales; il montrait l'effort fait d'abord par
Louis-Philippe, aprs la mort de Prier, et continu par le duc de
Broglie, pour reprendre en Allemagne l'ancienne tradition franaise,
s'immiscer dans les affaires de la Confdration germanique, se faire,
contre l'Autriche et la Prusse, le protecteur des petits tats, et,
dans ce dessein, y favoriser le mouvement constitutionnel[441]; il
n'avait garde enfin de passer sous silence les tentatives d'meutes ou
de conspirations qui venaient de se produire  Francfort et  Turin,
et derrire lesquelles on dcouvrait sans peine la propagande partie
de Paris, l'action des rfugis si nombreux dans cette ville depuis
les journes de Juillet, et si troitement lis avec les
rvolutionnaires franais.

[Note 439: Cf. les dpches cites par Hillebrand. (_Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 542.)]

[Note 440: Lettre  M. le duc de Broglie. (_Documents indits._)]

[Note 441: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
543  545 et p. 558.--Le 8 juillet 1833, le _Journal des Dbats_
publiait, sur la situation de l'Allemagne, un article o il combattait
la prtention de l'Autriche et de la Prusse d'annuler les petits tats
de la Confdration, et o il rappelait que le trait de Vienne avait
consacr l'indpendance de ces tats. Le gouvernement franais
observait aussi, avec une vigilance particulire, ce qui se passait en
Luxembourg, et dclarait trs-haut qu'il ne laisserait pas la dite
allemande y mettre le pied, en cas de soulvement populaire. Cette
politique tait plus prvoyante que celle qui devait plus tard laisser
faire et mme seconder l'unit allemande.]

tait-ce assez pour que l'Autriche et la Prusse entendissent l'appel
belliqueux du Czar?  Vienne, si l'on nous tmoignait presque autant
d'antipathie et de ddain qu'au lendemain de 1830[442], moins encore
qu' cette poque on tait dispos  se jeter dans les grosses
aventures. M. de Sainte-Aulaire, qui avait quitt l'ambassade de Rome
pour prendre celle de Vienne, crivait au duc de Broglie, le 20 mars
1833,  peine arriv  son poste: Ce que j'ai dj bien vu, c'est
qu'on nous dteste, personnes et choses; ne nous flattons pas  cet
gard. Mais il ajoutait aussitt ce correctif: La cour et les
ministres sont gnralement sans passion... Ils cherchent bonnement
leurs intrts, aiment le repos et la paix, et se coucheront prs de
nous, si nous ne les empchons pas de dormir. Tout en se plaisant 
dogmatiser sur les vices du rgime de Juillet,  prophtiser sa ruine,
aie dnoncer comme un pril europen, M. de Metternich se dfendait de
vouloir nous attaquer. Attendre le dveloppement des vnements, se
rduire  une attitude pour ainsi dire passive, tel tait,  son
avis, la vrit pratique, la seule applicable aux positions du jour.
Il ajoutait: Dans la situation morale o se trouve la France, la plus
grande faute que pourraient commettre les puissances serait de
l'attaquer... La guerre dfensive est la seule qui leur offrirait des
chances de succs... C'est cette chance que nous ne cessons d'avoir en
vue[443]. En attendant, tous les efforts du chancelier se bornaient 
poursuivre le rtablissement au moins partiel de cette Sainte-Alliance
qu'il avait tant gmi de voir se relcher et se dissoudre pendant la
Restauration. Telle avait t, nous l'avons vu, sa premire
proccupation,  la nouvelle des journes de Juillet. Depuis lors, il
avait sans cesse prch la ncessit de former et surtout de
proclamer, en face de l'entente franco-anglaise, l'union troite et,
pour parler son langage, l'unit compacte et indissoluble des trois
cours continentales. Mais derrire ce zle pour les gnralits
conservatrices et les dmonstrations diplomatiques, fort peu de
disposition  agir: peut-tre mme n'aurait-il pas t difficile de
discerner une certaine mfiance des incartades possibles du Czar et un
dsir d'amener adroitement ce dernier  se contenter de dmarches
inoffensives.

[Note 442: Le duc de Broglie tait trs-convaincu de cette hostilit de
l'Autriche; il tait mme dispos  l'exagrer. On le voit par les
instructions qu'il donna  M. de Sainte-Aulaire, en avril 1833, quand il
l'envoya comme ambassadeur  Vienne. Il y prsente l'Autriche comme
ayant t ds la Restauration en antagonisme avec la France, et cela 
raison de la diffrence absolue des principes de leurs gouvernements;
seulement, avant 1830, cette hostilit tait impuissante: la cour de
Vienne tait brouille avec la Russie et n'avait pour elle que
l'Angleterre. Notre ministre continuait en ces termes: Par l'effet de
la rvolution de Juillet et surtout des vnements qui l'ont suivie
d'une extrmit  l'autre de l'Europe, cet tat de choses a beaucoup
chang. Autant la position de la Russie et de la Prusse s'est affaiblie,
autant au contraire s'est amliore celle de l'Autriche..... Le
ressentiment que les vnements de Turquie avaient laiss au
gouvernement russe contre le cabinet de Vienne s'est effac devant
l'irritation bien plus grande encore que la rvolution franaise et
celle de Pologne ont inspire  l'empereur Nicolas. La Prusse, toujours
tremblante en prsence des mouvements rvolutionnaires, toujours
dispose  sacrifier au besoin de s'en garantir les autres combinaisons
de sa politique, s'est aussi rapproche de sa puissante voisine; comme
on 1819, elle s'est replace sous sa direction, elle lui a laiss
reprendre sur le corps germanique cette suprmatie, objet constant de
leur rivalit..... Enfin, les petits princes d'Italie, dj atteints par
l'incendie rvolutionnaire, ont suivi cet exemple avec plus d'abandon
encore, et deux interventions successives ont rtabli pour longtemps
dans la Pninsule cette prpotence que l'Autriche n'a su,  aucune
poque, y baser que sur la force matrielle..... L'hostilit morale
existante entre la France et l'Autriche ne se rattachant pas  des
motifs accidentels, mais au fond mme de la situation, ce serait se
faire une dangereuse illusion que de compter, pour la faire cesser, sur
des motifs puiss dans les vicissitudes ordinaires de la politique.
Cette hostilit durera tant que les deux pays continueront  marcher 
la tte des deux ordres d'opinions et d'ides qui partagent aujourd'hui
l'Europe en deux camps ennemis, ou du moins tant que ces opinions
n'auront pas acquis assez de maturit et de calme pour pouvoir coexister
sans aspirer continuellement  se dtruire l'une l'autre. Un esprit
aussi claire que le vtre, monsieur le comte, dduira facilement de cet
expos la nature et l'objet de la mission que vous aurez  remplir. Il
ne saurait tre question pour longtemps,  moins de circonstances bien
extraordinaires, de travailler  oprer un rapprochement intime entre
deux pays spars par des divisions aussi profondes. Toutes les
dmarches qu'on ferait dans ce but ne tendraient qu' mnager au cabinet
de Vienne un moyen de nous desservir auprs de nos allis. Le rle de
l'ambassadeur du Roi auprs de la cour impriale est d'observer
attentivement les manoeuvres tnbreuses d'un cabinet o viendront
toujours aboutir tous les fils des combinaisons diriges contre la
France. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 443: Dpche confidentielle de M. de Metternich  M. de
Bombelles, ministre d'Autriche  Turin, en date du 27 dcembre 1832.
(_Mmoires_, t. V, p. 420  423.)]

La Prusse, au moins en la personne de son roi, rpugnait encore plus 
toute action violente. On n'a pas oubli la prudence, double d'un peu
de fatigue, qui avait marqu, aprs 1830, l'attitude du vieux
Frdric-Guillaume III. Depuis lors, la conduite de la monarchie
nouvelle, les gages, chaque jour plus dcisifs, qu'elle donnait de sa
volont pacifique et conservatrice, avaient confirm ce prince dans sa
modration. Sans cesser d'tre un tenant de la Sainte-Alliance, sans
oser rompre l'habitude de fidlit un peu subalterne qui le liait 
l'Autriche et  la Russie, et tout en se dfendant, comme d'une
injure, du seul soupon d'accueillir les avances de la France[444], il
s'tait presque pris de got pour Louis-Philippe et s'intressait 
son succs. Il tait d'ailleurs encourag dans ces sentiments par
l'habile et entreprenant diplomate que le gouvernement franais avait
accrdit auprs de lui, M. Bresson. Vainement le prince royal, la
jeune cour, les officiers, plus impatients, plus ambitieux,
rvaient-ils des batailles o les poussait la Russie, le Roi ne se
laissait pas entraner; ainsi que disait de lui son conseiller, le
prince Wittgenstein, il n'tait pas comme les sous-lieutenants,
n'avait pas de grades  gagner, et tout ce qui conduisait  la paix
lui faisait plaisir[445]. Le Czar se plaignait, avec une amertume
irrite, de la rsistance inerte qu'il rencontrait chez son beau-pre,
le roi de Prusse[446]. M. de Metternich lui-mme dplorait, non sans
quelque ddain, les faiblesses du gouvernement de Berlin[447].

[Note 444: Un peu plus tard, vers la fin de 1834, le ministre
dirigeant de Prusse, M. Ancillon, dnonait, dans une dpche, le
dessein, conu par le duc de Broglie et le roi Louis-Philippe de
sparer la Prusse de l'Autriche et de la Russie. Mais, disait-il,
nous ne sommes pas dupes des cajoleries et des douceurs que la France
nous prodigue dans toutes les occasions. Son seul but est de sparer
ce qui est fortement uni. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 555.)]

[Note 445: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie, en date du 17
janvier 1834. (_Documents indits._)]

[Note 446: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
545.]

[Note 447: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 537-538.]

En prsence de ces dispositions, Nicolas dut renoncer  tout espoir
d'entraner l'Europe dans une agression arme contre la France. Force
lui fut de se rabattre sur une dmonstration plus platonique et moins
dangereuse, dont l'ide parat lui avoir t suggre de Vienne.
Presque chaque anne, les souverains du Nord avaient l'habitude de se
rencontrer dans quelque petite ville d'Allemagne et de s'y entretenir
de leurs affaires. L'attitude  prendre en face de la Rvolution et de
la France qui en paraissait le foyer, tait le sujet principal de ces
augustes entretiens. Ce fut une runion de ce genre, plus solennelle
dans son appareil, plus prcise et plus comminatoire dans ses
rsultats, que proposa M. de Metternich et que le Czar accepta faute
de mieux. Le prudent chancelier, tout en se flattant d'en faire sortir
enfin cette rsurrection de la Sainte-Alliance, cette manifestation de
l'union des trois cours, qu'il poursuivait depuis 1830, se sentait
garanti contre le danger d'tre entran trop loin, par la froideur de
la Prusse[448].

[Note 448: M. de Pralormo, ministre de Sardaigne  Vienne, observait
que la tideur de la Prusse permettait au chancelier Metternich un
peu d'nergie, sans qu'il craignt d'tre pris au mot. Dpche
confidentielle du 15 janvier 1833. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, p. 544.)]

Ds le dbut, cette froideur se manifesta d'une faon assez piquante.
L'entrevue officielle, les confrences importantes devaient avoir lieu
le 9 septembre,  Mnchengraetz, petite ville de Bohme.
Frdric-Guillaume se hta, le 14 aot, avant l'arrive de Nicolas, de
rendre visite  l'empereur d'Autriche, en son chteau de
Theresienstadt, prs de Toeplitz. Puis il se porta au-devant du Czar
qui se dirigeait rapidement vers Mnchengraetz, et le rencontra seul 
Schwedt sur l'Oder, le 5 septembre. Quatre jours plus tard, quand les
deux empereurs furent, avec leurs chanceliers, au rendez-vous de
Mnchengraetz, ni le roi de Prusse ni son ministre dirigeant ne s'y
trouvaient. La cour de Berlin n'tait reprsente que par le prince
royal, et celui-ci n'avait pas le pouvoir d'engager son pre. Si vif
que ft le dsappointement des monarques russe et autrichien, ils le
dissimulrent, pour ne pas rvler au public la mauvaise volont de
leur alli. Rduits  confrer  deux, ils traitrent de la Pologne,
de l'Orient, de la Belgique, des troubles d'Allemagne ou d'Italie, de
l'appui que les rfugis trouvaient en France. De plus, sur la demande
de M. de Metternich, ils convinrent d'un acte qui manifestt l'union
des trois puissances et ft la contradiction du principe franais de
non-intervention. On sait combien cette question tenait  coeur au
chancelier d'Autriche. Mais rien n'tait fait, tant qu'on n'avait pas
l'adhsion du roi de Prusse. Il fallut ngocier  Berlin pour
l'obtenir. Sans opposer de refus absolu, Frdric-Guillaume ne
dissimulait pas sa rpugnance pour un acte qui, disait-il,
entreprenait tant sur l'avenir[449]. Sa rsistance tint tout en
suspens pendant plusieurs semaines, et ce seul retard contraria
singulirement l'effet qu'avaient espr produire les organisateurs de
la runion de Mnchengraetz. On s'en rendait compte  Vienne, et
c'tait un sujet de plaintes amres[450]. Enfin, le 10 octobre, aprs
de laborieux pourparlers, le roi de Prusse, press par ses allis,
pouss par son fils, le prince royal, et par sa fille, l'impratrice
de Russie, consentit  signer un trait: l'article Ier proclamait le
droit de tout souverain indpendant d'appeler  son secours un autre
souverain, et le droit de ce dernier de donner ce secours, sans que
personne ft fond  l'en empcher; l'article II portait: Dans le cas
o l'assistance matrielle de l'une des trois cours d'Autriche, de
Prusse et de Russie aurait t rclame, et qu'une puissance
quelconque voult s'y opposer par la force des armes, les trois cours
considreraient comme dirig contre chacune d'elles tout acte
d'hostilit entrepris dans ce but[451]. La Russie et l'Autriche
eussent dsir que les trois cours signifiassent ce trait  la
France par une note identique. La Prusse exigea, pour rendre la
dmarche moins provocante, que l'existence du trait restt cache: on
lui cda pour en finir, comme le disait avec dpit M. de Metternich.
Par le mme motif, il fallut se contenter de notes spares, adresses
 la France par chaque puissance et rdiges dans des esprits fort
diffrents: celle du cabinet de Berlin, par exemple, tait pleine de
tmoignages d'estime pour le gouvernement du roi Louis-Philippe; il
fut convenu seulement de terminer les trois notes par une conclusion
identique, o, sans faire aucune mention du trait, tait  peu prs
textuellement reproduite la dclaration de l'article II.

[Note 449: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. V, p.
548.]

[Note 450: La princesse de Metternich crivait dans son Journal,  la
date du 10 octobre: On ne sait pas encore si Ancillon a sign les
conventions arrtes  Mnchengraetz. Dans l'intervalle, il a perdu un
temps irrparable, un temps qui prouve aux Franais et aux Anglais que
les trois puissances ne sont pas entirement d'accord. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. V, p. 453.)]

[Note 451: Voir le texte du trait, dans les _Mmoires de M. de
Metternich_, t. V, p. 542  544.]

Ces pourparlers avec la Prusse avaient pris du temps; ce ne fut que
dans les premiers jours de novembre que les ambassadeurs des trois
puissances vinrent successivement, l'Autrichien en tte, donner
lecture au duc de Broglie des notes de leurs gouvernements. M. de
Metternich avait compt sur cette dmarche pour embarrasser et
intimider le ministre franais; il raillait d'avance cet embarras:
J'ai quelque peine  croire, crivait-il  son ambassadeur en lui
donnant ses instructions, que M. de Broglie oppose  vos
communications autre chose qu'un auguste silence, silence que la
Doctrine commande aux adeptes quand ils ne savent que dire[452]. Le
chancelier autrichien se flattait. Sans connatre tout ce qui s'tait
pass  Mnchengraetz, le duc de Broglie en savait assez pour avoir pu
prparer son attitude[453]. Son sentiment tait celui de M. Bresson,
qui lui crivait de Berlin: Il n'y a aucune alarme  concevoir de
cette bravade de trois cours dont deux au moins ne peuvent vouloir la
guerre... Mais si nous leur permettons un moment de nous supposer de
la timidit ou de l'inquitude, elles feront tant de sottises et se
donneront de si grands airs, que ncessit sera d'y mettre ordre... Ne
les laissons pas se croire forts[454]. Le duc de Broglie avait donc
rsolu d'tre roide et haut[455]. Il l'tait parfois sans le
vouloir,  plus forte raison quand il le voulait. Ce fut le diplomate
autrichien qui essuya son premier feu, et qu' dessein d'ailleurs il
traita le plus mal. Dans toute cette machine, il devinait la main de
M. de Metternich, qui avait particulirement le don de l'agacer. Il
releva donc svrement les insinuations que la note du cabinet de
Vienne paraissait diriger contre le gouvernement franais, au sujet de
la propagande rvolutionnaire; puis, arrivant  l'espce
d'intimidation qu'il dcouvrait dans la conclusion de cette note, il
l'carta ddaigneusement et y opposa cette dclaration: Il est des
pays o, comme nous l'avons dit pour la Belgique, pour la Suisse, le
Pimont, la France ne souffrirait  aucun prix une intervention des
forces trangres. Il en est d'autres  l'gard desquels, sans
approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
circonstance donne, d'une manire aussi absolue. Dans ces cas, nous
nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intrts
exigeront. Avec l'ambassadeur prussien, dont la note tait
bienveillante, le duc de Broglie se montra plus amical. Avec le russe,
les explications furent sommaires. Mais aux trois il fit voir avec
fermet que nous tions dcids  ne tolrer l'expression d'aucun
doute injurieux sur nos intentions, que les insinuations et les
reproches seraient galement impuissants  nous faire dvier d'une
ligne de conduite avoue par la politique et la loyaut, et qu'en
dpit de menaces plus ou moins dguises, nous ferions, en toute
occurrence, ce que nous croirions conforme  nos intrts. Le
ministre ne se contenta pas d'avoir ainsi reu la dmarche des
ambassadeurs; il envoya  tous ses agents une circulaire o il
rapportait, sans l'attnuer, et dans les termes mmes que nous venons
de reproduire, la rponse qu'il avait faite; il se vantait mme
d'avoir tenu au charg d'affaires d'Autriche un langage roide et
haut, d'avoir t un peu ddaigneux envers le cabinet de
Saint-Ptersbourg, et autorisait ses agents  faire part du contenu
de cette dpche au ministre du gouvernement auprs duquel ils taient
accrdits[456]. Quelques-uns de ces agents trouvrent la dpche si
roide, qu'ils n'osrent la communiquer intgralement.

[Note 452: Lettre du 22 octobre 1833. (_Mmoires de M. Metternich_, t.
V, p. 541, 542.)]

[Note 453: M. de Metternich avait tout fait cependant pour se cacher
du gouvernement franais. Avant l'entrevue, quelques indices de ce qui
se prparait taient arrivs  la connaissance de M. de
Sainte-Aulaire. Il avait su notamment qu'un tailleur de
Saint-Ptersbourg tait appel  Vienne pour faire un uniforme russe 
l'empereur Franois. Il interrogea M. de Metternich qui nia tout, et
comme notre ambassadeur citait le fait du tailleur, le chancelier
imagina une histoire de valet de chambre qui, en rangeant la
garde-robe de son matre, aurait trouv l'uniforme mang aux vers;
tout cela arrang en scne de comdie, avec contrefaon de la voix des
interlocuteurs et invention d'une foule de dtails. M. de Metternich
professait cette maxime qu'on ne doit pas la vrit  ceux qui n'ont
pas le droit de nous la demander, et, en pareil cas, il mentait sans
aucun embarras de conscience ou de physionomie. Ce fut seulement le 31
aot qu' Vienne on annona  M. de Sainte-Aulaire la rencontre en
Bohme des deux empereurs, mais avec assurance qu'aucun sujet de haute
politique ne serait trait entre eux.  la mme date, M. Pozzo fit 
Paris une communication analogue. (_Mmoires indits de M. de
Sainte-Aulaire._)]

[Note 454: Lettre confidentielle du 1er dcembre 1833. (_Documents
indits._)]

[Note 455: L'irritation mprisante du duc de Broglie  l'endroit de la
manifestation de Mnchengraetz se manifestait dans sa correspondance
confidentielle de cette poque. (_Documents indits._)]

[Note 456: Cf. le texte de cette dpche, _Histoire de la politique
extrieure du gouvernement franais_, 1830-1848, par M.
D'HAUSSONVILLE, t. I, p. 47  51.]

Les puissances furent quelque peu abasourdies d'une riposte qui
trompait si trangement les prvisions de M. de Metternich. Dans son
dpit, celui-ci feignit d'abord d'avoir mal entendu la rponse qui lui
tait faite et de croire que, dans l'numration des pays o il ne
tolrerait pas une intervention trangre, le duc de Broglie avait
nomm la Belgique et la Suisse, mais non le Pimont, qui intressait
de beaucoup plus prs la politique autrichienne. Le ministre franais
ne laissa pas un seul instant subsister cette quivoque; il affirma
trs-nettement que sa dclaration s'appliquait au Pimont et qu'il
avait dsign cet tat, ds le premier jour, dans son entretien avec
le charg d'affaires d'Autriche. Une trange querelle s'ensuivit. Dans
des dpches communiques  toutes les autres puissances et
qu'appuyaient la Russie avec aigreur, la Prusse avec mollesse[457],
la chancellerie autrichienne insinuait qu'en affirmant avoir parl du
Pimont, le ministre franais faisait une sorte de faux diplomatique,
pour se donner, aprs coup, une fermet d'attitude qu'il n'avait pas
eue tout d'abord. De cette guerre de dpches, de cet change de
dmentis, rsultait entre la France et les autres puissances beaucoup
de tension et d'aigreur. Encore tait-il heureux que tout cela ne ft
pas connu ailleurs que dans les chancelleries:  la place du duc de
Broglie, un homme d'tat d'un patriotisme moins dsintress et-il
rsist  la tentation de faire montre de sa fermet et de sa roideur,
d'y chercher un titre de popularit auprs de ce public franais,
alors si dispos  accuser ses gouvernants d'tre trop humbles et trop
timides en face de l'tranger?

[Note 457: Dans une lettre confidentielle du 17 dcembre 1833, M.
Bresson rapportait que M. Ancillon, tout en n'osant se sparer de
Vienne et de Saint-Ptersbourg, tait au fond trs-mcontent de la
mauvaise affaire o l'avait engag M. de Metternich. Notre ambassadeur
ajoutait: Les entours du Roi, que votre nergie a intimids,
prodiguent des explications et des excuses qui quivalent  un
dsaveu... Tout cet entourage se compose d'excellentes gens,
trs-pacifiques, qui ne demandent qu' finir leurs jours dans le
calme. (_Documents indits._)]

On cherche vainement quel intrt l'Autriche trouvait  engager cette
controverse. Que la dclaration relative au Pimont et t faite  un
moment ou  un autre, elle avait une gale porte, et le gouvernement
de Turin, qui s'en tait fort mu, ne s'y trompait pas[458].
D'ailleurs, qui peut srieusement avoir un doute en prsence des
affirmations ritres et formelles d'un homme tel que le duc de
Broglie[459]? N'tait-ce pas, depuis 1830, l'habitude de notre
diplomatie de comprendre le Pimont parmi les pays o nous ne pouvions
permettre une intervention trangre? Dj M. Laffitte l'avait
proclam  la tribune, en 1831, et le _Journal des Dbats_ le
rptait, quelques semaines avant que le duc de Broglie et 
s'expliquer sur ce point avec l'ambassadeur d'Autriche[460].
L'invraisemblable et donc t, non pas que le duc de Broglie nommt
le Pimont, mais qu'il l'omt[461].

[Note 458: Voir la correspondance de M. de Barante, alors ambassadeur
 Turin. M. D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extrieure_, t.
I, p. 247  251.]

[Note 459: Le duc de Broglie crivait notamment  M. Bresson, en
parlant du rcit qu'il avait fait, dans sa dpche circulaire, de
l'entretien avec le charg d'affaires autrichien: Je serais prt 
prter serment de l'exactitude de ce rcit, et je porte dfi  qui que
ce soit de le contredire en ma prsence. Il disait encore dans une
lettre  M. de Sainte-Aulaire: Le son de ma voix articulant cette
parole (sur le Pimont) retentit encore dans mon oreille. (_Documents
indits._)]

[Note 460: Le _Journal des Dbats_ disait, le 9 septembre 1833: Nous
louons la France d'avoir port d'abord sa sollicitude  ses frontires
et d'avoir dit: Il ne s'y fera rien sans moi. La Belgique, la Suisse
et le Pimont, question d'indpendance. La Pologne, l'Italie,
l'Allemagne, question d'influence. Dans le premier cas, les armes;
dans le second, les ngociations.]

[Note 461: M. Hillebrand, dans l'ouvrage allemand que nous avons
plusieurs fois eu l'occasion de citer, et o il se montre fort hostile
 la France, sans doute pour la remercier de l'hospitalit et des
faveurs qu'il en a longtemps reues, tche de reprendre l'accusation
porte autrefois contre le duc de Broglie et lui reproche formellement
d'avoir forg, aprs coup, un faux rcit de son entretien avec le
charg d'affaires autrichien. Ce que nous avons dit suffit  rfuter
l'historien prussien. D'ailleurs, cette querelle, qui avait dj peu
d'intrt sur le moment mme, en a moins encore dans l'histoire: elle
tait vraiment indigne d'y tre transporte.]

Quoi qu'il en soit, ce n'tait pas en soulevant cette mauvaise querelle
que les puissances pouvaient dissimuler l'inefficacit de leur
manifestation de Mnchengraetz. Bien loin d'avoir intimid le
gouvernement franais, comme elles s'en taient flattes, elles
s'taient attir de sa part une trs-verte rpartie; et il leur fallait
s'en tenir l,  moins de pousser jusqu' la guerre dont elles ne
voulaient pas. Piteuse sortie aprs une entre en scne si fastueuse.
Les trois cours taient au fond obliges de reconnatre qu'elles
avaient jet un trait dans l'eau[462].  Vienne et  Saint-Ptersbourg,
on s'en prenait au roi de Prusse, dont on dplorait plus amrement que
jamais la faiblesse et la tideur. Frdric-Guillaume concluait au
contraire que, malgr tous ses tempraments, il tait encore all trop
loin. Le premier promoteur de tout ce mouvement, le Czar, se rendait si
bien compte de l'chec, qu'il en venait  faire des coquetteries au
gouvernement franais[463]. Quant  celui-ci, il se sentait tout anim
et enhardi d'avoir pu le prendre de si haut avec la vieille Europe; nos
agents diplomatiques taient fiers de l'attitude qu'on leur faisait
prendre; l'un des plus intelligents, M. Bresson, crivait au duc de
Broglie, le 17 dcembre 1833: Je vous remercie de m'avoir rendu
l'organe d'une politique si nette, si loyale et si nationale.

[Note 462: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
562.]

[Note 463: Le duc de Broglie crivait,  la fin de 1833,  M. de
Sainte-Aulaire: En attendant, il n'y a sorte de coquetterie que le
gouvernement russe ne cherche  nous faire. (_Documents indits._)]

Les puissances ne devaient pas se sentir encourages  recommencer.
Deux ans plus tard, en aot et septembre 1835, le Czar invitait de
nouveau l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse  se runir, avec
lui,  Kalisch, en Pologne, pour assister  des parades militaires, et
 Toeplitz, en Bohme, pour confrer sur la situation de
l'Europe[464]. Le sujet des conversations fut le mme qu'
Mnchengraetz. Pas plus que la premire fois, Nicolas ne parvint 
entraner ses deux allis dans une croisade contre la France. Si l'on
convint de quelques mesures intrieures contre la propagande
rvolutionnaire, on se garda bien de faire une dmarche diplomatique
pareille  celle de 1833 et de s'exposer  une seconde rebuffade du
duc de Broglie: on avait assez de la premire. Pour dguiser cette
inaction et ce silence, M. de Metternich crivait pompeusement au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche  Paris: Les trois cabinets
sont maintenant tombs d'accord de ne point adresser,  la suite de
leur runion, un manifeste ni mme des circulaires  leurs missions.
Ce que veulent les trois cours est gnralement connu; le redire est
inutile et ne pourrait avoir d'autre rsultat que d'affaiblir leur
situation inexpugnable. Les vagues viennent se briser contre le
rocher, le rocher ne s'avance pas pour briser la lame... Opposez  des
questions indiscrtes une srieuse impassibilit... Que tous sachent
que les monarques se sont spars comme ils se sont rencontrs, anims
des mmes sentiments, et dcids au maintien de leur altitude
immuable. Dans une lettre confidentielle au mme agent, le chancelier
cherchait  se persuader que le silence serait plus imposant que tout
ce qu'on aurait pu dire[465]. C'tait, en tout cas, avouer qu'on ne
se flicitait pas d'avoir rompu ce silence aprs Mnchengraetz. M.
Bresson pouvait crire au duc de Broglie, le 2 novembre 1835, que
l'entrevue provoque par le Czar avait t qualifie partout en
Allemagne de pur enfantillage et de sottise pompeuse. Et le
ministre, rpondant  l'ambassadeur, parlait ddaigneusement des
farces de Kalisch et de la peine que la Russie se donnait,  chaque
instant, pour entretenir un feu qui s'teignait et pour ranimer des
passions qui s'amortissaient[466].

[Note 464:  cette poque, Ferdinand venait de succder,  Vienne, 
l'empereur Franois. Du reste, M. de Metternich continuait  gouverner
la diplomatie autrichienne.]

[Note 465: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 51, 52 et 92.]

[Note 466: _Documents indits._]


IV

Si, en 1833, les puissances continentales n'avaient pas mieux russi 
intimider le gouvernement de Juillet, si celui-ci avait pu rpondre de
si haut, il le devait  son entente avec l'Angleterre; entente qui, au
lendemain de l'avnement du ministre du 11 octobre, s'tait
manifeste, avec clat et efficacit, dans les affaires belges. Dans
la dmarche tente par les trois cours,  la suite de l'entrevue de
Mnchengraetz, lord Palmerston avait vu tout de suite une leve de
boucliers contre les tats constitutionnels; d'ailleurs, fort
chauff  ce moment contre le trait d'Unkiar-Skelessi et ne pensant
gure  autre chose, il souponnait le Czar d'avoir surtout cherch,
dans cette rsurrection de la Sainte-Alliance, un appui pour sa
politique en Turquie.  Saint-Ptersbourg,  Vienne,  Berlin, on se
sentait singulirement empch par cette union des deux tats
occidentaux. Aussi que d'efforts pour dtacher l'Angleterre[467]; et,
quand on y avait chou, quelle colre contre le cabinet de Londres,
dnonc comme tant plus rvolutionnaire encore que celui de
Paris[468]!

[Note 467: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 590, 622, 643 
646.]

[Note 468: Les ministres anglais, crivait M. de Metternich, le 6
avril 1833, sont mille fois pires que le juste milieu pris en masse et
en dtail. (_Mmoires_, t. V, p. 462.) Cf. aussi _ibid._, p. 481.]

Parmi les hommes d'tat franais, nul plus que M. de Talleyrand 
cette poque ne prisait l'avantage et ne proclamait la ncessit de
l'accord avec l'Angleterre.  peine les ministres du 11 octobre
avaient-ils pris les affaires en main, que l'ambassadeur crivait de
Londres, le 19 novembre 1832, au duc de Broglie: N'oubliez jamais,
je vous en prie, que notre union avec l'Angleterre est la seule qui,
dans les circonstances actuelles, puisse tre sincre: il est donc
dans l'intrt de notre gouvernement de ne laisser s'tablir, entre
nos deux gouvernements, ni aigreur ni dfiance, de mme qu'il est dans
l'intrt des autres puissances que cette union effraye, de la
troubler par de mauvaises et fausses insinuations. Un an plus tard,
le 10 dcembre 1833, au plus fort des discussions souleves par la
dmonstration du Mnchengraetz, il crivait encore au duc de Broglie:
Notre liaison avec l'Angleterre est si nouvelle, si fort oppose 
toutes les traditions, que sans cesse les anciennes habitudes
reparaissent sous une forme ou sous une autre. Les exigences
parlementaires des deux pays sont souvent aussi en opposition entre
elles, et les ncessits que vous impose la Chambre de Paris sont
habituellement en raison inverse de celles auxquelles le cabinet
anglais est oblig de se soumettre. Mais, enfin, il faut prendre les
choses comme elles sont, diminuer le plus possible ce qu'elles ont de
dsagrable, et passer franchement l'ponge sur tout ce qui, dans les
questions actuelles, n'a pas t aussi simple que nous devions nous y
attendre.

M. de Talleyrand attachait tant de prix  cette bonne entente des deux
monarchies constitutionnelles, qu'il essaya,  la fin de 1833, de la
sceller par une alliance crite et formelle. Un tel acte lui et paru
particulirement opportun, au lendemain de Mnchengraetz. Il s'en
ouvrit au Roi et au duc de Broglie, qui entrrent dans son ide, mais
la tinrent secrte et n'en parlrent pas aux autres membres du
cabinet. Le ministre des affaires trangres rdigea mme un projet de
trait qu'il envoya  M. de Talleyrand[469]. Dans la longue dpche
qu'il lui adressa  cette occasion et o il dveloppait toute une
srie d'arguments  l'adresse de l'Angleterre, il prsentait cette
alliance comme un moyen d'arrter la Russie en Turquie, l'Autriche en
Italie, la Prusse en Allemagne. Elle deviendra, ajoutait-il, le noyau
d'un nouveau groupe d'intrts, le point d'appui naturel de tous les
souverains qui se sentiront une vellit de rsistance; du roi de
Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duch de
Bade, de la ville de Francfort, du duch de Nassau, contre les douanes
prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la
prpotence de la dite[470]. Dans quelle mesure la ngociation
fut-elle engage avec le gouvernement anglais? Il ne parat gure y
avoir eu que des conversations. Accueillie favorablement par lord
Granville, ambassadeur  Paris, l'ide fut moins bien vue de lord
Palmerston, plus mfiant; celui-ci rpugnait  se gner par des
engagements qui n'avaient pas un but spcial et dtermin[471]. Tout
fut, du reste, interrompu par l'incident parlementaire qui, comme nous
l'avons vu, amena, en avril 1834, la dmission du duc de Broglie et
l'loigna pour une anne du ministre.

[Note 469: Le prambule de ce projet de trait disait: Voulant, dans
un esprit de conciliation et de paix, resserrer les liens troits qui
unissent dj les deux peuples, et offrir  l'Europe, par cette
alliance fonde sur la loi des traits, la justice et les principes
conservateurs de l'indpendance des tats et du repos des nations, un
nouveau gage de scurit et de confiance..... L'article premier
stipulait une alliance dfensive. L'article 2 disait que les deux
parties s'engageaient  se concerter, dans toutes les occasions o le
repos de l'Europe et l'indpendance des tats qui la composent leur
paratraient compromis. (Dpche confidentielle du 16 dcembre 1833.
_Documents indits._)]

[Note 470: _Documents indits._--M. Guizot, dans ses _Mmoires_ (t.
III, p. 284  287), prsente le duc de Broglie, comme tant oppos 
ce projet d'alliance; M. Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I,
p. 561) prtend, de son ct, que M. de Talleyrand avait propos cette
alliance  l'Angleterre, sans avoir consult le duc de Broglie. Ces
deux assertions ne paraissent pas conciliables avec les faits que nous
rvle la correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand.]

[Note 471: Lettre de M. de Talleyrand au duc de Broglie, en date du 3
janvier 1834. (_Documents indits._)]

Mais  peine, par l'effet de cette dmission, le portefeuille des
affaires trangres eut-il pass aux mains de l'amiral de Rigny,
qu'clata la nouvelle d'un trait de quadruple alliance, conclu, le 22
avril 1834, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal.
L'objet spcifi tait l'assistance  donner aux gouvernements de
Madrid et de Lisbonne contre don Carlos et don Miguel. Personne ne
crut que le trait et seulement cet objet restreint. Chacun, ami ou
ennemi, y vit une rponse  Mnchengraetz, l'union des puissances
constitutionnelles se constituant en face de celle des cours
absolutistes. L'effet en fut immense, aussi bien chez ceux qui y
cherchaient un encouragement pour les causes librales, que chez ceux
qui s'en inquitaient pour les intrts conservateurs. Cette motion
du public reposait sur une mprise. La vrit, qui ne fut pleinement
dvoile que longtemps aprs, tait plus modeste. Le trait ne rglait
rellement que les affaires d'Espagne et de Portugal. De plus, les
conditions dans lesquelles il avait t conclu, loin de marquer
l'intimit croissante que l'on supposait entre la France et
l'Angleterre, eussent rvl au public, s'il les avait connues, un
trop rel refroidissement. Mais pour bien comprendre ces faits, il
convient de revenir un peu en arrire et d'exposer brivement ce qui
s'tait pass dans la pninsule Ibrique.


V

Ferdinand VII, roi d'Espagne, tait mort le 20 septembre 1833, lguant
sa couronne  sa fille Isabelle, ge de trois ans et place sous la
tutelle de la reine mre Marie-Christine. Don Carlos, frre de
Ferdinand, contestant la lgitimit d'une succession fminine, s'tait
aussitt port le comptiteur de sa nice et avait t proclam en
Biscaye. Le vieux droit espagnol admettait les femmes au trne. La
dynastie bourbonienne y avait substitu, en 1714, sinon la loi
salique, du moins une pragmatique qui restreignait la succession des
femmes au cas o il n'y aurait aucun hritier mle. En 1789, Charles
IV, rvoquant cette pragmatique, avait rtabli l'ancien droit
espagnol, et Ferdinand VII avait, en 1830, solennellement confirm et
publi cette rvocation. Il semblait donc que la question de droit ft
tranche au profit des femmes; mais il s'y mlait une lutte de parti.
Les absolutistes comptaient sur don Carlos, tandis que Marie-Christine
tait favorable aux libraux. Les premiers taient ds lors intresss
 la succession masculine, les autres  la fminine. Un combat
d'influence et d'intrigues se livra entre les deux partis, pendant les
dernires annes de Ferdinand, chacun d'eux cherchant  obtenir un
acte royal en faveur de sa thse. Le Roi oscillait entre son affection
pour sa fille et ses sympathies pour le parti absolutiste; un moment,
celui-ci crut l'avoir emport; son triomphe fut de courte dure:
Ferdinand rtracta tout ce que lui avaient arrach les partisans de la
succession masculine, et mourut en proclamant le droit de sa fille.

Loin d'avoir un parti pris contre la succession masculine,
Louis-Philippe et ses ministres l'eussent prfre. Avec une reine, en
effet, un mariage pouvait mettre sur le trne d'Espagne un prince
tranger  la maison de Bourbon, hostile mme, et dtruire ainsi
l'oeuvre de Louis XIV[472]. Mais, en droit comme en fait, le
gouvernement de Juillet ne jugea pas que les titres de la fille de
Ferdinand pussent tre contests. Il savait d'ailleurs mauvais gr 
don Carlos de reprsenter les ides absolutistes et de faire cause
commune avec les lgitimistes franais. Il se pronona donc nettement,
avec l'Angleterre, en faveur d'Isabelle, envoya M. Mignet en ambassade
extraordinaire pour donner  la jeune reine un tmoignage solennel de
son appui, et runit une anne d'observation au pied des Pyrnes. Il
commenait ainsi,  l'gard de la monarchie librale d'Espagne, un
rle de protection qui augmentait sans doute la clientle de la
France, mais o les difficults ne devaient pas lui manquer. Celles-ci
apparurent ds le premier jour. C'tait d'abord l'insurrection
carliste, aussitt clate dans les provinces basques, et contre
laquelle le gouvernement de Madrid paraissait croire que nous nous
tions obligs  lui donner un secours arm. C'tait surtout, dans la
partie mme de l'Espagne qui se disait constitutionnelle, l'embarras
de faire fonctionner les institutions de la libert avec une nation
qui n'en avait pas les moeurs; la timidit des uns, l'imprudence des
autres, la maladresse de tous; les incertitudes, les faux pas et les
exigences de ministres sans exprience; les exigences impatientes de
l'opinion qui se croyait victorieuse; la part de passion
rvolutionnaire ou irrligieuse qui se mlait trop souvent  ce
libralisme d'importation trangre; par suite, un tat de malaise et
de dsordre, o il tait aussi difficile, aussi compromettant pour
nous d'intervenir que de nous abstenir, d'approuver que de contredire,
et o, si grande que pt tre notre influence, notre responsabilit
paraissait l'tre encore davantage.

[Note 472: Le duc de Broglie crivait  lord Brougham, le 25 octobre
1833: Quant  nous, nous eussions fort prfr que don Carlos et
succd naturellement  son frre, selon la loi de 1713. Cela tait
infiniment plus dans l'intrt de la France. La succession fminine,
qui menace de nous donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est
au fond dfavorable. (_Documents indits._) Louis-Philippe
dveloppait la mme ide dans une conversation qu'il avait avec le
prince Esterhazy, le 23 mai 1834. (_Mmoires de M. de Metternich_, t.
V, p. 600.) Cf. aussi, sur les sentiments de Louis-Philippe,
relativement  don Carlos, BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p.
24; et HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 597.]

La crise de l'Espagne tait encore complique par le voisinage de la
guerre civile qui, depuis plusieurs annes, dchirait le Portugal. L
aussi, une jeune reine, dona Maria, soutenue par les libraux, se
voyait disputer la couronne par son oncle, don Miguel, qui s'appuyait
sur les absolutistes et avait partie lie avec les carlistes espagnols
comme avec les lgitimistes franais[473]. Le gouvernement de Madrid,
estimant que la pacification du Portugal importait  celle de
l'Espagne, rsolut, au commencement de 1834, d'apporter son concours
arm  dona Maria. Il s'en ouvrit au cabinet anglais, toujours sur
l'oeil quand il s'agissait du Portugal, et lui demanda de l'aider dans
cette entreprise. Cette dmarche aboutit, presque subitement,  la
ngociation d'un trait de triple alliance, offert par l'Angleterre
aux deux puissances ibriques. Tout marcha trs-vite; le 15 avril,
les reprsentants de trois gouvernements taient d'accord sur les
stipulations du trait. De la France, il n'avait pas t question.
Bien plus, on s'tait cach d'elle si soigneusement, que son
ambassadeur  Londres n'eut vent de l'affaire qu'au moment o il ne
restait plus qu' donner les signatures. Ce mystre ne cachait pas
d'intentions mauvaises de la part du gouvernement de Madrid qui
s'tait trouv entran, presque sans avoir eu le temps de la
rflexion, l o il ne s'attendait nullement  aller. Tout tait
l'oeuvre de lord Palmerston et, du reste, portait sa marque. Celui-ci
avait cru de l'intrt britannique de ne pas nous admettre  partager
la protection du Portugal; et quant  l'Espagne, n'tait-il pas dans
la tradition anglaise,--qu'on remontt  Louis XIV,  Napolon ou
seulement  Louis XVIII,--d'y combattre, tout au moins d'y jalouser
l'influence franaise? Nous tions cependant fonds  trouver trange
la conduite de la diplomatie britannique, d'autant plus que c'tait le
duc de Broglie qui avait conu, le premier, le plan d'une intervention
simultane pour la dlivrance du Portugal, et qui l'avait communiqu 
l'ambassadeur d'Angleterre  Madrid[474]. Aux rclamations de
l'ambassadeur franais, le chef du _Foreign office_ rpondit en lui
offrant d'accder, aprs coup, au trait qui avait t dlibr et
conclu sans lui. Cette situation secondaire ne pouvait nous convenir.
De Paris, on proposa un trait nouveau, o la France figurait sur le
mme pied que l'Angleterre; pendant que celle-ci y promettait, contre
don Miguel et don Carlos, le concours d'une force navale, celle-l,
dans le cas o sa coopration arme serait juge ncessaire,
s'engageait  faire,  cet gard, ce qui serait arrt, d'un commun
accord, entre elle et ses trois allis. Lord Palmerston, de fort
mauvaise humeur, et bien voulu ne pas accepter notre contre-projet;
mais ses collgues, plus fidles  l'entente cordiale, l'y
contraignirent. Cette ngociation fut, du reste, enleve
trs-lestement par M. de Talleyrand. Le 22 avril, les signatures
taient donnes. Ainsi fut conclu ce trait de la Quadruple Alliance
o l'opinion et les chancelleries croyaient dcouvrir l'expression et
le couronnement, habilement prmdits, de l'intimit franco-anglaise.

[Note 473: Que les lgitimistes franais affectassent de mettre sur le
mme rang le duc de Bordeaux, dont le titre hrditaire tait
incontestable, et don Carlos, dont le droit tait au moins douteux, on
peut en tre surpris. Mais on comprend encore plus mal comment ils
solidarisaient la cause de leurs princes avec celle de don Miguel, le
moins lgitime des prtendants. Jean VI, mort en 1826, avait laiss
la couronne  son fils an don Pedro. Celui-ci, dj empereur du
Brsil, abdiqua la couronne du Portugal en faveur de sa fille encore
mineure, dona Maria. Il confia la rgence  son frre cadet don
Miguel, et lui promit la main de la Reine. Mais,  peine cet
arrangement pris, don Miguel usurpa la couronne de celle qui tait 
la fois sa nice, sa pupille et sa fiance (1827). En 1831, don Pedro,
ayant cd l'empire du Brsil  son fils, vint, en personne et les
armes  la main, revendiquer les droits de sa fille. Aprs une guerre
acharne, il s'empara de Lisbonne, se trouva matre de presque tout le
Portugal et put installer sa fille (1833). Don Miguel continuait
cependant  tenir la campagne  la fin de 1833 et au commencement de
1834.]

[Note 474: Un peu plus tard, le duc de Broglie disait dans une lettre
confidentielle  M. Bresson: Je ne saurais oublier que mon excellent
ami Villiers (qui devait tre lord Clarendon), passant par Paris pour
se rendre en Espagne, et emportant, crit de ma main, le plan d'une
intervention simultane entre la France, l'Angleterre et l'Espagne,
pour la dlivrance du Portugal, plan qui n'entrait pas dans ses
instructions, mais qui lui a paru bon  mettre en oeuvre, n'a rien eu
de plus press, tout en l'adoptant, que de travailler  en exclure le
gouvernement franais qui l'avait suggr. (Lettre du 12 octobre
1835. _Documents indits._)]

Le trait eut tout d'abord un rsultat. Don Miguel vaincu, dcourag,
fut oblig de capituler  Evora, le 26 mai 1834, et s'engagea,
moyennant une pension de 375,000 francs,  ne jamais rentrer en
Portugal. Don Carlos, qui tait avec lui, dut aussi se rfugier en
Angleterre. Mais  peine s'y trouvait-il depuis quelques jours, qu'il
s'embarquait secrtement, traversait la France, sans que notre police
y vit rien, et pntrait en Espagne, le 10 juillet. Sa prsence donna
un nouvel lan  la guerre civile. Fort incapable par lui-mme, il
avait cette chance que son principal lieutenant, Zumalacarreguy,
runissait,  un rare degr, les qualits de l'homme de guerre, du
chef de parti et du hros populaire. Sous ce commandement, les bandes
carlistes gagnaient du terrain. Vainement les gnraux se
succdaient-ils  la tte des troupes librales, aucun d'eux ne
parvenait  relever leur fortune. Des deux parts, la lutte prenait un
caractre de sanglante frocit. En mme temps, les affaires
intrieures du gouvernement de Madrid taient loin de s'amliorer. Le
ministre, sans force ou sans volont pour dominer l'opposition
radicale dans les Chambres, se laissait souvent battre par elle ou, ce
qui tait pis, lui cdait. Il ne se montrait pas plus capable de
maintenir l'ordre matriel dans le pays que la fidlit de l'arme;
sur plusieurs points clataient des sditions populaires avec
massacres de prtres, ou des tentatives de _pronunciamientos_
militaires. L'Autriche, la Prusse et la Russie, qui avaient d'abord
gard une attitude expectante, se dcidaient  rompre avec le
gouvernement d'Isabelle et rappelaient leurs reprsentants de Madrid.
Prenant de plus en plus ouvertement parti pour don Carlos, ils
recevaient ses envoys, lui fournissaient des subsides et des
encouragements[475]. Les trois cours se dcidaient moins par une
raison de droit que par une considration de sympathie politique.
Elles dtestaient dans la fille de Marie-Christine une reine
constitutionnelle, cliente des puissances occidentales; elles
gotaient au contraire dans son comptiteur le reprsentant de leurs
propres ides[476]. Ainsi presse, d'une part par les carlistes, de
l'autre par les rvolutionnaires, mise au ban d'une partie de
l'Europe, embarrasse et discrdite par sa propre impuissance, la
monarchie de la jeune Isabelle semblait en proche pril de mort.

[Note 475: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 466, 467, 551 
554, 611, 639  642.]

[Note 476: La reine Isabelle, crivait M. de Metternich, le 17
septembre 1834, est la Rvolution incarne dans la forme la plus
dangereuse; don Carlos reprsente le principe monarchique aux prises
avec la Rvolution pure. La question ainsi pose est claire, et les vues
comme les voeux des puissances conservatrices ne sauraient former
l'objet d'un doute. (_Mmoires_, t. V, p. 640.)--M. Ancillon, ministre
dirigeant de la Prusse, avait dit, de son ct, le 27 octobre 1833: On
ne saurait se dguiser que sous la question de la succession se cache
une question bien autrement importante et vitale pour la politique
europenne, savoir: l'Espagne restera-t-elle attache au systme
conservateur et purement monarchique, et, dans le cas d'une guerre
gnrale, sera-t-elle pour les dfenseurs de ce systme, au besoin, une
allie utile? ou bien l'Espagne entrera-t-elle dans le systme
rvolutionnaire et constitutionnel, et s'attachera-t-elle au char de la
France?... La premire alternative aurait lieu si don Carlos montait sur
le trne; la seconde se raliserait infailliblement, tt ou tard, par le
triomphe de la cause de la Reine. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 573-574.)--Le czar Nicolas tait
peut-tre plus chaud encore pour don Carlos.]

Dans cette extrmit, le gouvernement de Madrid se tourna vers la
France, et lui demanda officiellement, le 17 mai 1835, la
coopration prvue par le trait du 22 avril 1834. C'tait pour
notre gouvernement une question singulirement dlicate, qu'il
prvoyait depuis longtemps, qu'il redoutait mme, et qui avait t
souvent examine,  l'avance, dans ses conseils. Il tait trs-dispos
 fournir largement son concours moral,  y joindre tous les secours
indirects, surveillance de la frontire, envois de munitions,
facilits d'enrlement; il offrait mme de prter une partie de la
lgion trangre qui servait en Algrie. Mais devait-il faire plus,
intervenir directement sous le nom et avec le drapeau de la France?
Le trait de la Quadruple Alliance lui laissait toute libert
d'apprciation; comme nous l'avons vu en effet, le roi des Franais
s'tait engag seulement, pour le cas o sa coopration serait juge
ncessaire,  faire,  cet gard, ce qui serait arrt d'un commun
accord entre lui et ses trois allis.

L'intervention trouva tout de suite, au sein du gouvernement, un
partisan trs-ardent: c'tait M. Thiers. Qu'elle ft la ngation du
principe pos par nous, aprs Juillet,  propos des affaires de
Belgique, il s'en inquitait peu.  l'entendre,--et il s'appuyait sur
les dpches de notre ambassadeur M. de Rayneval,--repousser la
demande qui nous tait faite, c'tait manquer de parole  nos clients
libraux d'Espagne, ruiner le prestige et l'influence de la France au
del des Pyrnes, vouer  une chute prochaine et invitable la
royaut d'Isabelle. Encore n'tait-ce pas la question espagnole en
elle-mme qui occupait le plus M. Thiers. Ce qui le sduisait en cette
affaire, c'tait un prtexte pour faire, au dehors, quelque acte
retentissant, remuer des troupes, faire parler la poudre et rdiger
des bulletins de victoire. Dj blas sur la politique intrieure, sa
curiosit commenait  se porter sur les affaires trangres. Or sa
vive et mobile imagination ne pouvait longtemps se contenter de la
sagesse prudente et parfois modeste qui avait t impose, depuis
1850,  notre diplomatie. En crivant l'histoire de la Rvolution et
en prparant celle du Consulat, son esprit ne s'tait-il pas habitu 
d'autres coups de thtre? Une nouvelle expdition d'Espagne lui
paraissait d'un succs facile et de risques limits. Sans doute, elle
et t trs-mal vue par les puissances continentales; mais M. Thiers
tait persuad que, de ce ct, tout se passerait en colre
diplomatique[477]. Il ne lui dplaisait pas, du reste, que la
monarchie de Juillet et ainsi l'occasion de braver ces puissances
sans trop s'exposer, de leur montrer son arme, de prouver qu'elle
avait la force et la hardiesse de s'en servir, sinon contre elles, du
moins malgr elles.

[Note 477: Les dpches des ambassades ou des chancelleries trangres
montrent bien en effet qu'au moins, au premier moment, il n'y aurait
eu aucun acte de guerre. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. Ier, p. 582-583.)]

Autant M. Thiers tait ardent pour l'intervention, autant le Roi y
tait oppos. Louis-Philippe n'admettait pas que la monarchie
espagnole ft incapable de se sauver elle-mme, et, aprs tout, les
faits lui ont donn raison. L'intervention lui paraissait pleine de
prils. Les Espagnols ne nous rsisteraient pas au premier moment,
mais ils seraient prts  se soulever, aussitt aprs notre dpart.
Nous serions condamns  prolonger indfiniment notre occupation et 
prendre la tutelle du gouvernement. Or, Louis XVIII, ayant 80,000
hommes en Espagne, n'avait-il pas t rduit  rappeler son
ambassadeur, parce qu'il ne pouvait faire couter ses conseils? Je
connais les Espagnols, disait le Roi, ils sont indomptables et
ingouvernables pour des trangers, ils nous appellent aujourd'hui; 
peine y serons-nous, qu'ils nous dtesteront et nous entraveront de
tous leurs moyens. Ne nous mettons pas ce boulet aux pieds. Si les
Espagnols peuvent tre sauvs, il faut qu'ils se sauvent eux-mmes;
eux seuls le peuvent. Si nous nous chargeons du fardeau, ils nous le
mettront tout entier sur les paules, et puis ils nous rendront
impossible de le porter.  un point de vue plus gnral, le Roi ne
prenait pas aussi facilement que M. Thiers son parti du mcontentement
des puissances continentales: ce ne serait sans doute qu'une mauvaise
humeur peu efficace, si l'expdition devait tre courte; mais ce
pouvait devenir un grave embarras ou mme un pril srieux, avec une
occupation destine  se prolonger plusieurs annes. D'ailleurs, comme
nous le verrons plus loin, Louis-Philippe,  cette poque, croyait
possible de se rapprocher des cours de l'Est; il cherchait
personnellement  se les concilier, et l'un de ses moyens, pour y
parvenir, tait prcisment de leur donner, par-dessus la tte de ses
ministres, l'assurance que jamais il ne permettrait une intervention
en Espagne[478]; l'ambassadeur de Prusse se croyait fond  rapporter
 son gouvernement ce mot du duc d'Orlans: Le Roi casserait douze
Chambres et prendrait son valet de chambre pour ministre, plutt que
d'intervenir[479].

[Note 478: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 606.--HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 578-588.]

[Note 479: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 588.]

Louis-Philippe tait vivement encourag, dans sa rsistance, par M. de
Talleyrand, qui, lui aussi,  cette poque, rvait d'un rapprochement
avec les puissances continentales: C'est l'intrt de votre dynastie,
disait-il au Roi, de ne pas vous engager en Espagne[480]. Le marchal
Soult pensait de mme: comme on lui parlait d'une expdition ne
comprenant que dix mille hommes: Ni dix mille, ni cinq mille, ni
cent, rpondait-il; j'ai t trop longtemps en Espagne pour donner ce
conseil au Roi. Le marchal Grard, au contraire, un moment prsident
du conseil aprs la retraite du marchal Soult, et le marchal Maison,
qui entra plus tard dans le cabinet, taient conquis par M. Thiers 
l'intervention. Quant  MM. de Broglie et Guizot, ils paraissent avoir
hsit quelque temps entre M. Thiers et le Roi, galement frapps des
difficults d'une action militaire et de l'inconvnient de la refuser,
souhaitant surtout que le gouvernement de la reine Isabelle renont 
la demander. Le duc crivait  M. de Rayneval, ambassadeur  Madrid,
de longues lettres, o, sans conclure formellement, il dveloppait
toutes les objections contre l'intervention, tchait de rendre courage
au cabinet espagnol, et l'engageait  faire ses affaires lui
mme[481].

[Note 480: HILLEBRAND, _ibid._, p. 588.]

[Note 481: _Documents indits._]

Le public franais attendait avec motion le parti qui serait pris.
Bien que la question n'et pas t dbattue au Parlement, elle
occupait beaucoup les esprits. La presse la discutait avec vivacit.
La Bourse, l'oreille au guet, descendait ou montait suivant que le
vent lui paraissait ou non souffler du ct de l'intervention. L'ide
d'une nouvelle expdition d'Espagne tait fort impopulaire. Presque
tous les journaux la combattaient, et ceux des ministres qui
hsitaient, ayant voulu sonder les dputs, n'en trouvrent pas vingt
qui y fussent favorables[482].

[Note 482: Correspondance du duc de Broglie. (_Documents indits._)]

Cet tat de l'opinion, joint  la rsolution si arrte du Roi, ne
pouvait pas ne pas agir sur M. Guizot et le duc de Broglie. Ce dernier
mit l'avis, aussitt adopt, que, d'aprs les stipulations mmes de
la Quadruple Alliance, l'Angleterre devait d'abord tre consulte sur
le point de savoir s'il convenait de venir militairement au secours du
gouvernement espagnol. Cette dmarche se trouva fournir un argument
dcisif aux adversaires de l'intervention. tait-ce crainte jalouse de
voir de nouveau une arme franaise au del des Pyrnes? le cabinet
de Londres dclara qu' son avis, le moment n'tait pas venu de donner
 la reine d'Espagne l'assistance prvue par le trait du 22 avril
1834, et que, si la France agissait, il ne voulait en aucune manire
se rendre solidaire d'une pareille mesure qui pourrait compromettre le
repos gnral de l'Europe. Devant cette rponse, M. Thiers lui-mme
dut, au moins pour le moment, renoncer  tout projet d'intervention.

Il fallut donc avertir le gouvernement espagnol que sa demande ne
pouvait tre accueillie[483]. Bien que le gouvernement franais offrt
en mme temps tous les tmoignages de sa bienveillance et tous les
secours indirects en son pouvoir, la dception fut grande  Madrid. Au
premier abord, les vnements parurent donner raison  ceux qui
avaient prophtis des dsastres, au cas o nous refuserions d'agir.
Les carlistes, enhardis, infligrent de nouveaux checs  l'arme
constitutionnelle et la forcrent  repasser l'bre; sauf quelques
villes, ils occupaient la Biscaye, la Navarre, la Catalogne et
l'Aragon. Dans le reste de la Pninsule, redoublement d'agitation
rvolutionnaire, d'meutes et de massacres de moines. Les ministres
relativement modrs et clients de la France, MM. Martinez de la Rosa
et de Toreno, dcourags, dbords, furent contraints de cder la
place  M. Mendizabal, chef du parti radical et se rclamant du
patronage anglais (fvrier 1836). C'tait un chec pour notre
influence, un pril pour la monarchie espagnole. Plus que jamais donc,
les affaires de la Pninsule devaient occuper le gouvernement
franais; elles fixeront, en effet, d'une faon particulire,
l'attention du cabinet qui succdera, le 22 fvrier 1836, au ministre
du 11 octobre.

[Note 483: Dpche du 8 juin 1835.]


VI

L'affaire de la Quadruple Alliance a bien montr quelles taient alors
les difficults de nos relations avec l'Angleterre. Sur beaucoup
d'autres thtres, notamment  Bruxelles,  Constantinople,  Athnes,
nous rencontrions, sournoise ou patente, la jalousie qui s'tait
manifeste  propos du Portugal et de l'Espagne. Dans presque toutes
les capitales, on et dit que les ambassades ou les lgations
britanniques avaient pour tche de se crer une influence rivale,
souvent ennemie de la ntre. Certains agents diplomatiques y
apportaient d'autant plus de passion, qu'ils avaient t, en quelque
sorte, dresss  combattre la France[484]. On et dit que, dans le
gouvernement comme dans l'opinion d'outre-Manche, la tradition d'une
inimiti de plusieurs sicles l'emportait sur les devoirs, encore mal
compris ou mal accepts, d'une alliance toute rcente. Avec une telle
disposition, le rapprochement mme des deux nations, la multiplicit
de leurs points de contact, la communaut de leurs intrts, ne
devenaient qu'une occasion de froissements et de chocs plus frquents;
c'tait  se demander si l'harmonie n'et pas t moins malaise 
maintenir entre deux tats ayant des proccupations plus diffrentes,
des thtres d'action plus loigns l'un de l'autre. En mme temps que
les accidents dsagrables se multipliaient, les signes extrieurs
d'entente se faisaient plus rares et plus incertains. Le trait du 22
avril 1834, o amis et ennemis avaient cru voir la consolidation
dfinitive et solennelle de l'alliance des deux puissances
occidentales, semblait au contraire devoir tre la dernire
manifestation de cette alliance et le point de dpart, sinon d'une
rupture, du moins d'un refroidissement chaque jour plus visible.

[Note 484: Dans une lettre crite de Berlin, le 2 novembre 1835, M.
Bresson disait de sir R. Adair, ministre anglais en Prusse, chez
lequel il avait constat peu de bienveillance envers la France,
Pendant cinquante ans, il a vu la lutte de l'Angleterre et de la
France: il y a jou un rle. Ses habitudes sont prises, ses
inclinations formes. Il n'accepte qu'avec restriction l'alliance
actuelle des deux pays. Il indiquait comme n'ayant pas d'autre
manire de faire, lord Ponsomby, ambassadeur  Constantinople; sir
Frdric Lamb, ambassadeur  Vienne; M. Villiers, ambassadeur 
Madrid. (_Documents indits._)]

Par ce qu'on peut dj connatre du caractre et des sentiments de
lord Palmerston,--de ce patriotisme goste, intolrant, pre,
hargneux, incapable de comprendre qu'il y ait, dans le monde, un autre
droit que l'intrt de l'Angleterre; de ce sans gne que n'arrtait
aucun scrupule de principe, de gnrosit, de loyaut ou seulement de
politesse; de ce temprament querelleur qui transformait aussitt la
moindre dissidence en aigre conflit[485],--on devine que la prsence
d'un tel homme  la tte du _Foreign Office_ n'tait pas faite pour
diminuer, entre les deux puissances occidentales, les causes
naturelles de froissement; elle et suffi, au contraire,  en crer.
Cet homme d'tat mettait son ambition  mriter le nom de bouledogue
de l'Angleterre, et c'tait surtout contre la France que son instinct
le portait  aboyer et  montrer les dents. Tout ce que la vieille
politique britannique avait eu de passion gallophobe survivait dans
son me. Aussi le trouvait-on absolument rfractaire  l'entente
cordiale; vainement le cabinet whig l'avait-il inscrite en tte de
son programme et voulait-il sincrement la pratiquer, le ministre des
affaires trangres cherchait, en dpit de ses collgues, tous les
moyens de se passer de la France, ou mme toutes les occasions de la
mortifier et de lui nuire.

[Note 485: C'est en faisant allusion  cette diplomatie querelleuse
que Robert Peel,  la veille mme de sa mort, disait  lord
Palmerston, en pleine Chambre des communes: Si votre diplomatie n'est
employe qu' aviver chaque blessure,  envenimer les ressentiments au
lieu de les amortir; si vous placez dans chaque cour de l'Europe un
ministre, non point dans le dessein de prvenir des querelles ou d'y
mettre un terme, mais afin d'entretenir d'irritantes correspondances,
ou afin, dans tel intrt suppos de l'Angleterre, de fomenter des
dissensions avec les reprsentants des puissances trangres, alors,
non-seulement cette institution est maintenue  grands frais, par les
peuples, en pure perte, mais une organisation adopte par les socits
civilises pour assurer les bienfaits de la paix, est pervertie en une
cause nouvelle de troubles et d'hostilits.]

L'Angleterre nous marchandait donc chaque jour davantage les profits
de son alliance et nous pargnait moins les dsagrments de sa
rivalit. Les autres gouvernements s'en apercevaient. M. de Metternich
ne se refusait pas le plaisir de rvler, de temps  autre,  notre
ambassadeur, les mauvais tours que lord Palmerston cherchait  nous
jouer. Il se dfendait cependant de nous pousser  une rupture: Vous
brouiller avec l'Angleterre, s'criait-il, ce serait comme si nous
nous brouillions, nous, avec la Russie. Mais il ajoutait
malicieusement: Prenez-y garde, rien n'est plus utile que l'alliance
de l'homme avec le cheval; seulement il faut tre l'homme et non le
cheval[486].

[Note 486: Dpche de M. de Sainte-Aulaire du 7 dcembre 1835.]

Le duc de Broglie ne contestait pas les mauvais procds du
gouvernement anglais: il n'en regardait pas moins comme ncessaire de
rester fidle  cette alliance, en l'acceptant avec ses conditions
invitables et ses vicissitudes naturelles, avec ses hauts et ses
bas. Il s'est expliqu sur ce sujet, dans une longue et
trs-remarquable lettre, crite, en 1835,  l'un, de ses agents[487].
Aprs y avoir rappel comment l'alliance anglaise tait ne, aprs
1830, et l'immense service qu'elle nous avait rendu, il observait,
avec finesse, les conditions particulires qui faisaient de nos
voisins des allis si incommodes: L'Angleterre, disait-il, est une
le; l'Angleterre est une grande puissance maritime; l'Angleterre
n'entretient point de grandes armes de terre. Comme le, comme grande
puissance maritime, elle ne court aucun risque d'invasion; elle joue
en quelque sorte sur le velours, lorsqu'elle se mle des affaires du
continent; elle peut ds lors avoir, sans trop d'inconvnient, une
politique brusque, violente, tmraire, agissant par secousses et par
saccades; elle n'a point trop  redouter les consquences de ses
incartades. Comme puissance qui n'entretient pas de grandes armes de
terre, assez peu lui importe de s'engager par ses paroles, ou mme par
ses actes; on trouve tout naturel qu'elle ne soutienne pas ses
menaces, qu'elle se renferme chez elle, et se croise les bras
tranquillement aprs avoir jet feu et flamme..... Cette mme position
de l'Angleterre qui lui pargne tout ce qu'il peut y avoir de grave
dans les consquences d'une politique hasardeuse, tout ce qu'il peut y
avoir d'irrmdiable dans les partis pris  la lgre, nous explique
galement pourquoi sa manire d'agir est souvent bizarre et
inconsquente. C'est un enfant gt qui ne rsiste gure  ses
premiers mouvements et qui se passe souvent ses fantaisies du jour et
du quart d'heure..... Enfin, lorsque nous nous sommes allis 
l'Angleterre, nous avons d compter que partout o l'intrt bien
vident de l'alliance ne serait pas en saillie, nous retrouverions
l'esprit jaloux, inquiet, souponneux, de l'ancienne politique
anglaise vis--vis de la France, cette envie de briller aux dpens
d'autrui, de primer, de faire parade d'influence uniquement pour
prouver qu'on en a. Le duc de Broglie citait de nombreux exemples des
incartades et de la malveillance anglaises. Puis il ajoutait: Que
conclure de tout cela? Rien autre chose, sinon que la situation
actuelle ne diffre pas essentiellement de ce qu'elle tait il y a
deux ans, qu'il ne nous arrive rien, en ce moment, qui ne nous soit
arriv chaque jour, depuis 1831, rien  quoi nous n'ayons d nous
attendre, rien dont nous devions nous effaroucher bien fort.....
L'alliance de la Russie cote assurment plus cher, depuis cinq ans, 
M. de Metternich, que l'alliance anglaise ne nous a cot, et, si nous
sommes forcs de passer bien des choses au ministre anglais, nous lui
avons fait avaler, il faut en convenir, de notre ct, quelques
pilules assez amres, tmoin l'expdition d'Ancne et nos dclarations
publiques sur la possession d'Alger. Aprs avoir recommand de
dissimuler nos dissentiments avec l'Angleterre, pour que les cabinets
trangers ne s'en emparassent pas, le ministre terminait ainsi: Il
faut que le plus sage des deux cabinets couvre les fautes de l'autre,
ne regarde pas de trop prs  de lgers torts, cde mme, au besoin,
tous les avantages qui seraient vritablement sans importance. C'est
par une politique calme et rflchie, persvrante et consquente,
raisonne et rgulire, qu'un gouvernement s'honore et s'affermit.
C'est par l qu'il acquiert  la longue un ascendant durable, et cet
ascendant-l est le seul dont il doive faire cas. Tout le reste,
toutes les petites irritations, toutes les petites susceptibilits,
toutes les petites envies de briller, de primer, de faire preuve
d'influence, ne sont, si je puis ainsi parler, que de la fatuit
diplomatique. Il faut laisser cela  ceux qui ne sont pas obligs
comme nous de prendre les choses au srieux et qui n'ont pas  jouer
une aussi grosse partie que la ntre.

[Note 487: Lettre du 12 octobre 1835  M. Bresson. (_Documents
indits._)]

Tout le monde ne voyait pas les choses d'aussi haut et avec autant de
srnit que le duc de Broglie. On conoit que d'autres esprits, plus
accessibles  l'impatience et  l'agacement, fussent conduits  se
demander si la France ne pouvait pas trouver sur le continent des
allis plus aimables et plus profitables. De ce nombre fut M. de
Talleyrand, l'homme mme qui avait, aprs 1830, invent et pratiqu
l'entente cordiale avec l'Angleterre, qui, en 1832 et en 1833,
recommandait au duc de Broglie d'y demeurer quand mme fidle et
tchait de la transformer en alliance formelle et gnrale[488]. Le
vieux diplomate se dcidait-il par des considrations de haute
politique? Cdait-il au ressentiment des impertinences que ne lui
avait pas pargnes lord Palmerston et auxquelles la dfrence
universelle des diplomates europens ne l'avait pas prpar[489]? Ou
bien encore subissait-il l'influence russe de la princesse de Liven
qu'il avait beaucoup vue  Londres? Toujours est-il que, vers la fin
de 1834, il disait au Roi: Qu'est-ce que Votre Majest a encore 
attendre de l'Angleterre? Nous avons exploit son alliance et nous
n'avons plus aucun avantage  en retirer. C'est  notre alliance avec
l'Angleterre que nous devons la conservation de la paix; maintenant
elle n'a que des rvolutions  vous offrir. L'intrt de Votre Majest
exige donc qu'elle se rapproche des puissances orientales... Les
grandes cours ne vous aiment pas, mais elles commencent  vous
estimer[490].

[Note 488:  la fin de 1834, M. de Talleyrand, en allguant son ge et
sa sant, donna sa dmission d'ambassadeur  Londres.]

[Note 489: Lord Palmerston, comme le dit son biographe anglais,
Bulwer, n'avait pas la bosse de la vnration; et puis il avait t
fort mortifi des caricatures nombreuses qui, en Angleterre, le
reprsentaient comme tant l'instrument et le jouet de M. de
Talleyrand. (Lettre de M. de Talleyrand  M. de Broglie, du 17
dcembre 1832. _Documents indits._)]

[Note 490: Ce langage est rapport dans une dpche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse  Paris, en date du 1er juin 1835. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 587-588.)]

Le Roi avait toujours tenu grand compte des avis de M. de Talleyrand.
Cette fois, il tait d'autant plus dispos  les suivre qu'ils
rpondaient  son sentiment personnel. Peut-tre mme, dans cette
voie, avait-il devanc son ambassadeur. Ds la fin de 1833, et surtout
 partir de 1834, on et pu noter chez Louis-Philippe une tendance
nouvelle  se mettre en bons termes avec les gouvernements du
continent. Divers symptmes lui donnaient  penser que ces
gouvernements, surtout ceux de Berlin et de Vienne, taient au fond un
peu las et dcourags de leur hostilit contre la monarchie de
Juillet,  demi dsarms par la bonne tenue de cette dernire, et par
suite moins opposs  un rapprochement. Aussi croyait-il le moment
venu de leur faire des avances et de leur donner des gages. Sans la
bien connatre, le public souponnait cette volution de la politique
personnelle du Roi, et ce fut une occasion d'attaques trs-vives. La
presse de gauche affectait de ne voir l que la couardise d'un prince
trop pacifique qui tremblait devant les menaces de la Sainte-Alliance,
ou l'empressement d'un parvenu qui mendiait son admission parmi les
vieilles monarchies, cherchait  se faire pardonner son origine, et
sacrifiait, pour cela, l'intrt et l'honneur de la France librale.
En prsentant ainsi les choses, l'opposition, suivant son habitude, ne
montrait ni largeur d'esprit, ni justice. Que le prince ft
personnellement flatt  la pense de se voir enfin trait avec
politesse et mme recherch par les gouvernements qui, jusqu'alors,
avaient le plus suspect et ddaign sa provenance rvolutionnaire,
c'est possible, et, aprs tout, rien de plus naturel, ni de plus
lgitime; en cette circonstance, comme presque toujours d'ailleurs,
l'intrt de la France et celui de la dynastie se confondaient. Mais
cette conduite ne pouvait-elle pas s'expliquer par une autre raison,
raison de haute politique qui regardait la nation elle-mme? Jamais
une puissance n'est une allie facile et obligeante, quand elle sait
tre une allie unique et ncessaire. Telle tait, par le malheur de
1830, la situation de l'Angleterre  notre gard. Du jour o l'on
aurait appris,  Londres, que rien ne nous empchait plus de choisir
nos amis parmi les tats du continent, lord Palmerston lui-mme ne
serait-il pas devenu plus souple et plus bienveillant? Dt-on donc, en
fin de compte, demeurer fidle  l'alliance anglaise, il importait
cependant de faire disparatre l'espce d'incompatibilit que la
rvolution avait sembl crer entre notre monarchie et celles de la
vieille Europe. Nous ne nous demandons pas, pour le moment, si le Roi
avait bien choisi l'heure et les moyens. Mais au moins ne faut-il pas
rapetisser ni dnaturer le motif qui le dterminait et le but auquel
il visait.

Sans mconnatre de quel avantage il et t de reconqurir le libre
choix de nos alliances, le duc de Broglie croyait que les puissances
continentales gardaient contre nous trop de prventions et de ddains,
pour qu'un rapprochement avec elles pt tre dignement et utilement
tent, pour qu'il y et lieu mme d'accueillir leurs avances. Au fond
de l'me, crivait-il  M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur 
Vienne[491], M. de Metternich nous hait et nous mprise comme des
bourgeois que nous sommes, mais il se figure que la moindre cajolerie
d'un grand seigneur europen comme lui doit nous tourner la tte, et
que, dans notre isolement continental, la moindre avance de l'Autriche
doit nous paratre une bonne fortune inopine. Je suis bien aise qu'il
sache, une fois pour toutes, que nous nous trouvons de taille  le
regarder de haut en bas. Et encore: Toutes les fois que je vois M.
de Metternich se tourner de notre ct, il me semble voir un homme qui
pose sa main pour s'appuyer sur un fagot d'pines, et qui la retire 
l'instant mme... La haine du gouvernement de Juillet, en tant que
tel, n'est pas moindre aujourd'hui qu'il y a trois ans. Je me rgle
l-dessus. Il se dfendait d'avoir, au fond, beaucoup plus de
confiance dans le gouvernement prussien. Tout au plus notait-il qu'
Berlin on tait moins grand seigneur, qu'on avait moins de morgue,
et qu'il y avait, par suite, plus de possibilit d'entente. Sur la
Russie, il s'exprimait ainsi: Si nous voulions essayer de nous
rapprocher de la Russie, de lui promettre toute libert dans ses
desseins sur Constantinople,  la condition d'avoir son appui pour
envahir la Belgique et prendre la rive gauche du Rhin, outre que ce
serait, de notre part, un manque de foi odieux et mprisable, ce
serait une entreprise dont nous n'aurions que la honte. La haine de
l'empereur de Russie pour nous est encore la plus forte de toutes ses
passions; il ne nous a jamais fait aucune ouverture dont nous
puissions nous prvaloir pour changer de ligne de conduite et de
drapeau, et s'il en accueillait de notre part, ce ne pourrait tre
qu'un stratagme, ce ne pourrait tre que pour nous trahir ensuite et
nous dconsidrer: nous l'aurions bien mrit.

[Note 491: Cette citation et celles qui vont suivre sont tires de la
correspondance confidentielle du duc de Broglie avec ses ambassadeurs.
(_Documents indits._)]

Aussi le duc de Broglie prcisait-il en ces termes l'attitude qu'il
conseillait  ses agents, en face des gouvernements du continent:
Vous avez vu quelquefois un homme de mrite, mais sans naissance,
qu'un vnement, glorieux pour lui, introduit dans la haute socit.
Quel doit tre le principe de conduite d'un pareil homme en pareille
situation? Je n'hsite point  dire que son principe de conduite doit
tre la rserve, une dignit polie, mais un peu froide. Il doit se
tenir  distance des grands personnages dont le sort l'a rapproch, et
les tenir en mme temps  distance de lui-mme, attendre les avances
et n'en point faire le premier, de crainte de les voir repousses pu
de les voir tournes en ridicule; lorsqu'il en reoit, il doit les
recevoir sans affectation, sans empressement, comme une chose toute
simple; lorsqu'il n'en reoit pas, il doit trouver la chose plus
simple encore, tmoigner, en un mot, qu'il sait ce qu'il vaut, qu'il
n'a besoin de personne et ne demande rien, sauf ce qu'il est
rigoureusement en droit d'exiger. Supposez enfin que l'occasion se
prsente de rgler quelques affaires, quelques intrts, il doit
prendre soin que les arrangements dans lesquels il entre portent sur
des donnes prcises, limites, positives; il doit viter de se
compromettre dans des relations vagues et gnrales qui ne peuvent
s'entretenir que par l'intimit et la confiance, par une certaine
identit de vues, d'habitude et de sentiments. Eh bien, cet homme-l,
c'est le gouvernement de Juillet. Considr dans ses rapports avec les
autres gouvernements, c'est un parvenu. Son moyen de parvenir a t
lgitime, glorieux, mais, je le rpte, c'est un parvenu. Il ne doit
point en rougir; il doit au contraire s'en faire honneur et se
conduire en consquence. Tel est le caractre que je m'applique, pour
mon propre compte,  imprimer  nos relations diplomatiques. Le
gouvernement franais est isol sur le continent de l'Europe, c'est un
fait qu'il faut reconnatre, et c'est une situation dont il ne faut
pas se montrer empress de sortir. Ce gouvernement-ci s'affermit,
cette nation se calme et se rassure, ce pays-ci prospre et
s'enrichit. Ce qui nous manque, c'est ce qu'aucune combinaison
politique ne saurait nous donner tout  coup, le temps, la dure,
cette confiance dans le lendemain qui nat de ce qu'on a un pass, de
ce que le jour prsent ressemble  la veille. Mon unique ambition,
c'est d'assurer  ce gouvernement-ci du temps, de la dure; c'est de
le maintenir en paix avec tout le monde, en prvenant, autant qu'il se
peut, tout accroissement de prpondrance qui serait de nature 
tourner contre nous; c'est de lui procurer le genre de considration
que mrite un gouvernement srieux, sens, fidle  sa parole et
disposant d'une puissance grande et relle. Comme conclusion, le duc
de Broglie engageait ses agents  entretenir avec les cours du
continent des relations polies, aises, bienveillantes, telles, en un
mot, qu'il en existe entre gens bien levs, mais sans jamais donner 
croire que nous prtendions  transformer ces relations en intimit
vritable, en amiti bon argent, en confiance relle.

Cette attitude diffrait, sur plus d'un point, de celle qu'et dsire
Louis-Philippe. Il y avait donc divergence grave entre le Roi et son
ministre. On comprend mieux maintenant pourquoi le premier accepta si
facilement la dmission du second,  la suite du dbat sur l'indemnit
amricaine, et pourquoi aussi il se montra si longtemps oppos  sa
rentre. En effet, pendant l'anne o le portefeuille des affaires
trangres fut aux mains de l'amiral de Rigny, d'avril 1834 en mars
1835, le Roi fut plus  l'aise pour essayer de faire prvaloir ses
vues. Mais il n'y renonait pas, mme avec le duc de Broglie dans son
conseil. On ne saurait s'en tonner. Le souverain, mme
constitutionnel, a le droit et le devoir d'exercer une action, le plus
souvent prpondrante, dans la direction des affaires trangres.
Combien avait-il t heureux pour la France que Louis-Philippe
l'exert aprs 1830[492]! Seulement, avec le duc de Broglie, ce
prince a-t-il toujours recouru aux meilleurs procds? Quand il se
prononait ouvertement contre l'intervention en Espagne et pesait sur
son conseil pour faire prvaloir son opinion, rien de plus correct.
Mais il ne s'en tenait pas l: il semblait parfois vouloir neutraliser
ou corriger l'action de ses ministres, par-dessus leur tte et plus ou
moins  leur insu. Il profitait des relations amicales, presque
familires, o il avait admis les ambassadeurs trangers, notamment
ceux de Russie, d'Autriche et de Prusse, des longues conversations
auxquelles il les avait habitus[493], pour leur tenir un langage
sensiblement diffrent de celui de M. de Broglie. Il leur faisait
confidence de son dsir de se rapprocher des puissances continentales,
de ses griefs contre l'Angleterre[494], ou mme de ses dsaccords avec
ses propres ministres. Y avait-il, dans les actes de ces derniers,
quelque chose qui pt contrarier les trois cours, il cherchait 
l'attnuer. Ainsi, aprs le trait d'Unkiar-Skelessi, donnait-il
l'assurance qu'il ne suivrait pas lord Palmerston dans sa campagne
contre la Russie[495]; aprs Mnchengraetz, dsavouait-il  demi la
roideur du duc de Broglie[496], et, aprs le trait de la Quadruple
Alliance, s'empressait-il de diminuer la porte de cet acte, affirmant
que, malgr l'opinion contraire d'une partie de son conseil, il ne
permettrait jamais une intervention en Espagne[497].  plusieurs
reprises, M. de Broglie, d'accord avec l'Angleterre, avait refus de
s'associer aux dmarches des puissances continentales, pour imposer 
la Suisse des mesures contre les rfugis politiques; il avait mme
protg la rsistance de ce petit tat; Louis-Philippe laissait voir
aux ambassadeurs qu'il et voulu, au contraire, se ranger du ct des
puissances, se plaignait  eux de la marotte suisse de son ministre,
profitait de l'intervalle o celui-ci n'tait plus au pouvoir pour
imprimer, sur ce point, une direction diffrente  notre diplomatie,
et telle tait son insistance, qu' la fin de 1835, aprs la rentre
du duc, il finissait par l'amener en partie aux mesures qu'il
voulait[498]. Les ambassadeurs se prtaient avec empressement  ces
panchements, transmettaient  leur gouvernement ce qui leur tait
ainsi rvl, notant surtout avec soin, peut-tre mme exagrant les
boutades ou les blmes qui avaient pu chapper au Roi contre son
propre ministre[499]. L'cho de ces conversations revenait souvent 
ce dernier, soit par ses agents du dehors, soit par les diplomates
trangers. De l, entre la couronne et ses conseillers, une tension de
rapports qui fut pour beaucoup dans les dplorables crises
ministrielles de 1834 et de 1835, et bientt dans la chute, plus
dplorable encore, du cabinet du 11 octobre.

[Note 492: La reine Victoria, quelle que ft sa correction
parlementaire, a exerc cette action, et elle en a rvl elle-mme
l'tendue dans le livre qu'elle vient de faire crire sur le prince
Albert. L'auteur de ce livre, M. Thodore Martin, a rsum ainsi, sur
ce sujet, la doctrine conserve par l'usage anglais: Nos relations
extrieures comprenant les questions vitales de paix et de guerre ont
toujours t considres comme exigeant, d'une manire spciale,
l'attention du souverain. Si quelqu'un doit tenir plus srieusement
que personne  rehausser la dignit, la puissance et le prestige de ce
pays, on peut le prsumer  bon droit, c'est le souverain qui prside
 ses destines et en qui sa majest se personnifie. Si quelqu'un
doit, plus que personne, aimer la paix et tous les biens qu'elle
dispense, c'est le souverain. Aucun ministre, quel que soit son
patriotisme, quelle que soit sa conscience, n'est homme  surveiller
ce qui se passe sur le continent,  s'inquiter de la constante
prosprit du pays, avec plus de vigilance et plus de pntration que
le souverain, puisque, de toutes les personnes du royaume, il est le
plus troitement identifi avec ses intrts et son honneur... C'est
pour ce motif que la couronne a toujours eu l'minente fonction de
veiller exactement, continuellement sur l'tat de nos relations
extrieures, par consquent de se tenir pleinement informe de la
politique du gouvernement et de tout dtail essentiel de cette
politique pouvant influer sur les relations du dehors. (Thodore
MARTIN, _The Life of the Prince-Consort_, t. II, p. 300-301.)]

[Note 493: C'est ce qui faisait dire  M. de Metternich:
Louis-Philippe est causeur; il faudrait lui envoyer un sourd-muet
pour empcher qu'on lui rpondit. (_Mmoires_, t. VI, p. 31.)]

[Note 494: Le Roi dclarait  M. de Werther, au commencement de 1834,
n'avoir  essuyer, de la part de l'Angleterre, que mfiance et
exigence. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 564.)]

[Note 495: Dpches diverses des ambassadeurs ou des ministres
trangers,  la fin de 1833 ou au commencement de 1834. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 562  564.) L'ambassadeur de Prusse prtend mme qu'en
janvier 1834, le Roi avait crit, dans ce sens, au Czar, une lettre
autographe que le duc de Broglie prit sur lui de supprimer. Le Roi
n'aurait connu cette suppression qu'en avril, aprs la dmission du
duc, et aurait alors envoy une copie de sa lettre au marchal Maison,
son ambassadeur  Saint-Ptersbourg.]

[Note 496: Aprs avoir cout, en cette occasion, les plaintes des
ambassadeurs sur la roideur du duc de Broglie, Louis-Philippe
ajoutait: Mais vous savez: le Roi rgne et ne gouverne pas.
Cependant, au besoin, je saurai bien empcher qu'on aille trop loin.
(HILLEBRAND, _ibid._, p. 556, 563.)]

[Note 497: HILLEBRAND, _ibid._, p. 578; _Mmoires de Metternich_, t.
V, p. 606, 607.]

[Note 498: Cf. diverses dpches des ambassadeurs trangers, cites
par Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 612), notamment
dpches de Werther, des 25 mars, 1er et 21 avril 1835. Ces affaires
de Suisse prendront beaucoup plus d'importance sous les ministres
suivants: nous y reviendrons  ce moment.]

[Note 499: Cf. les nombreuses dpches des ambassadeurs trangers,
cites par Hillebrand dans les passages viss ci-dessus.]

Pour encourager ces dispositions du Roi, les gouvernements du
continent ne tarissaient pas en loges sur sa modration, sur sa
sagesse, qu'ils opposaient au mauvais esprit de ses ministres,
particulirement du duc de Broglie[500]; ils lui faisaient parvenir
des tmoignages de confiance, de reconnaissance et d'estime, auxquels
il tait trs-sensible. M. Ancillon et le prince de Metternich
proclamaient la tenue de Louis-Philippe plus correcte encore et
meilleure que celle de lord Wellington[501]. Il n'tait pas jusqu'au
Czar qui ne le ft remercier de ses efforts pour contenir lord
Palmerston[502]. Les ambassadeurs trouvaient, plus d'une fois, leur
intrt  traiter ainsi directement avec le Roi, par-dessus la tte de
ses ministres[503]. Ils avaient cru d'ailleurs observer que sa
volont personnelle finissait toujours par l'emporter, quand elle
tait nettement exprime. C'est ce qu'avait cherch  tablir, ds
novembre 1833, l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans un
_Memorandum_ communiqu  ceux des membres du corps diplomatique qui
faisaient cause commune avec lui[504]. Ceux-ci furent confirms encore
dans ce sentiment, quand ils virent Louis-Philippe faire prvaloir
dans les affaires espagnoles la politique de non-intervention qui leur
tenait tant  coeur[505]. M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne, en
concluait que le Roi tait bien le matre et le directeur du
ministre[506].

[Note 500: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 667.]

[Note 501: Plus on allait, plus les puissances continentales
ressentaient d'animosit contre le duc de Broglie. Leur irritation fut
vive, quand, en mars 1835, elles le virent rentrer au ministre. Nous
aurons du fil  retordre avec cet homme, crivait M. de Metternich.
(_Mmoires_, t. VI, p. 32.)]

[Note 502: Dpches de janvier 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 583.)]

[Note 503: _Ibid._, p. 564.]

[Note 504: Dpche de Werther, du 14 novembre 1833. (_Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 563.)]

[Note 505: Le fait de la non-intervention, crivait M. de Metternich
le 18 juin 1835, est d'une importance bien grande et bien gnrale.
J'ai anticip nos flicitations au roi Louis-Philippe, et, en effet,
on ne peut que lui adresser des flicitations. (_Mmoires_, t. VI, p.
36.)]

[Note 506: Dpche du 20 juin 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 585.)]

Les choses en vinrent  ce point qu' partir de 1834 et surtout de
1835, des communications secrtes s'tablirent entre M. de Metternich
et Louis-Philippe[507]. Tout se passait en dehors et mme, dans une
certaine mesure,  l'insu des ministres. Dans des lettres adresses 
l'ambassadeur d'Autriche, mais, en ralit, destines  tre mises
sous les yeux du Roi, ou tout au moins  lui tre lues en partie, le
chancelier, rpondant  l'invitation qui parat lui avoir t
faite[508], indiquait ses vues, donnait ses conseils, professait ses
doctrines, non-seulement sur les affaires trangres, mais aussi sur
la politique intrieure, sur la ncessit de combattre la rvolution
et de rpudier l'utopie librale; il y mlait des compliments 
l'adresse du prince qu'il proclamait la seule force et la seule
lumire de son gouvernement, et des attaques contre les ministres,
spcialement contre les doctrinaires, prsents comme des esprits
faux, orgueilleux, dplaisants, qui voulaient supplanter le Roi et
conduisaient la monarchie  sa ruine. En mme temps qu'il entr'ouvrait
discrtement  son auguste correspondant la porte de la
Sainte-Alliance, il ne manquait pas une occasion d'exciter sa mfiance
ou son ressentiment contre l'Angleterre[509]. Louis-Philippe, sans
doute, n'tait ni d'ge ni de got  se mettre  l'cole, et surtout 
l'cole de M. de Metternich; il tait trop fin pour ne pas sourire, 
part lui, de la solennit dogmatisante, de la bienveillance
protectrice, avec lesquelles cet homme d'tat avait pris,  son gard,
le rle de prcepteur et presque de directeur spirituel. Toutefois il
se gardait de le dcourager. Ces rapports lui paraissaient aider au
rapprochement qu'il poursuivait avec les cabinets du continent et
qu'il croyait utile  la politique franaise[510].

[Note 507: Plusieurs de ces lettres se trouvent publies dans les
_Mmoires de M. de Metternich_, au dbut du tome VI.]

[Note 508: M. de Metternich disait, dans une de ses lettres: _Les
explications confidentielles dans lesquelles le roi Louis-Philippe me
permet d'entrer avec lui, la facilit que ce prince met  nous rendre
compte de sa propre pense_, offrent, dans une situation qui
gnralement est difficile, de bien grands avantages  ce que je
qualifie, sans hsitation, de cause gnrale et commune. (_Mmoires_,
t. VI, p. 33.) Plus tard, M. de Metternich faisait allusion au dsir
qu'avait le Roi de connatre le sentiment du chancelier d'Autriche.
(_Ibid._, p. 137.)]

[Note 509: Aprs avoir signal les attaques de la presse ministrielle
anglaise contre le gouvernement franais et fait une sortie contre
lord Palmerston, M. de Metternich s'criait: Quelle alliance, grand
Dieu! que cette alliance pour le roi des Franais! Lui qui, avant
tout, aurait besoin de repos et d'appui, et qui ne recueille, de cette
prtendue amiti, que de l'agitation et des menaces. (_Mmoires_, t.
VI, p. 134.)]

[Note 510: Les autres chancelleries n'ignoraient pas les relations qui
s'taient ainsi tablies entre M. de Metternich et Louis-Philippe. Le
comte de Pralormo, reprsentant de la Sardaigne  Vienne, crivait 
sa cour le 3 juin 1834: Le chancelier de cour et d'tat a pris envers
Louis-Philippe le rle de pdagogue et de mentor politique. Il lui
prodigue les conseils, les exhortations et les admonitions, le tout
ml de quelques flagorneries sur la haute capacit et l'intelligence
du Roi. De son ct, le Roi n'pargne au prince ni les compliments ni
les flatteries. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t.
I, p. 563.) Ces communications, comme nous le verrons plus tard,
devaient continuer aprs la chute du ministre du 11 octobre.]

Les trois cours n'taient pas cependant toujours en humeur de rpondre
avec courtoisie aux avances du roi des Franais. Pendant que celui-ci
se flicitait de l'intimit confiante des rapports qui s'taient
tablis entre lui et l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, le
Czar, sans autre raison que d'tre dsagrable  Louis-Philippe,
rappelait ce diplomate, en 1834, l'envoyait  Londres, et laissait,
pendant prs d'un an, l'ambassade de Paris vacante.  la fin de 1835,
il se dcidait  y nommer le comte Pahlen; mais, dans les lettres de
crance, il affectait de ne pas appeler Louis-Philippe Monsieur mon
frre, si bien que celui-ci, pour viter les difficults, cachait ces
lettres  son ministre[511]. En mme temps, M. de Barante, envoy
comme ambassadeur  Saint-Ptersbourg, y recevait un accueil peu
gracieux.  la suite de l'attentat Fieschi, le Roi avait tmoign le
dsir que ses nouveaux amis des cours du Nord saisissent cette
occasion de dclarer que le maintien de sa dynastie tait un intrt
europen; il ne parat pas qu'aucun d'eux se soit empress de
satisfaire  ce dsir; bien plus, le Czar eut soin de ne faire
fliciter le Roi que verbalement, tandis qu'il crivait ouvertement
une lettre autographe  la veuve du marchal Mortier[512].

[Note 511: Dpche de Werther, novembre 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 567.)]

[Note 512: Dpche de Brassier du 18 octobre 1835. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 657.)]

 Vienne, les formes taient plus polies; mais, quand il s'agissait de
rpondre  Louis-Philippe autrement que par des compliments ou des
leons de politique ractionnaire, y avait-il l plus de bonne
volont? L'une des principales proccupations du Roi tait le mariage
du jeune duc d'Orlans: obtenir pour lui quelque princesse de l'une
des grandes familles rgnantes et t le signe que sa dynastie tait
vraiment accepte et traite d'gale par les autres cours; c'et t
aussi rpondre aux lgitimistes qui se vantaient tout haut d'avoir
tabli un blocus matrimonial autour de la nouvelle monarchie. Il est
mme permis de supposer que cette pense du mariage de l'hritier du
trne n'avait pas peu contribu  faire chercher un rapprochement avec
les puissances continentales. Aussi, ds la fin de 1834, faisait-on
sonder M. de Metternich, sur un projet de voyage du duc d'Orlans 
Vienne, et sur la possibilit du mariage de ce prince avec une
archiduchesse d'Autriche. Mais le chancelier n'avait aussitt qu'une
pense, faire carter ce projet que, dans ses lettres  Apponyi, il
dclarait,  plusieurs reprises, saugrenu et seulement explicable
par la lgret qui caractrise certaines ttes franaises, sous
quelque rgime qu'elles se trouvent places. Le voyage du duc
d'Orlans, ajoutait-il, est une entreprise fort hasarde et
positivement intempestive. Il sera reu partout, et en particulier 
Vienne, comme il est naturel de recevoir le fils du roi des Franais
avec lequel on est en paix. S'attendre  plus, c'est se tromper, et
croire  la possibilit d'un mariage, c'est se tromper encore une
fois. Suivait une dissertation o le chancelier expliquait que le
gouvernement franais ressemblait  un btard. Au cours de ces peu
agrables pourparlers, qui se continurent de dcembre 1834  mars
1835, survinrent la mort de l'empereur Franois et l'avnement de
Ferdinand. Toute la crainte de M. de Metternich fut que Louis-Philippe
ne saist cette occasion d'envoyer son fils  Vienne. Il chargea son
ambassadeur de dtourner le coup. Je me flatte, lui crivait-il, que
l'ide n'en viendra pas au Roi; ce qui a fait natre ici celle d'un
envoi pareil, c'est l'arrive du prince Guillaume, fils du roi de
Prusse. Celui-ci a t reu  bras ouverts, mais aussi quelle
diffrence de position! Plus tard, en mai 1835, Louis-Philippe ayant
fait faire de nouvelles ouvertures par M. de Chabot  M. de
Metternich, celui-ci donna  entendre avec franchise qu'il ne fallait
point toucher cette corde[513].

[Note 513: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 620, 655  665; t.
VI, p. 35.]

Ces incidents ne donnent-ils pas  penser que Louis-Philippe
s'avanait un peu vite vers les puissances continentales, sans s'tre
assez assur qu'elles taient vraiment disposes  le payer de retour?
Si relle que ft la dtente produite de ce ct, il restait encore
trop des anciennes suspicions contre le rgime et les hommes de 1830.
C'tait illusion surtout de se flatter d'une sorte de rapprochement
gnral. Tout au plus pouvait-on entrevoir, dans un avenir plus ou
moins loign, la possibilit d'une entente sur quelque point
dtermin, o l'intrt vident de telle puissance la ferait passer
par-dessus ses prventions; telle serait, par exemple, la question
d'Orient pour l'Autriche. Dans ces conditions, et-il t prudent de
laisser, ds maintenant, rompre ou relcher l'entente avec
l'Angleterre? D'ailleurs, s'il tait politique de travailler 
effacer l'incompatibilit cre par 1830 entre la France et les cours
orientales, ce ne devait pas tre pour nous rattacher  la
Sainte-Alliance, mais bien pour dissoudre celle-ci et pour y
substituer un nouveau classement des tats de l'Europe, ainsi qu'il
avait t fait sous la Restauration. Or quel tait le dessein
hautement proclam des trois cours, celui dont elles dclaraient
poursuivre l'accomplissement par leurs rapports directs avec
Louis-Philippe? Elles se prsentaient comme formant une trinit
indissoluble et protestaient vivement qu'elles ne se laisseraient
jamais sparer. Dans une des lettres destines  passer sous les yeux
de Louis-Philippe, M. de Metternich traitait ddaigneusement d'utopie
librale doctrinaire l'ide d'une union politique entre les deux
cours maritimes et l'Autriche[514]. Par contre, les puissances
prtendaient dissoudre cette alliance franco-anglaise qui avait si
souvent fait chec  leurs desseins, depuis 1830, et qui leur avait
impos notamment l'indpendance de la Belgique. L tait le mobile
avou de toutes les coquetteries qu'elles faisaient au Roi, le but
qu'elles poursuivaient avec une obstination passionne. Sur ce point,
 Vienne,  Berlin,  Saint-Ptersbourg, on pensait et l'on agissait
de mme. Pendant que M. de Metternich excitait Louis-Philippe contre
l'Angleterre, le gouvernement russe envoyait M. Pozzo di Borgo 
Londres, avec instruction d'enfoncer le coin le plus avant possible
entre les deux tats occidentaux. M. de Nesselrode,  la fin de 1835,
dclarait attacher autant de prix que le chancelier autrichien  la
dissolution de l'alliance franco-anglaise; il reconnaissait que, pour
y arriver, les trois puissances devaient aller un peu au-devant du roi
Louis-Philippe, en profitant de la disposition que ce prince montrait
 se rapprocher d'elles. Il protestait d'ailleurs qu'il avait
travaill de bonne foi dans ce sens[515]. Et qu'offrait-on  la
France, en change de l'alliance qu'on la poussait  rompre? Une
petite place bien humble  la queue de la Sainte-Alliance. Dans la
lettre cite plus haut, M. de Metternich, aprs avoir repouss toute
ide d'une sparation entre l'Autriche et les deux tats du Nord,
disait: Ce que je regarderais comme possible, ce serait que le roi
des Franais, pour se renforcer contre les atteintes toujours
renouveles des factions rvolutionnaires, se plat sur le terrain
conservateur; sur ce terrain, il nous rencontrera, nous et nos
allis. Encore ajoutait-il: Si je regarde un tel fait comme
_possible_, je ne le considre pas, pour cela, comme _facile_. Nous
n'tions donc mme pas pleinement assurs qu'aprs avoir fait aux
trois cours le plaisir de nous brouiller avec notre alli
d'outre-Manche, nous serions admis dans leur concert, et qu'elles ne
s'uniraient pas  l'Angleterre, pour refaire contre la France la
coalition de 1813? Est-ce d'ailleurs une hypothse en l'air? N'est-ce
pas ce qui devait arriver en 1840?

[Note 514: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 40.]

[Note 515: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
594.]

Parce que nous notons, sur ce point particulier, l'erreur du Roi,
estimons-nous que le duc de Broglie ft, de son ct, sans faute? Il
avait raison de ne pas juger le moment venu d'abandonner l'alliance
anglaise, mais n'avait-il pas tort d'tre trop roide avec les
puissances continentales? De quelle faon ne traitait-il pas M. de
Metternich, devenu sa bte noire! Non-seulement il pensait beaucoup de
mal de lui, de ses ides, de son caractre, mais il mettait son point
d'honneur  le lui faire savoir et prenait soin d'exprimer sa mfiance
et son ddain, dans des lettres qu'il savait devoir tre ouvertes par
la police du chancelier[516]. Ces offenses ne sont jamais habiles ni
prvoyantes, ft-ce contre une puissance avec laquelle on s'apprte 
croiser le fer,  plus forte raison contre un gouvernement avec lequel
on voulait vivre en paix, et dont mme on devait bientt dsirer et
rechercher l'alliance. Aussi M. de Sainte-Aulaire, avec la libert
que lui permettait une vieille amiti, reprochait  son chef de
vouloir lui faire prendre une attitude trop hostile et trop
mprisante[517].

[Note 516:  propos d'un incident de ce genre, M. de Broglie crivait
 M. de Sainte-Aulaire, le 11 juillet 1833: Si M. de Metternich
trouve cela dans une lettre qu'on lui confie et qu'il a la bassesse de
dcacheter, je ne vois pas que j'aie moralement  me reprocher de l'y
avoir mis. Mais est-il  propos qu'on sache ce que nous avons dans
l'me? Je le crois. M. de Metternich ne nous en hara pas davantage,
cela ne peut se faire; mais je crois qu'il sera au fond assez troubl
de se voir ainsi connu et jug. (_Documents indits._)]

[Note 517: Ces reproches se trouvent notamment dans des lettres
confidentielles du 28 juin 1833 et du 12 fvrier 1834.]

Chez le duc de Broglie, c'tait plus encore dfaut de nature qu'erreur
politique. Il avait, pour le poste qu'il occupait, des qualits de
premier ordre: vues leves et lointaines; instruction tendue; probit
dont la candeur mme devenait souvent une habilet, dans un milieu o
l'on tait blas sur la rouerie[518]; caractre suprieur aux sductions
vulgaires et aux petites lchets personnelles; souci exclusif du bien
public; sens du commandement et de la responsabilit[519]. Mais  ces
dons si rares se mlait ce je ne sais quoi dont il avait conscience et
qui lui faisait dire qu'il n'avait pas le maniement des hommes. Ne
s'inquitant pas assez de plaire, il tait trop port  croire qu'il lui
suffisait d'avoir raison, et encore, dans sa manire d'avoir raison, y
avait-il quelque chose d'inflexible, de cassant et de hautain. Trop peu
de cet art, si essentiellement diplomatique, qui sait envelopper les
pointes et s'arrter au premier sang. Aussi, aprs quelque temps, les
ambassadeurs et les ministres trangers,--il est vrai que ce n'taient
pas les meilleurs amis de la France, et qu'ils n'avaient pas eu le
dessus dans leurs chocs avec notre ministre,--se rpandaient en
rcriminations sur la roideur et l'aigreur de M. de Broglie.
N'et-il pas mieux valu leur avoir inflig les mmes checs, sans leur
avoir fourni les mmes griefs?

[Note 518: Un homme qui, lui, n'avait rien de candide, M. de
Talleyrand, crivait au duc de Broglie, le 20 janvier 1834: Il y a
une certaine candeur qui, pour tre parfaitement vraie, n'en est pas
moins habile. Votre excellente lettre du 16 en est la meilleure
preuve. (_Documents indits._)]

[Note 519: M. Guizot a dit justement du duc de Broglie: Loin de
laisser ses agents dans le vague sur ses intentions, pour tre moins
responsable de leurs actes, il leur adressait toujours des
instructions dtailles, prcises, et prenait toujours, dans la
conduite des ngociations, la premire et la plus forte part de
responsabilit.]


VII

Si le duc de Broglie jugeait ncessaire de garder l'alliance de
l'Angleterre, et au moins inopportun de rechercher celle des
puissances continentales, il ne regardait pas, pour cela, comme
satisfaisant et dfinitif le partage des puissances europennes tel
que l'avait fait la rvolution de 1830. On a vu comment, aprs le
trait d'Unkiar-Skelessi, il s'en tait tenu  une ferme protestation
contre la politique russe en Orient et avait vit la rupture
immdiate  laquelle semblait vouloir l'entraner l'imptueuse
irritation de lord Palmerston. Depuis, d'ailleurs, son attention avait
t successivement sollicite par les vnements de Mnchengraetz et
les affaires d'Espagne. Mais, tout en laissant, pour le moment, la
question d'Orient s'assoupir, il ne la perdait pas de vue et n'tait
nullement dispos  abandonner, dans l'avenir, le champ libre  la
Russie, ni mme  lui donner quitus du pass. Bien au contraire, les
affaires d'Orient devinrent l'une de ses principales proccupations.
Il y entrevit l'occasion d'une grande opration de diplomatie et de
guerre dont le rsultat et t de modifier gravement le classement
des puissances. Ds le 4 fvrier 1834, son plan tait form, et il
l'avait expos dans une longue lettre confidentielle  M. Bresson,
notre ministre  Berlin[520]. Cette lettre, dont les contemporains
n'ont pas souponn l'existence et qui n'a jamais t publie, est
trop remarquable et traite de questions aujourd'hui encore trop
vivantes, pour qu'il ne soit pas intressant d'en citer des passages
tendus.

[Note 520: _Documents indits._ Le 13 fvrier suivant, il exposait les
mmes ides  M. de Sainte-Aulaire.]

Le duc de Broglie, aprs avoir signal le dessein form par la Russie
de s'approprier la meilleure partie des dpouilles de l'empire
ottoman, entre autres Constantinople, se demandait comment cette
puissance s'y prendrait pour arriver  ses fins. La rponse qu'il
faisait tmoigne de sa prophtique clairvoyance. Est-ce de vive
force, disait-il, enseignes dployes, en crivant sur ses drapeaux
qu'elle va s'emparer de Constantinople? Il faudrait tre bon enfant
pour le croire. Le bon sens, les antcdents, l'histoire du partage de
la Pologne nous apprennent que les moyens les plus propres pour
parvenir  ce but sont des occupations armes, colores de divers
prtextes: des occupations successives, si les premires rencontrent
trop de difficults de la part des autres puissances; des occupations
prolonges, si la rsistance est moindre; mais des occupations
conduites jusqu' ce point que la prise de possession de
Constantinople soit considre comme un fait accompli, c'est--dire
comme un fait sur lequel tout le monde s'arrange et prend son parti.
Aussi, lorsque M. de Metternich nous dclare que, si l'empereur
Nicolas prtend s'emparer d'un seul village ottoman, l'empereur
d'Autriche tirera son grand sabre, lorsqu'il nous dclare que
l'empereur d'Autriche repousserait avec horreur la simple ide de
recevoir en partage un seul village de l'empire ottoman, il fait un
talage de rhtorique fort inutile. L'occasion ne se prsentera pas
directement de dployer tant de courage et de dsintressement.
L'empereur Nicolas n'lvera jamais de prtentions _directes_ et
_ostensibles_  s'emparer de tout ou partie de l'empire ottoman; mais
il s'y tablira, si on le laisse faire, sous quelque prtexte, du
consentement de l'Autriche, et, une fois tabli, l'Autriche fera comme
le chien qui portait au cou le djeuner de son matre, elle acceptera
sa part aprs coup, ce qu'elle ne ferait probablement pas, si on lui
proposait de procder au partage  main arme et de propos dlibr.

Quel moyen de prvenir un tel rsultat? Le duc de Broglie n'en
voyait qu'un, et il ne craignait pas de l'appeler par son nom: la
guerre. La guerre seule, disait-il, peut empcher la Russie de
s'emparer de Constantinople. Il faut que les deux puissances qui ont
eu, dans le dix-huitime sicle, le tort et la honte de souffrir
d'abord l'occupation arme de la Pologne, puis le partage de ce
malheureux pays, soient bien dtermines  ne point souffrir d'abord
l'occupation, puis ensuite le partage de la Turquie. Mais ces deux
puissances ne seront pas seules, et c'tait l l'un des points
importants du plan: Si l'Angleterre et la France s'engagent  fond
dans cette question, l'Autriche s'y engagera un peu plus tard, un peu
de mauvaise grce, mais enfin elle s'y engagera; car il est trs-vrai
qu'au fond elle ne dsire point le partage de la Turquie et que les
restes de l'empereur Nicolas ne lui font pas grande envie. L'minent
homme d'tat ajoutait que, pour ne pas rejeter l'Autriche dans les
bras de la Russie, il fallait abandonner toute arrire-pense de
mettre Mhmet-Ali  la place du sultan. Il se dgageait ainsi de cet
engouement gyptien qui devait, en 1840, coaliser l'Europe contre
nous.

Voil donc le plan. Quand convenait-il de le mettre  excution?  la
diffrence des politiciens qui ne voient que l'effet du moment et non
l'intrt permanent, et lointain du pays, le duc de Broglie tait
patient. Il cherchait moins  accomplir tout de suite quelque
entreprise qui ft du bruit autour de son nom, qu' choisir le moment
vraiment opportun. Or, pour braver sans pril de rvolution
l'excitation et la secousse d'une telle guerre, et surtout pour
obtenir l'alliance de l'Autriche, il lui paraissait ncessaire
d'attendre que la France ft encore un peu plus loin de 1830. Plus
nous avanons, disait-il, plus la situation intrieure de la France se
consolide, plus se dveloppe son ascendant au dehors, plus grand sera
alors le rle que la France pourra jouer dans la guerre. Si la rivire
coule du ct de la Russie en Orient, la rivire coule du ct de la
France en Europe. Elle est place naturellement  la tte du mouvement
des esprits et des ides. Sa tche, sa mission, c'est de contenir et
de rgler ce mouvement; quand elle y russit, elle en est paye avec
usure; il ne faut pas qu'elle se hasarde lgrement et sans ncessit
 laisser les esprits se lancer de nouveau dans la carrire des
rvolutions et des aventures. Le temps approche o la guerre pourra
tre engage, poursuivie, conduite dans des voies rgulires et sans
dchaner toutes les imaginations. Il n'est pas encore venu. D'un
autre ct,  mesure que nous nous loignons de la rvolution de
Juillet, la coalition du Nord que cette rvolution a ressuscite et
resserre tend  s'affaiblir et  se disloquer. Plus nous diffrerons,
plus nous aurons de chances de voir les allis de la Russie se
dtacher d'elle, dans cette question. Le noble duc ajoutait
d'ailleurs, avec ce sens pratique qui distingue les hommes d'tat des
rveurs: Il faut que la Providence ait fait les trois quarts ou les
cinq siximes de la besogne, pour que les plus fortes ttes puissent
entrevoir le dnoment et y travailler.

On voit tout de suite les avantages du plan de M. de Broglie. Au lieu
de confirmer et d'irriter la Sainte-Alliance, comme et fait
l'intervention en Espagne, si passionnment demande par M. Thiers; au
lieu de nous mettre  la queue de cette Sainte-Alliance, comme il ft
arriv si, obissant  une invitation peu dsintresse, nous avions
rompu avec l'Angleterre pour nous rapprocher des puissances
continentales, il dissolvait l'union des trois cours, et en dtachait
l'Autriche; sans nous sparer de l'Angleterre, il la rendait plus
souple et plus aimable, en lui montrant qu'elle cessait d'tre
l'allie unique; il fournissait  la France l'occasion d'un grand
succs diplomatique et militaire, librait, pour l'avenir, sa
politique extrieure, et effaait, sous ce rapport, les consquences
malheureuses de la rvolution de 1830.

Ce plan tait-il donc irralisable? L'Angleterre se serait volontiers
prte  l'excuter. Lord Palmerston, si froid au dbut des affaires
d'Orient, tait devenu bientt tout feu contre la Russie: nous
n'avions que l'embarras de le contenir. Il nous proposa mme, au mois
de dcembre 1835, un trait d'alliance, en vue de maintenir
l'intgrit de l'empire ottoman, avec possibilit d'accession pour
l'Autriche[521]. Le duc de Broglie accueillit l'ide avec rserve;
pour les raisons que nous avons indiques, il ne croyait pas encore le
moment venu d'agir; il n'ignorait pas, d'ailleurs, que Louis-Philippe
non-seulement tait oppos  toute agression contre la Russie, mais
qu'il se faisait honneur de son opposition auprs des ambassadeurs
trangers, disant trs-haut et de faon  tre entendu de ces
derniers: Je briserais mon conseil des ministres comme un roseau,
plutt que de cder sur ce point[522]. Le ministre nanmoins avait
garde de rebuter l'alli qui s'offrait. Il prit l'attitude d'un homme
dispos  tudier le projet qui lui tait communiqu et rpondit
lui-mme par des contre-propositions. Son intention vidente tait de
gagner du temps, de mnager et de rserver, pour un moment plus
favorable, la bonne volont du gouvernement anglais. Tout fut
interrompu, en fvrier 1836, par la chute du ministre du 11 octobre.

[Note 521: Correspondance confidentielle du gnral Sbastiani, alors
ambassadeur  Londres, et du duc de Broglie. Il y eut d'assez
nombreuses lettres changes sur ce sujet en dcembre 1835.
(_Documents indits._)]

[Note 522: Dpche de M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne  Paris,
du 29 janvier 1836. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870,
t. I, p. 598.)]

L'Autriche tait moins prte et moins prompte  entrer dans les vues du
duc de Broglie. C'est surtout pour l'attendre, pour lui laisser le temps
d'accomplir son volution, que notre ministre ne voulait rien brusquer.
Si, en effet, le gouvernement de Vienne avait le sentiment, chaque jour
plus vif, du pril que la politique russe lui faisait courir et de
l'accord d'intrts o il se trouvait avec la France en Orient, il ne
lui en rpugnait pas moins de tendre la main  la royaut de Juillet et
de dissoudre lui-mme la Sainte-Alliance qu'il avait mis tant de soin 
reformer aprs 1830. Aussi, quand il rencontrait formule l'ide d'une
entente de l'Autriche et des deux puissances occidentales, le premier
mouvement de M. de Metternich tait-il de protester[523]. Cependant,
vers la fin de 1835, il tait visible que ces dispositions se
modifiaient peu  peu  notre gard, surtout quand quelque vnement
mettait en plus vive lumire les desseins du Czar. L'ambassadeur
franais, M. de Sainte-Aulaire, qui, ds 1833, avait indiqu la question
d'Orient comme celle o l'on pouvait prparer, pour l'avenir, un
rapprochement avec l'Autriche[524], notait, au fur et  mesure, ce
changement d'attitude. Il crivait, le 23 novembre 1835, au duc de
Broglie: On est ici pour nous trs-poli dans la forme, et, je crois,
aussi trs-bienveillant dans le fond. Les incartades de l'empereur
Nicolas sont odieuses au gouvernement de Vienne: soyez-en sr. Nos
allures lui agrent au contraire beaucoup; cela est galement certain,
pour le moment[525]. Le chancelier se laissait plus souvent aller  se
plaindre des envahissements incommodes de la Russie; il coutait avec
moins de trouble les insinuations de notre ambassadeur ou lui faisait
mme des confidences assez inattendues. Tout en cartant, autant qu'il
le pouvait, la seule pense d'une complication et d'un conflit avec son
voisin du nord, tout en voulant prolonger le plus possible son rle de
conciliateur, il s'accoutumait insensiblement  chercher, dans les
puissances occidentales, un point d'appui contre l'ambition moscovite.

[Note 523: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 40.]

[Note 524: Lettre du 28 juin 1833 et du 12 fvrier 1834. (_Documents
indits._)]

[Note 525: _Documents indits._ Le mme ambassadeur crivait, un peu
plus tard: Les formes extrieures sont plus amicales, et nous avons
gagn notablement dans l'opinion de la socit. Nulle diffrence,
aujourd'hui, entre l'attitude de cette socit envers nous et celle
qu'elle avait il y a dix ans. Cela vaut ce que cela vaut.]

Le duc de Broglie, si prvenu qu'il ft contre le gouvernement de
Vienne, prenait acte de ces dispositions nouvelles et commenait 
comprendre la ncessit de les cultiver. Il rpondait  M. de
Sainte-Aulaire, le 14 dcembre 1835: La disposition de M. de
Metternich est de se dire: L'empereur Nicolas est un fou: on ne sait
trop sur quoi compter avec lui; il est possible qu'il fasse, du soir
au lendemain, quelque incartade qui me mettrait dans un grand
embarras. Le roi des Franais est trs-raisonnable; il ne fera point
de folies; on sait  peu prs  quoi s'en tenir avec lui. Mais c'est
une terrible chose qu'une alliance avec la France: c'est un bien bon
point d'appui que la Russie. Attendons, patientons;  chaque jour sa
peine. En attendant, donnons-nous les airs du mdiateur gnral, de
l'homme qui tient dans sa main le sort de tout le monde. Je pense,
comme vous, que cette disposition d'esprit doit tre cultive,
seconde, mnage, plutt qu'attaque vivement. Le duc de Broglie
demandait mme si, pour pressentir le chancelier, il n'y aurait pas
lieu de lui proposer une entente sur quelque autre sujet moins
effrayant, par exemple, sur l'vacuation d'Ancne. Ne serait-il pas
possible, crivait-il, de remettre sur le tapis cette affaire de
l'engagement rciproque, de l'accord pralable  l'vocation de la
Romagne, en faisant sentir  M. de Metternich quel intrt s'attache
aujourd'hui  la parfaite harmonie entre l'Autriche et la France, en
lui faisant entendre qu'au premier dissentiment,  la premire
complication entre ces deux puissances, la Russie poussera
sur-le-champ ses affaires  Constantinople, assure que l'Autriche lui
appartient corps et bien? Si l'on parvenait  dcider M. de Metternich
 une convention sur ce sujet, cela aurait, outre l'avantage de la
convention elle-mme, l'avantage beaucoup plus grand d'un trait fait
en vue d'une entente contre la Russie dans les affaires
d'Orient[526]. Si l'Autriche tait change, M. de Broglie ne
l'tait-il pas quelque peu, et ne devait-il pas tre alors le premier
 reconnatre que nagure il avait trait trop durement ceux avec
lesquels, si peu de temps aprs, il tait amen  chercher un accord?

[Note 526: _Documents indits._]

Qu'avec le temps et la pression des vnements, l'Autriche dt finir
par venir  nous, nous n'en voulons pour preuve que ce qui s'est pass
depuis, en 1839, quand la question d'Orient s'est rouverte: le premier
mouvement de l'Autriche a t de se joindre  la France et 
l'Angleterre; elle ne s'est dtache de nous,  regret, que quand
notre politique gyptienne nous eut brouills avec le gouvernement de
Londres[527].

[Note 527: M. de Sainte-Aulaire crivait en effet  M. Guizot le 1er
dcembre 1840: Au dbut de l'affaire d'Orient (mai 1839), M. de
Metternich s'est uni  nous, de trs-bonne foi, contre la Russie. Il a
suivi, avec plus de rsolution que ne le permettait sa circonspection
habituelle, une politique indpendante, et, pour continuer dans les
mme voies, il ne nous demandait que de rester unis  l'Angleterre.
Quand notre dissentiment avec cette puissance a clat, il n'a pas
hsit  me dclarer qu'il se rangeait du ct de l'Angleterre... Dans
tous les cas, d'ailleurs, on ne pouvait raisonnablement esprer que
l'Autriche ft face  la Russie et  l'Angleterre... Il ne serait donc
pas quitable de garder rancune  M. de Metternich pour son adhsion
au trait de Londres; il l'a donne avec regret, aprs de longues
hsitations.]

Donc, qu'on regarde l'Angleterre ou l'Autriche, l'entreprise dont le
duc Broglie avait trac le plan, ds fvrier 1834, n'avait rien de
chimrique. Ce fut grand dommage pour la France et la monarchie de
Juillet que le renversement du cabinet du 11 octobre n'ait pas permis
 l'minent homme d'tat d'y donner suite, grand dommage aussi que M.
Thiers y ait substitu plus tard la dplorable aventure de 1840. Il a
fallu attendre jusqu' la guerre de Crime, pour voir raliser par le
second Empire le projet formul, vingt ans auparavant, par un ministre
de Louis-Philippe. En 1854-1855, la France, se dgageant enfin des
suspicions cres par la rpublique et le premier empire, et ravives
en 1830, a heureusement accompli ce dont on l'avait crue, ce dont elle
s'tait juge elle-mme, si longtemps, incapable, une grande guerre
qui demeurt politique et localise, qui ne ft pas surgir d'un ct
la rvolution, de l'autre la coalition. Cette guerre, heureuse entre
toutes, non-seulement a ainsi libr sa politique extrieure, mais
elle lui a donn, en Europe, une situation incomparable avec laquelle
on et pu faire les plus grandes choses, si tout n'avait t aussitt
gch et perdu par les rveries et les complicits italiennes de
Napolon III. Et-il donc t impossible d'avancer de plusieurs annes
cet vnement? N'tait-il pas juste que l'avantage en appartnt  la
monarchie constitutionnelle, sans torts envers l'Europe, au lieu
d'choir, par une trange ironie,  l'hritier mme du conqurant
contre lequel s'tait forme la Sainte-Alliance?




CHAPITRE XV

LA CHUTE DU MINISTRE DU 11 OCTOBRE

(Dcembre 1835--fvrier 1836)

     I. Bon tat des affaires au dedans et au dehors, vers la fin de
     1835. Le ministre va-t-il en recueillir le bnfice?--II.
     Discussion de l'Adresse de 1836. Incident sur la Pologne.
     Pressentiments dans les rgions ministrielles. Dclaration de M.
     Humann sur la conversion des rentes. Dmission du ministre des
     finances. Dbat sur la conversion. Le ministre, mis en minorit,
     donne sa dmission. Qu'y a-t-il derrire le vote de la Chambre?
     Manoeuvre du tiers parti. Le groupe Ganneron. Dans quelle mesure
     faut-il y voir la main de Louis-Philippe?--III. Le Roi s'occupe
     de constituer un nouveau cabinet. Il veut en charger M. Thiers.
     Celui-ci est pouss par M. de Talleyrand. Premier refus de M.
     Thiers. Il finit par consentir. Sparation irrvocable de M.
     Guizot et de M. Thiers. Malheur de cette sparation qui a t
     mieux compris plus tard. Grandes choses accomplies dans les six
     premires annes de la monarchie de Juillet.


I

 la fin de 1835, au moment o allait s'ouvrir la session de 1836, le
gouvernement pouvait considrer avec quelque satisfaction l'tat o il
avait mis les affaires du pays. Au dehors, nulle complication n'tait
 craindre. La politique suivie avait eu ce rsultat que la France,
loin d'tre menace, tait courtise par les puissances que notre
rvolution avait le plus effarouches. L'tranger commenait  prendre
con-fiance dans la dure d'un rgime qui lui avait d'abord sembl si
prcaire[528]. Au dedans, le procs des accuss d'avril et les lois de
septembre avaient consomm l'clatante et complte dfaite du parti
rpublicain. L'opposition dynastique, atteinte par la dconfiture de
la faction avec laquelle elle s'tait trop souvent compromise,
cherchait, sans l'avoir encore trouve, une nouvelle tactique pour
remplacer celle qui lui avait si mal russi[529]. Un peu de lustre
militaire s'ajoutait heureusement  ces succs politiques. En Algrie,
o, depuis cinq ans, nous avions tant ttonn, le marchal Clauzel
venait de venger des checs rcents, par une heureuse expdition
contre Mascara[530]. Le jeune duc d'Orlans avait obtenu d'y prendre
part et s'y tait montr aussi intelligent que brave; sa prsence
marquait l'importance que le pouvoir central, devenu plus libre de
regarder au loin, allait dsormais attacher aux oprations militaires
d'outre-mer: premire page d'une brillante histoire que notre arme
n'a pas oublie, celle des campagnes des Fils de France sur la terre
d'Afrique. Dans le sein mme du gouvernement, l'union la plus complte
rgnait entre les hommes considrables qui composaient ce cabinet d'un
clat et d'une autorit sans pareils; la leon des crises rcentes
suffisait  prvenir toute tentation de dsaccord. Ainsi, de quelque
ct que l'on portt les yeux, l'horizon paraissait serein. Le pays
gotait cette paix et cette scurit si nouvelles. Le commerce et
l'industrie prenaient un dveloppement inconnu jusqu'alors[531]. M. de
Tocqueville crivait  M. Senior: Except l'agriculture qui souffre
un peu, tout le reste prospre d'une manire surprenante; l'ide de la
stabilit pntre, pour la premire fois depuis cinq ans, dans les
esprits, et avec elle le got des entreprises. L'activit presque
fbrile qui nous caractrisa en tout temps quitte la politique, pour
se porter vers le bien-tre matriel. Ou je me trompe fort, ou nous
allons voir, d'ici  peu d'annes, d'immenses progrs dans ce sens...
La nation a t horriblement tourmente; elle jouit avec dlices du
repos qui lui est enfin donn[532].

[Note 528: Un Anglais, M. Croker, disait  M. Guizot, en 1848: Aprs
l'attentat Fieschi, quand je vis par quelle fortune le roi
Louis-Philippe y avait chapp, et avec quelle vigueur son
gouvernement dfendait la socit menace, je le crus, pour la
premire fois, destin  fonder en France le rgime constitutionnel et
sa dynastie. Mme sentiment se manifestait  Berlin et  Vienne.]

[Note 529: C'est ce qui fera dire tout  l'heure  M. Odilon Barrot,
dans la discussion de l'Adresse: Je n'ai pris aucune part  la
discussion sur la politique intrieure; je sais accepter des faits
accomplis, je sais prendre en politique un point de dpart, et ne pas
continuellement recommencer le pass et renouveler des luttes qui sont
termines.]

[Note 530: Novembre et dcembre 1835.]

[Note 531: Un des orateurs de l'opposition, M. Bignon, a reconnu
l'existence de cette grande prosprit, dans la discussion de
l'Adresse de janvier 1836.]

[Note 532: Lettre du 27 janvier 1836.]

De si heureux rsultats n'allaient-ils pas profiter au ministre qui
les avait obtenus? Son pouvoir n'en devait-il pas tre affermi, sa
dure garantie? Se flatter de cet espoir serait oublier que, dans la
majorit conservatrice d'alors, le retour de la scurit avait presque
toujours pour consquence l'indiscipline et les divisions. Dans son
beau discours sur la loi de la presse, aprs avoir marqu la
responsabilit que le cabinet assumait, le duc de Broglie avait
ajout, avec une mlancolique fiert: Les prils s'loigneront; avec
le pril, le souvenir du pril passera; car nous vivons dans un temps
o les esprits sont bien mobiles et les impressions bien passagres.
Les haines et les ressentiments que nous avons amasss sur nos ttes
subsisteront; car les haines sont vivaces et les ressentiments ne
s'teignent pas.  mesure que l'ordre se rtablira, le poste que nous
occupons deviendra, de plus en plus, l'objet d'une noble ambition; les
Chambres, dans un temps plus tranquille, verront les changements
d'administration comme quelque chose qui compromet moins l'ordre
public. Les hommes s'usent vite, d'ailleurs, messieurs, aux luttes que
nous soutenons. Savez-vous ce que nous aurons fait? Nous aurons
prpar, ht l'avnement de nos successeurs. Soit, nous en acceptons
l'augure avec joie, nous en embrassons avidement l'esprance.

L'heure tait proche o la prdiction du duc de Broglie allait
s'accomplir.


II

Dans les premiers jours de la session, ouverte le 29 dcembre 1835,
rien cependant qui ft prvoir un accident. Le discours du trne
n'tait nullement provocant. Il se flicitait de la situation du
pays, constatait que sa prosprit s'accroissait chaque jour, que sa
tranquillit intrieure paraissait dsormais hors d'atteinte et
assurait sa puissance au dehors. Puis il terminait par ces paroles
d'apaisement qui convenaient aprs la pleine victoire: J'espre que
le moment est venu pour la France de recueillir les fruits de sa
prudence et de son courage. clairs par le pass, profitons d'une
exprience si chrement acquise; appliquons-nous  calmer les esprits,
 perfectionner nos lois,  protger, par de judicieuses mesures, tous
les intrts d'une nation qui, aprs tant d'orages, donne au monde
civilis le salutaire exemple d'une noble modration, seul gage des
succs durables. Le soin de son repos, de sa libert, de sa grandeur,
est mon premier devoir; son bonheur sera ma plus chre rcompense.

Dans la discussion de l'Adresse, un seul pisode intressa vivement la
Chambre et l'opinion. Il s'agissait de la Pologne. Le Czar, en
revenant de Toeplitz, vers la fin de 1835, s'tait arrt  Varsovie:
il y avait manifest, avec une affectation de duret, ses
ressentiments et ses menaces contre des sujets infidles. Peu aprs,
des ukases avaient supprim les derniers vestiges du royaume de
Pologne, et, en consquence, l'exequatur avait t retir au consul
gnral de France  Varsovie. Il n'en fallait pas tant pour soulever
l'opinion  Paris. Toute la presse, le _Journal des Dbats_ en tte,
avait lanc de brlants rquisitoires contre le despote moscovite. Le
gouvernement, plus rserv parce qu'il tait tenu  plus de
prvoyance, n'avait rien dit de ces vnements dans le discours du
trne. Il et dsir que l'Adresse gardt le mme silence: c'tait
impossible avec l'excitation des esprits; il obtint du moins de la
commission qu'elle se contentt de recommander, en termes gnraux,
le maintien des droits consacrs par les traits, sans nommer la
Pologne. Mais cela ne suffit pas  la Chambre; un amendement fut
prsent, contenant un voeu pour la conservation de l'antique
nationalit polonaise. Vainement le duc de Broglie fit-il entendre
le langage de la raison politique, l'amendement, appuy par M.
Saint-Marc Girardin et M. Odilon Barrot, fut adopt  une grande
majorit. Ce vote tout sentimental n'indiquait pas d'hostilit contre
le cabinet. Celui-ci, du reste, l'emporta sans difficult dans tous
les autres paragraphes de l'Adresse.

En somme, la discussion avait t singulirement paisible, et les
votes peu disputs. Le _Journal des Dbats_ le remarquait[533]. Nous
signalons avec plaisir, disait-il, le caractre de modration qui a
marqu toute cette discussion. Le calme est dans la Chambre comme il
est dans le pays... La passion manque, parce que la cause qui
passionnait n'existe plus, et que, la question rvolutionnaire vide,
il n'y a pas de question purement parlementaire qui puisse mouvoir
fortement la Chambre et le pays. Il n'y en a pas, parce qu'au fond
tout ce que le pays demandait, la rvolution de Juillet le lui a
donn. Mais la feuille ministrielle ajoutait aussitt: Le calme ne
doit pas nous engourdir,  Dieu ne plaise! Ce serait une purilit de
croire que tout soit fini, et qu'un jour de calme soit l'ternit!...
Le danger resserre les rangs de tous les bons citoyens; la scurit
les relche et les ouvre, si l'on n'y prend garde... Une poque est
finie, l'poque des violences rvolutionnaires et du tumulte des rues.
Une autre commence, qui aura aussi ses difficults et ses prils. Le
calme dont nous jouissons n'est qu'un moment de halte aprs une
journe fatigante; c'est la rcompense de cinq annes de peine et de
travail, moment heureux dont il faut savoir profiter pour assurer
l'avenir. Les jours de danger nous ont trouvs fermes et courageux; il
faut esprer que les jours de prosprit ne nous trouveront pas
insouciants et prsomptueux. Ce langage rvlait quelque inquitude
dans les rgions ministrielles, peut-tre une sorte de pressentiment.

[Note 533: _Journal des Dbats_ du 14 janvier 1836.]

Le jour mme o paraissait cet article, le 14 janvier 1836, M. Humann,
ministre des finances, lisait  la Chambre l'expos des motifs du
budget de 1837. Personne ne s'attendait  voir sortir une crise d'un
document de ce genre. Mais  peine le ministre eut-il commenc, que
l'attention, d'ordinaire assez distraite pendant de telles lectures,
fut saisie par une dclaration imprvue sur la conversion des rentes 5
pour 100: M. Humann prsentait comme ncessaire et imminente cette
mesure que M. de Villle avait tente sans succs, en 1824. L'accueil
de la Chambre fut gnralement favorable. Par contre, surprise et
irritation des autres membres du cabinet, qui n'avaient ni approuv ni
mme connu d'avance cette dclaration. Le procd tait si insolite
qu'on y a souponn quelque complot mystrieux, tendant  la
dislocation du ministre. Rien de pareil. Personne ne se cachait
derrire M. Humann. Celui-ci, a crit son collgue M. Guizot, tait
un esprit  la fois profond et gauche, obstin et timide devant la
contradiction, persvrant dans ses vues, quoique embarrass  les
produire et  les soutenir. Il tenait beaucoup  la conversion et
s'imagina ainsi l'avancer. Il et t flatt d'ailleurs de marquer son
ministre par un acte important o son initiative personnelle et t
bien manifeste. Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard avec sa moue
railleuse, M. Guizot a sa loi sur l'instruction primaire, M. Thiers sa
loi sur l'achvement des monuments publics; Humann aussi veut avoir sa
gloire. Il y eut de sa part, dit encore M. Guizot, une imprudence un
peu goste et sournoise, mais point d'intrigue.

Devant les rclamations fort vives de ses collgues, M. Humann dut
reconnatre l'incorrection de sa conduite, et donna sa dmission: M.
d'Argout prit sa place. Mais les choses n'en restrent pas l. Ds le
premier jour, une interpellation avait t annonce. Le dbat
s'ouvrit, le 18 janvier. Loin de se drober, le duc de Broglie aborda
sans mnagement la question de la conversion. On nous demande,
dit-il, s'il est dans les intentions du gouvernement de proposer la
mesure dans cette session. Je rponds: Non. Est-ce clair?
L'impatience et la roideur de ce langage piqurent la Chambre. Le
fameux: Est-ce clair? fut aussitt comment et envenim par tous
ceux qui dsiraient un conflit. Des dputs rpondirent  la
provocation qu'ils prtendaient leur avoir t faite, en dposant des
propositions de conversion. De part et d'autre, on rsolut d'en finir
promptement, et la discussion de l'une des propositions, celle de M.
Gouin, fut fixe au 4 fvrier.

Le ministre engageait ainsi son existence sur une question spciale
et tout  fait trangre  la direction de la politique gnrale.
Mauvais terrain pour une bataille parlementaire: il s'exposait 
rencontrer contre lui, outre l'opposition, prompte  saisir toute
occasion de lui faire chec, ceux des conservateurs qui pensaient
autrement que lui sur ce problme conomique. L'ide de la conversion
paraissait alors assez populaire: les porteurs de rente taient encore
peu nombreux en dehors de Paris; la province ne voyait donc dans cette
mesure que l'avantage d'allger le budget, et de l'allger aux dpens
des capitalistes parisiens, ce qui ne dplaisait pas  ses petites
jalousies. Aussi, quand vint le dbat, le gouvernement, par l'organe
de M. Thiers et de M. Duchtel, eut beau combattre avec force la
proposition et se borner  demander un ajournement, les esprits
taient prvenus et monts; l'ajournement fut repouss par 194 voix
contre 192 (5 fvrier). Au sortir de la sance, tous les ministres
portrent au Roi leur dmission.

Bien petit grain de sable pour arrter une machine si puissante et qui
semblait marcher si bien! Disproportion singulire entre la cause
apparente et l'effet rel, surtout si l'on pense que cet ajournement,
repouss au prix d'une crise ministrielle, prvaudra en fait, sans que
personne y trouve  redire, et que, le cabinet tomb, il ne sera pas
donn suite  la proposition de conversion! N'y avait-il donc pas,
derrire ce vote, autre chose que la question financire qui avait
fourni l'occasion et le terrain de la bataille?  bien chercher, on y
et dcouvert les mmes causes qui avaient amen les crises
ministrielles de la fin des annes prcdentes, et surtout l'action
dissolvante du tiers parti. Celui-ci avait t plus mortifi et irrit
que dcourag et affaibli par ses rcentes msaventures. Pour n'avoir
plus os faire une guerre ouverte qui n'tait pas, du reste, dans ses
gots, il n'en avait pas moins poursuivi ses manoeuvres souterraines.
Aux conservateurs de frontire, on insinuait que les ministres dont
l'nergie avait vaincu le dsordre, n'taient peut-tre pas les plus
propres  l'oeuvre d'apaisement qui devait suivre le combat. On
invoquait le besoin d'hommes nouveaux, argument qui, depuis Aristide, a
toujours russi auprs des mdiocrits envieuses. On exploitait
l'impopularit de M. Guizot, accus vaguement de vouloir ramener les
ides de la Restauration. On irritait toutes les petites blessures
qu'avait pu faire la roideur un peu gauche du duc de Broglie, toutes les
jalousies qu'veillait sa haute considration[534]. Ce travail n'avait
pas t sans obtenir quelque succs. Au dbut mme de la session, un
groupe d'une cinquantaine de dputs, venus les uns du tiers parti, les
autres de la majorit ministrielle, s'tait constitu et se runissait
d'habitude dans l'htel de M. Ganneron. Leur prtention tait d'tre
entirement indpendants  l'gard du cabinet. Le bruit courait qu'ils
s'taient engags  toujours voter ensemble. Ce Ganneron tait un riche
fabricant de chandelles, esprit court et fantasque, mais qui s'tait
fait une sorte d'importance politique, depuis que, prsidant le tribunal
de commerce, au dbut de la rvolution de Juillet, il avait dclar
l'illgalit des Ordonnances. Conservateur et ministriel tant qu'il
avait eu peur des meutes, il se trouvait maintenant assez rassur pour
se poser en indpendant. Le groupe Ganneron parat avoir jou un rle
dcisif et fatal dans l'affaire de la conversion.

[Note 534: Il aurait fallu beaucoup d'art au duc de Broglie, crivait
 cette poque un de ses amis, pour se faire pardonner, tout  la
fois, sa haute position aristocratique, son irrprochable probit, son
dsintressement, son talent. Cet art, qui n'est autre que celui de
mnager les amours-propres, M. de Broglie ne l'a jamais eu.
(_Documents indits._)]

On a voulu voir l galement la main du Roi. N'a-t-on pas t jusqu'
accuser ce dernier d'avoir tram, contre son ministre, une sorte de
complot machiavlique? Pure fantasmagorie. Ce qui est vrai, c'est
qu'autour du Roi, plus d'un conseiller poussait, depuis quelque temps,
au renversement du cabinet, entre autres M. de Talleyrand, le plus
cout de tous. Celui-ci en voulait au duc de Broglie de ne l'avoir
pas suivi dans l'volution par laquelle il s'tait loign de
l'Angleterre, pour se rapprocher des trois cours orientales[535]. De
l'htel de la rue Saint-Florentin, partaient, contre le ministre des
affaires trangres, des condamnations en forme d'oracles, qui
circulaient  la cour et dans le monde politique. Le duc y tait
dclar absolument impropre  la diplomatie et convaincu de s'tre mis
 dos tous les reprsentants des puissances trangres[536]. Ces
derniers, et particulirement les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
dont nous avons signal ailleurs les relations frquentes avec le Roi,
secondaient, autant qu'il tait en leur pouvoir, les efforts de M. de
Talleyrand. Louis-Philippe, bien que ses rapports personnels avec le
duc de Broglie fussent moins tendus depuis un an, ne refusait pas
d'couter ce qu'on disait contre le prsident de son conseil. Il
l'avait vu sans plaisir rentrer en mars 1835; il tait prpar  voir
sans regret son nouveau dpart; peut-tre mme, suivant l'expression
du gnral de Sgur, en attendait-il l'occasion[537]. Il sentait le
duc peu dispos  le suivre dans ses tentatives pour se rapprocher des
puissances continentales. Un autre ministre, surtout si l'on avait
soin de le choisir de temprament moins inflexible, n'entrerait-il pas
plus facilement dans l'ide royale?

[Note 535: M. Mol crivait  M. de Barante, le 22 fvrier 1836: La
devise de M. de Talleyrand est: Tout plutt que M. de Broglie.
(_Documents indits._)]

[Note 536: Sa vocation est de n'tre pas ministre des affaires
trangres, disait M. de Talleyrand du duc de Broglie. Ou bien
encore: Je ne sais comment a fait M. de Broglie, mais il a trouv
moyen de se rendre dsagrable tout  la fois  Londres,  Vienne et 
Saint-Ptersbourg; c'est jouer de malheur. M. de Talleyrand se
trompait, au moins en ce qui regarde Londres. Les hommes d'tat
anglais ne cachaient pas combien ils eussent dsir le maintien du duc
de Broglie. Le fait est constat par une dpche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse  Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 598.)]

[Note 537: C'est un fait que le Roi, prpar  ce changement, en
attendait l'occasion. (_Mmoires du gnral de Sgur_, t. VII, p.
443.) Le gnral de Sgur raconte au mme endroit de ses Mmoires
qu'ayant exprim au duc de Broglie son tonnement de la susceptibilit
qu'il avait montre dans l'affaire de la conversion, ce dernier lui
expliqua qu'il cdait bien moins  cet incident, qu' une
incompatibilit trs-prononce entre lui et Louis-Philippe.]

Les ennemis du cabinet s'taient d'ailleurs efforcs de rveiller chez
le prince sa vieille rpugnance pour les ministres imposants qui lui
laissaient trop peu d'action et de prestige; on tchait de lui faire
voir dans l'union du 11 octobre une coalition menaante qu'il avait
intrt  dissoudre. Certaines gens, rapporte M. Guizot, disaient  la
couronne qu'au lieu d'un cabinet unique avec lequel il lui fallait
compter, elle pouvait s'en mnager deux, dont un toujours en rserve
et prt  remplacer l'autre. Ces insinuations et ces conseils,
habilement prsents, n'taient pas mal reus. Quant au pril
d'affaiblir ainsi le gouvernement, nous avons dj vu que le Roi
croyait pouvoir n'en pas tenir compte; ayant le sentiment trs-fond
de sa capacit, mais se faisant illusion sur l'tendue de son action,
il tait port  croire, comme le dit encore M. Guizot, que, par
lui-mme, il suffirait toujours pour faire prvaloir la bonne
politique. Tout cela sans doute ne prouve pas que Louis-Philippe ait
complot la chute de son cabinet; mais cela explique comment il le vit
tomber sans faire effort ni pour le maintenir, ni pour le restaurer.


III

Conduit  constituer un ministre nouveau, le Roi s'adressa d'abord,
sans succs,  M. Humann, au comte Mol et au marchal Grard. Il fit
aussi appeler les personnages importants du tiers parti, MM. Dupin,
Passy et Sauzet; ceux-ci, peu soucieux de recommencer le fiasco du
ministre des trois jours, apportrent plus d'objections que de
solutions, prts  tre ministres, non  se charger de faire un
ministre. Le Roi avait probablement prvu ces refus, et ce n'est pas
de ces cts qu'il dsirait vraiment russir. Ds le premier jour,
reprenant du reste un dessein ancien, il avait rsolu de dtacher M.
Thiers de ses anciens collgues et d'en faire le chef de la nouvelle
administration. Nous avons dj eu occasion de noter le faible du
prince pour ce jeune et brillant homme d'tat. Au lendemain d'une
victoire sur les oppositions de gauche, un ministre Thiers, sans les
doctrinaires, lui paraissait avoir cet avantage de marquer, 
l'intrieur, une sorte de dtente, sans cependant tre en ralit un
dsaveu ou un abandon de la politique suivie jusqu'alors. L'humble
origine et la fortune rcente de celui dont on voulait faire un
prsident du conseil, son autorit morale encore conteste, et aussi
la mobilit de son esprit, faisaient supposer qu'il n'apporterait pas,
dans ses rapports avec la couronne, trop d'arrogance ou d'enttement.
D'ailleurs, au besoin, ne pourrait-on pas avoir raison de ses
rsistances, en lui faisant entrevoir un ministre Guizot?

M. de Talleyrand patronnait chaleureusement M. Thiers; se flattait-il
de le dominer?  l'entendre, c'tait l'homme indispensable. M.
Thiers, disait-il sentencieusement, n'est pas parvenu, il est arriv.
Il lui obtenait mme l'appui de ceux des ambassadeurs trangers qui
dsiraient avant tout ne plus avoir affaire au duc de Broglie. Il leur
faisait valoir que son protg s'tait montr rcemment oppos 
l'alliance propose par l'Angleterre  la France, en vue d'une action
en Orient[538]. Peut-tre tait-ce dj par l'effet de ces
recommandations qu'en septembre 1835, M. de Metternich, tout en
tchant d'exciter le Roi contre le duc de Broglie, avait gliss
quelques compliments  l'adresse de M. Thiers, qu'il regardait,
disait-il, comme dou d'un esprit plus droit que plusieurs de ses
collgues[539].

[Note 538: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
598.]

[Note 539: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 48.]

Que M. Thiers ft ou non au courant de ces manoeuvres, sa tenue n'en
avait pas moins t trs-correcte avant et pendant la crise. Loin
d'avoir tremp dans l'intrigue sous laquelle tait tomb le cabinet,
il avait pris la parole contre la conversion. Aux premires offres que
lui fit le Roi, il rpondit par un refus. M. Thiers, crivait, le 6
fvrier, un ami de M. de Broglie, s'exprime avec une extrme
vivacit. Il veut qu'on ne puisse conserver aucun doute sur sa ferme
intention de ne pas se sparer de ses collgues. Cela drange
singulirement les calculs des intrigants qui comptaient sur son
concours pour composer un ministre. Il dclarait hautement, devant
de nombreux dputs, que celui des ministres du 11 octobre qui
reparatrait sur le banc ministriel mriterait d'en tre chass 
coups de pied[540]. Quel tait le motif du jeune ministre? tait-ce
intelligence patriotique des avantages de l'union qu'on l'invitait 
rompre? tait-ce, malgr sa confiance en soi, souci des risques qu'il
courait, en brusquant trop la fortune et en voulant marcher seul[541]?
Toujours est-il que sa rsistance fut d'abord trs-nette et
trs-sincre. Les tentateurs ne s'en murent pas outre mesure; ils
connaissaient cette ambitieuse imagination, et ils comptaient sur elle
pour dvelopper les germes qu'ils y avaient jets. Quel rve, pour le
journaliste d'hier, de se voir  trente-huit ans prsident du conseil,
comme Casimir Prier, comme le marchal Soult, comme le duc de
Broglie, et avant M. Guizot! Son esprit si ardemment curieux et si
vite blas n'tait-il pas possd depuis quelque temps du dsir de
manier les affaires trangres, dsir que M. de Talleyrand avivait
encore, en lui rptant que l'Europe le dsirait et l'attendait? On
lui persuadait qu'il mnerait  bonne fin le projet de mariage du duc
d'Orlans avec une archiduchesse d'Autriche. Allait-il sacrifier de si
brillantes vises pour rester  jamais li  des collgues avec
lesquels il avait peu d'affinits, dont il avait toujours jalous la
considration suprieure, et dont l'impopularit lui avait tant de
fois paru compromettante? De toutes parts, il se voyait press par le
Roi, par M. de Talleyrand, par ses amis particuliers de la Chambre
qui se trouvaient tre, pour la plupart, les ennemis des doctrinaires,
et jusque par les opposants de gauche qui, comprenant de quel intrt
il tait pour eux de diviser les hommes du 11 octobre, lui faisaient
esprer leur bienveillance. Enfin, pour piquer son amour-propre, on
lui rapportait que les doctrinaires traitaient son lvation  la
prsidence du conseil de scandale impossible et promettaient  sa
prsomption le plus prompt chtiment. Il y avait l de quoi branler
un coeur plus fidle, plus austre et plus ferme. Aussi s'aperut-on
bientt qu'il s'habituait peu  peu  l'ide d'une sparation.
Toutefois, pour faire le pas dcisif, il et voulu y tre pouss ou au
moins autoris par ses anciens collgues eux-mmes. On disait
gnralement que les membres du cabinet s'taient engags, les uns
envers les autres,  s'en aller ou  rentrer tous ensemble.
L'engagement avait-il t formel, ou n'tait-ce qu'une obligation
morale, rsultant de la situation plus encore que des paroles
changes? Toujours est-il que M. Thiers se sentait gn, tant qu'il
n'avait pas t dli par le duc de Broglie dont l'autorit morale lui
imposait. Il lui fit,  plusieurs reprises, des insinuations dans ce
sens, affectant de le prendre pour confident de ses incertitudes et de
ses scrupules; mais le duc ne voulait pas comprendre. Le Roi se dcida
alors  intervenir et  demander  M. de Broglie de rendre la libert
 son jeune collgue. L'ancien prsident du conseil tait trop fier
pour refuser. Il dclara donc que M. Thiers tait entirement libre;
seulement, avec une clairvoyance  laquelle ne se mlait aucune petite
jalousie, il invita Louis-Philippe  bien rflchir, avant de donner
suite  son dessein, l'avertissant que s'il levait une fois M. Thiers
au premier rang, il devrait l'y garder toujours; car il ne pourrait
l'en faire descendre sans risquer de le rejeter dans le parti
rvolutionnaire. Le Roi n'tait pas en disposition d'couter
l'avertissement; il se borna  remercier le duc de Broglie d'avoir
lev l'obstacle devant lequel hsitait M. Thiers, et il le fit avec
une effusion qui rvlait tout le prix qu'il attachait avoir aboutir
sa combinaison.

[Note 540: _Documents indits._]

[Note 541: M. Thiers se rappelait-il ce que lui avait dit peu
auparavant Rossini, un jour que le musicien avait devin chez le jeune
ministre le dsir de se sparer de ses collgues? Mon cher monsieur
Thiers, avait dit Rossini, vous avez tort. Quand, nous autres
musiciens, nous voulons former une bonne troupe, nous ne nous
contentons pas d'un seul chanteur: il nous faut une basse, un baryton,
un tnor. Rubini n'exclut ni Lablache, ni Tamburini. Vous, mon cher
monsieur, vous tes le Rubini de la bande.]

Ds lors, M. Thiers ne se dfendit plus. Son parti pris, il ne fut
pas long  constituer son ministre. Tout fut termin le 22 fvrier.
Il garda trois membres de l'ancien cabinet, le marchal Maison,
l'amiral Duperr et le comte d'Argout, et il leur adjoignit trois
dputs du tiers parti, MM. Passy, Sauzet et Pelet de la Lozre, ainsi
que M. de Montalivet, qui avait la confiance du Roi. Il et voulu
conserver aussi M. Duchtel, mais celui-ci refusa.

Dans la dissolution qui venait de s'accomplir, il y avait de
l'irrparable. Le ministre tomb n'tait pas de ceux qui ont chance
de se relever. Cette chute brisait  jamais l'union fragile, mais
prcieuse et fconde entre toutes, qui, commence sous l'autorit de
Casimir Prier, confirme dans le cabinet du 11 octobre, avait
rassembl sous le mme drapeau, dans le mme faisceau, des hommes
comme le duc de Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Le drapeau repli, le
faisceau rompu, chacun de ces hommes reprenait sa libert d'action, et
ds lors devaient clater entre eux les contradictions de leurs
origines, de leurs natures et de leurs doctrines. La formation du
nouveau ministre hta l'explosion de ces contradictions. Pendant que
M. Thiers prenait le pouvoir dans des conditions qui le foraient 
incliner vers la gauche, M. Guizot se retrouvait le chef des
conservateurs purs, dans une attitude d'observation peu bienveillante,
inquiet pour ses ides et froiss dans son ambition, attendant
impatiemment le moment o il pourrait  la fois rtablir la vraie
politique de rsistance et regagner l'avance que son jeune rival
venait de prendre sur lui[542]. Quelques esprits clairvoyants,
soucieux d'empcher ou d'attnuer une sparation si fcheuse, eussent
dsir que M. Guizot ft port  la prsidence de la Chambre. M.
Duvergier de Hauranne s'en ouvrit  M. Thiers. Vous avez, lui dit-il,
M. Guizot et vous, servi puissamment, par votre union, notre cause
commune. Il faut que, spars, vous la serviez encore tous les deux.
Puis donc que vous ne pouvez plus faire partie du mme ministre, que
l'un soit chef du cabinet et l'autre prsident de la Chambre. Ainsi
vos amis ne se diviseront pas, la majorit restera unie, et, ce qui
est,  la vrit, une considration secondaire, M. Dupin, qui depuis
trois ans travaille  vous diviser, sera puni par son propre succs.
En parlant ainsi, M. Duvergier de Hauranne regardait avec attention
son interlocuteur. Tout alla bien jusqu' l'allusion faite  la
prsidence de la Chambre. Mais,  ce mot, il vit la lvre du jeune
ministre se recourber et son sourcil se froncer. Il lui fut clair, ds
ce moment, que si M. Thiers entrait au ministre, ce serait pour
rompre avec M. Guizot et chercher son appui ailleurs[543]. Quant au
duc de Broglie, il vit tomber le ministre qu'il prsidait, avec
tristesse pour son pays, sans regret pour lui-mme, emportant, des
intrigues qu'il avait vues s'agiter autour de lui et contre lui, une
impression de dgot sans aigreur, mais non sans mpris, qui augmenta
encore son loignement naturel pour le pouvoir. Aussi, tranger
dsormais aux comptitions de personnes, suprieur aux coteries, s'en
tiendra-t-il, jusqu' la fin de la monarchie, au rle d'une sorte de
politique consultant, servant parfois de parrain ou de conseiller aux
ministres, mais rsolu  ne plus tre leur collgue; heureux
d'ailleurs de pouvoir reprendre des tudes firement solitaires dont
il ne sentira mme pas le besoin de livrer le rsultat au public, et
surtout de se livrer aux mditations philosophiques et religieuses, si
droites et si viriles, qui devaient, par une monte laborieuse, mais
constante, l'lever peu  peu jusqu' la pleine possession de la
vrit chrtienne.

[Note 542: M. Guizot a reproduit dans ses _Mmoires_ les lettres qui
s'changrent entre lui et M Thiers, au moment de la formation du
cabinet prsid par ce dernier. Sous la froide politesse, on entrevoit
les hostilits qui se prparent. M. Thiers crivait: Mon cher
Monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer, hier
soir, notre constitution dfinitive, car nous sommes sortis fort tard
des Tuileries. Les vnements nous ont spars; mais ils laisseront
subsister, je l'espre, les sentiments qu'avaient fait natre tant
d'annes passes ensemble dans les mmes prils. S'il dpend de moi,
il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de
services  rendre  la mme cause, quoique placs dans des situations
diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous
voir ds que j'aurai suffi aux ncessits du premier moment. M.
Guizot rpondit: Mon cher ami, vous avez raison de croire  la dure
des sentiments qu'a fait natre entre nous une si longue communaut de
travaux et de prils. J'appartiens  la cause que nous avons soutenue
ensemble. J'irai o elle me mnera, et je compte bien vous y retrouver
toujours. Adieu. J'irai vous voir ds que je vous supposerai un peu de
loisir.]

[Note 543: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Pendant son existence, le ministre du 11 octobre,  la diffrence du
ministre Prier, n'avait pas toujours t apprci  sa valeur par
l'opinion conservatrice. Mais si tout le monde ne vit pas, au moment
mme, ce qu'avait d'irrmdiable et de nfaste la sparation des
hommes qui venaient de gouverner ensemble la France pendant plus de
trois ans, on allait bientt s'en rendre compte, au spectacle de la
longue crise qui devait se prolonger de 1836  1840: triste priode de
dcomposition parlementaire et d'instabilit ministrielle, qui
aboutira au dedans au dmoralisant scandale de la coalition, au dehors
 la prilleuse msaventure de 1840, et dont les fcheuses
consquences pseront jusqu' la rvolution de Fvrier sur notre
politique intrieure et extrieure. Combien alors d'hommes politiques
comprendront trop tard et regretteront amrement le mal fait  la
cause conservatrice, au rgime parlementaire,  la monarchie,  la
France, par la rupture consomme en fvrier 1836!

Avant de passer  cette nouvelle phase de la monarchie de Juillet,
jetons, de haut et de loin, un dernier et rapide regard sur les annes
qui viennent de s'couler. Considrons les grands rsultats
d'ensemble, sans nous arrter aux petites misres de dtail,
consquences ncessaires de tout gouvernement humain, pas plus
nombreuses, mais seulement plus en vue avec le rgime parlementaire.
Que voyons-nous? En 1830, la rvolution matresse de toutes les
institutions et de tous les esprits, avec une puissance d'lan 
laquelle rien ne semble devoir rsister; au dedans, le rgne de
l'anarchie, l'meute dans la presse, dans les clubs et dans la rue,
toutes les forces gouvernementales dsorganises, toutes les autorits
sociales sans crdit sur la foule, sans confiance en elles-mmes, la
menace d'une immense faillite pesant sur les fortunes prives et sur
la fortune publique, le dsordre ayant son contre-coup dans les
intelligences et dans les mes, l'effondrement des croyances, la
guerre au christianisme, des aberrations comme le saint-simonisme; au
dehors, la France suspecte, mise au ban de l'Europe monarchique, et le
pril imminent d'une guerre o, sans finances, avec une arme
affaiblie, il nous faudrait combattre seuls contre une nouvelle
coalition. Six ans s'coulent, et au dedans la rvolution est
contenue, les meutes crases, les clubs ferms, les socits
secrtes dissoutes, la presse rprime, la scurit rtablie; le
gouvernement a reconquis sa force matrielle et une partie de son
autorit morale; le crdit public est restaur, le commerce et
l'industrie jouissent d'une prosprit sans prcdent; la religion
mme a retrouv, auprs de la socit moderne, une popularit qu'elle
n'avait pas connue depuis longtemps. Au dehors, la paix est assure,
tous les prils extrieurs sont carts, des avantages considrables,
comme la constitution de la Belgique, ont t obtenus, d'autres
peuvent tre esprs; la France de 1830 a oblig l'Europe  compter
avec elle et lui a appris  compter sur elle. Et cette victoire sur la
rvolution a t remporte sans qu'il en ait rien cot  la libert,
sans un acte arbitraire, sans une heure de dictature. C'est  la
tribune mme que cette mouvante et dcisive bataille a t livre et
gagne.

Avec les premires annes de la Restauration, ces dbuts de la
monarchie de Juillet sont une des priodes les plus honorables de
l'histoire des gouvernements libres. Nous ne mconnaissons pas les
diffrences des deux poques. Mais enfin, dans l'une et l'autre, la
royaut constitutionnelle a eu ce mrite, rare entre tous, de remonter
la pente sur laquelle les vnements l'avaient place; elle l'a fait
par sa volont, et par la vertu mme de son institution. Aprs 1815,
elle s'tait leve gnreusement  la libert, malgr tout ce qui
menaait de la faire retomber dans l'ancien rgime. Aprs 1830, elle a
courageusement rtabli l'ordre et restaur l'autorit, malgr tout ce
qui la poussait vers la rvolution.


FIN DU TOME SECOND.




TABLE DES MATIRES

LIVRE II

LA POLITIQUE DE RSISTANCE

(13 MARS 1831--22 FVRIER 1836)

(_SUITE_)

                                                                Pages.
  CHAPITRE IV.--LA RSISTANCE DE CASIMIR PRIER
    (mars 1831--mai 1832)                                            1

     I. Lutte de Casimir Prier contre le parti rvolutionnaire.
     Rpression des meutes. Celles-ci deviennent plus rares.
     Insurrection de Lyon, en novembre 1831. Troubles de
     Grenoble, en mars 1832.                                         1

    II. Procs politiques. Le jury. Scandale de ses
     acquittements. Violences qui suivent ses rares
     condamnations. Audace des accuss  l'audience. Le ministre
     continue nanmoins  ordonner des poursuites.                   8

   III. Prier fait surtout appel  l'opinion. Comment il use
     de la presse et de la tribune. Prier orateur. Il raffermit
     et chauffe la majorit. Il combat l'opposition. Tactique de
     celle-ci pour seconder ou couvrir les sditieux. Langage que
     lui lient le ministre. Attitude de Prier en face des
     meutes qui suivent la prise de Varsovie et dans la
     discussion sur la rvolte de Lyon. Il souffre et s'puise
     dans ces luttes sans cesse renouveles.                        12


  CHAPITRE V.--LES LIEUTENANTS DE CASIMIR PRIER
    (mars 1831--mai 1832).                                          28

     I. Casimir Prier sait grouper autour de lui les orateurs
     les plus considrables. M. Dupin. Son importance  cette
     poque. Sa fidlit et sa rsolution au service de Prier.
     Ses rancunes contre le parti rvolutionnaire et ses
     inquitudes personnelles. Caractre de sa rsistance.          28

    II. M. Guizot. Ce qu'tait alors son talent oratoire.
     Champion dcid de la rsistance. Sa proccupation des
     principes. Sa thse sur l'origine de la monarchie nouvelle.
     Son impopularit. Ce que pensaient de lui le Roi et Prier.    32

   III. M. Thiers. Ses variations au lendemain de 1830.
     Successivement collaborateur du baron Louis et de M.
     Laffitte. Dfenseur ardent de Casimir Prier. Son dfaut
     d'autorit. En quoi sa conception de la monarchie diffrait
     de celle de M. Guizot. Son discours en faveur de la pairie.
     Ses dbuts oratoires. Il est trs-attaqu par la gauche. La
     supriorit de talent est du ct du ministre.                37


  CHAPITRE VI.--LES FAIBLESSES DE LA POLITIQUE DE CASIMIR PRIER.   50

     I. Prier est oblig de combattre avec des armes mousses
     et fausses. On rappelle aux ministres leur pass. tat des
     esprits dans le parti conservateur. Le sentiment
     monarchique y fait dfaut. Question de la liste civile.
     Pamphlets de M. de Cormenin. Dbat  la Chambre.               50

    II. Concessions que Prier se croit oblig de faire au
     trouble des esprits. Question de la pairie. Discours de
     Royer-Collard. Suppression de l'hrdit.                      61

   III. Politique religieuse. Amlioration produite par
     l'avnement de Prier. Dispositions du clerg. Attitude du
     Pape. Sentiments personnels de Prier. Le gouvernement n'ose
     rouvrir Saint-Germain l'Auxerrois et rebtir l'archevch.
     Dispersion des Trappistes de la Meilleraye. Interdiction des
     processions. Obsques de l'vque Grgoire. Affaire de
     l'abb Guillon. Vexations des municipalits. Le
     christianisme banni de toutes les solennits officielles. La
     religion maintenue dans l'enseignement public. Le budget des
     cultes  la Chambre. Langage lev de M. Guizot.               68


  CHAPITRE VII.--MALADIE ET MORT DE CASIMIR PRIER
    (mars--mai 1832).                                               96

     I. Rsultats de la politique de Prier. Succs complet 
     l'extrieur; moins complet, mais considrable, 
     l'intrieur. Ce succs proclam par les amis et reconnu par
     les adversaires. C'est l'ouvre personnelle de Prier. Sa
     tristesse. D'o venait-elle?                                   96

    II. Le cholra. Physionomie de Paris en proie au flau.
     Dvouement du clerg. meutes hideuses rvlant la maladie
     morale de la nation.                                          106

   III. Casimir Prier atteint par le cholra. Violences de son
     agonie. Manifestations haineuses de ses adversaires et
     dsolation de ses amis. Sa mort, le 16 mai 1832. Depuis
     lors, la gloire de Casimir Prier n'a fait que grandir.       111


  CHAPITRE VIII.--L'PILOGUE DU MINISTRE CASIMIR PRIER
    (mai--octobre 1832).                                           116

     I. On ne remplace pas Casimir Prier, tout en prtendant
     conserver son systme. Y a-t-il vellit de rduire
     rtrospectivement le rle de Prier? Sentiments du Roi  cet
     gard. Son dsir de gouverner et de paratre gouverner. Il
     ne veut pas, du reste, faire flchir la rsistance.           116

    II. Effet produit dans le gouvernement par la disparition de
     Prier. Reprise d'agitation dans le parti rvolutionnaire.
     L'opposition parlementaire publie son compte rendu.         122

   III. L'enterrement du gnral Lamarque, le 5 juin, est
     l'occasion d'une meute. nergie de la rpression. La lutte
     se prolonge le 6 juin. Victoire du gouvernement. Attitude
     des chefs du parti rpublicain pendant ces deux journes.
     Dmarche de MM. O. Barrot, Laffitte et Arago auprs de
     Louis-Philippe.                                               126

    IV. Les journaux de gauche protgent les vaincus des 5 et 6
     juin. L'ordonnance d'tat de sige et les polmiques qu'elle
     soulve. Arrt de la Cour de cassation. Retrait de
     l'ordonnance.                                                 136

     V. Les royalistes se soulvent en Vende, en mme temps que
     les rpublicains  Paris. La presse lgitimiste aprs 1830.
     Chateaubriand. M. de Genoude. Tentative d'union des
     opposants de droite et de gauche. Cette hostilit des
     royalistes nuisible  la fois au gouvernement de Juillet et
      la cause lgitimiste.                                       139

    VI. Le parti d'action parmi les royalistes. Le complot des
     Prouvaires. Rve d'une prise d'armes en Vende et dans le
     Midi. La duchesse de Berry et Charles X. La duchesse prpare
     une expdition en France. Son dbarquement. Elle choue
     dans le Midi. Tentative de soulvement en Vende. Elle est
     aussitt rprime.                                            149

   VII. La double victoire de la monarchie de Juillet sur les
     rpublicains et les lgitimistes est complte par la mort
     du duc de Reichstadt. L'autorit du ministre n'est pas
     cependant rtablie. Il parat incapable de tirer parti de
     ses victoires. Mme insuffisance pour la politique
     trangre. Le cabinet n'est pas en mesure de se prsenter
     devant les Chambres. Le Roi se rsigne  un remaniement
     ministriel.                                                  158


  CHAPITRE IX.--LA FORMATION ET LES DBUTS DU MINISTRE DU
    11 OCTOBRE.                                                    166

     I. Louis-Philippe, oblig  regret de modifier son
     ministre, s'adresse  M. Dupin. Refus de ce dernier. Ses
     motifs. Le marchal Soult charg de former un cabinet de
     coalition conservatrice. Difficults venant des prventions
     souleves contre M. Guizot. Ouvertures faites au duc de
     Broglie.                                                      166

    II. Antcdents du duc de Broglie, peu populaire, mais
     trs-respect. Son loignement pour le pouvoir. Il ne veut
     pas entrer au ministre sans M. Guizot.                       172

   III. On accepte M. Guizot en le plaant au ministre de
     l'instruction publique. Composition et programme du cabinet.  176

    IV. Ncessit pour le ministre d'en imposer  l'opinion.
     Occasion fournie par la question belge. Convention du 22
     octobre avec l'Angleterre. Les troupes franaises en marche
     contre Anvers.                                                178

     V. Mesures prises par M. Thiers pour se saisir de la
     duchesse de Berry. Trahison de Deutz. Que faire de la
     prisonnire? On carte l'ide d'un procs. La princesse
     transfre  Blaye.                                           183

    VI. Ouverture de la session. Discussion de l'Adresse. Succs
     du ministre.                                                 187

   VII. Sige et prise d'Anvers. Rsultats heureux de cette
     expdition pour la Belgique et pour la France.                189

  VIII. Dbats  la Chambre, sur la duchesse de Berry. Le
     bruit se rpand que celle-ci est enceinte. Agitation des
     esprits et conduite du gouvernement. Aprs son accouchement
     et la dclaration de son mariage secret, la princesse est
     mise en libert. Sentiments du Roi en cette affaire. Faute
     commise.                                                      192

    IX. Les royalistes obligs de renoncer  la politique des
     coups de main. Berryer. Son origine. Son attitude aprs
     1830. Il cherche  tre l'orateur de toute l'opposition. Son
     succs. Avantages qui en rsultent pour le parti royaliste.
     Berryer est cependant attaqu par une fraction de ce parti.   200

     X. Chateaubriand se tient  l'cart, dcourag, bien que non
     adouci. Son tat d'esprit. Sa triste vieillesse.              205

    XI. Fcondit lgislative des sessions de 1832 et 1833.
     Calme et prosprit du pays. Aprs tant de secousses,
     tait-on donc enfin arriv  l'heure du repos?                208


  CHAPITRE X.--LES INSURRECTIONS D'AVRIL (juin 1833--juin 1834).   213

     I. _La Socit des Droits de l'homme._ Elle entretient et
     excite les passions rvolutionnaires. Prparatifs d'meute
     en vue des ftes de Juillet. La question des forts
     dtachs. L'meute avorte.                                   213

    II. Agitation socialiste. Dclaration par laquelle la
     Socit des _Droits de l'homme_ se met sous le patronage de
     Robespierre. Effet produit. Attitude des rpublicains
     modrs, particulirement de Carrel. Ce dernier est sans
     autorit et jalous dans son parti. Ses dboires et sa
     tristesse.                                                    220

   III. Efforts du gouvernement pour rprimer le dsordre.
     Faiblesses du jury. L'affaire des crieurs publics met en
     lumire l'insuffisance de la lgislation. Les conservateurs
     comprennent la ncessit de lois nouvelles.                   227

    IV. Session de 1834. Loi sur les crieurs publics. Loi sur
     les associations. Cette dernire est une loi de dfiance et
     de dception.  qui la faute?                                 233

     V. Irritation des socits rvolutionnaires. Appel 
     l'insurrection. Embarras des chefs. La situation  Lyon.
     Bataille dans les rues de cette ville, du 9 au 13 avril.
     Dfaite des insurgs. motion produite par les nouvelles de
     Lyon. L'meute clate  Paris et est promptement vaincue.
     Autres tentatives d'insurrection en province.                 241

    VI. Lois pour augmenter l'effectif de l'arme et pour
     interdire la dtention des armes de guerre. Dcouragement
     des rpublicains. Mort de La Fayette. lections de juin
     1834, marquant la dfaite du parti rvolutionnaire. Grand
     lan de prosprit matrielle.                                249


  CHAPITRE XI.--LES CRISES MINISTRIELLES ET LE TIERS PARTI
    (avril 1834--mars 1835).                                       253

     I. Le trait des 25 millions avec les tats-Unis. La Chambre
     rejette le crdit. Dmission du duc de Broglie. Pourquoi le
     Roi accepte facilement cette dmission. Reconstitution du
     cabinet.                                                      253

    II. Difficults entre le marchal Soult et ses collgues.
     Rupture  l'occasion de la question algrienne. Dmission du
     marchal. Il est remplac par le marchal Grard. Faute
     commise.                                                      258

   III. Discrdit de la gauche parlementaire. Le tiers parti.
     Ce qu'il tait. Rle qu'y jouait M. Dupin. Le
     _Constitutionnel_.                                            262

    IV. Premire manoeuvre du tiers parti dans l'Adresse de
     1834. II sort plus nombreux des lections de juin 1834.       266

     V. Nouvelle manoeuvre dans l'Adresse d'aot 1834. Agitation
     pour l'amnistie. Le marchal Grard, pouss par le tiers
     parti, se prononce en faveur de l'amnistie. Il donne sa
     dmission.                                                    268

    VI. Embarras pour trouver un prsident du conseil. Le Roi ne
     veut pas du duc de Broglie. Mauvais effet produit par la
     prolongation de la crise. M. Guizot et M. Thiers dcident de
     cder la place au tiers parti. Dmission des ministres. Le
     Roi essaye vainement de dtacher M. Thiers de M. Guizot. Le
     ministre des trois jours. Reconstitution de l'ancien
     cabinet sous la prsidence du marchal Mortier.               273

   VII. Le gouvernement oblige la Chambre  se prononcer. Vote
     d'un ordre du jour favorable. Dbat sur la construction
     d'une salle d'audience pour la cour des pairs. Incertitudes
     de la majorit. Polmiques sur l'absence d'un vrai prsident
     du conseil. Nouveaux efforts pour sparer M. Thiers et M.
     Guizot. Divisions entre les ministres. Dmission du marchal
     Mortier.                                                      282

  VIII. M. Guizot est rsolu  exiger la rentre du duc de
     Broglie. Aprs avoir vainement essay d'autres combinaisons,
     le Roi consent  cette rentre. Rsistance de M. Thiers, qui
     finit aussi par cder. Reconstitution du cabinet sous la
     prsidence du duc de Broglie.                                 292


  CHAPITRE XII.--LE PROCS D'AVRIL ET LES LOIS DE SEPTEMBRE
    (mars--dcembre 1835).                                         296

     I. Succs parlementaires du ministre. Le trait des 25
     millions approuv par la Chambre. Discussion sur les fonds
     secrets. Accord de M. Guizot et de M. Thiers. Bons rapports
     du duc de Broglie et du Roi.                                  296

    II. Procs des insurgs d'avril. L'affaire des dfenseurs.
     La rvolte  l'audience. M. Pasquier. Attitude du parti
     rpublicain. La prtendue lettre des dfenseurs. Discrdit
     des accuss. La cour parvient  dominer toutes les
     tentatives d'obstruction. Condamnation des accuss lyonnais.
     Le dernier arrt est rendu le 28 janvier 1836. Tort que se
     sont fait les rpublicains.                                   302

   III. La machine infernale du boulevard du Temple. Fieschi,
     Morey et Ppin. Leur procs. Responsabilit du parti
     rpublicain dans ce crime.                                    312

    IV. Effet produit par l'attentat. Lois proposes sur le
     jury, sur les actes de rbellion et sur la presse. Accueil
     fait par l'opinion. La discussion. Discours de Royer-Collard
     et du duc de Broglie. Rsultat des lois de septembre.         318

     V. Le parti rpublicain est pleinement vaincu. tat d'esprit
     de Carrel. Son duel avec M. de Girardin et sa mort.           329


  CHAPITRE XIII.--LA QUESTION RELIGIEUSE SOUS LE MINISTRE DU
    11 OCTOBRE (octobre 1832--fvrier 1836).                       333

     I. Les prventions irrligieuses, non compltement
     dissipes, sont cependant moins fortes. Dispositions de la
     Chambre. Amendement excluant les prtres des conseils
     gnraux et leur refusant la prsence de droit dans les
     comits de surveillance des coles. Votes mis relativement
      la rduction du nombre des vchs. L'intolrance a
     diminu dans les conseils lectifs et dans les
     administrations. Tmoignage de M. de Tocqueville.             333

    II. Conduite du ministre dans les affaires religieuses.
     Malgr quelques incertitudes, il y a amlioration. Faits 
     l'appel. Les congrgations tolres. Les nominations
     d'vques. M. Guizot et la loi de l'enseignement primaire.
     La religion dans l'cole publique. Le cur dans le comit de
     surveillance. Circulaires pour l'excution de cette partie
     de la loi. La libert de l'enseignement. M. Guizot et les
     congrgations enseignantes. Projet sur l'instruction
     secondaire. Le gouvernement accus de raction religieuse.    339

   III. La religion regagne ce qu'elle avait perdu dans les
     mes. Dception douloureuse du rationalisme. Aveux et
     gmissements des contemporains. Retour  la religion,
     surtout dans la jeunesse. Affluence dans les glises. lan
     dans le sein du catholicisme. Ozanam et la jeunesse
     catholique. La Socit de Saint-Vincent de Paul. Les
     confrences de Notre-Dame.                                    350


  CHAPITRE XIV.--LA POLITIQUE TRANGRE SOUS LE MINISTRE DU
     11 OCTOBRE (octobre 1832--fvrier 1836).                      359

     I. La question de paix ou de guerre, dbattue depuis 1830,
     est maintenant rsolue. tat des affaires de Belgique,
     d'Italie et de Pologne.                                       359

    II. Guerre entre l'gypte et la Turquie. Mhmet-Ali. Le
     sultan vaincu fait appel aux puissances. Accueil fait  cet
     appel. La Porte demande le secours de la Russie. Le
     ministre du 11 octobre cherche  carter cette puissance.
     L'amiral Roussin  Constantinople. Paix entre le sultan et
     le pacha. Trait d'Unkiar-Skelessi. Son effet en Europe.      362

   III. Le Czar voudrait pousser  une croisade contre la
     France. Dispositions qu'il rencontre en Autriche et en
     Prusse. Entrevue de Mnchengraetz. Froideur du gouvernement
     de Berlin. Les trois notes adresses  la France. Rponse
     haute et roide du duc de Broglie. Inefficacit de la
     manifestation des puissances. Entrevues de Kalisch et de
     Toeplitz.                                                     373

    IV. Entente de la France et de l'Angleterre. Efforts faits
     par M. de Talleyrand pour la transformer en une alliance
     formelle et gnrale. Trait de la Quadruple Alliance.        386

     V. Origine et porte de la Quadruple Alliance. Question de
     la succession royale en Espagne et en Portugal. Mauvais tat
     des affaires d'Isabelle. Le gouvernement espagnol demande
     l'intervention de la France. Discussion au sein du ministre
     franais. M. Thiers et le Roi. On dcide de refuser
     l'intervention.                                               389

    VI. Les dsagrments de l'alliance anglaise. Le duc de
     Broglie veut cependant y demeurer fidle. M. de Talleyrand
     et Louis-Philippe dsirent la relcher et se rapprocher des
     puissances continentales. Sentiment du duc de Broglie sur
     ces dernires. Relations du Roi avec les ambassadeurs et les
     ministres trangers. Sur certains points, cependant,
     mauvaise volont persistante des puissances. En quoi le Roi
     se trompait et en quoi le duc de Broglie tait trop roide.    399

   VII. Plan du duc de Broglie, dans la question d'Orient, pour
     rapprocher l'Autriche des deux puissances occidentales. Dans
     quelle mesure l'Angleterre et l'Autriche taient disposes 
     y concourir. Combien il est malheureux que ce plan n'ait pu
     tre ralis.                                                 418


  CHAPITRE XV.--LA CHUTE DU MINISTRE DU 11 OCTOBRE
    (dcembre 1835--fvrier 1836).                                 426

     I. Bon tat des affaires au dedans et au dehors, vers la fin
     de 1835. Le ministre va-t-il en recueillir le bnfice?      426

    II. Discussion de l'Adresse de 1836. Incident sur la
     Pologne. Pressentiments dans les rgions ministrielles.
     Dclaration de M. Humann sur la conversion des rentes.
     Dmission du ministre des finances. Dbat sur la conversion.
     Le ministre, mis en minorit, donne sa dmission. Qu'y
     a-t-il derrire le vote de la Chambre? Manoeuvre du tiers
     parti. Le groupe Ganneron. Dans quelle mesure faut-il y voir
     la main de Louis-Philippe?                                    428

   III. Le Roi s'occupe de constituer un nouveau cabinet. Il
     veut en charger M. Thiers. Celui-ci est pouss par M. de
     Talleyrand. Premier refus de M. Thiers. Il finit par
     consentir. Sparation irrvocable de M. Guizot et de M.
     Thiers. Malheur de cette sparation, qui a t mieux compris
     plus tard. Grandes choses accomplies dans les six premires
     annes de la monarchie de Juillet.                            435



FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.]





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(Volume 2 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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